‹ La Belle et la bête [microforme]Chapitre 21 sur 23 · SES · texte numérisé non relu

SES

Mais il n'exprima pas tout haut cette réflexion peu aimable,

— Vous vous calomniez, reprit-il d'un ton en-

“veloppé d'ironie; votre beanté est si parfaite qu'elle doit S'accommoder de tont.

Mine Arriman ne retint que les mots, sans prendre garde aux intonations.

— Vrai, vous ne me trouvez pas vieillie, abominablement changée? J'ai eu tant de tracas, de soucis, d'ennuveuses histoires avec la famille de mon mari, ces gens àâpres, disputeurs... Sans la générosité de mon frère, je serais réduite à la portion congrue, Harry est parfait pour moi,

— Îlest parfait pour tout le monde, opina Philippe.

— 1 devrait se marier, conscilla Mme Pawell.

Il a tout ce qu'il faut pour assurer le bonheur d'une femme,

— Je ne crois pas qu'il Songe au mariage, répliqua Mme Arriman, les lèvres pincées, le regard froncé,

— Et vous ne l'y pousserez point, sans doute, : dit Philippe en l'observant avec une curiosité quelque peu agressive,

— Je souffrirais beaucoup du partage de sa tendresse...

‘“ Bonne âme, persa O’Brian, elle ne redouterait, je gage, que de voir diminuer les libéralités fraternelles. Décidément, avec ces airs douceureux et hypocrites, elle m'est plus antipathique que jamais, la belle Anna.”

La pendule sonna, Philippe leva les veux sur le cadran.

— Neuf heures, dit-il, Me de Kerhir sera ici dans quelques minutes. J'ai le regret de prendre congé de vous, Mesdames.

— Décidément, insista la jeune femme, vous ne me permettez pas de rester, Philippe? Je me tiendrai coite et ne ferai pas plus de bruit qu'une souris. Mais j'assisterais à la douce conférence, et mon pauvre esprit en recucillerait un profit énorme,

Subitement une idée germa dans le cerveau d'O'Brian toujours prêt à la combativité sous toutes les formes. Il démélait fort bien le mobile pourtant perplexe de l'insistance d'Anna, le désir de voir de près Mile de Kerhir, d'établir avec elle une jalouse comparaison et de l'écraser de sa fastueuse élégance, la volonté de se targuer de son intimité avec Jui. Ce n'était pour aucune autre raison que Mme Arriman s'était parée de cette robe chatoyante et de ces bijoux étincelants.

Eh bien! il allait les mettre en présence, prendre plaisir à faire briller l'esprit de Ghislaine, à donner au charme de la jeune fille tout son relief, à bien établir sa supériorité “sur cette jolie petite perruche d'Anna”, Et il riait silencieusement,

— Vous y tenez vraiment? répondit-il d'un air de bonhomie un peu narguoise; soyez done satisfaite, ma chère; installez-vous, prenez un livre, un ouvrage quelconque et soyez sage comme une image, Autrement, je vous envoie en pénitence dans le corridor,

— Ah° que c'est charmant à vous, Philippe, de me céder avec cette grâce rentille. Je cours chercher ma broderie, et je reviens.

Mme Pavwell était stupéfaite de la condescendance de son frère pour la fantaisie de cette “tête de linotte”. Est-ce qu'il prendrait au sérieux ses chatteries?

Elle dit, quand le froufrou de la robe d'Anna ne s'entendit plus dans le corridor:

— Ne craignez-vous pas, Phil, que Mlle de Kerhir ne soit génée par la présence de cette exubérante Arrimax? Notre jeune amie évite soiwneusement toute rencontre avec ces dames et il lui déplaira d'être livrée à l'examen de la plus curieuse de toutes,

Un sourire un per énigmatique flotta une seconde sur les lèvres de Philippe et s'éteignit. U répondit d'un ton sérieux :

Mile de Kerbir est intelligente et fera contre fortune bon coeur. Elle sera vite à l'aise devant Mme Arriman, car toute femme a l'intuition de sa valeur, et Anna ne vaut pas en toute sa coquette personne ce que vaut le petit doigt de Mlle Ghislaine J'ai quelque plaisir à reunir ces deux types extrêmes de l'intelligence féminine; l’une qui est un vase d'élection, et l'autre qui n’a rien dans la cervelle ni dans le coeur.

Mme Pavwell sourit,

— Vous êtes sévère pour Anna, Phil.

— Je ne fais aucun cas des belles apparences ni des jolis papotages, ni des empressements intéressés, Anna s’imagine-t-elle que je ne lis point dans son jeu? A-t-elle jamais eu l'idée d'accorder la moindre attention à l'officier de fortune modeste que j'étais autrefois? Elle choisit Arriman parce qu’il était riche, considé- “ant toute valeur purement moraie comme quantité purement négligeable. Elle l’oublia le plus vite possible parce que l'époux, écoeuré par les tristesses de son mariage, dédaigna de se souvenir d'elle dans son testament. Je suis une proie enviable, à présent, doublement enviable de par le colossal héritage d'O’Brian et ma santé

précaire qui lui ferait entrevoir la liberté et la fortune dans un horizon proche, Vous en verrez bien d'autres, ma chère Jessie, L'aimable folle fera feu dans toutes ses séductions et redoubleta d’entrain jusqu'au succès final. Je vais franchement n'amuser; j'aurai un plaisir infini à démasquer la parfaite comédienne lorsqu'elle se croira heureusement arrivée au point psychologique... J'entends Mlle de Kerhir.

En effet, Joé ouvrait la porte et Ghislaine entrait.

— Mademoiselle, dit Philippe après que des bonjours affables furent échangés, Mme Arriman à si fort prié pour obtenir la faveur d’assister à une de nos séances de travail que j'ai autorisé, pour aujourd'hui, cette fantaisie.

La jeune fille répondit sans trouble apparent.

— C'est bien, Monsieur.

