LA BELLE DR.UMEKL. 'J
d'un manteau se montra debout sur le balcon. Rosette recula pale, muette, terrifiée comme en présence d'un spectre ; cette apparition était si étrange, si inattendue, que tout le sang de la jeune fille se glaça dans ses veines. Cependant, la présence d'esprit lui revint aussitôt, et persuadée que ce ne pouvait être qu'un voleur qui s'introduisait ainsi dans sa maison , elle allait appeler du secours, lorsque l'inconnu s'élança lestement dans la chambre et rejeta son manteau en murmurant d'une voix étouffée :
— Grâce, grâce, mademoiselle ï mais je n'avais pas d'autre moyen d'arriver jusqu'à vous!
C'était le jeune marquis de Villenégre.
Rosette en le reconnaissant ne parut ni moins surprise ni moins effrayée qu'auparavant, et l'affection qu'elle avait pour lui en secret ne parut diminuer en rien la colère que lui inspirait l'effronterie de cette démarche. Elle recula d'un pas léger à l'autre extrémité de la chambre et elle lui dit avec autorité :
— N'avancez pas, monsieur, ne faites pas un mouvement pour approcher de moi, ou j'appelle mon père qui est dans la chambre voisine. Votre conduite est infâme et indigne d'un gentilhomme !
Il faut avouer cependant que la contenance du jeune Villenégre n'était pas de nature à jus-
tifier entièrement cette terreur. Il restait immobile , les yeux baissés, tremblant. On eût dit d'un écolier surpris en flagrant délit d'escapade par un maître sévère, tant il était gauche et embarrassé.
— Mademoiselle , balbutia-t-il , je n'ai d'excuse, je l'avoue, que dans le violent amour que vous m'avez inspiré.
— Partez , monsieur , parlez tout de suite ! reprit Rosette avec agitation ; ne voyez-vous pas que votre présence dans ma chambre , à cette heure de nuit, peut me déshonorer, me perdre? Partez à l'instant, et je pourrai peut-être croire encore , pour votre propre honneur , que vous n'avez écouté, en venant ici, que de méchants conseils.
— Oh ! cela est vrai , s'écria le jeune homme avec véhémence. C'est seulement en ce moment que je comprends tout ce qu'il y a de cruel dans ma démarche. On m'avait trompé, on m'avait fasciné. Je vais partir, je pars... Mais de grâce , mademoiselle , laissez-moi espérer que vous ne me mépriserez pas pour avoir voulu m'introduire ici!
Cette soumission, ce repentir étaient bien de nature à désarmer la colère de Rosette ; aussi dit-elle avec moins de sévérité :
— Je ne veux, je ne dois rien promettre.
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Dans l'aveu que vous venez de faire . je reconnais la justesse des craintes que j'ai entendu exprimer sur vous. Défiez-vans du comte de Hanie, c'est un misérable qui vous perdra si
vous suivez ses conseils. Mais on peut nous sur-
prendre. Au nom de Dieu, hàlez-vous de partir. et peut-être encore pourrai-je conserver quelque estime pour vous.
Yillenègre jeta un regard en arriére; mais
soit qu'il craignit les railleries de ceux qui l'avaient poussé à cette téméraire escalade, soit qu'il ne voulût pas s'éloigner sans avoir obtenu de la belle drapière un mot favorable dont il pourrait se faire honneur vis-à-vis de lui-même, il n'avança ni ne recula.
— Mademoiselle, dit-il avec un peu plus d'assurance, ne vous effrayez pas ainsi : une échelle est appliquée à la muraille, et le pauvre comte dont vous avez si mauvaise opinion veille dans la rue avec quelques domestiques tidèles ; en un instant je puis les rejoindre sans danger ni pour vous ni pour moi. Laissez-moi donc vous dire enfin...
— Rien, rien, dit la jeune tille sévèrement, je ne dois pas vous entendre. Mon Dieu ! étaitce là ce que je devais attendre après votre lettre si timide et si respectueuse ! Je vous croyais bon, loyal, généreux...
04 LA BELLE ÛRAPIÈRE.
— Eh bien ! Rosette, interrompit le marquis, dites-moi seulement que vous ne me haïssez pas, et je pars à l'instant.
— Pourquoi me mettre ainsi peut-être dans l'obligation de mentir? Partez sans conditions.
— Je reste donc, dit le marquis avec résolution en s'asseyant dans un fauteuil.
Sans doute , d'après l'hésitation qu'il avait montrée d'abord, Rosette n'avait pas compté sur une détermination si hardie.
— Que faire ? que faire , mon Dieu ? murmura-t-elle , il est sans pitié. Eh bien ! je vais appeler au secours et éveiller les gens de la maison.
— Qu'importe? dit Henri.
— Mon père va venir ; il est violent , il vous tuera.
— Ou il me forcera à vous épouser , c'est tout ce que je demande.
— M'épouser, vous, M. le marquis ? demanda Rosette avec une douceur involontaire.
— Pourquoi non ? je vous aime.
— Mais votre père, votre mère?
— On leur fera entendre raison ; d'ailleurs je serai maître un jour.
— Mais votre fortune, votre rang...
— En vous voyant on excusera tout.
Rosette réfléchit quelques instants.
I \ F1ELLE IIRU'II
— Cette détermination est insensée , repritelle avec émotion ; la distance entre vous et moi est trop grande pour qu'elle puisse jamais être franchie. Allez , H. de Yillenègre , votre obstination à rester ici n'aurait d'autre résultat que de compromettre mon honneur, et rien ne pourrait combler l'abîme qui nous sépare. Partez . encore une fois , monsieur , je vous en supplie au nom de ce qu'il y a de plus sacré !
Henri de Villenégre fut ébranlé par la solennité de cette abjuration et il se leva.
— Dites-moi donc que vous m'aimez ! dit-il avec chaleur.
Rosette allait répondre , et peut-être l'aveu tant désiré allait-il sortir desabouche, lorsque des cris perçants se firent entendre au dehors.
Les deux jeunes gens restèrent immobiles et attentifs. Le bruit semblait partir de l'extrémité de la rue et l'on criait d'une voix sonore :
— Alarme ! alarme ! au meurtre ! au voleur !
De semblables événements étaient assez fréquents pendant la nuit à cette époque , où la police de Paris était si mal faite ; mais plusieurs circonstances frappèrent la jeune fille. D'abord il lui semblait que celui qui donnait l'alarme devait être aux prises avec plusieurs agresseurs , car la voix était saccadée et le bruit
d'une lutte entre plusieurs personnes se faisait entendre distinctement. Et puis elle crut reconnaître le son de voix de Giles Poinselot.
— Mon Dieu ! murmura-t-elle en pâlissant tandis que la terreur la clouait à sa place, que se passe-t-il donc?
— Ce n'est rien , répondit le marquis avec indifférence , c'est quelque cocardeau qui fait le récalcitrant avec les compagnons de la Malte, et qui refuse de leur livrer sa bourse.
— Mais on assassine un homme ! répliqua la jeune fille, qui remarquait que les cris, d'abord énergiques, s'étaient affaiblis peu à peu et ressemblaient enfin à des gémissements. Par humanité, monsieur, allez au secours de ce malheureux.
— Je vais voir! dit Villenègre en s'avançant vers le balcon.
En ce moment un bruit nouveau se fit entendre à une courte distance ; c'était le fracas de plusieurs chevaux lancés au galop sur le pavé , un cliquetis d'armes et un murmure de voix qui se rapprochaient. Cette fois le marquis lui-même manifesta des inquiétudes.
— Peste soit du maraud ! murmura-t-il ; les cris de ce lâche coquin ont attiré le guet ! Nous sommes perdus si les soldats aperçoivent l'échelle et ceux qui la gardent.
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Rosette n'eut pas la fore»? de pousser un cri, et un violent effort de volonté put seul l'empêcher de s'évanouir. Son cœur battait à peine, et sa respiration s'arrêtait à mesure que le piétinement des chevaux se rapprochait de la maison.
— La lampe! la lampe! dit le marquis en faisant signe à Rosette que la lumière pouvait les trahir.
La jeune fille saisit convulsivement la lampe ; mais, par un sentiment de pudeur qui survivait à l'anéantissement de toutes ses facultés, elle ne voulut pas l'éteindre, et elle s'empressa de la cacher derrière un rideau, afin que le reflet de la lumière sur les vitres de la fenêtre ne put attirer l'attention des soldats du guet. Tous les deux restèrent debout , en face l'un de l'autre, pâles, tremblants, retenant leur haleine.
Il y eut pendant quelques instants un grand mouvement d'allées et de venues autour de la maison ; on entendit des ordres donnés à mivoix et suivis de jurements étouffés ; il semblait même qu'il y eût une sorte d'escarmouche sous les fenêtres, car on distinguait le cliquetis des épées ; puis des pas précipités retentirent dans diverses directions , et le galop des chevaux annonça que les soldats se mettaient à la poursuite des fuyards ; enfin le bruit s'éteignit toul
à fait et le quartier devint, aussi calme et aussi silencieux qu'auparavant.
— Ils sont partis! dit le marquis après un moment d'attente, et ils n'ont sans doute rien découvert. Dieu m'est témoin que dans ce danger je n'ai tremblé que pour vous !
— Ils peuvent revenir ! reprit la jeune fille avec une agitation fiévreuse ; profitez de ce moment pour fuir. Le bruit de cette alarme a sans doute éveillé mon père, et malheur à vous et à moi s'il vous rencontrait ici !
— Je pars , Rosette; mais du moins ne me direz-vous pas...?
— Je vous dirai que chaque parole que vous prononcez en ce moment est une lâcheté ! interrompit la jeune bourgeoise hors d'elle-même; votre coupable folie a déjà causé peut-être la mort de plusieurs personnes , et peut-être ma réputation est à jamais perdue ! Cela ne vous suffit-il pas, M. le marquis?
