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La belle drapière

Rien ne ressemblait moins à nos fashionables magasins modernes que les boutiques sombres et humides où les Parisiens allaient acheter, il y a deux cents ans, les objets de luxe ou de nécessité. A cette époque primitive où l'industrie parisienne n'avait pas pris son essor, si toutefois elle était née , c'est-à-dire pendant la minorité de Louis XIII , il y avait dans la vieille rue de la Tixeranderie , non loin de l'hôtel de ville , une boutique fréquentée dont la descrip-

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tion succincte pourra donner une idée assez exacte de ce qu'était alors la demeure d'un marchand en renom.

La rue de la Tîxeranderie, môme de nos jours , n'est ni large , ni propre , ni bien aérée ; qu'on juge donc ce qu'elle devait être dans un siècle où la propreté et la salubrité de la ville étaient à peu près laissées à l'arbitraire de chaque habitant. Mal pavée , fangeuse , elle formait en toutes saisons un de ces affreux cloaques dont les exhalaisons malsaines rendaient alors si dangereux le séjour de Paris.

La maison dont nous nous occupons était située vers le centre de la rue , à peu près à la hauteur de celle du Coq, entre deux autres bâtiments dont l'un avançait d'un pied au moins sur la voie publique, tandis que l'autre rentrait d'autant. Du reste, cette maison, ainsi que ses voisines, avait cette forme particulière qui distinguait les habitations bourgeoises du moyen âge ; le pignon en était tourné du côté de la rue , le premier étage surplombait, et la façade laissait voir les poutres croisées qui formaient la charpente : le toit était couronné par des gargouilles et des chimères de plomb qui, en temps (h1 pluie , versaient avee libéralité sur les passants de véritables torrents.

Pour se garantir eux et leurs marchandises

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»if ces inondations fréquentes , les marchands fiaient alors en usage de munir le devant de leurs boutiques de vastes auvents en bois qui .

eu égard à l'état de vétusté dans lequel on les laissait . n'offraient guère d'autre avantage que de priver les rez-de-chaussée du peu d'air et de lumière qui leur restait dans ces rues étroites et sombres. C'était du moins le seul résultat qu'avait l'énorme auvent de bois, chefd'œuvre du genre , qui couronnait la boutique en question, car les aissculptésde celle pesante machine étaient pourris, disjoints, cl mena çaient d'une chute prochaine les chalands qui entraient et sortaient à chaque instant. Ce gigantesque abat-jour soutenait à une hauteur convenable une plaque de tôle sur laquelle était représenté un chevalier armé de toutes pièces partageant son manteau avec un mendiant demi-nu ; autour de ce magnifique morceau de peinture était écrit en gros caractères : Ai grand saiht Marti > , Nicolas Polweau , vend du drap et du velours. C'était renseigne dans toute son antique naïveté.

Aucun vitrage ne s'opposait à la libre intro duction de l'air dans la boutique ; deux épais battants en chêne se repliaient sur les murailles et formaient une large ouverture béante. De chaque côté étaient disposée^ de petites tables

de forme antique chargées d'une pyramide de pièces de drap ou de velours pour servir de montre , et un apprenti veillait sans cesse sur ces marchandises ainsi étalées qui pouvaient tenter la cupidité des filous et des mendiants. A travers cet échafaudage mobile , le regard pénétrait dans les profondeurs du magasin , dont les parois étaient couvertes du haut en bas de rayons chargés de pièces d'étoffe.

Au fond s'élevait un vieil escalier à vis, lourd, criard , qui conduisait aux étages supérieurs et servait , ainsi que la boutique , de passage banal aux personnes de la maison. Sous la cage de cet escalier s'enfonçait une sorte de niche vitrée qui était le cabinet et la caisse du maître de l'établissement et d'où il pouvait surveiller ses commis ou ses apprentis , comme on disait alors. Une longue table , dont les pieds s'enfonçaient dans le plancher, régnaitd'un bout à l'autre du magasin ; c'était là qu'on étalait les marchandises aux yeux des chalands. Biais le jour était si sombre que ce comptoir n'avait pas une grande utilité , car, avant de faire aucune acquisition , les défiantes pratiques transportaient ou faisaient transporter par le vendeur sur le seuil de la porte la pièce qu'elles avaient choisie, afin de s'assurer de la couleur ou de la qualité réelle de l'étoffe , en sorte que presque

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tous les marchés se concluaient dans la rue . sous Tau vent protecteur.

Tout misérable que puisse paraître aujourd'hui à un de nos élégants négociants du boulevard cet antique magasin, toujours est-il que , vers l'année 1612, il jouissait, comme nous Taxons dit, d'une vogue merveilleuse. Nicolas Poliveau , son propriétaire , était un marchand de la vieille roche , honnête , loyal , incapable de tromper ses pratiques sur la qualité d'une étoffe ou de surfaire le prix. D'ailleurs personnellement l'estimable drapier du Grand-Saint- Martin appartenait à l'aristocratie de la bourgeoisie, si l'on peut s'exprimer ainsi. Il avait été maître de la confrérie des drapiers , et en cette qualité il avait porté le dais à l'entrée de Marie de Médicis dans Paris ; il avait même exercé pendant plusieurs années la charge d'éehevin au bureau de la ville, ce qui, aux termes de l'ordonnance de Henri III, lui avait conféré la noblesse, dont le bonhomme n'était pas peu lier, quoiqu'il ne voulût pas en convenir. Par suite de cette illustration municipale, sa boutique était le rendez-vous des plus riches seigneurs et des plus nobles daines. Souvent la rue était encombrée par les carrosses armories des duchesses , les mulets de prélat et les genêts de gentilshommes ; une légion de pages

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et de laquais barbotait dans la boue fétide qui environnait la maison , et les voisins , qui voyaient tous ces trains somptueux s'arrêter à la porte de l'honnête drapier, en crevaient de jalousie.

Nous devons dire que cette faveur n'était pas due entièrement à la bonne réputation dont jouissait l'ancien échevin et à la qualité supérieure de ses étoffes de soie ou de laine ; il est juste de faire la part qui revenait dans cette affluence à une jeune et jolie personne , mademoiselle Rosette Poliveau , sa fille unique , qui trônait d'ordinaire comme une reine derrière le comptoir paternel. Rosette était une petite brune, à la figure espiègle et mutine, et qui était pourvue de ces grâces engageantes particulières aux marchandes parisiennes. Elle avait tout juste cette coquetterie qui irrite et qui décide, sans compromettre celle qui en fait usage. Elle était irrésistible, surtout pour les hommes, quand elle vantait le reflet ou la (inesse d'un drap ou d'un velours , et les jeunes seigneurs venaient de l'autre bout de Paris pour acheter l'étoffe d'un pourpoint choisie par la petite Rosette , la fille à Poliveau , ou la belle drapière, car on donnait ces divers noms à la jeune marchande. Il était de bon ton au Louvre d'avoir fait ses acquisitions chez elle , et la ré-

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ponse ordinaire d'un peiit-inaitre , si l'on critiquai! la nuance de son manteau , était qu'il n'avait trouvé rien de plus galant chez la fille à Poli veau.

On sent que la petite bourgeoise devait

bien glorieuse de la vogue étourdissante dont elle jouissait, et que la pensée avait du lui venir plus d'une fois d'échanger son chaperon de drap contre un chaperon de velours, connue on disait alors . c'est-à-dire d'épouser un de ces beaux jeunes seigneurs qui venaient coqueter autour délie, et dont plusieurs l'aimaient éperdument; mais, quoiqu'elle fut légère, inconsidérée et peut-être un peu vaine. Rosette était sage au fond, et d'ailleurs elle avait la plus tendre affection pour son vieux père, qui l'adorait. Aussi , la calomnie n'avait-elle jamais trouvé à mordre sur elle, et il n'était bruit dans toute la rue de la Tixeranderie que de sa sagesse.

Il est bien vrai que certains galants avaient cru voir quelques encouragements personnels dans les sourires gracieux , les cajoleries , le gentil babil que Piosette prodiguait à ceux qui fréquentaient le magasin ; mais ils s'étaient aperçus bientôt qu'ils avaient confondu la jeune fille avec la marchande, et que l'on ne leur avait accordé rien de plus, rien de moins qu'aux au-

très pratiques. Plusieurs qui avaient osé se montrer entreprenants et se permettre avec elle de ces licences pour lesquelles les marchandes du temps ne se montraient pas très-sévères, avaient été sur le point de s'en repentir. L'un d'eux , qui , profitant de l'absence de maître Poliveau, avait osé dérober un baisera Rosette, avait vu tout à coup les deux apprentis de la boutique fondre sur lui , l'un armé des longs ciseaux du métier, l'autre brandissant un énorme bâton qui était toujours à sa portée , et force avait été à l'insolent de s'enfuir au plus vite, tout gentilhomme qu'il était, car les courtauds de boutique l'eussent infailliblement assommé. Tels étaient donc les éléments de succès de l'établissement que nous venons de décrire ; ajoutez à cela que , depuis deux siècles , les Poliveau étaient drapiers de père en fils, que la boutique avait été toujours au même lieu , avec les mêmes dispositions intérieures et extérieures , que l'enseigne du Grand-Saint-Martin se balançait à l'auvent vénérable depuis le règne de Charles VII • ajoutez encore que maître Nicolas , en sortant de charge, avait libéralement abandonné à son quartier la ligne d'eau à laquelle avaient droit les échevins, d'où l'on avait construit à l'angle de la rue du Mouton une jolie fontaine qui portait son nom, et vous compren-

drez de quelle popularité devait jouir le bonhomme dans tout le voisinage.

Malheureusement toute médaille a un revers, et après avoir raconté les causes de l'accroissement et de la grandeur de la maison Poliveau , il faut bien que nous parlions des sinistres rumeurs qui se répandaient sur sa prochaine décadence , à peu près à l'époque où commence cette histoire. On disait donc tout bas que l'ambition de Poliveau pourrait bien causer sa chute. Tant qu'il avait fait les affaires de la municipalité à l'hôtel de ville , l'échevin avait négligé les siennes dans sa boutique, et les beaux yeux et le gracieux babillage de Rosette n'avaient pas empêché le cours des soies et des laines de varier d'une manière désastreuse pour le marchand. D'ailleurs les grandes dames et les gentilshommes qui fréquentaient la maison du drapier n'étaient pas exacts à payer leurs mémoires , et on prétendait que Poliveau avait reçu plus d'une bourrade pour s'être montré trop pressant chez telle ou telle de ses nobles pratiques. On prenait déjà avec lui des airs piteux , des mines hypocrites , et on allait jusqu'à avancer en petit comité que le pauvre échevin pourrait bien se trouver dans la nécessité de faire banqueroute , qu'on le verrait peut-être un jour obligé de porter le

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bonnet vert, ce qui serait bien triste pour la corporation des drapiers et pour ses amis, etc., etc. Nous ne répéterons pas tout ce que disaient ses charitables confrères , mais nous saurons bientôt jusqu'à quel pointées bruits fâcheux étaient fondés.

Un matin , avant l'heure où les opulentes pratiques avaient coutume d'arriver, Rosette était déjà à son poste dans la boutique paternelle. Le maître était absent, et sa fille, assistée des deux apprentis , qui allaient et venaient autour d'elle d'un air affaire , se préparait à le remplacer de son mieux. Mademoiselle Poliveau était vêtue comme une simple bourgeoise , obéissant en cela aux règles de la modestie et aux lois somptuaires encore en vigueur; mais ses ajustements , quoique exclusivement faits d'étoffes de laine , avaient un air de propreté et d'élégance qu'eut envié une grande dame. Son casaquinbrun, fort juste et soigneusement fermé autour du cou, à la mode de Flandre , faisait admirablement ressortir les contours de sa taille do guêpe. Sa tunique très-ample et à grands plis était assez courte pour laisser voir deux petits pieds chaussés d'escarpins noirs. Une fraise tuyautée couvrait, sans les cacher, ses épaules finement cambrées. Du reste, elle n'avait ni mouches . ni roses de rubans alors ap-

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pelées ass< mignons, galante, elc. , el

comme si cette toilette tant soil peu puritaine eût encore paru trop mondaine a la jolie bourgeoise . elle portail an tablier de serge fort sim pie, alors appelé devancer, et elle était coiffée de ce chaperon de drap qui était le signe caractéristique de sa condition.

Malgré le désavantage de ce costume, Rosette était charmante, et les bourgeois qui traversaient la rue de la Tixeranderie à cette heure matinale ne manquaient pas de jeter sur elle un regard d'admiration. La jeune boutiquière était assise à sa place ordinaire . derrière une des montres qui obstruaient la large entrée du magasin. De là , elle bravait la curiosité trop vive des promeneurs . tout en se ménageant à elle-même les moyens de satisfaire la sienne , car à travers les paquets de marchandises qui formaient l'étalage, la petite sournoise pouvait examiner à loisir tout ce qui se passait dans la rue et même chez ses voisins. Cependant il ne faut pas croire que ce fut là une occupation suffisante pour Rosette Poliveau ; à cette époque, une jeune lille de son état se fût crue déshonorée de se montrer oisive chez die : aussi pendant que ses \c\\\ vifs et malins épiaienl furtivement ce qui se passai! dans la rue jolis doigts tricotaient avec dextérité un

bas de laine destiné à être offert à maître Poliveau le jour de la Saint-Nicolas.