Au fond, elle était mécontente, inquiète d’une pensée qui, dès le premier jour, s'était insinuée eu elle, y avait grandi et, par moment, la faisait souffrir. Le manège coquet d'Anna ne lui échap pait point et, rapproché des confidences de Mme r'awell, il prenait une signification menaçante pour la tranquilité d'O’Brian. Que Philippe, qui faisait respecter si sévèrement ses heures de travail, y admit en tiers Mme Arriman, c'était, pour elle qui le connaissait bien, inimaginable.

Je vous laisse, dit Mme Pawell; à tantôt.

Bon courage,

Et elle sortit.

— Vous me désapprouvez, Mademoiselle? demanda O'Brian lorsqu'il fut seul avec Güislaine, assis face à face, de chaque côté de la grande table,

— Je n'ai nià approuver ni désapprouver äaucun de vos actes, Monsieur, répondit-elle tran-

quiliement. N'’êtes-vous pas le maître d'agir comme il vous plaît?

— C’est que j'avais promis de vous éviter le contact de nos hotes et vous seriez en droit de réclamer...

— Du tout, votre promesse est intacte, j'ai décliné l’honneur d’être présentée à votre brillante compagnie, mêlée à la vie mondaine, vous avez bien voulu souscrire à mon désir, j’en suis contente. Aujourd'hui, je verrai sans déplaisir Mme Arriman puisque je lui apparaîtrai dans l’exercice de mes fonctions. Mme Arriman doit avoir une trop haute opinion de la gentry pour abaisser sur moi un regard attentif.

— La voici, dit Philippe très bas.

Anna glissait d'un pas d'elfe vers la table; sa longue traîne, que la lumière glaçait d'argent à l’arête &Ges plis, ondulait avec des bruissements élégants.

Elle vint auprès de Philippe, devant Ghislaine.

Si le malicieux châtelain n'avait pas eu peur de froisser la jeune fille, s’il n'avait redouté l’éclair mécontent de ses prunelles lumineuses, il aurait de bon coeur, pour humilier la vaniteuse lady, interverti l’ordre des présentations. Il grillait d’envie de donner un coup de canif dans le code suranné des règles conventionnelles, mais il résista à la tentation et dit d’un ton un peu cérémonieux : “ Mille de Kerhir, Mme Arriman”.

Les deux femmes se saluèrent: le salut d’Anpa fut une courte inclinaison protectrice destinée à bien marquer la distance entre elle et cette employée, qui avait le tort d’avoir une tournure de duchesse.

Plus d’une fois déjà, avec une attention sour-

noise, la jeune femme avait d’un regard curieux suivi ‘de la demoiselle de € ompagnie traversant la cour en arrivant ou en s’en retournant. Elle avait du premier coup détaillé le profil fin, l’allure aisée, la démarche souple, la courbe pure des épaules, la ligne harmonieuse du buste moulé par la jaquette, le pied élégant de l’étrangère. Tout de suite, elle en avait pris ombrage.

“Infiniment trop bien, pour l'espèce de gouvernante qu’elle est en somme, songeait-elle avec une inquiétude laneinante”,.

Anna était envieuse, et les dons d'autrui lui semblaient un tort fait à son orgueilleuse personnalité. Tant qu'elle pouvait dominer, écraser ses rivales, elle était charmante. Elle se transformait en harpie devant toute supériorité, et ses dents blanches pointaient dans un petit rire méchant qui se fixait sur ses lèvres comme une grimace, Elle dissimulait habilement son impression.

Dans sa discrète robe de drap noir, Ghislaine était d’une beauté sculpturale, mais Anna était bien plus jolie, une délicieuse poupée habillée par un artiste. Des cheveux fous frisottaient autour de son visage patiemment émaillé; sa tête très petite émergeait à peine du fouillis des dentelles au milien desquelles une orchidée rose mettait sa grâce apâlie.

Philippe pensait en la regardant à un bouquet enveloppé d’un cornet de papier ajouré, et la comparaison Jui donnait envie de rire. Il la réprima et dit d'un air bonasse:

— Mme Arriman était curieuse de faire votre connaissance, mademoiselle de Kerhir, elle n’a jamais vu travailler et souhaitait observer de près des ouvriers de la plume, ces oiseaux fantastiques...

— Vous raillez agréablement, Philippe, répliqua la jeune femme piquée de cette facon de la présenter, mais elle n’osait en paraître ouvertement fàchée.

Quelle idée saugrenue avait-il de la montrer désireuse de connaître cette personne qui n'était pas “du monde”?

— Asseyez-vous, invita le lord, et n'oubliez pas nos conventions,

— Je n'aurai garde.

La rusée choisit sa place de telle sorte qu'elle ne perdait pas un geste, pas un mouvement de physionomie des travailleurs. Elle faisait du filet, ce qui n’oblige qu’à une attention relative.

Anna ignorait les sentiments élevés, les sympathies désintéressées, et ne pouvait, par conséquent en deviner l’existence chez les autres.

Elle songeait: “ Philippe s'adresse à cette personne sur un ton d’étrange déférence. Il a tout l’air, dans sa pensée, de la hisser sur un piedestal. Ce doit être pourtant quelque intrigante, désireuse de s'assurer les bonnes grâces du maître, de se tailler ici quelque grosse prébende, et, qui sait? peut-être, en se présentant à ce pauvre valétudinaire comme une soeur de charité, convoite-t-elle le tître de romtesse O’Brian ?”

Ces suppositions lui venaient d'autant plus naturellement à l'esprit qu’elle en trouvait la formule au fond d’elle-même. Jamais le dicton: “On mesure le prochain à son aune” ne s'était plus exactement réalisé.

Depuis quelques jours, elle était troublée par cette inquiétude, cette idée de rivalité Elle était arrivée à ses fins et saurait désormais à quoi s’en tenir. Il faudrait que les deux personnages qui posaient devant elle sans s’en douter

fussent bien habiles pour que son étroite surveillance fût déjouée.

Elle prêta l'oreille, Philippe disait :

Vous possédez un rare talent de vision, mademoiselle de Kerhir. Vous avez bro sé ce tableau de l'Inde orientale, absolument comme si vous en aviez réellement contemplé les beautés.

Elle sourit.

