‹ La belle aventure: comédie en trois actesChapitre 36 sur 55 · Scène VIII · texte numérisé non relu

Scène VIII

Les mêmes, HELENE

HÉLÈNE, voyant l'air de sa grand'mère. — Qu'est-ce

qu'il y aï Qu'est-ce qu'il y a?

André, tout bas. — Ça va très bien.

M"* DE TrÉVILLAC. — Il y a... que j'aime ton mari.

HÉLÈNE, avec joie. — Déjà!

M"* DE TrÉVILLAC. — Si tu savais tout ce qu'il m'a dit de toi!

HÉLÈNE, — C'est vrai? Oh! ne me le dis pas!

Il ne faut pas me le redire.

Jeantine, entrant. — Voilà la poulc froide.

M"* DE TrÉVILLAC. — Ah! Voilà Jeantine...

André. — Je meurs de faim...

M"* DE TrÉVILLAC. — Asseyez-vous tout près l'un de l'autre, bien entendu. Et moi en face, pour

que je vous voie mieux. (A jeantine qui tourne autour

d'Hélène.) Qu'cst-ce quc tu fais là à tourinerî

Jeantine. — Je peux pas me faire à l'idée que mademoiselle Hélène est mariée.

André. — Moi non plus.

M"* de TrÉVILLAC. — Eh bien, Jeantine, le trouves-tu à ton goût, mon petit-fils f

Jeantine. - — Il n'est pas mal plaisant...

André. — Merci, Jeantine.

Jeantine. — Mais, pourquoi que vous n'avez pas de barbe?

André. — Ah! vous aimez les hommes barbus f

Jeantine. — L'homme est le maître, il doit avoir de la barbe.

M"* de TrÉVILLAC. — Et," vous savez, on dit chez nous: « Embrassade sans barbe, omelette sans sel ».

André, se frottant le menton. — Evidemment, je manque un peu de sel.

M"* DE TrÉVILLAC. — I jà î Et, maintenant qu'on est bien tranquilles, j'espère que tu vas me raconter comment la cérémonie s'eîft passée.

HÉLÈNE. — Oh! grand'mère!

M™* DE TRÉ\aLLAC. — Je veux tout savoir!

Jeantine. — Moi aussi.

HÉLÈNE. — Demain, je t'en prie...

M"* DE TrÉVILLAC. — Pourquoiî

André. — Voilà. C'est bien simple... On est d'abord allé à la mairie...

M"* DE TrÉVILLAC. — Je pense bien...

André, — Puis on est allé de la mairie à l'église...

M"* DE TrÉVILLAC. — Naturellement.

André. — Ensuite, on s'est rendu à la gare et nous avons pris le train et voilà!... En somme, ça n'a pas été très long.

M"" DE TrÉVILLAC. — Oh ! mais, je veux des détails I

André. — Oh! à partir de là, comme détails... tout ce que vous voudrez... notre voyage a été délicieux... nous...

M"* DE TrÉVILLAC. — Mais non, je veux des détails sur la noce. C'était très brillant?... Il y avait des jolies toilettes... de beaux cadeaux, des gens connus... de la bonne musique?...

André. — Oui, oui, justement... Il y avait tout ça, vous savez tout...

M"" DE TrÉVILLAC. — Oh! mais, elle a raison.

Vous êtes taquin. Enfin, y avait-il beaucoup de monde?

André. — Un monde fou... Des milliers de personnes. ^

M™* DE TrÉWLLAC, se tournant vers Jeantine. — »

Jeantine, èe la salade. »

HÉLÈNE, tout bas. — André, voyons!

André, bas. — Ah! je suis entraîné par la situation.

M"* DE TRÉVTLiiAC. — Et le curé, a-t-il bien parlé?

André. — Oh! admirablement!

M"* DE Trévillac. — De quoif

André. — De quoi? Un peu de tout!... Je vais vous dire... On entendait très mal, très mal! on était si loin !

Jeantine. — Et après, il y a dû avoir un fameux repas?

André. — Pas si bon que votre cuisine, Jeantine.

Jeantine, avec enthousiasme. — Vous, vous n'êtes pas bête, vous savez!

M"°* DE Trévillac. — Et après la cérémonie, qu'est-ce qui s*est passé? Qu'est-ce qu*on a dit?

André. — Ah ! ça, je me le demande, par exemple!

M"-* DE Trévillac. — Comment?

André. — Mais oui, je n'ai pas fait attention; je n'avais qu'une idée, moi, c'était de filer.

HÉLÈNE, d'un ton agacé. — Je VOUS en prie, ne parlons plus de cela.

M"* DE Trévillac. — Oh! mais, comme tu es nerveuse! Dis-moi, Hélèhe, ta tante d'Eguzon a été affectueuse pour toi?

