Scène XV
Les mêmes, LA COMTESvSE D'EGUZOX, puis,
successivement: SUZANNE SERIGNAN, D'EGU-
ZON, M""' DE VERCEH., VALENTIN, M. et M*»' CHARTRAIN, LE MARQUIS DE LAN- GELIER, M"* DESMIGNERES et SES DEUX FILLES, M"' DE VERDIERES, M"" DE LIGNERAY, M»* DE MACHAULT, M. et M"* DE CAMEES.
M"** d'EGUZON, rentrant par la porte du perron qu'elle
laisse ouverte. — Ah ! ma petite Hélène, il y a quelques amis intimes qui veulent absolument te voir avant la cérémonie.
HÉLÈNE. — Oh! ma tante, je vous en prie.
M"' d'Eguzon. — Il n'y a pas moyen de les empêcher...
Elle va au-devant de M * de Verceil qui entre avec Serignan et se met à causer avec elle.
Serignan, allant à Hélène. — Ma cousine... Ma femme tenait à vous embrasser tout de suite.
M"* DE Serignan. — Oh! oui, ma cousine, je ne peux pas vous dire combien je suis émue.
HÉLÈNE. — Vraiment?
M"" DE Serignan. — C'est la première fpis que je viens à un mariage depuis le mien.
Serignan. — Oui, ma femme a gardé un petit côté jeune fille.
M*"* d'Eguzon. — Hélène, notre amie M"' de Machanlt veut te féliciter.
M"* de Machault. — Vous êtes ravissante, ma chère petite.
Elle embrasse Hilène. M d'Eguzon va à une dame qui entre.
HÉLÈNE. — Je VOUS remercie, madame.
M"* DE Machault. — Qu'est-ce que je viens d'a])prendreî Votre cousin André n'assiste pas à votre mariage?
HÉLÈNE. — Non, madame. II a été retenu à Vienne.
M"* DE Machault. — Il n'a pu obtenir nn congé? Un diplomate?
HÉLÈNE. — Mais non, madame*
D'Eguzon, entrant avec M"' de Vcrdières et M*"* de
Verceil. — ; La voici, chère amie.
M™* DE Verdières. — Toutes mes félicitations, mademoiselle... C'est tout à fait réussi. Quelle jolie journée, ma chère!...
M"* de Verceil. — Il y a un monde fou dans l'orangerie.
M"* d'Eguzon. — Je sais bien. Ils mangent... ils mangent... Ah! je suis affolée. On m'a laissé tout à faire... Sauf de me marier moi-même, j'ai tout fait.
Enfin, je l'aime tant! (A M"* Desmignères qui entre avec
ses deux filles.) Boujour, chère madame, bonjour, mes petites.
Thérèse et Hermine. — Bonjour, madame.
M"' Desmignères, apercevant Hélène. — Ah! voilà cette chère mignonne.
M Desmignères et les petites vont à Hélène.
Thérèse. — Bonjour, Hélène.
Hermine. — Bonjour, Hélène.
Thérèse. — Ma chérie, il faut que ce soit toi pour que j'aie accepté de quêter.
HÉLÈNE. — Pourquoi donc?
Hermine. — Ah! c'est affreux, les gens à qui on tend son aumônière prennent un air si désespéré!
Thérèse, à m""* de Verdières. — C'est pour ça que les enterrements sont toujouns moins tristes que les mariages.
M Desmignères va retrouver M * de Maclianlt et M de Venlicrc's qui causent ensemble, et M d'Ivguzon vient à M * de Verceil.
M°** d'Eguzon, à voix basse. — Lucy, écoute...
M"* DE Verceil. — Qu'est-ce qu'il y a?
M"* d'Eguzon. — Je suis ravie. I^ mère Langelier vient de me parler d'André avec une insistance, dans des termes...
M™' DE Verceil. — Ah?
M""* d'Eguzon. — C'est clair. Maintenant, je suis sûre que ce mariage se fera.
M"* DE Verceil. — Si ton fils y consent.
M"* d'Eguzon. — André? Je lui ferai comprendre. Il m'obéira.
M"' DE Verceil. -- Hé ! hé ! il a sa tête.
M"' d'Eguzon. — Oui, mais j'ai la mienne! Songe donc. Cette petite Ijangelier aura deux millions de dot... une situation inouïe, ça ne se refuse pas.
Elles remontent.
M"* Desmignères, s'approchant. Ses deux filles sont restées avec Hélène^ — Comme M"* d'Eguzou a encore une jolie taille...
M™* DE Verdières. — Oui, elle résiste.
M*"* DE Machault. — Ça la change joliment !
M"* Desmignères, riant — Hum!
M"" DE Verceil, se rapprochant. — N'est-ce pas, c'est une bonne idée d'avoir fait ce mariage à la campagne?