Bien qu'en tout temps Rosette eût une bonne dose de cette curiosité féminine qui fait que l'isolement et le silence sont le plus grand supplice de la femme , il semblait que ce jour-là particulièrement elle eût des motifs secrets d'observer les passants avec attention . Son regard plongeait jusqu'à l'une des extrémités de la rue , et on eût dit qu'elle éprouvait un désappointement secret de ne pas voir paraître une personne attendue. A mesure que la matinée s'avançait , sa figure vive et gaie prenait une expression d'impatience et de mécontentement. Plusieurs fois elle s'interrompit dans son travail et se pencha en avant pour observer quelque cavalier se glissant le long des maisons, enveloppé dans son manteau, mais aussitôt elle remettait en mouvement ses doigts agiles et dévidait en soupirant son peloton de

laine.

La préoccupation extraordinaire de leur jeune

patronne n'échappa pas aux deux apprentis qui rangeaient les meubles et les paquets au fond de la boutique , mais sans doute ils en connaissaient la cause , car ils échangeaient de temps en temps des signes d'intelligence en la regardant. Ces apprentis étaient des jeunes gens qui,

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avec des qualités opposées, rendaient également service à leur maître. Celui qui semblait le plus âgé était un grand jeune homme de vingt-cinq ans dont le pourpoint et le haut-de-chausse , quoique en simple drap brun , étaient toujours de la coupe la plus récente , et dont la perruque était frisée avec un soin particulier. Il était actif, intelligent , et il avait des manières insinuantes qui plaisaient fort aux pratiques; c'était lui qui déployait les pièces de drap ou de velours sur un signe de Rosette , et il ne manquait jamais de placer un mot convenable pour aider à l'éloquence de sa jeune maîtresse. Du reste, on disait que Giles Poinselot , ainsi s'appelait l'apprenti, était un garçon orgueilleux et qui avait des idées au-dessus de son état , ce qui lui avait attiré force sermons de la part de maiîre Poliveau. Il y avait des gens qui assuraient que le dimanche , lorsque la boutique de son patron était fermée , Giles s'habillait en cavalier, mettait une épée à son côté , prenait un chapeau à plumes et allait faire le gentilhomme au Cours-la-Reine ou dans le voisinage du Louvre; plusieurs voisins juraient qu'ils l'avaient reconnu; mais comme le cas avait paru au bourgeois de la plus haute gravité , il n'avait pas voulu le croire sans preuves positives . et la chose n'avait pu encore être éclaircie.

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L'autre apprenti , par contraste , était petit , trapu , lourd et silencieux. C'était la bête de somme de la maison ; c'était lui qui transportait d'un bout à l'autre de la boutique les lourdes pièces d'étoffe et qui les remettait en place après que le chaland était parti. 11 était aussi insouciant pour sa mise que son confrère était scrupuleux ; la plupart des nombreuses aiguillettes qui, suivant la mode du temps , joignaient le haut-de-chausse au pourpoint , n'étaient pas attachées ou l'étaient de travers ; sa perruque était toujours mal peignée , par l'habitude qu'il avait de porter des fardeaux sur sa tête , ce qui l'avait fait surnommer dans le voisinage l'Ebouriffé. Nous nous empressons d'ajouter qu'il n'était pas prudent de donner ce nom au grossier apprenti et de l'appeler différemment que Guillaume Leroux , son véritable nom. L'Ébouriffé ne parlait que rarement et toujours avec un laconisme extrême ; mais il était homme d'action, et à la première provocation il tombait sur son adversaire avec des poings énormes qui eussent assommé un bœuf.

Tels qu'ils étaient, ces deux jeunes gens s'entendaient admirablement sur tous les points; il y avait entre eux une sorte d'association où l'un mettait pour apport son intelligence , et l'autre sa force musculaire. D'ailleurs tous les deux

avaient été réunis par un instinct et par un sentiment commun. Ils aimaient chacune part soi et à sa manière leur jeune maîtresse , et ce sentiment, qui eût dû les désunir, n'avait fait que les rapprocher I*un de l'autre. Voyant Rosette sans cesse entourée de jeunes et galants seigneurs qui croyaient avoir le droit de lui dire en riant et avec légèreté ce que tous les deux n'osaient lui dire , et convaincus que la belle drapière , enorgueillie par ces brillants hommages , ne laisserait jamais tomber un regard sur ses deux pauvres et obscurs soupirants, ils avaient ressenti une haine commune pour la noblesse. Tous les petits-maîtres qui fréquentaient la boutique de Poliveau devenaient des ennemis pour les deux apprentis ; quand l'un d'eux parlait familièrement à Rosette , on eût vu Giles rougir et pâlir, tandis que Guillaume grinçait des dents dans son coin. Mais si le galant poussait la familiarité jusqu'à l'insolence avec la belle marchande , Giles s'écriait tout à coup : « Sus, sus , Guillaume! » et alors chacun empoignait , qui sa demi-aune , qui ses ciseaux énormes, et force était à l'insolent de détaler au plus vile.

Dans la matinée dont nous parlons , les apprentis semblaient partager jusqu'à un certain point le malaise évident de leur jeune maîtresse;

tous les deux avaient l'air triste et consterné, et on eût dit qu'un malheur menaçait la maison de Poliveau. A celle époque déjà si loin de nous , les commis et les domestiques ne se regardaient pas comme des étrangers dans la famille où l'on avait accepté leurs services ; ils s'attachaient à leurs maîtres et ils prenaient part à la bonne comme à la mauvaise fortune ; enfin ils se considéraient comme membres de cette famille au sein de laquelle ils vivaient. Aussi l'émotion sympathique des deux jeunes gens s'expliquait-elle naturellement par l'intérêt que leur inspirait tout ce qui se rattachait à Poliveau et à la belle drapière.

La patience de Rosette fut à bout au moment où le carillon d'une église voisine sonna midi ; la belle drapière laissa tomber son peloton à terre et elle murmura avec dépit, peut-être sans s'en apercevoir :

— Mon Dieu ! il ne viendra pas !

Cette exclamation parut décider Giles Poinselot , qui rôdait depuis quelques instants autour de la jeune fille , à s'approcher. Il s'élança pour ramasser le peloton qui avait roulé à quelque distance et sil le lui présenta en disant d'un ton d'intérêt :

— Bon courage, demoiselle ; corbleu ! faut-il s'effrayer ainsi? Le bourgeois ne peut pas tarder

à rentrer, et il faut espérer qu'il aura complété les dix mille écus qu'il doit payer demain à pareille heure à cet insigne usurier de Jacomeny.

Rosette le regarda fixement comme si elle n'eût pas compris le sens de ses paroles ; puis elle se remit à son ouvrage en disant avec légèreté :

— Oui , oui , maître Giles , je ne suis pas inquiète... Tout cela s'arrangera facilement, j'en suis sûre.

L'indifférence apparente de la jeune boutiquière pour L'importante affaire dont Poliveau était occupé , sembla affecter désagréablement l'apprenti.

— Quoi ! demoiselle , demanda-t-il plus bas, ignorez-vous donc que si cette somme n'était pas payée demain avant midi à Jacomeny, il faudrait... En vérité , je n'ose pas dire ce qu'il arriverait de nous tous.

Rosette fit une petite moue impertinente.

— Allez à votre ouvrage , maître Giles , ditelle avec humeur ; vous êtes triste comme le elocheteur des trépassés. L'on croirait , à vous entendre , que l'on va fermer demain la boutique du Grand-Saint-)Iartin et que mon père a déjà tous les sergents et les huissiers du Chàtelet à ses trousses... Allez à votre ouvrage, vou*-

dis-je ; voici l'heure de la vente, et les pratiques ne vont pas tarder à paraître.

L'apprenti ne bougea pas et baissa la tête d'un air confus.

— Je ne voulais pas vous offenser , demoiselle , reprit-il avec déférence ; et puisque ce n'est pas le retard du bourgeois qui cause vos inquiétudes...

— Et pourquoi voulez-vous que l'absence de mon père m'inquiète aujourd'hui plus que les autres jours ? dit Rosette de son ton léger et impatient à la fois ; il est allé demander de l'argent à quelques-uns de nos riches débiteurs , et il n'y a pas de doute qu'il n'en rapporte tout à l'heure plus qu'il n'en a besoin. M. le maréchal doit seul , tant pour lui que pour sa maison , plus de trois mille écus , et la duchesse de Liche...

— Ce n'est pas sur ces grands seigneurs et ces nobles dames que le bourgeois a dû compter pour rembourser Jacomeny , s'écria l'apprenti avec amertume ; non , non , ne le croyez pas , demoiselle ; car si votre père n'avait d'autre assistance que celle qu'il attendrait d'eux, c'est pour le coup que tout serait perdu ! Heureusement je sais qu'il doit passer aussi chez son compère Gaudillot , le gros drapier de la rue Guernetat, et c'est ce qui me rassure... Guil-

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launie et moi , ajouta-t-il en jetant un regard de côté sur l'autre apprenti, qui écoutait la conversation d'un air hébété, nous savons comment ces riches gentilshommes traitent ceux qui viennent leur demander de l'argent.

Guillaume manifesta son assentiment par un juron qui retentit sourdement dans les cavités de sa large poitrine.

— Vous oubliez , dit la jeune fille avec hauteur, la différence que les gens de qualité mettent entre mon père et ses apprentis, et ils y regarderaient à deux fois avant de traiter cavalièrement un homme qui a été échevin de la ville et qui a été sur le point d'être prévôt... Car, afin que vous le sachiez, maître Giles, nous touchons de très-près à la noblesse ; il n'a tenu qu'à mon père de faire enregistrer ses lettres patentes au parlement , et il compte bien le faire plus tard, dès que ses affaires seront débrouillées... Cela ne coûtera, dit-on, que mille livres... Vous voyez donc bien qu'on ne se hasarderait pas à faire quelque avanie à un homme comme mon père... Mais vous avez toujours eu une sotte haine pour la noblesse , Giles , vous et ce pauvre niais de Guillaume ; et prenez-y garde l'un et l'autre , car cela vous empêchera de faire votre chemin.

Poinselot soupira et alla reprendre sa beso-

gne en silence au fond du magasin. Quant à Rosette, elle sembla oublier aussitôt cette conversation, qui sans doute n'avait pu la distraire complètement de sa pensée dominante , et elle continua à jeter des regards furlifs sur les passants , tout en maniant ses aiguilles avec dextérité.

Quelques moments s'écoulèrent encore. Tout à coup la jeune fille tressaillit et se pencha vers la porte comme pour voir une personne qui s'avançait , et elle murmura d'une voix inintelligible :

— Le voici enfin !

Mais presque aussitôt elle reprit tout haut d'un ton d'impatience :

— Non, c'est le comte de Manie, ce seigneur qui est toujours suivi d'un régiment de pages et de laquais. Allons , messieurs , préparezvous à le recevoir... un siège pour M. le comte.

Les jeunes gens s'empressèrent d'aller chercher dans un coin de la boutique un vieux fauteuil rembourré destiné aux pratiques d'importance.

— Il vient peut-être apporter les cent trente livres de la pièce de velours qu'il a prise il y a six mois , dit l'incorrigible Giles en regardant sa jeune maîtresse.

— Paix! reprit-elle avec autorité; n'allez pas

lui parler le premier de cette bagatelle, d'autant plus que monseigneur parait bien triste et bien abattu aujourd'hui.

Au moment où elle achevait eus paroles . le comte entrait dans la boutique soutenu par deux de ses gens , et Rosette se leva précipitamment pour le recevoir.

Ce personnage était un homme de quarante ù quarante-cinq ans, bien fait quoiqu'un peu obèse . d'un teint encore frais et dont la moustache bien cirée n'avait aucune teinte grisonnante. Il était vêtu avec toute la recherche d'un courtisan accompli. Sa fraise à confusion était garnie des plus riches dentelles, son pourpoint était d'un magnifique taffetas orné de roses en rubans de la plus grande fraîcheur. Son haut-de-chausse écarlate , ouvert à la ceinture , avait une ampleur démesurée. Ses aiguillettes étaient d'or ; ses ladrines ou larges bottes , découpées sur le cou-de-pied , laissaient voir un bas de soie incarnadin, suivant la mode récemment inventée par Pompignan. Par-dessus sa grande perruque blonde était posé coquettement un chapeau rond , ombragé d'un fier panache. Il portait au côté une grande épée de duel de l'espèce appelée à coquille , et de longs éperons d'or résonnaient à ses talons , quoiqu'il fût venu à pied.

Le comte de Manie , puisque tels étaient le nom et le titre que l'on donnait à ce cavalier , était sombre et abattu, comme l'avait remarqué Rosette , et telle était sa préoccupation qu'il ne parut même pas voir la jeune bourgeoise lorsqu'il entra dans la boutique. Il s'appuyait d'un côté sur un homme à petit collet, entièrement vêtu de noir , qu'on pouvait prendre pour son secrétaire ; de l'autre sur un laquais en riche livrée, qui était son valet de chambre. Tous les deux montraient les attentions les plus respectueuses pour leur maître et semblaient diriger sa marche avec précaution, comme si, dans l'état de prostration morale où il se trouvait , il eût été incapable de se conduire lui-même. Sous l'auvent de la boutique se tenaient deux autres laquais d'assez méchante mine , et qui ressemblaient plus à des coupe-jarrets qu'à des valets de bonne maison. Tous ces gens, à l'exemple de leur maître , affectaient une contenance triste et consternée.

Cependant Rosette s'avança pour recevoir l'étranger et lui fit sa plus gracieuse révérence. Mais le distrait seigneur ne porta pas la main à son chapeau et ne parut pas même s'apercevoir de sa présence.

— Votre servante , M. le comte , répéta Rosette en s'inclinant plus bas et en prenant une

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voix caressante; que désire aujourd'hui Votre Excellence?

Mais Son Excellence ne répondit pas et s'avança machinalement vers le siège que les apprentis avaient préparé.

