I.A HKLLI' AKGKNTIEU
Ils jii(|iii'r(iil (les «Ifux dans la direclioii de Meiidon et de V'crriferos, fuyant à travers bois, a(iii de ne pas 6tre découverts.
Doux lu'un's aprîîs, il» avaient iilleiut Villenouvo-Saint-Georges, où M. do Nointol avait organisé un premier rolai.
Vers midi, ils arrivaient à Melun, accompagnés seulement de Dégourdi, qui les avait attendus à Villeneuve-Saint-Georges. II n'était pas deux heures quand ils entrèrent dans Fontaine])l(Viu.
M. de NoinUd el ses quarante gentilshommes étaient réunis devant le ciiAteau. Ils ignoraient au juste le nom du personnage auquel ils devaient faire escorte; mais ils se doutaient bien qu'il s'agissait du roi de Navarre.
Aussi, dès qu'ils l'aperçurent, ils agitèrent leurs chapeaux et poussèrent un cri formidable :
— Vivo le roi de Navarre !
— Pas de bruit, mes amis, pas de bruit! fit Ilenri, en les remerciant d'un geste bienveillant.
Alors, sautant sur le nouveau cheval qu'on lui présentait et jetant les yeux sur le petit corps de cavalerie qu'il commandait :
— Enfin! je vais régner... murmura-t-il. En avant! cria-t-il d'une voix sonore.
Le soir même, Henri et Gilbert s'arrêtaient à Montargis, où ils passaient la nuit ;le lendemain ils couchaient à Salbris, le surlendemain ils étaient à Châteauroux. En trois jours ils avaient franchi soixante-cinq lieues!
A partir de ce moment le voyage du roi de Navarre ne fut plus qu'une longue ovation. Dans toutes les villes où il s'arrêtait, une foule empressée de gentilshommes se ralliait autour de lui et grossissait les rangs des quarante cavaliers dont se composait d'abord sa modeste escorte.
A mesure qu'il se rapprochait de la Guyenne, dont il avait le gouvernement et qu'il gagnait à marches forcées, s'augmentait la petite armée qu'il recrutait sur son passage.
Enfin, au bout de douze jours, Henri faisait son entrée dans Montauban. Cette fois, il était chez lui et n'avait plus rien à redouter.
Son départ de Paris avait plongé la cour dans une sorte de stupeur, dont elle fut longtemps à se remettre. Quant à la reine mère, dévorée de rage impuissante, elle ne pouvait pardonner à Henri de l'avoir trompée. Encore n'était-ce pas au roi de Navarre qu'elle en voulaitle plus, mais à Gilbert, qui avait préparé, favorisé la fuite de son ami, et dont Tétoile avait su déjouer la jalouse surveillance de Catherine.
Le pauvre Gilbert ne songeait guère à la reine mère. Son triomphe ne l'avait pas enivré. Alors que Henri le présentait à ses partisans en disant: « Voilà, messieurs, celui à qui je dois ma liberté, » le jeune gentilhomme se demandait si sa victoire n'allait pas lui coûter la vie d'Henriette I
AVIS -LaBeUe Argentiers finira dans la prochaine livraison qui sera double conime celle-ci afin dolTrir en prime gratuite à nos lecteurs les deux premiers de La Meunière du MouUn Galant comme suite de La BeUe Argentière, par le même auteur.
Pendant la fin de ce récit, Gilbert s'était voilé le visage pour cacher les larmes qui s'échappaient
de ses paupières.
Au milieu de la joie bruyante qui l'entourait, seul peut-être, il demeurait triste et soucieux.
En vain le roi de Navarre avait essayé de dissiper cette mélancolie. Pendant les premiers jours qui avait suivi sa fuite, il était trop préoccupé lui-même pour s'attarder à des questions de sentiment.
Ce ne fut qu'à Montauban, alors que toute crainte s'était dissipée et qu'il pouvait envisager l'avenir d'un œil serein, que Henri de Navarre voulut savoir quel souci assombrissait le front de son camarade d'enfance.
