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NOTICE

SUK ALAIN CHARTIER

Alain Charlier est un terrain mouvant sur lequel il convient de s'engager avec prudence. D'éminents romanistes, en effet, renouvellent chaque jour un sujet qui est loin d'être épuisé. Mais s'il y a de la témérité à envisager le poète de la Belle Dame sans Merci en même temps que les Gaston Paris, les Paul Meyer, les Heuckenkamp, on peut dire aussi que parfois telles audaces furent méritoires'et fécondes pour avoir attiré Tattention de savants illustres sur une matière délaissée ou sur un point oublié de cette matière. L'étude de M. Delaunay, par exemple, nous apparaît sommaire, aujourd'hui, et, à de certaines pages, faussée. Il ne reste pas moins vrai que M. Delaunay ouvrit la question ; et, le premier, risqua, après avoir lu les textes^ un

(1) Cette notice est une refonte de deux articles parus dans la Xormandie Artistique en mars et en septembre 1897.

jiigoment litlérairo, on iililisanl^ par surcroît, les données l)iogra[)hi(jnes (|ue recueillit M. du Fresne de Beaucouit.

Ne mettez donc en nonchaUoir ou oubliance cestuy livre contenant plusieurs traités de matière diverse puisque vous en pouvez mieuxvalloir, au moyen que vous aurez un conducteur et charretier propice qui très bien vous conduira en vertu et justice de bonne vie. C'est lauri^ateur et royal charretier qui bien sait tourner son chariot, à dextre et à senestre, à dextre à fuir péché, oisiveté, et vice.

{Préambule de Védition de 1626),

Chartier fut un esprit artiste et créateur ; il fut un écrivain soucieux d'idées générales, amoureux de symboles, un probe ouvrier qu^émut le côté divinement plastique de l'art. Une phrase nombreuse, une éloquence ample, à la Bossuet, des conceptions agencées et calculées^ témoignent de celte préoccupation constante, qu'on lise le Qiiadrilogne invectif ou VEspérance.

Je laisserai, ici, de côté le Quadrilogue invec^ tif (\\n est, avec la traduction française du Cu-

rial d'Ambrosiiis de Miliis, l'ouvrage en prose le plus étudié de Ghartier (1), et veux parler, dès Tabord, de VEspérance, Le titre exact est celui-ci :

L espérance ou consolation des trois vertus^ c'est à savoir Foi, Espérance et Charité.

On a beaucoup bataillé relativement à la date de composition de ce livre. La difficulté vien-

(i) Dans son Histoire de la Satire au moyen-âge, M. Lenient a consacré une belle page à ces deux ouvrages. M. Petit de Julleville en esquisse l'analyse, dans son Histoire de la langue et de la littérature française. M. Ferdinand Heuckenkamp a découvert que le Gurial n*estquela traduction française d'un ouvrage latin composé par l'humaniste italien Ambrosius de Miliis. Henri Martin dit, à propos du Quadrilogue invectif, qu'il place en i42"2 (de même que M. Du Fresne de Beaucourt) : (c On répandit dans les provinces une espèce de pamplilet politique, écrit par un jeune homme d'un noble cœur et d'un grand talent^ Alain Ghartier, secrétaire de Charles VII : c'était la France personnifiée dans une vive et saisissante allégorie, qui conjurait ses trois enfants, le clergé, la chevalerie et le peuple, de mériter le pardon de Dieu, d'oublier leurs discordes et de s'unir pour sauver leur mère et se sauver eux-mêmes. » Le moment était bien choisi pour lancer cette a espèce de pamphlet politique. » Charles VI venait de mourir après Henri V de Lancastre, et le parti du Dauphin était devenu le parti national.

drait de concilier les difTorcntes déclarations que fait Cliarlier au cours de l'ouvrage. 11 le date lui-même :

Au dixième an de son dolent exil.

De quel exil s'agit-il ? (1) Eu outre, dans un vers du prologue, le poète se plaint de ce que cet exil le force de

En jeune âge^ vieillir malgré nature.

Or, plus loin, un personnage allégorique lui dit: « ton âge tourne jà vers déclin. «Enfin on trouve encore ces mois : (( et les maleurtez de ta nation ne font que commencer » qui semblent indiquer une date antérieure à l'époque où Jeanne d'Arc rétablit les affaires de la France, pour le moins antérieure à 1431.