HÉLÈNE, avec embarras. — Oui, graud'mère.

M™* DE Trévillac. — Tant mieux, j'avais peur. Elle ne m'a jamais beaucoup plu, cette fenmie-là, avec ses façons de grand faisan doré!...

André. — Hem!

HÉLÈNE. — Elle a été très gentille.

M"' DE Trévillac. — Il est vrai que je ne l'ai pas vue depuis tant d'années... Et ton cousin André, il assistait aussi au mariage?

. HÉLÈNE, baissant les yeux. — Il est revenu le matin même de Vienne...

André. — C'est que, voyez-vous, il aime bien sa cousine.

HÉLÈNE. -^ Elle aussi, elle l'aime bien.

André. — Enfin, ils s'aiment bien.

M"' DE Trévillac. — Il est gentil, alors?

-*.André. — Charmant.

HÉLÈNE. — Très modeste, surtout.

M"* DE Trévillac. — Physiquement, il doit être plutôt mal, n'est-ce pas?

André, vivement. — Pourquoi donc?

M"* de Trévillac. — Je l'ai vu quand il avait six ans... c'était l'enfant le plus laid du monde!

HÉLÈNE, riant, bas à André. — Bien fait!

André. — Eh bien, maintenant, c'est un très joli garçon, très séduisant...

M™* DE Trévillac. — Ça m'étonne... Enfin!... Et qu'est-ce qu'il fait?

André, se rengorgeant. — Il est diplomate.

M"* DE Trévillac. — Encore un raté. (Voulant être aimable pour André.) J'aime mieux la Cour des Comptes.

André. — Comme c'est agréable!

Hélène rit.

M"* DE Trévillac. — Tiens, voici Hélène qui s'apprivoise... Regardez-la rire.

Jeantine, entrant. — Voilà le clafoutis.

André. — Qu'est-ce que c'est que ça?

HÉLÈNE. — Le gâteau du pays... ma passion... Tu te l'es rappelé, Jeantine?

Jeantine. — Pensez yoir... (A André.) Et puis, voilà votre petit colis. Faut-il l'ouvrir?

André. — Quel colis?

Jeantine. — II est arrivé par la voiture, en postal.

André. — Mais ce n'est pas à moi.

Jeantine. — Il y a dessus: « Envoi de M. Valentin Le Barroyer. »

Hélène, vivement. — Ah ! oui... c'est ce que vous aviez envoyé pour souper... ne pensant pas que...

André. — Ah! oui... oui... parfaitement.

M"* de Trévillac. — Qu'est-ce qu'il y a dedans? André. — Ce qu'il y a dedans? Défaites-le, Jeantine... (Il cherche en vain à voir ce que Jeantine déballe.)

Oh! mon Dieu... vous savez... comme toujours... un pâté... un poulet... des pêches...

Jeantine, qui a défait le paquet et qui , prend une petite

liste à la main. — Hé! qu*il cst menteur!

André. — Quoi?

Jeantine. — Il n'y a rien de -ce qu'il raconte. Il y a un jambon, des œufs durs et des cerises.

André. — Ah!... En somme, c'est à peu près ce que je vous disais.

Jeantine, ellc passe* la liste à m"* de Trévillac. —

Voyez voir, voilà la liste.

M"'* de Trévillac, elle a retourné la liste. — Qu'estce qu'il y a de l'autre côté?

André, bas, à Hélène. — De l'autre côté? Qu'est-ce qu'il y a de l'autre côté?

Hélène fait signe qu'elle n'en sait rien.

M"* DE Trévillac, lisant. — « Accessoires du panier: objets en métal; deux gobelets, deux couteaux d'acier, deux fourchettes. Objets en porcelaine: deux assiettes, deux tasses, deux soucoupes. Objets divers: deux serviettes, une salière... » Eh bien, vous en avez un ordre!...

André. — Oui, j'en suis stupéfait. Mais je me corrigerai. Je suis comgé, ça y est. Moi, il ne me faut qu'un instant...

Pendant ce temps» Jeantine a débouché une bouteille de Champagne et verse à boire.

M"* DE Trévillac. — C'est le Champagne de la mariée. J'ai été l'acheter moi-même ce matin, à Saint-Pardoux... chez l'épicier. J'ai pris le plus cher... mais, dame, un jour pareil ! (Elle se lève et prend sa coupe.) Mes chers enfants, je bois de tout cœur à votre santé, à votre bonheur!

HÉLÈNE, très émue. — Graud'mèrc !

M"* DE Trévillac. — Restez unis toute la vie... Aimez-vous comme on s'aimait autrefois, avant les automobiles... vous, en protégeant et en guidant votre femme... toi, en étant toujours tendre et docile, car, dans le ménage, il faut toujours qu'il y en ait un qui obéisse et l'autre qui commande.

