‹ La belle dame sans merciChapitre 3 sur 3 · IG · texte numérisé non relu

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Vérité (|ui a lanl licurlé àTliuis et se fait ouïr dehors par publiques œuvres, ne peut avoir dedans eutrée? x\s-tu oublié Lucain qui t'apprit une fois que autorité de Cour ne peut jamais souiïrir compagnon, et que entre gloire et envie a guerre perdurable et immortelle ? Souvienne-toi que vie curiale est de la nature des folles et dissolues femmes qui plus chérissent les derniers venus et jettent les bras au cou plus ardemment à ceux qui les pillent et diff animent^

que à ceux qui trop les aiment et servent

Fortune prend son déduit à faire d'^m chétif méconnu impuissant orgueilleux qui tout décongnoit^ et d'un haut satrape élevé en vaine gloire et en pompe, un méchant^ foulé et deffait qui depuis vit envergongne du déchet de son état, et en défiance de sa vie (\) Si tu as le courage

(1) Les deymiers venus qui pillent et diff animent. Chartier fait allusion à l'odieux La Trémoille, chétif méconnu que Fortune avait élevé naguère au thiï^ à' un puissant orgueilleux qui tout décongnoit, tandis que, lui, Charlier, jadis en pleine faveur, depuis vit en vergongne du déchet de son état^ et en défiance de sa vie. On sait qu'à la suite des heureuses négociations entreprises en Ecosse auprès du roi Jacques, Charles VII voua une amitié toute particulière au poète de la Belle Dame sans

— IT- OU (pour plus proprement parler) la folle outrecuidance de toi vouloir ingérer jusqu'au dangereux donjon où Dame Cour se retrait en son privé, sache que le guichet en est si petit, la planche si étroite, et le fossé dessous si profond, et y court le vent d'envie à si grandes bouffées, que à rentrer ou à Tissit tu t'y pourras blesser

Merci. Cette amitié n'a pas dû manquer d'attirer sur l'habile ambassadeur la haine du favori La Trémoille. Avant de succéder au président Louvet, à Pierre de Giac et à Le Camus de Beaulieu, dans la faveur de Charles-le- Victorieux (ceprince absurde et laid dont Jean Foucquetnous a laissé une détrempe si caractéristique), le sire de la Trémoille, un des meurtriers de Giac, n'avait pas joué à la Cour de rôle à proprement parler. Et ainsi Alain, qui a des raisons pour ne pas être tendre, peut le qualifier de f chétif méconnu >. Toutefois, au rapport de Guillaume Gruel, biographe de Richemont, le sire de la Trémoille était déjà « un homme puissant tant de parents et amis que de terres et seigneuries. » La disgrâce de notre poète commença en 1428 ou un peu après, pour finir vers 1438, alors que se trouva installée en France ]\larguerite d'Ecosse, dont Chartier avait négocié le mariage et « qui fort aimait les orateurs de la langue vulgaire, et entre autres maître Alain Chartier », nous dit Bouchet, dans ses Annales d'Aquitaine. La Trémoille fut renversé en 1433, et Charles d'Anjou, frère de la reine, lui succéda. Mais le complice de la Trémoille, Regnauld de Chartres, resta encore au Conseil.

sansg-uérison, ou trébucher sans ressource. Mais la vanité de Thonneur mondain, et le délit que Terreur humaine prend d'avoir pouvoir sur autrui , allèchent les folles pensées à toujours vouloir r entrei' en cet expérimenté péril {\) : comme Toisel qui Sert en la retz où il a vu les autres surprendre et couvrir. Douloureux fut le jouroù tu issis de l'Ecole de science (2) pour entrer en la tourbe des ambitions mondaines. Tu v avais

(1) Vouloir r entrer en cet expérimenté péril. Chartier exprime nettement son désir de revenir à la Cour. C'est donc qu'il n'y était plus et ne pouvait plus s'y montrer. Si maître Alain avait simplement été exilé de Normandie à Paris par les événements politiques, on ne comprendrait pas ce langage qui s'explique si naturellement par une disgrâce. Chartier aimait la Cour, cette Cour où Fortune « rit à pleine gueule et bat ses paumes quand il mechiet à grands seigneurs », et ne se déplaisait pas, sans doute, aux petites intrigues qui sont la vie du courtisan. 11 avait vécu de bonne heure dans cette atmosphère (dès 1415 il est favori des Dames comme l'atteste le poème des Quatre Dames, et conserva cette faveur dont il tira profit, si Ton en croit le lai de la Belle Dame sans Merci^) il ne pouvait plus s'en passer, tel Voisel attiré dans les rets où il a vu les autres surprendre et couvrir,

(2) L'Université. Il était sorti de l'Université pour entrer à la Cour, dans la tourbe des ambitions mondaines.

délectation d'esprit, repos de cœur, plaisante occupation, honnête pauvreté, richesse de peu, sûre liesse, désir à mesure, et content appétit. Or es sailli de franchise en servage, desûreté en danger, de contente parcité en ambition souffreteuse ; et t'a Fortune jeté en cette tempête, que tu vogues comme en une nef qui périt, et que le vent fait férir contre terre. Tu vois que chacun quiert à part sa privée salvation, et que tous en tirent ce qu'ils peuvent comme de chose abandonnée et perdue. Ah ! méchante aventure 1 tu ne peux gecter d'être prisonnier du péril, mais tu 7Ïas pas été compagnon du proffit !.... Assez te trouveras loué de tes œuvres, si aucunes en y a dignes de mémoire. Mais à toute cette louano-e on te laissera disetteux. Et combien que soit grand ton loz et ta gloire, ce ne te vaut rien seul. Car avec ce faut-il du pain. Tu languiras en cette louange, et un autre se engraissera en œuvres reprouchables (1)

(1) Tu languiras dans cette louange, et un autre se erigraissera en œuvres reprouchables. Cet autre fut La Trémoille dont le souvenir hante le poète et qui, lui. avait été compagnon du proffît et jamais, comme Chartier, exposé aux périls. A l'en croire, Chartier serait diset-

0 infortuné Iiommo ! tn qui as passd les dangereux voyages (1) et les ennuyeuses veilles, et tant d'aulres qui ont porté sur leurs épaules la douleur de leur exil et travaillé en pauvreté avec la chose publique, devez-vous peu priser votre loyauté, quand pour la garder vous êtes déshérités de votre pags, et pour la servir et soutenir^ vous êtes foulés^ avilis et chétifs ? (2) Mainte-

teux : Et combien que soit grand ton loz et ta gloire, ce ne te vaut rien seul. Car avec ce, faut-il du pain !

(1) Tu qui as passé les dangereux voyages. Il s'agit des voyages en Bohème auprès de l'empereur Sigismond (1424-?) et en Ecosse aupràs du roi Jacques (14^28). L'exil daterait donc bien, pour le moins, de 1428, et la date de composition du livre de YEspérance serait, comme l'admet M. D. Delaunay, Tannée 1438.

(2) Il faudrait être bien peu au courant des habitudes de langage de Chartier, pour voir dans ces mots déshérités de votre pays, une allusion à la Normandie absente. Chartier n'exprima jamais d'attachement particulier pour son pays natal. Il fut français avant d'être normand, sans doute parce qu'il vint de très bonne heure à Paris et y fît ses études et son éducation. Le Pays, c'est la France. Ce mot Pays vient d'ailleurs très souvent sous la plume de Chartier toujours avec cette signification générale.

Si, maintenant, on a soin pour fixer la juste portée de ces mots, déshérités de votre pays, de les laisser dans leur milieu, de ne pas les isoler pour en châtrer le sens

nant VOUS peut bien venir au devant la parole de Diogène qui tenait celui pour bienheureux à qui ne chaut sous quelle main et seigneurie soit la terre. »

Plus loin laFoi tient un discours qui n'est pas moins significatif: « Ce fol langage court aujourd'hui entre les curiaux que noble homme ne doit savoir les lettres, et tiennent à reproche de gentillesse bien lire ou bien écrire. Las ! qui pourrait dire plus grande folie, ne plus périlleuse erreur publier ! Certes, a bon droit peut être appelé bète qui se glorifie de ressembler aux bêles en non savoir, el se donne louange de son deffaul (1)... Et si lu veux savoir dont est source

naturel, on voit aisément que notre auteur, sous une forme nouvelle (il aimait d'ailleurs à remplacer Cour, Roi par le mot Pays qu'il prononçait avec une évidente tendresse), continue toujours la pensée exprimée au début de cet extrait, à savoir que les ingrats ont oublié ses bienfaits et méconnaissaient ses services. C'est toujours d'une disgrâce qu'il se plaint.