— Monseigneur, puis-je savoir...

— Chut ! fit le secrétaire d'un air mystérieux en appuyant un doigt sur sa bouche.

— Chut ! répéta le valet de chambre avec une sorte d'effroi.

Rosette et les apprentis se regardèrent tout ébahis, ne sachant à quoi attribuer cette étrange visite. Les deux domestiques établirent leur maître en silence dans an fauteuil, au milieu du magasin. Lorsqu'il fut assis , il resta morne et immobile dans la position où on l'avait mis , les bras pendants , l'œil fixe et terne , comme un cataleptique.

Alors le secrétaire et le valet de chambre se retirèrent à quelques pas derrière lui , en donnant tous les signes d'une profonde tristesse. Rosette se glissa vers eux et murmura à l'oreille de l'homme vêtu de noir :

— Sainte mère de Dieu! M. le secrétaire, qu'est-il donc arrivé à votre maître? lui qui est toujours si galant , si empressé , si prévenant...

— Monseigneur a reçu hier une fâcheuse nouvelle de ses terres , répondit le secrétaire

d'une voix sépulcrale, et depuis ce moment il est dans l'état où vous le voyez.

— Depuis vingt-quatre heures il n'a pris ni repos ni nourriture , ajouta le valet de chambre d'un ton dolent en portant la main à ses yeux comme pour essuyer une larme qui ne venait pas ; nous allons perdre là un bien bon maître !

Rosette jeta un regard sur le visage frais et vermeil du comte , et elle ne put s'empêcher de penser que le noble seigneur n'avait pas aussi mauvaise mine que devait le faire supposer un jeûne si long. Cependant elle reprit d'un ton de vif intérêt :

— La nouvelle que monseigneur a reçue est donc bien terrible?

— Oh! oui , bien terrible ! répondit le secrétaire en détournant la tête , pendant que le valet de chambre poussait un gros soupir.

— Excusez ma curiosité , messieurs , reprit la jeune fille timidement , mais enfin qu'est-il donc arrivé à M. le comte? A-t-il appris la nouvelle de la mort de quelqu'un de ses parents?

Le secrétaire secoua la tête.

— Son château est-il brûlé? A-t-il perdu sa fortune ?

Cette dernière question parut vivement émouvoir les deux domestiques ; l'un prit un air de pitié dédaigneuse et l'autre d'indignation.

LA EEI IE BBAHlAB.

— Son château . mademoiselle ! vous voulez dire ses châteaux, car il en a huit dont le moindre est aussi beau que le Louvre. Pour qui prenez-vous notre maître et nous qui le servons 9

— Sa fortune ! répéta l'antre, les bourgeoises ont de singulières manières de parler ! La fortune de monseigneur? Mais sa fortune se compose du magnifique comté de Manie, qui contient trois villes . cent cinquante villages dont cent vingt à clochers . des forêts , des lacs . des rivières . et je ne crois pas que tout cela puisse se perdre comme la bourse d'un vieux ladre de marchand qui revient de la foire de Saint- Germain.

Cette aigreur fit monter le feu au visage de la jeune fille: cependant la curiosité remporta <ur son ressentiment.

— Mais alors, messieurs, expliquez -moi vous-mêmes...

— Ce qui est arrivé coûtera la vie à bien du monde, dit ie secrétaire avec distraction, comme s*il ne pouvait retenir ses réflexions; monseigneur a juré de Taire pendre tous les coupables, et il le peut . car sur ses terres il a droit de haute et basse justice; il ne pardonnera à personne !

— Le crovez-vous . monsieur? demanda le

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valet d'une voix triste : mon maître n'est cependant pas cruel.

— Il est vrai , mais dans cette famille la moindre affliction leur fait perdre la tête. J'ai lu dans un manuscrit qui est encore dans la bibliothèque de Manie que le comte Adhémar IV, le bisaïeul de monseigneur , fit écarteler quinze croquants parce qu'ils avaient oublié de fermer un connivert, où il pensa se noyer.

— Espérons que notre excellent seigneur n'en viendra pas là , dit le valet de chambre en gémissant.

Ce dialogue avait lieu à demi-voix , en présence de Rosette et des deux apprentis, qui s'étaient rapprochés pour écouter. La jeune fille , voyant que ses instances ne pouvaient arracher aux domestiques le secret de la douleur du comte et le motif de sa venue , allait regagner sa place avec dépit , lorsque le secrétaire reprit avec plus de courtoisie qu'auparavant :

— Gardez-vous , mademoiselle , de montrer un air gai et content à monseigneur , s'il vient à vous adresser la parole ; il ne vous pardonnerait pas d'être joyeuse lorsqu'il a l'esprit affligé , et votre père pourrait payer cher cette légèreté inopportune. Il perdrait infailliblement sa pratique , je vous en avertis.

LA BILLE DRAPIÈHL. -il

— Oui , elle est belle, la pratique, grommela Giles.

— Je ferai de mon mieux, monsieur, répondit la jeune fille ; mais , pour me rendre triste tout à fait , il eût mieux valu me mettre dans la confidence du chagrin de monseigneur.

Le secrétaire jeta un regard interrogateur à son compagnon comme pour lui demander son avis ; le valet de chambre fit un signe d'assentiment.

— Eh bien donc, reprit l'homme de confiance en baissant la voix et en regardant autour de lui d'un air inquiet , vous saurez que par la faule de M. de Nangis , majordome du château de3Ianle...

— Eh bien?

— La biche privée que monseigneur aimait tant , et qui allait et venait dans les appartements du château, est morte il y a trois jours; un courrier en a apporté la nouvelle hier matin.

Cette révélation fut faite d'un ton solennel , et celui qui parlait semblait encore frappé d'effroi et de douleur. La maligne Rosette eut peine à retenir un violent éclat de rire. Mais la mine discrète et morne des deux suivants, la présence du comte , et plus que tout cela l'habitude de supporter patiemment les ridicules de ceux qui fréquentaient la boutique ,

la retinrent à temps. Elle reprit en détournant la tète :

— C'est en effet un grand malheur ! M. le comte aimait donc bien cette biche privée, pour que sa mort l'affecte si profondément ?

— S'il l'aimait? dit le secrétaire en levant les yeux au ciel ; une si belle et si noble bête ! Oh ! oui , il l'aimait , et nous l'aimions tous comme lui.

— Oh ! oui, tous, répéta le valet de chambre.

— Mais enfin , messieurs , demanda Rosette ennuyée peut-être de ces lamentations, puisque monseigneur ne parle pas, nous direz-vous au moins pour quel motif il est venu dans notre boutique et ce qu'il désire?

Le valet de chambre se retourna vers le secrétaire.

— Savez-vous, monsieur, ce que demande cette jeune fille? Notre maître ne m'a rien dit de son projet.

— Je crois, reprit l'homme noir d'un air indifférent, qu'il est venu chez Poliveau acheter du drap pour habiller de deuil tous ses écnyers et tous ses pages , en mémoire de sa biche bien-aimée.

— Et sans doute il veut ses draps à crédit , comme la pièce de velours? dit Giles Poinselot avec une colère concentrée, sans s'inquiéter

LA BELLE DBAP1ERE. l2'J

d'être Entendu par le comte et par ses gens. Le secrétaire et le valet de chambre jetèrent des regards furibonds sur l'insolent apprenti, et il fut heureux pour lui qu'en ce moment le silencieux seigneur parut sortir enfin de son abattement et attirât exclusivement l'attention. Le comte releva lentement la tète et la tourna à droite et à gauche , comme pour reconnaître où il était , puis tout à coup il s'écria avec cet accent italien qu'affectaient alors , pour flatter la reine et le maréchal d'Ancre, tous ceux qui fréquentaient la cour ou qui se vantaient de la fréquenter :

— Eh mais, sour ma parole, ze souis cez mon ami de Poli veau , le roi des marçands drapiers , et ze veux que le diavolo m'emporte si ze sais comment ze souis venou ici !

Puis , apercevant enfin Rosette qui lui faisait une nouvelle révérence , il se leva courtoisement , èta son chapeau et reprit avec la galanterie exagérée et presque puérile du temps :

— Ventrebleu ! mademoiselle, ze comprends maintenant ce qui m'attire dans cette boutique ; ce sont vos beaux yeux qui brillent comme des escarboucles et qui sont comme un fanal pour les pauvres voyazeurs.

Ce compliment ampoulé était trop dans les habitudes du temps et Rosette était trop habi-

tuée à en entendre du même genre pour qu'elle dût y faire grande attention. Cependant elle rougit de plaisir et répondit modestement qu'elle n'osait croire que Son Excellence se fût dérangée pour si peu.

— Si veramente ! s'écria le comte , qui pour le moment semblait avoir oublié tout à fait la biche privée, vous ne savez pas , mademoiselle, combien il est question de vous dans la bonne compagnie , et ze vous dirai en confidence qu'il y a trois zours on a parlé de vous dans le cabinet de la reine.

— On a parlé de moi chez la reine ! s'écria la jeune coquette , dont les yeux brillèrent d'un feu extraordinaire.

— C'est comme z'ai l'honneur de vous le dire et z'ai même entendu M. le maréchal... mais qu'est-ce-ci? continua le comte en jetant un regard sur sa personne ; qui m'a accommodé de cette façon ? Dieu me damne , me voilà galamment attifé pour paraître devant une zolie demoiselle comme la fille de mon cer ami de Poliveau , dans le logis d'un échevin de Paris.

Rosette regarda ce qui dans la toilette du comte pouvait ainsi exciter sa colère ; pas un de ses rubans n'était dérangé. Cependant il appelait ses gens à grands cris pour le mettre, disait-il , dans un état plus digne de se montrer

LA KLLLfc DKAPIÈRE. Ôl

aux beaux yeux de la belle drapière. Les laquais qui étaient à la porte de la boutique accoururent pour aider le valet de chambre à réparer le désordre imaginaire du costume de leur maître.

— Holà! coquins, pendards, je vous casserai tous, disait-il avec une colère peut-être feinte pendant que ses gens s'empressaient autour de lui ; on n'a pas mis de parfum à ma perruque et on a posé de travers mon assassin! Mais ventrebleu ! ce n'est rien encore, continua-t-il en allongeant une main blanche et potelée à demi cachée par de larges manchettes de dentelle , on ne m'a pas mis de bagues , je crois ! Où est mon valet de bagues ?

— Je suis ici, monseigneur, dit un des laquais d'un ton respectueux.

— Sers donc ton maitre, maraud, reprit le comte en lui tendant les doigts. Ze t'écorcerai vif si tu ne fais pas mieux ta besogne.

Le laquais tira gravement de sa poche un écrin, qui contenait trois superbes bagues d'une grande valeur, du moins en apparence, et les passa au doigt de monseigneur , qui enfin se radoucit un peu.

— Allons, c'est bien , reprit-il en faisant un geste insouciant , laissez-moi maintenant avec ma çarmante et bonne amie, mademoiselle Rosette , que z'aime horriblement.

Los domestiques s'éloignèrent de quelques pas. Le comte croisa les jambes et se renversa dans le fauteuil , comme pour se mettre à l'aise ; cependant il garda le silence , et la jeune fille , embarrassée , reprit sa place près du comptoir.

— Je vois avec plaisir , monseigneur , ditelle enfin , que vous supportez le chagrin avec plus de courage que tout à l'heure, et que celte biche privée...

Le gentilhomme fit un soubresaut et sa physionomie changea tout à coup.

— Que dites-vous? reprit-il avec un accent de désespoir; c'est donc bien vrai qu'elle est morte , cette pauvre Diane , cette pauvre bice de mon âme ? Ze l'avais oubliée ; sur ma parole votre zentil minois m'avait fait oublier que z'avais perdou cette cère bête, quand ze donnerais oun million d'or pour la faire ressousciter ! Oh ! mon Diou î que ze souis malheureux !

En même temps , il se cacha le visage dans ses mains et parut sangloter.

— Qu'avez-vous fait, mademoiselle! dit le secrétaire d'un ton de colère ; votre cœur est donc aussi dur qu'un rocher? Voyez dans quel état vous avez mis mon pauvre seigneur!

Bien que Rosette sympathisât peu avec la douleur ridicule de sa pratique , elle ne put

i \ BEI II. MLAFlfctE.

s'empêcher d'exprimer le regrel d'avoir réveillé par une parole imprudente oe violent désespoir.

— >ie parlons plus de ce triste sujet , reprit bientôt de Manie en poussant un gros soupir et en flottant ses yeux rouges avec un mouchoir de dentelle ; cruelle et barbare demoiselle! votre présence avait versé sur nies blessures oun baume dont vos paroles ont détruit tout l'effet !

— Comme c'est galant et bien tourné ! dit le secrétaire à demi-voix , et que nous avons là un excellent maître !

— Mais que venais-ze taire cez mon ami de Poliveau? reprit le comte en portant la main à son front, comme pour aider sa mémoire ; veramente ! ze crois que z'avais oune raison... mais ze souis si bouleversé... Ah ! z'y souis, continuant d'un ton mélancolique, ze voulais çoisir une centaine d'aunes de drap noir pour habiller mes zens; ze ne veux pas que ma bice cérie soit mise en terre sans que personne porte son deuil ! ze veux du drap de premier çoix , tout ce qu'il y a de plus beau et de plus cerl... Mais il n'y est donc pas le bonhomme7 Faudra t-il donc que ze revienne?

— Il n'est pas nécessaire que mon père soit ici pour terminer celte affaire, dit Rosette en

se levant, et si monseigneur veut prendre la peine de choisir lui-même les étoffes, on enverra tout ce dont il a besoin à l'hôtel qu'il désignera.