LiV. 60. F. ROY. édit. — Reproduction interdite. 60
LA HKl.l.K AIKiKiNTIKIlE
!M;il;;it'i rcs itrcssanlrs solliritaliona, In f^cntilliominn ^••ardait un silniicft olisliiu''. Il ne voulait jxis allrislrr par ses chaf^iiiis lo roi do Navarre, qui, n'ayant jiliis lirsoiii (!(> (lissiniultu- à luosent, laissait dùhordor francluinient la joie dont il clail iiénélrù.
— Allons ! lit IIcMiri en liorhant la lèlo, je vois que lu aimes toujours Léona.
— Léona? répondit (iilbert avec un g^este de mépris. 11 y a longtemps que je \\v soni^o plus à elle.
— (lomment! Ne m'as-lii pus dit à Uomainville que tu l'aimais, qut; tu le croyais aimé?
— Oui. Votre Majesté a raison. J'ai ou pour la lielle Arf;entière une passion véritable, et dans laquelle je croyais mon cœur beaucoup plus enj^agé qu'il ne l'était réellement ; mais ce n'était pas à lui que s'adressait cette admirable beauté, c'était à mes sens qu'elle parlait, semblable à ces vins capiteux dont la fumée nous monte au cerveau. Grâce au ciel, sa conduite m'a ouvert les yeux et m'a permis de lire au fond de mon cœur. Ce n'est pas le regret de l'avoir quittée qui me poursuit. Celle que j'aime est si fort au-dessus d'elle par son innocence, par la sincérité de son amour, par sa beauté même, qu'elle a dissipé facilement les ivresses passagères que m'avaient causées les charmes de Léona.
— Celle que tu aimes? demanda Henri surpris. Qui donc?
— Mademoiselle de la Modane, répondit Gilbert.
— Ah! mais c'est vrai ; s'écria le roi de Navarre. Pardonne-moi, mon bon ami. L'immensité du bonheur que je te dois m'a fait perdre la tête... mais je me souviens à présent! Oui, cette pauvre jeune fille ne se mourait-elle pas d'amour pour toi? N'était-elle pas condamnée parles médecins?
— Pis encore, sire. Pendant plus de trente heures, on l'a crue morte.
— Et elle vit? interrogea le roi.
— Je l'espère.
— Voyons, raconte-moi donc cela, car mon égoïsme ne saurait demeurer plus longtemps indifférent devant tes souffrances.
Ciilbort ne résista plus. Il raconta à Henri quelles circonstances avaient précédé et amené la résurrection d'Henriette.
— Ainsi tu aimes cette jeune fille? demanda le roi.
— A ce point que, si Votre Majesté me voit si triste, c'est que je suis sans nouvelles de la pauvre enfant.
— Ah! je devine!...
— Quoi donc?
— Es-tu bien sûr de l'aimer ?
■ — Certes, répondit Gilbert étonné.
— Ainsi il ne te reste plus rien au cœur pour Léona?
— Rien que le souvenir du bien qu'elle m'a fait. Hélas ! pourquoi faut-il que ce souvenir soit terni par l'inqualifiable brutalité avec laquelle elle a agi envers moi.
— Que Ycux-tu dire?
— Nclesavez-vouspas, sire? N'est-ce pas vous que j'ai vu monter le soir dans son appartement, à l'aide de l'échelle de soie qu'elle-même vous avait jetée?
-- Ainsi tu étais là? C'est donc bien vrai ? fit Henri.
— A mon tour, je ne comprends plus, murmura Gilbert
— Et moi, je comprends tout, au contraire. La Belle Arg-entière s'est moquée de nous, mon cher ami, — de moi surtout.
— De vous ?
— Et de toi. La lettre qui te donnait rendez-vous à huit heures, rue de l'Arbre- Sec, au coin de la rue Baillet, c'est Gapricanti qui l'a écrite sous la dictée de sa femme.
— Par exemple ! s'écria Gilbert.
— Et c'est ton laquais qui l'a portée chez Goron.
— C'est impossible !
— C'est vrai.
— Mais dans quel but?
— Tu ne te l'expliques pas ?
— Non, sur ma parole 1 Henri hésita quelques secondes.
— Au fait, reprit-il, puisque tu n'aimes plus Léona, ou du moins puisque tu n'as plus pour elle qu'un très légitime sentiment de reconnaissance, je ne vois pas pourquoi je te laisserais le regret que tu exprimais tout à l'heure. Apprends donc, ami Gilbert, que la Belle Argenlière est la plus vertueuse et la plus admirable des femmes que j'aie jamais rencontrées.