— Je les ai admirées à travers vos récits Ccolorés et vivants, répondit-elle. Je n'ai d'autre mérite que d’être un traducteur fidèle à l’encontre du proverbe italien. ®

— Je suis ravi de vous reconnaître cette qualité. J'en abuserai désormais au bénéfice de ma paresse, et me contenterai de vous fournir les notes que nous développerons en causeries,.

J'ai trouvé des documents fort intéressants sur la princesse Jeanne, dans le paquet 11. Voulez-vous en prendre connaissance maintenant?

Elle lui tendait une chemise de parchemin nouée de rubans jaunis.

— Pendant que vous lirez les paragraphes marqués d'une petite croix au crayon, j’achève- “ai la copie dont vous êtes un peu pressé. Mais si vos veux sont fatigués, je lirai haut; vous ferez vos observations au courant de la lecture. Certains points prêtent à la discussion; il sera nécessaire de les éclairer par la comparaison des divers historiens.

Je lirai; occupez-vous, s’il vous plaît, de débrouiller ces notes informes.

Il poussait devant elle d’autres papiers qu’elle prit.

Dans la vaste bibliothèque, on n’entendit plus que la course légère de la plume de Ghislaine, le petit cliquetis de la navette sur le mou-

le, alertement manié par Anna, et le tic-tac lourd de la haute horloge.

Mme Arriman tenait plus souvent ses yeux fixés sur la table de Ghislaine que sur son travail. Elle ne voyait presque pas le visage penché sur son papier; Philippe, accoudé, tenait une feuille tout près de ses veux, et ses traits n’exprimaient rien que l'attention studieuse, Ce qui ne l’empêchait pas de glisser de rapides coups d'oeil vers Anna et de suivre sur le front lisse de la jeune femme la marche de sa pensée obscure,

Au milieu de la table, l’aivuière de Murano accrochait les rayons du soleil entrant par la haute fenêtre, et les deux roses brillaient d’une beauté incomparable,

Ces roses, sans cesse renouvelées, ne laissaient pas d’intriguer Mme Arriman.

Elles fleurissaient dans la serre à présent que l'hiver était venu, et grâce aux soins entendus d’un jardinier artiste, les rosiers continuaient d’étaler leur floraison magnifique. La veille, Anna, qui les admirait, avait voulu cueillir une de ces roses blanches, et, presque violemment, Philippe s’y était opposé. Il lui avait offert, en échange, la superbe orchidée rose qui achevait de mourir dans les falbalas de dentelle.

Le jardinier n'avait pu retenir une exclamation désolée en voyant son maître cueillir cette fleur rarissime, type unique de beauté.

“Il tenait donc bien à ses roses blanches, songeait Anna, pour traiter les autres trésors de sa serre avec une si parfaite désinvolture.”

— Quelque chose manque, sans doute, Monsieur, ne vous reste-t-il pas un feuillet? demanda Ghislaine, en cet instant.

— Non, Mademoiselle. Qu'est-ce qui vous arrête?

— Eutre les faits concomitants, je découvre une Sokition de continuité qui m'intrigue.

lis commencèrent à discuter, C'était précisément ce que voulait Philippe afin de faire briller toutes les facettes de la forte intelligence de Ghislaine, 11 l'avait amenée à ce point précis.

Ce fut une véritable joute à laquelle il était clair que Mme Arriman n’entendait rien.

Quand, enfin, les points en litige furent écleircis, Philippe se tourna vers la jeune femme.

— \a chère, je vous prie de constater que le travail de Mlle de Kerhir n’est pas précisément une amusette pour jolie femme et qu’en vous proposant Comme secrétaire, vous assumiez une rude tâche, Je ne vous en suis pas moins obligé de l'offre gracieuse...

— Ah! dame, je ne suis point une femme 8avante, moi; je le confesse d'autant plus volontiers que, sauf exception, — elle saluait vers Ghislaine avec un brin d'ironie—la science n'embellit pas. De plus, elle me donne mal à la tête, Je vais faire un tour. A tout à l’heure.

Elle ramassa son ouvrage et, toute souriante s’en alla. Mais à peine derrière la porte, son masque brsquement se durcit. Elle s'était enfuie, craignant de lancer une parole que Philippe ne lui pardonnerait point. Elle avait très bien senti sa volonté de l’abaisser, par la manière dont il appréciait devant elle Mlle de Kerhir.

Sans doute, cette personne était instruite, possédait une intelligence supérieure, mais que resterait-il aux filles pauvres si elles n’avaient le moyen de gagner leur vie?

Elle retourna dans sa chambre, puis, sentant son irritation s'exaspérer elle mit sur ses épaules une inante doublée de renard, en rabattit le capuchon sur sa tête et se mit à arpenter le balcon, jetant au vent ses gestes saccadés et ses rires aigrelets.

Elle vint à passer devant la large baie de l'atelier faisant suite au cabinet de lord O‘Brian et situé dans une des tourelles d'angle.

Ces pièces formaient l’appartement particulier du maître, et, sauf le nègre, personne n'y pénétrait en son absence.

Un accident fortuit éveilla dans l'âme de Mme Arriman une soudaiue et irrésistible curiosité,

En refermant la fenêtre du cabinet, Joé ne s'était point aperçu que l’espagnolette tournait sans que la tringle fût entrée dans le godet destiné à la recevoir. Les deux battants n'étaient donc que rapprochés. Un coup de vent qui passa en rafale les ouvrit.

Anna plongea vite son regard dans la pièce.

La porte qui la faisait communiquer à l'atelier était ouverte, la portière relevée et, au fond, sur un chevalet, se dressait une toile dont, à cette distance, la curieuse ne pouvait distinguer les détails ni reconnaître les personnages.

Un cuisant désir de pénétrer dans cette retraite inaccessible lui vint et, sans délibérer, sans songer une minute à la colère d'O’Brian s’il la prenait en flagrant délit d’indiscrétion, elle entra résolument dans le cabinet, le traversa en hâte et arriva près du chevalet.