Villenègre n'osa plus résister à cette colère si légitime.
— Si j'ai commis une faute , je la réparerai en gentilhomme , dit-il avec l'accent du repentir ; je vous obéis, mademoiselle, et j'espère que vous ne l'oublierez pas. Adieu !
— Adieu ! adieu ! murmura-t-elle.
Villenègre s'enveloppa dans son manteau et
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s'élança légèrement sur la fenêtre : la fille de
Poliveau le suivit îles yeux avec anxiété , et quand il eut disparu dans l'obscurité du balcon elle se crut sauvée ; mais presque au même in stant le marquis écarta de nouveau le rideau de serge et montra son visage consterné.
— L'échelle n'est plus à sa place , dit-il , les gens du guet ou mes propres amis l'ont sans doute emportée avec eux.
Cette nouvelle rendit a la belle drapière toutes ses angoisses.
— Tout est perdu ! s'écria-t-elle en sanglotant ; Dieu m'a maudite, parce que j'ai été trop vaine et trop orgueilleuse. Je ne dois plus attendre ni repos ni pitié !
La vue de cette douleur, dont il était la seule cause, fit une grande impression sur le jeune gentilhomme.
— De grâce, mademoiselle, ne vous tourmentez pas ainsi, reprit-il ; le comte de Manie qui m'accompagnait, et quelques-uns de ses domestiques, savent dans quelle situation je me trouve, et sans doute ils ne vont pas tarder a revenir... Je crois même avoir entendu un léger chuchotement au-dessous de la fenêtre lorsque je me suis mis au balcon, et si je n'avais craint d'éveiller, en appelant, les gens de la maison... Après tout, continua-t-il avec résolution en
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voyant que les larmes de Rosette ne cessaient de couler, je suis fort et agile, et, pour sauver l'honneur d'une femme que j'aime et que j'honore, je puis bien risquer un saut de vingt-cinq pieds.
Rosette courut à lui et le retint par le bras.
— Je ne le veux pas, je vous le défends ! ditelle avec effroi. Y pensez- vous, M. le marquis? vous vous tueriez ! J'aimerais mieux attendre les misérables que vous appelez vos amis, si toutefois le guet ne s'est pas emparé d'eux ou s'ils n'ont pas eu le désir de nous jouer quelque tour infâme pour se venger de mon père et de moi.
Cette dernière supposition, que Villenègre savait être fort vraisemblable d'après le caractère de son compagnon, excita au plus haut point son indignation.
— S'il avait eu cette pensée, murmura-l-il avec rage; si, en me poussant à une démarche qui devait vous causer un si grand chagrin, il n'avait fait de moi qu'un instrument de ses rancunes contre votre maison, je jure qu'il payerait cher celte audacieuse intrigue ! Et cependant il serait possible... Oui, j'y songe; il me parlait avec trop de chaleur pour n'avoir pas un intérêt personnel dans le service qu'il voulait me
LA BBLLI BIAPltftE. 191
rendre! 11 faut que je parte, car je soupçonne
une trahison. Mademoiselle, pouvez- vous me fournir quelque étoffe que j'assujettirais au balcon et au nio} en de laquelle je pourrais nie laisser glisser jusqu'à terre ?
— C'est une inspiration du ciel! fit Rosette en courant à une armoire d'où elle retira du linge en abondance.
En quelques minutes, les jeunes gens eurent ajusté bout à bout plusieurs draps de forte toile. Ils travaillaient en silence avec ardeur, et déjà ils allaient attacher à la fenêtre cette échelle de nouvelle espèce, lorsque le bruit de la cavalerie se fit entendre pour la seconde fois à l'extrémité de la rue et parut s'approcher de nouveau de la maison. Sans doute l'alarme récente qui avait été donnée dans le quartier ramenait le guet de ce côté, et le projet de fuite par le balcon devenait impossible pour le moment.
Cependant Rosette et le marquis espéraient encore que les soldats passeraient sans s'arrêter, lorsque la voix forte de Poliveau se fit entendre tout à coup d'une pièce voisine et retentit dans toute la maison.
— Holà ! Guillaume i Giles ! criait-il, oubliant que l'un de ses deux apprentis ne pouvait repondre à son appel, descendez vite ! Des voleurs ont forcé la boutique ! Au voleur ! au secours !
Aussitôt il se fit un grand tumulte au rez-dechaussée : la porte de la boutique s'ouvrit avec force et plusieurs personnes se mirent à courir dans la rue. Les soldats du guet , voyant des individus suspects sortir d'une maison et fuira toutes jambes, s'élancèrent à leur poursuite au galop de leurs chevaux, avec d'autant plus d'ardeur que la voix déjà entendue par Rosette à la première alarme, et qu'elle avait prise pourcelle de Giles Poinselot, criait d'un ton faible :
— Ce sont eux ! sus, sus, messieurs de la prévôté ! Ce sont les malfaiteurs que je vous ai signalés !
Pendant ce désordre à l'intérieur et à l'extérieur, Rosette tremblait et perdait la tête ; mais le marquis montra une présence d'esprit dont la jeune fille était incapable dans cet horrible moment.
— On va visiter la maison et je ne veux pas qu'on me trouve ici, dit-il rapidement ; la porte de la boutique est encore ouverte, et je puis m'échapper à la faveur de l'obscurité. Une fois hors de cette maison, je défie ces pesants cavaliers de me suivre dans les rues sombres et é'roites de ce quartier. Mais je ne connais pas les êtres de ce logis et j'ai besoin de quelques indications.
—Vous traverserez la salle à manger, répon^
LA BELLE DR.VPIÈItL. K>ô
dit Rosette qui pouvait à peine parler, voua descendrez l'escalier <-t vous n'avez qu'à traver
ser la boutique.
— C'est bien.
Et il ouvrit la porte de la chambre.
— Mais, M. le marquis, balbutia-t-elle au moment où il allait partir, vous n'y songez pas ! on va vous confondre peut-être avec les misérables qui ont volé mon père.
Sans répondre, le marquis s'élança dans l'obscurité de la salle, et bientôt il parut avoir atteint l'étage inférieur. Un moment elle le crut sauve, car les cavaliers qui poursuivaient les fuyards dans la rue avaient négligé de garder la porte, mais son espoir ne fut pas de longue durée. La voix qu'elle avait entendue déjà, et qu'elle reconnut cette fois pour celle de Giles Poinselot, se fit entendre au-dessous d'elle.
— A l'aide ! messieurs du guet ! s'écria-t-il ; voici un de ces coquins. Accourez, ou il va m'éc happer !
Des soldats mirent pied à terrée! se précipitèrent dans la boutique; puis une lutte suivit et dura quelques instants, comme si celui qu'on attaquait eût fait une défense désespérée.
Tout cela se passait au milieu d'une profonde obscurité, et les gens du guet demandaient de la lumière à grands cris. Enfin Polivcau sortit à
demi vêtu de sa chambre, tenant d'une main sa lampe qu'il était parvenu à rallumer, de l'autre une vieille pique, la seule arme offensive qu'il possédât, et il descendit rapidement à la boutique. Aussitôt qu'il parut, le tumulte augmenta encore, et des exclamations, des jurons et des plaintes s'élevèrent à la fois et troublèrent le repos de tout le voisinage.
Rosette était anéantie; les angoisses sans cesse renaissantes qui l'avaient assaillie depuis quelques heures avaient épuisé ses forces. Cependant, lorsqu'elle distingua, au milieu du bruit et de la confusion, la voix fière et hautaine du marquis, lorsqu'elle entendit les cris déchirants de son père, elle ne put résister au désir de s'assurer par elle-même de la réalité des malheurs qu'elle prévoyait. Toute tremblante, elle se précipita vers l'escalier, et du haut des degrés un spectacle étrange frappa ses regards.
Le plus grand désordre régnait dans la boutique; les tables étaient renversées ; des marchandises, des pièces de drap étaient éparses sur le plancher. La faible lueur d'une lampe éclairait les divers groupes qui remplissaient tout l'espace. Au centre, Giles Poinselot, l'exapprenti, était assis sur un fauteuil, pale, les habits déchirés, sans perruque et sans chapeau ; son pourpoint entr'ouvert laissait voir sur sa poi-
LA IILI.1L lil.
Urine un linge taché de sang, comme s'il eûl reçu nne blessure récente. En face de lui se
tenait un personnage vêtu de noir, en rabat et en petit manteau , et que Rosette reconnut aussitôt pour maître Defunctis, le lieutenant criminel de robe courte, célèbre dans ce temps-là par
ses exploits contre les malfaiteurs dont Paris était infesté. Il interrogeait le blessé, à <jui chaque réponse semblait coûter une atroce souffrance.
Au pied de l'escalier, a rentrée du petit cabinet qui servait de caisse, Polrveau s'abandonnait au désespoir devant ses coffres forcés et d'où les dix mille écus qu'il avait complétés le matin venaient d'être enlevés. A l'autre extrémité, du coté de la porte, le marquis de Villenègre. les vêtements en lambeaux, les mains liées, retenu par deux soldats, était debout et conservait cet air dédaigneux qui lui était habituel. Les cavaliers du guet, avec leurs cuirasses et leurs casques d'acier bruni, encombraient la porte . et l'on voyait dans l'ombre de la rue piaffer leurs chevaux.
A cet aspect, Rosette s'appuya contre la rampe de l'escalier pour ne pas tomber; elle sentait ses jambes fléchir. Cependant elle ne comprenait pas bien encore ce qui se passait et elle prêta l'oreille machinalement aux paroles de Giles Poinselot.
— Je vous disais donc, M. le lieutenant, continuait le blessé, que par des motifs qu'il est inutile de rappeler, je soupçonnais deux gentilshommes qui sont venus aujourd'hui à la boutique de méditer quelque fâcheuse entreprise contre la maison de mon bourgeois.
