LA BEI LE URA1MÈRK
— J'ai proposé le meilleur plan , reprit Corbineau d'une voix sourde ; c'était de mettre le feu au couvent pendant la nuit et de brûler tout ; mais celte idée n'a pas convenu , ces gens comme il faut ont toujours des scrupules d'abord, mais ensuite ils viennent aux bons moyens comme les autres. Alors Mignon, qui est homme de ressources, a proposé l'autre plan pour lequel on a besoin de vos services.
— Dites donc , ami Corbineau , fit de Manie en hochant la tête avec embarras , si ce plan n'était pas plus doux que le premier, ze ne serais guère votre homme , voyez-vous ; ze ne me soucierais pas d'être impliqué dans oune affaire où il y va de la corde et de la roue.
L'œil du soudard lui lança un regard de colère et de mépris.
— Vous reculez déjà ? Vous avez peur ?
— Ze ne recule pas, compagnon , et ze n'ai zamais connu la crainte, mais ze souis peu zaloux d'avoir encore à mes trousses ce diable déçaîné de Defunctis , qui m'a dézà serré de si près. Si ze n'avais pas eu le bon esprit de mêler les affaires du petit Villenègre avec les miennes, de telle façon qu'on ne pouvait me condamner et l'absoudre, ze ne sais trop si l'on ne m'aurait pas fait un mauvais parti à cause de l'aventure de Poliveau , oune véritable bagatelle.
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— Ce Defunctis vous parait donc bien redoutable? dit le capitaine en souriant d'un air sombre et di daigneux. Que feriez-vous donc si , comme moi , vous étiez condamné depuis trois ans à être [tendu , et si , depuis trois ans, vous braviez dans Paris sa poursuite et celle de ses archers?
De Manie lit une grimace de mécontentement.
— Ze ne vous demande pas vos secrets . capitaine, reprit-il après un moment de silence, mais ze dois vous faire souvenir qu'avant tout nous sommes convenus de nous partazer la besogne. Ze ne veux, pour ma part, avoir aucun nouveau démêlé avec la prévôté.
— Eh bien ! on en passera par où vous voudrez , camarade, dit Corbineau brusquement; que diable! les amis ne sont pas des Turcs!... Le plus dangereux est d'enlever cette sotte jeune lille et de la conduire quelque part. Je me chargerai de ce soin. Quanta vous, vous n'aurez qu'à vous laisser faire ; vous ne courrez aucun risque , vous ferez enrager le petit Yiller.èore en lui soufflant sa future , et vous çaçmerez cinq cents pistoles. De plus, vous pourrez conter l'histoire comme vous l'entendrez, et corbleu ! elle -vous fera honneur !
— Voilà ce que ze veux , et vogue la galère ! s'écria de Manie avec chaleur en saisissant par-
166 LA BELLE DRVPIÈRE.
dessus la table la main du capitaine. Ami Corbineau, ze souis tout à vous; ze n'en demande pas davantaze. Pourvu que l'aventure soit plaisante et gaillarde , ze souis content. Souffler adroitement sa maîtresse à ce petit fat de Villenègre et tirer des pistoles au père pour cela ! mais c'est superbe ! Il ne sera bruit que de moi à la cour. On voudra me voir , on vantera mon habileté , on me comblera d'honneurs , de pensions , et les plus grands seigneurs me demanderont mon amitié. Sour ma vie, brave capitaine, il faut que ze vous embrasse; vous faites ma fortune en m'embarquant dans cette affaire. En même temps il se leva , et dans les transports de sa joie , transports où les fumées de l'hypocras avaient sans doute quelque part , il embrassa l'affreux coupe-jarret qui se prêta d'un air maussade à cette familiarité.
— Ah <;à ! reprit-il gaiement en revenant à sa place, quand commencerons-nous , Corbineau, mon ami?
— Cette nuit même.
— Et nous serons seuls ?
— J'amènerai avec moi quelques vieux narquois de la cour des Miracles , qui ne craignent ni ciel ni enfer.
— C'est fort bien ; z'eusse mieux aimé avoir pour auxiliaires des zentilshommes. Et coin-
ment comptez-vous faire pour pénétrer dans le couvent7
— Nous n'aurons pas à y pénétrer, nous trouverons la belle drapière dans un autre endroit.
— Où donc, mon bon ami?
— Ici même dans l'enclos du Temple. Allez, allez , le duc est bien informé ; Mignon a semé l'or, et ils savent tout ce qui se passe. D'ailleurs messire Defunctis , dont vous avez tant peur et qui veut faire oublier sa sévérité à l'égard du petit marquis, donne au vieux duc tous les renseignements nécessaires. Mais vous me faites songer, continua du Corbineau en se levant, que notre associé Mignon m'attend pour me donner ses dernières instructions. Ainsi donc , cavalier, nous pouvons compter sur vous?
— le vous appartiens de toute mon âme.
— Eh bien , c'est dit. Je vous quitte pour aller réunir nos gens et tout préparer : vous , attendez-moi ici ; ou plutôt non. ces allées et ces venues pourraient inspirer des soupçons. Tenez, continua-t-il en s'avançant vers la fenêtre et en désignant la tour du Temple , au coup de dix heures , trouvez-vous au pied de cette tourelle qui est tournée vers le palais du prieur. La lune se lève du côté opposé, et vous serez dans l'ombre. Si je ne puis venir, j'enverrai quelqu'un
108 LA. CELLE DRAPIÈÏ5E.
qui vous dira : Au diable les nonnes! Vous répondrez : Vive le Val-des- Écoliers ! Ce seront vos signes de reconnaissance mutuelle. Alors vous suivrez cet homme et vous ferez ce qu'il vous dira.
— C'est convenou. A dix heures ze serai à mon poste.
— Ah çà ! camarade , reprit le capitaine en ajustant sa lourde épée et en attachant sur de Manie son regard farouche, j'espère que vous ne ferez pas manquer le coup par votre imprudence. Soyez sobre ; je sais que vous êtes assez disposé à boire outre mesure, et déjà même vous me semblez avoir pris plus de clairet qu'il ne conviendrait à nos desseins.
— Capitaine ! dit le comte d'un air de fierté blessée.
— Prenez-y garde ; mais pour activer votre zèle il est juste que vous receviez les arrhes du marché. Tenez , continua-t-il en déposant une poignée d'or sur la table ,- voici de quoi vous donner du courage. Et maintenant , adieu ; n'oubliez pas l'heure et le mot de passe.
En même temps il enfonça son chapeau sur ses yeux et sortit à pas précipités.
Resté seul , de Manie se jeta sur l'or et le plaça dans la bourse suspendue à sa ceinture selon l'usage d'alors. Puis il s'avança vers la
LA BELLE ORAPIÈRE. 169
fenêtre et sembla calculer Je temps qui lui restait jusqu'à l'heure du rendez-vous ; il était encore grand jour, quoique le soleil eut disparu sous l'horizon.
— Z'ai encore deux bonnes heures à moi et des pîstoles dans ma bourse! murmura-t-il ; il faut les employer.
Il courut vers la porte que son compagnon avait laissée ouverte, et il aperçut dans une salle voisine quelques-uns des bourgeois qu'il avait éconduits si cavalièrement.
— Holà ! bonnes zens, s'écria-t-il ; par ici! vous pouvez entrer maintenant. Ze vous dois oune réparation , et ze vous offre de vous la donner aux dés, aux cartes, à tous les zeux qu'il vous plaira..., par ici, tous! Z'ai de beaux écus d or et ze tiendrai tout ce qu'on voudra ! Et toi , hôtelier du diable , du vin , de l'hypocras, du clairet, pour ces bons drilles, ze payerai pour tous ! Zeveuxm'encanailïer, mordieu ! et apprendre à tous ces faquins à boire en zentilshommes.
Les assistants qu'il interpellait ainsi ne lui montrèrent pas de rancune pour l'avanie qu'il leur avait faite en les chassant de la salle. Cinq minutes après , le comte était entouré d'une douzaines d'individus et jurait, sacrait et buvait avec eux.
On s'explique sans peine comment Nicolas Poliveau s'était trouvé dans la triste nécessité de se réfugier dans l'enclos du Temple. Le vol des dix mille écus empruntés avait accéléré sa ruine ; d'ailleurs , en perdant sa fille il avait perdu l'élément le plus sur du succès de son commerce : Rosette , par ses grâces et sa gentillesse , par son talent à attirer les pratiques , avait pu seule retarder la chute du bonhomme, dont les affaires étaient dérangées par suite des charges publiques auxquelles il avait consacré exclusivement son temps. Aussi deux mois en-
viron après la catastrophe de la rue de la Tixeranderie , le marchand avait été obligé de faire banqueroute et de se retirer dans le quartier privilégié pour échapper aux peines infamantes qui attendaient alors les banqueroutiers.
Peut-être s'il eût été abandonné à lui-même n'eût-il pas eu la pensée de profiler de l'asile où se trouvaient réunis tant d'autres gens moins probes et moins honnêtes que lui. Vieux , malade, déshonoré, séparé pour toujours d'une fille qu'il avait aimée à l'adoration et dont la pensée même semblait lui être devenue odieuse, en proie aux railleries de ses égaux , à la haine de ses créanciers , il eût fléchi sous le poids de tant de maux si la pensée religieuse , profondément enracinée dans le cœur de la vieille bourgeoisie parisienne , ne l'eût soutenu. D'ailleurs il avait conservé au milieu de ses douleurs un ami dont le zèle ne se démentit pas un seul instant. C'était Giles Poinselot , son premier apprenti. A peine rétabli de sa blessure qui , heureusement, n'avait aucune gravité, le jeune homme avait fait des efforts inouïs pour relever les affaires de son maître , et il avait montré en toutes circonstances l'énergie que le malheureux Poliveau n'avait plus. Il avait renoncé à celte folle ambition de s'élever au-dessus de son état , qui était alors la maladie dominante des
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jeunets gens de .^;> condition. Il était redevenu zélé, attentif, soigneux, et il avait cherché de tout son pouvoir à sauver le jure de celle qu'il aimait. Lorsque la banqueroute parut imitable, ce fut lui qui soutint le courage abattu du vieillard en lui rappelant ses devoirs de chrétien ; ce fut lui qui l'entraîna presque de force dans l'enclos du Temple , et depuis ce jour , il ne cessa de lui prodiguer des secours et des consolations.
Aussi, Giles Poinselot semblait-il le seul lien qui rattachât encore le vieillard aux choses de la vie. Il s'était logé à côté de son maître, dont il se considérait toujours comme l'apprenti , et il employait ses journées à courir chez les créanciers de Poliveau , afin d'amener un concordat ou de faire rentrer les petites sommes nécessaires à l'entretien du vieillard. Il passait toutes ses soirées près de lui , l'occupant de lectures pieuses, évitant tout ce qui pouvait réveiller ses souvenirs , l'entretenant sans cesse de l'espoir de voir son nom réhabilité ; en tin, il avait pour lui les soins, le dévouement du plus tendre iils pour son père.
Il n'était donc pas étonnant que Nicolas Poliveau eût reporté à son tour toutes ses affections sur son fidèle apprenti. D'ailleurs il y avait encore une raison qui devait le lui rendre cher.
Le bonhomme ne parlait jamais de sa fille; il avait expressément défendu à Giles et même à Guillaume, qui venait le voir quelquefois, de prononcer devant lui le nom de Rosette. Cependant il n'ignorait pas que Giles avait obtenu du lieutenant criminel et de l'abbesse du couvent où la belle drapière était toujours enfermée, la permission d'aller voir quelquefois son ancienne maîtresse à travers les grilles du parloir, et sans doute c'était là un grand sujet de consolation pour la pauvre recluse. Par une sorte d'instinct paternel, le bonhomme devinait les jours où Giles était allé visiter sa fille maudite, et ces jours-là il étudiait le visage de l'apprenti comme pour y saisir un vague reflet de la joie ou de la douleur de Rosette. Il ne le questionnait pas directement; son orgueil se fût opposé à ce qu'il parût prendre le moindre intérêt au sort de l'enfant quïl avait repoussée ; mais il s'informait vaguement si tout allait bien, s'il y avait encore quelqu'un qui pût l'aimer sur la terre, si le repentir pouvait toucher ceux qui lui avaient tant fait de mal, et quand Giles répondait d'une manière conforme à ses désirs, le pauvre homme pleurait, le pressait sur son cœur et portait à ses lèvres la main qui avait peut-être effleuré celle de sa fille.
De son côté, Giles Poinselot se prêtait admi-
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rablement aux sentiments secrets de sou maître ; jamais il n'eut l'air de voir où tendaient ses questions, et il se gardait bien, dans ses réponses, de donner des détails qui eussent fait sentir qu'il en avait compris la portée. Il savait qu'à la première parole trop claire le vieillard se fût irrité et qu'une allusion maladroite eût réveillé des sentiments qu'il valait mieux laisser sommeiller. Une seule fois quelqu'un avait osé rappeler énergiquement à Poliveau toutes ses souffrances ; c'était le jeune marquis de Villenègre. Il était venu, dans son désespoir, supplier l'ancien échevin de pardonner à sa fille innocente. Mais cette tentative imprudente n'avait fait qu'exaspérer le malheureux père; il avait accusé Villenègre d'être la cause de tous ses maux ; il l'avait accablé de son mépris et de sa colère, et le jeune gentilhomme avait dû se retirer devant cette explosion terrible de sentiments implacables. Giles avait conjecturé d'après cet essai que les passions de son maître n'avaient pas eu encore assez de temps pour se calmer, et qu'il valait mieux attendre que de risquer de tout perdre par trop de précipitation. Cependant il ne désespérait pas d'amener bientôt une réconciliation entre le père et la fille ; il calculait chaque jour en silence les changements que la réflexion et surtout le temps ap-
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portaient clans le cœur de Poliveau, et il prévoyait déjà le moment où, malgré sa sévère prohibition, il pourrait prononcer le nom de Rosette et obtenir son pardon.
Telle était la situation de l'infortuné marchand lorsqu'il fit la rencontre du comte de Manie dans la Taverne-aux-Bourgeois. L'impudence de cet homme qui se vantait publiquement de ses crimes avait mis en mouvement tout ce qui restait de sang chaud dans les veines du vieillard. En sortant du cabaret, il se mit à marcher au hasard dans les petits sentiers qui tournaient autour des habitations; le souvenir de ses malheurs récents avait été avivé par ce nouvel outrage, et il courait comme un fou à travers l'enclos, lorsqu'on le tira doucement par son manteau. Il se retourna, et il aperçut Giles Poinselot qui le suivait depuis quelques instants.
La présence de Giles Poinselot avait été toujours agréable à Poliveau depuis le commencement de ses malheurs; mais en ce moment surtout ses yeux s'arrêtèrent avec joie sur celui qu'il considérait comme son meilleur ami. D'ailleurs il venait de remarquer que Giles était vêtu avec plus de recherche qu'à l'ordinaire , ce qui était le signe certain qu'il avait fait le jour même une visite au couvent de l'Ave-Maria , où de-
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menrait Rosette. Il prit donc avec empressement
le bras de L'apprenti qui le saluait aussi respectueuscnienl que s'il eût encore été sous sa dépendance, et il lui dit d'un air de satisfaclion :
— Ah ! c*esl toi enfin , mon pauvre Giles; je désespérais de te voir; j'étais allé au-devant de toi jusqu'à la taverne aux bourgeois; mais tu m'as fait bien attendre aujourd'hui , et telle est ma faiblesse maintenant que j'ai dû entrer dans ce cabaret pour me reposer un instant. Vrai Dieu! je me suis bien repenti de n'avoir pu ré-
ister à la fatigue , car j'ai rencontré dans cet endroit maudit un des hommes que je méprise et que je hais le plus au monde.
— Et qui donc , bourgeois ? demanda Poinselot avec inquiétude.
— Cet abominable affronteur de comte de Manie qui a eu l'audace de se vanter publiquement d'un crime pour lequel il aurait été pendu en place de Grève s'il y avait aujourd'hui autant de justice que du temps de H. de Sully !
L'apprenti parut ira peu rassuré en entendant prononcer le nom du comte de Manie.
— Calmez-vous , maître, dit-il d'un ton distrait , celui dont vous parlez ne peut finir autrement que par la potence. Je craignais que vous n'eussiez rencontré une autre personne
qui , à mes yeux , est encore plus coupable que cet escroc !
Us se mirent en marche vers le modeste logement qu'ils occupaient dans l'enclos. Giles était rêveur et semblait éprouver le besoin de faire à Poliveau un aveu qui l'embarrassait. Plusieurs fois il s'arrêta brusquement et il fut sur le point de parler ; mais aussitôt il se remettait en marche et se taisait , comme si la réflexion eût changé sa détermination. Sa préoccupation était si visible que le bonhomme finit par la remarquer.
— Qu'as-tu donc ce soir, mon pauvre Giles? Aurais-tu appris quelque nouveau malheur? Est-ce que mes créanciers se refuseraient décidément à l'arrangement que tu leur proposes en mon nom?
— Ce n'est pas cela , maître ; tout va pour le mieux dans vos affaires , et j'espère que bientôt vous pourrez quitter l'asile du Temple. Mais...
Il s'arrêta de nouveau , comme s'il n'eût su quel tour il devait prendre pour exprimer le motifde sa préoccupation. Par instinct le vieillard devina qu'il s'agissait du sujet qui le touchait le plus au monde.
— De quoi s'agit-il donc? demanda-t-il en affectant la plus profonde indifférence.
L'apprenti s'arma de tout son courage.
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— Eh bien, reprit-il tout d'une haleine, attendez-vous à trouver chez vous des personnes dont la vue... vous étonnera.
— Des étrangers chez moi ?
Poinselot ne répondit pas.
— Et qui diable ce peut-il être, sinon quelque débiteur récalcitrant à qui il ne suffit pas encore que j'aie fait l'abandon de tout ce que je possédais? A moins que quelque ancien ami... Mais j'oublie que je n'ai plus d'autre ami que toi !
— Eh bien . maître . s'il en est ainsi , reprit le jeune homme avec chaleur en pressant contre sa poitrine le bras de Poliveau , si réellement vous croyez me devoir quelque reconnaissance pour les faibles services que j'ai pu vous rendre , pour le zèle , le dévouement , l'affection que je vous ai montrés , je vous en prie partout ce qu'il y a de plus sacré , promettez-moi d'être calme et raisonnable avec les personnes qui vous attendent en ce moment.
Le vieillard s'arrêta.
— Que signifie ceci , l'ami Giles? demandat-il , et que veux-tu me faire entendre?
— Eh bien ! bourgeois , s'il faut le dire . répliqua l'apprenti avec timidité , je vous avertis qu'il va être question de votre fille.
— Je n'ai pas de fille , je n'en ai plus ! s'écria
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Poliveau avec véhémence et en frappant du pied; mais je te remercie de m'avoir prévenu; Giles , je ne rentre pas chez moi , et je le prie d'aller annoncer à ces étrangers que je ne veux pas les voir.
En même temps il fit un mouvement comme pour retourner sur ses pas ; mais l'apprenti le retint avec hardiesse.
— De grâce, bourgeois, dit-il d'une voix émue , ne faites pas cela si vous tenez au salut de votre âme et à l'approbation de votre conscience ; peut-être vous repentiriez-vous toute votre vie d'avoir manqué cette entrevue en ce moment. Écoutez, s'il faut le dire, c'est moi qui ai promis à ces visiteurs que vous consentiriez à les voir; c'est moi qui les ai introduits chez vous ; c'est moi qui vous supplie de les entendre ! Vous ne me refuserez pas le seul service que j'aie sollicité de votre bonté dans tout le cours de ma vie. Maître, pour votre repos, pour le mien , venez ; je vous le demande avec instance , je vous en supplie.
Giles avait les mains jointes et sa voix pénétrante avait vivement attendri Poliveau, qui peut-être au fond se sentait très-disposé à céder. Cependant il parut réfléchir quelques instants. — Eh bien ! soit, dit-il enfin ; mais c'est à cause de loi , à cause de toi seul , mon bon Giles , que
LA BELLE URAPIÈRE- 181
je consens à voir ces visiteurs : je ne puis rien refuser à l'ami dévoué qui m'est resté dans mon infortune. Oui Je recevrai ces étrangers; j'aurai le courage de parler encore d'une misérable que...