(l) C'était là sans doute un prétexte dont La Trémoille avait usé auprès du faible Charles VIL pour que celui-ci continuât de tenir éloigné de la Cour l'éloquent écrivain, et, parmi les courtisans, ces maximes douteuses couraient encore. Ce prétexte n'était pas sans prouver une grande dextérité d'intrigue. C'était un coup droit porté à maître

telle jonglerie mensongère, penses que /^5 mauvais officiers ne peuvent convenir au Prince * sage, et serviteur déloyal désire maître igno-

Alain (\w'\ tirait volontiers vanité de son savoir. Le poète retorque l'argument avec hauteur, l^ourtant il est facile de voir, par la répétition rapprochée du mot bête, qu'il entend, à son tour^ asséner de vigoureux coups à qui adoptait les façons de voir de son ancien rival. La Trémoille n'était plus aux affaires depuis cinq ans déjà ; ce n'étaient pas moins les insinuations dont il avait investi l'esprit de Charles qui contribuaient, sans doute, à maintenir ce prince sans cœur ni volonté dans sa décision première concernant Alain. On sait avec quelle facilité le Valois oubliait ses serviteurs, combien même il eût d'appréhension pour Richemont. Quoiqu'en 1438, celui-ci lut aux affaires, l'ordre intérieur de la Cour était aux mams d'intrigants qui s'inspiraient des maximes de La ïrémoille. Le favoritisme était si peu définitivement disparu, qu'en 1439 il essaya de se relever. « La Cour, dit Henri Martin, était agitée par des mouvements intérieurs qu'on est réduit à deviner à travers le silence inintelligent des médiocres historiens de cette époque : le favoritisme avait essayé de se relever ; le duc de Bourbon et la plupart des autres princes et grands seigneurs, qui avaient gagné à la désorganisation de TEtat une indépendance presque entière, entravaient tout ce qui tendait a rétablir l'ordre et à restaurer le pouvoir central. » Richemont, d'ailleurs, homme de guerre et caractère rude, devait être assez indifférent pour les lettres et les lettrés, et estimer que mieux valait l'épée que haut

rant (1). Car vice est fondé d'ignorance, et

savoir. Il est croyable que, sans être hostile à Chartier, il ne fit rien pour lui.

Quant à La Trénaoille, il est si vrai qu'il n'avait pas renoncé à ses intrigues et qu'auprès des Curiaux son influence n'était pas abolie, que nous le voyons en 1440 entraîner dans la Praguerie les ducs de Bourbon et d'Alençon, le comte de Vendôme et le comte de Dunois lui-même. Georges de la Trémoille mourut en 1446, et dès 1451 on retrouve le nom dans le complot dirigé contre l'illustre Jacques Cœur. C'était le digue fils de l'ancien favori de Charles-le- Victorieux qui marchait sur les traces de son père !

(1) S'il maltraite le rival, cause de sa disgrâce persistante (je nomme ordinairement La Trémoille, parce que les traits me semblent assez bien convenir au personnage qui succéda au favori Le Camus en 1427), le comprenant dans « les mauvais officiers », le traitant de « serviteur déloyal », le poète ménage habilement le roi : les mauvais officiers ne peuvent convenir avec le Prince sage^ et serviteur déloyal désire maître ignorant. Ces mauvais officiers sont les courtisans qui continuaient les cabales mesquines que le roi aima toujours à favoriser.

Philippe de Vitri avait écrit dans son Chapel des trois Fleurs de lys :

Les princes doivent bien savoir Lois et coustumes ou avoir Ceulz qui de telz choses sont sages ; Car se les princes senz n*ont mie En eulx ne en leur compagnie. Ne sont pas princes mais ymages.

(Texte de M. Arthur Piag-et ; Romania, 1899),

nourri sous ténèbres, el loyauté requiert connaissance et lumière,.. Jà pour telles légèretés de parler.et faute d'entendre, ne sera faussée la sentence du divin Platon, qui tenait les seigneuries et choses publiques pour heureuses quand les studieux hommes et personnes en haut savoir les gouvernaient (1). »

Le livre de V Espérance on consolation des trois Vertus est Fouvrage de Chartier qui renferme les idées les plus générales, l'ouvrage où ces idées générales ont la forme la plus libre. Dans le Quadrilogue invectif^ maître Alain tente un rapprochement entre les trois éléments constitutifs de la nation, le Chevalier, Clergie, le Peuple, afin de leur inspirer à tous trois une pensée unique, la gloire de la France. Pour atteindre ce but^ il fallait que l'auteur ne fit pas tenir à ses personnages un langage trop intransigeant, et qu'il édifiât la concorde sur de mutuelles transactions. Jamais, en effet, le débat ne glisse sur un terrain brûlant, on s'en tient à des griefs notoirement établis et qu'il n'y aurait eu aucune habileté à celer. En écri-

(1) Chartier recourt à Platon pour étayer son plaidoyer j)ro domOo

vaut, au contraire, le livre de VEspérance^ Chartier ténioigne d'une toute autre indépendance de jugement. Il ne se propose plus d'autre butque de discuter avec lui-même (1). Qu'on lise quelques titres :

« Péché est cause primitive de l'institution des rois, et si tous étions justes, ne serait nécessaire prééminence de Tun sur l'autre.

Exhortation aux Princes de reconnaître que toute puissance vient de Dieu, qui est fondement radical de tout pouvoir (2).

(1) Chartier, cependant, était essentiellement auteui* ; toujours il a souci d'un public. Ce souci le guindé et, précisément, dans le livre de Y Espérance, on sent parfois à une véhémence un peu décousue, à une phrase précipitée, que la sincérité de l'auteur est plus forte que son souci ordinaire de la tenue et de la cadence. Je ne connais que la complainte trépiteuse contre la mort de sa Dame où Ton puisse retrouver cette sincérité relativement dépouillée de littérature.

(2) Chartier ne fonde pas ici la royauté de droit divin. Son idée est opposée. Qu'on remarque aussi la maxime précédente : « Péché est cause primitive de l'institution des rois, et si tous étions justes, ne serait nécessaire prééminence de Tun sur l'autre. » Ces maximes ne sont pas personnelles à Chartier. Sous d'autres formes, elles eurent cours au moyen âge, bien avant lui, et l'on pour-

Non seulement sont punis ceux qui mal administrent la chose publique, mais aussi ceux qui à tel damnable gouvernement ne contredisenl, ou par flatterie et ambition y consentent.

Ambition, avarice et mauvais exemple de vie sacerdotale est cause que TEglise est affligée, et rhonneur d'icelle tant amoindri. Et tout ainsi qu'en sa naissance par pauvreté et humilité a été élevée, maintenant par richesse est vilipendée, et son honneur aboli.

Comment négligence des prélats et dissolution des bas prêtres engendrent le scandale en l'Eglise (1).

Espérance déclare l'origine et fondement qui peut induire les hommes à premièrement sacrifier, et que du sien justement acquis, et non de

rait trouver les origines de la Révolution française dans la Somme àQ Saint-Thomas d'Aquin.

Déjà Philippe de Yitri (1285 ou 1295-1361) avait rimé : A dire voir il n'est noblesce Ne gentillesce ne hautesce En cest monde que de bien faire.

(1) Dès 1429, un carme breton, Thomas Connecte, s'était fait connaître en prêchant, escorté d'une troupe de disciples, contre les vices et péchés, « et en spécial contre le clergé, » dit Monstrelet, et les prêtres qui «. publiquement tenoient femmes en leur compagnie. »

rautriii, doit faire oblatioii à Dieu. Et comment grand'plaie est venue en l'Eglise pour avoir

prohibé mariage aux Prêtres »

On voit que Clergie, fort ménagé dans le Quadrilogue, est ici vivement critiqué. Au surplus, laissons Cliarlier parler lui-môme. A propos des biens temporels du Clergé, il dit : « Et le Clergie en a pris si grand faix sur ses épaules, qu'il le courbe tout vers la terre^ et le destourbe à regarder sus aux cieux. Car Tappétit avaricieux des ecclésiastiques a si surmonté leur raison, que leur damnation y gît manifestement, et si fait la destruction temporelle de chacun : qui est et peut être vitupéré à l'honneur universel de TEglise deçà bas, et au déprimement de Foi, et principalement des ecclésiastiques qui tels maux commettent. Douleur me fait ce dire... » Apropos du mariage des Prêtres : a Que a apporté la constitution de non marier les Prêtres sinon tourner et éviter légitime génération en avoultrerie, et honnête cohabitation d'une seule épouse en multiplication d'escande luxure ? Si je disais tout ce que j'en pense, je dirais pleinement que la graisse des biens temporels mêlée du souffre d'envie, et la chaleur d'ambition et de luxure ont

fait leur apprêt pour mettre le feu en TEglise. Mais celte matière est trop grande et profonde investigation, et la détermination douteuse. Si m'en tais à tant, fors que je prie Celui qui notre dite Mère Eglise a consacré de son digne sang qu'il n'en soufTre jà advenir ce qu^il m'en laisse penser » (1).