— Elle! fit le baron avec incrédulité. Et c'est Votre Majesté qui le diti
— Parce que je le sais mieux que qui ce soit, hélas ! soupira Henri. Et, comme Gilbert le regardait, stupéfait :
— Ecoute, reprit le roi, je vais tout te dire.
«A la suite de la visite que je te fis à Bomainville, Léona vint à la cour et me raconta quels événements singuliers se passaient chez le comte de la Modane. Elle me pria de t'en faire part, ne sachant pas quelle retraite tu avais choisie, et n'insistant, du reste, aucunement pour la connaître.
« J'étais un peu surpris d'entendre tomber de ses lèvres ces étranges confidences. Comme toi, j'étais persuadé qu'elle t'aimait et tu verras tout à l'heure pourquoi cette conviction m'est restée.
« Cependant je croyais de bonne foi qu'elle connaissait M"" de la Modane et qu'elle s'intéressait au sort de la malheureuse enfant. Ce fut alors que je te fis remettre, par Goron, le billet dans lequel je t'informais succinctement de ce que j'avais appris.
« Je n'y songeais déjà plus, m'imaginant que ta présence avait suffi pour dissiper ce nuage, lorsque, trois jours après, Léona reparut au cercle de la reine
I,.\ IM'î.f.K Anr.KNTIKHI';
m^rc. l'illr» se, moiitiM si (•iijoim't, si C(i(|tiftlf' inAmc, (|iii' lu hi-iiit se r^pindil aiissilùl (lue j'avais (loinpl»' ca'XIv. vcilii laiourlu! cl (|ii(', jt; me laissai |tr(!M(li'(! inoi-niriuo, comint' un sul, à ces dC'iiiouslralions provocuulcs. Qui aurait résisté (îailliMiis à laut di' f»ràc«\s? Que ii'otais-jo pas on droit d'espérer, puisqu'elle uio doMiiail iriuli'/.-vous cher/ elle pour le loiidouiain soir?
— Vous voyez bien ! s'écria (iilbert triomphant.
— .\J(»u cher, répliqua Henri, si j'avais eu pour deux liards d(; cervelle, j'aurais vu que la licllo Ar^Mîntière se moquait de moi et je me serais dit qu'il était impossible! (junne lenime, h (jui j'avais à peine fait la cour, se rmdîl si pr(jni])tement, alors que je ne son^cîais plus à elle.
— Ce n'était donc pas vrai? demanda le baron avec anxiété.
— Attends, je n'ai pas fini, répondit Henri.
« Le lendemain, fat et niais comme sont tous les hommes en pareil cas, je me parfumai comme un mignon et j'arrivai à l'heure précise au rendez-vous que Léona m'avait assigné.
« Tout se passa à merveille, d'abord. Elle se montra au balcon avec une impudence de courtisane, me jeta l'échelle; je montai, je la saisis dans mes bras, je l'entraînai dan? son appartement, je refermai la fenêtre, je tirai les rideaux... bref, je me préparais à être le plus heureux des amants, quand je reculai tout à coup et je tirai mon épée...
— Quoi donc? fit Gilbert haletant.
— Devant moi, saluant plus basque terre, je venais d'apercevoir Capricanti ! « — Que Votre Majesté soit la bienvenue chez moi! me disait-il.
« Je regardai Léona, ne sachant que penser. Etait-ce dans un nouveau piège qu'elle m'avait entraîné? S'était-elle liguée aussi avec la reine mère pour se débarrasser de moi?
« Elle devina quels soupçons m'avaient assailli.
« — Que Votre Majesté se rassure, dit-elle de sa voix la plus mélodieuse ; elle n'a rien à craindre de nous. Au contraire, c'est nous qui avons mérité sa colère et qui la supplions de nous pardonner.
(( — Parlez, madame, dis-je d'une voix que la colère faisait trembler.
« Je sentais, en etfet, que je devenais ridicule, et c'est une chose àlaquelle l'homme ne se résigne pas facilement.