La voix lui manqua et il baissa la tète pour cailier son émotion. Giles l'observait avec anxiété , le vieillard l'entraîna brusquement.
— Viens , viens , murmura-t-il , tu vas voir si j'ai besoin qu'on me recommande le calme et le sang-froid. Si, comme je le suppose, ces étrangers sont le lieutenant criminel et sa femme qui viennent intercéder pour celle que j'ai maudite, tu entendras la réponse que je les chargerai de transmettre à cette coupable créature.
Peut-être , en exprimant la pensée que les visiteurs étaient le lieutenant criminel et sa femme , Poli veau espérait-il que Poinselot lui ferait entendre s'il s'était trompé ou non dans sa prévision ; mais le jeune homme ne dit rien, comme s'il eût craint que le père irrité ne trouvât dans sa réponse un motif pour changer sa détermination.
Le maître et l'apprenti logeaient dans une vieille maison située à l'extrémité de l'enclos, à l'endroit à peu près où l'on a bâti plus tard la rotonde du Temple. Cette maison faisait partie d'un groupe de constructions occupées alors par
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ceux des réfugiés que leurs affaires n'obligeaient pas à fréquenter le quartier commercial et aristocratique situé vers l'entrée principale. Outre que le prix de location était fort modique de ce côté , on ) jouissait de plus d'air et de solitude que dans le reste de l'enclos. Une espèce de préau planté d'arbres entourait ces habitations , et par-dessus les murailles , qui , à l'est , terminaient l'enceinte privilégiée , on pouvait apercevoir les remparts de la ville et la cime des ormes des promenades publiques.
Le vieillard , malgré sa fatigue et malgré la répugnance qu'il avait manifestée pour l'entrevue, marchait avec rapidité ; il affectait, à mesure qu'il approchait de sa demeure, une fermeté qu'il n'avait pas, car une légère pâleur s'était répandue sur son visage, et Giles sentait le bras de son maître trembler sous le sien.
Lorsqu'ils arrivèrent sur l'espèce de petite place qui s'étendait devant la maison , ils aperçurent un carrosse de louage qui stationnait près de la porte. Le cocher était descendu de son siège et causait à voix basse avec quelques personnages à tournures suspectes , parmi lesquels se trouvaient le capitaine balafré et un autre individu bien vêtu qui semblait être un majordome de grande maison. A la vue des deux
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arrivants, tous se turent et disparurent -<»us les arbres, c] ni projetaient une ombre épaisse aux
approches du soir.
NiPoliveau, ni Poinselot , ne remarquèrent ces inquiétantes circonstances. Ils atteignirent la maison et gravirent sans reprendre haleine l'escalier tortueux qui conduisait au second étage. .Mais il sembla que la résolution qui avait soutenu le vieillard jusque-là vint à lui manquer tout à coup. Il s'arrêta sur le palier, et saisissant avec force la main de l'apprenti, il murmura d'une voix étouffée :
— Non , je n'entrerai pas : tu me trompes, Giles, je suis sur que tu me prépares quelque trahison !
Mais Giles, sans répondre, poussa vivement la porte et entraîna Poliveau , presque malgré lui, dans l'intérieur de la chambre.
Deux femmes étaient debout au milieu de cette pièce étroite et sombre , autant qu'on pouvait en juger à la clarté crépusculaire qui arrivait encore par l'unique fenêtre ; l'une était âgée de quarante à quarante-cinq ans. Elle était vêtue comme les riches bourgeoises de cette époque , et elle tenait à la main un de ces masques de velours noir que les femmes d'une certaine condition portaient toujours en ville ou en voyage. Ses traits étaient encore assez
agréables , mais leur mobilité désignait un caractère léger et irascible, sans nuire toutefois à l'expression de bienveillance répandue sur l'ensemble de sa physionomie.
L'autre était plus mince , plus élancée et beaucoup plus jeune en apparence que sa compagne. Elle portait le costume entièrement blanc des novices : un long voile enveloppait sa tète et cachait entièrement son visage. Elle s'appuyait sur son amie , comme si elle n'eût pu se soutenir sans aide, et toute sa contenance trahissait la plus vive émotion.
En se trouvant tout à coup en présence de ces dames , qui restaient immobiles et muettes , semblables à deux ombres dans l'obscurité de la chambre , Poliveau ressentit comme une commotion électrique. Il ne jeta qu'un regard , un seul , sur celle qui portait un voile , et tout son être fut bouleversé. Il n'eut la force ni de s'incliner devant les visiteuses , ni de prononcer une parole de politesse, et il demeura à la place où Giles l'avait laissé , sans avancer ni reculer, comme frappé de stupeur.
La dame voilée de son côté chancelait si fort qu'on eût dit qu'elle allait tomber évanouie. Son haleine était bruyante et oppressée. Giles Poinselot et la dame étrangère attendaient ce qui allait se passer, et leurs regards allaient du
vieillard à la jeune novice avec anxiété. 11 y avait dans ce silence de deux personnes qui se voyaient à peine dans l'ombre et qui cependant se connaissaient si bien , quelque chose de solennel qui eût frappé de respect le spectateur le plus indifférent.
Tout à coup un cri aigu , déchirant , un de ces cris que nullelangue ne pourraitreproduire, se fit entendre. En même temps la novice rejeta son voile et courut vers le vieillard en s'écriant :
— 3Ion père ! mon père ! c'est moi !
C'était en effet Rosette ; non plus la fraîche et rieuse jeune tille dont la gaieté et le gracieux abandon attiraient les chalands dans la boutique de Poliveau. Une année de souffrances avait entièrement changé le caractère de sa beauté; maintenant elle était frêle , mélancolique , et .son visage était blanc comme les vêtements de religieuse qui 1 enveloppaient.
Giles et la dame étrangère, en la voyant s'élancer ainsi , en entendant ce cri du cœur si plein de tendresse et de confiance , espérèrent que le vieillard serait profondément touché. En effet, Poliveau sembla d'abord vaincu par la nature et lit un mouvement comme pour recevoir dans ses bras la malheureuse enfant ; mais presque aussitôt il recula d'un pas et la repoussa
par un geste brusque en s'écriant d'une voix altérée :
— Que me veut cette femme? Maudit soit celui qui m'a conduit dans ce piège ! Ne m'approche pas , ne me touche pas ! tu me fais horreur !
Terrifiée par la violence de cette fureur, la pauvre fille recula à son tour et se laissa tomber sur un siège à demi morte.
Giles Poinselot et la compagne de Rosette avaient sans doute beaucoup compté sur l'effet irrésistible d'un premier moment , et en voyant le mauvais résultat de cette tentative , une vive consternation se peignit sur leurs visages. L'apprenti courut à Poliveau qui faisait mine de vouloir quitter la chambre , et le retint par le bras , tandis que l'étrangère soutenait la jeune lille et s'écriait avec cet accent d'exaspération si éloquent chez une femme , lorsqu'elle voit une autre femme victime d'une injustice :
— Sainte Marie, mère de Dieu ! sire Poliveau. savez-vous que vous n'êtes ni bon ni sage avec votre fille? Que signifient cette obstination et cette brutalité, lorsque tout le monde affirme et jure que Rosette n'a pas commis les fautes que vous lui reprochez? En vérité , maitre , si cette rigueur est le résultat de votre probité si vantée , il serait à désirer que vous fussiez un peu
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moins honnête homme, car vous seriez un meilleur père. Votre conduite est indigne ; oui, c'est moi qui vous le dis. votre eonduiteest odieuse et dénaturée.
Celle qui parlait avec tant d'assurance et de passion était l'épouse du lieutenant criminel à qui Poliveau avait autrefois confié sa fille, et l'affection que la bonne dame avait montrée pour Rosette depuis une année lui donnait bien le droit de défendre avec chaleur ses intérêts. D'ailleurs , la digne bourgeoise était bonne et compatissante, autant que verbeuse et irascible, par contraste avec la gravité froide et compassée de son mari. On disait que plus d'une fois elle avait tenu tête au redoutable magistrat, son seigneur et maître lui-même. Il est probable qu'exaspérée par l'accueil cruel que Poliveau faisait à Rosette, elle n'eût pas cessé de sitôt ses invectives si le vieillard ne l'eût interrompue en lui disant u\ee dignité :
— Épargnez-vous ces plaintes et ees reproches, mademoiselle (on ne donnait alors le titre de madame qu'aux épouses des gentilshommes avant rang de chevalier), Dieu seul, qui nous jugera tous, peut s'établir juge entre cette créature déshonorée et moi. Peut-être vous et les autres personnes qui lui ont conseillé cette folle démarche , vous avez espéré que le temps avait
déjà effacé de ma mémoire le souvenir de ses fautes : vous vous êtes trompés. Elle s'est trompée elle-même , si elle a cru qu'une année d'absence aurait apaisé ma colère. Croyez-moi , contentez-vous du mal que vous avez fait , et ne l'augmentez pas encore par votre obstination. Emmenez-la ; qu'elle oublie le chemin de ma demeure , et qu'il lui suffise de penser qu'elle n'en est pas chassée comme la première fois.
La fermeté de ces paroles et le calme avec lequel elles étaient prononcées , imposèrent à la protectrice de Rosette ; mais en ce moment la jeune fille se leva, et, essuyant ses yeux rouges de larmes , elle dit avec douceur, mais avec une sorte de fierté :
— Mon père , la circonstance où nous nous trouvons est solennelle , et si j'ai osé affronter votre colère que je n'ai pas méritée , c'est que j'ai un devoir à remplir auprès de vous. C'est peut-être la dernière fois que je dois vous voir, vous ne pouvez refuser de m'entendre.
— Je refuse pourtant , dit l'échevin en se détournant avec opiniâtreté ; que peut-elle avoir à me dire que je ne sache déjà?
— Maître , s'écria Giles d'un ton suppliant , par tout ce que vous avez de plus sacré , écoutez votre fille.
— Sire Poliveau, ajouta la Defunctis, vous ne
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pouvez sans péché repousser sa prière. Dieu vous
punirait à la lin de votre étrange aveuglement.
Le vieillard hésita.
— Eh bien ! j'y consens à cause des amis qui le désirent , dit-il enfin en s'asseyant sur un siège , mais finissons vite ce pénible entretien.
Rosette resta debout devant lui , et pendant quelques secondes elle parut occupée à recueillir ses idées. Elle dit enfin, avec l'accent d'une douceur angélique :
— Les prières des étrangers ont aujourd'hui plus de pouvoir sur mon père que les miennes, et cependant , continua-t-elle en adressant à l'apprenti et à sa compagne un sourire mélancolique et plein de reconnaissance, qu'ils soient bénis pour la faveur précieuse que je dois à leurs instances.
Elle s'interrompit encore et elle reprit après une pause :
— Mon père . bien que vous ayez abdiqué tous vos droits sur moi , je ne vous en dois pas moins compte de mes actions et de mes projets. Demain je dois quitter le monde et prononcer des vœux éternels dans le couvent des bénédictines de l'Ave-Maria , et je viens, comme une fille respectueuse , vous demander votre approbation.
Malgré son parti pris de se défendre de toute
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émotion, Poliveau tressaillit en apprenant cette nouvelle.
— Elle quitte le monde ! elle se fait religieuse ! s'écria-t-il ; cela est-il possible?
— Oui , oui , cela n'est que trop vrai ! s'écria la Defunctis incapable de se taire plus longtemps ; on a reçu ce soir même , au moment où nous allions partir pour venir ici , les dispenses de noviciat que madame Tabbesse avait demandées à l'archevêché, et cette malheureuse enfant a voulu absolument fixer à demain matin la cérémonie terrible. Par pitié, sire Poliveau, continua-t-elle en s'approchant de lui , usez de votre autorité pour empêcher votre fille défaire cette démarche inconsidérée. La règle de ce couvent est si sévère! On vit de racines et on couche sur la dure. On ne sort jamais du cloître une fois qu'on a prononcé ses vœux... Il faut rompre avec sa famille , avec ses amis ! De grâce , défendez-lui d'accomplir ce sacrifice , dont elle se repentirait plus tard! Personne encore, excepté madame l'abbesse et moi, ne connaît ce projet, et Rosette peut revenir sans honte sur cette détermination. Au couvent on ignore encore pour quelle fête on pare l'église... Diteslui cela comme je le lui ai dit moi-même. Diteslui aussi qu'elle peut encore trouver d'heureux jours dans le monde , dites-lui...
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— lé n'ai rien à dire, mademoiselle, interrompit le marchand en faisant un visible effort sur lui-même, et puisque Dieu appelle à lui celle jeune fille, personne n'a le droit de la détourner de sa voie.
La femme du magistrat frappa du pied avec violence.
— Oh ! le lâche et barbare père ! s'écria-t-elle au comble de l'indignation.
Rosette lui adressa un coup d'œil suppliant pour l'engager à se taire, et elle reprit avec le même son de voix pur et plaintif :
— Je vous remercie de votre condescendance, mon père, et cependant ce n'est pas tout encore. Au moment de me séparer à jamais du monde et de vous, au moment d'appartenir tout entière à la religion , je dois prendre Dieu à témoin de mon innocence au sujet des fautes que vous m'imputez ; je dois pousser encore une fois en votre présence ce cri que vous n'avez pas voulu entendre : Je ne suis pas coupable! je ne suis pas coupable !
Rosette avait une main sur son cœur et l'autre levée vers le ciel ; son geste , sa pose , ses longs vêtements blancs . son regard inspiré lui donnaient dans la demi-teinte une apparence surnaturelle. La conviction dePoliveau parut enfin ébranlée.
— Me serais-je trompé , mon Dieu? s'écria-t-il avec une sorte de frayeur religieuse ; serait-il possible qu'elle fût innocente?
Rosette tomba à genoux.
— Oh ! vous vous êtes trompé , mon père , s'écria-t-elle avec véhémence , vous vous êtes trompé , je le jure. Mais vous ne me croirez plus ! vous ne pouvez plus me croire ! Dieu , pour me punir de mes pensées d'orgueil et de frivolité d'autrefois , vous a envoyé cet aveuglement à l'égard de votre fille. Eh bien , mon père , je ne vous dis plus que je suis innocente, je n'ose plus vous demander justice puisque ce mot excite votre colère , je ne vous demande plus que pardon et pitié. Mon père , pour votre repos , pour le mien , ne souffrez pas que je meure avec votre inimitié. Demain j'aurai quitté le monde et je vous aurai dit un éternel adieu ; ne souffrez pas que je me mêle aux saintes filles qui seront désormais mes compagnes, chargée de votre malédiction. Rétractez-la, mon père , rétractez-la, je vous en prie , et si Dieu m'a refusé le bonheur de vous convaincre de mon innocence, dites-moi, du moins, que, coupable ou non , vous m'aimez encore !
Pour cette fois la fermeté stoïque du vieillard fut vaincue ; il voulut se roidir encore contre un sentiment plus fort que lui ; mais les larmes
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jaillirent de ses yeux, il ouvrit les bras sans prononcer une parole, et Rosette s'\ précipita.
Ils se tinrent un moment embrassés , et on n'entendait que le bruit de leurs sanglots. Poinselot versait des larmes de joie à la vue de cette réconciliation inespérée , et la protectrice de Rosette levait les bras au ciel en murmurant :
— Enfin cet homme se souvient qu'il est père !
Tout à coup Poli veau s'écria avec transport :
— Une lumière, par pitié, une lumière, que je voie ma fille chérie, ma Rosette bien-aimée ! II y a si longtemps que je n'ai vu ma fille !
L'apprenti s'empressa de déférer au vœu de son maître et revint aussitôt avec une lampe qu'il posa sur la table.
— Serait-il vrai ? disait Rosette avec une explosion de tendresse en se suspendant au cou du vieillard; est-il possible que vous m'aimiez encore ?
— Si je t'aime ? mon Dieu ! Eh ! ne t'ai-je pas toujours aimée lors même que ma colère était à son comble? Écoute, je ne voulais pas en convenir . mais la nuit je prononçais ton nom . je t'appelais et puis je pleurais. Ces larmes . ma conscience mo les reprochait comme une lâcheté , et cependant je trouvais une douceur ineffable à les répandre. Mais comme te voilà
pâle et faible , ma pauvre enfant , toi que j'ai vue si fraîche et si rose ! Comme tes yeux sont mornes et tristes ! et cependant comme tu es belle et touchante ! plus belle que jamais, peutêtre ! Pauvre petite, le fardeau de nos malheurs t'a donc aussi paru bien lourd !
— Oh! oui, oui, bien lourd, mon bon père! Mais maintenant j'oublie tous mes chagrins passés ; je suis heureuse ! j'aurais acheté par le sacrifice de ma vie le moment qui vient de s'écouler , le moment où je vous ai vu m'ouvrir vos bras. Maintenant il ne me reste plus rien à désirer sur la terre, sinon que Dieu vous rende le bonheur comme vous me l'avez rendu.
— Allons , allons , tout ira pour le mieux ! interrompit la bonne Defunctis d'un air résolu et en s'essuyant les yeux. Vous voici tous devenus raisonnables ; j'espère qu'il n'est plus question de couvent, de vœux de réclusion éternelle? A quoi vous servirait-il de vous être réconciliés , si vous deviez vous séparer pour toujours?
— J'obéirai aux ordres de mon père, quels qu'ils soient , dit Rosette en baissant les yeux.
Le vieillard prit un air grave et réfléchi.
— Je ne veux pas qu'il y ait rien de changé dans les projets de cette enfant , dit-il d'un ton
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austère; je ne sais pas exactement «juels lentiments .secrets l'ont poussée à se donnera Dieu, et j'ignore si ce n'est pas nn devoir pour elle d'accomplir ce sacrifice : aussi, quoi qu'il doive
me coûter de me séparer d'elle après ravoir nn instant retrouvée , je ne m'opposerai pas à ce qu'elle obéisse peut-être aux impulsions de sa conscience.
— Je vous comprends , mon père , répliqua la jeune fille avec mélancolie ; vous m'avez pardonné, mais vous n êtes pas sur encore de mon innocence , et vous pensez qu'à mes yeux , comme aux yeux du monde, les fautes que vous me reprochez peuvent avoir besoin d'une expiation. Mon père, ma conscience est pure, mais vos désirs sont sacrés pour moi ; demain je prononcerai mes vœux, et, je le sens, je trouverai la paix du cœur dans le cloître où je vais entrer, si je puis croire que par mon obéissance j'ai mérité votre pardon sans réserve et sans arrière-pensée !
Poliveau embrassa de nouveau sa fille , mais il n'ajouta rien pour la faire changer de détermination. La compagne de Rosette ne montra pas la même résignation.
— Mais c'est de la folie , cela ! s'écria-t-elle avec impatience ; vit-on jamais pareille inconséquence? Songez-y donc, sire Poliveau; on
ma dit que, grâce à votre digne apprenti, vos affaires étaient sur le point de s'arranger ; vous allez quitter enfin ce vilain enclos du Temple et retourner à votre boutique. Alors votre fille vous sera plus nécessaire que jamais. Ne secouez pas la tète ; cette pauvre Rosette n'est coupable qu'à vos yeux , tout le inonde l'aime et l'estime comme autrefois, et elle sera encore la bienvenue chez tous vos amis. Pourquoi donc renoncer de gaieté de cœur à tout le bonheur qui vous est réservé , si vous voulez en profiter? Il faut que vous sachiez, maître Poliveau, que Rosette, en prenant le parti extrême d'entrer en religion , n'écoutait que son désespoir de n'avoir pu fléchir votre colère. Maintenant qu'elle y est parvenue, ses pensées ne peuvent plus être les mêmes , et si elle prononce des vœux inconsidérés , elle mourra bientôt de tristesse et de repentir.
— Que me dites-vous là? Elle! mourir de regret !
— Mademoiselle! murmura Rosette avec angoisse.
— Oui, continua la bourgeoise sans l'écouter, elle en mourra, car s'il faut l'avouer, je soupçonne qu'elle aime quelqu'un dont elle est aimée, et...
