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(Ghislaine, prête à sortir, boutonnait ses gants. Elle allait voir Mme Faroll ct se sentait toute lveuse, Son cœur courait d’instinct vers l'aimable femme ; elle ne pensait plus à la désagréable impression de la matinée, à l'air furieux de lord Philippe quand, soudain, elle vit s'arrêter devant la grille un fauteuil roulant, et la face noire de Joé se montra, penchée sur la face blanche de son maître.
Lord O’Brian chez elle! Ghislaine n’en crut Pas ses yeux. C'était vrai pourtant ; Joé secouait la sonnette ; Corentine courait ouvrir.
— Priez Mile de Kerhir de venir jusqu’à moi, dit l'infirme à la Bretonne, car je ne puis monter jusqu’à elle,
Joé poussà le fauteuil sous un gigantesque ca: taÏpa et en rapprocha une chaise.
Curieusement, les deux fillettes regardaient le terrible lord à travers le rideau de tulle du petit salon.
Ghislaine vint vivement à Philippe.
— J'espère, Monsieur, qu’il n’est rien arrivé de ficheux à madame vowe sœur.
Car elle lui trouvait son visage des mauvais ivurs et oubliait la rencontre qui l'avait cffusque.
- Rien, rassurez-vous, puisque vous êtes assez ‘imable pour vous intéresser à Mme Pawell.
Son ton raillait ; elle n'y voulut point prendre
«de. TT continua, remarquant qu'elle était en toilette de visite :
— Vous alliez sortir, je vous dérange.
— Je puis me rendre un peu plus tard chez Mme fFaroll.
— Ah ! vous voyez les Faroll ; c'est précisément à ce sujet que je désire avoir une explication. J'ai parlé au père Humphrey, Mademoiselle.
Elle eut l'air si étonné qu'il se mit à rire.
— Î n'y a pas de quoi vous surprendre. Ne puis-je faire visite à ‘‘ mon ”” chapelain ?
Il appuyait intentionnellement sur le possessif,
-- Le saint homme m'a communiqué votre projet. C’est tout bonnement de l’héroïsme, Mademoiselle.
L'étrange personnage parlait d’un ton qui ne permettait point de deviner s’il approuvait ou s'il se moquait. Aussi Ghislaine garda-t-elle le silence.
Je serais curieux de savoir, poursuivit-il, pourquoi vous me placez en dehors de vos combinaisons charitables ? Le père, sans malice aucune, m'a appris que, à moi seul, vous ne demanderez rien. Est-ce exact ?
— Oui, Monsieur, répondit Ghislaine sans trouble.
Daignerez-vous me faire connaître la raison de cet ostracisme ?
— Vous-même me l'avez dictée, Monsieur.
— Quand cela ? en quels termes ?
-- L'autre semaine, vous m'avez dit : ‘ Rien ne m'inté resse en ce monde ; tâchez de vous en convaincre.”’ Je m'en suis convaincue, Monsieur.
— Vous avez bonne mémoire.
—— Excellente.
Alors, vous avez gardé le souvenir détestable de mon accueil du premier jour.
-— J’oublie très facilement, au contraire, les petites avanies qui me sont personnelles.
— Et vous n'avez pas de rancœur contre moi ?
- Nullement.
— Vos actes démentent votre affirmation. Mon exclusion vous semble donc juste et légitime ?
- Elle m'est imposée par nos facons différents de comprendre le devoir social.
- Finissons-en, car je comprends que vous avez hâte de vous échapper. Je suis venu vous dire, Mademoiselle, qu'il me déplairait excessivement de vous voir donner suite à votre projet, “llant mendier de porte en porte, fût-ce en la compagnie respectable de Mme Faroll, et pour le plus saint des motifs. Et je vous le défends.
Le ton de cette défense fit cabrer Ghislaine. Son sang fier empourpra son visage jusqu’au font, puis reflua, et elle resta pâle.
- Monsieur, dit-elle à mots mesurés, je crois avoir le droit de vous désobéir. Je vous ai : Joué ”” une partie de mon temps. Je réserve la liberté de mes actes dans les heures qui m’appartionnent.
Je suis un maladroit, confessa-t-il. Je sais cependant que votre orgueil est à la taille du mien et qu’étant femme vous aurez le dernier mot.