Je n'hésite pas à placer la date de composition vers 1438, et à épouser la thèse de M. D. Delaunay qui voit dans la cause de cet exil une disgrâce venue de Charles VU, à l'instigation

(l)Dans son Histoire de la langueetdela littérature française, M. Petit de Jalleville pense qu'il s'agit d'un exil de Paris dont la faction bourguignonne aurait chassé le poète en 1418, et place ladate de composition en 1429.

(kl favori La Trémoille à qui la gloire de Charlier donna de l'ombrage. Ce La Trémoille, de concert avec Regnauld de Chartres, ne conseillat-il pas au roi de trahir lâchement Jeanne ellemême, s'altaquant ainsi tour à tour aux plus lovaux serviteurs de la couronne !

Si Ton s'en rapporte aux recherches de M. G. duFresne de Beaucourt, membre de la Société des Antiquaires de Normandie, Alain serait né en 1393 (Guillaume en 1392) ; il aurait donc eu quarante-cinq ans en 1438. C'était la jeunesse encore pour un homme actif comme notre poète-ambassadeur, et, une certaine coquetterie inhérente à la nature humaine aidant, il a pu se plaindre dans l'inaction fastidieuse que lui imposait sa disgrâce de,

En jeune âge, vieillir malgré nature.

De même, plus loin, après que Mélancolie Taura assailli, dans un de ces moments de tristesse qui inspirent la simplicité et la sincérité, il pourra dire, sans qu'il n'y ait rien là qu'une apparente et puérile contradiction, que son âge « tourne jà vers déclin ».

Quant à ces mots « et les maleurtez de ta

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nation ne font que commencer » ils lui sont inspirés, si Ton veut, par une misanthropie bien naturelle chez un disgracié. C/est ainsi que nous confondons, à l'ordinaire, notre fortune privée et la fortune publique dans une même appréciation. Sommes-nous heureux, tout est pour le mieux, sommes-nous malheureux, rien ne va plus. En dehors de cette raison générale^ on en trouve une autre dans les événements contemporains eux-mêmes.

On lit encore, en effet, dans le livre de Y Espérance que les maux de la France ne font que s'accroître depuis vingt ans, et (M. D. Delaunay en fait judicieusement la remarque) rien n'est plus vrai de 1418 à 1438. « La misère publique, dit l'historien Henri Martin, en 1438, dépassa tout ce qu'on avait éprouvé depuis vingt ans : des pluies continuelles ayant gâté la récolte dans les cantons où la culture n'était point abandonnée, la disette devint famine, et entraîna après elle les maladies épidémiques, ses compagnes ordinaires. Les populations tombèrent enfouie sous ce double fléau. Le Bourgeois de Paris assure qu'il mourut, dans le cours de Tannée, environ cinq mille personnes à l'Hôtel-Dieu, et plus

de quarante-cinq mille dans la ville. Paris était si désert et si désolé que les loups v venaient la nuit par la rivière ; et ils étrangleront et mangèrent plusieurs personnes, de nuit, dans les rues détournées. La plupart des hauts dignitaires avaient quitté la ville : il n'v resta guère que le premier président du parlement, Adam de Cambrai, un président en la chambre des comptes, appelé Simon Charles, le prévôt de Paris et le prévôt des marchands, qui eurent le courage de demeurer jusqu'au bout pour réconforter les habitants et garantir Paris des entreprises des Anglais. » En face de tant de maux, Chartier pouvait écrire que les maleurtez de la nation ne faisaient que commencer ! (1).

Une autre particularité, qui n'a point échappé à M. Delaunay, confirme Thypothèse d'une disgrâce. Le livre de VEspérance est le plusconsi-

(i) Cette horrible famine venant mettre le comble à la misère publique, déjà rendue si profonde par la guerre anglaise, et surtout les exploits des routiers et des écorcheurs, frappa vivement l'imagination de tous. Chartier exprime, par ces mots désespérés, Tangoisse du peuple, toujours dans l'attente de maux plus formidables qui semblaient suivre une affolante progression ! La guerre anglaise était, hélas ! le moindre de ces maux.