Le roi, ce triste sire plongé dans de perpétuelles débauches^ qu'après la mort de Tintelligente Agnès Sorel la vile Antoinette de Maignelais ne sut que trop encourager (2), aurait pu, lui aussi, découvrir des leçons directes à certainés pages du livre de YEspérance, comme les

(1) Ghartier s'impose, à TordiDaire, une grande réserve. Il ne fait allusion à aucun événement particulier, à aucune personne déterminée. On a pu sentir dans les extraits que j'ai cités du livre de V Espérance que Ghartier, aigri par sa disgrâce imméritée, a une tendance à se départir de cette réserve, chez lui, caractéristique.

(2) Antoinette de Maignelais est surtout connue sous le nom de la Dame de Villequier, parce que, tout en restant la maîtresse-proxénète du roi, elle se fit marier à un gentilhomme pauvre, le sire de Villequier, pour avoir une position officielle. « Elle assura la perpétuité de son crédit, dit Henri Martin, en se faisant la surintendante d'une espèce de harem qu'elle remplissait dejeunesfîlles séduites ou achetées à leurs parents. »

deux premiers titres que je cite plus haut le font pressentir. Chartier dirige évidemment contre lui tels nobles discours. Mais cet enseignement élait bien au-dessus des facultés du prince qui vit d'un œil bienveillant la reine, Marie d'Anjou, distribuer, à tilre de gratification^ desécus d'or aux filles joyeuses enrégimentées à la suite de la cour (1). Qu'on lise Taposlropbe ci-après de la Foi, oh se déroule la belle cadence ordinaire au style d'Alain Cbartier, avec quelque chose déplus incisif, semble-t-il : « 0 Rois de la terre, qui séez en chaire tremblante et commandez par autorité décevable sur le peuple pervertible 1 retenez cette leçon du Roi des cieux qui siet en trône perdurable, dont le royaume ne se peut changer, ne l'autorité contredire. Votre rè^ne faut avec votre vie ; et le sien sei^neurit sur la vie, et sur la mort de tous, et de toutes choses ! (2) Vous

(1) Ce fut le 27 juin 1435 qu'eut lieu cette distribution. Voyez Henri Martin qui cite Yallet de Viriville {Notice sur Agnès Sorel).

(2j II n'est pas une oreille un peu littéraire que ne séduise la belle ampleur de ce début qui rappelle le Bossuet des Oraisojis funèbres. Remarquez la pureté éloquente de cette courte phrase et sa chute harmonieusement sonore : «Votre règne faut avec votre vie ; et le sien

régnez sur les sujets et sur les serfs, et il règne et commande sur les rois. Vous mêliez lois transitoires au monde, et la loi perpétuelle délie vos lois et lie vos puissances. Elevez vos yeux et humiliez vos cœurs à retenir de sa doclrine que par lui seul peuvent les rois régner. Voyez que, au premier roi par lui établi, il retollil le sceptre et au tiersamoindrit son obéissance, et soublrahit ses sujets, en signe que votre régence çajus n'est fors commission révocable au plaisir du conseil delà sus. Et atin que le délit de l'honneur ne fit méconnaître la charge, ni délaya du premier la peine après TofTense : pour déclarer en la primitive institution des royaumes la condition du devoir des rois. Malheureuse et trop pesante est la couronne aux rois qui pour elle s'endorment en vaine gloire et s'enivrent d'outrecuidance, quand en décongnoissant leur humanité, usurpent l'honneur divin. Et pour la cremeur qu'zV^ tiennent par force sur leurs sujets, oublient la crainte qu'ils doivent à Dieu par raison. Ainsi se attribuent de droit l'honneur que d'eux ne peuvent prendre^ ni en la fin retenir. Ceux font du

seigneurit sur la vie, et sur la mort de tous, et de toutes choses. » Le morceau, dans son entier, a grande allure.

siège royal chaire do pestilence, et la pompe de leur élèvement est la sentence deleur ruine. Car sièges royaux fondent sous Thomme chargé de péchés et sa chaire se renverse sur lui plus durement de tant comme le faix de sa couronne est pis soutenu... »

Oui a bien commencé parfasse, Oui a bien choisi ne se meuve :

Car à la fin quoiqu'on pourchasse, Qui dessert le bien il le treuve.

(Le Débat du Réveille-Matin).

La lecture attentive des poésies de Chartier nous révèle quelques détails biographiques (1). C'est ainsi que le Débat du Réveille Matin, par son allure primesautière, je ne sais quelle malice juvénile, que nous ne retrouverons plus (2), déni te un début : c'est la première manière de Chartier. Le Débat des deux Fortunés d amour pourrait être contemporain du Lai de Plaisance. Maître Alain s'y dépeint comme un très petit

(1) Ces détails n'ont point échappé à M. D. Delaunaj.

(2) Pourtant cette verdeur se retrouve un peu dans VExcusatioti adressée aux Dames, après l'apparition du Lai de la Belle Dame sans Merci,

personnage, n'osant ouvrir la bouche devant les hautes Dames et les douces Damoiselles. Il se tient coi ;

Ardant d'apprendre, Et d'aucun bien recevoir et comprendre En si haut lieu où honneur se doit prendre Et dont j'estoye le plus nlce et le mendre.

Dans le Lai de Plaisance^ il se plaint mélancoliquement d'être <( sans Dame » :

Pour commencer joyeusement Tannée,

Et en signe de bien persévérer,

Est aujourd'hui mainte Dame estrennée

De son amant qui la veut honorer.

Et d'autre part, pour plus s'en amourer

Dame qui est de servant assignée

A dès longtemps quelque chose ordonnée,

Pour son amant courtoisement parer.

Mais aux Dames ne me vueil comparer,

Sans Dame suis, onc ne me fut donnée

Loyale amour jusqu'à celle journée,

Car je n'ai pas sens pour y labourer.

Ainsi me faut tout seulet demeurer.

Dame qui soit ne sera hui penée.

Pour m'estrenner n'est pour moi Dame née.

Dont je dois bien piteusement pleurer... .

Le livre des Quatre Dames (1415) témoigne

d'un changement dans sa destinée. Il a une maîtresse qui lui impose, il est vrai, un stage d'épreuve. Enoutre, il ne se dépeint plus comme n'osant ouvrir la bouche devant les Dames, Au contraire^ les Dames le prennent pour arbitre. Cette faveur atteint son apogée avec le Lai de la Belle Dame sans Merci : nous voyons « les Dames de la Royne », Katherine, Marie et Jehanne, lui transmettre d'« Yssoldun » (1) la requête baillée contre lui dans une lettre affectueuse qui est un bon signe de cette faveur. En outre, le poème fait tapage, et ce n'est pas à Tœuvre d'un débutant que le public ménage à l'ordinaire de ces succès. Déjà, maître Alain a perdu sa maîtresse ; ce détail place le Lai de la Belle Dame sans Merci à peu de distance de la Complainte trepiteuse contre la Mort qui lui ôte sa Dame.

Malgré les malheurs du temps, la cour res-

(1) Le poème paraît avoir été composé en 1-4^6 : il parvint en janvier 1427 à Issoudun où Charles VU tenait alors sa cour, en l'absence du poète, qui était sans doute occupé à quelque mission diplomatique. A Issoudun. en mars d4:27. Richement fait saisir Giac dans son lit et plus tard noyer Giac, le favori du roi, et Charles n'osait rien dire ; la France était au plus bas ; Jeanne D'Arc allait paraître (Gaston Paris. Romaiiia, 1887).

lait la cour prodigue el luxiiiionse que décrit Miclielel à propos des fêles données par le jeune Charles VI, à Tabbaye de Si-Denis: « Les arts de Dieu étaient descendus con)|)Iaisamment aux plaisirs de Thomme. Les ornements les plus mondains avaient pris les fornnes sacrées. Les sièges des belles Dames semblaient de petites cathédrales d'ébène^ des châsses d'or. Les voiles précieux que Ton n'eût jadis tirés du trésor de la cathédrale que pour parer le chef de Notre-Dame au jour de TAssomplion, voltigeaient sur de jolies tètes mondaines ; Dieu, la Vierge et les Saints avaient l'air d'avoir été mis à contribution pour la fête. Mais le diable fournissait davantage. Les formes sataniques, bestiales, qui grimacent aux gargouilles des églises, des créatures vivantes n'hésitaient pas à s'en affubler. Les femmes portaient des cornes à la tète, les hommes aux pieds ; leurs becs de souliers se tordaient en cornes, en griffes, en queues de scorpions. Elles surtout, elles faisaient trembler ; le sein nu, la tête haute, elles promenaient par dessus la tète des hommes leur gigantesque hennin, échaffaudé de cornes ; il leur fallait se tourner et se baisser aux portes.

A les voir ainsi belles, souriantes, grasses, dans la sécurité du péché, on doutait si c'étaient des femmes; on croyait reconnaître dans sa beauté terrible, la Bote décrite et prédite; on se souvenait que le Diable était peint fréquemment comme une belle femme cornue... Costumes échangés entre hommes et femmes, livrée du Diable portée par des chrétiens, parements d'autels sur Tépauledesribauds, tout cela faisait une splendide et royale figure de sabbat. » L'historien moralise passionnément dans cette description, où les mots s'enlèvent en couleurs vives, juxtaposent leurs tons, qui révèlent, on dirait, aux yeux charmés, comme d'authentiques enluminures.

