ACTE TROIS I^•:ME
prisez... Tout ce que je respecte, vous l’outraggz... Tout ce que je crois, vous le blasphémez! Quel bonheur serait donc possible entre nous deux?... Ah! comprenez-moi bien, monsieur, si quelque jour, par quelqu’une de ces faiblesses dont personne n’est maître, si quelque jour je sentais mon cœur se rapprocher du vôtre... ce serait ce jour môme que je choisirais pour quitter le monde... pour aller cacher... étoufTer dans l’ombre du cloUre, un sentiment qui me ferait horreur comme un sacrilège!
GEORGES
Ah! juste ciel!... ainsi vous m’aimez! («o.ivement do aianohe qui passe & droite.) Non! VOUS pourriez m’aimer un jour... vous l’avez dit! Et vous me fuyez, et vous condamnez ma vie au désespoir, la vôtre à la solitude, au regret peut-être! et tout cela, pourquoi?... Parce qu’on vous a enfermée, depuis votre enfance, dans les souvenirs, les illusions, les rêves du passé 1 Parce qu’on vous a peint sous de fausses et odieuses couleurs le monde qui le remplace! Eh bien! je vous en supplie, mademoiselle, apprenez à le mieux connaître, à le mieux juger... laissez-moi le letnps d’ouvrir vos yeux à la lumière, à la vérité,., et vous saurez bientôt que ce monde a aussi ses vertus, sa foi, sa noblesse, dignes d’être aimées, partagées par une âme comme la vôtre!
BLANCHE
Monsieur, ce monde nouveau, qui est votre œuvre, tout ce que j’en vois , tout ce que j’en sais , attriste mes yeux et me dessèche l’âme... Je ne veux pas le connaître davantage. Je sens que je ne l’aimerai jamais. Je resterai fidèle au passé. Je lui dois tout ce que je suis... non-seulement le nom dont je suis hère, mais les plus hautes pensées comme les plus doux songes de ma vie... Vous pouvez achever de détruire dans ce pays tout ce qui le rappelle, • vous n’en détruirez pas l’amour, le respect, la religion dans mon cœur!...
GEORGES
Oh! grand Dieu! briser sa vie contre des fantômes! contre des mensonges I oui ! des mensonges! car enfin ce passé que vous aimez assez pour vouloir vous ensevelir avec lui... le connaissezvous bien, malheureuse enfant? Non! vous en connaissez la lé-
LA BELLK AU BOIS DORMANT
gendo, la poésie... jnnis Phistoire dans sa vérité, vous l’ignorez! Eh bien! lisez-la donc sur ces poétiques souvenirs dont cette terre est couverte! (ii luî montre la pinine jonchée de ruines.) Tenez! il n’y en a pas un qui ne porte une trace de larmes ou do sang! Demandez à ces vieux autels des religions barbares I I>emandez à toutes ces ruines des siècles de ténèbres, à cos tours, à ces murailles, à tous ces témoins des âges qui vous sont si chers, des âges do guerre sans fin , d’oppression sans merci , do servitude sans espoir!... Ah! .si tous les malheureux oubliés, qui dorment là sous le gazon, pouvaient se réveiller tout à coup et vous parler, et vous dire leurs .souiïrances... leurs désespoirs... leurs tortures... toute noble que vous êtes... votre cœur do femme et de chrétienne SC soulèverait d’horreur et saignerait de pitié !
B I. A NC HE.
Regardez mieux autour de vous, monsieur... parmi ces ruines, il y en a de récentes, elles vous diront que les persécutions sans pitié et les autels barbares n’ont pas été le privilège de ce passé que vous calomniez... en insultant mes ancêtres. Pour leur honneur et pour le mien, j’en ai trop entendu... adieu !
GEORGES^ un gresto pour In retenir, puis la repoussant.
Adieu donc! partez! oui, partez! car j’ai trop longtemps humilié ma fierté devant la vôtre , le nom de mon père devant le nom du vôtre! Partez! allez rejoindre sur les dalles du cloître les statues glacées de vos ancêtres! Allez avec les morts et laissez
vivre les vivants! Adieu! (Blanche recule effrnyée et comme dominée par le ^esie et le langage énergiques de Georges.
BLANCHE, à demi-voix.
Adieu I ( Elle s’éloigne A droite.)