Avant de formuler ma volonté, je devais la justifier, Vous êtes une terrible jouteuse, et il ne fait pas bon batailler avec vous. En deux mots, voi- «+: afin d’annuler l'effet, ‘e détruis la cause. Vous vous proposez de mendier pour recueillir ds aumônes. Je vous donne la somme dont vous avez besoin. Vous m'avez invité une fois, assez ironiquement d’ailleurs, à faire du père Iimphrey mon ministre de la charité. Vous se- 1 son secrétaire d'Etat. L’excellent homme recevra un mot qui le mettra en joie. Vous aurez
un hôpital, deux hôpitaux, un catholique et un autre, trente-six dispensaires, si cela vous amuse, Mais pour Dieu, que je ne vous voie pas aller de porte en porte, la bourse à la main.
Les lèvres de Ghislaine tremblaient d'émotion.
— Dieu vous bénira, lord Philippe, murmura-telle d'une voix mouillée.
— Dites-mot seulement que vous êtes contente.
Spontanément, elle lui tendit la main, et il la serra presque craintivement.
— J'ai donc mérité qu'on ne me les retire pas tout de suite, ces pauvres petits doigts frémissants comme les ailes d'un oiseau pris au piège.
Un sourire infiniment doux transformait les lèvres farouches, et deux larmes coulant sur les joues blanches de Ghislaine glissèrent sur les doigts de lord Philippe, qui se desserrèrent lentement.
La jeune fille ne bougea pas pendant que s’éloignait l'étrange visiteur. Elle restait étourdie de ce triomphe, étourdie et bouleversée.
Elle était incapable de penser, d'analyser les causes, de distinguer les mobiles de cette aventure extraordinaire, et doucement, une à une, des larmes roulaient sur ses joues.
La voyant seule, les enfants se précipitèrent.
— Tu pleures ! s'exclama Raymonde. Qu’estce qu'il t'a fait ce vilain homme ?
Yves se dressa sur la pointe de ses pieds comme un petit coq sur ses ergots.
— J'irai dans son affreux château et je me battrai en duel avec lui, malgré son orang-outang, clama-t-il. Et je les assommerai tous les deux.
Armelle sanglotait.
Ce vacarme, par quoi les chéris manifestaient leur tendresse, rappela Ghislaine à la minute
présente. Elle s’aperçut qu’elle pleurait et se mit à rire.
— Mes trésors, calmez-vous, je n’ai point du tout de chagrin ; on pleure très souvent de contentement.
— Je crois que tu te tromps, proféra Yves d’un «ir entendu. Moi, quand je suis content, je ‘anse.
— M. O'Brian t'a dit quelque chose de si agréable que cela ? demanda Raymonde peu convaincue.
— Oui, M. O’Brian est très bon, tout à fait bon, mes chéris. S'il vous paraît un peu original, c'est la faute de son malheur.
Ghislaine gardait rigoureusement le silence sur tout ce qui se passait au château, mais elle avait dù prévenir les enfants de la fantaisie du malade qui ne voulait ni les voir ni les entendre. De là, leur jugement sévère sur celui qu’ils appelaient tour à tour l’Ogre ou la Bîte. Ils disaient en parlant de leur sœur et de Philippe : La Belle et la Bôte.
— Tu ne sors plus ? demanda Armelle.
-- Mais si, répondit Ghislaine en se relevant un peu vite. Je vais même être en retard.
— Tu auras les yeux rouges.
— À l’air, les traces de larmes s’en iront. Le temps d'arriver chez Mme Faroll, il n’y paraîtra plus.
- J'aime joliment mieux regarder M. Faroll que M. O’Brian, prononça Armelle. Et toi, Ra yronde ?
Raymonde devint très rouge et se détourna en rpondant :
— Oh ! moi aussi.
Ghislaine les embrassa et s’en alla d’un pas ‘if le long de la route. Elle devait, sans retard,
communiquer la bonne nouvelle à ceux qui, si généreusement, se fussent faits les protagonistes de l'œuvre charitabl
Mme Faroll attendeit Mile de Kerhir sous un berceau formé de toutes les plus belles espèces de rosiers remontants. De: traînées de pourpre et d'or coulaient sur un fond de neige, que le vent recueillait pour les éparpiller alentour des parfums délicats.
