‹ La belle drapièreChapitre 5 sur 6 · LA BELLE DHMMI II · texte numérisé non relu

LA BELLE DHMMI II

de l'un , le cœur sec et endurci de l'autre. De Manie le premier recouvra tout son sangfroid.

— On m'avait bien dit, reprit-il en ricanant, que Poliveau s'était retiré dans l'enclos du Temple ; mais sour ma foi , ze l'avais oublié ! Qui diable eût pensé que ce vieux corbeau était percé près de nous?

— Je n'aime pas , dit le capitaine en fronçant le sourcil . que ces vieux corbeaux viennent croasser sur mon chemin. Cela n'est pas de bon augure, d'autant plus que l'affaire que j'ai à vous proposer touche un peu ce prophète de malheur.

— Lui , Poliveau !

— Lui-même. Parlons bas et allons au but. Un homme riche et puissant m'a fait venir pour me parler d'un coup hardi qui demande adresse et sagacité. Moi , je ne sais jouer que de l'épée et du poignard , d'où l'on m'a surnommé dans certains lieux le capitaine Coupe- Jarret , et comme vous êtes reconnu pour un habile homme , j'ai pensé à vous associer à l'affaire. D'ailleurs vous m'avez dit. je crois, que vous aviez été blessé par le jeune marquis de Villenègre et que vous désiriez vous venger de lui ; je vous offre l'occasion de lui rendre la monnaie de sa pièce et de gagner votre part de

mille pistoles ; voulez-vous m'aider, oui ou non ?

Bien que le comte de Manie ne se piquât pas. comme on a déjà pu en juger, d'une grande délicatesse de senliment, la brutale franchise de son compagnon ne parut pas cette fois encore entièrement de son goût. Il prit un air digne et discret à mesure que le capitaine parlait , et lorsqu'il eut fini il se caressa un moment le menton comme s'il calculait une réponse prudente et convenable.

— Capitaine, dit-il eniin , ze fais état de vous comme d'oun homme de couraze , et ze voudrais vous servir de toute mon âme ; mais il s'azit de s'entendre. Ze sais que vous avez fait la guerre avec honneur sous le feu roi, et que depuis vous en êtes réduit à vivre de votre adresse à filer la carte , à piquer oun dé et à soutenir de votre bras oun querelleur qui n'est pas sur ses armes. C'est fort bien ; de trèshonnêtes zens vivent de celte façon et il n'y a rien à redire ; vous savez que moi aussi -, avant même la confiscation de mon pauvre comté, z'étais souvent forcé d'aider oun peu la fortune et de frayer avec les compagnons de la Malte , parmi lesquels je vous ai connu. Maintenant, qu'on vous ait surnommé ou non le capitaine Coupe-Jarret, cela m'importe peu; il s'azit de prendre les mots dans le bon sens , et z'aime à

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croire que si vous êtes expert dans l'art do donner un coup d'épée ou de poignard, ce n'est qu'en duel, à armes courtoises. Pour ce qui est de votre proposition, voici ce quez'ai à vous dire : quelques centaines de pistoles sont ton- /ours bonnes à prendre, et ze vous avouerai qu'en ce moment elles viendraient fort à propos dans nia pocette ; les procureurs et les zeùliers du Chàtelet m'ont mis à sec, et en perdant mes pauvres valets z'ai perdou mes meilleurs soutiens. Pour ce qui est du petit Villenègre , voyez-vous , c'est un petit coquin à qui ze ne veux pas de bien , mais ze ne consentirais pas à me venzer de lui d'oune manière que réprouverait l'honneur d'ouu zentilhomuie. S'il ne faut que Joui zouer quelque bon tour, oune bonne petite trahison que l'on pouisse raconter dans la haute compagnie . vous pouvez faire foi que ze ne vous manquerai pas.

Le capitaine sourit d'une manière sinistre.

— Allons, soit, dit-il, vous n'aurez pour votre part que ce qu'il y aura de plus propre dans la besogne : je m'arrangerai du reste , s'il y a lieu. Vous pourrez , suivant vos habitudes , conter l'aventure à votre guise , et chanter aussi haut qu'un coq , lorsque l'affaire sera bâclée.

— Tope donc ! Eh bien , cavalier . exposez-

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moi votre plan. Quel est d'abord le bon trésorier qui doit compter les mille pistoles?

— J'en ai déjà cinq cents dans mon escarcelle ; le reste viendra après le coup. Quant au trésorier, c'est le vieux duc de Villenègre, le père de notre galant.

— Corpo! que me dites- vous là? demanda de Manie avec surprise ; quoi ! ce vieux seineur podagre, maladif, et qui va mourir oun de ces matins sans dire adieu à personne?

— Eh ! précisément , c'est parce qu'il va mourir, c'est parce qu'il sait qu'aussitôt après sa mort, son fils contracterait une mésalliance honteuse pour la famille, qu'il veut de son vivant empêcher ce malheur. Ce matin , comme je vous l'ai dit, il m'a fait venir dans sa chambre, à l'hôtel Villenègre ; son valet de confiance , Mignon, un ancien ami à moi qui se fait appeler aujourd'hui M. Laileur, et qui est aussi madré qu'homme du monde , lui avait parlé de moi comme d'un compagnon résolu , et on m'a dit de quoi il s'agissait. Il paraît que le marquis est toujours amoureux fou de la belle drapière qui , depuis la fameuse aventure où vous avez pris part , est enfermée au couvent de l'Ave Maria , sous la protection du lieutenant de robe courte Defunctis. Le jeune galant n'en dort plus , et il rôde nuit et jour autour du

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couvent, donl l'entrée lui esl rigoureusement

défendue. On soupçonne cependant que la femme de Defunctis . une solte bourgeoise qui. dit-on. mène son mari par le bout du nez, entretient le marquis dans ses espérances et lui donne fréquemment des nouvelles de la donzelle qu'elle voit tous les jours. Le père est indigné, mais les sermons n'y font rien; le fils prétend qu'il a engagé sa parole de gentilhomme d'épouser la petite et qu'il l'épousera, malgré Dieu et diable. La duchesse, qui est Irès-àgée, en a perdu le peu de raison qui lui restait, et elle est aujourd'hui dans un étal complet d'imbécillité. Le vieux seigneur en parlant de cela pleurait de rage et de désespoir , si bien que Mignon et moi nous avons cru un moment qu'il allait mourir en notre présence. Enfin, cependant, il s'est calmé et il nous a dit qu'il s'en remettait à nous du soin d'empêcher que son nom ne reçût une pareille tache.

— Veramente ! interrompit de Manie , nous allons faire làoune action magnifique et dont il sera parlé ! C'est de la vertou qu'on nous demande , et c'est aussi facile qu'autre çose ! on leur en donnera pour leur arzent. Mais hâtezvous de me dire . capitaine, comment il faut s'y prendre pour sauver l'honneur de la noble maison des Villenègre?

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