— Ze m'en rapporte à vous , ma belle enfant, dit le comte avec indifférence ; çoisissez ce qu'il faut ; souvenez-vous seulement que ze veux tout ce qu'il y a de plus beau et de plus cer...

— J'espère que Votre Excellence sera contente , reprit Rosette en faisant signe aux apprentis de chercher les marchandises demandées.

Mais ni l'un ni l'autre ne bougea et ils se remirent à chuchoter à voix basse, en regardant le muguet qui s'allongeait et se donnait des grâces au milieu du magasin.

— Mais z'y pense , reprit-il tranquillement , vos courtauds de boutique (c'étaient les apprentis qu'il désignait ainsi) vous sont sans doute nécessaires, et ils ne pourraient porter un si lourd fardeau. Ze veux pourtant avoir ce drap aujourd'hui même, z'enverrai mes zens le cercer dans deux heures...

— Eh bien , M. le comte...

Au moment où la jeune marchande allait accepter cette proposition, Giles Poinselot s'élança vers elle et lui dit avec une vivacité singulière :

— Prenez garde , Rosette , à ce que vous allez promettre.

— Que voulez-vous dire, maître Giles?

— J'ai la certitude que ce seigneur est un...

— Que veut le courtaud ? demanda le comte insolemment sans tourner la tète vers le jeune apprenti , et pourquoi se mêle-t-il à notre entretien ?

— Je dis , reprit le jeune homme , pâlissant de colère, qu'une personne sage devrait hésiter à faire crédit de cent aunes de drap à un habitué du brelan de la Pomme d'or , surtout lorsqu'on l'a vu jouer avec des dés pipés.

Un éclair d'indignation et de surprise parut sur le visage du comte de Manie ; ses gens avaient tous l'œil sur lui pour deviner sa pensée et obéir au moindre signe. De son côté Giles avait appelé du geste son ami l'Ébouriffé, qui s'était rangé près de lui avec ses formidables ciseaux ; mais le comte , après avoir jeté un regard perçant et inquisiteur sur l'apprenti , partit d'un bruyant éclat de rire qui fît retentir toute la boutique.

— Tète-Dieu ! s'écria-t-il en se retournant dans son fauteuil , voici oun plaisant coquin ! Ze zourerais que le manant s'habille quelquefois en zentilhomme et qu'il va risquer sa pistole à la Pomme d'or comme un homme de qualité.

Mais oui ! ze me souviens maintenant, continuat-il en examinant l'apprenti avec un redoublement de rires et de moqueries , celoui-là est le beau cavalier que z'ai ploumé dimance dernier. Quoiqu'il fit le bon compagnon , ze m'étais douté que ce n'était pas un vrai zentilhomme , rien qu'à voir comment son épée s'engazait dans ses zambes et cornaient il attaçait sa fraise! Pardiou ! ze vais bien divertir quelques bons compagnons en leur racontant l'aventoure !

En même temps le comte se livrait à une bruyante hilarité que ses gens partageaient autant que le permettait le respect. Rosette elle-même ne put s'empêcher de sourire , mais elle reprit aussitôt d'un ton sérieux, en s'adressant à Giles , qui baissait la tête d'un air morne et embarrassé :

— Cela est-il vrai , maître Giles? avez-vous réellement osé vous glisser parmi les gentilshommes et...

— Eh bien , oui , demoiselle , répliqua l'apprenti avec un effort de courage en se redressant ; je l'avoue , une sotte curiosité , le désir de prendre le ton et les manières de ces gens de qualité qui vous plaisent tant , m'ont poussé deux ou trois fois dans un tripot fréquenté par les jeunes seigneurs. Vous le direz au bourgeois, il me chassera honteusement de la boutique ,

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je le vois bien ; mais j'aime mieux être traité comme je le mérite , que de souffrir que le bon maître dont j'ai mangé le pain pendant cinq ans soit la dupe d'un fripon. Je déclare donc que ce gentilhomme , malgré ses grands airs , est renommé à la Pomme d'or comme un aigrefin qui sait jouer la carte pliée, la longue, la cirée, et qu'il est expert dans toutes les filouteries, si bien qu'en deux tours de main il m'a gagné mon argent ; j'ai appris ces détails d'un pauvre diable qui avait été témoin de ma mésaventure, et qui avait été autrefois victime de l'adresse de ce galant. Il me dit aussi que , quoi qu'il fréquentât des gens d'une véritable distinction, le comte de Manie était soupçonné de vivre de ses profits au jeu , qu'on ne lui connaissait ni terres, ni revenus, et que la plupart du temps on ne savait où il demeurait. Il me dit aussi que ses prétendus valets... mais je me tais. Vous en savez assez pour regarder à deux fois avant d'accorder à un intrigant un crédit aussi considérable que celui de cent aunes de drap; une pareille perte serait fatale en ce moment à notre excellent bourgeois.

Il avait fallu sans doute un vif attachement à ses maîtres et un grand fonds de probité au jeune apprenti pour le décider à faire ce pénible aveu. Tandis qu'il parlait, son front ruisse-

lait de sueur et tout sou corps était agité par un tremblement convulsif. Les domestiques du comte en entendant traiter leur maître de filou et d'aigrefin exprimaient par leurs gestes une grande indignation.

— Monseigneur , demanda le valet de chambre , le respect seul nous empêche d'échiner cet insolent en votre présence. Mais si vous voulez le permettre...

— Non , non , dit le comte d'un ton langoureux en riant toujours , ze trouve que le faquin est très-amousant. Ze m'amouse beaucoup, mais beaucoup!... Et cela est. une distraction au çagrin que me cause cette pauvre Diane bien-aimée! Est-ce que l'on fait attention à ce que disent les marauds de cette espèce? D'ailleurs , il a tout perdou avec moi , et il faut bien lui pardonner d'être un peu mauvais zoueur , puisqu'il n'est pas de la noblesse !

Pendant cette scène, on comprend que Rosette était fort inquiète et fort embarrassée. Il y avait dans l'accusation portée par l'apprenti repentant un air d'honnêteté et de bonne foi qui était bien capable d'éveiller ses scrupules au sujet du crédit énorme demandé tacitement par le comte de Manie ; d'un autre côté, les vices des grands seigneurs étaient si effrénés à cette époque et il était si ordinaire de voir des gen-

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lilshommes tricher au jeu ou faire pis nue la jeune fille ne savait pa> s'il ) avail dans celte circonstance un motif suffisant de se brouiller avec celui-ci. Enfin, elle l'avait vu dans la coin pagnie de personnes fort honorables et qui le traitaient sur le pied d'une parfaite égalité. Dans celle perplexité, elle tournait fréquemment les yeux vers la rue, comme si elle se fût attendue à voir paraître son père, qui pouvait seul lever toute difficulté.

En ce moment, un nouveau personnage se montra sur Je seuil de la porte, et Rosette se leva brusquement en poussant un petit cri de surprise et de joie. Ses yeux brillèrent d'un éclat inaccoutumé, et cependant ce n'était pas son père qui lui causait une si vive impression.

Le nouveau venu était un jeune cavalier de 17 à 18 ans au plus, dont la lèvre supérieure était ombragée à peine par une moustache naissante et dont l'œil bleu avait une douceur charmante. Il était mis aussi richement (pie le comte de Manie, mais avec plus de goût, et ce qui dans la mode du temps sentait l'affectation ridicule avait été surtout banni de sa toilette. Ainsi il ne portait pas de perruque, et ses beaux cheveux blonds tombaient en longues boucles sur ses épaules. Du reste son pourpoint de satin et son haut-de-chausse étaient du meilleur

goût, et le manteau de velours brodé d'or qui flottait sur son épaule gauche, lui donnait un air leste et pimpant. Malgré son extrême jeunesse et sa timidité, il affectait un petit air d'impertinence aristocratique qui lui allait à ravir, et il se fit faire place par les laquais du comte qui étaient restés à la porte , avec le geste fier et digne d'un homme habituée commander.

Son regard s'était d'abord porté sur Rosette qui rougit et baissa les yeux. L'élégant jeune homme ôta son chapeau à plumes, s'inclina gracieusement devant elle et, sans même s'apercevoir qu'il y avait là d'autres personnes, il allait lui faire son compliment, lorsque tout à coup le comte de Manie se leva de son siège et accourut vers lui les bras ouverts :

— Eh ! c'est, ma foi, ce cer petit marquis de Villenègre ! s'écria-t-il avec une joie exagérée. Sur ma vie, il faut que ze t'embrasse.

Le marquis de Villenègre ne parut pas extrêmement satisfait de la rencontre, dès qu'il reconnut à qui il avait affaire. Cependant il fit bonne contenance, et jetant un regard de regret à Rosette, il se prêta aux politesses importunes du comte de Manie.

— Eh! que deviens-tu donc? continuait celui-ci en retenant par la main le jeune gentil-

homme fort embarrassé de sa contenance ; et ce cer duc de Villenègre , ton père , et cette bonne ducesse, ta mère, comment se portentils? Ne vont-ils pas bientôt mourir et te laisser ce zoli ducé de Villenègre où l'on dit qu'il y a de si belles casses? On ne te voit plus dans le cabinet du roi, ni au Cours-la-Reine, ni aux églises, et c'est dommaze, car beau et fier comme tu es tu feras ton cemin auprès des dames, c'est moi qui te le dis.

Ce Ion de familiarité et d'égalité entre les deux gentilshommes pourrait faire croire qu'ils étaient liés ou du moins qu'ils se connaissaient depuis longtemps; cependant il n'en était rien. A cette époque il suffisait que deux hommes de qualité, ou prétendus tels, se fussent vus deux ou trois fois dans un jeu de paume ou dans un cabaret pour autoriser ces ridicules démonstrations d'amitié, et c'était précisément le cas où se trouvaient le comte de Manie et le marquis de Villenègre.

— Mon cher de Manie, dit le jeune homme impatienté en cherchant à dégager son bras et à couper court à ces longs compliments, tu m'excuseras si...

— Tou ne m'éçapperas pas comme ça, frère, reprit l'autre en riant ; ze ne t'ai pas vou depuis le zour où ze te gagnai quelques centaines

d'écus sur parole. Ne porte pas la main à (a bourse, ton me rendras ça oune autre fois; ze suis en fonds pour le moment. Ze sais que M. le duc ton père ne te donne pas plus de pistoles qu'il ne faudrait... Mais veux-tu que ze te dise pourquoi tu te caces comme ça? c'est que tu es amoureux, marquis. Ze gaze cent pistoles que tu es amoureux !

Le marquis rougit et baissa la tète, pendant que cette rougeur se reflétait sur le visage de Rosette. Le comte de Manie n'était pas homme à laisser cette circonstance inaperçue. Il se tut tout à coup et regarda fixement les deux jeunes gens, dont cet examen augmenta l'embarras. Le bourreau n'en tint compte et parut prendre plaisir à prolonger leur malaise en ajoutant d'un ton railleur :

— Z'ai rêvé une çoze, marquis, c'est que tu n'es pas amoureux d'une grande dame, mais de quelque petite bourzeoise fraice et zoîiette à croquer. C'est touzours ainsi qu'on commence; on n'ose pas d'abord s'adresser aux ducesses, qui sont pourtant de bonnes et humaines créatures; et voici, continua le comte en frisant sa moustache, un compagnon qui peut t'en dire des nouvelles.

— Tu te vantes, frère, lu te vantes, dit le petit marquis , saisissant avec empressement

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l'occasion de détourner la conversation, « i >i

j'osais devant mademoiselle répéter certain» mauvais bruits qu] courent sur loi...

Mais le comte était trop matois pour prendre ainsi le change.

— Laissons ces mauvais bruits, interrompitil précipitamment, et causons de loi. Ton avoue* donc que lou es amoureux d'un chaperon de drap, de la fille d'un bourzeois, veux-je dire?

— Je n'ai rien avoué, s'écria Villenègre avec vivacité.

— Ah! lou veux l'aire le discret; c'est bien, lou as raison, mon zeune ami, c'esl de cette façon que ze souis moi-même. Mais, dis-moi, la belle parlaze sans doute ta flamme ?

— En vérité, s'écria le jeune Villenègre, oubliant peut-être a qui il parlait et jetant un regard à la dérobée sur Rosette, depuis deux mois, je n'ai pas même pu obtenir d'elle la faveur de lui parler sans témoins !

Le comte partit de nouveau d'un grand éclat de rire, si bien que le marquis ne savait s'il devait partager cette hilarité ou s'en fâcher tout de bon.

— Oh! le fameux chevalier du temps du roi Arthur! s'écriait de Manie; comme je reconnais bien là mes commencements ! Mais, entre nonfrère, ze vois bien que. pour être si peu avancé

dans tes amours après deux mois de soins, tu ne t'es pas adressé à ou ne ducesse.

Le marquis cherchait toutes les occasions de faire naître une querelle, afin de se débarrasser des obsessions de ce fâcheux.

— Comte, reprit-il d'un ton sec, vous en voulez bien aux duchesses ; vous oubliez que madame ma mère...

— Eh ! qui te parle de ta respectable mère que z'aime et que z'honore de toute mon âme? Ce n'est pas des ducesses de cinquante ans comme elle qu'il s'azit, et tou le sais bien. Mais tou as beau faire -, ze souis connu en bon lieu, ze souis oun raffiné d'honneur et z'ai quelque peu de couraze ; aussi tou ne me décideras pas à t'appeler sour le pré, parce que ze te tiens pour un galant homme et moi aussi.

— Cependant, comte, vos quolibets sur les duchesses...