— Îl fait si bon, dit-elle, que j'ai pensé à vous recevoir ici, chère Mademoiselle, Vous voyez, du premier coup je vous traite en amie. Ce que mon fils m'a dit de vous me fait vous apprécier hautement et désirer une connaissance plus intime. Il va venir nous retrouver. Il termine une lettre pressée,
La voix chaude, veloutée de Mme Faroll était absolument pareille à la voix de son fils. Ghislaine s'épanouit à cet accueil délicieux.
— Tant d'affabilité me confond, Madame.
Monsieur votre fils me juge trop favorablement et vous a dit de moi un trop grand bien. Je u’ai que de la bonne volonté.
— Et le courage, et l'esprit d'initiative. C’est très beau ce que vous avez rêvé, mon enfant. La réalisation de ce plan n'ira pas toute seule, mais de très grandes œuvres ont eu de plus modestes origines. Aidons-nous pour que le Ciel nous aide.
— Le Ciel, sourit Ghislaine, nous a tout de suite entendues, Madame. Je viens vous annoncer un vrai miracle. L'œuvre est créée, largement subventionnée, à
-— Est-ce possible ? Et quel est le généreux fondateur ?
— Lord O'Prian.
La jeunc fille raconta la visite de l’invalide chez le chapelain, puis au cottage, sans parler
des incidents qui lui étaient seulement personnels.
Mme Faroll s'’exclamait.
— Mais c'est un coup providentiel, absolument inattendu. Le père Humphrey est un fameux enioleur d’âmes.
La bonne dame pouvait conclure, d'après les explications de Ghislaine, que ce merveilleux réultat était dû seulement à l'éloquence du vénérable chapelain.
— George ? appela-t-elle, viens vite. Je te donne en mille à deviner ce que m apprend Mlle de Kerhir.
Le docteur sortait à ce moment de la maison et s'avançait vivement vers les dames.
Il commençait à s’excuser, sa mère l'interrompit par la triomphante nouvelle.
— M. O'Brian se charge seul de toutes les fondations, hospice, dispensaire, etc.
Il fallut que Ghislaine recommençät son récit.
Le jeune homme restait stupide d’étonnement.
Son regard allait de sa mère à la jeune fille et 'arrêtait sur celle-ci pour chercher dans ses yeux la clef de l’énigme ; il crut la trouver. Alors une ombre passa sur son visage.
Vous avez pleuré, dit-il tout à coup. Vos paupières sont rouges. ”
— C’est vrai, avoua la jeune fille. J’ai pleuré ‘le joie et de reconnaissance.
Devant lord O'Brian ?
Peut-être. Je ne m’en suis pas aperçue.
— L'émotion vous troublait-elle à ce point ?
— Mais oui. J'étais si, si contente.
Et elle se mit à rire.
Mme Faroll regardait sôn fils avec un peu de curiosité. Elle ne lui connaissait pas ces intonations sèches ; elle n’avait jamais vu ces reflets
d'acier dans les beaux Yeux gris, pleins de lumière, de son bien-aimé reorge,
À qui en avait-il donc ? Il venait d'éprouver
ariété. Cependant i l le matin.
omme un enfant de la il en avait parlé tout uncr, et c'est à peine s’il la rece-
n'avait vu personne depuis
Il s'était montré Joyeux c visite de Mlle de Kerhir ; le temps du déje vait poliment...
Qu'est-ce qui Jui arrivait ? C'’é6 Supérieurement équilibré, n'était sujet ni à la Migraine ni aux menues indispositions Qui changent l'humeur.
Elle n’y comprenait rien.
— Je gage, dit-elle, tout à COUP illuminée d’une clarté rapide, que George regrette de n’avoir plus rien à faire en tout ceci,
ME TIR à fire! s’exclama Ghislaine, Mais la tâche du docteur se double, Vous Pensez bien que si Je Pauvre lord fournit l’argent, il ne peut donner que cela, et qu’il faudra, Pourecréer l’œuvre, la mettre debout, un atre
cerveau que le sien. Tout retombera sur M. FaroIl. Le bon père Humphrey est trop âgé pour le seconder beaucoup.
— Et vous croyez, rai O'’Brien me confiera l’exé — Sans aucun doute,
— Je m'oppose, dit-il, que vous me mettiez en av
Elle s’étonna.
