VOUS
HÉLÈNE, lui coupant la parole. — Non, laisseZ-moi
parler d'abord, Valentin... Tout à Theure, je redoutais cette rencontre et maintenant je suis contente qu'elle ait lieu. Valentin, je vous prie de me pardonner.
Valentin. — Oh!...
HÉLÊNB. — Il est injuste que vous soyez la victime des intrigues de M"* d'Eguzon où vous n'étiez pour rien...
Valentin. — Ce n'est pas très juste, en effet...
HÉLÈNE. — Je n'en ai pas été complice, vous le savez... et c'est peut-être ce qui peut diminuer un peu mes torts à votre égard.
Valentin, sévèrement. — Pourtant, vous me permettrez, mademoiselle, de vous rappeler que lorsqu'on a donné sa parole, lorsqu'on a pris envers quelqu'un l'engagement formel de...
Jeantine entre, portant un plateau sur lequel se trouvent une demi-miche de pain, un pot de confiture et* un carafon de vin blanc.
Jeantine. — Voilà vos confitures!
Hélène. — Qu'est-ce que c'est?...
Valentin, très gêné. — Je ne sais pas...
Jeantine. — Comment, vous ne savez pas? C'est vous qui les avez demandées tout à l'heure! Et de la prune, encore!... (A part.) Sont-ils tous menteurs, ces f^ns de Paris ! Eh ! le diable leur sort de ^jartout !
Elle sort.
Valentin, confus. — C'est M"' de Trévillac qui a bien voulu... sachant que je n'avais rien pris depuis liier... mais c'est inutile...
Hélène. — Comment? Mais pas du tout!... Tenez, je vais vous ser\-ir.
Valentin. — Mais non...
Hélène. — Si, si, j'y tiens... absolument... (Klle coupe une urtine de pain.) Je vais VOUS faire uuc tartine.
Valentin. — Vraiment, mademoiselle...
HÉLÈNE. — Mais si... mais si... Tenez, et pendant (jue vous vous régalerez, nous causerons tous les deux du passé...
Elle lui met de force la tartine dans la main.
Valentin. — Mademoiselle, je crois qu'il vaut mieux que nous ne parlions plus de ce qui est arrivé... \Jne explication pourrait amener des mots un peu... un peu désobligeants...
HÉLÈNE, souriant. — Oh! plus maintenant...
Valentin, très sec. — Pourquoi ça?
HÉLÈNE. — A cause de la tartine.
Valentin. — Comment?
HÉLÈNE. — Un homme qui tient une tartine à la main ne peut pas se mettre en colère...
ViVLENTIN, reposant la tartine. — Dans CCS Conditions...
HÉLÈNE, avec reproche. — Oh! VOyonS...
Valentin. — Mademoiselle, il est vraiment intolérable que, chaque fois que j'ai envie de me fâcher, j'en sois empêché par la présence d'une parente âgée, d'une poupée ou d'une tartine. C'est odieux, à la fin !
HÉLÈNE, gentiment. — Eli bien, f âcliez-vous !
Valentin. — Mais, certainement!
HÉLÈNE. — D'ailleurs, vous aurez tort.
Valentin. — Pourquoi?
HÉLÈNE. — Parce que... Enfin, qu'est-ce qui vous imte si fort? Qu'André vous ait enlevé votre fiancée?
Valentin. — Il me semble qu'il y a de quoi?
HÉLÈNE. — Ce n'est pas vrai... il ne vous l'a pas prise...
Valentin. — Hein?
HÉLÈNE. — C'est vous qui avez failli lui enlever la sienne.
Valentin. — Comment ça?
HÉLÈNE. — Je lui avais donné ma parole bien avant de vous connaître, et c'est vous qui avez été tout près de m'y faire manquer. Enfin, est-ce vrai?
Valentin. — Oui... c'est vrai... Mais, alors, dans cette hypothèse, c'est moi qui serais... si j'ose dire... le séducteur?
HÉLÈNE. — Presque...
Valentin. — Oui... Oui... je n'y avais pas pensé. J'aime mieux ça. C'est une façon moins désagréable d'envisager une chose désagréable.
HÉLÈNE. — Vous êtes drôle! Ce n'est pas du tout désagréable !
Valentin. — Ah! ça!...
HÉLÈNE. — C'est une chose très heureuse!
Valentin. — Vous vous moquez de moi?
HÉLÈNE. — Vous ne songez donc pas que M"" d'Eguzon se jouait de vous? Elle savait parfaitement que je ne vous aimais pas et que vous seriez
LA PETITE ILLUSTRATION
très malheureux. Mais elle se moquait bien que toute votre vie fût maiiquée par sa faute.
Valentin. — Mais, aloi-s, c'est donc une vraie calamité à laquelle j'échappe f
HÉLÈNE. — Une vraie. Réfléchissez. Qu'est-ce qui vous serait arrivé au bout de huit jours de mariage?
Valentin. — Je n'en sais rien.
HÉLÈNE. — Moi, je le sais : il y aurait eu une algarade, une scène, et je serais partie...
Valentin. — Vous...
HÉLÈNE. — Oui, n'en doutez pas/ j'aurais filé.
Valentin. — Oh! vous me dites ça pour me faire plaisir !
HÉLÈNE. — Pas du tout...
Valentin. — Vous me jurez que vous auriez filé?
HÉLÈNE, avec clan. — Je VOUS le jure...
Valentin. — Ah! bien, je vous remercie! C'est encore une chose à laquelle je n'avais pas pensé... Evidemment, du moment que ça devait aniver, j'aime mieux que ça soit arrivé avant qu'après.
HÉLÈNE. — Je vous assure que vous n'avez que des raisons de vous réjouir... je n'étais pas du tout faite pour être votre femme.
Valentin. — Pourquoi?