— Dites ces motifs, interrompit le magistrat ; vous ne devez rien cacher à la justice.
— Eh bien ! reprit Giles avec embarras, je savais que l'un d'eux, qui se fait appeler le comte de Manie, était un homme taré, perdu de dettes et de débauches, une espèce de chevalier d'industrie, vivant de jeu et d'escroquerie; j'avais remarqué qu'il suivait des yeux ceux qui ont apporté une forte somme d'argent à mon maitre en sa présence, qu'il observait attentivement où on la plaçait, et qu'il examinait les localités comme s'il eût cherché les moyens de pénétrer dans la boutique. Quant à son compagnon...
En ce moment, les regards du blessé se levèrent par hasard sur Rosette, qui était debout au haut de l'escalier, immobile et muette comme une statue de marbre. En la reconnaissant, il s'arrêta tout à coup.
— Eh bien ! demanda le lieutenant civil, avez-vous observé que cet autre gentilhomme se soit livré au même examen ?
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— Non, dit enfin Poinselot avec effort 5 je pouvais le croire capable de certains autres crimes, mais je pensais qu'il était de trop liante naissance pour s'associer à des voleurs, comme sa présence ici parait prouver qu'il l'a fait.
Le marquis de Vilienègre fit un sourire ironique.
— Continuez, dit Defunctis.
— Ce que j'avais vu. reprit l'apprenti, me Taisait désirer d'éclairer les démarches «i deux gentilshommes ; je savais où je pouvais les retrouver et j'avais hâte de m'assurer qu'ils ne méditaient rien contre le repos et les propriétés de mon bourgeois.' maître Poli veau. €e soir, donc, après l'ouvrage, je me suis habillé décemment et j'ai demandé à sortir -, on m'a refusé d'abord, si bien que j'ai été obligé d'exiger mon congé du bourgeois pour jouir de ma liberté. Je suis allé bien vite à la taverne où je savais devoir rencontrer les deux gentilshommes. Ils y étaient, en effet, et déjà revêtus de costumes fort simples, différents de ceux du matin. J'ai vu bientôt arriver les laquais du prétendu comte de Manie, vêtus en bourgeois comme lui, et ils se sont mis à parler à l'écart. Cette circonstance m'a donné à penser. Comment les gens d'un seigneur si orgueilleux avaient-ils quitté leur livrées et paraissaient-ils causer familièrement
avec leur maître, s'il n'y avait pas en tout ceci quelque mystère coupable? Je m'attachai donc aux pas des maîtres et des valets, si ce sont vraiment des valets et non pas des complices de ce soi-disant comte. La nuit était sombre. Ils sortirent tous, les deux gentilshomme ensemble, les autres à quelques pas derrière eux. Je les suivis. Ils prirent des rues désertes et détournées, si bien que je les perdis de vue pendant quelques instants. Cependant, ne doutant plus qu'ils ne dussent tenter quelque chose contre la maison de mon patron, je me dirigeai en toute hâte de ce côté.
En tournant l'angle de la rue, à quelques pas d'ici, je fus accosté par deux hommes enveloppés de manteaux et qui semblaient faire le guet. Je les reconnus pour le secrétaire et le valet de chambre du comte ; ils me prièrent assez civilement d'abord de prendre un autre chemin et me firent entendre qu'un cavalier de leur société était en partie galante en cet endroit. Je n'avais garde de retourner sur mes pas, mais lorsque j'aperçus une échelle appliquée à la muraille de la maison et plusieurs individus qui se tenaient immobiles sous l'auvent, je n'hésitai plus à pousser des cris d'alarme. Les coquins qui faisaient le guet se jetèrent sur moi et cherchèrent à m'empècher de crier. Je mis l'épée à la main
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etjemebattais contre eus en appelant du si cours,
lorsqu'un 'i*' ceux qui étaient sous l'auvent . *'t que je reconnus pour le comte de Manie , s'approcha vivement et me porta un coup de pointe dans la poitrine. Je tombai -mis connaissance...
le guet es( arrivé en ce moment, et voyant quo je donnais quelques signes de vie. on m'a transporté chez vous. H. ]c lieutenant, afin que vous recueilliez les révélations que je pourrais avoir à vous faire sur tout ceci. Je vous remercie des secours que vous m'avez fait donner, vous voyez combien ils ont été efficaces. En revenant à moi. j'ai appris qu'on n'avait arrêté aucun des malfaiteurs ; je vous ai prié d'envoyer le guet de ce côté encore une fois, de peur que les larrons de nuit ne fussent revenus à la charge, et j'ai voulu moi-même vous accompagner, malgré ma faiblesse, pour diriger vos recherches. Mes prévisions ne m'avaient pas trompé, puisque l'arrivée de la force publique a fait fuir les coquins. Ce long récit, qui expliquait si clairement tous les événements delà nuit parut avoir épuisé le blessé. Il laissa tomber sa tête en arrière d'un air accablé, et ses yeux se fermèrent à demi. Le magistrat ne voulut pas le presser de questions en ce moment, et, se tournant vers le marquis de Villenègre. il fit signe à ceux qui le gardaient de lui permettre d'approcher.
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— M. le marquis, dit-il avec gravité, si toutefois ce titre est le vôtre...
— Ce titre est le mien, dit Villenègre avec toute l'insolence d'un gentilhomme d'alors, et je ne souffrirai pas que personne ose me le contester.
Le magistrat fit une légère inclination de tète.
— Soit, dit-il froidement; mais vous avez entendu la déclaration de cet apprenti ; niezvous, en ce qui vous concerne , qu'elle soit véritable.
— Je ne nie et je n'affirme rien, reprit le jeune homme d'un ton hautain ; mais je sais bien, M. le lieutenant criminel, si ce titre est le vôtre, que vous aurez à payercher votre insolence d'aujourd'hui envers un brave gentilhomme qui a eu la fantaisie de se divertir aux dépens d'un vieux bourgeois... Chavagnac, Clermont et une foule d'autres qui appartiennent à la cour ont bien fait d'autres folies sans que le guet et les officiers du prévôt s'en soient mêlés! Ma famille est puissante, et vous verrez ce qu'il vous en reviendra d'avoir traité comme un voleur le fils du duc de Villenègre !
Le lieutenant civil ne parut pas très-encouragé par l'air d'assurance que montrait le prisonnier. Plus d'un magistrat avait été désavoué
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et puni, à celte époque, pour avoir fait son devoir à rencontre de certains jeunes seigneurs turbulents qui se croyaient tout permis. Cependant, il dissimula ses inquiétudes personnelles.
— Je rendrai compte à qui de droit de ma conduite, dit-il avec dignité , mais si quelques jeunes courtisans n'ont pas été poursuivis pour des bagatelles, il n'en faut pas moins que l'on sache que personne n'est au-dessus des lois. Ne cherchez donc pas de détours. 31. de Villenègre. et n'affectez pas une insolence qui n'appartient à personne devant la justice. Il ne s'agit pas celte fois de quelque tapage nocturne dans une maison de jeu, d'un manteau enlevé ou de quelque autre escapade de ce genre : une boutique a été forcée, un vol de dix mille écus a été commis, un apprenti a été blessé, peut-être mortellement, et vous, que l'on trouve en quelque sorte sur le fait, vous croyez en être quitte pour déclarer le nom illustre de votre famille. Non, non. M. le marquis : si vous êtes coupable. il faudra que la justice ait son cours. Cependant, ajouta-t-il plus bas par forme de correctif . je serais heureux de vous trouver innocent, d'autant plus que j'ai l'honneur de connaître assez particulièrement 31. le duc votre père, que cet événement va plonger dans l'affliction.
L'assurance du marquis parut un instant
ébranlée. Rosette descendit quelques marches de l'escalier, haletante, épuisée, les yeux fixés sur l'austère magistrat qui venait de prononcer ces menaçantes paroles.
Pendant cet interrogatoire , Poliveau allait et venait dans la boutique en donnant cours à son désespoir.
— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! disait-il en se cachant le visage, était-il besoin de ce dernier et terrible coup? Je suis perdu, déshonoré, ruiné! Et ma fille, que va-t-elle devenir?
Ces plaintes touchantes frappaient les oreilles de Rosette, mais sans doute elles n'arrivaient pas jusqu'à son cœur. Toutes ses pensées étaient pour ce jeune gentilhomme, qui d'un mot pouvait la perdre et se justifier.
— M. le marquis, reprit le magistrat d'un ton insinuant, il me répugne de croire qu'un jeune homme d'aussi grande naissance que vous êtes se soit rendu coupable ou complice d'un crime si bas ; je soupçonne que votre présence ici pourrait être attribuée à un autre motif. Donnez-moi quelques explications plausibles, à moi seul, et je vous ferai rendre immédiatement la liberté, en vous promettant le plus profond secret.
— Eh! quel autre motif que celui de me voler mon argent pour satisfaire ses vices pou-
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vait rappeler chez moi ! s'écria le vieux marchand avec une recrudescence de colère et de douleur. Mais que fait-on ici? interrompit-il d'un ton farouche; cet homme est coupable,
qu'on remmène en prison! C'est un misérable
qui m'a ruiné ; je me porte partie contre lui. Cela ne suffit-il pas? Maître Defunctis, vous n'êtes pas si lent d'ordinaire à faire votre devoir.
Malgré ces énergiques exhortations, le lieutenant criminel semblait avoir des doutes sur la culpabilité du jeune Villenègre; et puis n'était-il pas fâché peut-être qu'on parût lui forcer la main ; enfin, il désirait concilier ce qni était dû à la justice avec les égards que méritait le haut rang de l'accusé.
— Silence, ami Poliveau, dit-il gravement; nous ne devons pas nous souvenir de nos relations amicales au bureau de la ville tant que je suis dans l'exercice de mes fonctions: et vous, monsieur, continua-t-il en s'adressant à Villenègre, songez que la chambre criminelle pourra être moins bien disposée que moi à vous trouver innocent si votre cause arrive jusqu'à elle. Parlez, étiez-vous le complice de ceux qui ont commis le vol?