Poliveau fronça le sourcil.
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— Mademoiselle, interrompit -il brusquement, peut-être le moment est-il mal choisi
pour parler de pareils sentiments , et il y a de l'imprudence à éveiller en moi des souvenirs...
que je voudrais étouffer. Cependant, continuat-il, si Rosette avait nourri dans son eœur quelque secret espoir qui l'empêcherait de se dévouer à Dieu, elle est libre, mais...
— N'achevez pas, mon père, dit la jeune fille avec véhémence ; ne prononcez plus de paroles de doute et de colère. Le zèle et l'affection de ma généreuse amie l'ont entraînée trop loin ; aucun sentiment humain n'est plus capable de me détourner du projet que vous avez approuvé ; ma détermination est irrévocable.
Le bonhomme sourit à sa fille en écoutant cette assurance d'une séparation immédiate et éternelle ; un doute secret étouffait encore dans son cœur toute pensée de faiblesse ; et tel était le pouvoir de la conscience sur cet homme inflexible qu'il sacrifiait à ce doute ses plus tendres affections.
— Allons! dit l'épouse du magistrat en se levant , il ne me reste plus qu'un espoir, et je m'applaudis maintenant d'avoir mandé celui qui peut seul empêcher ces malheureux de commettre une grande faute. Mais l'heure s'avance et il ne vient pas !
198 LA BELLE DKAP1ÈKE.
Rosette se mit à trembler et le bonhomme demanda avec inquiétude :
— De qui donc parlez-vous, mademoiselle? qui donc attendez-vous chez moi ?
— Une personne qui a su m'intéresser à ses chagrins, à ses remords ; une personne dont je connais le noble caractère et les généreuses intentions ! Elle devrait être ici ; je lui ai écrit un billet pour l'avertir que nous devions nous trouver ce soir à l'enclos du Temple ; niais je ne lui ai pas parlé de la fatale et subite détermination de Rosette. Oh ! mon Dieu , s'il allait ne pas venir! Lui seul pourrait peut-être...
En ce moment , un bruit de pas précipités retentit dans l'escalier.
— Ah! le voici, enfin ! s'écria la bourgeoise.
— Mais de qui donc parlez-vous ?
— Du marquis de Villenègre.
— Je ne veux pas le voir ! s'écria Poliveau avec violence; que vient faire ici cet indigne gentilhomme? Veut-il encore troubler le bonheur de cette réconciliation entre une fille et son père ? Giles , empêche-le d'entrer ; je ne veux pas le voir !
Giles s'élança pour obéir à cet ordre, qui concordait si bien avec ses vœux secrets; mais avant qu'il eût touché la porte elle s'ouvrit brusquement et Villenègre entra.
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— Qu'avez-vous t'ait! dit Rosette bas à sa compagne en se cachant le visage dans ses mains : ton! est perdu !
Villenègre était pale el hors d'haleine;
vêtements étaient en désordre , et rien dans sa physionomie ne rappelait plus le frivole gentilhomme que nous avons peint dans la première partie de cette histoire. Un amour sérieux et profond, un vif et sincère désir de reparer ses imprudences passées . avaient prématurément mûri sa raison et donnaient à ses traits un caractère viril qu'ils n'avaient pas autrefois. A sa vue, Poliveau et Giles Poinselot firent un mouvement comme pour le repousser; mais plus légère qu'eux, la Defunctis s'élança an-devant de lui, et le prenant parla main, elle l'entraîna dans la chambre en s'écriant :
— Arrivez donc , H. le marquis , et plaidez vous-même votre cause ! >~e vous effrayez pas du mauvais vouloir de ceux qui vous écoutent, et parlez avec cette chaleur et cet entraînement que vous avez lorsque vous me racontez vos chagrins. Parlez . parlez vite . car vous venez bien tard.
— Mademoiselle, dit le jeune homme avec une gravité mélancolique , on peut pardonner à un fils d'avoir hésite à quitter le chevet de son père mourant, il fallait que le nom d'une
200 LA BELLE DKAPIÈRE.
femme qui m'est chère à tant de titres fût prononcé pour que j'osasse me dérober un instant à un devoir sacré.
— Que me dites-vous? M. le duc votre père serait-il si mal ?
— Depuis ce matin il est tombé dans un état d'irritation et de fièvre qui présente le plus grand danger , et l'on craint que d'un moment à l'autre...
— Vous l'entendez? s'écria l'épouse du magistrat en s'adressant à Poliveau ; je vous en conjure, ne précipitez rien. Bientôt M. de Villenègre va être libre et maître de ses actions. Demain peut-être l'obstacle qui séparait ces deux jeunes gens n'existera plus.
— Mademoiselle, s'écria Poliveau avec impétuosité, c'est à votre considération seule que ce jeune homme , dont le nom se rattache à tous mes maux , doit d'être resté si longtemps dans ma demeure. Mais j'espère qu'il comprendra combien sa présence m'est odieuse et qu'il ne m'obligera pas à lui dire...
— Ne le croyez pas, M. le marquis, dit la bonne dame, qui avait vu le jeune gentilhomme rougir à ce nouvel outrage ; les malheurs de ce pauvre vieillard ont troublé sa raison et l'aveuglent sur ses plus chers intérêts. Ecoutez-moi : lorsque je vous ai écrit de venir ici en toute
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hâte, j'ignorais encore de quelle importance il était pour les projets dont vous m'avez parlé tant de fois que vous fussiez présent à cette entrevue ; si vous ne parvenez en ce moment à vaincre l'obstination du père et de la fille , Rosette va s'ensevelir pour toujours dans un cloître. Demain matin , elle doit prononcer des vœux au couvent de l'Ave-Maria.
Villenègre parut atterré par ce coup imprévu.
— Demain matin! s'écria-t-il ; oh! cela ne sera pas.
— Et pourquoi non , monsieur? Qu'importe au marquis de Villenègre que la pauvre fille qu'il a perdue aux yeux du monde , aux yeux de son père, peut-être, cherche dans la religion un refuge contre les maux dont il est l'auteur? Qu'il laisse en paix ses victimes , et qu'il ne vienne pas empoisonner par son odieuse présence les derniers moments qu'une fille et son père doivent passer ensemble sur la terre !
Mais le jeune gentilhomme resta immobile et regarda le marchand avec une dignité qui lui imposa :
— Je vous ai dit bien des fois , monsieur , reprit-il , que vos accusations étaient injustes en ce qui concernait votre malheureuse fille, et je ne cesserai, de quelque injure que vous
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m'accabliez , de rendre hommage à la vérité. Vos droits sont grands sur elle, mais ils ne sont pas sans limites. Par une témérité que je déplore de toute mon âme, j'ai troublé son repos, déchiré son cœur, terni sa réputation ; vous ne pouvez me refuser la faculté de satisfaire à ma conscience et à mon honneur en donnant à mademoiselle la réparation qui lui est due. Si donc la fatale détermination dont parle mademoiselle Defunctis est vraie , je vous adjure de n'y pas donner suite. Attendez du moins pour l'accomplir que les impossibilités qui s'opposent à mes plus chères volontés soient aplanies, et peutêtre, continua-t-il d'une voix altérée, le délai que je demande sera-t-il bien court !
Ce langage digne et mesuré parut faire quelque impression sur Poliveau lui-même.
— Ces projets de mariage sont-ils donc sérieux? dit-il en attachant sur Villenègre un regard inquisiteur; le marquis de Villenègre a-t-il réellement conçu la pensée de donner son nom, son rang et sa fortune à la fille d'un bourgeois banqueroutier, et de poser un jour sur son front plébéien une couronne de duchesse ? J'avais cru que de pareils récits ne se voyaient que dans les livres du temps passé , et je pensais que si un gentilhomme de nos jours mettait en avant de tels projets, ce n'était que pour duper
IV I1LLI HHU'IKKE. 308
une pauvre famille el tromper une fillette vainc el ambitieuse!
— Et cependant , monsieur, s'écria le jeune homme avec feu . je vous jure que depuis le jour où ma légèreté funeste a compromis votre fille, je n'ai pas cessé un moment de chercher 1rs moyens de me réhabiliter noblement à vos yeux el aux siens. Malheureusement, dans l'accomplissement de ce qui était pour moi un devoir sacré, je me suis heurté à une volonté inflexible . celle de mon père. Ne me forcez pas à vous répéter qu'au moment peut-être où je vous parle cette volonté n'est plus un empêchement pour moi.
Poliveau suivait avec attention chacun des mouvements de son visage et semblait chercher la trace d'un mensonge ou d'une arrière-pensée dans chacune de ses paroles. Quoique cet examen fût tout à l'avantage du jeune homme , il reprit d'un ton de défiance :
— M. de Yillenègre , ou je me suis trompé sur le caractère des gentilshommes de notre temps , ou vous avez quelque autre motif dont vous ne parlez pas pour réclamer avec tant d'insistance...
— Je n'ai d'autre motif que l'amour que je us pour cette charmante et malheureuse
enfant, s'écria-t-il avec chaleur, et puisqu'il faut
que j'évoque des images consolantes dans un moment terrible où je devrais être tout entier à ma douleur filiale, je vous dirai que j'ai un autre motif encore : c'est de rendre un nouveau lustre à une famille honorable que j'ai vouée à la honte , c'est d'effacer par mes soins , par mon dévouement , par mon affection , le souvenir de l'année fatale qui vient de s'écouler. Oh! ne m'enviez pas cette satisfaction , monsieur, et par pitié ne souffrez pas que votre fille ne prenne conseil que de son désespoir ! Je me reprocherais toute ma vie d'avoir été la cause de ce malheur comme de tous les autres. Villenègre s'arrêta attendant son arrêt :
— Hein ! qu'est-ce que je vous disais ? dit la Defunctis en jetant sur Poliveau un regard de satisfaction ; aurez-vous le cœur de résister à de si belles choses?
Poliveau semblait réfléchir. Tout à coup il se tourna vers Rosette et lui dit d'un ton étrange :
— Et vous , ma fille , que pensez-vous de la proposition de M. de Villenègre?
La belle drapière ne répondit pas et s'enveloppa dans son voile blanc de novice.
— Je vous demande, reprit le vieillard, si vous seriez disposée à renoncer au couvent et à épouser l'homme à qui, votre père et vous, vous devez tous vos maux?
LA BBLLI DftAPIÈRB. 20?»
Rosette répliqua d'une voix basse et timide :
— Je nie suis cruellement repentie, mon père, de n'avoir pas toujours suivi vos volontés. Vous êtes l'arbitre de mon sort, et j'obéirai aveuglément à vos ordres.
Cette réponse ne parut pas encore assez explicite à l'ancien échevin.
— Cela est fort bien, Rosette ; mais supposez que je vous laisse entièrement libre de choisir entre Dieu et le marquis de Villenègre, qui choisi riez- vous?
C'était en quelque sorte s'en remettre à la décision de la jeune fille, et tous les regards se tournèrent vers elle. Rosette se tut encore pendant quelques instants. Elle semblait en proie à une poignante torture morale, et on eût dit que les paroles n'arrivaient pas jusqu'à ses lèvres; enfin elle souleva lentement sa tête et elle répondit d'une voix faible et touchante :
— Mon père, je ne trouve rien dans ce que je viens d'entendre qui doive changer la détermination que j'avais prise seule et que j'avais mûrie dans la solitude. Je remercie H. de Villenègre de ses intentions honorables ; il était digne d'un gentilhomme et d'un homme de cœur de vouloir réparer par un mariage le tort qu'il avait fait à une jeune fille obscure, dont mieux que personne il connaissait l'innocence ; mais à
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son tour elle a le droit de ne pas accepter ce qui à ses yeux ne peut être qu'un sacrifice. La fille du bourgeois Poli veau, du marchand ruiné qui a cherché un refuge dans l'enclos du Temple,celle enfin qu'en d'autres temps l'on a appelée la belle drapière, et que toute la noblesse a vue occupée à des travaux vulgaires derrière le comptoir d'une boutique, ne peut être marquise de Villenègre ; elle se rend justice et elle s'explique aisément la résistance du duc de Villenègre, car une pareille union serait une mésalliance pour son fils. Non, M. le marquis, continuât-elle en s'animant à mesure qu'elle parlait, je ne veux pas abuser d'un mouvement de générosité peut-être exagérée , d'une affection peutêtre inconsidérée de la part d'un homme bien jeune encore et sans expérience. D'ailleurs, je suis trop fière pour entrer malgré elle dans une famille qui rougirait de moi. Quelque modeste que soit la condition où je suis née, elle est encore trop élevée pour que j'accepte des humiliations dans une condition supérieure; enfin, s'il faut tout vous dire, mon esprit se révolte à la pensée d'attendre, pour que la réparation dont vous parlez soit possible, la mort d'une personne qui vous est chère.
Le marquis fit un mouvement de désespoir en murmurant :
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— Mon Dieu ' elle ne m'aime pas !
LaDefunctis était stopéfaite. Poli veau au cor.
traire semblait heureux de la fierté de cette réponse. Il courut à sa fille et l'embrassa avec transport en s'écriant :
— Bien ! bien ! Rosette ; et maintenant je suis sur que celle qui a pu rejeter avec tant de sagesse les propositions honorables d'un riche et brillant gentilhomme, n'a pu encourager les entreprises d'un séducteur. Ce n'est donc plus à toi d'implorer mon pardon, c'est à moi d'implorer le tien, moi qui t'ai maudite et outragée, moi qui t'ai repoussée et livrée à la merci des étrangers. Pardonne-moi, ma fille, et dans le couvent où lu vas entier, tu emporteras à jamais la tendresse et les regrets de ton pauvre père.
Rosette, comme si l'effort qu'elle venait de faire eût épuisé ses forces , était retombée dans un morne abattement.
— M. le marquis, reprit Poliveau, vous avez entendu la décision de ma fille, je n'y ajouterai rien. Je rends justice à mon tour à la générosité du sentiment qui vous fait agir, et je reconnais que vous n'avez pas hésité à proposer le seul remède possible aux maux dont vous êtes la cause. Cette déclaration de ma part doit satisfaire , je le pense , aux exigences de votre con-
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science et de votre honneur. Et maintenant , M. de Villenègre, permettez-moi de vous rappeler que chaque moment qui s'écoule peut, d'après votre propre aveu , être le dernier de votre père.
Le marquis tressaillit à ce souvenir, mais la résolution funeste et inattendue de Rosette l'occupait trop profondément pour qu'elle n'étouffât pas toute autre pensée.
— Mademoiselle , dit-il d'un ton suppliant , ne me poussez pas au désespoir et laissez-moi penser que dans un moment plus calme vous reviendrez de ce fol enthousiasme qui va vous jeter dans un parti extrême et dangereux. Du moins, si, comme vous l'avez dit, votre décision est irrévocable , qui vous oblige à l'accomplir sitôt? Attendez quelques jours encore. Pour vous, pour votre père, pour vos amis, réfléchissez à ce que vous allez faire. Dieu punit aussi une démarche inconsidérée , ne fut-ce que par le repentir !
Rosette pleurait derrière son voile.
— Ainsi donc , continua le jeune homme tristement, je m'étais trompé sur vos sentiments lorsque, par dévouement pour moi, vous avez, dans une nuit fatale , bravé la colère de votre père et appelé sur votre tête son mépris et le mépris du monde? Cette générosité, qui a exalté
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ma reconnaissance, n'était donc pas autre chose qu'un sentiment de rigoureuse justice?
— Assez, monsieur, interrompit Polivean avec autorité , le silence de Rosette doit vous suffire , et désormais aucun doute ne peut plus subsister dans votre âme. Ma fille, par suite, sans doute, des chagrins qui l'ont accablée depuis une année , s'est senti une vocation véritable pour le cloître, et...
— Je ne croirai pas cela, je ne croirai jamais cela! s'écria la Defunctis d'un ton irrité en regardant le vieillard en face : je n'ai pas peur de vous , maître Poliveau : j'en ai vu de plus terribles que vous qui ne m'ont pas effrayée , et rien ne m'empêchera de vous dire votre fait. Vous sacrifiez votre fille à un vain point d'bonneur, à je ne sais quel scrupule d'amour-propre ; voilà la vérité. Vous voulez faire croire que Rosette a un goût bien décidé pour le couvent , mais je suis sûre du contraire , et l'abbesse de l'Ave-Maria, qui, comme vous le savez, est ma parente, m'a dit ce soir même que cette pauvre enfant se préparait de grands regrets pour l'avenir si elle prenait le voile. Elle a encore des idées trop mondaines et elle est trop attachée aux affections terrestres pour être une bonne religieuse; elle n'en conviendra pas, mais elle sait bien que je ne me sui< pas trompée sur ses
goûts secrets. Si donc elle persiste dans son projet , c'est qu'elle craint votre colère : elle est convaincue qu'elle n'obtiendra votre pardon complet qu'au prix de son obéissance. Rosette sait se résigner à son sort, niais elle ne peut pas l'accepter avec satisfaction -, je m'en porte garant. Que vous ne vouliez pas accorder sa main à un jeune gentilhomme beau, riche, de grande naissance , ce n'est qu'une sottise ; mais que vous l'obligiez, pour conserver votre affection, dont elle a toujours été digue, à renoncer au monde, à se vouer pour la vie aux austérités d'un couvent rigide , voilà ce que je ne saurais souffrir, et , je vous le dis tout net , vous êtes un mauvais père.
Cette rigoureuse apostrophe , loin d'irriter Poliveau, parut le faire rentrer en lui-même. Les reproches de sa conscience avaient peutêtre précédé ceux de l'irascible bourgeoise.
— Un mauvais père, moi ! s'écria-t-il ; et toi, ma fille, aurais- tu conçu la même pensée? m'aurais-tu aussi accusé au fond du cœur, tout en obéissant à ce que tu sais être mon désir secret? Mais qui donc doit souffrir plus que moi de celte séparation cruelle? A qui doit-elle coûter plus de larmes, jusqu'à ce que mes yeux soient desséchés par l'âge ou fermés par la mort? Je suis vieux, souffrant, épuisé, accablé sous le poids
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de la honte, menacé par la pauvreté, et je vais me retrouver seul en face de tant de maux. De toute ma famille, il ne m'est resté qu'une enfant chérie dont la vue m'eût donné du courage, dont L'affection m'eût dédommagé de tout le reste , et voilà que je consens à ne plus la revoir, à lui dire un éternel adieu ! Qui donc ose croire, si je consens à ce sacrifice, que je n'en serai pas la première , la plus misérable victime?
Il s'arrêta suffoqué par les sanglots ; il reprit après une pause :
— Eh bien î quoi qu'il doive arriver, je ne souffrirai pas que personne puisse attacher à mon nom cette odieuse qualification de mau- ^ais père. Il y a peut-être un autre moyen que le couvent pour rendre à Rosette l'estime des autres et la paix de son propre cœur. Ma fille , ccoute-moi et pèse avec soin chacune de mes paroles : l'éclat fâcheux de la terrible catastrophe qui a causé nos malheurs t'a fait dans le monde une position funeste. Rosette Polivcai; a été déshonorée par la démarche téméraire d'un jeune étourdi , elle ne peut plus reparaître aux yeux de tous ceux qui la connaissaient sans que les torts qui lui ont été imputés aient reçu une solennelle réparation. Ton entrée dans un couvent faisait taire la calomnie cl effarait le seau-
dale ; mais si telle ne devait pas être ta pensée, il se présente une autre voie de reconquérir la considération et le respect du monde. Cherche un époux , non plus dans une condition supérieure à la tienne, mais dans un rang égal au tien , et tu pourras sous sa garantie affronter le mauvais vouloir de ceux qui t'ont accusée sur l'apparence. Pour moi , continua-t-il en jetant un regard sur Giles Poinselot , je connais un brave et loyal garçon qui n'a jamais douté de ton innocence, et qui, j'en suis sûr, n'hésiterait pas à resserrer les liens qui m'attachent déjà à lui.
— Oh ! de toute mon àme ! s'écria Giles en tressaillant.
Rosette voulut parler.