(lerable ouvrage de Charlier, et encore irest-il pas lerminé (1), il compte 129 pages de rédilion Du Chesne, tandis que le Quadrilogite qui est achevé, n'en compte que 52. — Or, jamais, à la Cour, Chartiern^aurait eu le loisir d'entreprendre un ouvrage de si longue haleine. Ecoutez ce qu'écrit Ambrosius de Miliis à Gonlier Col sur le courtisan, dans le Citrial, dont, vraisemblablement, le moraliste Chartier entreprit la traduction française parce qu'il lui découvrait un intérêt d'actualité. Aussi bien, Charlier, en traduisant cette satire de la vie des Cours, a pu se placer à un tout autre point de vue que le point devuemoralistejCeluid'unerancune personnelle, par exemple, masquée par la signature d'Ambro-

(i) Le livre est intitulé : L'Espérance ou consolation des trois Vertus^ cest à savoir Foi, Espérance et Charité. Foi et Espérance prennent, en effet, part au débat, mais Charité n'apparaît pas. L'ouvrage se termine sur cette phrase d'Espérance : « Surtout prends pour confirmation Valère qui te dit par arrêt que les seigneuries anciennes furent toujours stables tant comme ils servirent et sacrifièrent dûment à la divinité. * Ce n'est pas là une phrase finale. Chartier termine toujours ces sortes d'allégories par quelques mots de Vacteur, en manière de conclusion.

sius de Miliis : « S'il a accoutumé do manger sobrement et à droite heure, il dînera et soupera tard, ou mangera en telle façon qu'il désaccoutumera son temps et sa manière de vivre. S'il a accoutumé de lire et a étudier es livres^ il musera oiseux toute la journée en attendant qu^on lui ouvre l'huis dit retrait du Prince, S'il aime le repos de son corps il sera envoyé deçà et delà comme un coureur perpétuel. S'il veut coucher tôt et lever tard à son plaisir, il faudra qu'il veille tard et qu'il se lève bien malin, et qu'il perde souvent les nuits sans dormir ni reposer. Se il s'étudie à y trouver amitié, il s'abusera. Car jamais elle ne sait trotterparmi les salles de ces grands seigneurs... »

Uouvrage de Chartier se serait terminé probablement sur une exhortation de Charité, qui venant après Foi et Espérance, lui aurait arraché un généreux pardon à ses ennemis. Ainsi l'ouvrage deviendrait une sorte de traité philosophique, comme jadis les lettrés de Rome en composaient pour s'induire à la résignation, dans les loisirs auxquels les contraignait la défaite de leur parti. Jusqu'à Tordonnance et au

tilre du livre qui confirment l'hypothèse ((). Il faut noter la présence du mot consolation dans le titre et se rendre compte du développement des idées ; on voit alors clairement que le livre de XEspérance a bien été entrepris pour la consolation y^^r.^onne/Zé' de l'auteur dont Tâme passe successivement par tous les mouvements qu'éprouvent ordinairement les âmes injustement frappées. Et d'abord^ le poète est assailli par Mélancolie ; puis viennent Deffiance et Indignation. Celle-ci étale les g-riefs de Chartier contre la Cour. Enfin, apparaît Désespérance qui conclut au suicide. Mais alors, survient l'avisé bachelier Entendement qui redresse Vaiiteur fourvoyé du chemin de patience et introduit deux belles Dames, Foi et Espérance. Je viens de dire, qu'à mon sentiment, l'ouvrage se serait terminé sur de belles paroles de Charité qui, achevant de mettre en fuite les fantômes évoqués par Mélancolie, Deffiance, Indignation et Désespérance, et couronnant l'œuvre de Foi et d'Espérance^ aurait épuré l'âme du pauvre dis-

(1 ! C'est son rappel à la cour qui a interrompu Chartier. Il n'avait plus les mêmes raisons pour continuer l'ouvrage et peut-être n'en a-t-il pas trouvé le loisir.

gracié en la haussant jnsqu'au pardon des injures.

Au reste, qu'on me permette de placer sous les yeux du lecteur deux extraits de Chartier lui-même. Ils sont, je crois, de nature à lever tous les doutes.

Indignation harangue le poète en ces termes :

« Quel conseil penses-tu prendre à conduire désormais ton état et ta vie ? ou quelle folie te meut di approcher désormais Cour ne Palais Royal, ne de plus servir à office public, quand sans exaidcement, et sans profit, tu y a perdu le temps de ta plus vertueuse jeunesse^ et ton labeur en vain degasté ? Si la Cour a méconnu tes services^ et les ingrats oublié tes bienfaits (4), que penses-tu désormais proffiter à la chose publique ne à toi-même ?.... Ne sais-tu que Dissimulation a de si longtemps occupé les portes et les entrées des cours des Princes, que

(i) Ces lignes ont à peine besoin de commentaires, et, non seulement fortifient Thypothèse d'une disgrâce, mais encore font naître cette hypothèse naturellement dans l'esprit. Qu'ya-t-il de plus clair que ces mots : Si la Cour a méconnu tes services, et tes ingrats oublié tes bienfaits ?

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