On aurait tort de croire qu'à la faveur de ce dérèglement^ l'hypocrisie humaine perdit ses droits. Quoique « les vanteurs et les médisans » eussent mis

. puis dix ans Le pays d'Amour à pastis

les préjugés restent vivaces :

Maie Bouche tient bien grand court.

Il a[)pert5 on effet, de ce poème de la Belle Dame sans Merci^ de ce débat entre TAmant et la Dame avisée, que celle-ci ne défend pas seulement sa tranquillité de cœur, sa crainte de toute passion violente, mais encore son honneur. Ft ce mot est employé dans un sens très voisin de Tacception actuelle. A céder, la Dame a tout à perdre, l'Amant tout à gagner. Son opinion est que le sacrifice de l'honneur à la passion ne peut être compensé par ces protestations de fidélité où elle ne voit sagement qu'un aléa.

A beau parler, closes oreilles.

Plus loin, elle ajoute :

Car, en tels sermens, n'a rien ferme

Et les chétives qui s'y fient

En pleurent après mainte lerme.

Et encore :

On ne doit octroyer sinon Quant la requeste est advenant^ Car se l'honneur ne retenon Trop petit vaut le remanant.

J'en sais, dit-elle,

J'en sais tant de cas merveilleux, Qu'il me doit assez souvenir Que l'entrer en est périlleux Et encor plus le revenir. . .

Pour ce, n'ai vouloir de chercher Un mal plaisir au mieux venir, Dont l'essai peut couster si cher.

Le pauvre anmoureux a affaire à forte partie. Sa rhétorique la mieux fleurie, ses raisonnements les plus spécieux, ses sophismes les plus subtils sont repoussés victorieusement, d'une main ferme et légère. Il a beau remuer ciel et terre, dire son fait à l'homme assez desloyal pour tromper une Dame, vouer à la malédiction universelle cet infâme

Qui se souille de tel mefïait

la Belle Dame a réponse naturelle à tout :

Sur tel meffait n'a court ne juge A qui l'on puisse recourir.

On leur laisse leurs cours courir Et commencer pis derechief Et tristes Dames encourir D'autrui coulpe, peine et meschief.

En vain TAmanl se débat, il est pris dans ces mailles serrées, n'oppose qu'un verbiage enfantin à ce sang-froid et à cette précision. Il tente de prendre son adversai7'e par les sentiments les plus louables du cœur humain, de façon tortueuse, mais sans en avoir conscience, peut-être :

quand Nature a enchâssés En vous des biens à tel effors, ET ne les a pas amassés Pour en mettre pitié dehors.

Le prétexte est plaisant, et la réfutation prompte :

Pitié doit estre raisonnable

Se dame est a autrui piteuse Pour estre à soi-même cruelle, Sa pitié devient despiteuse Et son amour haine mortelle

Dès le début, Chartier trace de la Dame un portrait qui renseigne sur ses intentions :

En la danse ne falloit riens Ne plus avant ne plus arrière, G'estoit garnison de tous biens Pour faire au cœur d'amant frontière.

Jeune, gente, fresche et entière, Maintien rassis et sans changier Douce parolle et grant manière Dessous Testandard de Dangier.

Celte physionomie défensive ouvre d'ellemême les hostilités. Le poêle n'a pas pris, autour de lui, à la cour, une femme de son époque pour modèle. Son type est abstrait de toutes pièces, et d'une anatomie à ce point accessoire que les dispositions intellectuelles et morales apparaissent d'abord.

Le bon sens ferme, la logique sagace de la Belle Dame, porte-parole de Tauteur, semblent démontrer que le poème n'est pas seulement un dialogue destiné à réaliser une petite scène et un jeu d'esprit, mais encore qu'une thèse, une conviction morale s'y divulsrue. La Dame refuse de se laisser duper par un état de choses qui donne à l'Amant les plaisirs, à la Maîtresse les torts. Le rôle d'esclave couronnée de fleurs lui répugne. « Je vois^ disait Ninon, qu'on nous a chargées de ce qu'il y a de plus frivole, et que les hommes se sont réservé le droit aux qualités essentielles : de ce moment, je me fais homme.» Ninon prend crânement l'offensive, et puis elle

est de chair et d'os. La Dame de maître Alain n'est qu'une entité et nous ne connaissons qu'un moment de son existence imaginaire. Elle garde une mélancolique réserve :

... toujours un relais de plainte S'enlasse au ton de sa voix....

pourrail-on dire d^elle, mieux encore que de TAmanl, dont la mélancolie est fortement entachée de dépit.

Le poème eut un succès prodigieux. Pendant tout le XV® siècle on en parle ; au xvi® siècle, on le remet àîa mode en l'arrangeant en rondeaux (1). Il causa même dans le milieu oii il parut, dit M. Gaston Paris, une sorte d'émotion (Romania, 1887). Des protestations surgirent. Requête fut adressée aux Dames. « Qu'il vous plaise de vostre grâce destourner vos yeux de lire si très déraisonnables escritures, et n'y donner foi ne audience : mais les faire rompre et casser partout 011 trouver se pourront, et des faiseurs ordonner telle punition que ce soit exemple aux autres. » Les Dames transmirent la requête au poète^ l'in-

(1) V'oir les rondeaux d'Anne de Graville, édition de M. Cari Wahlund (Upsala, 1897, in-4)

vitant en termes affeclueux à se jeter hors de ce hlasme. Assignation fut lancée pour le premier jour d'avril. Chartier se rélracla de la meilleure grâce du monde. Dansle tour léger de la réponse, on sent un écrivain supérieur à ce qu^il écrit. Réfutant les interprétations fort larges de son poème qui avaient cours, il dit :

Mon livre qui peu vaut et monte A nulle fin autre ne tent Sinon à recorder le compte D'un triste amoureux mal content Qui prie et plaint que trop attent, Et comment Reffus le reboute.

Et qui autre chose y entend Il y voit trop, ou n'y voit goutte.

Onne veutpas le laissers'exprimer librement. Chartier se le tient pour dit, et badine par système. Respectueux de l'intégrité de sa pensée, il ramène ces belles idées dans le coin intime de son cœur d'oii elles avaient jailli, clôt pieusement toutes les issues, et, tourné vers ce public à réflexion courte, sourit, non sans une pointe de hauteur.

Voilà donc Chartier affublé en féministe militant, sauf erreur. N'a-t-il pas écrit de lui-même :

Je suis aux Dames ligement Car ce peu qu onc(jues j'eu de bien, D'honneur et de bon sentement Vient d'elles et d'elles le tien.

De nombreux poèmes ont élé inspirés par la Belle Dame sans Merci, Tels sont : Le jugement de la Belle Darne sans Merci, Les erreurs du jugement de la Belle Dame sans Merci, la Belle Dame qui eut Merci, et enfin VOspital d'Amours d'Achille Caulier. En Suède, en Angleterre^ des imitations modernes ont été publiées.

C'est dès les premiers vers du lai de la Belle Darne qu'Alain nous apprend la mort de sa maîtresse.

Le choix d'honneur et des Dames Teslite.

Je prie ceux qui tiennent iVlain pour un poète insignifiant et fade de vouloir bien jeter les yeux sur les vers suivants qui terminent la Complainte trespiteuse contre la Mort qui lui oste sa Dame :

Si prens congié et d'amour et de joye Pour vivre seul à tant que mourir doye Sans plus jamais cerchier place ne voye Où liesse ne plaisance demeure.

Les compagnons laisse que je hantoye.

Adieu chansons que voulenliers chantoye

Et joyeux ditz où je me delectoye !

Tel rit joyeux qui après dolent pleure...

Le cœur m'estraint, angoisse me court seure !

Ma vie fait en moi trop long demeure.

Je n'ai membre que langueur ne labeure,

Et me tarde que ja mort de deuil soye.

Rien ne m'est bon, n'autre bien ne saveure

Fors seulement l'attente que je meure.

Et ne requier sinon que vienne l'heure

Qu'après ma mort en Paradis la voye !

Les vers de maître Alain ont de belles qualités de rythme. Us sont, parfois, de huit pieds et disposés par couplets de huit, également, dont les rimes alternent et redoublent, comme dans le couplet de la ballade. Le Débat du Réveille Matirij le Lai de la belle Dame sans Merci^ par exemple^ sont exprimés suivant cette forme. Dans le Débat des deux Fortunés d'Amour, les vers ont dix syllabes à rime triplée, et alternent avec un petit vers de quatre syllabes qui fait chute. Le mouvement estlemême, danslelivre àe^ Quatre Dames ^ avec cette différence que les trois vers consécutifs à rime redoublée sont de huit au lieu d'être de dix syllabes. Le rythme du Lai de plaisance, est rompu, plein de légèreté et de charme :

El si plaisance n'esloit

Le pouvoir cramoiir fauldroit.