' André. — Oh! c'est moi qui obéirai, je sens déjà ça!

M"* de Trévillac. — Et, maintenant, je vous donne la permission de vous embrasser.

HÉLÈNE, balbutiant. — Oh ! c'est que... grand'mère...

M"* DE Trévillac. — Voyons, il ne faut pas être nicette comme ça!

André. — Hélène... Hélène... voyons... (Se penchant vers elle.) Hélène, je vous aime, je n'ai jamais aimé que vous, et je vous aimerai toujours. Je suis joyeux, je suis fier d'en faire le serment, sous les yeux de votre bonne grand'mère, qui nous approuve et qui veille sur nous. Hélène, je vous aime.

Il se penche davantage et l'embrasse, tous deux sont très émus. Un temps.

M"" DE Trévillac. — Mes chers enfants, je vous donne ma bénédiction. Ah! Comme c'est bien de votre part, d'avoir voulu venir ici dans ce pays, au lieu d'aller faire un bête de voyage je ne sais où... Et comme cela me t*échauf fe le cœur, de sentir là, tout près de moi, votre jeunesse et votre affection.

HÉLÈNE. — Oh! grand'mère! ma chère vieille grand'mère !

M"* DE Trévillac. — Ça me rappelle le jour de mon mariage, à moi... c'était à Brantôme, on avait

LA PETITE ILLUSTRATION

pris une vieille diligence pour aller à l'église; j'étais à l'intérieur avec ton pauvre grand-père. Il était beau! Quelques jeunes filles avaient voulu monter sur l'impériale; le long de la route, à travers la campagne, elles chantaient, et moi, j'entendais ces chants si frais et si purs au-dessus de ma tête et je restais, toute tremblante, dans mon coin, çans oser lever les yeux, mais si heureuse que je croyais rêver... j'avais dix-sept ans à peine, j'étais si timide, et je n'avais jamais regardé personne que mon fiancé... J*aurais cru que c'était mal de penser à un homme, avant de paraître devant M. le maire et M. le curé...

HÉLÈNE, très troublée. Ah!

M"* DE Trévillac. — Et, le soir, nous sonmies allés faire notre voyage de noces... jusqu'à Limoges... quelle belle ville!... Nous avons été au théâtre, je n'y suis jamais plus retournée depuis. J'étais fraîche comme une pomme d'api! Et voici que, maintenant, j'ai des rides, des cheveux tout blancs, et que je commence à radoter!...

André, protestant. — Ah!

M"** DE Trévillac. — Si... si... je radote. Seulement, je le sais, alors je ne radote pas tout à l'ait. Mais je dois commencer à vous ennuyer de mes bavardages, (Se levant.) il est tard, je vais vous laisser seuls...

HÉLÈNE, vivement. — Oh! noii, grand *mère ! ne t'en va pas!

M"" DE Trévillac. — On aura tout le temps de causer demain, pas vrai?... Ce soir, vous deux, vous avez mieux à faire que de m'écouter.

HÉLÈNE, résolue à tout avouer. — Grand'mèrc, je veux te parler, ne t'en va pas...

M"* DE Trévillac. — Mais si... j'ai sommeil, moi... je dois me surveiller. Je me suis levée ce matin de bonne heure...

HÉiiÈNE. — Je t'en prie, écoute-moi.

M™* DE Trévillac. — Non, non, demain. A mon âge, il ne faut ni fatigue, ni émotion brusque, ni chagrin.

HÉLÈNE, s'arrêtant, interdite. Mais...

M"' DE Trévillac. — Le docteur m'a dit : « Vous ne le supporteriez pas! »

HÉLÈNE. — Ah!

M"* DE Trévillac. — Mais ce n'est pas toi qui me feras jamais de la peine, je le sais bien...

HÉLÈNE, balbutiant et n'osant plus parler. — Non...

non... je ne te ferai pas de peine, grand'mère; je ne veux pas t'en faire...

M""' DE Trévillac. — Alors, adieu, ma petite Hélène... et sois heureuse.

HÉLÈNE, ayant à peine la force d'articuler. — Grand'mère... grand'mère!... Non... non... rien.

M™" DE Trévillac, à André. — Et je vais vous embrasser aussi. (Elle l'embrasse. Tout bas.) Ayez bien soin d'elle. Elle est si émue.

André. — Ah ! décidément, vous êtes mieux qu'une grand'mère.

M"* DE Trévillac. — Qu'est-ce que je suis donc?

André. — Une bonne-maman!

M"" DE Trévillac. — Vous, si j'avais eu cinquante ans de moins, vous m'auriez fait faire des bêtises... Bonsoir... (Elle sort.)

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