— Vraiment ? Alors, c
= ny à pas d’ho
tait un cerveau un esprit très net, I]
Ila le docteur, que M.
cution de son œuvre ?
d’un ton glacial, à ce ant, Mademoiselle. as
e serait fini de tout.
— Je m'y perds, dit G
f hislaine, Je croyais vousk aPPorter une grande joi
cet je vous cause presque |‘:
une déception. Craignez-vous donc qu'à l’avenir votre charité manque d'objet ? Il restera de nombreuses misères.. 11 y aura toujours plus de pauvres que votre compassion n’en pourra soulager.
Sans relever ces paroles, George reprit :
— Je crois découvrir le mobile de lord O’Brian. En réalité, Mademoiselle appartient au château, son initiative établirait clairement que le châtelain ne veut point contribuer à la pieuse entreprise. Il a peur de se faire accuser de ladrerie, et s'est donné le beau rôle, C’est d’une subtile habileté. Qu'en dites-vous, Mademoiselle ?
— Vous avez peut-être raison, Monsieur, répondit la jeune fille dont la voix s’attrista, mais je le regrette. J'aurais aimé à garder l'illusion que lord O’Brian cédait à une impulsion généreuse plutôt qu’à un conseil de son amour-propre.
— Oh ! les illusions !
Le geste de George s’élargit, ses doigts s’ouvrirent comme pour éparpiller des petites choses de rien du tout, puis il dit :
— Je suis obligé de vous quitter, Mesdames :
j'ai un malade à voir. Veuillez m’excuser.
— Âllez-vous quelquefois à bicyclette, docteur ? demanda Ghislaine qui sentait planer sur eux un malaise lourd.
— Oui, dans la plaine, mais dans les côtes, je vais à cheval ou à pied.
Il se retourna, fit quelques pas vers la maison et appela : ‘‘ Fred.! ””
Un groom se montra sur le seuil.
— Ma canne et mon chapeau, demanda le jeune homme qui revint et continua :
— Je déteste la voiture; c’est un moyen de
rouler bon pour les malades, Montez-vous à cheval, Mademoiselle ?
— Je montais avec mon père qui était un écuyer incomparable.
— Vous aimez la chasse ?
— Du tout. Au contraire, je plains les jolies et douces bêtes, victimes de ce barbare Plaisir.
Le groom apportait les objets réclamés par le docteur, Il n’était pas difficile de clore cette fin de conversation qui servait de dérivatif aux pensées de chacun. Faroll serra la main de sa mère, effleura celle que Ghislaine lui tendait et partit d'une allure pressée,
— Restez encore un moment, pria Mme Faroll.
Je vous reconduirai en faisant le tour des prés.
Ghislaine accepta, et la conversation prit un train paisible.
Ayant effleuré d’abord les sujets extérieurs, elle glissa bientôt vers les retraits d’intimité que se ménagent les âmes délicates et dans lesquels elles se réfugient comme en un tabernacle clos et recueilli.
Lorsque les deux dames se séparèrent au bout du chemin qui fut long, car les Prairies dessinaient un large circuit autour du lac, elles savaient d'elles Presque tout ce qu’il leur était doux de savoir ; elles s'étaient découvert les mémes habitude de penser, un peu hautaines, mais d'autant plus rares et précieuses. Chacune, en son for intérieur, suivait la même pente.
‘* Ma bien-aimée mère, se disait Ghislaine, avait assurément cette âme. tendre, cet esprit bienveillant. 11 me semble la retrouver en Mme Faroll].””
De son côté, la mère du docteur se rappelait une fille chérie morte au berceau et se plaisait à l'évoquer sous les treits de sa nouvelle amie.
‘* Elle lui ressemblerait, s’affirmait-elle. Elle serait aussi belle, bonne et intelligente.”
Cette première rencontre fut le commencement d'u:e confiänce mutuelle très douce. L'absence de Mme Pawell lui créant des loisirs, Ghislaine se promit de voir le plus possible son excellente voisine. Et elle ne se sentirait plus seule dans son exil si généreusement accepté.
Sans doute Mme Pawell était accueillante et d'un commerce agréable ; elle avait des idées fines et charmantes, mais il resterait toujours entre elle et Ghislaine l'ombre que projetait sur leurs deux vies l'âme troublée, le cerveau inquiet de lord Philippe. Toutes deux souffriraient par lui et se cacheraient leurs souffrances, puisque se plaindre ne ferait qu’alourdir leur fardeau.