« — Pardonnez-moi, sire, continua Léona en sejetant à mes genoux, et croyez surtout que je n'aurais jamais osé user envers vous d'une semblable elTronterie, s'il ne s'était agi de sauver deux existences, dont l'une est aussi précieuse à mes yeux qu'à ceux de Votre Majesté.
(( — Relevez-vous d'abord, madame, lui dis-je, fort surpris de ce que je venais d'apprendre; ensuite vous m'expliquerez...
« — Il s'agit du baron de Prévalais et de M'" de la Modane, sire.
« — Je vous écoute, madame.
« — Eh bien! sire, apprenez que votre démarche auprès de Gilbert n'a pas eu tout le succès que j'en attendais et que M"" de la Modane se meurt.
— Mais comment le savait-elle? demanda le jeune gentilhomme, qui commençait à deviner la vérité,
Henri observa le baron avec attention.
— Calme cette impatience, lui dit-il, ou je croirais que la Belle Argentière ne t'est pas aussi indifférente que tu veux bien le dire.
— Mais je ne m'en cache pas, répliqua Gilbert. Si je ne l'aime plus, je ne puis pas avoir oublié les trois mois de soins assidus qu'elle m'a prodif.^ucs, le désintéressement avec lequel elle m'a restitué la fortune de mon père. Oui, j'en conviens, je serais heureux au delà de toute expression qu'aucune amertume ne se mêlât au souvenir que j'ai gardé d'elle.
— Alors, écoute-moi jusqu'au bout, fit le roi de Navarre.
« Je ne savais pas plus que toi comment Léona était si bien au courant des dangers imminents que courait M"^ de la Modane. Je m'en étonnais plr.s encore que tu ne l'aurais fait toi-même, car la situation tragi-comique dans laquelle je me trouvais ne me laissait pas toute ma présence d'esprit.
« Elle m'expliqua alors comment M""" d'Ermiily, ne songeant plus qu'au salut de sa nièce, était venue la trouver et lui avait peint en termes déchirants le désespoir moral et physique dont mourait l'infortunée jeune fille. Entre l'amour que Léona ressentait pour toi et celui que tu inspirais à Henriette, elle établit une comparaison qui, tu le penses bien, tournait tout à l'avantage de M"* de la Modane et au tien.
« La Belle Argentière se sentait tout émue, li'amour qu'elle éprouvait n'était pas assez égoïste pour qu'elle n'en fît pas litière au profit de ton bonheur. Son devoir était tout tracé. Elle n'hésita pas. Seulement, poussée par un sentiment de curiosité féminine que tu comprendras sans peine, elle voulut connaître celle eu faveur de qui elle allait abdiquer.
« La scène émouvante qui en résulta produisit sur elle une profonde impression. Reconnue par sa rivale, elle voulut se montrer envers elle aussi noble et généreuse qu'elle l'avait été envers toi.
« Lors de ta première visite à Henriette, tu ne t'étais pas déclaré. La pauvre enfant était convaincue que tu aimais Léona. Ton silence lui avait porté le dernier coup.
« Ce fut alors que, pour te contraindre àparler, résolue à te détach er d'elle à tout prix, faisant à ton avenir le sacrifice de son honneur, la Belle Argentière, instruite par la comtesse de ce qui se passait, me donna le singulier rendezvous auquel j'étais accouru, r^
« Afin qu'il ne restât aucun doute, ce fut encore elle qui te fit écrire par son mari et qui voulut que tu fusses témoin du bonheur apparent que me promettait sa trahison.
LA iii;i.i,i: AK(ii:.\Tii;i(i':
,( — II ,.s( I;i, ini^ (lisait- clic, on tlôchirant avoc sos douta lo mouchoir qu'elle tenait i'i la inaiii, je le sens, je soutire moi-mènie autiiulet plus qu'il ne soullre ilo celle imposturu; mais, si le remède est violcMit, il doil umeuer un résultat salutniro. No m'en veuillez donc pas, sire, de vous avoir associé malgré vous à celle hoiuu^ action. Ne lui rcvclcz jamais le secret que je vous confie, surtout! Je ne veux pas qu'aucun regret se m«Mt) h. la pure félicité qu'il va goûter. (Jue m'imj)orle qu'il mcî croie coujiablo, (ju'il me maudisse ? Domain j'aurai quitté Paris ; dans (juinze jours, je no serai plus en Franco. Où irai-je ? que deviendraije? Je l'ignore et m'en inquiète peu. Depuis cinq mortelles années que ma vie est brisée, j'ai pris l'habitude du deuil et des larme», c'est dans lo deuil et dans les larmes que s'achèvera ma trop longue existence.