Le marquis ne répondit pas; Rosette avait descendu lentement l'escalier et s'était placée
en face de lui sans que personne eût remarqué sa présence.
— Giles Poinselot, demanda le lieutenant criminel au blessé, qui avait repris un peu de force, ne m'avez-vous pas dit dans votre interrogatoire que maître Poliveau avait une trèsbelle fille dont un de ces gentilshommes était amoureux ?
Tous les regards se tournèrent sur l'apprenti, qui fit un mouvement douloureux en murmurant :
— Ne m'interrogez pas... Je ne sais... j'ignore...
Mais l'œil du magistrat avait vu son hésitation et sa répugnance à s'expliquer sur ce motif; ce fut une raison pour lui d'insister davantage.
— Jeune homme, reprit-il avec plus de force, ne me cachez rien, cette affaire est de la plus haute importance, et si vous savez quelque chose de particulier sur le marquis de Villenègre, je vous adjure de le dire au nom de Dieu et de votre conscience, au nom de la justice et de la vérité, afin d'éviter peut-être de plus grands malheurs.
— Eh bien ! reprit le blessé d'une voix basse et étouffée pour ne pas être entendu de ceux qui occupaient l'extrémité de la boutique, j'ai la certitude que M. de Villenègre est amoureux de
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nia jeane maîtresse, et tout fait supposer qu'il est aimé d'elle ; et. puisqu'il faut tout dire, contiiiua-t-il en sanglotant, j'avoue que ma jalousie autant que l'intérêt de mon maître m'a poussé ce soir à épier les démarches de ce jeune gentilhomme et de son complice.
Le lieutenant criminel fit un sourire de salis faction et se crut sur la trace de la vérité en ce qui concernait le marquis. On a pu voir déjà que le magistrat, malgré sa rigoureuse probité, ne se souciait pas de se faire des ennemis puis sanls parmi les parents du prisonnier.
— Ainsi donc, reprit-il d'un ton mystérieux, il ne serait pas impossible qu'il existât une intrigue entre...
— Giles Poinselot, malgré les services qu'il m'a rendus cette nuit, en a menti comme un coquin s'il o>e affirmer cela ! s'écria Poliveau avec violence ; n'est-ce pas assez que j'aie perdu dans cette fatale nuit ma fortune, mon crédit, ma vieille réputation de probité? faut-il donc encore qu'on m'attaque dans ce que j'ai déplus cher, dans l'honneur de ma fille unique !
Defunetis imposa silence au malheureux marchand, et il allait presser Giles de nouvelles questions, lorsque le prisonnier s'avança impérieusement au milieu de l'assemblée :
— Il est inutile qu'un débat s'établisse sur
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ce sujet, dit-il de ce ton dégagé qui contrastait avec sa timidité en présence de Rosette : on fera ce que Ton voudra de moi ; mais je ne consentirai jamais à sauver mon blason de gentilhomme en perdant une jeune fille pure et irréprochable. Finissons-en, messieurs ; puisque l'on m'a trouvé dans la compagnie de ceux qui ont volé le marchand Poli veau, vous devez supposer que je suis leur complice. Je remercie M. le lieutenant criminel de sa bonne volonté pour moi; mais je ne veux pas me tirer du danger par une lâcheté.
Rosette s'était à demi évanouie sur un siège.
— Comme il l'aime ! murmura le pauvre apprenti en laissant tomber sa tête sur sa poitrine.
— Ce jeune homme a du moins un peu de sang noble dans les veines! s'écria Poliveau avec énergie ; il n'a pas voulu se sauver par une bassesse.
Le magistrat avait fait un signe de désappointement en voyant Villenègre se détourner dédaigneusement de la voie de salut qu'il lui avait ouverte. Cependant il crut devoir insister sur les conséquences terribles que pouvaient avoir les paroles du prisonnier.
— Une folle générosité vous aveugle peutêtre, M. le marquis, reprit-il presque affectueusement ; je vous en supplie, songez au chagrin
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que cette aventure va causer à H. le duc votre père, et à madame la duchesse votre mère, dont vous êtes l'idole... Je vous invite, pendant qu'il en est temps encore, à rétracter l'aveu que vous venez de faire.
Villenègre se lut encore ; peut-être le souvenir de sa famille que l'officier de justice venait d'évoquer l'avait ému trop vivement pour qu'il pût parler sans que le tremblement de sa voix trahit son émotion. Mais Defunctis le devina, et il continua plus bas :
— Songez, de grâce, M. le marquis, à ce qui vous attend si vous persistez à ne pas vous défendre... Vous serez jugé et condamné; votre écusson sera brisé publiquement par la main du bourreau, votre épée et vos éperons vous seront enlevés comme à un homme indigne de les porter , et vous irez achever les restes d'une vie qui peut être si belle, sur les galères du roi. Votre famille a des amis puissants, je le sais, mais elle a aussi de puissants ennemis , parmi lesquels est madame la maréchale. On ne vous sauvera pas ; souvenez-vous de Beau manoir, du baron de Beauveau et de tant d'autres. Je vous en supplie, songez que la réputation d'une petite bourgeoise coquette ne vaut pas l'honneur d'une vieille et illustre famille!
Rosette, qui était cachée dans l'ombre à deux
pas de l'interlocuteur, avait tout entendu et elle suivait avec anxiété tous les mouvements du jeune Villenègre. Elle le vit baisser la tête et passer la main sur son front couvert d'une sueur froide. Elle crut qu'il hésitait et elle frissonna. Mais au même instant le marquis se redressa et dit d'une voix ferme :
— Je répondrai devant mes juges ; en ce moment je n'ai rien à ajouter.
— M. le sergent du guet, reprit le magistrat en poussant un profond soupir, conduisez ce cavalier en prison. Que son obstination retombe sur sa tête !
Cet ordre mit en mouvement toute l'assemblée. Le lieutenant criminel leva les yeux au ciel comme pour le prendre à témoin de l'inutilité de ses efforts, puis il donna quelques ordres à voix basse afin de mettre la boutique de Poliveau à l'abri de toute agression ultérieure et il se disposa à se retirer. Les soldats du guet s'avancèrent pour s'emparer du prisonnier, et déjà on entendait dans la rue un cliquetis d'armes, et un piaffement de chevaux qui annonçaient que l'on allait se mettre en marche. Rosette, par un mouvement inattendu et tout spontané, s'élança vers la porte au moment où le marquis allait sortir avec ses gardes, et elle dit d'un ton ferme au lieutenant criminel :
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— Un moment encore , M. le juge ; vous ne connaissez pas toute la vérité, et c'est moi qui aurai le courage de la dire.
L'apparition inattendue de Rosette, son air animé, son geste plein d'autorité stupéfièrent tous les assistants. Le magistrat soupçonna quelque révélation importante.
— Arrêtez ! cria-t-il aux gardes qui déjà entraînaient le prisonnier.
— Que viens-tu faire ici, mon enfant? dit Poliveau; faut-il donc que tu sois témoin du plus grand malheur qui m'ait frappé depuis la mort de ta pauvre mère?
— Je viens empêcher une injustice, répondit-elle. Mon père, nous pleurerons plus tard sur vos malheurs, en ce moment ma conscience m'oblige à rendre hommage à la vérité.
— Mon Dieu ! que va-t-elle dire? s'écria Poinselot en se redressant malgré sa blessure et en fixant sur elle des yeux hagards.
Poliveau resta pétrifié d'étonnement.
— Parlez, mademoiselle, demanda le magistrat : que savez-vous?
Rosette se taisait comme si la violence de ses sentiments l'empêchait d'ouvrir la bouche.
— A quoi bon nous retenir! s'écria le marquis de Villenègre en faisant un mouvement pour sortir; ne voyez-vous pas. M. le lieutenant
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criminel, que les tristes événements de cette nuit ont bouleversé la tète de cette pauvre jeune fille?
— Non, non, monsieur, écoutez-moi! s'écria Rosette avec véhémence en saisissant le juge par son manteau comme si elle eût craint qu'il lui échappât je sais , j'ai la certitude que M. de Villenègre n'a pris aucune part au vol qui vient d'être commis.
— En êtes-vous bien sûre, mademoiselle?
demanda le magistrat. Où était donc M. le marquis lorsque l'on forçait la boutique de voire père?
— Il était..., balbutia la belle drapière, il était... dans ma chambre.
Le plus profond silence régna un instant dans rassemblée. Tout à coup le vieux marchand s'élança vers Rosette et la saisit rudement par le bras en s'écriant avec violence :
— Elle ment ! ne la croyez pas ! elle aime ce jeune homme, et elle veut le sauver! et pour cela elle ne craint pas de déshonorer son père, de se déshonorer elle-même ! Elle ment, je vous l'affirme! Allons, rentrez, ajouta-t-il en cherchant à entraîner sa fille vers l'escalier; vous avez assez dit d'impertinences aujourd'hui! Et vous, messire Defunctis, continua-t-il en se tournant vers l'officier de justice, vous éliez
mon compère, mon ami autrefois; ouMicz co que vous a dit cette caillette ; quand les petites filles veulent se mêler d affaires sérieuses, elles parlent à tort et à travers. Ne pensez plus à cela, je la punirai comme elle le mérite, je vous le promets.
En parlant ainsi , le malheureux bourgeois s'efforçait de prendre cet air de sévérité factice que les pères affectent vis-à-vis d'un enfant gâté ; mais le lieutenant criminel ne semblait pas disposé à traiter si légèrement la déposition de Rosette.
- Je suis fâché de vous contredire, sire Poliveau, reprit-il, mais il faut que vous laissiez votre fille parler devant moi en toute liberté.