— Tou veux que nous ne parlions plus des ducesses? eh bien ! parlons des bourzeoises. Tu dis donc que la cruelle décire ton pauvre cœur? Elle s'amendera, l'inhumaine! Car enfin, z'en prends à témoin cette très-agréable et très-honorable mademoiselle Rosette de Poliveau (et en parlant ainsi le comte avait pris le jeune marquis par la main et l'avait placé en face de la jeune fille, dont cette action hardie augmen-

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tait l'embarras) , regardez ce beau visaze , continua-t-il en désignant le front noble et pur du marquis ; voyez ces yeux qui brillent comme des diamants, ce teint de lis et de roses, cette moustace bien troussée, et dites-moi, ze vous prie, si vous avez vu un plus çarmant cavalier! Cette interpellation bouffonne acheva de faire perdre tout à fait contenance aux jeunes gens.

— Monseigneur, bégaya enfin Rosette en tortillant un coin de son tablier, sans vouloir nier les mérites de M. le marquis, vous comprenez qu'il n'appartient pas à une jeune fille telle que moi...

— Mais ce n'est rien encore ! reprit l'imperturbable panégyriste, mon très-cer ami Villenègre a de l'esprit, de la naissance, et on dit que le ducé qu'il doit avoir oun zour vaut cent mille écus. Avec ça il est brave, beau zoueur, et toutes les dames de la cour raffoleraient de lui s'il voulait seulement zeter sur elles oun pauvre petit regard de compassion. Eh bien! dites-moi, la méçante qui fait son tourment ne devrait-elle pas plutôt être fière d'avoir un galant si acccompli?

Rosette, à qui s'adressait cette question, ne répondit rien, et Villenègre qui, malgré le ridicule de sa position, suivait avec anxiété chaque mouvement de la jeune fille, interrompit

4(> LA CELLE BBAP1ÈRS.

son singulier ami avec une sorte de dépit :

— Grâce! mon cher de Manie, dit-il en regardant Rosette, ne vois-tu pas que lu mets

mademoiselle à la torture en voulant lui donner pour ma personne une estime qu'elle n'a pas?

— M. le marquis ne peut croire...

— Ze parie du moins, reprit le comte avec son sang-froid imperturbable, que mademoiselle Rosette, toute sévère et farouce qu'elle est, ne pourra s'empècer d'approuver ce qu'a fait mon zeune ami que voici. Il y a quelques zours, Polastron avait dit à table d'hùte que le marquis était amoureux d'une bourzeoise et qu'elle l'avait accepté pour galant ; cette bourzeoise était une zeune fille saze et honnête que ze ne vous nommerai pas...

— Comte, interrompit brusquement Villenègre, comment as-tu pu savoir...

— Ne crains rien, ze ne dirai que ce qu'il faut. Voici donc ce qui est arrivé ; le marquis va trouver Polastron en bonne compagnie et lui dit : k Cavalier, vous avez dit que z'étais le favori d'une demoiselle vertueuse ; vous vous êtes trompé ; il faut vous rétracter. >» Polastron repart qu'il n'en fera rien. On est allé sur le terrain, et Polastron a reçu oun fourieux coup d'épée dans l'épaule, dont il est encore au lit ; et ainsi l'honneur de la demoiselle est sauvé.

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Pendant ce récit, Rosette avail éprouvé une vive émotion; il ne lui était pas difficile de deviner quelle était la jeune bourgeoise pour qui le marquis s'était battu, et fixant >ur lui un œil bumide de larmes :

— Vous avez fait cela. M. de Villenègre? ditelle avec entraînement : vous avez défendu l'honneur d'une femme obscure, d'un rang inférieur au votre, vous vous êtes battu pour elle? Oh! cela e>t bien, et je vous remercie... pour celle que vous avez fait respecter.

En parlant ainsi, elle tendit la main à Villenègre, qui la porta à s^s lèvres et y glissa un petit billet. Dans tout autre moment Rosette eût refusé peut-être de recevoir une pareille missive, mais son imagination était encore vivement frappée par le récit du comte, et le papier passa rapidement de la main de la jeune fille à la pochette de son tablier. Une seule personne s'aperçut de ce mouvement, c'était Giles Poinselol.

A partir de cet instant, Villenègre parut sup porter beaucoup plus patiemment qu'auparavant les compliments sans fin etlesimportunités • lu comte. La conveisation devint plus suivie entre les deux gentilshommes 5 on parla de la cour, des nouvelles *\\\ jour. et. à chaque allusion que l'on faisait à certaines aventures amou-

reuses, Villenègre jetait un regard vers Rosette, qui gardait le silence et baissait les yeux.

Pendant ce temps, le secrétaire et le valet de chambre du comte étaient allés joindre les laquais qui attendaient dans la rue, et tous ensemble ricanaient effrontément au nez des passants. Quant aux apprentis, ils s'étaient retirés vers le fond de la boutique, et de là ils examinaient avec attention les deux gentilshommes qui papillonnaient autour de la jeune bourgeoise. Guillaume, appuyé contre une pile de drap, la main sur les énormes ciseaux qui étaient son arme ordinaire, restait dans une immobilité complète; Giles, au contraire, donnait des signes fréquents de colère impuissante et silencieuse; il serrait les poings convulsivement et sa poitrine était oppressée.

Le comte , avec force soupirs et regards tournés vers le ciel, racontait au jeune marquis les qualités, les vertus et les charmes delà défunte biche, lorsque la vue d'un nouveau personnage qui tourna l'angle de la rue voisine et qui s'avança rapidement vers le magasin, vint faire diversion à cet entretien. Les apprentis laissèrent échapper un geste de satisfaction et Rosette se leva vivement. Au même instant, maître Poliveau entra dans la boutique, précédé par deux robustes garçons portant sur leurs

épaules des sacoches de cuir qui semblaient pleines d'argent.

Poliveau était un petit homme gros, court, dont la figure honnête et rubiconde ne présentait encore que peu de rides, quoiqu'il eût soixante ans. Une grosse houppelande de tiretaine brune, des bas de laine noirs, un chapeau large de bords et haut de forme, lui faisaient un costume de la plus grande simplicité et passablement suranné, d'autant plus que l'étoffe en paraissait mûre en plus d'un endroit. Au lieu de fraise il avait un collet rabattu, comme au temps du feu roi Charles IX, et, malgré la mode, il n'avait jamais pu se décider à couvrir d'une ample perruque ses cheveux grisonnants. Tout enfin dans l'extérieur de l'ancien échevin rappelait ces honnêtes marchands qui tenaient plus à faire honneur à leurs engagements commerciaux qu'à éblouir les yeux de leurs pratiques par une mise élégante.

En apercevant les gentilshommes qui s'étaient installés dans sa boutique, une légère expression de mécontentement se montra sur son visage. Cependant il se remit aussitôt et salua poliment, quoique avec froideur, les deux étrangers, qui s'étaient levés pour le recevoir. De leur côté le comte et le marquis avaient trop de raisons de ménager le \ieux marchand pour ne

pas lui faire un accueil plus empressé que l'étiquette du rang ne l'exigeait rigoureusement; l'un lui tendit la main, l'autre s'inclina fort bas.

— Eh ! l)onzour, monsieur mon ami Poli veau ! dit le comte avec sa politesse exagérée; veramente, ze souis ravi du fond de l'âme de vous voir si frais et si vermeil !

— Je vous salue, sire1 Poliveau, dit le marquis d'un air mignard.

— Bonjour, messieurs, bonjour, répondit le marchand d'un ton bourru, je suis votre serviteur ; mais, permettez-moi, avant de répondre à vos compliments, de renvoyer ces braves garçons que voici. Venez là, mes amis, reprit-il en s'adressant aux deux hommes qui l'avaient accompagné; déposez cet argent sur le comptoir. Et vous, fainéants, paresseux, continua-t-il en s'adressant aux apprentis qui restaient immobiles, remuez-vous donc et transportez ceci dans mon coffre-fort, là dans l'arrière-boutique.

Les portefaix déposèrent leur lourde charge sur la table de chêne et se retirèrent, tandis que les apprentis se mettaient en devoir d'obéir à l'ordre de leur patron. Le comte de Manie regardait avec étonnementles sacs énormes étalés

1 On donnait encore à celte époque le titre de sire aux marchands de Paris,

LA BELLE DRAPIÈBE. 51

sur le comptoir, et il semblait calculer la somme qu'ils pouvaient contenir.

— Vrai Dieu! dit-il enfin, ces messieurs les bourzeois ont autant d'arzent que nous autres zentilsbommes ! Voilà, sour ma parole, autant d'écus qu'en produit ma comté de Manie en trois mois !

— Oui, monsieur, répliqua le marchand avec humeur en s'asseyant sur un tabouret de bois à coté de sa lille et en essuyant son front couvert de sueur ; mais votre argent à vous autres grands personnages, est destiné à être dépensé en folies, en parties de jeu et de bagues, en beaux équipages ; le nôtre, à nous autres, est destiné à payer nos dettes.

— En effet, dit le comte avec indifférence, on m'a dit que les marchands se faisaient entre eux des cédules et des reconnaissances, et que, le jour venu, il fallait les payer. C'est fort merveilleux !

— £t quand les gentilshommes qui prennent nos marchandises à crédit refusent de s'acquitter, continua Poliveau du ton d'une rancune récente, nous devons nous trouver fort embarrassés.

Cette observation était sans doute un sarcasme à l'adresse des deux auditeurs, car tous les deux devaient de l'argent à l'ancien échevin.

Mais ni l'un ni l'autre ne parut s'en formaliser, et Rosette, qui voulait détourner la conversation, demanda à son père avec intérêt :

— Vous paraissez bien fatigué, mon père ; avez-vous donc été forcé d'importuner vos nobles pratiques pour compléter la somme dont vous avez besoin ?

Cette question eut un effet entièrement opposé à celui qu'en attendait Rosette.

— Au diable les nobles pratiques ! dit Poliveau brusquement.

Mais se reprenant tout à coup :

— Ce n'est pas pour vous que je parle, messieurs ; mais en vérité j'aimerais mieux que mon compère Gandillot me dût mille écus que certains grands seigneurs cent mille ; je serais sûr au moins que je serais payé par lui jusqu'au dernier liard ; au lieu que les nobles, qui sont si affables dans ma boutique, ne me répondent que par des avanies et des mauvais traitements dans leurs hôtels.

— Mon père, dit la jeune fille en tressaillant, serait-il possible que ce matin...

— Ce matin j'ai maudit plus d'une fois ma sotte manie d'accorder crédit à la noblesse de préférence à la roture, dit le bonhomme en baissant la tête, et si Gandillot ne fût venu à mon secours, demain ma ruine était complète.

— Comment, mon père, vous n'avez pas reçu cette somme du duc de Bellegarde ou de madame la maréchale?

— Je n'ai pas reçu un écu, pas un sou, pas un denier de ceux dont tu parles, Rosette, mais de belles paroles et plus souvent des injures et des menaces ; j'ai été forcé d'emprunter à mon compère une somme qui m'est due sept fois par des grands seigneurs.

Rosette observa à la dérobée les deux étrangers. Le comte de Manie semblait fort occupé à regarder les deux apprentis transporter l'argent dans l'arrière - boutique , et le tintement des écus dans le cabinet voisin l'empêchait sans doute d'être attentif à la conversation. Villenègre seul risqua quelques mots en faveur des personnes de sa caste, mais avec timidité, de peur d'augmenter le mécontentement du père de Rosette.

— Vous êtes bien sévère pour les gens de qualité, maître Poliveau, et vous oubliez que vous-même vous n'appartenez déjà plus à la roture. Cependant, croyez-moi, il est dans la noblesse des hommes pleins d'honneur et qui ne se feront pas faute de vous payer capital et intérêts.

— Je n'en doute pas , M. le marquis , dit le bonhomme d'un ton légèrement ironique et en

s'inclinant , mais il faut pour cela qu'ils aient la libre disposition de leurs biens, et leurs père et mère peuvent les faire attendre longtemps encore.

Le marquis sentit le coup et se mordit les lèvres. En ce moment le comte de Manie , qui avait été distrait par les allées et venues des apprentis, se décida de nouveau à prendre part à la conversation :

— Ne nous brouillons pas, maître Poliveau , dit-il en caressant sa moustache, vous paraissez ce matin avoir de l'humeur, et ce n'est pas bien de la faire retomber sourie marquis et sour moi. Si ze répétais vos propos en bonne compagnie il pourrait vous en arriver malheur. Quant à moi ze veux que vous me disiez francement si vous me tenez pour un galant homme ?

— Mais... cela peut être, dit le bourgeois intimidé, je vous connais à peine.

— C'est fort bien , mais vous avez aussi offensé M. de Villenègre , mon ami , et il faut que vous déclariez aussi qu'il est homme d'honneur.

— J'y consens volontiers , car je le connais beaucoup mieux.

— Eh bien ! en ce cas nous sommes appointés et il n'y a plus d'offense , dit le comte en se levant et en attachant le ceinturon de sa grandi1

LA HELLE DIlAPIÈKE. i>5

épée de due) ; il me suffit que vous ayez déclaré lout haut que vous nous tenez pour zens d'honneur.

— L'un veut lui voler son drap et l'autre lui voler sa fille, murmura Gilles Poinselot en s'adressaot à son compagnon l'Ébouriffé.

Poli veau se leva.

— A propos, messieurs, reprit-il, j'ai oublié de vous demander ce qui me procure le précieux avantage de votre visite. Vous , M. le marquis, puis-je savoir...?

— Mais, dit Villenègre embarrassé, je passais par ici et je n'ai pu résister au désir de m'informer de votre santé et de celle de votre aimable fille.