M"* DE Verdières. — Ça permet de tout faire en une journée, mairie, église... '
M"* Desmignères. — Et puis, c'est plus cordial!
M"* DE Machault. — Il y a de la bienveillance dans l'air.
M"* DE Verceil, descendant. — Vous n'avez pas vu les cadeaux?
M"* Desmignères. — Non, pas encore.
M"* de Machault. — Allez-y, c'est admirable...
M"* Desmignères. — Vous venez...
LA PETITE ILLUSTRATION
M°** DE Verdières. — Oui, oui...
me
ni«
Dcsmignères et M de VerdlCres sortent. M de
Vereeil et M*"* de Machault remontent. Les Serignan arrivent au premier plan.
Serignan. — Mais, ma chêne... je t^en prie, ne sois pas si nerveuse...
Suzanne — Ce n est pas ma faute... Mais je suis bouleversée...
Serignan. — Oui, oui... Ce mariage te rappelle le nôtre î C'est entendu, mais ce n'est pas une raison pour,..
Suzanne. — Si, si... Tu ne peux pas te rendre compte...
Serignan. — De quoi "î
Suzanne, très émuo. — Ces fleurs... ces bouquets blancs... les témoins... la robe de mariée... cette atmosphère...
Serignan. — Ne sois pas si enfant.
Suzanne. — Non, non... Seulement, n'est-ce pas, ça me fait penser... à nous... notre messe... nos serments devant Tévêciue de Dijon...
V ' Serignan. — Oui, oui... tu es très gentille... 1^ Suzanne. — Ah ! tiens, ça m^étouffe... J'aime mieux tout te dire... Edouard, je t'ai trompé.
Serignan, suriwutant. — Quoi?
Suzanne. — Oui, Edouard, avec le cai)itaine Vauclin.
Serignan. — Avec Vauclin?...
Suzanne. — Oui, Edouard. Je t*en supplie, ne fais pas cette tête-là... Je t'aime tant...
Serignan. — Enfin, c'est... c'est... c'est inom...
M™* de Machault, s'cpprochant. — Bonjour, mes chers amis.
Serignan, furieux. - — Madame...
Suzanne, très aimable. — Bonjour, ciière madame.
M"* de lifACHAULT. — Ah ! que vous avez une jolie robe...
Suzanne. — N'est-ce pasî...
M°* DE Machault. — C'est d'une jeunesse, d'une grâce... (A Serignan.) Tous mes compliments, elle est ravissante.
SeRIGNAX, avec un sourire forcé. VoUS êtcS trop
bonne !...
Suzanne. — Je vous remercie.
m"** d<* Vereeil remonte.
Serignan, avec force. — Ecoute, Suzanne!
\ Suzanne. — Oh! ne me gronde i)as!
M"' DE VeRCEIL, sapprochaiit d'eux. — Au fait, mes
chers amis, je voulais vous demander de venir dîner tous les deux à la maison, lundi...
Suzanne, très aimable. — IMais oui, oui, certainement... Tu es libre, Edouard?
-- Serignan, encore suiïoqué de rage. — Moi... mais...
M"* DE Verceil. — Pas d'excuse... Et puis, je veux vous faire connaît l'e ma belle-sœur qui en meurt d'envie...
SuzANNK. — Oh! je serai très contente...
M"*" DE Verceil. — Quel joli mariage, n'est-ce pas?
Serignan. — Ah ! oui, i)our un joli mariage, c'est un joli mariage!
Suzanne, très tendrement. — Tu viens, mon chéri?
Ils sortent tous les trois.
Valentin, qui vient d'entrer. - Ma chèi-e Hélène... Ma cousine, madame de Cambes...
M"" DE Cambes. — Je suis très heureuse, ma chère enfant...
Le marquis de Langelier, qui cause depuis un instant avec M*"*" d'Eguzon, descend.
M*"* d'Eguzon. — Je vais vous le présenter... Valentin?
Valentin. — Madame...
M"" d'Eguzon. — Notre ami, le marquis de Langelier, [)résident de la Compagnie d'Orléans...
Valentin. — D'Orléans? Oh! monsieur, je suis très honoré...
Langelier. — Charmé, monsieur...
Valentin. — Très honoré et particulièrement heureux, parce que j'ai un petit service à vous demander.
Langelier. — A vos ordres.
Valentin. — Vous i)ourrez sûrement me renseigner, j)ui.s(iu'il s'agit de votre réseau. Voici: je voudrais savoir si, par le train de trois heures cinquante, sur Péiigueux, il faut changer à I^imoges.
LAN(iKLiKR. — Mais je n'en sais absolument rien.
II remonte.
Valentin, à part. — Ça, c'est stupéfiant! (M. et
M Chartrain entrent. Couple de quarante à cinquante ans.)
Monsieur le conseiller... je suis très touché.