— Écoute-moi encore , ajouta Poliveau avec un accent de bonté ; avant que tu prononces , je veux te faire connaître l'étendue des obligations que j'ai contractées envers mon ancien apprenti. Sans lui, ma fille, sans son affection attentive et ses soins empressés , ton père peut-être n'existerait plus ; c'est à son zèle, à son dévouement que je dois de te voir encore et que je puis espérer quelques jours tranquilles si tu restes auprès de moi. Je suis bien pauvre, Rosette, pour acquitter de semblables dettes de reconnaissance, et cependant je suis certain que si tu
LA EtLI.t DtAPlfcftB. i\~>
te rendais à mes prières , Giies ne croirait pas que je fusse en reste avec lui. Il t'aime depuis longtemps , ma fille , non pas de cet amour turbulent et fier de certains gentilshommes . mais de l'amour simple et modeste, quoique profond, d'un homme de cœur. Décide, mon enfant, tu es libre dans ton choix. J'ajouterai seulement quelques considérations qui peuvent avoir du poids auprès de toi, puisqu'il s'agit de mon bonheur : d'un moment à l'autre mes affaires vont s'arranger, et je pourrai reprendre mon commerce dans notre ancienne maison de la rue de la Tixeranderie. Je suis faible maintenant et sans énergie ; mais je laisserais la maîtrise à un gendre qui , avec toi , ferait prospérer les affaires comme autrefois; je reverrais la vieille enseigne de mes pères se balancer au-dessus de notre porte , et ce serait pour moi une bien douce consolation après tant de chagrins. Cet avenir possible, ma fille, offrirait plus de chances de bonheur et de paix que d'autres espérances de grandeur et d'orgueil auxquelles je ne saurais donner mon assentiment.
Le vieillard se tut, et on attendit encore avec anxiété la décision de Rosette. Soit embarras de répondre, soit incertitude véritable, la jeune fille parut hésiter. Giles l'observait avec angoisse .
— Rosette , s'écria-t-il , ne vous opposez pas aux vœux de votre digne père. Sauf le respect que je lui dois , il exagère les services que j'ai pu lui rendre ; mais je vous aime, moi, du jour où je vous ai vue pour la première fois, quoique je n'aie jamais osé vous le dire comme les autres ; je faisais tout pour vous plaire , et si j'ai cherché pendant un temps à prendre les habitudes des gentilshommes , c'était parce que j'avais remarqué votre penchant pour tout ce qui ressemble à la noblesse. Consentez à devenir ma femme ; je suis sans fortune , sans famille , sans naissance , mais je travaillerai pour vous ; il ne se passera pas un moment de ma vie que je ne l'emploie à assurer votre bonheur. Je vous rendrai heureuse , je vous le promets , je vous le jure î
Rosette le regarda avec un air d'attendrissement profond :
— Je n'ignorais pas les services que vous nous avez rendus, Giles, dit-elle avec un accent pénétré , et j'ai apprécié toutes les excellentes qualités dont vous avez donné tant de preuves. J'ai pour vous la plus vive reconnaissance , et bien des fois déjà votre nom a été prononcé avec celui de mon père dans les ardentes prières que j'adressais à Dieu. Ainsi donc, Giles, mon frère , mon ami d'enfance , ne donnez pas
une interprétation fâcheuse à l'obligation où je me trouve de ne pas déférer à vos vœux. Non père vous l'a dit . un éclat funeste m'a déshonorée aux yeux du monde; je ne consentirai jamais à associer à mon sort un homme honnête et généreux qui pourrait se repentir plus tard d'avoir accepté la moitié de la réprobation qui pèse sur moi. Non , tout ce que je vois , tout ce que j'entends ne fait que me confirmer dans mon premier dessein : je ne puis plus appartenir au monde, et je me donnerai tout entière à Dieu. Il le faut, c'est une nécessité que je dois subir, et je la subirai , sinon sans quelque regret, du moins sans plainte.
— Oh ! ce n'est pas cela, Rosette, ce n'est pas cela ! s'écria le pauvre Giles désespéré. Vous aimez mieux vous ensevelir à jamais dans un couvent que de donner votre main à un homme que vous haïssez !
La belle drapière se détourna pour cacher la rougeur que ce reproche venait d'appeler sur son front. Poliveau se leva :
— Vous l'entendez , dit-il aux assistant : Rosette vient de déclarer ses véritables sentiments , et il n'appartient plus a personne de chercher à combattre des scrupules respectables.
Cependant Villenègre, à qui le dernier refus
île Rosette avait rendu quelques espérances , allait insister pour obtenir de la jeune fille une réponse plus favorable à ses désirs , lorsque la Defunctis lui fit signe de se taire.
— Décidément , tous ces gens-là ont perdu la tête ! dit-elle avec son franc parler ordinaire ; soyez calme, M. le marquis, et ne les irritez pas davantage en restant ici contre leur gré. Tout n'est pas fini encore, continua-t-elle en baissant la voix et en le tirant à l'écart ; d'ici à demain on peut susciter bien des obstacles à ce projet. Je soupçonne que la petite nous trompe tous et se trompe elle-même ; je lui parlerai seule. Ayez confiance en moi , M. le marquis : vous savez que je suis dans vos intérêts, et quand ce ne serait que pour faire enrager mon honoré mari, qui va conter à votre père tout ce qui se passe, je vous assure que la prise de voile n'aura pas lieu, du moins de sitôt !
— M. le marquis a-t-il encore quelques ordres à nous donner ? dit Poliveau avec une politesse ironique en s'inclinant devant Villenègre.
— Il suffit, dit celui-ci d'un ton sombre en se préparant à sortir, je vais quitter cette maison, dont on me repousse, dont on me chasse. Mais je saurai si la volonté de cette jeune demoiselle est libre lorsqu'elle déclare en ma présence qu'elle veut entrer en religion. Si je trouve ses
LA BELLE DKAP1ÈBB. 517
sentiments conformes aux miens, lors même que son père me chargerai! <le malédictions, je
jure qu'elle sera ma femme.
En prononçant ces paroles, il fit un salut fier et s'éloigna rapidement.
En sortant de la maison de Poliveau. le jeune homme s'engagea dans l'inextricable dédale de venelles et de sentiers dont les maisons et les jardins de l'enclos étaient entourés. Les localités étaient peu familières au marquis, habitant delà place Royale. D'ailleurs la nuit était entièrement close et le feuillage des arbres interceptait les rayons de la lune, qui se levait à l'horizon. Aussi, encore bouleversé par la scène violente dont il venait d'être un des principaux acteurs, il ne tarda pas à s'égarer dans le quartier désert qu'il lui fallait traverser pour atteindre l'entrée de l'enclos. Il arriva enfin à une sorte de place couverte de gazon , au centre de laquelle s'élevaient les donjons noirs et les flèches élancées de la tour du Temple. Cet édifice servit à l'orienter, et il allait se diriger rapidement vers la grande porte quand le bruit que faisait une personne à quelques pas de lui. dans l'ombre, vint attirer son attention.
L'inconnu s'avançait lentement, d'un pas irrégulier et mal assuré. Mais ce qui frappa Yillenègre , ce fut le son de voix de l'individu en
la nEi.t.F nmrnr.r. 19
question, qui se parlait à lui-même et tout haut, suivant l'habitude des ivrognes. Le marquis s'arrêta et prêta l'oreille :
— Palsambleu! disait l'étranger avec impatience , ze ne trouverai donc pas cette satanée tour du Temple , où doit avoir lieu le rendezvous ? Certainement quelque grand diable l'aura emportée pour me faire pièce pendant que ze gagnais l'arzent de ces bourzeois. Les maudits coquins ! ils n'avaient pas deux pistoles à eux six, et z'en ai dépensé trois pour les griser. Pouah! Fi des vilains! mais où diable a-t-on cacé cette cienne de tour du Temple?
En ce moment l'ivrogne, dans lequel on a sans doute reconnu le comte de Manie , se trouvait au pied d'une masure qui de ce côté terminait la place; il s'arrêta tout à coup et poussa un grand éclat de rire :
— Sour ma parole , z'ai la berlue ce soir ! reprit-il d'une voix entrecoupée ; ze cerce la tour du Temple et elle me crève les yeux, ze la touce de la main. (En effet il promenait sa main le long des parois de la muraille en ruine dont nous avons parlé.) Allons , c'est fort bien et les compagnons me trouveront au rendez-vous!
Par ma foi , voici de l'herbe qui me paraît fine et drue, ze vais me reposer !
11 s'assit ou plutôt se laissa tomber rudement
! K IBULB DRAI'lt II . 219
sur l'herbe. Le marquis, après s'être assuré que c'était bien l'homme dont la connaissance lui avait été m funeste, allait s'éloigner, lorsque quelques mots qui arrivèrent encore jusqu'à lui
le clouèrent à la même place.
— Oui , le petit Villenègre en enrazera de déplaisir, continuait de Manie , qui , sans s'en apercevoir, exprimait à haute voix ses réflexions secrètes. Voilà oun coup de maître! recevoir cinq cents pîstoles du vieux duc pour souffler la belle d rapière à ce pauvre marquis. Au ! ah ! quelle excellente histoire!
En entendant ces paroles , dont il devina la portée, Villenègre ne put plus se contenir et s'élança vers le misérable pour en obtenir l'explication. Au bruit de ses pas, de Manie fit un effort infructueux pour se lever sur son séant :
— Ce doit être mon homme. Holà ! compagnon, s'écria-t-il, est-ce vous qui venez de la part du capitaine Corbineau?
Cette question donna au marquis la pensée de se faire passer pour le personnage que de Manie attendait, espérant lui arracher ainsi quelques éclaircissements sur ce qu'il désirait savoir. La substitution ne semblait pas difficile , eu égard à l'obscurité et à l'état d'ivresse du comte. Au — i Villenègre n'hésita pas :
— C'est moi, dit-il en déguisant sa voix.
220 LA BELLE DRAVIÈRE-
— Serviteur, cavalier, reprit l'ivrogne en cherchant toujours à se relever, je suis à vos ordres. Vous êtes exact; vous deviez venir à dix heures sonnantes, il est dix heures. Au pied de la tour, nous y sommes. Ah mais ! un moment ! et le mot de passe donc? Moi, ze dois vous dire : Au diable les nonnes! et vous?
— Au diable les nonnes ! répéta Villenègre machinalement.
— Tiens ! que ze souis simple ! s'écria de Manie en éclatant de rire, c'est précisément vous qui devez me dire au diable les nonnes , et moi ze dois vous répondre... Attendez-donc , que dois-ze répondre?... Ah! oui, z'y souis : je vous réponds et vive le Val-des- Ecoliers ! C'est cela , compagnon. Nous nous connaissons , maintenant , et ze souis prêt à vous suivre. Vous êtes celui que ze cerce et ze souis celui que vous cercez... Allez, conduisez-moi bien vite à l'endroit où nous attend le capitaine Corbineau ; ze souis impatient de savoir ce qu'on veut faire de moi dans tout ceci. Ah çà , on a donc dézà enlevé la petite Rosette? A-t-elle bien fait la méçante? Ze la mettrai à la raison , mordieu ! vous verrez. Aidez-moi donc oun peu à me relever, camarade ; en vérité , ze crois que z'ai bu un coup de clairet de trop avec ces coquins de bourzeois.
I \ BELLE URAPIÉRE. -'.'1
Villenègre sombre et pensif le regardait se tordre à ses pieds sans faire un mouvement pour lui venir en aide.
— Naugrebleu ! reprit l'ivrogne, las de l'inutilité de ses efforts et restant tout à coup immobile, ze reconnais bien là oun compagnon de ce damné Corbineau ! il n'est ni parleur ni oblizeant. Eh bien, ma foi, cavalier, si tu veux que ze te souive, tu me donneras la main , car du diable si ze bouze de là sans aide. On enlèvera la belle sans nous'et on donnera les pistoles à oun autre, voilà tout. Moi, ze m'en vais dormir oun peu en attendant que tu te décides. Dieu ! qu'il fait bon dormir !
Et pour prouver son assertion , de Manie fit un bâillement énorme, allongea les bras et s'endormit brusquement. Le marquis se tenait toujours debout et immobile devant lui , les bras croisés sur la poitrine.
— Que signifie cette horrible trame ? pensaitil, on veut enlever Rosette , on lui a tendu un piège ! Oh ! mon Dieu ! sera-t-il possible encore de prévenir un si effroyable malheur !
Et, laissant l'ivrogne ronfler sur l'herbe, il se mit à courir de toute sa force. Malgré l'obscurité de la nuit et la difficulté du chemin . il franchit avec rapidité la dislance qui le séparait de la maison de Poliveau. Le quartier était si-
lencieux et une seule lumière brillait encore à la fenêtre de la chambre occupée par le bonhomme. Cet incident parut de bon augure à Villenègre II frappa rudement à la porte, et, sans prendre le temps de répondre à celui qui venait ouvrir, il s'élança dans l'escalier et gravit avec rapidité les deux étages. La porte du vieillard était ouverte ; il la poussa brusquement et entra.
Une seule lampe éclairait ce pauvre réduit ; Poliveau était assis sur un* grand fauteuil, le visage caché dans ses deux mains, en proie à un violent accès de désespoir. Auprès de lui, Giles Poinselot, debout et les yeux pleins de larmes, semblait lui adresser des consolations. Tous les deux , en voyant paraître tout à coup le jeune marquis, tressaillirent d'étonnement.
— Jeune homme, s'écria Poliveau avec une indignation douloureuse, venez-vous donc encore insulter au chagrin d'un père qui a embrassé sa fille chérie pour la dernière fois?
— Elle est donc partie? demanda le marquis en jetant autour de lui un regard épouvanté.
— Eh ! que vous importe à vous? dit Giles impétueusement en s'avançant vers lui; nous sommes tous las de votre obstination à poursuivre mademoiselle Rosette et je vous déclare...
— Il ne s'agit ni de vous ni de moi , mais
d'elle, d'elle seule... De grâce ! dites-moi , estelle partie depuis longtemps? Qui L'accompagnait? Où allait-elle?
Giles allait répliquer avec vivacité , niais son maître, à qui la démarche mystérieuse du marquis faisait soupçonner quelque nouveau malheur, lui fit signe de se taire, et il répondit luimême d'une voix tremblante :
— Elle est partie il y a quelques instants pour retourner au couvent; elle était accompagnée de mademoiselle Defunctis, et elles sont montées dans un carrosse de louage qui les attendait à la porte. Mais puis-je savoir...
— Vous saurez seulement qu'elle est peutêtre déjà entre les mains d'hommes pervers capables de tous les crimes, et qu'il faut que ceux qui l'aiment volent à son secours !
— Miséricorde! serait-il possible?
— Expliquez-vous, monsieur...
— Je n'en ai pas le temps, et je n'ai moi-même encore que de vagues soupçons. Mais il n'y a pas une minute à perdre. Vous, monsieur l'apprenti , courez chez le lieutenant criminel Defunctis; dites-lui de se faire suivre par tous les soldats qui sont à sa disposition et de battre les quartiers qui environnent le Temple. Ou plutôt, continua-t-il d'un air de réflexion, priezle de se rendre au Val-des-Écoliers. Ce nom doit
avoir une signification ! Pour activer le zèle du magistrat, dites-lui que sa femme court un grand danger. Vous, M. Poliveau , priez Dieu pendant que nous allons chercher à sauver votre malheureuse enfant !
Et il fit un mouvement pour s'éloigner.
— M. le marquis, s'écria le vieillard au comble de la terreur, ayez pitié de la douleur d'un père ! Que savez-vous au sujet de Rosette ?
— Je sais qu'elle va être enlevée par un misérable aventurier et qu'elle ne pourra plus appartenir ni à Dieu ni à moi si nous ne l'arrachons des mains de ses ennemis !
En même temps il disparut dans l'obscurité et on l'entendit descendre l'escalier à pas précipités.
Au moment où il arrivait en bas , l'horloge de la tour sonna dix heures.
— Il sera trop tard, murmura-t-il.
Et il se dirigea de toute sa vitesse vers l'endroit où il avait laissé de Manie endormi.
Les adieux du père et de la fille avaient été déchirants; Poliveau , avec ce stoïcisme qu'il puisait dans la fermeté naturelle de son caractère, dans ses idées particulières sur l'honneur de sa famille et dans sa foi religieuse , avait d'abord paru impassible, quoiqu'il se séparât de Rosette avec la certitude qu'il ne la reverrait jamais; mais, après le départ de la jeune fille, son courage avait faibli et il mêlait ses larmes à celles de son fidèle apprenti , lorsque l'apparition subite de Yillenègre était venue donner un nouveau cours a ses pensées.
Au moment où Rosette et sa compagne quittèrent la maison, la plus profonde obscurité régnait dans cette partie de l'enclos du Temple. Elles remirent leurs masques et elles regagnèrent leur carrosse de louage, qui stationnait à quelque distance sous les arbres du préau. Gilles Poinselot avait voulu les accompagner jusqu'à la voiture pour les préserver de tonte insulte ; mais à la porte de la maison , Rosette le supplia avec instance de remonter près de son père, dont elle avait deviné les regrets poignants sous son calme apparent, et l'apprenti obéit, après avoir sollicité en pleurant la permission d'assister à la cérémonie de la prise de voile qui devait avoir lieu le lendemain matin au couvent de l'Ave-Maria.
A l'approche des dames , la lourde portière qui distinguait ces véhicules primitifs, auxquels on ne donna que plus tard le nom de fiacres, fut rapidement abaissée, et une voix rauque, qui pouvait très-bien être celle du cocher qui les avait conduites précédemment, les engagea à monter. L'ombre était si épaisse autour d'elles qu'elles ne purent distinguer l'individu qui les aidait à prendre place dans le carrosse; d'ailleurs, l'une et l'autre étaient si vivement quoique diversement émues de la scène qui venait de se passer, qu'elles étaient
incapables de toute réflexion sur ce qui leur armait. Aussitôt qu'elles furent assises, la portière se releva , un coup de sifflet retentit et la lourde machine se mit en Mouvement avec plus
de vitesse que ne le faisait espérer la vue des deux rosses étiques dont elle était attelée.
Si cependant les pauvres femmes avaient eu l'esprit plus tranquille, ou si la nuit avait été moins sombre, elles eussent pu remarquer que le siège du cocher était occupé par deux personnages mystérieux, qui cherchaient à cacher leurs traits en enfonçant leurs chapeaux sur leurs yeux, tandis qu'à l'arrière de la voiture se tenaient, en guise de laquais , deux autres individus qui s'enveloppaient soigneusement de leurs manteaux. Mais, à celte époque où l'éclairage public n'était pas encore inventé , il était naturel que les voitures ne fussent pas munies de lanternes , et excepté quelques lumières qui se montraient encore de loin dans les cabarets et les tavernes, rien ne pouvait trahir la présence de ces étrangers. Peut-être l'aspect insolite de cet équipage eût-il excité l'attention des gardes qui veillaient à l'entrée du Temple ; mais , soit hasard , soit complicité , au moment où la voiture passa sous la voûte qui donnait accès dans l'enclos, les archers du grand prieur dormaient dans leur corps de garde , la grille
était ouverte et une seule lampe éclairait le passage ; le carrosse sortit donc sans encombre, roula bientôt sur la boue fétide des rues non pavées, s'enfonçant dans les vieux et tristes quartiers qui s'étendent à l'est de Paris.
Ni Tune ni l'autre ne s'aperçut donc d'abord que l'on ne prenait pas tout à fait le chemin du couvent de l'Ave-Maria. Rosette pleurait silencieusement au fond du carrosse , et la bonne dame, qui prenait une part sincère à ses chagrins, se mit à sangloter comme elle. Cependant ces témoignages de douleur n'affaiblissaient pas la colère qu'avait excitée chez la bourgeoise la cruelle détermination du père et de la fille.
— Oui, oui, pleurons comme des Madeleines, disait-elle avec un mélange singulier d'aigreur et de bonté, et vous verrez si ce déluge remédiera à quelque chose ! Sur le salut de mon âme, je n'ai jamais vu de vieillard aussi têtu et aussi dur, de fille plus folle et plus exaltée. Et depuis quand donc, ma belle, avez-vous gagné cette rage de couvent? C'est donc à vos yeux une bien douce chose que d'être religieuse et de passer sa vie derrière les barreaux de fer d'un cloître? Pour moi, je déclare que je ne pourrais vivre plus de trois jours sous les grilles.