Elle eut un mouvement de stupéfaction et resta immobile devant le tableau qui reprénen tait, dans l’allée de la chapelle, Mme Pawell et Ghislaine se promenant amicalement sous les

éôuttes de lumière filtrées par les feuillages.

Sur les murs, des esquisses multiples de Ghislaine et des petits. Sur une console, un cornet précieux contenant la même rose qui prenait l'air d'un talisman et d'un symbole,

A la stupéfaction de l'intruse, succéda une violente poussée de colère, Une tentation folle la secouait de déchirer ces dessins odieux, de mutiler ce tableau parlant, de piétiner cette fleur fatidique. Ainsi elle ne s'était pas trompée. Na jalousie avait une base, s’incarnait en une figure qu'elle reverrait dans ses cauchemars.

Elle tendit le doigt vers le groupe des promeneuses qui semblaient vivantes sur la toile où frisonnait la lumière.

“Ca, dit-elle, haut, sur un ton de dépit furieux, ça, c'est l'ennemie, Je la pressent depuis huit jours.”

Le vent souleva des papiers sur la table de Philippe et les éparpilla dans tout le cabinet. Le battant de la porte claqua et les vitres sonnèrent.

Le bruit rappela Mme Arriman au danger de la situation. 1] ne fallait pas qu’elle se laissât surprendre,

D'un mouvement rapide elle bouscula le chevalet, renversa le bouquet sur la console et effeuilla la rose, puis elle se sauva soulagée par cette petite méchanceté. Ces méfaits seraient mis sur le compte du vent; il ne fallait pas, par une vengeance plus complète se faire deviner.

Elle rentra chez elle sans encombre, riant tout bas de la colère de Philippe contre Joé dont l'étourderie avait fait tout le mal. 11 garderait aussi la crainte secrète que sa retraite eût été

violée et n’oserait probablement pas s'en assurer.

Elle ne pouvait tenir en place; elle prit nn roman et le feuilleta sans live: elle essaya de se mettre à sa correspondance ?t y renonça. De guerre lasse, elle desçcendit au jardin. Le froid mordait dur; le vent était insupportable; un peu d’eau glacée se mit à tomber; elle se réfugia dans le jardin d'hiver qui faisait suite à la salle de billard.

Précisément, elle y trouva le jardinier. Cet homme lui lança un regard mécontent, car il avait sur le coeur la perte de l'orchidée rose; elle s’en aperçut et se rappela son cri navré de la veille. *

Elle vint à lui et, écartant sa mante pour lui montrer la belle fleur maintenant flétrie:

— Vous la regrettez encore? dit-elle,

— Milord est le maître de son bien. Seulement c’est dommage de massacrer une si belle chose.

Elle se mit à rire et lui tendit un louis:

— Voici pour vous consoler, mon brave.

— Milady est trop bbnne, Après tout, les fleurs sont à milord.

— Je ne demandais pas qu'il me donnât la plus belle; je voulais une rose blanche. Cueillez-m’en une, je vous prie.

L'homme dit d’un ton peureux:

— Je n'aurais plus qu'à quitter le château.

Milord ne me pardonnerait jamais. Milady :

bien vu comme milord y tient. Je perdrais ma place, et elle est bonne. Milady peut prendre une Jessie: elle est moins rare, mais elle vient de loin aussi. Milord les a rapportées de je ne sais où, de Bénarès, je crois. Il les avait dans sa maison de l’île de Wight où j'étais avant de

venir ici. C’est un grand amateur de fleurs, de roses surtout.

— 11 appelle celle-ci Jessie?

— Oui, c'est le petit nom de Madame.

— Et la blanche, quel est son nom?

— Mlle de Kerhir.

— Le nom de la demoiselle de compagnie.

— Justement. Une digne demoiselle qne tout chacun aime ici, à se mettre au feu pour lui faire plaisir,

Mme Arriman ne poursuivit pas l'entretien.

Elle en savait plus qu’elle n’avait espéré en apprendre,

“ Elle est encore plus dangereuse que je ne le pensais, se dit-elle. Jouons serré; la partie en vaut la peine.”

Lorsque Philippe constata les désordres causés par la bourrasque, il entra dans une grande colère et s'en prit à Joé qui ne sut où se cacher.

La toile toute fraîche s'était effacée en tombant; le cornet en se renversant avait inondé une aquarelle posée sur la console, et qui représentait les jeunes dè Kerhir dans le jardin de Greenoch.

Quand il eut grondé, tempêté, O’Brian s’apaisa.

Le chagrin de son pauvre serviteur lui fit pitié; il le consola non sans brusquerie.

— Ne pleure donc pas, animal, dit-il, mais tâche d'être plus soigneux à l'avenir, Va demander au jardinier si une autre rose blanche s’est ouverte, et tu me l’apporteras.

Il ramassa les pétales épars et les enferma dans un coffret d'argent. “Tout à coup, une grande ride creusa son front et ses yeux bruns devinrent noirs. Il regardait avec une attention étrange la tige dépouillée de la rose où pas une pétale ne restait; même les pistils et les étamines étaient en partie arrachés.

Ce n’était pas l'oeuvre du vent; une main malinténtionnée avait accompli l'oeuvre de destruction.

Et tout de suite sa pensée santa vers Anna Arriman. La précipitation de l'acte la trahissait.

Mais comment était-elle entrée? Il avait retrouvé sa porte fermée à clef. Elle n’avait donc

pu s’introduire que par la fenûtre.

L'aventure n’était pas difficile à reconstituer, et elle donnait à penser à Philippe. Elle prouvait clairement que la jeune femme était jalouse de Ghislaine,

Il veillerait.

A partir de ce moment, Anna changea de tactique. D'abord elle afficha une simplicité bien éloignée de ses habitudes ordinaires; sans dentelles, sans fleurs, sans bijoux, elle ne se ressemblait plus. Elle se fit douce et onctueuse, si bien que Mme Pawell faillit se laisser prendre à cette figure nouvelle, à cette métamorphose de la jeune veuve dout elle pressentait cependant le secret dessein.

Autour d'elle on s'étonnait. Qu’a donc Anna Arriman?” se demandaient les dames.