Chartrain. — Mais pas du tout, mon cher collègue.
Valentin. — Vous avez bien voulu me donner un si puissant appui... Mon avancement s'en est ressenti...
Chartrain. — Je ne m'arrêterai {)as là.
M"** Chartrain. — Et nous tenions beaucouj) à vous féliciter.
Chartrain. — Ainsi (|n'à rt faire la connaissance de M. d'Eguzon.
Valentin. — Comment donc!
Il remonte pour chercher M. d'J^guzon.
Chartrain. — Eh bien, tu as vu notre miniature? Elle fait un effet piteu.x au milieu des autres cadeaux. Qu'est-ce que je t'avais dit?
M"" Chartrain. — Oh! j'avais ça! C'était dans une vieille armoire. Je ne sais même pas d'où ça vient... C'est bien suffisant !
Chartrain. — Nous pouvions très bien ne rien donner; ou alors il fallait que ce fût convenable. Tu aurais j)u acheter un objet d'une centaine de francs. Dans notre situation!... Je suis très contrarié. J'ai bien essayé tout à l'heure de déplacer notre carte, mais il y a im monsieur (jui m'a regardé d'un drôle d'air.
D'Eguzon, allant à eux. — Madame... cher monsieur... Je suis enchanté de vous retrouver.
Chartrain. — Oh!
D'Eguzon. — Et de vous remercier moi-même du cadeau que vous avez envoyé à ces enfants.
Chartrain. — Oh! c'est un rien.
D'Eguzon. — C'est-à-dire que c'est une folie...
Chartrain, inquiet. — Comment f
M'"' Chartrain. - Oh! une petite miniature...
D'Eguzon. — D'I.sabev... madame... et l'une des l)lus jolies qu'il ait jamais faites...
M"" Chartrain. — Comment, d'Tsabey? Mais il n'y a pas de signatur-.
D'Eguzon. — Je vous demande pardon... sous le cadre. Je l'ai examinée de près. Il n'y a pas mieux à la collection Wall ace...
Chartrain, tout paie. — Ah!
M"** Chartrain, sufïo(iuaiit. — Pardon, monsieur... Mais quelle valeur (^a |)eut-il avoir?
D'Eguzon. — Oh î madame, ça n'a pas de prix.
H va pour s'en aller.
M™' Chartrain, ic retenant. — Mais enfin, à peu près?
Chartrain. — Environ...?
D'Eguzon. — Je ne sai» pas... Vingt-cinq mille francs,
Chartrain, à part. — Oh! mon Dieu!
D'Eguzon. — Moi, je le paierais ça, mais, en vente publique, ça peut aller beaucoup plus haut.
M de Ligneray entre.
M"* DE LaGNERÂY, à M. d'Eguzon. — Je VOUS demande pardon, je suis un peu en retard.
D'I^guzon va à elle.
Chartrain. — Mes compliments!
M"" Chartrain. — C'est ta faute!
Chartrain. — A moi?
M"" Chartrain. — C'est effrayant, tout de même, ce qu'on nous fait là!
Chartrain. — C'est une catastrophe!
M"* Chartrain. — Et toi qui me refusais une malheureuse étole de zibeline de huit mille francs. Elle sera commandée demain...
Chartrain. — Eh bien, c'est une jolie joumée.
M""* Chartrain. — Moi, je n'assiste pas au mariagfe.
Chartrain. — Moi non plus; et quant au jeune homme, s'il a de l'avancement avant vingt ans...!
Valcntin s'approche en souriant.
Valentin. — Monsieur le conseiller, je...
M. et M"" Chartrain. — Bonsoir, monsieur...
Les Chartrain sortent avec un air outragé.
Valentin. — Eh bien... qu'est-ce qu'ils ontî
M"* d'Eguzon. — Oh! mais, il est onze heures vingt. Mes amis, il n'y a plus que vingt minutes avant le départ, et, comme nous ne serons pas de retour avant deux heures, je vous engage à aller au buffet...
Ligneray. — Nous vous obéissons. (A M"* de Machauit.) Venez- vous au buffet, madame?
M"* DE Machault. — Ça, c'est une bonne idée.
Ligneray. — Voici mon bras.
M""' d'Eguzon. — Valentin, conduisez M"* de Cambes.
Tous sortent en causant. M ^ d'Eguzon reste en arrière.
M"* d'Eguzon, à Jeanne. — Toi, ma petite Jeanne, veux-tu avoir l'obligeance de dire qu'on ne laisse plus entrer personne ici?
Jeanne. — J'y vais, madame.
Klle sort par la galerie.
M"*' d'Eguzon, aux petites Dcsmignères. — Allons, venez, mes petites. Laissons Hélène. Elle a encore son voile à mettre. Prépare-toi, ma chérie. A tout à l'heure.
HÉLÈNE. — Oui, ma tante.