Qui seroil Celui qui plus dicleroit

Balades nouvelles ?

Nul homme ne danceroit, Ains aux cendres croupiroit,

Qui riroit ?

Qui seroit cil qui iroit

Prier les pucelles ?

M. Gaston Paris {Romania^ 1887) a trouvé un argument péremptoire qui place la mort deChartier vers Tannée 1441^, au plus tard. Yoici cet argument : V Ospital d'Amont' parle d'Alain Chartier comme d'un mort. Or, Martin Le Franc, dans son Champion des Dames envoyé en 1442 à Philippe de Bourgogne, cite F Ospital d'Aynour. « Le Champion^ dit M. G. Paris, ne fut pas terminé avant Textrême fm de 1441 ou le premier mois de 1442. L'auteur y parle de la prise de Pontoise par Charles VII, qui eut lieu le 29 septembre 1441 ; il exhorte les princes français, dans l'assemblée qu'ils vont tenir à Nevers, à se souvenir des sentiments qui la leur ont fait convoquer et des promesses par lesquelles

ils Font préparée ; or cette assemblée, décidée au mois de décembre 1441, se tint en février 1442. »

M. Arthur Piaget {Romania, année 1894) a repris celle discussion touchant la date de la mort de Chartier. On connaît Tépitaphe d'Avignon, publiée par Tabbéd^Expilly (anno Domini M.CCGC.XLIX) dans laquelle Chartier est qualifié à' archidiacre de Paris. M. Piaget nous parle du document découvert par M. l'abbé Requin aux termes duquel Tévêque Guillaume fit placer en UoSpj.CCCC.LVIII et die XXYIII mensis aprilis... ), par Jean de Fontay une plaque funéraire sur les restes de son frère Alain. Sans s'expliquer Técart de dates entre la mort et Térection du tombeau, il admet la date fixée par M. G. Paris, (( certainement avant 1440 ». Il admet également la qualité à! archidiacre de Paris et le lieu de la mort : Avignon. «J'ai retrouvé, dit-il, une allusion à cette dernière circonstance dans une ballade du m. s. 1721 de la Bibliothèque Nationale, ballade dirigée contre Charles de Bourbon, connétable de France, que le poète appelle un cerf-volant cVestrange portraicture. Yoici la troisième strophe de cette ballade ;

Que fais-tu ore en cendre et sépulture, O Maistre Alain, qui par art et nature As mérité la palme de bien dire ?

Et toi Pétrarque, exquis en escriture, Qui pour ta Dame a descrit l'aventure Ou vraie amour t'a long-temps fait déduire ? Relevez-vous et faites en l'air bruire.

Près Avignon, où luit vostre éloquence.

Du très bon roi la force, l'excellence, Les grans vertus, les grâces immortelles. Quant est du cerf, pour toute conséquence, Il a perdu sa sainture et ses ailes. » '

« M. Ferdinand Heuckenkamp, écrit M. Gaston Paris {Romania, 1899), se propose, comme nous Tavonsdéjà annoncé (1 ), de publiera nouveau les œuvres d'Alain Chartier, ce qui répond à un vrai besoin etsera extrêmement méritoire. » M. Heuckenkamp a commencé sa publication par le Ciunal (Halle, Niemeyer, 1899, in-8, 54 p).

Des éditions complètes antérieures, deux seulement méritent d'être prises en considération : la première (1489) et la dernière (1617) celle d'André du Chesne [Rom., 1894, A. Piaget).

(1) Romania ,1897. Second semestre.

M. Cari Wahlunda fait paraître, en 1897, une édition partielle de la Belle Dame sans Merci {La Belle Dame sans Mercy, Upsala, 1897, in-4, 63 p.). Elle contient 72 rondeaux dans lesquels Anne de Graville s'est amusée à paraphraser autant de huitains de la Belle Dame. On y trouve aussi une courte préface et 3 appendices ; le premier sur la littérature pour ou contre les femmes et sur celle que suscita le poème d'Alain ; le second sur Anne de Graville ; le troisième sur les imitations modernes auxquelles donna lieu, en Angleterre et en Saède, le poème d'Alain.

Le peintre anglais J. W. Waterhouse a exposé une Belle Dame sans Merci/ qui fut très remarquée, notamment à la Société impériale pour Tencouragement des Beaux Arts, de St-Pétersbourg, en 1898.

Il existe de Fauteur du Quadrilogue invectif deux statues. La ville de Paris possède Tune rue de Tocqueville : la seconde appartient à la ville de Baveux. Ce sont effigies conventionnelles qui révèlent peu l'intéressant caractère de Chartier.

Le texte que je donne ci-après, aujourd'hui purgé de quelques erreurs échappées à une première transcription, a déjà paru (mars-septembre

1897) dans lareviie La Normandie Artistique (\m devait rédiler. Il ne fui pas donné suite à ce projet qu'une circonslance heureuse me permet de reprendre aujourd'hui. Cette tentative ne veut qu'être une tentative modeste de vulgarisation devançant les éditions pourvues de tout Yapparatus critique désirable qu'on nous promet. Quelques rares vers paraîtront boiteux, soit qu'il faille l'imputer au mauvais état des textes que j'ai pu consulter, soit qu'il faille l'attribuer, de préférence, à des particularités de la métrique au XV® siècle. Tel qu'il est, on goûtera, je crois, ce petit poème, et nul ne souscrira au jugement suranné de Villemain qui, dans l'esprit aimable, ferme et de bonne compagnie que fut Chartier, ne voyait qu'un lourd théologien, un écrivain pédantesque.

Lucien Charpeisnes.

lA BELLE DAIIE SA\S MERCI

"aguères chevauchant pensoye, Com' homme triste et douloureux Au dueil où il faut que je soye Le plus dolent des amoureux ; Puisque par son dart rigoureux La mort me tolli ma Maistresse, Et me laissa seul langoureux En la conduite de tristesse.

Si disoye : il faut que je cesse

De dicter et de rimover.

Et que j'abandonne et délaisse

Le rire pour le larmoyer.

Là me faut le temps employer,

Car plus n'ai sentement ne aise,

Soit d'escrire, soit d'envoyer

Chose qu'à moi n'a autrui plaise.

Qui voudroit mon vouloir contraindre A joyeuses choses escrire, Ma plume n'y sauroit allaindre, Non feroit ma langue à les dire.

Je n'ai bouche qui puisse rire, Que les yeux ne la desmentissent :

Car le cœur l'en voudroit desdire Par les larmes qui des yeux issent.

Je laisse aux amoureux malades Qui ont espoir d'allégement, Faire chansons, ditz et balades, Chacun en son entendement.

Car ma Dame en son testament Prit, à la mort. Dieu en ait l'âme !

Et emporta mon sentement, Qui git où elle sous la lame.

Désormais est temps de moi taire^

Car de dire je suis lassé.

Je vueil laisser aux autres faire

Leur temps, car le mien est passé ;

Fortune a le forgier cassé

Où j'espargnoye ma richesse,

Et le bien que j'ai amassé

Au meilleur temps de ma jeunesse.

Amour a gouverné mon sens, Se faute y a, Dieu me pardonne f Se j'ai bien fait, plus ne m'en sens.

Gela ne me toult ne me donne.

Car au trespas de la très bonne Tout mon bien fait se trespassa.

La Mort m'assit illec la bourne Qu'oncques puis mon cœur ne passa

En ce penser et en ce soin Chevauchai toute matinée, Tant que je ne fus guère loin Du lieu où estoitla disnée.

Et quand j'en ma voie finée, Et que je cuidai héberger, J'ouy par droite destinée Menestrier dans un verger.

Si me retirai voulentiers En un lieu tout coi et privé.

Quant deux mes bons amis entiers Surent que je fus arrivé, Y vinrent, tant ont estrivé Moitié force, moitié requeste, Que je n'ai oncques eschevé Qu'ils ne me mènent à la feste.

A rentrer fus bien recueilli Des Daines et des Damoiselles, Et de celles bien accueilli Qui toutes sont bonnes et belles ; Et de la courtoisie d'elles Me tinrent illec tout ce jour En plaisans parolles et belles, Et en très gracieux séjour.

Disner fut prest, et tables mises.

Les Dames à table s'assirent, Et quant elles furent assises Les plus gracieux les servirent.

Tels y ont, qui à l'heure vinrent.

En la compaignie liens.

Leurs juges dont semblant ne firent Qui les tenoient en leurs liens.

Un entre les autres y vy Qui souvent alloit et venoit.

Et pensant com' homme ravy, Et guères de bruit ne menoit.

Son semblant très fort contenoit, Mais désir passoit la raison, Qui souvent son regard menoit Tels fois qu'il n'estoit pas saison.

De faire chiere s'efforçoit,

Et menoit une joie fainte,

Et à chanter son cœur forçoit

Non pas pour plaisir, mais pour crainte

Car toujours un relais de plainte

S'enlassoit au ton de sa voix,

Et revenoit à son attainte

Comme l'oisel au chant du bois.