Le temps était décidément mauvais, et les plus enragés chasseurs renonçaient à courir les bois. Il fallait laisser passer cette rage d’averses glacées, ces bourrasques diaboliques qui cassaient les sapins et enlevaient les cavaliers.

La vie au château en devenait plus intime.

Les femmes faisaient de la musique entre les parties de tennis et de croquet. Les hommes se livraient à des exercices de manège, jouant au billard et aux cartes et fumaient comme des locomotives. Les charades et les proverbes mimés occupaient les soirées.

Anna avait un don remarquable de mise -en train. Elle était l'âme de tous les plaisirs. De plus, excellente musicienne, douée d'une voix agréable, elle savait alléger pour tous les heures lourdes. Les femmes que son luxe n’offusquait plus lui redevenaient sympathiques. Philipne seul ne paraissait tenir aucun compte de ses efforts dont il était cependant l’unique objectif,

C'était pour lui, à seule fin de lui plaire, qu'elle s'essayait à ce rôle de fée aimable qui lui valait tant d'éloges et de remerciements.

Elle sentait qu'elle n'avait rien gagné devant ses veux. Un moment même, elle avait cru deviner une hostilité qu'elle ne s'expliquerait qu'en le supposant au courant de son intrusion dans le mystère de l'atelier, Quelqu'un lavaitil aperçue à son entrée ou à sa sortie? Ce n'était guère probable, mais cependant possible, Elle n'avait vu personne; cela ne prouvait point qu'un serviteur ne l'avait point remarquée,

Essayer de découvrir la vérité, amener Philippe sur ce terrain brûlant, c'était trop audacieux ; elle n'osa,

Elle voyait avec : egret extrême fuir Îles jours. Celui du dép .t était proche; elle aurait donné beaucoup pour le reculer et essager de nouvelles séduc ions sur cette âme irréductible. Un moment, l'idée bizarre lui vint, dans l'espoir de se débarrasser de la rivalité de Ghislaine, de pousser son frère à la demander en mariage.

Mais afin que la chose fût possible, il faudrait qu'ils se connussent. Or, jamais Mile de Kerhir ne venait au salon; Harry, la rencontrant par hasard en avait parlé en termes élogieux. C'était insuffisant. Elle y renonça.

Anna s'arrangea pour laisser partir tous les invités et rester quelques jours de plus dans l'intimité du château.

Elle simula une douleur très vive au pied droit. A chaque fois qu’elle l'appuvait par terre elle poussait un eri et devenait pâle.

— C'est une douleur nerveuse, dit d'abord Mme Pawell.

Mais, comme le lendemair, le mal paraissait empirer, elle envoya chercher M. Faroil.

Le docteur examina le pied malade et conclut : Je ne vois rien; je ne sens rien.

— Et cependant, je souffre affreusement, cria la jeune femme dont le visage était, en effet, contracté et qui gémissait au plus léger attouchement.

— Vous n'êtes pas tombée? Vous ne vous êtes pas tourné la cheville?

— Du tout.

— Est-ce la première fois que vous souffrez?

— Oui.

— Ï faut attendre quelque jours...

— Attendre! mais je dois partir demain, Monsieur.

— [mpossible, Madame, répondit sérieusement Faroll.

— Puisque vous ne voyez rien?

— Ge n'est pas une raison, Je vous demande de retarder votre départ. Ni le mal cède au traitement que je vais commencer, vous pourrez sans danger vous mettre en route, Ce qui est essentiel, c'est de ne pas du tout appuyer le pied et de rester étendue, sinon couchée,

— Que eraignez-vous done® questionna-t-elle en dissimulant <a satisfaction.

— Le mal, puisque je ne constate aucun froissement des muscles, aucun déplacement des articulations, aucune enflure, pourrait bien être un léger commencement d'ostéite.

— Ce serait affreux, docteur,

On en guérit, Madame; ne vous effrayez point.

— C'est grave?

pos absolu, Mais j'ai des doutes; l'ostéite ne procède pas d'ordinaire de façon aussi brusque. Il y a des symptômes; des élancements, des en-

gourdissements. Enfin, nous verrons. Etend:z-vous ex ne marchez pas du tout, du tout.

La jeune femme parut avoir un élan vers Mme Pawell.

— Chère bonne amie, quel embarras je vais vous donner!

— Ne vous préoccupez done pas, répondit l'excellente femme, et ne songez à partir que quand le docteur signera votre exeat.

— Restez aussi, Harry, invita Philippe, si rien ne vous rappelle à Londres. Notre maison sera toujours plus gaie que la vôtre, et puis vous serez moins inquiet.

Simons accepta et O’Brian se réjouit d’avoir pour quelques jours à lui tout seul le bon camarade auquel il gardait une si franche amitié.

Anna jouait gentiment son rôle. Elle savait pâlir à volonté et prendre une attitude dolent: ; elle prolongerait la comédie autant qu'elle le jugerait nécessaire à sa cause.

En bonne hôtesse, Mme Pawell devait surmonter son antipathie et tenir fréquente compagnie à Mme Arriman que l'ennui äévorait Si l'on ne se dévouait à sa distraction.

C'était autour de sa chaise-longue que lon se réunissait pour la lecture. Ghislaine triomphait, par charité chrétienne, de sa répugnance à se mettre en avant.

La malade et son frère témoignaient autant de plaisir que Mme Pawell à écouter les choses de France. Simons n'était pas un érudit comme O'’Brian:; néanmoins son esprit était cultivé, son intelligence alerte, et il possédait à un haut degré le sens esthétique.

fl n'en fallait pas plus pour apprécier Ghislaine à sa valeur exacte. Anna était trop fine pour ne pas discerner du premier coup le goût

qui menait son frère vers la lectrice de Mme Pawell. Elle fut alors un peu perplexe et craignit de faire un marché de dupe. Si Harry épousait cette Française et qu'elle-même n'épousât pas Philippe, elle aurait, de ses propres mains, échaffaudé sa ruine, Car elle ne pourrait plus vivre dans la maison de son frère où règnerait cette belle-soeur antipathique,.