Mme Pawell aurait toujours une absolution prête pour les pires excentricités de son frère et Ghislaine ne saurait pas dire les mots qui consolent. Elle garderait aux lèvres le goût du fiel que les méchants accès de lord Philippe pourraient verser dans son âme,
À ce point de sa réflexion, la jeune fille s’arrêta de penser et une vision se leva dans le jardin ensoleillé de son modeste cottage. Elle revit Philippe, la voix brève, le visage irrité d’abord, puis bientôt plus doux, très doux ; elle retrouva sur les lèvres flétries le sourire de charme et de bonté du portrait mutilé dans un accès de rage.
Malgré le doute insinué par G. Faroll, elle ne voulut pas s’arrêter à l’idée que lord O’Brian avait pu céder à de mesquines considérations d'amour-propre. Son âme impérieuse et violente devait faire bon marché de l'opinion des autres: il avait obéi à un entraînenement plus élevé. Elle en voulut presque au docteur de lui avoir suggéré cette opinion défavorable. Pas une minute
l'idée ne lui vint que Philippe n'avait eu d’autre volonté que d’écarter Faroll d’une entreprise qui l'eût sans cesse rapproché d'elle, La simplicité d'âme de Ghislaine était absolue,
Vers la fin de la semaine, Philippe fit au cottage une nouvelle visite. Ghislaine, comme la première fois, alla au-devant de lui dans le jardin, et ils s’assirent à la même place, sous le catalpa.
Lord O’Brian dit sur un ton courtois :
— Mademoiselle, je viens vous informer de la marche de votre œuvre.
Elle rectifia aussitôt :
— La vôtre, Monsieur.
— N'en fûtes-vous pas l’inspiratrice ? Sans votre généreuse initiative, sans votre concours, rien ne se ferait.
— Permettez-moi de croire...
Il l’interrompit :
— Mon intérêt, en tout ceci, n’est qu’un intérêt purement réflexe. Comprenez-moi bien : c’est vous qui êtes l’âme de cette entreprise ; je le proclamerai hautement.
— Pardon, Monsieur ; madame votre sœur et vous, àvez seuls qualité pour vous poser en protagonistes d’une fondation.
— Et s’il me plaisait de vous l’attribuer ?
— Je déclinerais l'honneur. Je suis votre secrétaire, et rien ne me fera sortir de mon rôle modeste et effacé, le seul qui convienne à ma situation et à mes goûts.
Un geste de colère échappa à Philippe.
— Rien ? demanda-t:il.
— Bien, Monsieur ?
— Pas même ma volonté ?
Ghislaine allait répondre : “ Surtout votre volonté ””, mais elle retint les mots au bord de
«es lèvres. Il ne fallait pas provoquer chez cet étre d'équilibre fragile une irritation malheureuse,
Elle sourit donc et reprit d’un ton très doux:
— Vous savez que je suis peu malléable, Bretonne, pour tout dire, toutes les fois que je juge utile de résister à une volonté étrangère.
— Le rôle de machine à écrire vous suffit ?
— Mais, oui.
— Vous renoncez à exercer une influence dont d'autres que vous cependant profiteraient ?
— Je ne comprends pas très bien de quelle influence vous parlez.
— Vous pourriez me suggérer, par exemple, des idées bienfaisantes, être la voix de ma conscience.
— Oh ! la conscience sait toujours parler un langage clair et se pe aisément d'interprète.
Il y eut un petit siler 2.
— Mademoiselle, reprit lord O’Brian, d’un t dur, j'ai rendez-vous ce soir avec l'architecte et l'entrepreneur qui sont d'ores et déjà chargés de érection de la cité Mac-Harty. Que diriez-vous si je congédiais ces messieurs en leur disant de tenir ma lettre pour nulle et non avenue ?
Ghislaine eut une petite secousse au cœur, mais elle répondit d’un ton tranquille :
— Je regretterais votre décision, Monsieur.
— Et votre regret platonique s’y conformerait ?
— Non. Je reprendrais ma première idée.
— Avec le concours de Mme Faroll ?
-— Sans doute. Le bien des pauvres ne saurait être subordenné...
— À mon caprice. Dites-le donc ouvertement.
— Ne nous fâchons point, reprit-elle avec un charmant sourire. La paix.