— Mille remerciments pour moi , dit brusquement le bonhomme ; quant à ma iille, permettez-moi de vous dire que vous prenez trop de soin. J'ai remarqué vos assiduités à ma boutique, M. de Villenègre, et quoique je sois un vieil oison, je sais bien qu'un riche seigneur comme vous n'y vient pas pour mes beaux yeux; comme il serait malséant que ce fut pour ceux de ma fille, je vous serai trèsobligé de nous priver, elle et moi, de votre honorable présence, parce que l'on commence à jaser de vous dans mon quartier, et que je tiens à l'estime de mes voisins.

Le jeune homme prit une contenance pleine d'orgueil et de colère. Il allait éclater lorsque Rosette passa près de lui pour se retirer dans l'intérieur de la maison et lui fit un signe suppliant.

Villenègre se calma comme par enchante»

ment et la salua avec grâce pendant qu'elle s'éloignait ; mais ne voulant pas paraître céder aux injonctions du marchand en se retirant aussitôt , il se posa fièrement près de la porte comme s'il eût attendu le comte de Manie pour sortir avec lui.

Pendant ce temps Poliveau s'était tourné vers le fanfaron d'honneur et lui avait fait à peu près la même question qu'au marquis.

— Quant à moi , mon cer ami de Poliveau , dit le comte avec un très-grand sang-froid, ze venais vous aceter cent aunes de drap , mais z'ai sanzé d'avis depuis que ze vous ai vu si mal en point pour la noblesse.

— Cependant, monsieur...

— Non , non ; vous n'êtes pas zentil auzourd'hui, reprit de Manie en se levant; dans quelques zours ze reviendrai avec oun laquais qui portera oun sac de mille pistoles et nous verrons bien alors si vous serez aussi maussade.

Il espérait peut-être que le marchand , alléché par cette annonce , allait l'engager à faire

prendre sur-le-champ la marchandise ; niais Poliveau avait été trop exaspéré de l'inutilité de ses démarches dans la matinée , pour donner si facilement dans le piège.

— Quand il vous plaira , monsieur, dit-il en s'inclinant plus profondément qu'il n'avait fait jusque-là, je suis disposé à vous servir éternellement.

De Manie fit une* grimace de désappointement.

— Viens-tu, comte? demanda Villenègre, je le propose de dîner ensemble à la Pomme cUor.

— De tout mon cœur, marquis ; mais tou ne sais pas oune plaisante idée qui me vient?

— Quoi donc?

— Ce serait de faire bàtonner par mes zens M. notre ami Poliveau que voici.

Et le comte partit d'un grand éclat de rire comme s'il eût dit une chose fort spirituelle. Poliveau, dont la qualité principale n'était pas le courage et qui croyait de Manie très-capable de faire suivre sa menace d'une exécution immédiate , recula de quelques pas en pâlissant.

— Messieurs , s'écria-t-il . pas de violences ! Je ne crois pas avoir rien dit qui doive vous offenser à ce point.

Le jeune marquis fit un geste plein de dignité.

— Ne craignez rien , sire Poliveau , dit-ii froidement, je n'ai pas eu un seul instant la pensée de châtier votre impolitesse ; vous êtes sous la protection d'une jeune demoiselle que je respecte et que j'honore, et je ne souffrirai pas qu'il vous soit fait aucun mal.

— Et il ne serait pas prudent d'essaver le contraire! dit Giles Poinselot en se montrant tout à coup derrière son patron , armé d'une grosse demi-aune et assisté de Guillaume qui brandissait ses ciseaux.

Le marquis ne répondit à cette bravade que par un regard de mépris, le comte par un violent éclat de rire, et les deux gentilshommes sortirent de la boutique en se donnant le bras , avant que le marchand fût revenu de l'effroi où l'avait jeté cette scène inattendue.

A peine eurent-ils fait vingt pas que de Manie, cessant de rire tout à coup, dit au jeune marquis, encore tout ému de ce qui venait d'arriver :

— Ah çà ! Villenègre, z'ai deviné la vérité : tou aimes la petite et la petite t'aime. Tou es un enfant et tou ne sais pas comment on mène ces sortes d'aventures ; ze veux t'aider pour que nous nous venzions tous les deux de ce vieux

LA BEI LL liRU'iERE.

butor de marçand; ce soir, la petite sera en

ton pouvoir.

— Ce soir! répéta le marquis, tout étourdi en ouvrant de grands yeux.

— Ce soir. Mais attends-moi un instant , il

faut que je renvoie toute celte canaille, qui nous gênerait jusqu'au moment où nous aurons besoin d'elle.

En même temps il revint sur ses pas et dit quelques mots à ses domestiques, qui se dispersèrent aussitôt. Puis il rejoignit le jeune homme, qui l'attendait avec anxiété.

— Le brelan et les dés t'ont-ils laissé quelques pistoles? demanda-t-il.

— J'ai encore quelques écus dans ma bourse.

— Tou me les prêteras ; ze te les rendrai demain, car ze toucherai oune forte somme... dix mille écus.

— Volontiers ; mais pourrais-tu me dire...

— Rien. Allons à à la Pomme d'or, et pourvoit que lu me laisses azir à ma guise , ze te promets que la nuit proçaine nous aurons raison de toute cette bourzeoisie.

A l'époque où se passaient les événements de eette histoire, Paris, le soir, n'était pas inondé de lumière comme au temps où nous vivons. Aussi, à la chute du jour, le bruit et le mouvement cessaient tout à coup ; les églises et les théâtres se fermaient ; les bourgeois se retiraient dans leurs maisons ; la circulation était interrompue partout , excepté dans un ou deux quartiers privilégiés. Dès que la nuit était close, la ville devenait la proie des filous, des voleurs et des assassins qui L'infestaient , et si un paisible marchand se hasardait alors de sortir,

ce n'était que pour affaire indispensable, après s'être muni d'une arme pour se défendre et d'une lanterne pour s'éclairer.

A l'heure précise où la grosse cloche de Saint- Merry avait sonné VJngelus, la boutique de Poliveau avait été fermée à grand bruit par les garçons , et le bonhomme , après s'être assuré parlui-même que tout était en ordre, monta au premier étage , dans une vaste pièce où sa fille et ses apprentis devaient l'attendre pour le repas du soir en commun.

Celte pièce , qui servait à la fois de cuisine et de salle à manger, était grande, irrégulière, et ses murailles nues ne présentaient ni tentures ni lambris. Les meubles étaient grossiers , antiques et noircis par la fumée aussi bien que parle temps. Dans un angle, un immense vaisselier ou buffet étalait aux yeux une grande quantité d'assiettes et de plats d'étain brillants comme de l'argent. Au centre on avait disposé une table de forme longue ornée pour le souper d'une grosse nappe de toile rousse et de quatre couverts. La place du maître était marquée par un immense fauteuil en tapisserie et par un gobelet d'argent d'assez modeste apparence. Quant à Rosette, rien ne distinguait la place qu'elle devait occuper; elle ne semblait pas habituée à plus de luxe que les autres convives, car le bon-

homme , d'après les traditions des marchanda

d'autrefois, se sérail fait un cas de conscience de traiter ses apprentis autrement que sa propre fille. Autour de la table allait et venait une vieille servante hargneuse qui préparait le souper de la famille. Sous l'immense cheminée de pierre qui occupait le fond de la salle , un petit chien , assis au coin du feu , faisait gravement tourner une broche appuyée sur deux chenets de fer hauts de trois pieds , et semblait aspirer sournoisement le fumet du rôti doré dont il était le gardien. Un jour terne qui traversait les vitraux jaunâtres de la fenêtre éclairait cet intérieur fumeux et patriarcal.

En entrant , le bonhomme jeta un regard rapide autour de lui pour voir si tout le monde était à son poste et si chacun avait fait son devoir. Rosette était assise toute rêveuse près de la fenêtre ; Guillaume achevait de disposer les sièges autour de la table , car malgré la manière toute paternelle dont les traitaient leurs maîtres, les apprentis d'alors remplissaient certaines fonctions qui tenaient à la domesticité. Quant à la servante , au moment précis où Poliveau mettait le pied sur le seuil de la porte, elle s'avança pour débarrasser le chien tournebroche de sa besogne et dresser sur un plat le pompeux rùli qui composait tout le souper.

Mais le bourgeois n'en fronça pas moins le sourcil en remarquant que Giles Poinselot , le premier garçon , n'était pas encore arrivé.

— Qu'est-ce-ci ? s'écria-t-il d'un ton d'humeur ; faudra-t-il encore que j'attende, pour me mettre à table, le bon plaisir de mes apprentis ? Me croiton déjà ruiné et incapable de faire valoir mes droits de maîtrise dans ma maison ? Où donc est cet insolent muguet de Giles Poinselot?

La voix tonnante du bonhomme tira Rosette de ses méditations ; elle se leva avec vivacité.

— Ne vous fâchez pas, mon père; Giles m'a chargé de l'excuser auprès de vous s'il ne paraît pas au souper ; il est monté à sa chambre pour s'habiller, et...

— Et où peut donc aller ce beau cadet à pareille heure? reprit le marchand avec aigreur ; prend-il ma maison pour une auberge dont la porte reste ouverte toute la nuit? Mais après tout, continua-t-il d'un air sombre , qu'il fasse ce qu'il voudra. Bientôt peut-être je n'aurai plus d'ordre à donner à personne , et , un peu plus tôt, un peu plus lard, qu'importe? Mettons-nous à table.

En même temps il fit signe à sa fille et à Guillaume de prendre leur place. Puis , ôtant son chapeau, il prononça dévotement le bénédicité, et le souper commença.

I \ BEI I I IHl VIMKIil .

Les premiers moments «lu repas lurent silencieux ; Poliveau avait conservé l'humeur sombre et impatiente qu'il avait le matin , et Rosette ne manquait pas de sujets de réflexion. Quant à Guillaume , il ne parlait que fort rarement et jamais devant son maître, à moins que celui-ci ne l'interrogeât. On comprend que la conversation ne devait pas être très-active entre ces trois personnes; cependant, lorsque Poliveau eut bu deux ou trois gobelets d'un vin généreux dont un broc était placé devant lui pour qu'il en lit une distribution raisonnable aux convives , il parut se dérider un peu et remarquer enfin que Rosette n'était ni aussi éveil lée ni aussi rieuse qu'à l'ordinaire.

— Qu'as-tu donc, mon enfant? lui demandat— il d'un ton de bonté ; est-ce que je t'ai effrayée par ma brusquerie ou par mes tristes pressions? Que veux-tu , j'ai fait ce matin des démarches qui m'ont inspiré des réflexions fâcheuses. Mais il ne faut pas t'inquiéter pour cela ; je ne veux pas que ma jolie Rosetle pâlisse et perde sa gaieté parce que son père n'est pas aussi bien dans ses affaires qu'il le faudrait.

— 11 est vrai, mon père, ces cruelles inquiétudes m'ont bouleversée, répondit la belle drapière avec effort.

— Allons , allons , courage , ma fille , reprit

CO LA BELLE DItAPIÈRE.

le bonhomme en cherchant à se rassurer luimême ; le danger n'est pas passé sans doute , mais il vient de s'éloigner de nous. Cependant je tremble encore , je l'avoue , lorsque je songe que si Gandillot n'avait pas pu me prêter aujourd'hui les sept mille écus qui me manquaient pour compléter la somme que je dois à Jacomeny, moi, Nicolas Poliveau, maître de la confrérie des drapiers , moi ancien cchevin de la ville, moi que l'on a comblé de tant d'honneurs et qui passe pour le plus honnête marchand du quartier, j'aurais été forcé de faire banqueroute comme un faussaire et un fripon !

En même temps il avala un nouveau gobelet de vin pour noyer son chagrin et peut-être pour cacher une grosse larme; mais la jeune fille ne remarqua pas son attendrissement et elle demanda d'un ton distrait :

— En vérité, mon père, je ne puis comprendre comment aucun de ces seigneurs qui vous doivent de grosses sommes n'a voulu venir à votre secours.

— Aucun , ma fille, aucun! dit Poliveau en frappant de sa fourchelte avec colère sur son assiette d'élain, au souvenir des humiliations qu'il avait eu à supporter. L'un dormait encore et n'a pu me recevoir parce qu'il avait passé la nuit à faire la débauche ; l'autre était au jeu de

paume; l'autre au lever du roi. Ceux que j'ai trouvés chez eux m'ont répondu par des railleries ou des menaces. Celui-ci , qui a cent mille écus de rente, voulait m'empraater vingt pistoles pour jouer , car, disait-il , il avait perdu la veille jusqu'à son dernier sou. Celui-là a été plus loin : il a osé lever la main sur moi... Oui, ma tille, il m'a fait chasser insolemment par ses laquais parce que je réclamais ce qui m'est dû. Je suis sorti furieux, exaspéré de ces hôtels et de ces palais, et tu as pu voir comment j'étais disposé pour la noblesse lorsque je suis rentré à la boutique. Le comte de Manie et le petit marquis de Villenègre étaient là ; ma foi, ils ont payé pour tous les autres !

Ce nom de Villenègre parut rendre à l'esprit de Rosette sa vivacité.

— En effet, mon père, il me semble que vous êtes allé trop loin , car enfin ce sont deux hommes de qualité , et...

— Oh ! pour ce qui est du comte de Manie, je ne me repens pas de ce que j'ai fait : il y a longtemps que je soupçonne que, malgré ses grands titres et son étalage, ii n'est autre chose qu'uu chevalier de fortune.

— Comment, mon père, un homme qui va à la cour?