I fallait éclaireir la situation et brouiller les cartes si le jeu était contraire.

A brûle-point, certain soir, elle lança au jeune homme seul auprès d'elle.

- M'est avis, che, que les charmes de la lectrice ne vous sont point indifférents.

Harry était un timide; cette attaque imprévue le désarçonna et son trouble le dénonça à la rusée qui éclata de rire.

— Ne voilà-t-il pas de quoi rougir comme un jouvenceau! Mlle de Kerhir possède d'assez belles qualités pour être recherchée par un homme de votre valeur et de votre fortune. Je suis sûre, d'autre part, que vous lui plaisez.….

— Elle me regarde à peine,

— Dissimulation très féminine, ruse de guerre, mon cher.

— Mlle de Kerhir ne paraît aucunement coquette.

— Eh! sans doute; on peut très bien n’être Pas coquette et se trouver flattée des attentions d'un galant homme. Votre discrète réserve, avec une personne telle que Mlle de Kerhir, est le meilleur moven de s'imposer. Croyez-moi, cher; il est bien rare qu'une femme se trompe à ces choses; nous avons l'intuition du coeur féminin.. et de l’autre. Ecoutez, vous êtes assez riche pour négliger la question de fortune; si vraiment vous aimez Mlle de Kerhir...

— Je vous arrête, ma chère. Je connais trop peu Mlle de Kerhir pour éprouver à son égard autre chose qu’une profonde et large sympathie une respectueuse et sincère estime. Un sentiment plus tendre naîtrait si ma recherche était es Je ne suis pas un homme à m’embal- = 0

— Je sais, je sais, vous êtes le père La Raison... À votre place, je parlerais à Pihlippe.

— Ou à Mme Pawell.

— Plutôt à Philippe. Entre hommes, on est plus à l’aise, surtout quand on s’affectionne comr.e vous vous affectionnez.

Lans son fond de duplicité, Anna voyait s’arranger la scène. L'ouverture de Harry forcerait Philippe à sortir de sa réserve. Elle distinguerait alors, saus ambages, qu’elle était l’élue de lord O’Brian.

Elle sut si bien faire qu’elle décida Harry; il mit seulement cette restriction qu’il parlerait à Philippe en présence de Mme Pawell.

Anna jugea que son but serait tout de même atteint.

Comme les timides, Simons, une fois résolu, s’empressa.

Ce fut un soir, après s’être souhaité une bonne nuit que Harry demanda tout à coup à ses hôtes :

Voudriez-vous m’accorder un moment d’entretien? Je serai bref.

. Est-ce si urgent? répondit Philippe.

__Oui. Je suis prêt à parler à cette heure; demain, mes hésitations m'auront repris.

Cette phrase fut pour O’Brian une révélation brusque de l’état d’âme de Simons. Une foudroyante inquiétude le poigna, et il eut besoin de toute sa force pour répondre sur un ton posé:

— Venez donc, mon cher ami; Mme Pavwell et moi sommes à votre entière disposition.

Il marcha vite vers son cabinet dont il poussa la porte avec tant de hâte fébrile qu’il renversa un siège placé derrière, Il aurait voulu savoir avant même que son ami n’eût parlé, et sans prendre le temps de s’asscoir, il questionna :

— De quoi s'agit-il? avez-vous un ennui, cher?

Tranquillement Harry avança un fauteuil à Mme Pawell, en prit un, s’accouda sur la table, et durant quelques instants, caressa sa belle barbe blonde. Il cherchait son commencement.

Philippe bouillait d’impatience.

— Je n’ai pas d’ennui, reprit doucement Si- MmOns; j'en aurai un sans doute ou plutôt un regret quand je connaîtrai la vérité sur la situation présente.

Philippe se sentait devenir enragé pendant que Son ami pesait les mots de cette longue phrase en faisant des gestes lents comme s’il alignait des dominos.

— En deux mots, voici:

Philippe avait le coeur serré; il frissonnait un peu.

— Je ne vous dirai pas que je suis épris de Mlle de Kerhir, expliqua Harry. Cet emballement Vous surprendrait chez un homme de ma sorte. Mais je respecte infiniment cette jeune personne et je serai très heureux d'en faire lady Simons si elle m'agrée pour mari.

Philippe ne broncha pas; il prévoyait cette conclusion. Ses doigts tapotèrent sur la table une marche d'un mouvement un peu trop nerveux, Mais il resta impassible. Par déférence, il laissa sa soeur parler la première,

— Me croyez-vous quelque chance d’être agréé, Madame? demanda Harry à Mme Pawell.

— Je n’en sais rien du tout, mais il est très simple de se renseigner, répondit la bonne dame d’un ton satisfait. Votre recherche est trop honorable pour que je n’éprouve pas un vif plaisir à être votre mandataire.

Jamais elle n’avait pressenti le rêve insensé de Philippe. Elle le montrait bien à cette heure.

Yétait pour lui la plus sûre des condamnations. Sa pensée était folle, archi-folle, puisque sa soeur qui avait pour lui une iwaternelle tendresse ne l'avait jamais soupçonnée. Il était pour tous hors l’humanité.

Sous son vêtement, il étreignit d'une pression farouche son coeur dont il entendait les battements sourds.

“ Misérable coeur, brise-toi donc, murmuraitil en lui-même.”

Mme Pawell poursuivait:

— Dès demain, je parlerai à Mlle de Kerhir.

“ Vous êtes un peu pressé, je parierais.

— Très pressé, chère Madame; je n'aime pas à laisser traîner les affaires qui peuvent se mener rondement.

Il répéta :

— Je suis pressé.

“ Moi aussi, proféra Philippe pour lui seul.”

— Vous n'avez rien dit, O’Brian. Approuvezvous mon projet?

——S$i j'approuve? Certes, et de plein coeur, cher ami.

il rit d’un rire qui étonna Mme Pawell.

- À demain done, Madame, et, à l'avance, merci de votre gracieuse intervention. Vous connaissez mon état de fortune, n'est-ce pas? J'ai cinquante mille livres de revenu; j'en assurerai la moitié par contrat à lady Simone.