— Mais je vous jure qu'elle ment ! s'écria le marchand dans le paroxysme de la douleur et de la colère ; elle ne sait de quoi il s'agit, elle ne sait ce qu'elle dit ! Un homme était caché dans sa chambre! Est-ce que si cela était je ne l'aurais pas déjà tuée? Elle, si sage et si pieuse, recevoir dans sa chambre un jeune gentilhomme, et cela quand on pille ma maison, quand on blesse mes serviteurs, quand on me réduit à la misère, à la banqueroute , à l'infamie ! Est-ce que cela est possible ? Est-ce que cela n'est pas absurde? Je vous dis que c'est un mensonge qu'elle invente pour sauver un muguet qui lui
a débité parfois des galanteries en venant à la boutique. Dites-lui de vous donner des preuves de ce qu'elle avance... Je la défie de vous donner des preuves !
Et il se mit à rire d'un rire idiot qui arracha des larmes à plusieurs des assistants. Cependant Defunctis domina son attendrissement pour poursuivre ses investigations.
— Giles Poinselot, demanda-t-il au blessé, dont le désespoir différait peu de celui de Poliveau lui-même, que pensez-vous de l'aveu de cette jeune fille?
— Hélas ! elle ne peut dire que la vérité, répondit l'apprenti à demi-voix, et ce que je redoutais le plus est arrivé.
— Mais des preuves! hurla le marchand, demandez-lui des preuves !
— Mon père, s'écria la belle drapière, ne vous hâtez pas de m'accuser ; je vous jure devant Dieu que je suis innocente de tout crime, et c'est pour cela que je veux suivre les impulsions de ma conscience. Vous avez dit au marquis de Villenègre, continua-t-elle en se tournant vers le magistrat, que l'honneur d'une petite bourgeoise obscure et pauvre ne valait pas l'honneur d'une famille illustre ; mais M. de Villenègre, par un sentiment de générosité que j'apprécie, a préféré la réputation de la pauvre
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bourgeoise à l'orgueil de son écusson sans tache ; il a voulu me foire le sacrifice tic son nom. de son rang, de sa liberté, de sa vie peut-être: je n'accepte pas ce sacrifice. Je déclare donc (jue cette nuit, le gentilhomme ici présent s'est introduit par le moyen d'une échelle dans ma chambre, contre ma volonté, et qu'il y est resté tout le temps que l'on a employé à commettre le vol. L'échelle ayant été enlevée lors de la première alarme, il n'a pu s'échapper qu'au moment où les voleurs ont quitté la maison, et s'il faut des preuves à ce que j'avance, on trouvera sur ma fenêtre l'empreinte des pieds de H. de Villenègre ; son manteau est encore sur un siège près de la cheminée.
À mesure qu'elle parlait le visage dePoliveau prenait une expression plus terrible, mais lorsqu'elle en vint aux indices qui devaient prouver si clairement l'exactitude de son témoignage, il fut pris d'un si furieux transport de colère qu'il s'élança sur elle pour l'étrangler.
— Et elle n'a pas crié ! elle n'a pas appelé au secours! disait-il en grinçant les dents; misérable créature î
Les soldats du guet se saisirent de lui pour l'empêcher de se porter à aucune violence.
— Retenez ce pauvre homme cria ! Defunctis avec une expression de satisfaction évidente;
124 l.K BELLE DRAP1ÈRE.
et vous, M. le sergent, continua-t-il en s'adressant à l'officier du guet, montez à la chambre de cette jeune fille pour vous assurer de la vérité de cette déposition.
Le sergent se fit accompagner par Geneviève, qui était descendue ainsi que Guillaume depuis quelques instants. Guillaume et les soldats retenaientle malheureux Poliveau, qui était dans le plus affreux délire.
— Mon père, mon père ! s'écriait Rosette en se traînant à genoux devant lui, de grâce, ne me maudissez pas! Mon père, je ne suis pas coupable.
Mais le vieillard ne l'écoulait pas et continuait à pousser des rugissements en se débattant au milieu des hommes robustes qui l'entouraient. Villenègre, à qui on laissait déjà plus de liberté , s'approcha d'elle et lui dit d'une voix émue :
— Malheureuse enfant! qu'avez-vous fait?
C'était moi qui avais commis la faute, était-ce donc à vous d'en porter la peine? Ne valait-il pas mieux m'abandonner à mon sort ? J'étais sur qu'avec des protections puissantes...
— Laissez-moi , monsieur , interrompit la jeune fille en le repoussant par un geste plein de dignité. Nous ne nous devons plus rien ; je ne vous connais plus. Maintenant j'appartiens tout entière à ce malheureux vieillard.
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dont vous avez empoisonné le9 derniers jours. Le marquis allait répondre, lorsque le sergent du guet descendit après avoir fait l'examen qui lui avait été ordonné. Il avait vu sur la fenêtre les traces indiquées par Rosette, et il rapportait le manteau de Villenègre, ainsi que les linges que les jeunes gens avaient ajustés bouta bout pour en faire une sorte d'échelle. Ces preuves étaient convaincantes; aussi messire Defunctis n'eut-il pas un instant de doute.
— La vérité est constatée, s'écria-t-il. C'était par délicatesse et par générosité que M. de Villenègre se déclarait complice du vol. Les véritables coupables, c'est-à-dire le soi-disant comte de Manie et ses domestiques, seront poursuivis et punis ; je les retrouverai, soyez-en sûrs. En attendant, continua-t-il en s'inclinant devant le jeune gentilhomme et en déliant lui-même les cordes qui retenaient ses mains , vous êtes libre, et j'espère que vous rendrez compte à vos honorables parents du zèle et de la complaisance...
Mais Villenègre ne l'écoutait pas ; sa liberté semblait l'occuper beaucoup moins que les larmes que versait la jeune fille, toujours agenouillée. Il s'avança vers Poliveau et lui dit avec un respect profond :
— Je vous en conjure, monsieur, modérez
126 LA BELLE DRAPIÈ&E.
voire colère et ne maudissez pas voire malheureuse enfant ! Je vous affirme sur ma foi de gentilhomme et sur ma conscience, que mademoiselle Rosette n'a pas démérité de vous, qu'elle est toujours digne de votre affection et de votre oslime. J'ai pénétré chez elle par surprise, et, vaincu par ses instances, j'allais m'éloigner lorsque les bruits de la rue et la disparition de l'échelle m'ont empêché d'exécuter ce projet.
Mais ces explications ne firent qu'exaspérer ce père outragé.
— L'entendez-vous, le beau damoiseau, le chevalier courtois , le défenseur des belles affligées? s'écria-t-il avec une ironie poignante; il me donne sa parole de gentilhomme! Oh ! maudit soit tout ce qui a jamais porté cet exécrable titre pour la honte et le malheur des honnêtes gens ! Pendant que l'un me volait mon argent dans ma boutique, l'autre nie volait ma fille ! Ils s'étaient partagé les dépouilles du pauvre marchand ; l'un brisait la porte, l'autre la fenêtre ; l'un emportait le coffre et l'autre l'honneur ! Misérables ! misérables ! Et tu crois, parce que tu as consenti, pour me tromper, à te faire passer pour un voleur, que je ne t'accuserai pas d'être parjure lorsque tu affirmes qu'elle est innocente? Non, non, ta présence ici l'a déshonorée; elle est à loi, prends-la! Démon, cm-
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porte Fàme que tu as damnée ! Que ferais-je de eelte pécheresse auprès de mon Jil de mort ? Je neveux plus la voir! Partez tous, emmenez-la ou je la tuerai.
— Mon père, mon bon père, s'écriait Rosette en se traînant à ses pieds, ne m'aeeablez pas de votre colère et de votre mépris ; ne vous détournez pas de moi, ne me ehassez pas. J'en jure par la sainte Vierge et par la mémoire de ma mère, que vou^ avez tant aimée, je ne mérite pas votre haine.
Le père la repoussa du pied avec une sombre et farouche détermination.
Le marquis allait encore élever la voix, mais Defunctis lui lit signe de se taire et dit au malheureux bourgeois d'un ton d'autorité :
— Que signifie une pareille obstination, sire Poliveau? et comment un homme probe et sensé, comme vous l'avez été jusqu'ici, peut-il s'abandonner à de pareils transports? Voyons, continua-t-il avec plus de douceur en prenant la main du vieillard et en la secouant cordialement, ce n'est plus le magistrat qui vous parle, c'est voîre compère Defunctis, votre ancien ami de l'hôtel de ville... Revenez à vous! Vos malheurs sont grands sans doute, mais ils ne sont pas irréparables ; on vous a volé une forte somme, il est vrai, mais vous avez du crédit.
des amis, et vous vous tirerez de ce mauvais pas. Quant à votre fille, n'y a-t-il pas de l'injustice à la rendre responsable des étourderies d'un jeune cavalier qui s'est introduit dans sa chambre à son insu ? Et puisqu'elle vous jure qu'elle n'a rien à se reprocher, puisque M. de Villenègre affirme sur l'honneur...
Le marchand avait entendu la première partie de cette réprimande avec abattement, mais lorsqu'on entreprit de défendre sa fille, il retomba dans les mêmes fureurs qu'auparavant.
— Ne me parlez pas d'elle ! s'écria-t-il, elle veut nous tromper; elle ment! Si elle n'aimait pas plus que tout le reste ce jeune muguet, que Dieu confonde ! lui eût-elle sacrifié l'honneur de son père et le sien ? Je vous dis que c'est une abominable créature, que je la hais, que je la tuerai, si on ne me délivre pas de sa présence.