— Enfant ! dit le vieux marchand avec indul-

08 LA CELLE DIUPIÈRE.

gence, ignores-tu donc que, pourvu qu'on porte un manteau brodé et une épée , pourvu qu'on ait le ton haut , l'air fier et insolent et qu'on s'appelle d'un nom sonore , vrai ou faux , on peut entrer au Louvre et pénétrer jusqu'au cabinet du roi? C'est un singulier temps que celui où nous vivons, ma fille , et rien ne ressemble tant à un noble et fier gentilhomme qu'un fieffé fripon et un fanfaron de noblesse , car les uns et les autres fréquentent les mêmes lieux et ont presque les mêmes mœurs. Quant à ce comte de Manie, il passe parmi les gens comme il faut pour un habile homme, et parmi nous autres bourgeois pour un grand coquin ; aussi je ne l'ai pas ménagé.

Rosette ne jugea pas à propos de raconter à son père l'histoire de la biche privée et des autres jongleries du personnage en question. Il eût fallu pour cela parler des révélations du pauvre Giles, qui , pour le moment, ne semblait pas en bonne position auprès de l'irascible vieillard. Elle reprit timidement et en baissant les yeux :

— Et l'autre... mon père; ce jeune gentilhomme qui accompagnait le comte? Celui-là est pourtant d'une famille grande et illustre.

— Oh! pour celui-là, répondit Poliveau il n'est encore que dupe en attendant qu'il de-

LA BELLE HiPltlI.

vienne fripon. Ce n'est pas, comme tu le disais tout à l'heure, qu'il ne soit d'une bonne maison. Le duc et la duchesse de Villenègre, ses père et mère, sont des gens riches et G nsidérés qui avaient grand crédit à la cour du temps du feu roi ; mais ils sont devenus avares . et le jeune homme , qui aime le luxe et les plaisirs, est obligé de contracter des dettes pour soutenir son rang. D'un autre côté il est en rapport, sans s'en douter, avec des escrocs et des aigrefins de qualité tels que ce comte de Manie , peut-être , qui ne peuvent manquer de le mener loin. Je ne le crois pas encore dépravé . mais avec les amis qu'il s'est choisis, ses instincts honnêtes . s'il en a, ne peuvent résister longtemps . et il finira par se souiller de toutes sortes de bassesses, d'infamies et de crimes , comme tant d'autres débauches dont Paris est rempli.

— Ne le croyez pas , mon père ! s'écria Rosette avec chaleur; le marquis de Villenègre repoussera les mauvais conseils ; il est noble , loyal et généreux , et il ne commettra jamais ni les bassesses ni les crimes que vous reprochez aux autres.

Le bonhomme fronça le sourcil. Rosette percevant que l'impétuosité avec laquelle elle avait défendu le jeune gentilhomme éveillait les

/O LA BELLE DAAPIÈRE.

soupçons de son père, se Irotibla et balbutia en se penchant sur son assiette :

— Du reste , je connais fort peu M. le marquis et je ne sais... j'ignore...

— Vous le connaissez fort pou , Rosette? reprit le marchand d'un ton sévère et menaçant; je crois , au contraire , que vous le connaissez mieux qu'il ne conviendrait à une fille modeste et raisonnable, qui sait quelle distance la sépare d'un homme tel que ce M. de Villenègre. Maintenant , je ne me repens plus de l'avoir prié de cesser désormais ses visites. C'est ma faute , peut-être, continua~t-il avec plus de douceur, en poussant un profond soupir, à moi qui laisse ma fille seule et exposée aux impertinences de celte noblesse corrompue , pendant que je suis absent pour relever mes affaires chancelantes ! Oui , peut-être ne faut-il accuser que moi!

Il prononça ces dernières paroles d'une voix abattue, et une larme se montra encore dans ses yeux. Cette fois, Rosette s'en aperçut, elle se leva de table, et, courant à lui les bras ouverts , elle s'écria en sanglotant :

— De grâce , mon excellent père, ne vous reprochez pas ma légèreté ; je ne suis pas coupable.

— Coupable ! s'écria le vieux marchand , à qui ce mot parut rendre toute sa colère. Et qui oserait dire que la fille de Nicolas Poliveau est

là IELLI BIAMl / I

coupable, même d'un signe, «l'un mol . d*une pensée blâmable? Par saint Martin ' si cela était, je l'étonfferais, et quant à celui qui m'aurait enlevé son affection , je le tuerais; oui, je jure Dieu que je le tuerais, quand je devrais plus tard expier cette vengeance par le supplie».' des criminels.

La voix formidable de Poliveau avait glacé de terreur les assistants. Guillaume, qui était en face de lui , était resté le bras en l'air sans songer à porter à sa bouche le morceau qu'il tenait à la main. La servante, qui allait et venait autour de la table et qui d'ordinaire ne se gênait pas pour se mêler à la conversation de ses maîtres , laissa tomber à terre l'assiette d'étain qu'elle allait présenter au chef de la famille. Quant à Rosette, elle recula d'un pas en arriére et elle refoula dans son cœur un aveu qui peut être était déjà sur ses lèvres.

Mais le bonhomme était aussi prompt à se calmer qu'à se mettre en colère. En voyant l'effet qu'il avait produit sur ceux qui l'entouraient, il sourit et reprit , comme honteux de son emportement :

— En vérité . je suis fou de m'exalter pour des craintes imaginaires et de vous mettre tous en émoi au sujet des torts que ni moi ni personne ne songe à reprocher à ma fille. Viens

m'embrasser , Rosette, et ne parlons plus de cela ; seulement , continua-t-il d'un ton bref et péremptoire , après avoir déposé un baiser sur le front de la belle drapière , souviens-toi que je te défends de parler à ce marquis de Villenègre; si, malgré mes ordres, il ose se présenter à la boutique en mon absence, les apprentis le recevront convenablement ; quant à toi, monte à la chambre sans lui adresser un mot dès que tu le verras paraître. Tu sais que je veux être obéi.

La jeune fille ne répondit rien et regagna sa place. Poliveau n'avait pas l'habitude de prendre avec elle cet air d'autorité qu'il réservait pour ses apprentis ou ses inférieurs ; mais depuis peu le dérangement des affaires de l'ancien échevin avait apporté dans son humeur une irritabilité extraordinaire , et la journée qui venait de s'écouler n'avait fait qu'augmenter cette fâcheuse disposition.

Cependant le repas tirait à sa fin , lorsque la porte s'ouvrit , et à la lueur d'une lampe que la servante venait de poser sur la table , car la nuit tombait rapidement, on vit entrer Giles Poinselot dans la salle à manger. Une transformation complète avait eu lieu dans sa personne, et celui qui l'eût vu quelques heures auparavant aunant du drap dans la boutique du patron

n'eût pn le reconnaître en ce moment, tant sa perruque etson habit de cavalier l'a vaienl changé. Il avait un chapeau à plume , un pourpoint cl un haut-de-chausse vert foncé, avec des aiguillettes de satin bleu , des bottes à éperons dorés ; un large baudrier noir soutenait sa rapière , et un manteau de même couleur que le pourpoint était jeté sur une de ses épaules. Sous ce costume et avec cet équipage , on pouvait le prendre pour un jeune gentilhomme se disposant à courir les rues incognito et à se donner un plaisir de prince.

Giles s'avança avec irrésolution vers son maître , comme s'il eût eu quelque apprébension de se montrer ainsi à l'inexorable Poliveau. Il tenait son chapeau à la main et il allait parler, lorsque l'orage éclata :

— Qu'est ceci? s'écria le marchand en reculant sa chaise comme s'il se fût trouvé en présence de quelque animal malfaisant ; d'où diable nous vient cette mascarade? Nous ne sommes pourtant pas en carnaval pour que les apprentis des marchands drapiers se déguisent ainsi en seigneurs de la cour!

Giles s'attendait sans doute à cette bourrasque et il la supporta avec une grande patience.

— Bourgeois, excusez-moi, dit-il en baissant les yeux ; mais ce costume m'est nécessaire pour

LA BEtLE DRAPIÈRE. 7

une excursion que je compte faire cette nuit même...

— Cette nuit , répéta Poliveau d'un ton railleur , et comment monsieur le cavalier peut-il me supposer assez fou pour le laisser passer toute la nuit hors de chez moi?

— Comment , s'écria le jeune homme avec joie , est-ce que vous ne me chassez pas de votre maison , parce que...

11 s'arrêta et regarda Rosette et Guillaume avec reconnaissance.

— Te chasser, toi? s'écria Poliveau surpris; mais tu rêves ! toi , un apprenti sage , rangé , honnête , qui n'a d'autre travers que de ne pas savoir se contenter de son état! Non, non, Dieu me garde de me priver de ton appui , malgré tes sottes idées d'orgueil.

Cette bonté parut toucher profondément Giles Poinselot.

— Bourgeois , reprit-il avec émotion , je vois qu'on ne vous a rien dit de mes fautes, et j'en remercie mademoiselle Rosette et ce pauvre Guillaume. Mais , je ne veux pas vous tromper , et j'attends que vous jugiez si je suis encore digne de votre confiance. Cet habit que je porte aujourd'hui , je l'ai déjà porté plusieurs fois à votre insu ; j'ai voulu trancher du gentilhomme, j'ai hanté les brelans, j'ai joué... Je sais com-

i \ i;i i i I nkfli 75

bien vous êtes sévère sur ce sujet , et depuis longtemps ma conscience m'ordonnait de vous l'aire ce pénible aveu.

Le marchand réfléchit quelques secondes.

— Ce sont là assurément des fautes graves , dit-il d'un ton austère, et si tu n'étais orphelin, si tu avais d'autres parents que mon ancien correspondant de Sedan, cet oncle avare qui t'a envoyé de la province à Paris en te donnant quelques écus et une recommandation pour moi, j'aurais porté mes plaintes à ta famille ; mais puisque tu es seul au monde, puisque tu n'as que moi pour ami, pour protecteur, tu en seras quitte pour une semonce que je me propose de te faire en temps et lieu. Ainsi donc, ces escapades ne te feront pas sortir de chez moi, pourvu que tu me promettes de déchirer ce harnois et de te contenter désormaisducostumequi convient à tacondilion.

— Serait-il possible ! s'écria Giles en saisissant la main de son patron , qu'il baisa avec reconnaissance; mon bon, mon excellent maître, vous me pardonnez ma faute ! Oh ! je vous le promets, je renonce à tout jamais à ces folles pensées ! Je vois bien maintenant que je dois désespérer de plaire par ce moyen à une personne... Mais, s'interrompit -il avec fermeté, votre bonté même m'excite à accomplir le projet que j'ai conçu. Fermeltez-moi de sortir cette

nuit , et demain je vous obéirai en tout ce que vous commanderez : je vous le jure.

— Et où veux-tu donc aller à cette heure de nuit?

— De grâce , ne m'interrogez pas. Peut-être cette nuit même aurai-je occasion de vous prouver toute ma gratitude pour vos bienfaits passés et pour votre indulgence présente.

— Yoilà une plaisante aventure ! dit le marchand en frappant du pied avec impatience ; mon apprenti est vêtu en gentilhomme , et il parle en sorcier !

Il s'arrêta encore pour réfléchir. Giles , debout devant lui , attendait sa décision avec anxiété. Rosette et Guillaume osaient à peine respirer.

— Non, dit enfin Poliveau d'une voix ferme; je ne dois pas permettre que les anciennes règles de ma maison soient violées ; c'est un mauvais signe quand les vieux usages sont mis en oubli et quand le maître souffre lui-même que la discipline de son foyer se relâche. Giles Poinselot , ou bien tu ne sortiras pas ce soir , ou bien lorsque tu reviendras, si tu reviens, tu ne seras plus mon commensal et mon ami.

— Puisqu'il le faut, dit le jeune homme d'un air sombre , je supporterai cette terrible conséquencç.de mon opiniâtreté.

LA BELLE DHAPILKL. 77

— Giles , mon cher Giles ! lui dit Rosette avec un ton d'intérêt, nous quitterez-vous doncainsi pour un motif frivole peut-être?

— Compagnon , murmura le gros Guillaume en saisissant la main de Poinselot , est-ce bien vrai ce que tu dis là, que tu veux t'en aller ? Je ne veux pas, moi ; tu sais que je suis le plus fort... oui , je te rosserai si tu t'en vas !

Le pauvre Giles , sans répondre , porta la main à ses yeux pour cacher ses larmes.

— Laissez-le aller, dit le maître avec un accent d'amertume ; c'est un ingrat qui cherche un prétexte pour m'abandonner , maintenant que la ruine me menace. Il sait l'étal de marchand , il gagnera sa vie partout , il n'a plus besoin de moi. Qu'il parte! On dit que les rais fuient ainsi une maison lorsqu'elle est sur le point de crouler. Ne le retenez pas, vous dis-je; il lui tarde de nous quitter , car il craint sans doute que le malheur ne soit contagieux.

— Ne m'accusez pas d'une pareille pensée , mon cher maître , s'écria le jeune homme avec véhémence ; mon bonheur serait de vivre toujours auprès de vous et de partager vos joies et vos peines comme par le passé ; mais pourquoi mettre à mon obéissance une condition que ma conscience me défend d'accepter? Écoutez, je vous l'avouerai , c'est pour vous , c'est pour

78 LA. BELLE DliAPIÈRE.

vous servir que je veux sortir à cette heure. Ne me demandez pas quel est mon projet , je l'ignore moi-même, mais j'ai la certitude que quelque grand malheur vous menace , et je veux l'empêcher à tout prix.

— Un malheur nous menace ? s'écria Rosette avec effroi.

Giles ne répondit pas , et il y eut encore un intervalle de silence. .

