NICOLE, STRASBOURG
Nicole. Vous connaissez l'ordre du jour, grenadier ?
Strasbourg. Oui, je le connais, mille noms d'une pipe. Oui . .. Ah ! scélérat d'ordre du jour ! . . .
Nicole. Allons, voyons... cet ordre du jour, tout de suite ?...
Strasbourg. Préparez-vous à recevoir un coup affreux!...
Nicole, trépignant. Ah! quelle patience !
Strasbourg. Vous êtes préparée ? Eh bien ! apprenez donc que le Royal-Roussillon quitte la garnison de Versailles.
Nicole, iranquillement. Ah! vraiment?...
Strasbourg, eYo?2we. Vous n'êtes pas plus émue que ça?...
Nicole. 'Ça devait arriver un jour ou l'autre. Je m'y attendais... Quand partez -vous?...
Strasbourg. Demain, au lever de l'aurore... Nous nous mettons en route pour Verdun,... Nous allons promener nos guêtres d'étape en étape, sur un petitcheminde quatre-vingts lieues de long. Plus que ça de ruban de queue...
Nicole. Ah! je vous plains, monsieur Strasbourg... Voilà un voyage bien pénible, pour votre pauvre petite santé délicate... Que ne demandez-vous à voyager par le coche?...
Strasbourg. Vous vous moquez de moi , Nicole? Vous avez le cœur de vous moquer de moi? Quand nous allons être séparés...
Nicole. Du moment que cela vous arrange...
Str\sbourg. M'arraiîger ! ... Mais ça me casse bras et jambes !
Nicole. Du moment qu'il vous convient d'être là-bas et moi ici...
Strasbourg. Mais comment voulez-vous que j'empi'che ça?...
Nicole.' Ah! vous ne voyez aucun moyen ?...
Strasbourg. .Te n'en aperçois pas.... Mais, sois tranquille, je te resterai fidèle, quand même je serais à dix mille lieues de toi.
Nicole. Tout cela est bel et bon, mais moi, l'amour à distance, ça ne me va pas... Quatrevingts lieues! Je n'ai pas le sentiment si long que ça...
Strasbourg. Rassure-toi; dès que nous serons arrivés, je demande un congé auquel j'ai droit et je revole près de toi...
Nie: LE. Ta, ta, ta; je connais ça... « Atten- « dez-moi sous l'orme... Je vas revenir... Ne vous « impatientez pas trop ..«On part, et puis, bonsoir!... î\Iais je ne suis pas dans les naïves, moi... Je ne crois pas aux grenadiers qui re-
(I) Nicole, Strasbourg.
viennent... S'ils partent, bon voyage... Je les considère comme déserteurs et je les raie des contrôles...
Strasbourg. Nicole, vous me navrez, vous me perforez Tàme... Mais que veux-tu que je fasse ?...
Nicole. Ce que je veux? Vous osez me le demander? Il faut que ce soit moi qui vous le dise, monsieur Strasbourg? Avez vous oublié que vous m'avez juré de m'épouser?
Strasbourg. Te conduire à l'autel, Nicole... xMais c'est mon vœu, mon unique vœu... Je n'ai pas d'autre vœu , je le veux !
Nicole. Eh bien ! épouse-moi donc et que ça finisse... Comn)e ça, je changerai de garnison avec toi... Mais il n'y a pa> de temps à perdre... Allons, par le flanc droit, gauche. . Pas accéléré, en avant, chez le colonel, pour lui demander le permis de la chose...
Strasbourg. Je le lui ai demandé déjà quatorze fois, le permis... Il m'a toujours répondu : Nous verrons ça plus tard...
Nicole. Tu° lui diras que ça presse , que ça brûle, que ça ne peut pas se remettre...
Strasbourg. Je suis sur qu'il m'enverra encore promener.
Nicole. Eh bien ! j'irai le trouver, moi, et nous verrons.
Strasbourg. Toi? Pas de ça, Nicole... Le colonel, marquis d'Espingole, 'est un gaillard qui aime trop les jeunes filles. »*
Nicole. Laisse donc! .. Un vieux!...
Strasbourg. Rien ne prend feu comme la vieille amadou. Et vous avez des yeux qui battent le briquet, Nicole.
Nicole. Chut! Voici madame Courtois. Grenadier, garde à vous!..