Tout le monde gardait le silence. Le magistrat comprit que, dans l'état d'exaspération où était le vieillard, il serait sourd à toutes les explications, et il ne savait plus à quel parti s'arrêter pour mettre fin à cette déplorable crise. Poliveau reprit tout à coup d'un ton relativement plus calme et même avec l'accent de la prière :
— Vous venez de rappeler vous-même, mes-
LA BELLE DKAPIERE.
sire Defunctis, notre ancienne amitié dans des
temps plus heureux. Eli bien ! aidez-moi à sortir de la plus épouvantable situation où ail pu
jamais se trouver un malheureux. Écoutez : je suis ruiné, déshonoré; demain peut-être les sergents et les huissiers viendront m'enlever ce qui me reste; je serai déclaré banqueroutier, infâme, et mes honneurs passés ne seront pour moi qu'un malheur de plus. Vous sentez qu'en cette affreuse circonstance la vie m'est à charge, et que je puis bien me laisser entraînera l'horrible tentation de me venger de celle qui e>t cause de tous mes maux. Defunctis, mon ami, sauvez-moi de celte tentation ; épargnez-moi le crime de verser mon propre sang ; emmenez avec vous cette femme odieuse qui m'outrage ! Vous êtes un homme respectable et prudent , à qui l'on peut confier une pareille mission. Emmenez-la avec vous, à moins toutefois qu'elle ne veuille suivre son séducteur, car elle lui appartient, il peut la réclamer ; mais qu'elle parte, qu'elle parte à l'instant, car si elle passait seulement une nuit sous le même toit que moi, je sens que je ne pourrais vaincre l'horrible désir que j'éprouve.
En prononçant ces dernières paroles, le vieillard avait dans le regard, dans le geste, dans l'expression du visage, une sauvage énergie qui
1Ô0 Là BELLE URAPIÈRE.
fit frissonner tous les assistants; nul ne doutait qu'il ne fût capable de réaliser ces menaces, si on lui en laissait la faculté. Rosette seule ne fut pas épouvantée par cet effrayant délire -, elle se leva , marcha droit à son père , et lui dit avec une résignation étrange :
— Eh bien ! me voici, mon père; tuez-moi ; ne suis-je pas à vous? IN'ètes-vous pas le maître de ma vie ? Que font tous ces étrangers dans votre maison? Qui les retient ici? Éloignez- vous, messieurs, continua-telle avec un geste d'autorité, votre ministère est fini maintenant. De quel droit venez-vous vous placer entre un père et sa fille? Ne craignez rien pour moi : je lui ferai bien entendre que je ne mérite ni sa haine ni son mépris ; et d'ailleurs, quand même il accomplirait sa menace, je ne me plaindrais pas : j'aime mieux mourir que de vivre avec sa haine : ma mort expierait du moins à ses yeux les fautes qu'il me reproche, et il me pleurerait peut-être.
— Elle me brave! entendez-vous? Elle me brave! s'écria le malheureux marchand, qui, dans son délire, ne pouvait apprécier la touchante confiance de sa fille.
Villenègre s'était approché du lieutenant criminel et lui avait parlé bas et avec chaleur. Le magistrat fit un signe de (èle.
— Mademoiselle , dit-il avec gravité en pre-
I v BELLE liRVPIÉKE loi
nant Rosette parla main, il est inutile de cherchera adoucir votre père dans un pareil moment ; il faut laisser agir le temps et la réflexion ; demain peut-être il sera plus calme. En attendant, souffrez que je vous conduise chez moi ; je vous confierai à ma femme , qui aura pour vous les soins d'une mère, si mieux vous n'aimez chercher un asile au couvent de l'Ave -Maria, dont la supérieure est une de nos parentes. Je crois convenable, prudent même de ne pas irriter plus longtemps votre père par votre insistance inutile.
— Je ne le quitterai pas! s'écria la pauvre en fant avec force ; je ne l'abandonerai pas lorsque tant de maux viennent l'accabler à la fois ! Qui le soutiendrait, qui le consolerait, qui l'aimerait?
— Moi ! interrompit Giles Poinselot d'une voix faible.
Villenègre s'approcha de la jeune fille pour joindre ses instances à celles du magistrat, mais elle le repoussa avec un geste de colère et de dédain.
— Et de quel droit, monsieur, demandat elle, venez- vous me donner vos conseils? Estce donc parce que je porte la peine de votre insigne lâcheté que vous vous arrogez sur moi une autorité que je renie ?
Le jeune homme se redressa avec noblesse.
— Vous me demandez de quel droit? s'écriat-il de manière à être entendu de tous les assistants, du droit qu'ont les coupables de se repentir et d'expier leurs fautes, du droit qu'ont les imprudents de réparer le mal qu'ils ont fait ; et si cela ne suffit pas, du droit que peut avoir un mari de veiller sur sa femme ; car, j'en prends à témoin tous ceux qui sont ici présents, sur ma foi de gentilhomme et sur mon honneur, je jure de n'avoir jamais d'autre épouse que cette malheureuse enfant que j'ai compromise par une démarche inconsidérée.
En entendant cette promesse solennelle, le magistrat hocha légèrement la tête en signe de doute, tandis que Poliveau poussait un éclat de rire moqueur.
— Allons, monsieur, continua le marquis en s'adressant à Defunctis, accomplissez votre louable intention et n'oubliez pas que c'est la marquise de Villenègre qui est désormais confiée à vos soins paternels.
Le lieutenant criminel s'inclina et voulut emmener Rosette ; mais elle résista de toute sa force.
— Jamais ! jamais ! s'écria-t-elle d'une voix éclatante.
— Ah! ah ! elle ne veut pas être marquise!
dit Poliveau avec son rire d'insensé; elle veut y être contrainte, la douce et bonne créature ! Allons, vous autres, saisissez-la. Elle vous récompensera lorsqu'elle sera duchesse, et moi je vous remercierai.
— Mon père ! mon père ! s'écria la pauvre Rosette, pendant que Defunctis l'entraînait malgré sa résistance , m'avez-vous donc abandonnée à ce point?
Elle allait disparaître avec le lieutenant criminel et Villenègre. Les soldats du guet étaient déjà montés à cheval.
— Sire Poliveau, dit Defunctis en s'arrètant sur le seuil de la porte, quand votre cœur de père se réveillera, vous viendrez nie demander votre fille.
Le vieillard se leva debout et étendant sa main vers elle, il s'écria d'une voix de tonnerre :
— Puissent les flammes de l'enfer...
Mais il n'acheva pas sa malédiction , et il tomba évanoui dès qu'il n'aperçut plus sa fille bien-aimée.
Lorsqu'il reprit ses sens il se trouva encore dans la boutique, assis sur un fauteuil. A sa droite et à sa gauche se tenaient Geneviève et Guillaume lui prodiguant les secours les plus empressés. En face sur un autre siège, était Giles Poinselot, aussi faible, aussi souffrant que
lui. Tous les autres personnages avaient quitté la boutique ; on entendait seulement devant la porte à demi fermée les pas cadencés de la sentinelle que le lieutenant criminel avait laissée pour prévenir les nouvelles tentatives de vol. Un faible rayon du jour commençait à se montrer à travers les barreaux du cintre de la porte et faisait pâlir la lueur de la lampe qui brûlait toujours sur le comptoir. Un morne silence régnait dans ce lieu si bruyant et si animé quelques heures auparavant.
Le pauvre marchand se souleva avec effort et regarda lentement autour de lui ; puis tout à coup il porta la main à son front, comme s'il venait d'y recevoir une douloureuse blessure. Sans doute il se souvenait, car il baissa la tète et il pleura.
Les assistants se gardèrent bien d'interrompre sa douleur, mais ils pleurèrent avec lui. Bientôt il se redressa de nouveau et examina l'un après l'autre ceux qui l'environnaient. En reconnaissant Geneviève et Guillaume il fit un signe muet et affectueux, comme pour les remercier de leurs soins. Mais dès que ses yeux se furent attachés sur Giles Poinselot, qui semblait attendre avec anxiété l'effet de cet examen, il se leva en chancelant et courut à lui les bras ouverts.
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— Giles, mon pauvre Gilc- ! s'écria-t-il , te \oilù donc revenu ?
Us s'embrassèrent et confondirent leurs larmes.
— Mailre, reprit le blessé avec une satisfaction douloureuse, vous ne m'en voulez donc pas d'être resté? Vous n'êtes donc plus en colère contre moi ? Vous ne me chassez plus?
— Moi être en colère contre toi ? moi te chasser lorsque tu es encore couvert du sang que tu as versé à mon service?... mais je n'aime plus, je n'estime plus que toi sur la terre! Pendant que tout le monde dormait et que je dormais moi-même, tu veillais, toi, sur ma fortune et sur mon honneur, toi que j'avais repoussé et accusé d'ingratitude. Pendant que les voleurs et les infâmes s'introduisaient dans mon logis, tu étais là sur le seuil pour le défendre, et tu versais ton sang comme le chien fidèle, en donnant l'alarme ! Moi te chasser ? mais tu n'es plus mon hôte, tu n'es plus mon apprenti, tu es mon fils hien-aimé !
— Bourgeois . interrompit timidement le blessé, vous avez une autre enfant et...
— Ne m'en parle pas, s'écria Poliveau avec violence, ne m'en parle pas si tu veux que je vive. Vous autres, continua-t-il d'un ton farouche en se tournant vers Guillaume et Gène-
viève, souvenez-vous que je n'ai pas de fille, (lue je n'en eus jamais, et si quelqu'un de vous a l'audace de prononcer jamais son nom devant moi...
En ce moment ses yeux tombèrent sur la place que Rosette occupait d'ordinaire dans la boutique. Son fauteuil, sa corbeille à ouvrage , son éventail étaient encore posés là, comme si elle eût dû revenir. L'aspect de ces objets brisa le courage du pauvre homme ; il retomba sur son siège et se couvrit les yeux en sanglotant.
— Il lui pardonnera peut-être ! murmura Giles en regardant Guillaume ; mais la ruine et le déshonneur n'en vont pas moins venir frapper ici. INous ferons tous notre devoir.