On attendait avec anxiété la décision du chef de famille, qui semblait lui-même en proie à une grande incertitude.

— Eh bien ! reprit-il en s'adressant à l'apprenti, donne-moi seulement un prétexte plausible pour excuser ta sortie; donne-moi d'autres garanties que des insinuations vagues sur les malheurs dont tu parles , sur la nature des services que tu veux nous rendre, et je te laisserai aller. Je soupçonne que tu dois avoir quelque motif bien puissant de réclamer cette permission avec tant d'insistance; mais j'ai le droit de te demander compte de ce motif, puisque je suis pour toi comme un père.

Poinselot hésita un moment.

— Non, bourgeois, dit-il enfin avec embarras, les raisons que j'ai de sortir vous paraîtraient peut-être frivoles, et d'ailleurs je ne pourrais vous dire tout... Ayez confiance en moi, et

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/ qu'en sollicitant celle faveur je n'ai aucun Imt coupable.

— Allons, n'en parlons pins, interrompt!

chôment Poliveau en se levant ; Giles Poinselot, je vais vous conduire moi-même jusqu'à la porte

de la rue . et je prierai Dieu et les saints de veiller sur vous.

Puis, comme si ces dernières paroles eussent éveillé en lui les sentiments religieux dont les marchands de Paris étaient alors profondément imbus, il reprit avec une espèce de solennité :

— Cependant . Giles , comme vous êtes encore mon apprenti, mon commensal, et comme je puis exercer sur vous le? droits d'un chef de famille, jusqu'à ce que vous ayez dépassé le seuil de ce logis . je ne veux pas que vous le quittiez sans avoir accompli vos devoirs de chrétien; voici l'heure où d'ordinaire nous faisons la prière . avant d'aller nous livrer au n joignez-vous à nous pour la dernière fois, et puisse cet acte de dévotion vous porter bonheur !... Allons, continua-t-ilen s'adressant aux antres personnes et en étant son chapeau . tout le monde à genoux, et vous. Rosette, dites la prière.

C'était l'usage de chaq iiez le drapier

«le piier en commun à l'issue du souper; cependant les idées d< des jeunes

80 LA BELLE DHAPIÈRE.

étaient si loin en ce moment de cette pratique journalière que le bonhomme eut besoin de répéter son ordre, et alors seulement on se pressa d'obéir. Il s'était déjà mis à genoux sur le car- ■ eau , le visage tourné vers un vieux christ de Lois qui décorait le manteau de la cheminée. Rosette , les apprentis , la servante elle-même s'agenouillèrent auprès de lui.

La nuit était close et la salle était faiblement éclairée par le reflet vacillant d'une lampe et par la lueur mobile d'une flamme qui tremblait autour des tisons du foyer. Rosette récitait l'office du soir , mais il était évident pour ceux qui l'écoutaient qu'elle ne se livrait pas à ce pieux exercice avec sa tranquillité d'esprit et sa ferveur accoutumées. Parfois la mémoire lui manquait tout à coup, et souvent les paroles consacrées n'arrivaient à ses lèvres qu'indistinctes et inachevées. Les assistants faisaient la réponse aux passages ordinaires, et alors, à l'organe clair et musical de la jeune fille succédait un murmure sourd où la voix grave du marchand, la voix chevrotante de la vieille servante se confondaient avec les voix sonores et bien timbrées des deux apprentis. Il y avait dans cette scène religieuse, qui aujourd'hui appellerait le sourire sur les lèvres des sceptiques du dix-neuvième siècle , une poésie simple et pa-

LA MU t HHU'IERL. 81

triarcale qui empruntait encore du charme à la pénombre qui régnait dans la salle , au calme de l'extérieur et au recueillement de la famille. La prière s'acheva et on se leva en silence. Chacun se regarda comme si l'accomplissement de ce devoir eût dû apporter quelque changement d;ins les dispositions des divers personnages. Poliveau se tourna vers Giles Poinselot. qui restait morne et immobile à quelques pas de lui.

— Eh bien, Giles? demanda-t-il avec douceur. Le jeune homme attacha son manteau sur

ses épaules.

— Je vous suis, murmura-t-il d'une voix étouffée.

— Partons donc, dit Poliveau en soupirant. Il saisit la lampe qui était sur la table. Rosette.

voyant que décidément le jeune apprenti allait partir, crut devoir faire encore quelque tentative pour le retenir. Elle avait pour lui l'estime et l'affection que méritaient de bonnes qualités. et , quoiqu'il ne lui eût jamais dit un mot dlamour, elle savait tout le pouvoir qu'elle exerçait sur lui. Quelle femme, si naïve et si modeste qu'elle soit, peut se tromper sur les sentiments qu'elle inspire?

— Giles , dit-elle les larmes aux yeux . au nom de la sainte Vierge , réfléchissez à ce que

82 LA B£LI,L DRAlMÈRE.

vous allez faire ! Vous n'avez ni famille, ni appui dans Paris, et vous vous exposez par votre propre faute à tous les dangers et à tous les hasards d'une vie indépendante; je vous en prie , renoncez à votre folie résolution. Si ce n'est pour vous, que ce soit pour mon père, qui a tant besoin de vos services, pour moi... qui vous aime comme un frère.

— Demoiselle, dit Giles Poinselot en sanglotant, ne parlez pas ainsi, car je resterais et peutêtre il en résulterait des maux incalculables. J'ai déjà trop attendu , et pendant que j'hésite , on complote sans doute contre votre sûreté.

— Laisse-le donc ! reprit Poli veau avec impatience, ne vois-tu pas que c'est un ingrat?

Pendant ce temps, l'Ébouriffé, à qui la pensée de cette séparation n'était jamais venue auparavant , se livrait à une douleur qui tenait du désespoir :

— C'est donc bien vrai que tu veux partir ? s'écria-t-il avec colère. Bourgeois, ne le laissez pas aller : qui tiendra la boutique quand Giles ne sera plus là? Je ne pourrai plus rien faire sans lui , moi. Tenez, bourgeois, voulez-vous que je le prenne et que je le monte dans la chambre? ce sera fait en deux tours de main. Je ne veux pas qu'il parte !

Et malgré ces menaces, la voix du pauvre

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apprenti s'éteignil dans les sanglots. Tous les spectateurs partageaient cette émotion ; Rosette se cachait le visage dans son tablier , et la servante elle-même poussait des gémissements étouffés. Giles se hâta de mettre fin à cette scène qui affaiblissait son courage.

— Je ne serai pas longtemps absent, reprit-il avec effort, si mes prévision-^ se trouvent fondées. Mais le temps presse. Adieu, demoiselle, peut-être plus tard me saurez-vous gré vousmême du sacrifice que je fais aujourd'hui. Adieu, mon pauvre ami Guillaume , nous nous reverrons bientôt. Adieu aussi, ma bonne vieille Geneviève. J'étais l'enfant de cette maison , et tous ceux qui l'habitent m'étaient chers comme des parents et des amis. Et vous, mon excellent maître , mon bienfaiteur, ne vous hâtez pas de m'accuser; bientôt, dans quelques heures peutêtre , vous saurez combien vous vous trompez à mon égard.

— J'en attendrai la preuve, dit le bourgeois avec fermeté en s'avançant vers la porte sa lampe à la main.

Giles fit un dernier geste d'adieu . et suivit Poliveau sur l'escalier criard qui conduisait à la boutique. Ceux qui étaient restés dans la salle écoutèrent en retenant leur souffle le bruit des pas qui s'éloignaient; peut-être espéraient- ils

84 LA BELLE DRAPTÈRE.

que l'apprenti changerait de résolution. Mais bientôt on entendit le grincement des clefs dans les serrures ; puis une porte se referma bruyamment; il était parti.

Quelques minutes après, Poliveau reparut dans la salle ; il était fort pâle et son visage portait les traces de la violence qu'il avait dû se faire pour cacher son chagrin. Il posa sa lampe sur la table, et voyant les femmes tout en pleurs et Guillaume le front appuyé sur sa main dans l'attitude du désespoir, il dit d'une voix brève :

— Allons ! qu'on soit calme et qu'on ne parle plus de tout ceci. Ce coureur de nuit ne mérite pas les regrets qu'il vous cause ; c'était un fat et un vaniteux qui tôt ou tard eût tourné à mal !

Mais en dépit de ces injures inspirées par la colère, une légère contraction qui se montra sur les traits du marchand prouva qu'il était moins insensible qu'il ne voulait le paraître. Il resta pensif pendant quelques minutes.

— Vous voilà tout bouleversés, reprit-il avec une indifférence affectée ; pour moi je ne pense déjà plus à cet enfant prodigue... Il est tard, et parce qu'un faquin d'apprenti nous a quittés ce soir, ce n'est pas une raison pour oublier que l'heure est venue d'aller dormir. Il faut qu'on se lève demain matin de bonne heure. Maintenant que nous sommes privés des services de ce va-

l v Bl l i DIAPlfelE.

gabond, nous ne manquerons pas de besogne.

Geneviève, donnez -nous des lumières. Embrasse-moi, Rosette, et que Dieu (accorde une bonne nuit.

En même temps il déposa un baiser sur le front de sa fille; chacun prit sa lampe, et on se sépara quoique l'heure fut encore peu avancée.

La chambre de Rosette était au premier étage, à côté de la salle commune , et son unique fenêtre , décorée d'un modeste balcon de- bois , s'ouvrait sur la rue un peu au-dessus du vieil auvent qui ornait le devant de la boutique. Cette chambre était triste et sévère , avec ses grandes et lourdes tapisseries, son lit à ciel garni de rideaux de serge verte, ses armoires de chêne, sa madone de cire posée sur la cheminée et son imperceptible miroir. On n'y voyait aucune de ces petites choses qui , de nos jours , décèleraient la présence d'une jeune fille riche ; tout y était grave, et il élait facile de voir que

celle qui l'occupait ne s'y arrêtait que le temps rigoureux de prendre du repos.

Dès qu'elle fut entrée, Rosette s'empressa de congédier la vieille Geneviève sans lui permettre de lui rendre les services accoutumés; puis , quand la servante eut prononcé son dernier bonsoir et quand le bruit de sa marche se fut éteint dans le silence de la maison, la jeune fille courut fermer la porte à clef, et , se jetant dans un grand fauteuil qui était près de son lit, elle respira bruyamment.

Sans doute les fatigues, les émotions, les angoisses de la journée lui rendaient bien précieux ce moment de repos. Cependant , après quelques minutes d'abattement, elle se redressa par un mouvement fébrile , et elle tira de sa poche le billet que lui avait remis furtivement le marquis de Villenègre. Il était ouvert, ce qui faisait supposer que déjà pendant le jour Rosette avait trouvé un moment pour y jeter un coup d'oeil ; cependant elle le tournait et le retournait entre ses doigts d'un air d'incertitude. Elle finit par s'approcher de la lampe et par le lire avec une attention qui prouvait tout l'intérêt qu'elle y prenait.

Cette lettre , écrite dans le style ampoulé du temps , était néanmoins tendre et respectueuse. Le marquis ne sollicitait qu'un mot de réponse,

et il annonçait qu'il serait au comble de ses vœux si l'adorable Rosette laissait tomber un regard de pitié sur son pauvre esclave. Ce langage, qui faisait contraste avec le tun audacieux et tranchant des galants ordinaires, était précisément celui qui pouvait faire le plus d'impression sur une jeune fdle sage, mais un peu vaine. Aussi la belle drapière parcourait-elle avec un charme infini ces lignes où elle croyait voir se peindre une àme candide et pure comme la sienne. Elle pesait chaque expression en souriant et en mesurait la portée; en ce moment tous les événements de la journée s'effaçaient de sa mémoire ; elle ne songeait plus à la ruine qui menaçait la maison de son père, au départ mystérieux de Giles , à la défense qui lui avait été faite de revoir jamais le marquis ; elle était absorbée tout entière par cette première lettre d'amour qu'elle relisait avec bonheur.

Cependant la réflexion sembla bientôt changer en amertume le charme de cette occupation ; la tète de Rosette se pencha sur sa poitrine; la lettre lui échappa des mains sans qu'elle songeât à la ramasser, et deux larmes silencieuses coulèrent le long de ses joues.

— Oh! oui, murmura-t-elle enfin d'une voix entrecoupée en s'a jipu vaut le front contre son lit mon père a raison. C'est une folie à une pau-

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vre fille comme moi de porter ses vues si haut. Que suis-je auprès de lui ? Notre noblesse récente et douteuse n'a encore été qu'un objet de moquerie pour nos voisins ! Il est jeune, beau, riche, aimable ; il sera duc un jour ; il aura des carrosses, des châteaux, des hôtels, et moi,., oh ! mon Dieu! mon Dieu!

Elle vint se prosterner devant la madone de cire toute couverte d'oripeaux et de clinquant qui ornait la cheminée, et elle lui adressa une courte prière. Puis elle s'avança pour fermer la fenêtre qui avait été laissée ouverte derrière le rideau, à cause de la chaleur de la saison.

Il était en ce moment onze heures du soir environ, et le plus profond silence régnait dans le quartier. Toutes les lumières s'étaient éteintes depuis longtemps , et la rue étroite de la Tixeranderie était plongée dans une obscurité complète. Cependant, au moment où la belle drapière allait fermer sa fenêtre, il lui sembla entendre un léger bruit à l'extérieur au-dessous du balcon. Elle s'arrêta effrayée et prêta l'oreille; mais le bruit était si faible qu'elle crut s'être trompée.

Tout à fait rassurée , elle levait déjà la main pour ramener devant la fenêtre l'épais rideau de serge, lorsque les deux battants vitrés s'ouvrirent doucement , et un homme enveloppé

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