HÉLÈNE. — Je suis cai)ricieuse, volontaire, entêtée... Je ne j)eux pas souffrir qu'on me contrario. Je ne sais y)as faire de concessions; avec ça, je suis très vive, trt« rancunière.
Valentin, éi)anoui. — Mais, aloi-s, vous allez i)eutêtre le rendre très malheureux!
HÉLÈNE, avec tendresse. Oh! non, pas lui...
Valentin, un peu triste. — Ah! oui, je comprends!
HÉLÈNE. — Pardon, je vous ai fait de la i>eine!
Valentin. — Ça ne fait rien.
HÉLÈNE. — Si... si...
Valentin. — Enfin, je m'habitue... Vous m'en avez déjà tant fait... Hier...
HÉLÈNE. — Tant que ça?...
Valentin. — Regardez... (il tire son carnet et le lui tend.) La pajye d'hier.
HÉLÈNE. — Je l'ai vue: vous avez écrit ; « Me marier. »
Valentin, avec un peu d'émotion. — C'est barré... lisez.
HÉLÈNE, lisant. — « 14 juin... Mon grand cha-
grin... » Oh!
Valentin. — Ne vous attristez pas... Il n'y a pas de quoi... Ce n'est pas très grave... Je suis déjà moins frappé qu'hier... Ça diminuera encore... Vous savez, j'ai cet avantage — il est tout petit, mais, enfin, je l'ai — que les choses qui m'arnvent ne sont jamais importantes... Je finirai par n'avoir plus de tout cela qu'un regret presque doux, et, une fois de plus, ça n'aura été dîuis ma vie qu'ime catastrophe insignifiante.
Hélène. — Mon ami... maintenant... j'ai pour vous beaucoup de sympathie.
Valentin, avec joie. — Bien vrai?
HÉLÈNE. — Vous me i>laisez tellement plus qu'hier...
Valentin. — Eh bien ! vous aussi... c'est curieux !
HÉLÈNE. — Pas du tout... Très souvent, la seule cliose qui sépare un homme charmant d'une femme charmante, c'est qu'ils sont mariés ensemble. Ca suffit à les brouiller.
Valentin. — Alors, nous?
HÉLÈNE. — Nous allons être des grands camarades... voulez-vous?
Valentin. — Je veux bien.
HÉLÈNE, lui tendant la tartine. — AlorS?...
Valentin. — Alors, oui... m s*assied à la ubic, prenc
la tartine et se met à manger.) Oh! j'avais une faim!... HÉLÈNE, assise près de lui. — C'est bou?
Valentin. — Très bon.
HÉLÈNE. — Je suis contente qu'on soit eomine ça, ensemble, de bonne amitié.
Valentin. — Moi aussi.
HÉLÈNE. — Et tenez, je vais tout de suite vous en donner une preuve.
Valentin. — Oh! vous êtes trop bonne!...
HÉLÈNE. — Non, non... Vous vous rendez compte combien la situation d'André, \ds-à-vis de ses palents, est encore délicate...
Valentin. — Je m'en rends compte..
HÉLÈNE. — André, va partir. Il va tout expliquer à sa mère, qui ne sait encore rien du tout.
Valentin. — Elle ne sait même pas que je sui>
Hélène. — Vous la connaissez, vous savez comme elle est violente. Sûrement la personne qui vien<lrii lui apprendre la vérité sera maltraitée, malmeiiét*. rudoyée.
Valentin. — Oui, ce sera terrible.
HÉLÈNE. — C'est cela que je voudrais éviter à André. Et alors...
Valentin. — Alors?
HÉLÈNE. — J'aurais voulu que quelqu'un d'autre affrontât cette tempête.
Valentin. — C'est une très bonne idée... Mais qui?
HÉLÈNE, timidement. — Mon Dieu!... VoUS?...
Valentin, lâchant la tartine et se levant brusquem.. nt.
— Moi... Ahl
HÉLÈNE. — Je sais bien que c'est énorme de vous demander ça, mais songez qu'il faut, pour se tirer de là, un homme de beaucouj) de sang- froid et de beaucoup d'adresse!
Valentin. — C'est possible! Mais vous me ]^ormettrez...
HÉLÈNE. — Il faut aussi quelqu'un qui ni'aiino bien. 11 n'y en a guère. Je n'ai qu'un ami, et je ne l'ai que depuis cinq minutes.
Valentin. — N'importe!
HÉLÈNE. — Et puis, songez-y. Ça vous rendrait service de faire. cette déniarehe-là.
Valentin. — A moi?
HÉLÈNE. — Ce serait un joli geste, élégant. Après ça, personne ne pourrait sourire de vous.
Valentin. — Vous croyez?...
HÉLÈNE. — On ne pourrait plus dire: « Elle s'est moquée de lui, elle eu épouse un autre, )> i)uis(iue c'est vous qui m'auriez mariée.
Valentin. — Ça, c'est encore vrai.
HÉLÈNE. — Vous refusez encore? (Coquette.) Vous refusez?... Non, vous ne refusez plus...
Valentin. — Eh bien!... Eh bien, non... parce que je songe au plaisir que j'aurai à dire moi-même à M"" d'Eguzon qu'elle ne m'a pas roulé. Je suis enchanté d'avoir à lui apprendre cela.
Hélène. — Ah! que vous êtes gentil... Embrassoz-
moi.
Valentin. — Hier, vous ne vouliez pas.
HÉLÈNE. — Maintenant, je veux.
Valentin. — Je suis content. Je suis très content. (Il l'cnibrassc.)
*La porte du fond s'ouvre. Entre M™*" d'Eguzon qui les surprend, Hélène la voit venir. Valentin, qui a le dos tourne, ne l'aperçoit pas. Hélène pousse un cri et -i- snir.f.