Il reste bien peu de chose aujourd'hui de l'ancien quartier du Temple , tel qu'il était il y a deux ou trois siècles. Tout l'espace compris actuellement entre le boulevard, la rue de la Corderie et la rue du Temple , formait alors un vaste enclos qui, après avoir appartenu à l'ordre des Templiers, était devenu , depuis Philippe le Bel, la propriété des chevaliers de Malte; ce terrain avait été anciennement entouré de fossés et de murailles, flanqué de tours et garni de ponts-levis comme une véritable piace de guerre ; mais à l'époque où nous nous trouvons,
ces remparts menaçants avaient disparu en partie pour faire place à des maisons. Cependant, Je mur fortifié existait encore avec ses poivrières et ses tourelles du côté de la rue du Temple, et c'était là aussi que se trouvait l'entrée principale de l'enclos. Cette entrée , située dans un enfoncement, entre l'hôtel du grand prieur et la muraille , à peu près en face de la rue des Fontaines, était une voûte sombre qui s'enfonçait sous une vieille et haute maison habitée par les archers du prieuré. Là veillait nuit et jour une garde suffisante pour faire respecter le droit d'asile dont jouissait le quartier.
L'intérieur de cette vaste enceinte offrait à l'œil un assemblage de maisons de bois, agglomérées sans ordre , pour la plupart vieilles et délabrées. Cependant plusieurs de ces maisons, isolées des autres, et d'un aspect plus moderne, itaient entourées de jardins bien cultivés, et elles eussent ressemblé à de jolies fermes, n'eût été la parcimonie avec laquelle on leur avait distribué l'air et l'espace. Deux ou trois grands édifices dominaient cet amas de maisons et de feuillage. C'était d'abord l'hôtel du grand prieur, situé au coin de la rue de la Corderie, vaste et noble palais dont une partie existe encore. Au fond de la place principale, alors
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appelée proprement le Temple, s'élevait une
vieille tour gothique servant de prison aux chevaliers. A droite, à l'extrémité du jardin du prieuré, on voyait le monument lugubre si célèbre sous nom de Tour du Temple. C'était un édifice carré, flanqué aux quatre coins de tours énormes, noir, sombre, aux fenêtres grillées ou garnies d'abat-jour, et dont les flèches hardies semblaient se perdre dans les nues. Cette espèce de forteresse avait été bâtie au treizième siècle par frère Hubert, trésorier des Templiers, pour servir à renfermer les archives de son ordre. Plus tard, les rois de France y déposèrent leurs trésors lorsqu'ils partaient pour des guerres lointaines, et à l'époque dont nous parlons, elle contenait les archives des chevaliers de Malle. Mais on sait que l'histoire de la tour du Temple ne s'arrête pas là; le malheureux Louis XVI attendit pendant cinq mois entre ses épaisses murailles l'arrêt terrible que la Convention allait porter contre lui.
Ces monuments historiques , ces constructions féodales, ces orgueilleux palais, jetés au milieu des bicoques et des grands arbres dont l'enclos était rempli , lui donnaient une physionomie et un caractère particuliers. Ses habitants eux-mêmes ne ressemblaient pas entièrement à ceux des autres quartiers de Paris et ils
pouvaient se partager en deux catégories bien distinctes. Les uns étaient sombres , moroses, inquiets; les autres pétulants, gais, joyeux jusqu'à la folie. On en voyait se glisser lestement le long des maisons, jetant autour d'eux des regards furtifs et honteux, la tète basse, tandis que d'autres chantaient à tue -tète et s'enivraient dans les tavernes situées dans l'enclos. Pendant les beaux jours, les uns venaient s'asseoir tristement sur la place principale , mornes, pensifs et ne paraissant plus vivre que par la pensée ou le souvenir, pendant que les autres prenaient bruyamment leurs ébats en jouant à la paume ou aux quilles devant eux. Du reste, tous les rangs, toutes les conditions semblaient avoir des représentants dans la foule bariolée qui se pressait dans l'enclos du Temple; on y voyait aussi bien de jeunes et brillants gentilshommes en pourpoint de soie, que de pauvres hères en guenilles ; il y avait des abbés, des militaires, des bourgeois , des gens de robe et des gens de plume chacun avec son costume caractéristique, ses mœurs et ses goûts; c'était une ville en raccourci où ne manquaient ni les petites passions , ni les petites intrigues, ni les caquetages des villes de province.
Or, tous les habitants de l'enclos du Temple, abbés et militaires, bourgeois et gentilshommes,
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étaient réunis là par an motif commun : tous étaient banqueroutiers on débiteurs insolvables ; ions s'étaient réfugiés dans ce coin obscur de Paris pour échapper aux poursuites des sergents et dt>> huissiers ou même aux exactions des collecteurs d'impôt. L'enclos du Temple était alors ce que la Belgique et l'Angleterre sont de nos jours pour beaucoup de gens, un asile contre les créanciers.
Tel était en effet le privilège dont jouissait de temps immémorial ce vieux quartier. On sait combien Paris avait autrefois de juridictions différentes, les unes séculières . comme celles du prévôt et du bailli , les autres ecclésiastiques, comme celles de l'abbé de Saint-Germain-des-Prés et du chapitre de Notre-Dame . juridictions qui se croisaient, s'entravaient les unes les autres et nuisaient à la prompte répression des crimes et délits. Le pouvoir qu'exerçait le grand prieur de Malle sur l'enclos provenait du grand maître des Templiers, l'ancien propriétaire, qui avait droit de haute et basse justice sur le territoire appartenant à la corporation dont il était le chef. Les chevaliers de Malte, comme tous les autres seigneurs haut justiciers de Paris, avaient élé de tout temps très-jaloux de leur autorité , et aucune arrestation pour dettes ne pouvait avoir
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lieu clans l'enclos si ce n'est par les officiers de monseigneur le grand prieur ; or, comme monseigneur et son ordre trouvaient leur profit à faire du Temple un lieu d'asile , il était sans exemple qu'ils eussent donné à aucun sergent ou huissier le droit d'en violer la franchise, et cet état de choses a duré jusqu'à la révolution de 1789, où les privilèges et les justices particulières ont été aholis.
Du reste, bien qu'au commencement du dixseptième siècle l'art de s'enrichir en faisant banqueroute n'eût pas encore été perfectionné , il ne faut pas croire que tous les habitants de l'enclos du Temple fussent réduits à la misère ; il y avait là , au contraire , autant de gens riches que dans aucun autre quartier de Paris , et certains débiteurs s'y étaient si bien acclimatés qu'ils n'eussent pas volontiers changé de demeure. Les marchands qui étaient venus s'y réfugier pour échapper au pilori et au bonnet vert, par lequel on distinguait alors les banqueroutiers , y avaient élevé des boutiques et ils y exerçaient leur industrie avec autant de liberté que partout ailleurs. Certains gentilshommes qui n'avaient pas eu assez de crédit pour se soustraire aux poursuites de leurs créanciers, s'y battaient, jouaient et courtisaient les femmes, comme au Cours-la-Reinc
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ou à la place Royale ; certains abbés y mangeaient leurs revenus aussi gaiement que s'ils n'eussent pas volé leurs abbayes et encouru les anathèmes de leur évêque. On jouait gros jeu et on menait joyeuse vie ; bref, le petit royaume du grand prieur de Malle avait un air de sécurité, de richesse, de gaieté qui faisait plaisir à voir.
Il est vrai que pendant le jour, à l'exception des dimanches, aucun des habitants de l'enclos ne pouvait en sortir sans courir le risque de tomber entre les mains de ses créanciers. Le ruisseau qui partageait en deux la rue du Temple était la limite fatale au delà de laquelle les privilèges du lieu cessaient de protéger les débiteurs ; aussi que de ruses , de stratagèmes employaient les créanciers et leurs sergents pour attirer sur la rive gauche de ce cours d'eau fétide les pauvres reclus qui se tenaient sur la rive droite! Le gentilhomme voyait passer devant lui sur l'autre moitié de la rue une femme qu'il avait aimée , au bras d'un joyeux mousquetaire qui le regardait en ricanant; malheur à lui s'il se laissait aller à la tentation de les suivre et de franchir la frontière ! le mousquetaire se changeait en huissier du Chàtelet , qui exhibait tout à coup son mandat et traînait le jaloux en prison. Souvent on venait
annoncer à un marchand bonqueroutier qu'un de ses anciens débiteurs avait eu des remords et l'attendait dans une rue voisine avec un sac d'argent; malheur à lui s'il donnait dans le piège ! le débiteur se trouvait être un gros sergent , qui meltait sans façon la main au collet du trop confiant boutiquier et le conduisait en lieu de sûreté. Tous les hôtes du grand prieur se tenaient donc en garde contre les surprises ; chacun restait tranquillement dans l'asile commun, occupé de ses plaisirs ou de ses affaires, et les événements de Paris n'arrivaient là que par ouï-dire, comme dans ville la plus reculée de province. Seulement le dimanche ou le soir, après le coucher du soleil, les habitants de l'enclos avaient le droit de se répandre dans Paris ; ils pouvaient aller narguer leurs créanciers dans les lieux publics et les irriter quelquefois par l'étalage d'un luxe effronté. Mais dès que le soleil remontait sur l'horizon il fallait revenir au plus vite, et bien des imprudents s'étaient repentis d'avoir oublié l'heure auprès d'une femme ou d'une bouteille.
Tel était autrefois l'enclos du Temple. Nous demandons pardon au lecteur pour la longueur des détails que nous venons de lui donner ; mais il était nécessaire , avant de poursuivre notre récit, de lui faire connaître l'étrange partie de
Paris où nous allons l'introduire, un an environ après le jour où le vol de dix mille éeus commis chez Poliveau avait consommé la ruine de l'honnête marchand drapier.