— Mademoiselle, s'écria Rosette, n'avez-vous pas compris que le pardon et l'amour de m<m père n'étaient qu'à ce prix?
— Eh! que ferez-vous de l'un et de l'autre lorsque vous aurez prononcé vos vœux et que vous ne pourrez plus voir ni votre père ni personne? demanda la prosaïque Defunctis. Mais, écoutez, petite; je vous confesserai une chose : je me suis mis dans la tète que vous ne serez pas religieuse et vous ne le serez pas. J'aimerais mieux encore vous voir épouser ce pauvre diable d'apprenti, qui vraiment m'a fait pitié. J'espérais ce soir, en vous conduisant chez votre père, que tout finirait bien, et c'était pour cela que j'avais fait avertir le jeune M. de Villenègre. Tous mes projets ont manqué par votre obstination , mais je ne me donne pas encore pour battue, je vous en avertis. Je vais demander un lit pour cette nuit à ma parente l'abbesse de l'Ave-Maria , car il est déjà tard pour rentrer chez moi. Aous allons causer sérieusement encore une fois , et il faudra bien que je vous fasse changer d'avis.
— Eh! le puis-je , mademoiselle? Pour le monde, pour moi, ne faut-il pas que ce sacrifice s'accomplisse? Oh ! de grâce, cessez de lutter contre mon inexorable destinée. Vous avez déjà fait assez et trop peut-être pour une pauvre
créature qui s'abandonne elle-même. Que vous importe son bonheur lorsqu'elle-même en désespère?
— Cela m'importe plus que vous ne pensez , repartit impétueusement la bourgeoise. Écoutez , mignonne , continua-t-elle d'un ton confidentiel et affectueux , je pourrais vous dire que je vous aime beaucoup, ce qui est vrai , et que je ne voudrais pas vous voir malheureuse, parce que , depuis une année , je suis presque une mère pour vous ; mais j'ai encore d'autres raisons pour m'opposer de tout mon pouvoir au coup de tête que vous voulez faire. D'abord , je vous l'ai dit, j'ai écouté le jeune M. de Villenègre, qui, ne pouvant vous voir lui-même au couvent, venait à chaque instant me parler de vous ; ensuite je sais que votre résolution fera le plus grand plaisir à des personnes que je ne serais pas fâchée de chagriner un peu.
— Et à qui donc , bon Dieu ?
— D'abord à mon mari , M. le lieutenant criminel, avec qui j'ai des querelles chaque jour à cause de vous. Vous saurez , ma toute belle , que M. Defunctis prétend en agir avec sa femme comme avec les soldats de la prévôté, et qu'il veut se faire obéir partout et toujours. Vous sentez que je résiste de mon mieux , et je ne suis pas fâchée d'agir à ma guise de temps
en temps. Or, M. Defunctis cherche à faire sa cour au vieux duc de \ illenègre , que je ne peux pas souffrir, et je soupçonne qu'ils ont machiné quelque chose entre eux pour vous empêcher d'épouser jamais le marquis.
— Serait-il vrai ! s'écria Rosette avec étonnement.
Puis elle ajouta en soupirant :
— Qu'importe ? ils ne vont plus avoir rien à craindre de moi ! demain je ne leur ferai plus ombrage.
— Oui , dit la bourgeoise avec aigreur, et le vieux duc en sautera de joie, tout malade et goutteux qu'il est ; la duchesse, qui, m'a-t-on dit, est tombée en enfance, retrouvera sa raison du coup en apprenant cette nouvelle, et M. Defunctis , qui restera en faveur auprès d'eux , en deviendra plus important et plus insupportable que jamais. Je hais ces Yillenègre, excepté le jeune marquis toutefois , et je veux vous en dire la raison , ma belle enfant ; vous jugerez :
Il y aura deux ans à la Saint-Jean prochaine , qu'on donna chez eux un grand dîner, et mon mari y fut invité. Depuis longtemps je désirais voir un diner d'apparat chez des gens de qualité, et je fis si bien que M. Defunctis consentit à m'emmener avec lui. Il mit sa robe
(2o2 LA BELLE DRAPIÈRE.
et son rabat de cérémonie , moi je pris mon vertugadin de velours, mon bonnet de dentelles à cornes, mon collier de perles ; sur ma foi ! on eût dit d'une véritable princesse. Mon mari monta sur sa mule et me prit en croupe, comme c'est l'usage, puis nous allâmes bon train à la place Royale. Les abords de l'hôtel de Ville nègre étaient encombrés de carrosses , et la cour était remplie de pages et de laquais. Croiriez-vous que ces coquins, au moment où nous nous arrêtâmes devant le montoir, commencèrent à gloser imperlinemment sur nous et notre équipage, si bien que mon mari fut sur le point d'envoyer chercher main -forte pour mettre cette canaille à la raison. L'un d'eux poussa même l'insolence jusqu'à dire tout haut qu'en descendant de la mule j'avais montré mes jarretières , ce qui était une calomnie , ma chère , quoique ces jarretières pussent très-bien être montrées , car elles étaient en taffetas couleur de feu , à franges d'argent , et elles m'avaient bien coûté deux écus tournois , à l'enseigne de Sainte-Geneviève, dans la rue Bourg-l'Abbé.
Ici la bourgeoise irascible fut obligée de s'arrêter, car elle avait parlé avec tant de volubilité que l'haleine lui manquait. Rosette , qui était retombée dans sa rêverie, répondit par une interjection banale.
LA BELLE DRAPIÈRE. 2ô3
— Vous sentez bien , ma très-chère, que je sais trop le monde pour m'offenser de ce que pouvait dire cette valetaille ; personne n'ignore que ces pages et laquais sont incorrigibles et que le parlement a perdu son latin et ses sentences à vouloir réprimer leur insolence. M. Defunctis lui-même, tout lieutenant criminel qu'il est, n'a pu en venir à bout, et l'avanie qu'ils nous firent ce jour-là en est la preuve. Mais , comme on dit, tel maître, tel valet, et si je vous parle des insultes de ces manants , c'est pour mieux vous faire comprendre l'orgueil et l'arrogance de ceux qu'ils servent. Enfin , nous entrons dans l'hôtel au milieu de ces criailleries, et nous montons un large et superbe escalier. Vous pouvez croire que je me tenais bien droite et que je faisais la meilleure contenance possible. On ouvrit une porte à deux battants , et on nous introduisit dans une grande salle où il y avait tant de seigneurs et de daines couverts d'or et de diamants que j'en fus éblouie ; la tète me tourna , et je ne sais vraiment pas comment je me tirai de ma révérence. A l'extrémité de la salle étaient le duc et la duchesse , debout , roides comme des piquets , et ils nous firent à peine un signe de tète lorsque nous les saluâmes avec toutes les formalités d'usage. Quant à moi . je commençais à réciter de mon
mieux à la maîtresse de la maison un très-galant compliment que j'avais acheté ■ à un bel esprit de notre quartier (et qui, soit dit en passant , m'avait bien coûté un quart d'écu ) , lorsque cette précieuse m'interrompit tout à coup en me disant avec un grand geste majestueux :
« Allez , allez , ma chère , je vous fais grâce du reste ; vous n'êtes plus d'un âge où l'on a assez de mémoire pour réciter une leçon. »
Et tous les freluquets et les caillettes de rire autour de nous ! Mon mari en devint rouge de honte, et moi j'eus de la peine à ne pas sauter aux yeux de cette affronteuse , quoique j'aie bien reconnu plus tard que pour faire une telle incivilité à une étrangère il fallait que la dame eût déjà la tête un peu à l'envers. Nous nous sauvâmes dans un coin au milieu des brocards. Mais ce ne fut pas la seule avanie que me fît éprouver l'orgueilleuse duchesse ; pendant tout le cours du dîner je remarquai qu'elle me désignait en ricanant à quelques grandes dames de ses amies , et il me semblait qu'elles s'amusaient beaucoup de la tournure et des manières d'une honnête bourgeoise qui s'était fourvoyée en si haute compagnie. Comme si une bourgeoise ne valait pas...
1 II y avait à cette époque des marchands de compliments.
Ici le babil de la Defunctis fui interrompu par
Rosette. A la lueur passagère d'un falot que portait un passant, elle venait de remarquer
que le cari se dirigeait dans des roes écartées et solitaires.
— Mademoiselle, dit-elle avec timidité en soulevant le rideau de cuir qui servait à clore la voiture (car les carrosses d'alors n'avaient pas de vitres), il me semble que le cocher n'a pas pris le chemin du couvent et que nous nous trouvons dans un endroit bien désert.
— Yavez pas d'inquiétude, poulette, répondit la bourgeoise avec indifférence; sans doute ce chemin est plus court que le chemin ordinaire... Hais pour en revenir à l'histoire de mes malencontres chez les Villenègre...
— Silence ! reprit la jeune fille en baissant la voix et en frissonnant; avez- vous remarqué, mademoiselle, ces hommes qui occupent le derrière du carrosse ?
— Ce sont sans doute des amis du cocher ou de pauvres diables qui profitent de l'occasion pour se faire transporter sans fatigue dans leur quartier. >"e vous effrayez donc pas comme cela de tout , petite ; vous seriez indigne d'être la femme d'un gentilhomme aussi accompli que M. le marquis de Villenègre.
— Sa femme ! répéta Rosette d'une voix
étouffée ; je ne la serai jamais , et vous le savez bien.
— Je ne le sais pas encore , dit l'obstinée bourgeoise en hochant la tête ; mais, tenez, ma belle enfant, pour finir mon histoire en deux mots, je vous dirai que le jour dont je vous parle je reçus de ce vieux benêt de duc et de celte vieille édentée de duchesse toutes sortes d'impolitesses ; mais une attention délicate de leur fils m'est restée dans la mémoire , et je serais heureuse de lui prouver que je m'en souviens. Croiriez-vous qu'il poussa la complaisance jusqu'à me donner la main jusqu'à la porte du salon lorsque nous nous retirâmes le soir? et cela en présence de tous les railleurs ! ensuite il nous salua avec tant de grâce que je l'aurais embrassé de bon cœur. Il est vrai qu'il faisait le même honneur aux autres dames qui avaient assisté au dîner, et que , plus tard , lorsque je lui ai parlé de cette circonstance , il ne s'en souvenait plus ; mais j'ai toujours pensé qu'il avait voulu par cette galanterie compenser le mauvais accueil du duc et de la duchesse. Quoi qu'il en soit , j'aime le fils autant que je hais le père et la mère, et je ne serais pas fâchée de faire enrager ces deux vieux avares , qui crèveraient de dépit s'ils savaient que leur fils dût épouser une bourgeoise. Quant à mon
LA lîtl.lfc liKU'IÉKE. L>"7
mari, qui sert leurs orgueilleuses folies..* mais
il suffit; nos différends ne regardent que lui et moi. Pour vous, ma toule belle, il faut, pendant que nous sommes encore seules, que* je vous adresse une dernière question , et je vous prie d*\ répondre dans toute la sincérité de votre àme ; me le promettez-vous ?
— Je vous le promets, ma chère et généreuse bienfaitrice ; n'avez-vous pas droit à toute ma confiance?
— C'est fort bien , mais c'est de vous qu'il s'agit, et maintenant que vous pouvez parler en toute liberté , je pense que vous ne me déguiserez pas la vérité. Vous savez que le marquis vous aime à l'adoration , à la folie ; pour vous il a affronté la haine de sa famille, les railleries de ses amis ; mais il me reste encore un point à éclaircir, quoique j'aie à cet égard de violents soupçons qui équivalent à une certitude. Vous, mon enfant, l'aimez-vous?
Rosette garda le silence.
— Souvenez-vous que vous m'avez promis d'être sincère !
— Mademoiselle, reprit la belle drapière avec effort, à quoi servirait ma réponse, puisque mon sort est fixé?
— Elle servirait à prouver que vous tenez vos promesses ; répondez, je vous en prie.
Ici un nouveau silence pendant lequel on n'entendit que le grondement des roues sur le pavé.
— Mademoiselle, reprit enfin Rosette, il m'eut été bien difficile de rester insensible à l'affection , au dévouement dont M. de Villenègre m'a donné tant de preuves depuis la fatale nuit où mes chagrins ont commencé , et si un abîme creusé par nos devoirs et la différence de nos conditions ne nous eût pas séparés...
— Mais enfin, l'aimez-vous, oui ou non?
— Hélas ! ne l'avez-vous pas deviné ! murmura Rosette en se cachant le visage comme si on eût pu voir sa rougeur malgré son voile et l'obscurité.
Dans ce moment si important de la conversation entre les voyageuses , la voiture s'arrêta tout à coup ; les individus qui les accompagnaient mirent pied à terre , et elles furent obligées de donner toute leur attention à ce qui se passait autour d'elles. Elles soulevèrent avec inquiétude les rideaux de cuir qui servaient de portières et elles s'aperçurent qu'elles étaient non pas à la porte du couvent qu'habitait Rosette, mais dans un endroit qui leur parut d'abord entièrement inconnu.
C'était une espèce de carrefour vaste et dé-
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oouvert , bordé de murailles nues , au-dessus desquelles se montraient quelques arbres fruitiers; les maisons étaient rares dans le voisinage et disséminées dans les enclos qui longeaient la voie publique. Le carrosse s'était arrêté devant un édifice gothique , surmonté d'un clocher élevé, et, à la lueur de la lune qui éclairait la partie supérieure du portail , on voyait des statues de pierre, des rosaces, des colonnettes et tous les accessoires ordinaires qui caractérisent une église remontant à une haute antiquité. Le plus profond silence régnait dans ce quartier ; pas une fenêtre n'était éclairée ; pas un passant attardé ne se glissait le long des murailles; et, excepté le carrosse qui stationnait au milieu du carrefour et un groupe d'hommes sombres et mystérieux qui chuchotaient à quelques pas, on eût dit que cette partie de la ville était inhabitée.
— Où sommes-nous , bon Dieu ! s'écria la bourgeoise ; cet ivrogne de cocher se sera trompé de route. Venez çà , vilain, reprit-elle en s'adressant au personnage enveloppé d'un grand manteau et qu'elle avait pris jusque-là pour le cocher véritable ; ne vous avais-je pas bien dit, maraud, que nous retournions au couvent de l'Àve-Maria, dans la rue des Barrés? Allons, reprenez votre place sur le siège et
hâtez-vous de nous conduire à notre destination, ou je vous retiendrai quelque chose sur le prix, convenu.
Mais , à son grand étonnement , celui à qui elle parlait ne bougea pas et continua d'écouter un autre individu qui semblait être le chef de l'expédition et qui donnait des ordres à voix basse. Bientôt un des individus s'éloigna du groupe et disparut rapidement dans l'obscurité comme s'il allait remplir une mission pressée. Les autres se rapprochèrent de la voiture.
— Miséricorde! que veut-on faire de nous? s'écria Rosette avec angoisse ; pourquoi nous a-t-on conduites ici?
— J'espère que l'on n'a contre nous aucun mauvais dessein ! reprit la Defunctis en élevant la voix pour se faire entendre de tous ceux qui l'entouraient ; ces messieurs savent bien que je suis la femme du lieutenant criminel de robe courte , et qu'ils joueraient gros jeu...
— Paix ! interrompit la voix rauque du prétendu cocher, qui n'était autre que le capitaine Corbineau , on ne veut pas vous faire de mal ; seulement , si vous poussez un cri pour donner l'alarme, ou si vous ne faites pas ce que l'on attend de vous , vous êtes mortes.
Et il fit briller aux regards des pauvres fem-
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mes éperdues la hune d'un poignard. Eli rejetèrent dons la voiture et se pressèrent Tune contre l'autre en tremblant.
— Je ne comprends rien à ce qui nous arme, reprit bientôt la compagne de Rosette d'un ton très-bas, afin sans doute de ne pas contrevenir à l'ordre menaçant qui venait de lui être donné, et j'ignore même où nous sommes.
— Mademoiselle . répondit Rosette du même ton , que Dieu et tous les saints aient pitié de nous ! Je crains que nous ne soyons tombées dans quelque horrible piège , quoique je ne sache pas qui aurait intérêt à nous faire du mal! Quant à l'endroit où nous sommes, je crois reconnaître la vieille église qui est devant nous : c'est celle de Sainte-Catherine du Yaldes-Écoliers ; je viens de voir tout à l'heure la statue du bon roi saint Louis qui domine le portail. J'ai assisté souvent à la messe dans cette église, du temps que nous demeurions à quelques pas d'ici , dans la rue de la Tixeranderie.
— L'église de Sainte-Catherine ! répéta la Defunctisd'unairde réflexion ; attendez donc... ce doit être ici quelque machination abominable ! J'ai entendu dire bien des fois à mon mari que l'abbé du monastère de Sainte-Catherine du Val-des-Lcoliers était à la nomination
des ducs de Villenègre. Cet abbé est ce que l'on appelle aujourd'hui un confidentiaire ou custodinos des seigneurs de cette famille, et par conséquent il doit être tout à fait à leur dévotion.
— On a répandu des bruits fâcheux sur les prêtres qui habitent le couvent situé dans l'enclos, et je crois que l'abbé lui-même n'a pas bonne réputation ; mais qu'y a-t-il de commun entre ces religieux et nous ?
— Oh ! si je pouvais faire prévenir mon cher Barnabe du danger que court sa malheureuse femme ! dit la bourgeoise avec désespoir. Ces Villenègre sont capables de tout.
En ce moment l'homme qu'on avait envoyé en avant revint, et lorsqu'il eut dit quelques mots, le carrosse se remit en marche lentement. Ce fut un nouveau sujet de frayeur pour les malheureuses prisonnières, qui concevaient les craintes les plus sinistres. Mais la voiture s'arrêta de nouveau dès qu'elle eut tourné un angle de l'église ; la portière s'abattit , et on ordonna aux dames de descendre.
— Mais où nous conduisez-vous? demanda la femme du magistrat avec épouvante.
— Vous allez le voir.
— Mais...
Avant qu'elle eût pu faire aucune objection,
LA BtILE DRAPIÈRE. 143
deux mains vigoureuses s'emparèrent d'elle et la déposèrent à terre. En sentant cette étreinte brutale, la pauvre femme poussa un cri perçant qui retentit au milieu du silence de la nuit. Corbineau, effrayé, leva son poignard sur elle pour l'obliger à se taire. Rosette , éperdue, tendit la main pour protéger son amie, dont elle croyait la vie en danger, mais la force lui manqua et elle tomba sans connaissance au fond de la voiture, tandis que la Defunctis chancelait dans un état peu différent du sien.
Sans perdre de temps, l'un des ravisseurs s'empara de la jeune fille évanouie, tandis que les autres entraînaient sa compagne : on frappa un coup léger à une porte latérale de l'église; elle s'ouvrit aussitôt, et lorsque toute la troupe fut entrée, elle se referma avec un bruit sourd qui retentit dans les vastes cavités du noir édifice.
L'intérieur de l'église avait, à cette heure de la nuit , un aspect imposant et majestueux qui eût dû frapper de respect les profanateurs. La lueur vague de la lune , pénétrant à travers les vitraux coloriés du rond-point, ne faisait que rendre les ténèbres visibles. Cependant, à mesure que les regards s'habituaient à cette obscurité , on distinguait les arceaux aériens , les colonnes sveltes et hardies qui
soulenaienl la voûte gothique. Dans les bascôtés, on voyait ça et là , à travers des masses d'ombre , se dresser , comme des spectres menaçants, les statues de marbre qui décoraient les tombeaux. La lumière d'une seule lampe tremblotait au fond du sanctuaire, et de l'autre extrémité de la nef on eût dit d'une étoile. Un air froid et humide , encore imprégné des derniers parfums de l'encens brûlé dans la journée , circulait pesamment autour des arrivants et causait tin frisson involontaire. Dans cet immense et sonore bâtiment , chaque pas , si léger qu'il fût , éveiliait un écho ; chaque mot prononcé à voix basse se prolongeait dans ses profondeurs comme un gémissement.