Vous plaiderez chaleureusement ma cause.

— Comptez sur moi.

Philippe songeait: “ Demain je saurai le secret du coeur de la chère Ghislaine. Que Dieu ait pitié de moi si je dois encore plus souffrir !?”?

Il rêva qu'il assistætt au mariage de Mlle de Kerhir. 11 la voyait toute blanche, pareille à une grande fleur; son visage brillait d’une lumière mystérieuse, Il sentait sur lui la douceur de ses yeux, la grâce de son sourire. Une force coulait en lui.

Avec une hantise de cauchemar, il cherchait à voir le visage de l'époux et n'y pouvait parvenir.

L’effort le réveillait; mais en reprenant son sommeil, il recommençait son rêve. Il eut peine, le matin, à se ressaisir, tant la fièvre de la nuit l’avait agité.

Cette agitation était déraisonnable. Qu'attendait-il?” Ne devrait-il pas se réjouir de voir se lever pour la courageuse fille l’aube d'une vie heureuse et tranquille? Si elle n’aimait pas Faroll, elle ne pouvait faire mieux que d’accorder sa main à Simons,

Quant à lui, il renoncerait au bonheur. Aussi bien son dégoût de vivre s'augmentait, Le traitement exactement suivi donnait de si mince résultats, l'amélioration de son état était si légère qu'il doutait du succès final. Malgré les objurgations du docteur, il s'abandonrait au découragement,

Il se sentait donc ce matin-là encore plus fatigué qu’à l'ordinaire. Des douleurs vives couraient dans tous ses membres; le côté gauche

qui semblait mort se réveillait et des pincements nerveux le tenaillaient.

Il surmonta son malaise, fit sa toilette et Joé remarqua d’un ton joyeux que milord remuait son bras malade bien plus facilement qu’à l’ordinaire.

Philippe eut un sourire pâle.

Il alla retrouver sa soeur qui attendait Ghislaine dans son petit salon; ils causèrent un long moment de ce qui les occupait, de la recherche de Simons, de l'avenir de la chère petite famille. Mme Pawell avait, comme tout le monde entendu parler du mariage de Mlle de Kerhir avec George Faroll. Philippe écouta d’un air très calme sa soeur discourir sur les avantages de l’nue ou l’autre union.

Son esprit s'enfuyait loin, très loin; il suivait la figure de beauté et de lumière, la figure blanche toute enguirlandée de fleurs virginales qui l’emmenait dans un infini bleu, vers un idéal de joie.

— Vous parlerez seule à Mlle de Kerhir, ditil. Ma présence la génerait. Je resterai dans le cabinet voisin, car je ne serais pas fâché d’entendre. Je viendrai à la rescousse et plaiderai pour Harry, si c'est nécessaire.

C'est d’un bon ami, et votre appui sera précieux; Ghislaine met en vous une confiance absolue. J'en suis sûre. La chère enfant parle de vous en des termes si sympathiques; elle fait tant de cas de votre jugement. Il m'en coûtera de me séparer d'elle, si cette chose se décide, et À vous aussi, n'est-ce pas, Phil, son départ sera pénible?

— Extrêmement. Mais nons devons vouloir le bien d'autrui avant notre égoiste satisfaction.

Une porte s’ouvrit, un pas vif sonna dans le corridor. Philippe se retira vivement. Il avait à peine disparu lorsque Ghislaine entra.

— Bonjour, chère Madame, dit-elle de son ton souriant. J'apprends que vous désirez me parler...

— Oui, chère enfant, j'ai une communication grave et urgente à vous faire.

— Oh! oh! reprit Ghislaine, continuant de rire, Dour un peu, vous m'effrayeriez.

— Îl n’y a pas de quoi, mais j'insiste. Ce que j'ai à vous dire est très sérieux. Mettez-vous là.

Elle fit asseoir la jeune fille sur un tabouret et lui prit la main.

— Vous savez, ma petite amie, quelle affection je vous porte. Il me semble qu'elle croît à l'heure où, sans doute, je vais vous perdre.

— Me perdre! s'exclama Ghislaine qui pâlit d'inquiétude, Vous ne voulez plus que je sois votre lectrice: lord O'Brian me chasse d’Inchlonay?

— Bonté divine! qu'est-ce que j'ai done dit pour vous mettre en tête de pareilles idées!

Vous chasser, pauvre chère! alors que nous serons si tristes quand vous nous aurez quittés.

— Mais je ne vous quitterai jamais de ma propre volonté, assura la jeune fille, et je ne comprends pas... x

— Je n’entends rien à la diplomatie, j'aime mieux aller droit au but, Ma chère enfant, n’étes-vous pas très souvent lasse de votre vie dépendante et incertaine?

— Je ne la vois pas ainsi, Madame.

— Vous n'avez jamais pensé au mariage qui vous affranchirait, poursuivit la bonne dame qui craignait de perdre sa pensée si elle suivait

le fil de celle de Ghislaine, si elle répondait aux objections de la jeune filleè.

— Non, je n'ai jamais pensé au mariage...

Le ton sérieux de la réponse accentuait l’affirmation, mais quelque chose dans l'expression soulignait une nuance qu'elle ne voulut pas expliquer sans doute, car elle n'ajouta rien.

— Cependant, vous êtes jeune, agréable, vous aviez le droit d'espérer...

— Madame, un devoir très doux et très fort a, de bonne heure, muré ma vie, je suis mère de famille, j'ai promis de me dévouer aux chers orphelins, Raymonde sera bientôt femme, mais les deux petits ont encore, pendant de longues années, besoin de ma sollicitude.

— Un mari vous allégerait la tâche, prendrait sa part de vos soins...

— Je me reprocherais d’encombrer l’existence d’un autre.

— Et vous ne vous marierez pas?

— Non, Madame.

La même réticence que tout à l’heure se sentit dans l’intonation. Ce fut ro pour Mme Pavwell.

— On a mis sur les rangs ÂÀl: Faroll. Tout le pays...