Dans une impasse écartée de l'enceinte du Temple , loin des scènes bruyantes de la place principale, et presque en face de la célèbre lour. était un cabaret borgne , auquel on arrivait par une sorte de sentier pratiqué entre les haies de clôture et ombragé d'ormes séculaires. Ce cabaret consistait en une grande et vieille maison de bois , à trois étages, toute branlante et à moitié pourrie ; mais une vigne luxuriante, plantée près de la porte principale, cachait les lézardes des murailles sous ses pampres verts et donnait presque un air riant à cette masure. C'était là qu'en raison de la modicité des prix du vin , et peut-être aussi à cause de la tranquillité de cet endroit écarté , se réunissaient les moins turbulents habitants de l'enclos ; aussi on l'appelait la taverne aux bourgeois , par opposition à la taverne aux gentilshommes , située à l'autre extrémité de l'enceinte , près de l'entrée principale. Cependant il ne faut pas croire que la taverne aux bourgeois ne fût fréquentée que par des marchands ruinés ou de pauvres diables. Quoique dans l'enclos du Temple la distinction des castes fût aussi bien établie que dans le
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reste de Paris , certains gentilshoLumes ne dédaignaient pas de se mêler aux habitués plébéiens de la taverne aux bourgeois; mais il faut avouer que d'ordinaire ces transfuges étaient peu fortunés , et ils se trouvaient à l'aise avec les bourgeois débonnaires qui hantaient ce paisible cabaret. Toujours est-il que les scènes de désordre, les batteries et les scandales y étaient beaucoup plus rares que dans l'autre maison , plus luxueuse et plus confortable , fréquentée par l'aristocratie des banqueroutiers et des grands seigneurs insolvables.
Un soir d'été, au moment où le soleil venait de se coucher , quelques personnes étaient réunies dans la salle basse de cette taverne autour de plusieurs tables boiteuses qui, avec des bancs grossiers et des tabourets de bois, formaient tout l'ameublement. Les fenêtres ouvertes permettaient à l'air frais de circuler dans l'intérieur de la salle et laissaient le regard errer sur l'horizon borné de l'enclos. Des milliers de moineaux piaillaient dans les arbres, et des oiseaux de nuit commençaient à planer au sommet de la grande tour, qui se dessinait en noir sur le ciel. Déjà plusieurs habitués du cabaret venaient d'en sortir pour se répandre dans Paris , car, nous l'avons dit , la nuit était heure de franchise pour les habitants du Tem-
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}>le. Il ne restait plu- que cinq mi six bourgeois qui jouaient au lansquenet et se disputaient à grands cris quelques liards. Près de la fenêtre était un homme de haute taille vêtu d'un costume militaire flétri , à collet de buffle, et dont la ligure, partagée par une balafre rouge, avait bien l'air le plus rébarbatif que l'on pût voir. Ce personnage était assis seul à une table devant un pot d'hypocras , tenant sur ses genoux une lourde épée à poignée de fer d'un aspect redoutable. Il ne disait rien et vidait silencieusement son gobelet d'étain. Seulement, lorsque les discussions des joueurs ses voisins devenaient trop bruyantes et troublaient sans doute ses méditations , il faisait entendre un certain grondement , analogue à celui d'un dogue, et ce signe de mécontentement arrêtait immédiatement les criailleries des pauvres gens.
En face de cet homme , ébauche barbare de ce que l'on a appelé plus tard un tyran de café, se tenait dans un angle de la salle et dans l'ombre un vieillard, d'humble apparence, courbé par l'âge et par les chagrins. Il était assis à l'écart, et la table qui était devant lui ne portait aucun rafraîchissement, soit qu'il fût trop pauvre pour faire aucune dépense, soit que, dans la morne rêverie où il était plongé, il eût oublié de se faire servir par une vieille ser-
vante bossue qui allait et venait autour de lui. 11 restait dans une insensibilité complète, accoudé sur la table et le front appuyé sur sa main ; seulement de temps en temps il jetait un regard distrait vers la fenêtre , d'où il pouvait voir tous ceux qui passaient devant la maison. Tels étaient son silence et son immobilité, que personne peut-être dans le cabaret n'avait encore remarqué sa présence.
De son côté , le farouche balafré semblait aussi attendre quelqu'un en cet endroit, mais loin d'imiter la patiente résignation du vieillard taciturne, il fronçait ses gros sourcils gris et il proférait à intervalles de plus en plus rapprochés des jurons a demi étouffés. Enfin il parut se calmer lorsqu'une voix haute et claire se fit entendre à la porte de la salle; on parlait au cabaretier et on disait avec insolence :
— C'est le capitaine du Corbineau que ze demande. Comment, faquin, tou ne connais pas le brave capitaine du Corbineau ?
— Par ici ! par ici donc ! s'écria d'une voix rauque le balafré en se levant.
Et au même instant, un personnage que nous connaissons déjà , et qui n'était autre que le comte de Manie ou soi-disant tel, entra dans la salle. Bien que monseigneur affectât toujours ses grands airs et qu'il se dandinât fièrement
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en marchant la tête liante, il c'était pourtant pas aussi ricucieat équipé que le jour où il était allé jouer eliez Poliveau la comédie de la biche privée. Si sa moustache était toujours
aussi bien cirée , si son panache était toujours aus>i haut, son pourpoint, en revanche, était horriblement râpé , et >on haut-de-chausse cummençait i perdre sa couleur primitive. Entin il était seul et il ne semblait plus en position de Irainer à sa suite ces laquais et ces pages qui l'accompagnaient toujours autrefois.
Maigre la pauvreté de cet équipage, de Manie jeta un regard fier et méprisant aux bourgeois lorsqu'il passa prés d'eux , et courut au balafré en lui disant avec son obséquieuse politesse :
— Que ze vous salue de toute mon âme, capitaine! veramente , ze souis plous heureux que vos ennemis, qui n'ont zamais osé vous regarder en face , tant vous êtes brave ! ze souis ravi...
— Allons ! trêve à vos flagorneries de courtisan, interrompit du Corbineau avec rudesse; vous pensez bien , compagnon, que je ne vous ai pas fait venir à la taverne aux bourgeois pour échanger des propos de caillette ! Prenez donc place, morbleu! et causons en buvant un coup.
En même temps il fit asseoir le nouveau venu et lui versa un gobelet d'hypocras que l'autre avala lestement sans se faire prier.
Au moment où de Manie était entré dans la salle , le vieillard silencieux dont nous avons parlé s'était levé tout à coup et avait paru vouloir s'élancer sur lui ; mais presque aussitôt il retomba lourdement sur son banc en laissant échapper un sourd gémissement.
Les deux amis n'avaient pas remarqué ce mouvement de leur voisin , et après avoir vidé leurs coupes , le soudard reprit avec l'accent d'une brutale cordialité :
— Voilà, mordieu ! longtemps, cavalier, que nous n'avons trinqué ensemble. Qu'avez-vous donc fait depuis que nous ne nous sommes vus?
— Des folies , mon cer, des folies de zentilhorame , répondit de Manie avec légèreté en croisant ses jambes l'une sur l'autre.
— En effet, reprit le capitaine en baissant la voix , j'ai entendu dire que vous vous étiez trouvé mêlé à quelque vilaine histoire.
— Vous pouvez bien le dire , riposta de Manie en haussant le ton comme s'il eût voulu mettre dans la confidence de ses secrets tous ceux qui étaient dans la salle. Nous autres de la cour nous avons toujours des histoires vilaines ou
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belles; mais cela fait passer le temps, et au moins nous ne ressemblons pas à des croquants.
— Oui, reprit du Corbineau en ricanant, mais avec cela on va aux galères.
De Manie fit un geste de mépris.
— Fi donc! capitaine, reprit-il avec humeur, vous avez appris à la guerre de méçans mots, et vous avez une façon de parler peu courtoise. Où avez-vous vu qu'oun zentilhomme bien né va zamais dans ces endroits-là? Chavagnac, Chàtillon , Sancy ont zoué bien d'autres tours, et il ne leur est pas arrivé d'accident. Mais ze veux vous conter la çoze ; c'est oune zentillesse. oune poure zentillesse.
— Parlez bas, du moins, dit du Corbineau en désignant les bourgeois , qui semblaient prêter une attention naïve à la conversation des deux amis.
— Ze me soucie bien que l'on m'entende ! s'écria le fanfaron en fixant un regard provocateur sur ses voisins ; s'il y a parmi tous ces zens-là oun zentilhomme qui trouve que z'ai mal azi, qu'il vienne me le dire, et ze loui ferai raison. Mais pour en revenir à cette aventoure, imazinez-vous que le petit Villenègre et moi nous avions résolu de nous venzer d'un butor de marçand qui avait refusé de nous faire cré-
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dit. Le petit Villenègre était amoureux de la fille de ce vieux , si bien que nous résolûmes d'enlever la péronnelle. La nuit venue , nous plantons une écelle à la fenêtre , et mon compagnon monte pendant que ze fais le guet avec mes valets. Mais voilà que mes drôles, pour passer le temps , commencent à forcer la boutique, lorsqu'un cocardeau, qui était de la maison , se zette sur nous en braillant comme oune corneille. Ze lui porte un coup qui l'étourdit, il tombe, mais ses cris ont appelé le guet, nous enlevons notre écelle et nous gagnons au pied, laissant Villenègre se tirer de là comme il pourra.
— Et comment s'en est-il tiré?
— Ma foi, ze n'en sais rien ; ze n'ai pas voulu retourner de peur des arcers qui rodaient par là , et z'ai envoyé mes laquais avec l'ecelle pour délivrer le prisonnier; mais les coquins, au lieu de m'obéir, se sont amusés à piller la boutique, et on dit qu'ils ont bien pris au marçand dix mille écus. Ze ris encore lorsque ze sonze à la mine penaude que devait avoir ce vieux maraud en trouvant ses sacs déménazés !
Et il se mit à rire bruyamment en regardant d'un air effronté les bourgeois, qui avaient cessé de jouer et écoulaient avec stupeur les horribles prouesses dont il avait l'impudence de se