L'individu qui portait Rosette inanimée la déposa sur un banc d'oeuvre auprès d'une chapelle latérale, et donna ordre d'un ton péremptoire à la Defunctis de secourir sa compagne. La bourgeoise était incapable de penser ou d'agir par elle-même, tant elle était bouleversée par tout ce qui lui arrivait depuis quelques minutes. Cependant elle obéit machinalement et s'avança vers la jeune fille , que ses longs vêtements de novice faisaient apercevoir comme une blanche apparition. L'inconnu s'éloigna aussitôt et rejoignit ses compagnons , qui chuchotaient à quelques pas.
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— M. l'abbé est-il prêt? demanda -t -il au personnage qui avait ouvert la porte et dont l'obscurité empêchait de voir les traits; j'espère qu'il ne nous fera pas attendre; le due ne le lui pardonnerait pas.
— M. l'abbé est déjà à la sacristie, répondit d'une voix nasillarde le mystérieux introducteur, qui semblait être quelque fonctionnaire subalterne de l'église , et il montera à l'autel dès que cela plaira à M. le duc.
— Il suffit. Allez lui dire de préparer l'acte, en laissant les noms en blanc. Je soupçonne que le futur époux ne se soucie pas que l'on sacbe son véritable nom, et il l'ajoutera luimême quand tout sera fini.
L'introducteur obéit à cet ordre et on entendit le bruit de ses pas sur les dalles s'éloigner peu à peu.
— Il ne nous manque plus que le fiancé , reprit d'un ton d'humeur celui qui venait de parler et qui n'était autre que Mignon , le valet de confiance du duc de Villènegre. Ètes-vous bien sur, capitaine, qu'il va venir?
— Ventrebleu ! si j'en suis sur ! répondit la voix rude de Corbineau ; le compagnon ne se fait pas attendre lorsqu'il s'agit de gagner des pisloles ou de courir ce qu'il appelle des aventures de gentilhomme. Je lui ai envoyé un de
mes amis , qui doit le trouver à un rendezvous convenu. Que la peste m'étouffe si je comprends pourquoi ils ne sont pas encore ici ! Ces paroles , prononcées d'une voix rauquc et caverneuse , entremêlées d'imprécations , éveillèrent d'une façon lugubre les échos de l'église , et ceux qui les écoutaient ne purent s'empêcherde ressentirun sentiment de frayeur. Le valet de chambre reprit plus bas :
— Ne jurez pas , capitaine , je vous crois sans cela. Mais en attendant que le comte de Manie arrive , ne pourriez-vous dire en deux mots à ces femmes de quoi il s'agit? Vous savez que je ne dois pas paraître dans tout ceci , xie peur de compromettre celui qui m'emploie.
■ — Soit, je vais leur expliquer l'affaire le plus galamment possible , répondit Corbineau avec un rire sinistre.
Et il s'avança d'un pas lourd vers les femmes, qu'il entrevoyait dans l'ombre.
En ce moment , Rosette commençait à reprendre ses sens, et, se soulevant péniblement dans les bras de sa compagne , elle s'effrayait du silence et de l'obscurité qui régnaient autour d'elle.
— Eh bien , ma petite mère , dit brusquement Corbineau en se plaçant devant elle . ça va-t-il mipux? Si vous étiez ma femme, au
diable si je souffrirais toutes ces pàmoisons-là !
— Où suis-je? qui me parle? demanda la pauvre enfant d'une voix faible.
— Une amie est près de vous , murmura la femme du lieutenant criminel ; rappelez vos souvenirs.
— Que me veut-on ? Pourquoi suis-je ici ? répéta Rosette avec un reste d'égarement.
Ce fut Corbineau qui se chargea de la réponse.
— Vous êtes dans une église et l'on va vous marier. Allons , préparez-vous , ma belle Rose , et dites à Dieu un mot de prière si vous voulez assister saintement à la cérémonie. Votre fiancé est un peu en retard , mais il ne peut tarder à arriver. Je soupçonne , continua-t-il comme s'il se parlait à lui-même , que cet ivrogne a noyé sa mémoire dans un pot d'hypocras.
— Mon Dieu ! tout ceci n'est-il pas un rêve ! s'écria mademoiselle Poliveau avec un profond soupir.
— C'est toutefois un rêve fort joli , puisqu'il s'agit de mariage , reprit le soudard en ricanant ; mais allons , maintenant que vous savez de quoi il s'agit , soyez sage et ne criez plus ; vous voyez bien qu'en ne vous veut pas de mal.
Et il tourna sur ses talons comme pour s'é-
loigner ; mais laDefunctis, qui s'était peu à peu remise de sa première frayeur , le rappela et lui dit avec une certaine hardiesse :
— Un moment, monsieur l'inconnu. Je commence à comprendre ce que l'on veut de cette malheureuse jeune fille , et je vois clairement que l'on compte la sacrifier aux craintes exagérées d'un vieillard orgueilleux. Mais pourriez-vous me dire pourquoi l'on m'a amenée ici , moi , l'épouse du lieutenant criminel de robe courte ?
— Parbleu ! mademoiselle , répliqua Corbineau d'un ton goguenard , c'est parce que l'on ne pouvait pas faire autrement ; et d'ailleurs on a pensé qu'un témoin honorable ne gâterait rien à l'affaire.
— Mais savez-vous que mon mari vengera l'injure qui nous est faite , et que s'il vous retrouve jamais...
— Le lieutenant criminel Defunctis n'a pas besoin d'un nouveau stimulant pour qu'il s'efforce de prendre mort ou vif celui que l'on appelle le capitaine Coupe-Jarret.
— Le capitaine Coupe-Jarret ! répéta la bourgeoise en frissonnant. Quoi ! ce hardi aventurier dont on a mis la tête à prix...
— C'est moi ; vous me connaissez maintenant , songez à ne pas m'irriter.
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Le nom bien célèbre du brigand redoutable qui était devant elle rendit à la pauvre dame toutes ses terreurs. Cependant, rougissant de céder à des craintes personnelles lorsque sa compagne courait un si grand danger et était incapable de se défendre , elle reprit d'une voix assurée :
— Ecoutez , M. le capitaine , je ne dirai rien à mon mari, et je ferai en sorte que vous ne soyez pas poursuivi pour vos actes de ce soir , si vous voulez être raisonnable. Je connais la personne qui vous emploie, et je sais dans quel but on veut marier celle pauvre enfant . sans son aveu , à un misérable indigne d'elle. Eh bien , je puis vous affirmer que cette violence est inutile; dès demain matin cette jeune demoiselle doit prendre le voile dans un couvent d'un ordre très-sévère , et par conséquent elle ne pourra plus épouser personne.
— Cela est-il bien vrai? demanda Corbineau avec surprise. Pourquoi diable alors nous donne t-on mille pistoles ?
— Ruses féminines ! murmura le valet de chambre, qui s'était approché pour écouter. On n'a rien dit de tout ceci à monseigneur , et c'est quelque invention de cette commère. Ne comprenez-vous pas qu'on veut gagner du temps et que demain il sera impossible de faire ce que
nous n'aurons pas fait aujourd'hui? Laissons dire ces femmes , capitaine , et exécutons les ordres que nous avons reçus.
— Mais on ne peut marier ainsi une jeune fille malgré elle ! s'écria la bourgeoise avec insistance. On ne peut lui faire épouser , sans le consentement de ses parents , sans l'assistance de ses amis , un homme qu'elle ne connaît pas , qu'elle n'a peut-être jamais vu ?
— Allons donc ! est-ce qu'elle ne connaît pas le comte de Manie ?
— Le comte de Manie ! celui qui a forcé la boutique de Poliveau !
— Plutôt mourir ! s'écria Rosette avec force ; les plus affreuses tortures ne m'obligeront pas à dire oui au pied de l'autel.
— On se passera de votre consentement.
— Mais quel prêtre sacrilège osera sans mon aveu...?
— Croyez - moi , mademoiselle , tout est prévu. Il faut que cette nuit même vous soyez privée de votre liberté afin que vous n'en fassiez pas plus tard un mauvais usage. Sachez vous résigner à votre sort; on vous assurera des compensations pour le chagrin que l'on vous cause maintenant.
Rosette demeura anéantie. Sa compagne n'osait insister avec Irop de chaleur depuis qu'elle
LA BELLE DRAPIÈKE. 251
connaissait le redoutable bandit qui était un
des chefs de celte intrigue. En ce moment on frappa à la porte latérale.
— Les voici enfin . dit Corbineau en se dirigeant de ce coté.
Deux hommes enveloppés dans leurs manteaux pénétrèrent en effet dans l'église ; l'un d'eux avait une démarche chancelante et s'appuyait sur son compagnon pour ne pas tomber; on l'entendait trébucher dans l'ombre à chaque pas.
— Sang-dieu ! camarade , dit le capitaine Corbineau à celui qui semblait servir de guide, tu viens bien tard ! je craignais déjà que tu n'eusses pas rencontré celui que tu cherchais.
— Ce n'est pas ma faute , capitaine , répondit l'autre avec humeur; ce cavalier est arrivé ivre mort au rendez-vous, et il a eu toutes les peines du monde à me donner le mot de passe. Je l'ai en quelque sorte porté jusqu'ici.
— C'est oune calomnie , interrompit de Manie d'une voix altérée , et ce cadet-là ment comme un faquin. Z'ai toute ma raison , et ze marce comme un arquebousier du roi. Z'ai bu oun verre d'hypoeras avec les bourzeois, voilà tout.
— Allons , allons , il aura toujours assez de raison pour faire ce qu'on attend de lui . dit
Corbineau. Eh bien, frère, continua-t-il en s'adressant à de Manie , étes-vous prêt à épouser la personne en question ?
— Épouser? répéta de Manie tout abasourdi.
— Eh ! n'avez-vous pas deviné , camarade , que c'était là ce qu'on attendait de vous ? Vous ne vous plaindrez pas que j'aie manqué à nos conventions ; il n'y a aucun danger pour vous, et l'aventure doit vous paraître gaillarde et divertissante , on vous donne cinq cents pistoles et la jolie Rosette Poli veau... Quel heureux coquin vous êtes !
Soit étonnement, soit ivresse , de Manie ne répondit pas.
— Eh bien, acceptez-vous? demanda Corbineau , impatienté de son silence.
— Oui , oui , dit l'aventurier avec un accent étrange ; mais où est donc cette perle sans pareille? continua-t-il avec son jargon ordinaire , cette çarmante Rosette du bon Dieu !
— Elle est là, répliqua le capitaine en lui désignant les femmes; voyons, beau cavalier, faites-lui votre cour pour vaincre ses derniers scrupules, pendant qu'on va avertir le prêtre de votre arrivée. Vous aurez besoin de toute votre galanterie , je vous en préviens , car la belle est farouche comme une tigresse.
— Nous allons voir ! reprit de Manie d'un air
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de fatuité ; toutes ces tigresses-là s'apprivoisent facilement.
Il se dirigea en chancelant vers les dames, qui tremblaient de frayeur, et il se mit à leur parler à voix basse , mais bientôt on jugea au mouvement qui se lit du côté de la sacristie que la cérémonie ne tarderait pas à commencer.
Un mariage conclu dans des circonstances semblables, contre la volonté de l'une des parties contractantes et à la suite d'un rapt nocturne , semblerait , au temps où nous vivons , une chose impossible ; mais à l'époque où se passe cette histoire , à cette époque où la loi était sans vigueur, où la volonté de quelques hommes haut placés prévalait sur les droits les plus légitimes, où l'autorité était impuissante pour réprimer les scandales , les abus , les exactions , les crimes dont la France entière était le théâtre , rien n'était plus facile que les actes de ce genre , et les mémoires du temps sont remplis d'exemples que nous pourrions citer. Un gentilhomme ruiné voulait-il épouser une riche héritière , il l'enlevait de force . il la conduisait dans un endroit où se trouvait un prêtre gagné à l'avance et qui célébrait la cérémonie du mariage. Plus tard , si la famille de la malheureuse femme voulait réclamer judiciairement contre ces violences, on
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prouvait par des témoins subornés, par des pièces fausses ou extorquées, la légalité de l'union , et dans tous les cas c'étaient des procès interminables dont le déshonneur rejaillissait sur les deux familles. Ces mariages forcés, comme on les appelait , devinrent si fréquents et l'excès en fut porté si loin qu'en 16£9, vingt ans après les événements dont nous nous occupons , une ordonnance royale dut les réprimer sous les peines les plus sévères.
Cette cérémonie , qui , dans nos idées modernes , ne paraîtrait qu'une vaine formalité dès qu'elle ne serait pas faite dans les formes voulues , paraissait donc très-solennelle et trèsredoutable à Rosette Poliveau et à la Defunctis. Il leur restait bien peu d'espoir que le prêtre dont on allait employer le ministère pour ce sacrilège tint compte des larmes et des protestations de la pauvre jeune fille. Nous savons déjà que l'abbé de Sainte-Catherine du Val-des-Écoliers était entièrement sous la dépendance des ducs de Villenègre ; et en effet , à cette époque les bénéfices ecclésiastiques étaient donnés à des seigneurs laïques qui souvent les transmettaient à leurs héritiers. Pour desservir les chapelles, les églises, les prieurés, etc., qui composaient ces bénéfices, les seigneurs usufruitiers prenaient à gage de pauvres prêtres appe-
LA BBUI iiKUl
on fiden Maires <>u custodi-nos, qu'ils pressuraient à merci pour augmenter leurs revenus. On comprend que le confidentiaire était toujours ainsi sous la main de son seigneur et maître - (jui pouvait exiger de lui plus ou moins pour !c fermage, qu'on nous passe le mot , de son église. Or, telle était précisément la situation de l'abbé de Sainte-Catherine vis-à-vis du duc de Villenègre . et certes l'ecclésiastique capable d'avoir conclu un pareil marche devait être capable de tout faire pour obtenir qu'il devint moins onéreux. D'ailleurs les chanoines qui habitaient le cloître de Sainte - Catherine du Val-des- Écoliers n'avaient pas alors un bon renom , puisque , peu de temps après , ils furent réformes par le cardinal de Larochefoucauld. Rosette soupçonnait tout cela , et cependant lorsque le prêtre sortit enfin de la sacristie . revêtu de ses habits sacerdotaux et précédé du bedeau , qui portait un cierge allume , elle n'hésita pas à faire une tentative désespérée ; elle se leva brusquement et elle tra\ ersa l'église pour arriver jusqu'à lui. C'était un homme maigre , pâle , aux cheveux plats , à ligure ignoble et que ne rehaussait même pas le costume sacré dont il était revêtu. Un air d'hypocrisie profonde était répandu sur son visage. 11 tenait à la main un livre de liturgie et il
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marchait lentement en récitant des prières.
Tous les assistants suivirent Rosette , les uns en ricanant, les autres en haussant les épaules d'un air de pitié. La jeune fille se mit sur le passage du prêtre , et lorsqu'elle se trouva dans la petite sphère lumineuse que projetait le cierge du bedeau , elle dit à l'officiant avec respect , mais avec fermeté :
— Mon père , je vous prie d'excuser ma hardiesse , et que Dieu me pardonne si je fais mal ; mais si quelqu'un vous a dit que le mariage auquel vous allez prêter le secours de votre saint ministère se fait de mon libre aveu, on vous a trompé ; j'ai été amenée ici par surprise et par force. Prenez garde de commettre un sacrilège dont vous , moi et tous ceux qui sont ici présents nous devrions porter la peine. Je vous conjure donc, au nom du Christ, qui nous voit et nous entend , de me soustraire aux intrigues criminelles de ceux qui m'ont conduite ici. Demain je dois entrer en religion au couvent de l'Ave-Maria ; j'appartiens déjà à Dieu , et si vous prêtiez votre concours aux machinations ourdies contre une pauvre fille sans défense , vous auriez à en répondre , nonseulement devant la justice céleste , mais encore devant vos supérieurs ecclésiastiques de la terre.
I \ BBLLI UK\FIKKh. 1M
Ces paroles semblèrent frapper vivement celui à qui elles étaient adressées. Il resta un moment muet et déconcerté par cette apostrophe à laquelle sans doule il ne s'attendait pas. jMais un signe du valet de confiance du duc parut lui rendre quelque assurance.
— Ma fille, répondit-il d'une voix mielleuse et avec une humilité afleetee, ce que vous dieutètre vrai, mais ce n'est pas à moi de m'opposer aux volontés de ceux qui sont placés au-dessus de moi ; je n'ai aucun pouvoir temporel ; je ne suis qu'un faible instrument dont se servent les puissants de la terre, et je dois leur obéir en vertu de ce principe du saint Évangile qui dit : « Vous rendrez à César ce qui appartient à César. » D'ailleurs, vous êtes encore bien jeune pour juger de ce qui est juste et sage, et il vous est difficile d'apprécier sainement les hautes pensées de ceux qui disposent en ce moment de votre destinée. Sachez donc vous resigner et laissez le soin du reste à la Providence. Suivez-moi à l'autel , et implorez la miséricorde de ce Dieu qui n'abandonne jamais ses véritables enfants.
Il eut été facile à Rosette, malgré sa simplicité , de rétorquer cette étrange théologie qui subordonnait le sort des faibles aux caprices des grands , mais en achevant ces paroles , le
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prêtre se dirigea de nouveau vers le chœur en murmurant des prières.
— Monsieur , ayez pitié de moi ! s'écria la jeune fille en le suivant ; si vous saviez quelle douleur éprouvera mon malheureux père lorsqu'il apprendra de quelle horrible perfidie on veut me rendre victime ! Pour vous , pour le repos de votre conscience en cette vie , pour le salut de votre àme dans l'autre, ne souffrez pas qu'on commette une action abominable !
Mais l'hypocrite continuait sa marche d'un pas grave et cadencé, en marmottant des paroles consacrées que souillaient ses lèvres impures.
— C'est une indignité , cela ! s'écria la bonne Defunctis , ne pouvant plus commander à sa colère ; et ce prêtre maudit, cet infâme custodinos...
— Silence ! interrompit rudement le capitaine Corbineau.
La pauvre femme se tut aussitôt, terrifiée par cette voix redoutable. On l'entraîna vers le maitre-autel , où tout avait été préparé pour la cérémonie. Déjà Rosette y avait été portée presque de force par le comte de Manie , dont la gravité des circonstances et du lieu semblait avoir dissipé subitement l'ivresse , et tous les deux à genoux devant le prêtre , revêtu de son
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élole . attendaient la bénédiction nuptiale. Deui cierges seuls répandaient une lueur faible et incertaine sur ce groupe principal, tandis que Les ravisseurs et la bourgeoise elle-même, qui était tombée à genoux sur une dalle <lu sanctuaire . restaient dans l'ombre.
La cérémonie commença. Bâbord Rosette sanglotai! et elle tournai! fréquemment la tête comme pour prolester par sa contenance contre la violence qui lui était faite : mais bientôt de miaule lui adres>a quelques mots a voix basse qui parurent la calmer momentanément. Peut-
touehé par ses larmes . lui avait-il promis de ne regarder ce mariage que comme une vaine formalité: peut-cire lui avait-il fait comprendre que les plaintes et la résistance ne feraient qu'irriter les agents du duc ; toujours est-il que la jeune fille tomba bientôt dans une
i de stupeur. Les assistants . qui avaient été témoins de son désespoir un instant auparavant. étaient surplis de ce calme, résultai peut-être de l'épuisement de ses forces, au moment le plus critique. L'honnête bourgeoise ne pouvant s'expliquer cette résignation crut sérieusement que la belle drapiere s'était amendée tout à coup et avait réfléchi qu'un mari, même tel «pie le comte de Manie, valait toujours mieux que le couvent.
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La cérémonie fut courte, car à celte heure peu avancée de la nuit , il n'était pas possible de dire une messe , et tout se borna à la bénédiction nuptiale. Mais au moment où le prêtre adressait aux deux époux les questions d'usage et où le comte de Manie venait de prononcer le oui sacramentel, on frappa rudement à la porte principale de l'église et on cria d'une voix forte et impérieuse :
— Ouvrez , au nom du roi !
