A M. LE DR EMILE LAGUERRE
Dans le faubourg des Aqueducs, à Garpentras, il y avait une école....
Mais dès le début de mon histoire je m'arrête. f* Hemotde Carpentras m'inquiète pour vous, mon imi. Vous allez croire peut-être que c'est une scène de la vie de province que je vais vous raconter, et la façon un peu leste avec laquelle je commence mon récit, sans exorde, sans préambule, sans considérations générales sur l'esprit et les mœurs . de l'époque, pourrait vous donner à penser qu'il
s'agit simplement ici de quelque historiette calquée sur nos contemporains, et à leurs dépens. Nos romans intimes ne se sont que trop bien chargés de cette besogne; ils vous ont peint le monde à la façon de ces miroirs concaves ou convexes qui ne reflètent une image qu'en la défigurant. Médire sans cesse de la société au milieu de laquelle on doit vivre, est, ce me semble, un mauvais moyen d'améliorer l'espèce. Mpi, je n'aime à médire que des morts. Les morts sont de bonnes gens qui laissent faire et laissent dire; l'auteur est plus à son aise avec eux, et le lecteur, quand se dressent devant lui ces hommes d'un autre temps, couverts de la cuirasse ou de la dalmatique, ne risque pas autant de mal penser de son voisin : car l'habit n'est pas le même, et, pour tout lecteur comme il faut, l'habit joue toujours le grand rôle dans les ressemblances.
Ce n'est donc pas dans le dix-neuvième, mais bien dans le quatorzième siècle qu'il faut, de ce pas, vous transporter avec moi, libre à vous de me fausser compagnie si le quatorzième siècle n'est pas de votre goût.
Et cependant/ pour les histoires intéressantes et terribles, quelle mine féconde présente ce siècle, qui s'ouvre tout à coup en France par la révolte des Flandres, le soulèvement des pastoureaux et
la croisade en terre sainte ! Tout y revêt une forme terrible ou plaisante, dramatique ou drolatique, tout, jusqu'à la nomination d'un pape! Ne le croyez-vous pas?
Transportez-vous un instant avec moi, je vous prie, dans une de ces sombres forêts de l'ancienne Saintonge. Là, sous ces chênes séculaires, noircis de mousse, et qui peut-être ont vu les sacrifices sanglants des druides, tout est d'ordinaire silence, solitude, immobilité.
Aujourd'hui, cependant, aux deux extrémités d'une longue clairière un mouvement inaccoutumé se fait sentir, et par trois fois le bruit du cor vient de répondre au bruit du cor. A la vue d'une troupe d'hommes armés se montrant d'une part et de l'autre, les animaux carnassiers se sont éloignés ; le reste se tient au gîte, pantois et tremblant; les oiseaux mêmes se taisent.
Après quelques minutes d'attente et d'hésitation, durant lesquelles on a, de ci de là, à travers de rares éclaircies, vu passer et repasser comme des ombres qui s'observent, des camps opposés deux hommes se détachent et s'avancent lentement l'un vers l'autre, sans suite, sans armes.
Celui-ci, avec un reste de jeunesse encore, porte sur son front, haut et fier, l'habitude du commandement et les traces décroissantes d'une beauté
4 LA BELLE CORBIERE.
à laquelle il a dû son surnom; celui-là, petit et voûté, d'une complexion replète, plus âgé que le premier, semble ne marcher qu'avec peine, et son regard inquiet, sa tête portée alternativement de droite et de gauche, accusent quelque terreur secrète. Tous deux enfin se joignent au milieu de la clairière. L'un, c'est le roi de France; l'autre, l'archevêque de Bordeaux, son ennemi déclaré, et alors sujet des Anglais.
« Vous m'avez convié à me rendre ici secrètement, Monseigneur, avec garantie de sûreté pour moi et les miens : me voici, dit le vieillard, la voix légèrement troublée et guettant de l'œil si le geste de son puissant interlocuteur ne trahit pas quelque intention mauvaise; car les rois alors employaient parfois de blâmables moyens pour se débarrasser des personnes à eux contraires. C'est bien différent aujourd'hui, où tous les risques sont pour les rois.
