LES ÉCOLIERS DE GARPENTRAS
Dans le faubourg des Aqueducs, à Carpentras, il y avait une école, célèbre en France et en Italie, et où accouraient tous les jeunes garçons des riches familles pour s'y faire instruire dans les langues anciennes, la grammaire, la théologie ou la jurisprudence. Le professeur était le fameux Convennole da Prato, dont vous n'avez jamais entendu parler, sans doute, quoiqu'il fît admirablement les vers latins à rime double, et même les vers français dans la langue d'oil aussi bien que dans la langue d'oc. Il occupe encore aujourd'hui dans nos plus volumineuses biographies une place ho-
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norable de trois à cinq lignes. Nous comptons tant de grands hommes!
Convennole, qui avait déjà professé à Pise, avait amené avec lui, en Provence, deux jeunes Italiens. L'un, nommé Nicolas Lorenzo, était né à Rome, dans la classe du peuple. Son père, d'abord cabaretier, s'était enrichi en faisant valoir des moulins placés sur le Tibre ; et, de même que les meuniers et les cabaretiers d'aujourd'hui, il voulait que son fils fût notaire. Pour cela donc il l'avait envoyé à Pise, puis ensuite à Carpentras, s'instruire dans les belles-lettres. L'autre, François d'Arezzo, fils dïm riche bourgeois, était destiné par sa famille à la judicature.
Parmi ses nombreux élèves, l'illustre Convennole comptait encore un jeune gentilhomme provençal, du nom de Guillaume de Montréal. L'Église attendait celui-là.
D'après ces qualifications d'artisan, de bourgeois, de gentilhomme, données à mes trois jeunes gens, vous allez croire qu'il y a ici calcul et combinaison de ma part, afin d'arriver, selon la règle du jour, à une moralité quelconque. Erreur! Je les prends tels que je les trouve.
Quoi qu'il en soit, Guillaume, François et Nicolas ne tardèrent pas à se lier tous les trois d'une vive amitié; ou, pour mieux dire, Guillaume, le
futur abbé, et Nicolas, le futur notaire, se prirent tellement et si bien à aimer François, le futur magistrat, qu'ils crurent aussi s'aimer tous d'eux, quoique, dans le fond, ils eussent par trop le même caractère pour se complaire longtemps ensemble.
On croit à tort que les gens de même nature se conviennent volontiers; il n'en est rien. Deux corps électrisés se repoussent; les pôles contraires se cherchent. Un ami vrai doit être un complément de nous-méme; il doit posséder ce qui nous fait défaut, et manquer un peu de ce que nous avons en trop, afin que chacun apporte sa part. Il faut, si j'ose ainsi parler (et pourquoi ne l'oserais-je pas ?), que nos angles aigus trouvent à se loger dans ses angles rentrants, afin que tout s'engrène à souhait et que l'union soit complète et solide. Or, Guillaume et Nicolas, le fils du gentilhomme et le fils du meunier, avaient tous deux sur la peau de leur âme mêmes aspérités, mêmes rugosités, et ne pouvaient guère que se déchirer en se frottant l'un contre l'autre. Toute la différence était que leurs qualités, bonnes ou mauvaises, assez semblables au fond, prenaient des voies diverses pour se manifester au dehors. L'un avait plus de franchise et d'emportement ; l'autre plus de finesse et de retenue. Guillaume parlait avec le
geste, Nicolas agissait avec la parole; celui-ci devait être un orateur, celui-là un soldat. Et c'est ce qui advint, en dépit de leur destination primitive, ainsi que vous le verrez par la suite.
Quant à François, il avait les angles rentrants qui convenaient aux angles aigus des deux autres, ou les angles aigus disposés de façon à s'ajuster à leurs angles rentrants ; tant et si bien que lorsqu'ils se trouvaient tous trois de compagnie, ce qui souvent arrivait, l'engrenage était parfait, et François envoyait également ses étincelles électriques aux deux autres, sans s'en douter toutefois, car il n'était guère alors question d'électricité. Donc chacun croyait aimer également ses deux condisciples: aussi avaient-ils formé une association, une sorte de fraternité d'armes, à la manière des chevaliers de ce temps.
Durant les loisirs que leur laissaient les leçons de maître Convennole, ils allaient ensemble, bras dessus, bras dessous, François d'Àrezzo tenant le milieu, errer en devisant sur les bords de la rivière d'Ausson; et tout en cheminant, ils se plaisaient à résoudre des propositions de toutes sortes.
Un jour qu'entre none et vêpres ils se tenaient ainsi tous trois de front, comme un attelage de joyeux compagnons, ils parlaient de leur âge qui commençait à marquer déjà du côté de l'ado-
lesc.ence, et les projets formés pour un temps à venir, pour ce temps où ils seraient des hommes et non plus des écoliers, les préoccupaient surtout vivement.
« Mon père, disait Guillaume de Montréal, veut me faire moine pour favoriser mes deux frères, nés de son second mariage. Je m'y soumettrai en vue du paradis. Cependant mon oncle était chevalier, commandant à une compagnie d'hommes d'armes, et il faisait beau le voir sur son roussin tout bardé de fer. Enfant, je n'aspirais qu'à porter, à son exemple, le gambeson et le haubert. Il est vrai que, malgré sa double armure, un écuyer flamand le navra à Gourtray, et il est mort sans confession. J'irai peut-être au ciel avant lui.