— C'est mon mari, accompagné des soldats du guet! s'écria la Defunclis en tressaillant ; c'est Dieu qui l'envoie, Dieu qui n'a pas voulu que cet horrible sacrilège s'accomplit dans un lieu sanctifié !
Le prêtre s'était arrêté tout tremblant.
— Ne faites pas un mouvement, ne prononcez pas une parole, mademoiselle, s'écria impérieusement le valet de chambre en s'adressantà la bourgeoise. Capitaine du Coibineau, chargez-vous de cette vieille folle et veillez à ce qu'elle ne donne pas l'alarme. Et vous, M. l'abbé, continua-t-il en s'adressant à l'ecclésiastique , continuez et hàtez-vous ; tout sera terminé avant que les gens du roi aient pu pénétrer
Corbineau vint se placer à côté de la pauvre Defunclis , qui ne pouvait plus tenir en place.
LA IJUI.fc MAPUM , 851
Le prêtre -<i mil aassi en devoir d'obéir à Tordre qui lui avait été donné; mais tel était le bruit qui se faisait au dehors, et telle était l'agitation des agents subalternes qui entouraient Mignon, que l'on ne put entendre la réponse de Rosette. Le prêtre lui-même n'attachait pas sans doute grande importance à cette réponse, car, sans s'y arrêter, il se remit à marmotter les formules consacrées avec toute la rapidité que pouvaient lui donner la frayeur et le désir de satisfaire promptement ses patrons.
Enfin toutes les cérémonies d'usage étaient terminées ; l'anneau symbolique avait été passé au doigt de la fiancée, la bénédiction avait été donnée aux époux, et lorsque le dernier amen eut été prononcé par le bedeau , il ne manquait plus rien , suivant les idées du temps, pour que le mariage fût valable aux yeux de Dieu et à ceux des hommes. Au moment où le prêtre descendait de l'autel pour se retirer, le valet de chambre, sans se laisser effrayer par le bruit que faisaient les archers à la porte de l'église, s'écria d'un ton où perçait une vive satisfaction :
■ — Tous ceux qui sont ici présents sont témoins que Rosette Poliveau est bien et dûment mariée avec ce cavalier, et que, lui vivant, elle ne peut épouser aucun autre. Maintenant laissons la place à ces messieurs de la pré voté.
c20'2 LA BELLE DRAPIERE.
M. de Manie , vous pouvez emmener votre femme où il vous conviendra.
— Ouvrez ! cria une autre voix à la porte de l'église ; ouvrez ! c'est un père qui réclame son enfant !
— L'entendez-vous? c'est mon père! dit Rosette en cherchant à courir vers la porte.
De Manie la retint et se mit à lui parler à voix basse. En ce moment l'église tout entière retentissait des coups que l'on frappait à la porte avec les hampes des hallebardes et les crosses des mousquets ; les agents du duc , dont plusieurs, comme Corbineau , avaient à craindre les investigations de la justice, commençaient à montrer quelque effroi. Pendant ce temps le valet de chambre s'occupait de faire signer par les assistants, et même par madame Defunctis, l'acte de mariage que l'abbé de Sainte-Catherine avait préparé à l'avance.
Tout à coup la porte de la sacristie s'ouvrit et un homme tout essoufflé accourut vers la partie éclairée du chœur. Mignon reconnut aussitôt ce nouveau venu , qui portait la grande livrée de Villenègre.
— Qu'y a-t-ilde nouveau, Comtois? demandat-il avec étonnement.
— Le duc est expirant, reprit le messager ; le prêtre qui l'assiste à ses derniers moments, un
digne homme à qui il a tout confessé, l'a décidé à chang ir m'envoi
toute hâte vous dire de n pas faire ce qu'il vous
avait commandé el de laisser aller la jeune fille. Un carrosse est à la petite porte du couvent pour la conduire où elle voudra.
— Il est trop tard . dit l'homme de confiance d'un ton sombre, le mariage est conclu et la famille de Villenègre est sauvée malgré la faiblesse de son chef. Voici l'acte, continua-t-il en s'adressanl au comte et en lui présentant le papier sur lequel il avait apposé lui-même sa signature ; vous n'aurez plus qu'à remplir les blancs , à signer vous-même et à faire signer votre femme.
— le m'en çarze, fit de Manie avec une activité singulière, mais hàtons-nous de sortir. Defunctis et les zens du roi s'impatientent.
— Par ici ! par ici ! dit l'abbé éperdu en désignant la sacristie, qui communiquait avec l'intérieur du couvent.
On se dirigea en toute hâte de ce côté.
— Où me conduisez-vous, bon Dieu ? s'écria Rosette, qui se sentait entraînée par une main vigoureuse.
On ne répondit pas. et bientôt il n'y eut plus dans l'église que la Defunctis, que l'on semblait avoir oubliée dans cette retraite précipitée.
La bonne dame resta d'abord indécise sur le parti qu'elle devait prendre, et elle croyait toujours entendre à son oreille la voix formidable du capitaine Coupe-Jarret. Enfin , s'apercevant qu'elle était bien seule et que les archers continuaient à frapper avec violence, elle se hâta d'aller ouvrir.
Les soldats se précipitèrent dans l'église, portant des torches qui répandaient autour d'eux une vive lumière. Defunctis, en robe et revêtu de tous les signes de sa dignité, était à leur tête ; après lui venait le bonhomme Poliveau , tout pâle et hors d'haleine, soutenu par son fidèle apprenti. En apercevant son mari, la bourgeoise transportée courut se jeter dans ses bras :
— Barnabe ! mon cher Barnabe ! c'est donc toi ! s'écriait-elle, .l'ai craint un moment de ne plus te revoir!
— Ma fille ! où est ma fille ? demandait Poliveau d'un air égaré.
— Mariée ! mariée de force , là , sous mes yeux !
— Et à qui donc?
— Au comte de Manie , qui l'a enlevée aussitôt après cette cérémonie sacrilège !
Le pauvre père tomba sans connaissance sur le pavé en poussant un cri déchirant.
— Voilà donc où devait aboutir ma confiance
LA BELLE DKAP1ÈRE. l'O."»
dans le vieux duc de Villenègre ! s'écria le lieutenant criminel ; il m'a trompé indignement en
me disant qu'il n'emploierait que des moyens de persuasion et de douceur pour empêcher ce qu'il redoutait. Mais je me vengerai ! Allons, messieurs, continua-t-il avec vivacité en s'adressant aux archers, mettez-vous à la poursuite de ces misérables. La vue de ce carrosse de louage qui stationnait à la porte et que l'on avait reconnu pour appartenir à ces dames nous a fait oublier qu'il y avait d'autres issues au couvent. Réparez le temps perdu. Messieurs les cavaliers, à cheval , et au galop sur la trace des ravisseurs ! Vous , Giles Poinselot , placez votre maître dans ce carrosse et reconduisez-le à l'enclos du Temple. Quant à toi , ma chère...
— Oh! je ne te quitte plus ! dit la bourgeoise en se suspendant au bras de son mari ; avec toi, je n'ai rien à craindre, et je veux t'aider à retrouver cette pauvre Rosette. Allons, messieurs, continua-t-elle avec autorité en s'adressant aux archers , mon mari vous ordonne de partir au galop !
vu
Le lendemain matin. 'à l'heure où la plnpartdes habitants de l'enclos du Temple dormaient encore , Poliveau et Gilles Poinselol étaient assis tristement dans la chambre qu'occupait le bonhomme. Un rayon joyeux du soleil levant pénétrait à travers les vitraux garnis de plomb de la fenêtre et éclairait le modeste réduit ; mais ni le maître ni l'apprenti ne semblait s'être aperçu (pie le jour avait succédé à la nuit, et une lampe fumeuse était encore allumée sur une table voisine. Le lit était intact, car le marchand n'avait
268 LA BELLE DRAPLÈRE.
pris aucun repos pendant la cruelle nuit qui venait de s'écouler , et ses vêtements souillés de boue, ainsi que ceux du jeune homme, rappelaient les courses rapides qu'il avaient dû faire dans Paris quelques heures auparavant. Tous les deux avaient les yeux rouges de larmes , le teint enflammé par l'inquiétude et l'insomnie. Assis à quelque distance l'un de l'autre, ils restaient mornes et silencieux , n'osant exprimer des consolations qu'ils savaient impuissantes , des espérances qu'ils n'avaient plus.
Cet accablement durait déjà depuis longtemps sans doute lorsqu'on frappa doucement à la porte, et une voix haletante demanda si l'on pouvait entrer. Poliveau et son ami tressaillirent.
— Oh! mon Dieu! serait-ce elle? s'écria le vieillard en se levant avec une vivacité fébrile.
Mais Giles , plus leste que lui , s'élança pour ouvrir. Une dame se précipita dans la chambre, et, ôtant son masque, elle montra les traits bien connus de l'épouse du lieutenant criminel.
La pauvre femme avait eu sa part dans les angoisses et les terreurs de la nuit précédente ; elle portait le même costume que la veille , et tout faisait supposer qu'elle n'avait pas pris plus de repos que ceux qu'elle venait visiter. Elle avait monté l'escalier avec tant de hâte
LA HELLE DKAl'IÈRE. Jii I
qu'elle avait peine à respirer; cependant, en la reconnaissant, le vieillard s'écria vivement:
— Mademoiselle , m'apportez-vous des nouvelles? pouvez-vous me dire enfin ce qu'est devenue ma malheureuse fille?
— Hélas ! je n'en sais rien. Ne pouvant maîtriser mon inquiétude, je suis accourue ici avec mon laquais, qui m'attend en bas dans le préau, et j'espérais que vous-même vous seriez parvenu à découvrir quelque chose.
— Ah ! elle est perdue maintenant ! elle est perdue à tout jamais ! dit le vieillard dans un affreux désespoir. Son ravisseur l'aura entraînée loin de Paris et je ne la reverrai plus !
— Ne vous désolez pas encore , maître Poliveau ; il est certain que de Manie a enlevé votre fille dans un carrosse, mais les portes de la ville ont été fermées toute la nuit et aucune voiture n'a pu sortir. Des ordres sont donnés pour que toutes celles qui sortiront dans la journée soient visitées soigneusement. Mon mari , qui n'a pas souvent du caractère, a fait acte d'autorité cette fois ; il est furieux d'avoir été la dupe de ce vieux sournois de Villenègre , et il a pris des mesures sévères pour déjouer ses manœuvres. Il s'est transporté ce matin à l'hôtel de Villenègre pour faire une enquête, quoique le duc soit , dit-on , à l'article de la mort , et je pense
qu'il se rendra ici dès qu'il aura obtenu quelques éclaircissements. Espérons encore, sireFoliveau ; on retrouvera votre fille et elle vous sera rendue.
-- Oui , mais elle est la femme d'un scélérat , et sa vue me sera odieuse. Oh ! les lâches ! ils n'ont pas même voulu que ma malheureuse fille put se parer d'un nom obscur mais honorable , et ils lui ont donné pour époux un vil escroc , un infâme aventurier que je soupçonne de ne pas même être gentilhomme. Et l'orgueilleux seigneur qui a conduit cette trame abominable est mourant , dites- vous ? Eh bien ! si la malédiction d'un père peut troubler ses derniers instants , qu'il soit écrasé sous le poids de la mienne !
— Ne soyez pas trop sévère envers lui, maître Poliveau , dit la bourgeoise avec timidité; souvenez-vous que le vieux duc s'est repenti de ce qu'il avait fait, et que, cédant aux instances de son confesseur, il a envoyé contre-ordre par un de ses laquais. Malheureusement il était trop lard et le mariage était consommé.
— Mais son fils, mademoiselle? s'écria l'apprenti avec véhémence ; son fils ? qu'est-il devenu tandis qu'on livrait ainsi à un misérable coquin celle pour qui il affichait ue si beaux sentiments? Où s'est-il caché pendant cette nuit
LA BfcLLfc MAPIÈIB. -7 I
affreuse après nous avoir porté la première nouvelle du (humer? Si toutefois il n'était pas le complice de son père, ne sommes-nous pas en
droit de croire du moins qu'il n'a pas été fâché de voir sa parole dégagée par cet acte de violence et de trahison?
— Je ne souffrirai pas que vous attaquiez ce bon jeune homme . l'ami ! s'écria la bourgeoise à son tour avec aigreur ; dites tout ce que vous voudrez du duc et de la duchesse, ses père et mère, je ne les aime pas plus que vous ; mais ce cher marquis , voyez-vous, je jurerais par tous les saints du paradis qu'il n'a été pour rien dans cette affreuse machination. Il est vrai qu'on ne l'a pas aperçu de la nuit ; mais qui vous dit qu'il n'a pas sollicité de tout son pouvoir la rétractation tardive du vieux duc? Et d'ailleurs, j'en appelle à maître Poliveau lui-même, continuât-elle en se tournant vers le vieillard : quels que fussent les sentiments qui l'appelaient ailleurs, n'etail-ee pas son devoir de rester pies du lit d'agonie de son père?
— Cela est vrai, répondit Poliveau d'un ton austère ; le malheur ne doit pas nous rendre injustes, et quoique ce jeune homme soit la cause première de tous mes maux , je ne voudrais pas faire retomber sur lui la haine qu'il n'a pas méritée. Hier il m'a paru sincère dans son affection
pour ma fille, dans son désespoir lorsqu'on a appris qu'elle avait été enlevée, et il m'en coûterait de reconnaître aujourd'hui qu'il m'a trompé.
L'apprenti baissa la tête d'un air sombre. Il s'ensuivit un moment de silence.
— Sire Poliveau, reprit la Defunctis,* doit-on conclure de tout ceci que vous comptez attaquer juridiquement la validité de ce mariage? Mon mari dit que si vous le faites, vous auriez affaire à forte partie dans le cas où le duc recouvrerait la santé.
— Certes, je le ferai , lors même que je devrais mendier pour obtenir l'argent nécessaire au procès. Oui, oui, je revendiquerai mes droits méconnus, ma fille, mon unique enfant, ravie à ma tendresse ! Voudriez-vous donc que je laissasse ma fille au pouvoir d'un époux abominable qui l'entraînerait avec lui dans la fange du vice et de la misère ? Oui , je connais mes devoirs ; j'engagerai un procès solennel , je redemanderai ma fille aux lois, au parlement, au roi , s'il le faut. Le rapt n'est-il pas positif? La violence a-t-elle seulement pris la peine de se déguiser , tant on se croyait sûr de l'impunité? N'y a-t-il pas des Jémoins de la résistance de Rosette, des efforts qu'elle a faits pour se soustraire à une odieuse contrainte , des protestations qu'elle a dû élever au pied de l'autel, en
i \ IILU DRAPIfeBB. 273
présence de l'indigne époux qu'on lui imposait? A défaut des scélérats gagés qui ont opéré l'enlèvement, n'\ a-t-il pas, pour attester la fraude, le prêtre coupable qui a prêté son ministère, les gens d'Eglise qui étaient présents, et vousmême, mademoiselle, vous, la femme d'un magistrat, vous qui avez partagé les chagrins de Rosette et qui ne l'avez pas quittée jusqu'au dernier moment? Oui, j'y suis décidé ; le procès aura lieu , et puisque M. le lieutenant criminel va venir ici, il recevra ma plainte et il faudra bien qu'il fasse son devoir.
La bonne dame hocha la tèle d'un air d'embarras en entendant l'ancien échevin exprimer sa volonté avec tant de fermeté.
— Agissez suivant votre conscience , maître Poliveau, reprit-elle; et cependant croyez-moi, ne précipitez rien. La justice est chère, au temps où nous vivons, et vous n'êtes plus riche ; d'ailleurs , eile est lente et la réparation viendra , si elle vient , lorsque les droits acquis de l'indigne époux de Rosette tiendront la place des droits que vous lui refusez. Pour ce qui est des personnes dont vous comptez invoquer le témoignage, prenez garde de ne pas trouver de ce côté toute la satisfaction que vous attendez. D'abord, le couvent du Val-des-Écoliers est tout dévoué au duc de Villenègre, et lorsque les
274 LA BELLE DRAPIÈBE.
gens d'Église, sauf le respect qui leur est du, se mêlent d'être coquins, ils le sont vingt fois plus que les coquins de la cour des Miracles. Quant à moi, ajouta-t-elle avec quelque embarras, en vérité je ne pourrais pas dire grand'chose : tout ce qui s'est passé cette nuit est pour moi comme le souvenir de quelque affreux cauchemar, et j'étais si effrayée que j'aurais peine à affirmer si Rosette a répondu oui ou non lorsqu'on lui a demandé si elle prenait pour époux le comte de Manie.
Poliveau la regarda avec une expression de défiance.
— Eli quoi ! mademoiselle, la frayeur auraitelle troublé vos sens à ce point, lorsque vous saviez bien que ce n'était pas à vous qu'on en voulait?
— Eh! qui vous le prouve? J'aurais voulu vous voir côte à côte d'un assassin de profession, comme le capitaine Coupe-Jarret, qui est un ennemi personnel de mon mari, et qui, à chaque mouvement que je faisais, portait la main à son poignard long d'une aune ! Je vous assure, compère, qu'il y avait bien là de quoi troubler la vue, d'autant plus qu'il faisait noir dans cette église comme dans un four.
— Bourgeois , dit Giles Poinselot d'un air ironique, ne voyez-vous pas que mademoiselle
I \ BIIL1 DIUPIERE. 275
Defnnctis clicrclio à tirer son épingle du jeu afin de ne pas mécontenter son mari , qui est l'âme damnée des Villenègre ?
Cette accusation fit monter le rouge au visage de la dame.
— Tais-toi, l'ami, tais-loi! s'écria-t-elle en se levant exaspérée ; apprends, méchant courtaud de boutique, queM. Defunctis, tout puissant qu'il est, ne m'a jamais fait peur, et que je sais fort bien agir à ma guise lorsque j'en ai la fantaisie. Mais, continua-t-elle d'un ton radouci , j'oublie que tu es un pauvre amoureux éconduit et que dans ce moment le chagrin te fait perdre la raison. Voyons, ne nous fâchons pas, conlinuat-elle du même ton radouci, et pour en revenir à ce que je vous disais, je vous avouerai , mes bons amis, que plus je réfléchis à la conduite de Rosette dans les derniers moments, plus elle me semble bizarre et inconcevable.
— Comment, mademoiselle, est-ce que ma fille ne se serait pas fait traîner de force à l'autel et n'aurait pas protesté hautement contre la violence qu'on lui faisait?
— Si vous appelez protester dire tout haut qu'on n'est pas libre dans ses volontés, sans doule elle a protesté, la pauvre petite, et elle a adressé à ce vilain papelard de custodi-nos des paroles fort touchantes et fort bien tournées;
mais ensuite , ma foi , il m'a semblé qu'elle se résignait assez facilement à son sort ; elle n'a plus ni crié ni pleuré , si bien que j'ai cru un moment qu'on l'avait ensorcelée par quelque parole magique. En un mot, il serait fort possible que la petite eût fini par consentir à ce mariage, et si vous en attaquiez un jour la validité , elle serait peut-être contre vous.
— Cela ne peut pas être! s'écria Poliveau impétueusement; Rosette n'a pu consentira unir son sort à celui d'un vaurien tel que ce de Manie ! Si on lui eût proposé pour époux tout autre homme dont elle n'eût connu ni les vices ni la bassesse , j'aurais pu croire à un caprice subit, à quelque brusque variation féminine; mais épouser volontairement ce voleur avoué qui avait dévalisé la boutique de son père et qui pour ce fait avait été sur le point d'aller aux galères , voilà ce que je trouve absurde , incroyable, impossible.
— Écoutez, bonhomme , je vous ai déjà prévenu que Rosette, quoi que vous en disiez, n'avait pas beaucoup de vocation pour le couvent , et quant à moi, je vous avouerai que plutôt que de passer ma vie derrière les grilles de l'Ave-Maria , j'aurais consenti à épouser... le capitaine Coupe-Jarret lui-même ; je ne connais rien de pis.
LA BELLE URANERE. Zà '
Le vieillard réfléchît quelques instants d'un air farouche.