-- Est meilleure qu’une bonne querelle et celleci est franchement mauvaise, je le reconnais, Je ne veux pas vous laisser une aussi détestable opinion de moi, Mademoiselle. Dites-moi seulement votre raison secrète de vous tenir en dehors.
— Mais je n'ai pas de raison secrète. Telle que je la concevais, l’entreprise charitable se présentait grosse de difficultés, d'impossibilités même, étant donnée la masse des bonnes volontés, des efforts individuels qu'il fallait grouper, Mais l’or aplanit tous bes obstacles. Je n’ai plus à mendier, plus à solliciter. Mon rôle finit tout naturellement,
Ils causaient sous le catalpa qui abritait la voiture de l'infirme et la chaise de Ghislaine. De loin, à travers la grille, festonnée de glycine blanche, ils virent s'avancer Mme Faroll.
— ‘Je m'en vais, dit Philippe... Cette dame, évidemment, vient chez vous. Je déteste la mère et le fils.
Ghislaine fut sur le point de protester, mais elle se souvint de l’inconsciente autant qu'implacable jalousie de lord O'Brian contre les hommes jeunes et forts.
Sur un signe, Joé se rapprocha ct la voiture reprit le chemin du château.
En ouvrant les yeux, ee matin-là, Ghislaine fut secouée de surprise, Elle était dans une chambre inconnue ; elle entendait les éris déchirants des sirènes et tout un vacarme inaceoutumé.
Mal éveillée encore, il lui fallut un moment pour rassembler ses idées. Elle se souvint enfin qu'elle était à Greenoch, au bord de la mer, dans la confortable maison d'été louée par Mme Pawell, et se remémora la façon dont elle y était venue,
Trois jours auparavant, «Île avait reçn cette lettre de Mme Pawell :
‘ Ma chère demoiselle,
‘Mes affaires me retiendront ici un peu plus longtemps que je ne le croyais. Je m'y trouve très isolée et suis souffrante, votre présence me serait aussi utile qu'agréable, Voulez-vous me faire le plaisir de venig me rejoindre à Greenoch ? J'invite votre petite famille à partager notre villégiature. La maison est grande et les ébats des enfants ne me géneront point. D'ailleurs, je raffole des enfants ; il me semblera que je suis rand'-mère.
‘Je désire aussi que votre servante vons accompagne. Fermez votre maison et laissez la clef de la grille au portier du château, qui veillera à faire arroser votre jardin. Si ces arrangements vous séduisent, annoncez-moi otre arrivée. Je ne voudrais pas, chère demoiselle, faire peser ma
volonté sur la vôtre, Je me contente de vous dire que J'ai grand besoin de vous. ”?
C'était, certes, bien suffisant pour avoir déterminé le prompt départ de Ghislaine et de sa pe- : tite famille,
Par un court billet, elle en avait informé lord O’Brian.
Ce qu'ignorerait toujours la jeune fille, c’est qu'en Jui écrivant, Mme Pawell marmonnait en elle-même :
‘* Dieu me bénisse, si je sais pourquoi Philippe désire qu’il ne reste en ce moment personne au Cottage et que je fasse venir ici tous les Kerhir.
“ Pour ma part, j'en suis ravie : ce que je dis à cette chère Ghislaine est le fond même de ma pensée, mais, tout de même, je voudrais bien deviner ce qui germe au fond de la cervelle du pauvre enfant.’
Le ‘ pauvre enfant ‘’. en voyant le cottage hermétiquement clos, se frottait les mains avec allégresse. Toute <a maussaderie paraissait noyée dans une satisfaction profonde. Il rendait presque aimablement les saluts, et même sourit à Faroll.
On le voyait, à présent, passer tous les jours en voiture dans les rues d'Inchlonay.
Il était bien rare qu'il ne se rendit pas dans l'après-midi au lieu où se traÇaient les grandes lignes des constructions futures.
C'était sur un plateau balayé par les brises pures du lac et og Montagnes. À l'horizon, se confondaient le bleu du ciel et le bleu de l’eau. Les pins habillaient les pentes d'une mante de velours sombre : dans leurs branches, couraient des vibrations ailées qu'on eût prises nounr des soupirs de harpes éoliennes. Le Ben-Lomond se dressait, dominant les douces collines d’alentour.