« Puis, tout il coup, relevant la tête et me souriant avec un héroïsme que je no pus m'empôcher d'admirer :
« — Maintenant, sire, me dit-elle, j'espère que vous daignerez passer une heure ou deux dans cotte maison et faire honneur au souper que j'ai préparé. C'est en signe de pardon que je sollicite de vous cotte faveur et aussi parce qu'il faut bien laisser croire à M. de Prévalais que je n'ai rien à vous relusor.
« A ces mots, elle me tendit la main et me conduisit dans la salle à manger.
«Un souper exquis y était drossé. Je m'y assis pour la forme et je fus témoin, pendant près de deux heures, du supplice de la Belle Argentière.
;< Quand je la quittai, je l'embrassai, également très ému, acheva le roi de Navarre, et je t'avoue que je ne me rappellerai jamais sans attendrissement cette mémorable soirée.
Pendant la fin de ce récit, Gilbert s'était voilé le visage de ses deux mains pour cacher les larmes qui s'échappaient de ses paupières.
Henri secoua soucieusement la tête.
— Peut-être ai-je eu tort, dit-il, de ne pas garder à Léona le secret qu'elle m'avait demandé, mais je ne pouvais me résoudre à laisser subsister dans ton esprit le doute horrible qui s'en était emparé. A chacun selon ses œuvres, c'est trop juste, ventre-saint-gris!
— Oui, vous avez raison, sire, fit Gilbert d'une voix grave, et je vous remercie d'avoir soulagé mon cœur du poids qui l'oppressait. Comme vous, j'admire ce grand courage, devant lequel je m'incline avec respect. C'est en recueillant les fruits que ce sacrifice a portés que j'en reconnaîtrai le plus utilement l'étendue. Qu'il soit donc fait comme a voulu cette noble femme! Et plus tard, lorsque Henriette, plus forte et rassurée désormais sur la sincérité des sentiments dont je suis animé, pourra entendre sans danger le récit de cette sublime abnégation je veux le lui faire moi-même, afin que nous soyons deux à bénir le nom vénéré de cette courageuse martyre!
En effet, à dater de ce moment, le jeune gentilhomme fut moins sombre
qui! ne s'était montré jusqu'alors. C'était avec une pieuse vénération qu'il prononçait le nom de Léona et qu'il songeait à elle.
Deux jours après, il reçut de M. de laModane un courrier dans lequel il lui annonçait qu'il était heureusement arrivé à Brives avec sa fille et sa sœur et qLie, dans quatre ou cinq jours, il serait à Montauban.
Cette fois, aucun nuage n'attristait plus le front de Gilbert; mais il ne fut véritablement heureux que le jour où Henriette se jeta dans ses bras.
Le voyage avait un peu fatigué la pauvre enfant, mais elle avait si grande hâte de retrouver Gilbert qu'elle n'avait pas voulu s'arrêter en chemin. Retourner immédiatement à Aromitz eût présenté quelque danger. Il fut donc décidé qu'Henriette achèverait de serétabHr à Montauban.
Au bout d'un mois, toute trace de souffrance avait disparu de son charmant visage. Ambroise Paré l'avait bien dit : « Le meilleur médecin, en pareil cas, c'est celui qu'elle aime. »
Or Gilbert passait auprès d'elle tout le temps que lui accordait le roi de Navarre.
Le marquis de la Modane, lui même, ne se possédait pas de joie. Le nom du baron de Prévalais était dans toutes les bouches. Chaque fois qu'on le prononçait devant lui, le vaniteux gentilhomme ne manquait pas d'ajouter avec orgueil :
— C'est mon gendre. Dans quelques jours nous célébrons le mariage à Aromilz.
Pendant ce temps, le roi de Navarre avait envoyé à Moulins une députalion chargée de faire valoir auprès de la cour de France ses droits et ceux des pria-» cipaux gentilshommes qui s'étaient ralliés à lui.