— Je ne désire rien autre chose que d'avoir assez de scolastique et de droit pour être notaire à Rome, répliquait Nicolas Lorenzo. La condition des tabellions est bonne en Italie par le temps qui court, mais le métier est périlleux aussi. J'ai vu à Ostie un ancien notaire qui demandait l'aumône sur la route, et toujours de la main gauche : c'est qu'il avait eu la droite coupée pour avoir fait erreur déchiffres dans un acte. Néanmoins je tiens au métier, quitté à surveiller mes écritures.
— Quant à moi, disait à son tour François d'Arezzo d'un air de nonchalance, j'aimerais assez à
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vivre les bras et les jambes croisés, à l'ombre, sans m'escrimer autrement ni de la lance, ni de la plume. On tue les chevaliers, on coupe la main aux notaires; mais les juges se trompent parfois comme ces derniers, et on les pend alors, témoin le prévôt de Paris, Henri Capperel, qui vient d'être attaché au gibet, non pour erreur de chiffres, mais bien pour erreur de personnes. Ah! je voudrais être moine comme mon ami Guillaume ! »
Tandis qu'ils parlaient ainsi, en suivant le cours de l'Ausson, ils avisèrent de loin, sous une des arches du pont, une vieille femme qui gesticulait outre mesure, tantôt allant vers la rivière pour y puiser de l'eau, qu'elle répandait sur le sable , tantôt prenant du sable qu'elle jetait dans l'eau, à diverses reprises, et toujours avec des mouvements bizarres, saccadés et mesurés. Elle portait dans sa coiffure une petite pièce d'étoffe teinte en jaune, signe distinctif de la race juive.
Nos trois amis se doutèrent bien qu'il s'agissait là de quelque diablerie cabalistique, mais la vieille paraissait être seule, et si elle consultait le sort pour elle-même, la chose ne les intéressait que médiocrement.
Comme ils continuaient de s'avancer, ils virent une petite tête , blonde et rose , surgir tout à coup d'un mur crénelé construit sous l'arche. Le pont
avait été fortifié autrefois , et à ces restes de fortifications, qui pouvaient encore se réparer facilement en cas de guerre, nos jeunes gens avaient dû d'échapper jusque-là aux regards de la sibylle. « C'est de prédiction qu'il s'agit, se dirent-ils à voix basse et en s'arrêtant.
— Si nous pouvions surprendre une partie de l'entretien! dit François, soudainement pris d'une ardente curiosité. Mais ce serait un péché, peutêtre?
— Ce serait péché que de toucher, même de la parole, à cette sorcière maudite, qui, un jour ou l'autre, quand on la brûlera, pourrait, du haut de son bûcher, nous saluer comme d'anciennes pratiques, lui répliqua Nicolas; mais l'épier, la troubler dans ses malfaisantes conjurations, ça ne peut être un mal.
— Ainsi soit-il, et marchons ! » dit Guillaume.
Ils se rejettent aussitôt sur leur gauche (la rivière était à leur droite), et, par une habile manœuvre, après avoir rampé le long des berges, ils atteignent le talus du pont, se laissent glisser doucement, silencieusement, s'entr'aidant tous trois, retenant leur souffle, et parviennent enfin, courbés, accroupis, ventre à terre, jusqu'au petit mur crénelé qui seul alors les sépare de la sorcière juive et de la belle enfant blonde et rose.
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« J'ai beau recommencer les aspersions d'eau et de sable, décrire des cercles et mélanger les tarots, disait la vieille à la jeune, ces trois marmousets reviennent toujours dans votre jeu. De ce côté je ne puis rien vous présager de bon pour votre honneur, car tous trois vous causeront grand mésaise. Essayons cependant encore. »
Et la vieille retourna à la rivière, battit de nouveau les caries, les combina de diverses façons, trois par trois, neuf par neuf. Ensuite, elle tourna sur elle-même, et fit entendre comme un chant plaintif, en articulant les mots sacramentels: authos — anoslro — noxio — bay — gloy — apen! Et pendant ce temps, les honnêtes disciples de maître Convennole, couchés tout du long, prêtaient l'oreille, détournaient avec effort la tête pour se regarder en souriant, et, se posant un doigt sur la bouche, s'invitaient au silence.
Ses évolutions faites, la sorcière parut se dépiter tout à fait. « Satan est de la partie! s'écria-t-elle; encore les trois marmousets ! Je veux voir dans votre horoscope, et c'est le leur qui m'arrive! » Elle se remit à tourner et à répéter: authos — anostro — noxio — bay — gloy — apen ! Puis elle redit les mêmes mois, mais dans un ordre contraire.
François, Guillaume et Nicolas se regardèrent encore, mais ils ne souriaient plus.
« Singulier effet! dit la vieille en s'arrêtant tout essoufflée; ils m'entendent!... Oui, dans quelque lieu qu'ils soient des trois parties du monde, ils m'entendent! Je le sais, je lasens ! Ils auront donc aussi leur horoscope sans qu'il leur en coûte ni un blanc, ni un denier, voire même un remercîment. Aussi bien, mon enfant, leur destinée à venir est tellement enchevêtrée à la vôtre, qu'il me faut passer par devant eux pour arriver à vous. Voici donc ce que je vous annonce, et ce qui adviendra forcément, si mon art ne m'abuse point. Les trois hommes désignés ici par les tarots seront, ou passeront pour être, tous trois, vos amoureux, à votre grand dommage; mais ce qui doit peut-être consoler une pauvre fille comme vous, c'est que tous trois feront du bruit dans ce monde, et puisqu'ils m'entendent, qu'ils le sachent bien, chacun d'eux