Des autres y eut pleine salle, Mais celui trop bien me sembloit Ennuyé, maigre, blesme et palle, Et la parolle lui trembloit.

Guères aux autres ne sembloit.

Le noir portoit et sans devise, Et trop bien homme ressembloit Qui n'a pas son cœur en franchise.

De toutes festoyer faignoit, Bien le fit, et bien lui seoit.

Mais à la fin le contraingnoit Amour^ qui son cœur ardeoit Pour sa Maistresse qu'il veoit, Et je choisis lors clerement A son regard qu'il asseoit Sur elle si piteusement.

Assez sa face destournoit Pour regarder en autres lieux, Mais au travers l'œil retournoit Au lieu qui lui plaisoit le mieux.

J'apperçu le trait de ses yeux Tout empenné d'humbles requestes, Et dis à part moi : se m'ait Dieux, Au tel fus-je comme vous estes.

A la fois à part se tiroit Pour reformer sa contenance, Et très tendrement soupiroit Par douloureuse souvenance ; Puis reprenoit son ordonnance.

Et venoit pour servir les mets.

Mais à bien juger la semblance, C'estoit un piteux entremets.

Après disner on s'avança De danser chacun et chacune, Et le triste amoureux dança A dés à l'autre, à dés à l'une; A toutes fit chiere commune, A chacune son tour alloit :

Mais toujours revenoit à une, Dont sur toutes plus lui challoit.

Bien à mon gré fut avisé Entre celles que je vis lors, S'il eut au droit de cœur visé Autant qu à la beauté du corps.

Qui croit de legier les rapports De ses yeux sans autre espérance, Pourroit mourir de mille morts Avant qu'ataindre à sa plaisance.

En la danse ne failloit riens Ne plus avant ne plus arrière.

C'estoit garnison de tous biens Pour faire au cœur d amant frontière Jeune^ gente, fresche et entière, Maintien rassis et sans changier, Douce parolle et grant manière Dessous l'estandard de Dangier.

De ceste feste me lassai, Car joie triste cœur traveille, Et hors de la presse passai.

Si m'assis derrière une treille Drue et feuillie à grant merveille.

Entrelacée de saulx vers, Si que nul pour cep et pour fueille Ne me pouvoit voir au travers.

— ÎÎ8 -

L'amoureux sa Dame menoit Danccr quant venoit à son tour, Et puis seoir s'en revenoit Sus un preau vert au retour.

Nuls autres n'avoit à l'entour Assis^ fors seulement eux deux, Et n'y avoit autre destour Fors la fueille entre moi et eux.

J'ouy l'amant qui soupiroit.

Car qui plus est près plus désire.

Et la grant douleur qu'il tiroit

Ne savoit taire et n'osoit dire.

Si languissoit auprès du mire.

Et nuisoit à sa guarison.

Cœur ars ne se pourroit plus nuire

Qu'approucher le feu du tison.

Le cœur en son corps lui croissoit D'angoisse et de paour estraint, Tant qu'à bien peu qu'il ne froissoit Quant l'un et l'autre le contraint ; Désir, bonté, crainte reffraint L'un eslargit, l'autre resserre.

Si n'a pas peu de mal empraint Qui porte en son cœur telle guerre.

De parler souvent s'efforça, Se crainte ne l'eut destourné, Mais en la fin son cœur força Quant il eut assez séjourné.

Puis s'est vers sa Dame tourné, Et dit bas en pleurant adoncques :

(( Mal jour fut pour moi adjourné, Ma Dame, quant je vous vis oncques,

Je souffre mal ardant et chault, Dont je meurs pour vous bien vouloir.

Toutefois il ne vous en chault, J'eusse bien cause de douloir ; Mais je vois trop qu'en nonchaloir Le mettez quant je vous le compte, Et si n'en pouvez moins valoir N'avoir moins honneur ne plus honte.

Hélas ! je vous grieve, ma Dame,

S'un franc cœur d'homme vous veut bien,

Et se par honneur et sans blasme

Je suis vostre et vostre me tien ?

De droit je n'y chalenge rien,

Car ma voulenté s'est soumise

A vostre gré, non pas au mien^

Pour plus asservir ma franchise.

Ja soit ce que pas ne desserve Vostre grâce par mon servir, Souffrez au moins que je vous serve Sans vostre malgré desservir.

En ma loyauté observant ; Car, pour ce, me fit asservir Amour d^estre vostre servant. »

Quant la Dame ouyt ce langage, Elle respondit bassement, Sans muer couleur ne courage.

Mais tout asseuréement :

c( Beau sire, ce fol pensement Ne vous laissera il jamais ?

Ne penserez-vous autrement De donner à vostre cœur paix ?

L'Amant

Nully n'y pourroit la paix mettre,

Fors vous qui la guerre y meistes,

Quant vos yeux escrirent la lettre

Par quoi deffier me feistes ;

Et que doux regard transmeistes

Héraut de celle deffiance.

Par lequel vous me promeistes

En deffiant bonne fiance.

La Dame

Il a grant faim de vivre en dueil Et fait de son cœur lasche garde, Qui contre un tout seul regard d'œil Sa paix et sajoie ne garde.

Se moi ou autre vous regarde, Les yeux sont fais pour regarder.

Je n'y prens point autrement garde.

Qui mal y sait s'en doit garder.

L'Amant

S'aucun blesse autrui d'aventure Par coulpe de celui qui blesse, Quoiqu'il n'en peut mais, par droiture, Si en a il dueil et tristesse. Et puisque fortune et rudesse Ne m'ont mie fait ce meshaing, Mais vostre très belle jeunesse^ Pourquoi l'avez-vous en desdaing ?

La Dame

Oncques desdaing, chose certaine,

Contre vous ne voulus avoir,

Ne trop grant amour, ne trop liaine,

Ne vostre priveté savoir.

Ce cuyder vous fait parce voir

Que peu de chose peut trop plaire.

Et vous vous voulez décevoir ;

Ce ne vueil je pas pourtant faire.

L'Amant

Qui que m'ait le mal pourchassé^ Guider si ne m'a point déçu.

Mais amour m'a si bien chassé, Que je suis dedans vos lacs chu.

Et puisqu'ainsi m'est il eschu D'estre à merci entre vos mains Il m'est bien au cheoir meschu.

Qui plus tost meurt en languit moins,

La Dame

Si amoureuse maladie Ne met guères de gens à mort, Mais il sied bien que Ton le die Pour plus tost attraire confort.

Tel se plaint et tourmente fort Qui n'a pas le plus aspre deulx Et s'amour grieve tant, au fort Mieux en vaut un dolent que deux.

L'Amant

Hélas ! ma Dame, il vaut trop mieux Pour courtoisie et bonté faire, D'un dolent faire deux joyeux, Que le dolent du tout deffaire.

Je n'ai désir ne autre affaire, Fors que mon service vous plaise, Pour eschanger sans rien meffaire Doux plaisir en lieu de mesaise.

La Dame

D'amour ne quiers-je congnoissance Ne grant espoir, ne grant désir, Et si n'ai de vos maux plaisance, Ne regret à vostre plaisir.

Choisisse qui voudra choisir, Je suis franche, et franche vueilestre, Sans moi de mon cœur dessaisir Pour en faire un autre le maistre.

L'AiMANT

Amour qui joie et dueil départ Mit les Dames hors de servage, Et leur octroya pour leur part Maistrise et franc seigneuriage.

Les servans n'y ont d'avantage Fors tant seulement leur pourchas :

Et qui fait une fois hommage.

Bien chier en coustent les radias.

La Dame

Dames ne sont mie si lourdes, Si mal entendans, ne si folles, Que pour un peu de plaisans bourdes Confites en belles parolles, Dont vous autres tenez escolles Pour leur faire accroire merveilles, ET changent si souvent leurs colles.

A beau parler closes oreilles.

L'Amant

Il n'y a jangleur tant y meist De sens, d'estudie et de peine Qui si triste plainte vous feist Comme celui qui le mal maine.

Car qui se plaint de teste saine A peine sa fantasie cœuvre, Mais pensée de douleur plaine Preuve ses parolles par œuvre.

La Dame

Amour est cruel losangier, Aspre en fait, et doux à mentir, Et se sait bien de ceux vengier Qui cuident ses secrets sentir ; Il les fait à soi consentir

Par une entrée de chierté.

Mais quant vient jusqu'au repentir

Lors il découvre sa fierté.

L'Amant

De tant plus que Dieu et nature Ont fait plaisir d'amour plus haut.

Tant plus aspre en est la poincture^ Et plus déplaisant le defPaut.

Qui n'a froid n'a cure de chaut, L'un contraire est pour l'autre quis.

Se ne sait nul que plaisir vaut S'il ne l'a par douleur conquis.

La Dame

Plaisir n'est mie par tout un,

Ce vous est doux qui m'est amer.

Si ne pouvez-vous, ou aucun,

A vostre gré me faire aimer.

Nul ne se doit ami clamer

Si non par cœur ains que par livre;

Car force ne peut entamer

La voulenté franche et délivre.