La reine mère fut assez habile pour parer le coup terrible que ces revendications menaçaient de portera la couronne. Elle traita séparément avec chacun des principaux mécontents, afin de les détacher de la ligue qu'ils avaient formée, et ne recula, pour atteindre son but, devant aucun sacrifice.
Elle augmenta de trois provinces l'apanage du duc d'Alençon, et lui abandonna la Touraine, le Berry et l'Anjou ; le prince de Condô obtint le gouvernement de Picardie. A Casimir, on promit une magnifique terre en France et on paya une partie de l'arriéré qu'il devait à ses troupes.
Au roi de Navarre on accorda avec la confirmation de son gouvernement de Guyenne de nouveaux privilèges pour les réformés, la réhabilitation de la mémoire de l'amiral Coligny, de la Mole, de Coconnas, de Briquemont, de Cavagties, de Montgommery et de Montbrun.
Enfin il fut décidé que les autres réclamations seraient portées devant une assemblée des Etats, qui fut fixée au 13 novembre et qui devait se tenir àBlois.
En attendant, Henri retourna en Navarre avec Gilbert, au nîariage de qui il voulut assister.
4S() l-A in I,M: AlUiK.NTlKllK
Ce inariaL:(' fui (•('•U'hi •'• le 28 mai, en inrmo temps qm- crliii (h; JahoUc ol dt; ni"M)iir(li. an milieu d'iiM immriiso concours do ^"^(Uililsîiommi's, auxquels su joiliuil liHih' la pDpuIaliou des ouviroiis.
\.i' mar(piis voulut «pic la frlo mar(pi;\t dans les anualos du pays. Il surpassa on lari;»'ss('s tout ce qu'on alloiidail do lui.
Pondant huit jonrs, des tables charj^ées de victuailles furent dresséos dans 1(> parc, et le vin ne cessa de; couler ù (lots, au milieu des arqurhnsadt's, des pétarades et des cris de liesse dtîs paysans onlliousiasmés.
Lt'ona avait quitté l*aris le lendemain du jour où elle avait accordé au roi do Navarre le rendez-vous dont Ciilbert avait été témoin. Au moment de se motiro on route, elles éprouvait de mortelles inquiétudes. Le moyeu extrême aucpicl elle avait eu recours avuit-il produit le résultat qu'elle en attendait? Il lui repu gnail de partir sans en avoir la certitude. Cependant elle s'y décidait, loisqnc la comtesse lui fit parvenir ce billet :
« De quelque façon que vous vous y soyez prise, merci. Henriette est
sauvée ! »
La Belle Argentière s'éloigna aussitôt et se dirigea vers le Havre, où elle s'embarqua sur le premier bâtiment en partance pour l'Italie.
Un mois après, elle arrivait à Venise et pénétrait dans le palais désert dos Zucchini, mais il était écrit que Gapricanti n'y entrerait pas.
En aidant à décharger une des lourdes caisses qu'il avait rapportées, il glissa si malheureusement, qne la caisse l'écrasa et le précipita dans le canal.
On lui porta des secours immédiats ; mais un grand. quart d'heure s'écoula avant que l'on parvînt à retrouver son cadavre horriblement mutilé.
Après avoir vécu pendant près d'un mois dans ce palais, ou plutôt dans ce vaste tombeau, qui lui rappelait tant de souvenirs douloureux, Léona, découragée par de si cruelles épreuves, tremblant de susciter autour d'elle de nou- \eaux malheurs, le coeur brisé, l'âme profondément atteinte, vendit le palais des Zucchini, réalisa tout ce que lui avait laissé Gapricanti et alla porter ces richesses au couvent des Yisitandines de Parme, dans lequel elle se cloîtra.
En reconnaissance des biens considérables que la Belle Argentière lui apportait, la communauté, dans laquelle elle était entrée, la nomma supérieure du couvent, le jour même oiî finissait son année de noviciat.
Ce ne fut que deux ans plus tard que Gilbert, subitement mis en lumière par les événements auxquels il avait pris part et devenu un des personnages les plus influents de la Navarre, se trouva en présence de Léona, à la suite de circonstances que nous raconterons peut-être un jour.