— Serait-il vrai, reprit-il enfin, que eette malheureuse créature aurait préféré cette monstrueuse union à la pieuse retraite qu'elle s'était d'abord choisie elle-même ? M'aurait-elle trompé? ses larmes auraient-elles été menteuses? Mais si cela était, il faudrait la renier et la maudire, il faudrait...
— Silence , interrompit la Defunctis en se levant, un carrosse vient de s'arrêter devant la maison; on monte ici... c'est sans doute mon mari , et nous allons peut-être avoir la clef de tous ces mystères.
Un grand bruit se faisait entendre en effet dans la maison, mais s'il annonçait l'arrivée de Defunctis, le lieutenant criminel de robe courte devait être bien accompagné, car on distinguait les voix d'un grand nombre de personnes qui causaient en montant l'escalier.
Ce tumulte subit dans cette modeste et solitaire habitation ne parut pas de bon augure à Poliveau. Son esprit, ébranlé par tant de secousses récentes, ne lui faisait prévoir que des malheurs. 11 pâlit et n'eut pas la force de se lever. La Defunctis et l'apprenti se regardèrent avec effroi.
Tout à coup la porte s'ouvrit, et un laquais
revêtu d'une éclatante raandille de livrée entra dans la chambre. Il s'inclina profondément devan! le bonhomme, et il dit avec l'apparence du plus grand respect :
— Le duc et la duchesse de Villenègre font demander à M. l'échevin de Poliveau la permission de se présenter devant lui.
Cette étrange nouvelle, jetée brusquement au milieu des préoccupations tristes qui remplissaient le cœur des assistants , les frappa d'étonnement.
— Que signifie cette cruelle plaisanterie? s'écria enfin Poliveau. Le duc et la duchesse de Villenègre ici, dans cette pauvre maison ? Mais le duc est mourant, dit-on, et la duchesse...
— Attendez , maître Poliveau , interrompit la Defunctis en regardant fixement le laquais qui baissait les yeux , je reconnais ce drôle... c'est celui-là même qui nous a enlevées la nuit dernière par les ordres de son maître ; c'était lui qui commandait les vauriens dont...
Avant qu'elle eût pu achever sa pensée , Mignon se recula vivement en arrière pour laisser libre passage à des personnes qui l'avaient suivi de près , et il annonça à voix haute :
— Le duc et la duchesse de Villenègre !
Au même instant, le jeune Villenègre parut donnant la main à une dame masquée qui sem-
LA BBLI E DBANÈBE. Î7U
Mail fort émue. Après eux venaient le lieutenant criminel Defunctis , en robe de palais , et un vénérable ecclésiastique qui semblait être un aumônier «.le grande maison. Dans le fond , sur le palier de la chambre et jusque sur l'étroit escalier, se tenaient une douzaine de laquais et de pages, revêtus de brillants costume et gardant un silence respectueux.
Poliveau croyait être le jouet de quelque hallucination , et il restait immobile tandis que Villenègre et la dame qu'il conduisait s'avançaient vers lui. Cependant il balbutia avec effort :
— Quoi ! c'est vous , M. le marquis ? On m'avait annoncé...
— Il n'y a plus d'autre duc de Villenègre que moi , répondit le jeune gentilhomme d'un air grave en baissant les yeux : mon père n'est plus, et je viens exécuter ici ses dernières volontés en implorant votre pardon pour le mal qu'il a voulu vous faire.
Ce souvenir rendit au vieillard toute sa colère.
— Mon pardon ! s'écria-t-il ; mon pardon à celui qui m'a ravi ma fille et...
Son interlocuteur l'arrêta par un geste suppliant :
— Je vois , dit-il avec un sourire mélan-
colique, que je n'ai encore à vos yeux aucun droit de demander cette grâce : je laisse donc ce soin à la duchesse de Villenègre, dont la voix pourra mieux que la mienne arriver jusqu'à votre cœur.
En même temps il présenta la dame qui l'accompagnait et dont la poitrine oppressée trahissait l'agitation inférieure.
— Il faut d'abord que j'obtienne mon propre pardon ! s'écria-t-elle en sanglotant et en tombant aux genoux du vieillard.
Elle arracha vivement son masque , et on put reconnaître dans la duchesse de Villenègre la belle drapière Rosette Poliveau. Le premier mouvement du marchand fut de la relever et de la presser sur son cœur.
— Ma fille , mon enfant bien-aimée, tu m'es donc enfin rendue ! s'écria-t-il en fondant en larmes. Mais d'où viens-tu? qu'as-tu fait? que se passe-t-il , bon Dieu? Je crois rêver et je crains de perdre la raison ! Où est le misérable à qui on t'avait livrée? Comment as-tu pu lui échapper?
Rosette , sans répondre autrement , désigna du doigt le nouveau duc de Villenègre et se jeta dans les bras de son père en sanglotant.
— Rosette n'a pas d'autre époux que moi , reprit le jeune homme d'une voix respectueuse,
i I Kl i I I1AP1
et noas venons vous prier de sanctionner un mariage qui a déjà reçu la ation de la religion.
— Serait-il possible? je ne comprends pas...
Mon Dieu . Eûtes que je ne devienne pas fou ! dit Poliveau avec égarement.
— Quelques mots suffiront pour \ous expliquer ce mystère . reprit le duc en baissant la voix de manière à n'être pas entendu des laquais , qui étaient restés à la porte de la chambre. Hier au soir, ne sachant comment prévenir les dangers qui menaçaient votre iille et donl j'avais surpris le secret . je retourne à l'endroit où j'avais laissé de Manie ivre mort et endormi, espérant obtenir de lui quelques nouveaux renseignement^. Ce fut alors que je résolus de me faire passer pour lui et d'agir suivant les circonstances afin d'arracher mademoiselle Poliveau des mains des agents de mon père.
Je savais le mot de passe au moyen duquel de Manie devait se faire reconnaître de l'émissaire du capitaine Corbineau, et je connaissais le lieu et l'heure du rendez-vous. J'arrachai à l'ivrogne son chapeau, sa perruque et son manteau , et j'espérai qu'a la faveur de la nuit et en imitant de mon mieux l'accent à la mode de certains courtisans je pourrais , pendant quelques instants du moins, tromper les ravisseurs
282 L.\ BELLE OKAi'IÈRE.
de Rosette. Tout a réussi ; l'émissaire m'a pris facilement pour celui qu'il venait chercher et m'a conduit à l'église de Sainte-Catherine. Là , j'ai eu besoin de redoubler d'efforts pour soutenir mon personnage ; mais, à ma honte peutêtre, j'avais trop fréquenté autrefois ce comte de Manie pour ne pas connaître son jargon et ses manières , et d'ailleurs l'obscurité, l'ivresse que je feignais, et sans doute aussi la préoccupation de nos ennemis, me favorisaient , et je suis parvenu à n'exciter aucun soupçon. Vous devinez le reste ; le mariage a eu lieu sans que personne sût qui j'étais , excepté Rosette , à qui je m'étais fait connaître au pied de l'autel. Ma pensée était d'abord de la faire reconduire au couvent de l'Ave-Maria , jusqu'à ce que je pusse la réclamer comme ma femme; mais, en apprenant que mon père avait des remords , je changeai de détermination , et profitant d'un carrosse qui avait été préparé pour elle , je la conduisis hardiment à l'hôtel de Villenègre. Là , j'appris au confesseur de mon père , au respectable ecclésiastique que vous voyez ici tout ce qui s'était passé, et comment les manœuvres du duc de Villenègre pour faire manquer mes desseins secrets n'avaient fait qu'en hâter l'exécution , et j'eus le bonheur de l'intéresser à notre sort. Sur-le-champ il alla rc-
I \ BBLLI DlAHftBI W3
trouver mon père , il lui représenta L'odieux de sa conduite et le pressa de sanctionner noire union ; le moribond se lai>>ci fléchir enfin...
M. le lieutenant criminel et cet excellent piètre pourront vous rendre témoignage de celle .scène touchante à laquelle ils ont assisté. Vous le voyez, monsieur, c'est à vous maintenant de m'adopter pour votre (ils, comme le duc de Villenègre en mourant a adopté Rosette pour sa lille, et celte grâce je vous la demande à mains jointes , je vous la demande à genoux.
— Dans mes bras , mon fils , el vous ma fille , dans mes bras tous deux ! s'écria Poliveau en levant les yeux au ciel.
Us se tinrent un instant embrassés. Pendant ce temps la Defunctis , qui s'était accrochée au bras de son mari et qui l'accablait de questions, s'écriait d'une voix éclatante :
— Comment! c'était Bf. le marquis, H. le duc, veux-je dire, qui contrefaisait si bien cet ivrogne d'aventurier ? Hais pourquoi ne s'est-il pas découvert à moi? j'aurais eu bien plus de courage pour tenir tète à ce farouche brigand de Corbineau et à ce misérable hypocrite de cuslodi-nos...
Une main s'appuya doucement sur son bras.
— Ma lille , dit l'ecclésiastique à voix basse et d'un ton pénétrant, le jeune duc de Villenègre
284 LA BELLE UUAP1ÈKE.
avait peut-être raison de craindre votre légèreté dans une circonstance grave... J'en vois la preuve dans votre manque de charité à parler d'un homme coupable qui déshonore le saint caractère dont il est revêtu. N'oubliez pas, ma fille , qu'il faut couvrir d'un manteau tout ce qui est un sujet de scandale. Les fautes d'un homme d'Eglise ont cela de funeste qu'elles ne retombent pas seulement sur celui qui les commet , mais encore sur la religion dont il est l'indigne ministre. Je vous supplie donc , comme chrétienne , de garder le secret sur l'odieux sacrilège dont vous avez été le témoin cette nuit.
— Mon père , reprit enfin le jeune duc à voix haute, des carrosses nous attendent en bas et vous allez quitter cette simple et pauvre retraite. Vous habiterez désormais avec nous l'hôtel de Villenègre en attendant que nous allions en province saluer madame la duchesse ma mère , dont l'état malheureux réclame tous nos égards et toute notre pitié ! Vous ne nous quitterez plus , et Rosette et moi nous ferons fous nos efforts pour vous faire oublier les cruels chagrins que nous vous avons causés.
Une expression mélancolique se peignit sur le visage pâle du bonhomme.
— Y avez-vous bien réfléchi , M. le duc?
L4 BELLE BBAPlfclE.
(lemanda-t-il à demi-voix ; no craignez-vous pas les railleries de la ville et de la cour en gardant chez vous un père roturier , dont les allures bourgeoises pourraient vous faire rougir plus tard? Ne craignez-vous pas que vos nobles parents...
— Je suis désormais le seul chef de ma famille, dit Villenègre avec dignité, et je saurai bien faire respecter mes droits. D'ailleurs, <|ui pourrait se plaindre? N'étes-vous pas noble aussi1* En rendant d'importants services à l'État , en remplissant au péril de votre fortune la charge honorable d'échevin de la ville de Paris, n'avezvous pas conquis un blason aussi fier et aussi pur que celui des plus grands seigneurs? C'est là une noblesse que l'on peut avouer hautement, monsieur , et je n'oserais assurer que celle de tous les gentilshommes qui fréquentent la coulait une aussi belle origine.
La délicatesse et la générosité de ces sentiments portèrent à son comble l'émotion du vieillard.
— Pardonnez-moi , mon fils , dit-il avec chaleur , je vous avais méconnu.
— Ce n'est pas tout , reprit le jeune duc en arrêtant son regard sur Giles Poinselot , qui était resté sombre et muet dans un coin , vous avez trouvé dans votre malheur, auquel je n'ai
LA BEUE URXP1ÈRE-
LA Btl.LC' «»■»—
m ■ nn ami aénéreux, un ser-
,esaisd'oùprov>en vot.cr.Po run
^aCCeplerde^e -t'en vouloir, ton affectueux; pouvez ^ que
M. Giles, d'avo.r e Plu> ir en accorvous, et d'avoir rempl. j« «- e,
lla„t à Rosette .a «p.» ^' ae la nialveil- Vous m'avez souvenue Wl
lance,etcepenaan^ne iiaigi.tousvos
aucune injure, attC»n ffre encore mon
torts envers moi ; je >ou»
aulilié, raceeptez-vou^ ^ ^ langag6;
Monseigneur, bonheur dont vous allez
jouir est mérité. Je maniere
__ Ainsi donc , repri ° ila une
a être entendu de tous les assistants,
LA BELLE URAPIERE. 287
affaire convenue; vous serez chargé, 31. Gi- Jes, de tout ce qui concernait le commerce de votre ancien maître ; vous acquitterez ses dettes . vous réhabiliterez son nom. 3Ion intendant vous Fournira tous les fonds nécessaires pour que la vieille boutique du Grand-Saint- Martin soit mieux fournie que jamais d'étoffes de toute nature. 31. Poliveau vous cédera sa maîtrise , et vous pourrez suivre l'utile profession qu'il a honorée. Puissiez-vous être plus heureux que lui !
Poinselot était si pénétré de tant de bienfaits qu'il ne pouvait prononcer une parole.
— Il est digne de vos faveurs. 31. le duc, s'écria Poliveau avec joie en désignant l'apprenti , et personne mieux que lui ne pourra faire prospérer le commerce de mes ancêtres. Giles , tu réussiras, c'est moi qui te le dis , et j'irai quelquefois dans cette boutique dont tu seras désormais le maître, l'apporter les conseils de ma vieille expérience. Tu t'adjoindras ce bon Guillaume qui t'aimait tant, et je pleurerai de joie en vous voyant heureux.
Cependant Villenègre s'était retourné vers Rosette et lui avait dit en déposant un baiser sur son front :
— Eh bien , madame , ètes-vous contente ?
— Vous êtes plein de bonté et de générosité,
M. le duc, dit-eile les yeux mouillés de douces larmes.
La Defunctis, de son côté, enchantée de tout ce qu'elle venait de voir et d'entendre, s'écria avec entraînement malgré tous les efforts de son mari pour la faire taire :
— Voilà ce que j'appelle un véritable gentilhomme , moi ; et vous aussi , chère Rosette , vous serez une digne et bonne duchesse. Ce n'est pas vous qui humilierez jamais une simple bourgeoise comme moi. Aussi j'irai vous voir bien souvent, et toutes mes commères en mourront de jalousie. Bon Dieu î que je suis contente !
Le jeune duc interrompit la Defunctis en reprenant d'un air grave :
— Nous devons songer que ce jour ne peut être consacré à l'allégresse , et qu'il me reste des devoirs pieux à remplir ; il faut retourner à l'hôtel de Villenègre , et nous prierons tous pour l'âme de celui qui a consenti à mon bonheur sans pouvoir en être le témoin.
Ces paroles ramenèrent le calme dans l'assemblée et l'on se disposa à partir.
Quelques instants après, trois carrosses, surchargés de laquais et escortés de jolis pages qui montaient de fringants coursiers , traversaient l'enclos du Temple avec toute la rapidité dont
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étaient susceptibles les lourdes voitures de l'époque, lîien que l'heure fût encore peu avancée, le bruit et l'éclat de ces équipages attiraient aux fenêtres et sur le seuil des portes les habitants de ce pauvre quartier , où l'on n'était pas habitué à de pareilles visites. Mais en arrivant sur la place qui précédait l'entrée principale de l'enclos , le cortège , malgré le piaffement des chevaux , le retentissement du fouet et les jurons énergiques des cochers, fut obligé de ralentir sa marche. Une foule nombreuse stationnait en cet endroit , et tel était l'intérêt du spectacle qui l'occupait, que les badauds dont elle se composait en grande partie ne songeaient pas à se ranger et se fussent laissé écraser sous les roues des carrosses si l'on n'eût avancé avec beaucoup de précaution. Ceux qui se trouvaient dans les voitures profilèrent de celte lenteur pour chercher la cause de ce rassemblement extraordinaire. D'abord le tumulte et l'agitation étaient tels qu'on avait quelque peine a reconnaître de quel côté l'on devait diriger son attention. Enfin on aperçut un homme sans perruque, sans chapeau, un pourpoint déchiré , souillé de boue , cherchant à se faire entendre au milieu de la foule qui l'accablait de huées. On eût dit d'un de ces pauvres fous dont la populace barbare s'amuse
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impitoyablement lorsqu'il y a dans leur folie quelque particularité qui prête au ridicule. Il se faisait un tel concert de risées autour du malheureux, que les passants en étaient étourdis.
— C'est Angoulevent, le prince des sots! s'écriait un des assistants en ricanant ; il n'y a que lui qui soit capable de toutes ces rodomontades.
— C'est maître Guillaume , le fou du roi défunt, disait un autre; le fouet, le fouet à ce pendard insolent !
Le pauvre diable s'efforçait vainement de se dégager de cette canaille; il s'égosillait pour lui faire entendre raison , et il prenait des airs majestueux qui contrastaient avec son piètre équipage. On le tiraillait par ses vêtements . et quand il voulait résister, il lui tombait des horions de tous côtés. Les archers, qui gardaient la porte de l'enclos, regardaient ce spectacle en riant comme les autres , sans songer à secourir celui que l'on vilipendait si cruellement.
Il tourna enfin son visage bouffi par la colère du côté des carrosses, et sa voix domina un moment les clameurs de la foule :
— Ze vous défie tous, manants, coquins, racaille maudite! s'écria-t-il d'un ton enroué; est-ce oune raison d'insoultcr oun brave zentil-
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homme parce qu'il est tombé celle uouit mire les mains de ploas de trente voleurs et tirelai-
ues qui m'ont dépouillé. S'il a, a parmi vous oun seul zentilhomme, qu'ilse montre et qu'il vienne sour le pré avec moi . il verra si ze souis un galant homme !
Le son de voix plutôt que la mine piteuse du personnage l'avait fait reconnaître. Le duc de Villenègre donna l'ordre d'arrêter le car-
-- C'est cet indigne comte de Manie, s'écriat-il avec mépris : sans doute on l'aura trouvé endormi dans l'étal où je l'ai laissé la nuit dernière. et il aura ameute la canaille autour de lui par ses insolences ordinaires.
— Eh bien, que voulez- vous faire, M. le duc? demanda Defunctis , qui était dans la même voiture . en voyant Villenègre se lever.
— Quels que soient les torts de ce cavalier, je ne dois pas oublier qu'il est gentilhomme et que c'est moi qui l'ai mis dans cette ridicule situation.
— Y pensez-vous . monseigneur? dit le lieutenant criminel . voulez-vous donc vous compromettre publiquement pour un pareil misérable . lorsque deux de vos gens suffiront pour le dégager? Quanta sa qualité de gentilhomme , ayez l'esprit en repos... Celui qui se fait appeler
le comte de Manie n'a droit ni à ce nom ni à ce titre ; j'en ai acquis la certitude. C'est un ancien garçon barbier nommé Jacques Fouilleret, bien connu dans la ville de Manie par ses escroqueries , et qui , depuis trop longtemps déjà , a fait de l'Italie le théâtre de ses exploits en trompant une foule de gentilshommes.
Le duc de Villenègre rougit en songeant aux relations presque amicales qu'il avait eues avec ce vil intrigant; puis , détachant sa bourse qui était suspendue à sa ceinture suivant l'usage du temps , il la remit a un page qui attendait ses ordres à la portière, debout et chapeau bas :
— Donne ceci au comte de Manie , dit-il , et annonce-lui que cet argent lui est envoyé de la part de celui qui l'a dépouillé la nuit dernière.
— Et avertissez en même temps Jacques Fouilleret, continua Defunctis avec sévérité, que si je le rencontre dans Paris , sur un quartier de ma juridiction , je l'enverrai au pilori , comme je compte envoyer dans trois jours à la potence son digne ami le capitaine Coupe-Jarrel, dont le sergent du guet s'est emparé ce malin au moment où le bandit venait rôder autour de l'hôtel de Villenègre.
Quelques pages à cheval s'avancèrent pour exécuter les ordres de leur maître. De Manie, ou plutôt Jacques Fouilleret, empocha la bourse
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el leva les yeux vers les carrosses; il aperçu!
Villenègre, Rosette, Poli veau et Defunetis, el, avec son imperturbable impudence, il allait s'avancer pour essayer l'effet de quelque nouveau mensonge, lorsque les carrosses s'étant remis en marche abandonnèrent le misérable aux insultantes railleries de la foule.