L'Amant

Ha ! ma Dame, j'à Dieu ne plaise Qu'autre droit y vueille quérir, Fors de vous montrer ma mesaise Et vostre merci requérir.

Se vostre honneur veux surquerir, Dieu et fortune me confonde,, Et ne me doint ja acquérir Une seule joie en ce monde !

La Dame

Vous, et autres qui ainsi jurent.

Et se condamnent et maudient.

Ne cuident que leurs sermens durent Fors tant comme les mots se dient, Et que Dieu et les Saints s'en rient.

Car en tels sermens n'a rien ferme, Et les chetives qui s'y fient En pleurent après mainte lerme.

L*Amant

Celui n'a pas courage d'homme, Qui quiert son plaisir en reprouche, Et n'est pas digne qu'on le nomme Ne que ciel ne terre lui touche.

Loyal cœur, et voir disant bouche Sont le chastel d'homme parfait :

Et qui si legier sa foi couche Son honneur pour l'autrui deffait.

La Dame

Villain cœur et bouche courtoise Ne sont mie bien d'une sorte, Mais faintise tous les accoise, Qui par malice les assorte ; La mesure Faux-Semblant porte.

Son honneur en sa langue fainte, Mais honneur est en leur cœur morte Sans estre pleurée ne plainte.

L'Amant

Qui pense bien tout bien lui vienne,

Dieu doint à chacun sa desserte.

Mais, pour Dieu, de moi vous souvienne.

De la douleur que j'ai soufferte !

Car de ma mort, ne de ma perte

N'a pas vostre douceur envie.

Se vostre grâce m'est ouverte

Vous estes garant de ma vie.

Legîer cœur et plaisant folie,

Qui est meilleur tant plus est brieve,

Vous font ceste melencolie.

Mais c'est un mal dont on relieve.

Faites à vos pensées trieve,

Car de plus beau jeu on se lasse.

Je ne vous aide ne vous grieve :

Qui ne m'en croira, je m'en passe.

L*Amant

Qui a faucon, chien et oiseau

Qui le suit, aime, craint et doubte,

Et le tient chier, et garde beau.

Et ne le chasse ne déboute.

Et je, qui ai entente toute

En vous sans faintise et sans change,

Suis débouté plus bas que soute

Et moins prisé que tout estrange.

La Dame

Se je fais bonne chiere à tous Par honneur et de franc courage, Je ne le vueil pas faire à vous Pour eschever vostre dommage.

Car amans est si petit sage, Et de créance si legiere Qu'il prent tout à son avantage. Chose qui ne lui sert de guiere.

L'Amant

Se pour amour et feaulté Je pers Taccueil qu'estrangers ont, Dont me vaudroit ma loyaulté Moins qu'à ceux qui viennent et vont, Et qui de rien vostres ne sont ; Et sembleroit en vous perie Courtoisie, qui vous semont Qu*amour soit par vous remerie.

La Dame

Courtoisie est tant aliée

D'honneur qui l'aime et la tient chiere,

Qu'eP ne veut estre à rien liée

Ne pour amour, ne pour prière ;

Mais départ de sa bonne chiere

Où il lui plaist et bon lui semble.

Guerredon, prière etrenchiere

Et elle ne vont point ensemble.

L'Amant

Je ne quier point de guerredon, Car le desservir m'est trop haut, Je demande grâce et pardon, Puisque mort ou merci me faut.

Donner le bien où il deffauî C'est courtoisie raisonnable ; Mais aux siens encore plus vaut Qu'estre aux estranges amiable.

La Dame

Ne sais que vous appeliez bien, Mal emprunte bien autre non ; Mais il est trop large du sien Qui par donner pert son renon.

On ne doit octroyer, sinon Quant la requeste est advenant.

Car se l'honneur ne retenon Trop petit vaut le remanant.

L'Amant

One homme mortel ne naqui.

Ne pourroit naistre sous les cieux Et n'est autre, fors vous, à qui Vostre honneur touche plus ou mieux Qu'à moi qui n'attens, jeune ou vieux, Le mien fors par vostre ser^ice, Et n'ai cœur, sens, bouche, ne yeux Qui soit donné à autre office.

La Dame

D'assez grant charge se chevit Qui son honneur garde et maintient ; Mais à dano^ier travaille et vit Qui, en autrui main, l'entretient.

Cil à qui rhonneur appartient Ne s'en doit à autrui attendre ; Car tant moins du sien en retient Qui trop veut à l'autrui entendre.

L'Amant

Vos yeux ont si enripraint leur merche Eli mon cœur que, quoiqu'il advienne, Se j'ai honneur où je le cherche^ Il convient que de vous me vienne. Fortune a voulu que je tienne Ma vie en vostre merci close ; Si est bien droit qu'il me souvienne De vostre honneur sur toute chose.

La Dame

A vostre honneur seul entendez, Pour vostre temps mieux employer.

Du mien à moi vous attendez Sans prendre peine à foloyer.

Bon il fait craindre et supployer Un cœur trop follement déçu, Car rompre vaut pis que ployer Et estre esbranlé mieux que chu.

L'Amant

Pensez, ma Dame, que depuis Qu'amour mon cœur vous délivra, Il ne pourroit, car je ne puis, Estre autrement tant qu'il vivra.

Tout quitte et franc le vous livra.

Ce don ne se peut abolir.

J'attens ce qui s'en ensuivra.

Je n'y puis mettre ne toUir.

La Dame

Je ne tien mie pour donné Ce qu'on offre à qui ne le prent ; Car le don est habandonné Se le donneur ne le reprent.

Trop a de cœur, qui entreprent D'en donner à qui le reffuse.

Mais il est sage, qui apprent A s'en retraire, qui n'y muse.

L'AiMANT

Il ne doit pas cuider muser Qui sert Dame de si haut pris. Se j'y dois tout mon temps user, Au moins n'y puis-je estre repris De cœur failli ne de mespris, Quant envers vous fais ceste queste Par qui amour a entrepris De tant de bons cœurs le conqueste.

La Dame

Se mon conseil voulez ouyr, Querez ailleurs pluj belle et gente Qui d'amour se vueille esjouyr Et mieux sortisse à vostre entente.

Trop loin de confort se tourmente Qui, à part soi, pour deux se trouble ; Et celui pert le jeu d'attente Qui ne sait faire son point double.

L'Amant

Le conseil que vous nie donnez Se peut uiieux dire qu'exploitier ; De non croire me pardonnez.

Car j'ai cœur tel et si entier Qu'il ne se pourroit affectier A chose où loyauté n'accorde.

D'autre conseil je n'ai mestier Fors pitié et miséricorde.

La Dame

Sage est qui folie encommence, Quant départir s'en sait et veut.

Mais il a faute de science Qui la veut conduire et ne peut.

Qui par conseil ne se desmeut Desespoir le met en sa suite Et tout le bien qu'il en requeut Est de mourir en la poursuite.

L'Amant

Je poursuivrai tant que pourrai Et que vie me durera.

Et lorsqu'en loyauté mourrai Celle mort ne me grèvera.

Quant vostre durté me fera Mourir loyal et douloureux Encore moins grief me sera Que de vivre faux amoureux.

La J^ami:

De rien a moi ne vous prenez, Je ne vous suis aspre ne dure, Et n'est droit que vous me tenez^ Envers vous ne douce ne sure.

Qui se quiert le mal si l'endure^ Autre confort donner ne say, Ne de l'apprendre n'ai-je cure.

Qui en veut en fasse Tessay,

L'Amant

Une fois le faut essayer

A tous les bons en leur endroit.

Et le devoir d'amour payer

Qui franc cœur a, prisé et droit.

Car franc vouloir maintient et croit

Que c'est durté et mesprison,

Tenir un haut cœur si estroit

Qu'il n'ait qu'un seul corps pour prison.

La Dame

J'en sais tant de cas merveilleux Qu'il me doit assez souvenir Que l'entrer en est périlleux,, Et encor plus le revenir.

A tard en peut bien advenir ; Pour ce, n'ai vouloir de chercher Un mal plaisir au mieux venir.

Dont l'essai peut couster si cher.

L'Amant

Vous n'avez cause de doubler Ne soupeçon qui vous esmeuve, A m'eslongner ne rebouter :

Car vostre bonté voit et treuve Que j'ai fait l'essai et l'espreuve Par quoi ma loyauté appert.

La longue attente et forte espreuve Ne se peut celler, il y pert«

La Dame

Il se peut loyal appeller Et ce nom lui duit et affiert Qui sait desservir et celler, Et garder le bien, s'il acquiert.

Qui encor poursuit et requiert N'a pas loyauté esprouvée :

Car tel pourchasse grâce et quiert Qui la pert puisqu'il Ta trouvée.

L'Amant

Se ma loyauté s'esvertue D'aimer ce qui ne m'aime mie, Et tenir cher ce qui me tue, El' m'est amoureuse ennemie.