— Oui, je vous ai fait mander, Monsieur, pour m'entendre avec vous sur ce qui se passe. Vous n'ignorez pas que depuis onze mois le conclave est assemblé, et vainement; la discorde est entre les cardinaux italiens et les cardinaux français, chacun voulant obstinément un pape de son pays. De guerre lasse , et à cette fin de pouvoir aller respirer l'air plus librement, nos seigneurs d'Italie consentent à fixer leur choix sur un de mes sujets
de la terre de France; mais ce choix, traîtreusement médité, tombe sur un rebelle, sur un vassal de l'Anglais, sur un de mes ennemis enfin, et cet ennemi c'est vous! »
L'archevêque, grandement ému, et préoccupé de sa guette, n'avait que confusément entendu l'avant-propos. Les derniers mots seuls frappèrent distinctement son oreille. Ils n'étaient pas propres à le guérir de sa défiance ; aussi le tremblement commençait-il à l'agiter avec force, quand le roi poursuivit d'une voix haute et ferme : « Voulezvous être pape, Monsieur? »
Le trembleur releva la tête, ouvrit de grands yeux, les attacha fixement sur son suzerain, comme pour lui demander l'explication de ce mot qui venait de faire bouillonner dans* son cœur tous les flots d'une ambition surhumaine.
« Oui, Monsieur, vous serez pape, si cela me plaît. Les cardinaux de France n'attendent que mes ordres pour vous nommer; donc vous serez pape, si toutefois vous acceptez, sous serment, les six conditions que je vous imposerai. La dernière même ne vous sera révélée qu'après votre élection; mais il faut la consentir d'avance. »
L'archevêque tomba à deux genoux devant le roi, et souscrivit à tout; cependant quand il se releva, le doute lui travaillait encore l'esprit, car il ne
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pouvait croire à si grande fortune, la plus haute de toutes. « Ah! Monseigneur, s'écria-t~il, n'est-ce pas raillerie de votre part?
a J'en jure par Dieu et par mon épée! et, pour "vous donner pleine créance en mes paroles, je vous regarde, dès ce jour, si tellement comme le véritable successeur de saint Pierre, que je n'ai honte de vous rendre hommage tout le premier. » Et le roi, à son tour, se prosterna devant l'archevêque; et ceux-là qui, des deux bouts de la clairière, observaient leurs mouvements avec attention, ne savaient plus que penser en les voyant ainsi génuflexer l'un devant l'autre, en manière de politesse.
C'est ici la petite pièce; la tragédie était derrière.
La première des conditions imposées parle roi de France au futur pontife était que la cour pontificale résiderait en France; la dernière, ce terrible secret qui, deux ans encore, lia Clément V à Philippe le Bel, ce fut l'extermination des Templiers. Par lettres du pape, rappelés de l'île de Chypre où ils combattaient contre les Turcs, ils vinrent à Paris, où on en brûla plus d'une centaine vifs et à petit feu; puis, à son tour, monta sur le bûcher Jacques de Molay, leur grand maître, qui, du milieu des flammes, fixa à ses deux bourreaux le
jour du rendez-vous devant Dieu.... Mais pourquoi me suis-je pris à vous conter cette histoire tout à fait étrangère à ma narration? Je ne sais vraiment plus comment rétourner à Carpentras.
Cependant ce même pape m'en fournira le moyen. Vous serez peut-être bien aise de savoir si le rendez-vous donné par le grand maître à Clément V, dans les quarante jours, put réellement avoir lieu. Or, Jacques de Molay mourut le 11 mars 1314, et voici ce que nous apprend Godefroy de Paris, dans sa Chronique métrique, à la date de la même année.
Après Pâques, à la quinzaine, Droit au mardi de la semaine, Mit à Clément, notre apos'oile, Sur les deux yeux la mort son voile : Cil pape à Carpentras mourust; Onques nul ne l'en secourust.
Carpenîras n'était donc pas alors une ville sans importance, puisqu'un pape y fixait sa résidence, et avait daigné y mourir. Voilà ce que je tenais à prouver; maintenant laissons là le pape, et parlons un peu des écoliers de Carpentras.