Quant pitié, qui est endormie, Mettroit en mes maux fin et terme^ Ce gracieux confort d'amie Feroit ma loyauté plus ferme.

Un douloureux pense tousdis Des plus joyeux le droit revers, Et le penser des maladis Est entre les sains tout divers.

Assez est-il de cœurs travers Qu'avoit fait bientost empirer, Et loyauté mettre à l'envers, Dont ils souloient tant soupirer.

L'Amant

De tous soit celui déguerpis, D'honneur desgarni et deffait, Qui descongnoist et tourne en pis Le don de grâce et le bienfait De sa Dame qui l'a reffait, Et ramené de mort à vie.

Qui se souille de tel meffait A plus d'une mort desservie.

La Dame

Sur tel meffait n'a court ne juge A qui l'on puisse recourir.

L'un les maudit, l'autre les juge.

Mais je n en ai vu nul mourir.

On leur laisse leurs cours courir.

Et commencer pis derechief, Et tristes Dames encourir D'autrui coulpe, peine et meschief.

L'Amant

Combien qu'on n'arde ne ne pende Celui qui en tel crime enchiet, Je suis certain^ quoiqu'il attende, Qu'à la fin il lui en meschiet^ Et qu'honneur et bien lui dechiet.

Car fausseté est si maudite Que jamais haut honneur ne chiet Dessus celui où elle habite.

La Dame

De cela n'ont mie grant paeur

Ceux qui dient et qui maintiennent

Que loyauté n'est pas eur

A ceux qui longuement la tiennent.

Leurs cœurs s'en vont et puis reviennent

Car ils les ont bien réclamés^^

Et si bien appris qu'ils retiennent

A changer dès qu'ils sont aimés.

L'Amant

Quant on a son cœur bien assis En bonne et loyale partie, On doit estre entier et rassis A toujours mais sans départie.

Si tost qu'amour est impartie Tout le haut plaisir en est hors.

Si ne sera pas moi partie Tant que l'âme me bâte au corps.

La Dame

D'aimer bien ce qu'aimer devez Ne pourriez-vous en ce mesprendre ?

Mais sous cuider vous décevez Par legierement entreprendre.

Vous mesme vous pouvez reprendre Et avoir à raison recours, Plutost qu'en fol plaisir attendre Un très desespéré secours.

L'Amaxt

Raison, avis, conseil et sens Sont sous l'arrest d'amour scellés A tel arrest je me consens^ Car point ne se sont rebellés ; Ils sont parmi désir meslés Et si fort enlacés, hélas !

Que ja n'en seront desmeslés Se pitié n'en brise les las.

La Dame

Qui n'a à soi nulle amitié, De toute amour est deffîez ; Et se de vous n'avez pitié D'autrui pitié ne vous fiez.

Mais sovez tout certifiez Que je suis telle que je fus.

D'avoir mieux ne vous affiez Et prenez en gré le reffus.

L'Amant

J'ai mon espérance fermée Qu'en tel Dame ne peut faillir Pitié, mais elle est enfermée Et laisse dangier m'assaillir.

Et s'el' voit ma vertu faillir Pour bien aimer, el' s'en sauldra Hors sa demeure, et tard saillir.

Et mon bien souffrir me vaudra.

La Dame

Ostez-vous hors de ce propos, Car tant plus vous vous y tiendrez Moins vous aurez joie et repos Et jamais à bout n'en viendrez.

Quant à espoir vous attendrez, Vous en trouverez abestis, Et en la fin vous apprendrez Qu'espérance paist les chetifs.

L'Amant

Vous direz ce que vous voudrez, Et du pouvoir avez assez !

Mais ja espoir ne m'en touldrez, Par qui j'ai tant de maux passez.

Car quant nature a enchâssez En vous des biens à tel effors El' ne les a pas amassez Pour en mettre pitié dehors.

La Dame

Pitié doit estre raisonnable, Et à nul desavantageuse, Au besongneux très prouffitable, Et aux piteux non dommageuse.

Se Dame est à autrui piteuse Pour estre à soi mesme cruelle, Sa pitié devient despiteuse Et son amour haine mortelle

L'Amant

Conforter les desconfortés N'est pas cruauté, mais est loz.

Mais vous qui si dur cœur portez En si beau corps, se dire l'oz, Gaignez le blasme et le desloz De cruauté qui mal y siet :

Se pitié, qui départ les loz, En vostre haut cœur ne s'assiet.

La Dame

Qui me dit que je suis aimée Se bien croire je l'en vouloye Me doit-il tenir pour blasmée S'a son vouloir je ne foloye ? Se de tels confors me mesloye, Ceseroit pitié, sans manière :

Et depuis se je m'en douloye C'en seroit la soulde derniereo

L'Amant

Ha ! cœur plus dur que le noir rriarl)re, En qui uierci ne peut entrer, Plus fort à ployer qu'un gros arbre, Que vous vaut tel rigueur montrer ?

Vous plaist-il mieux me voir oultrer Mort devant vous pour vostre esbat.

Que pour un confort demonstrer Respirer la mort qui m'abat ?

La Dame

De vos maux guérir vous pourrez, Car des miens ne vous requerray, Ne pour mon plaisir ne mourrez.

Ne pour vous guérir ne guerray.

Mon cœur pour autres ne cherray, Crient, pleurent, rient ou chantent.

Mais, se je puis, je pourverray Que vous ne autres ne s'en vantent.

L'Amant

Je ne suis mie bon chanteur, Aussi me duit mieux le pleurer.

Mais je ne fus oncques vanteur, J'aime plus chier coi demeurer.

Nul ne se doit énamourer S'il n'a cœur de celler Temprise, Car vanteur n'est à honnorer Puisque sa langue le (Jesprise,

Maie Bouche tient bien grant court,

Chacun a mesdire estudie.

Faux amoureux, au temps qui court,

Servent tous de goUiardie.

Le plus secret veut bien qu'on die

Qu'il est de quelqu'une mescru.

Et pour rien qu'homme à Dame die,

11 ne doit plus en estre cru.

L'Amant

D'uns et d'autres est et sera, La terre n'est pas toute unie.

Des bons le bien se montrera, Et des mauvais la vilennie.

Est-ce droit, s'aucuns ont honnie Leur langue où mesdit a hantée Que refîus en excommunie Les bons avecques leur bonté ?

La Dame

Quant meschants meschant parler eussent.

Ce meschief seroit pardonnez.

Mais tous ceux qui bien faire dussent,

Et que noblesse a ordonnez

D'estre bien conditionnez,

Sont les plus avant en la fange,

Et ont leurs cœurs habandonnez

A courte foi et longue langue.

L'Amant

Or congnois-je bien or endroit Que pour bien faire on est honnis, Puisque pitié, justice et droit Sont de cœur de Dame bannis.

Faut-il donc faire tous unis Les humbles servans et les faux, Et que les bons soient punis Pour les péchés des desloyaux ?

La Dame

Je n'ai le pouvoir de grever

Ne de punir autre ne vous.

Mais pour les mauvais eschever

Il se fait bon garder de tous.

Faux Semblant fait l'humble et le doux

Pour prendre Dames, en aguet :

Et pour ce, chacune de nous

Y doit bien l'escoute et le guet.

L'Amant

Puisque de grâce un tout seul mot De vostre rigoureux cœur n'ist, J'appelle devant Dieu, qui m'ot, De la durté qui me honnist !

Et me plain qu'il ne parfournist Pitié qu'en vous il oublia ; Ou que ma vie ne finist, Qui si tost mis en oublia...

Mon cœur et moi rien ne vous feismes Oncques de quoi plaindre doyez.

Rien ne vous mit là fors vous-mesmes, De vous mesmes juge soyez.

Une fois pour toutes, croyez Que vous demeurez esconduit.

De tant redire m'ennoyez^ Car je vous en ai assez dit. »

L'Auteur

Adonc, le dolent se leva

Et part de la feste pleurant,

A peu que son cœur ne creva,

Com* à homme qui va mourant.

Et dit : Mort, viens à moi courant,

Ains que mon sens se descongnoisse.

Et m'abrège le demeurant

De ma vie plaine d'angoisse !...

Depuis je ne sus qu'il devint Ne quel part il se transporta.

Mais à sa Dame n'en souvint Qui aux Dames se déporta.

Et depuis, on me rapporta Qu'il avoit ses cheveux descoux, Et que tant se desconforta Qu'il en estoit mort de courroux.

Si vous prie, amoureux^ fuyez Ces vanteurs et ces mcsdisans, Et comme infâmes les huyez, Car ils sont à vos faiz nuisans ; Pour non les faire voir disans, Refïus a ses chasteaux bastis.

Car ils ont trop mis, puis dix ans, Le pays d'amour à pastis.

Et vous, Dames et Damoiselles, En qui honneur naist et s'assemble, Ne soyez mie si cruelles Chacunes et toutes ensemble.

Que ja nulle de vous ressemble Celle que m'oyez nommer ci, Qu'on peut appeller, ce me semble, La Belle Dame sans Merci.

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