— fe sais, Madame. J'ai pour M. Faroll une amitié presque filiale; j'estime infiniment le docteur, mais des projets de mariage n’ont jamais été ébauchés, et d’ailieurs je les accueillerais comme je viens de vous le dire, pr une immense reconnaissance et un refus absolu. Ne me parlez donc plus de vous quitter.

Ghislaine se remit à sourire,

— Vous m'avez fait presque peur tout à i’heure tant vous aviez un air solennel. Je vous ai

cru déléguée par une autre volonté pour me faire un grand chagrin.

— Ma petite, j'avais bien une mission et je ne sais plus comment la remplir, Je crovais pourtant réussir dans mon ambassade, En deux mots, voilà: Harry Simons sollicite votre main ; il est riche et vous ferait des avantages considérables..

— Chère Madame, je suis très touchée de l'honneur que me fait M. Simons, mais... je n'ai rien à modifier À ma profession de foi, Voudrezvous bien lui exprimer...

La porte s'ouvrit d'un mouvement rapide et Philippe entra. 11 était d'une pâleur de mort et ses yeux brillaient d'un insoutenable éclat.

— J'ai entendu ce que vous venez de dire, Mademoiselle, Je me permets d'insister. Vous ne connaissez pas toute la valeur de Simons… Si bizarre que vous apparaisse mon intervention en cette matière délicate, je ne résiste pas...

Le visage de Ghislaine prenait, en écoutant Philippe, une expression indéfinissable.

Lui, c'était lui qui la pressait d’accepter une union devant les séparer À jamais!

Elle se redressa et, quoique mordue au coeur par une souffrance aigue, elle parvint à sourire.

— Eh! Monsieur, vous êtes fort aimable vraiment et je vous suis bien obligée de penser à ma fortune, mais s’il vous plaît, par générosité, de dénoncer le contrat qui nous lie, je n'accepte pas votre renoncement. (Elle appuya.) Je suis liée pour dix ans; dans dix ans, nous reprendrons cette proposition. Je ne serai plus guère jeune ni agréable, et il y aura des chances...

— Mademoiselle, j’aime à croire que cette idée du contrat n’est pas sérieuse, je serais dé-

solé que ce motif vous parût péremptoire… Vous êtes libre, absolument libre.

— Je le sais, Monsieur, et vous en remercie,

— Je devrai donc dire à mor ami...

— Que je suis très touchée, très flattée.. Mais je ne puis pas, je ne veux pas me marier.

Une paix '‘inéfable s'imprimait sur le visage de Philippe qu'une joie intérieure, immense, transfigurait.

— Eh! puisque vous ne vous trouvez pas trop malheureuse à Inchlonay, restez-y done Mademoiselle, Je puis bien vous le dire à présent : vous êtes le rayon de soleil des pauvres coeurs en peine...

Il se tut parce que sa voix s'étranglait dans sa gorge,

Ghislaine ne voulait pas se marier; Ghislaine n’aimait donc pas Faroll?... ;

Et la jeune fille, dans le secret de son âme attristée disait : :

& I] aurait voulu me voir épouser son ami...

il n'a pas compris. Oh! que n'est-il pauvre!

Mais je ne puis aller vers lui, me dévouer à lui; il est trop riche. Ses millions font une montagne qui nous écarte l'un de l'autre, à jamais.

CPE HORS ETES

Philippe était soulevé hors de lui-même par un bonheur incommensurable, Il eut + e peine inouie à masquer son visage de regret pour porter à Harry l'affligeante réponse, Le jeune homme ne perdit pas une miette de son calme ordinaire, Il dit, impassible:

— Mon cher, j'estime que tout ce qui nous arrive vaut mieux que ce qui pouvait nous arriver. Ne me plaignez pas, et agréez tous mes remerciements. Je partirai demain et ferai un petit voyage sur le continent. Je vous laisse Anna puisqu'elle n’est pas encore guérie et que vous voulez bien lui offrir l'hospitalité.

Anna, au contraire de son frère, reçut la mauvaise nouvelle avec des grincements 1: dents. C'était l’écroulement de son rêve, Ah! mais elle saurait en ramasser les débris et reconstruire l'édifice.

Cette Française qui venait à la traverse de ses plans, elle Ja briserait.

Ghislaine avait l'âme obscurcie de tristesse en regagnant le cottage. Mais elle fut distraite dans sa préoccupation personnelle en trouant à Raymonde les yeux rouges, le visage fatigué.

— Qu'est-ce qui t'arrive, ma chère petite?

s’écria la grande soeur.

Armelle s’empressa d'expliquer :

— Elle à la migraine; elle est restée en haut toute la matinée.

Le regard de la jeune fille se détourna de

celui de sa soeur, et Ghislaine devina qu’il y avait autre chose qu’une banale indisposition. Quelle cause secrète troriblait cette âme claire? Elle se promit de chercher.

Elle trouva le soir même, Raymonde était sans détours et, tendrement questionnée par sa soeur, avoua qu'elle pleurait souvent depuis qu'elle avait appris son prochain mariage.

— Mon mariage! s'exclama Ghislaine.

— Avec le Dr Faroll, tout le monde en parle.

— Tout le monde dit une sottise, chère mignonne, Mais en quoi? Oh! je devine. Petite folle, tu as pris au sérieux ces commérages de bonnes gens; ton imagination s’est emballée; tu as cru que c'était chose faite, et que la grande soeur allait vous abandonner. À quoi pensaistu” tu sais bien pourtant que je ne puis pas me marier...

— Qu'est-ce qui t’en empêche? Ta charge de maman ?

Eh! sans doute; les deux petits sont loin d'être élevés. Et j'ai promis...

— À cause de nous tu renoncerais au bonheur”?

— Je ne renonce à rien du tout, chérie. La Providence me donnera ma part comme aux autres, et cette part sera bienvenue. Sèche vite tes larmes; bassine-toi les yeux. La chère Mme Faroll et le docteur vont venir nous souhaiter le bonsoir et si l’excellente amie s’imaginait

Elle riait pour achever de dissiper le chagrin de Raymonde toute rose de plaisir, à présent. Dans une soudaine flambée d’aurore, la charmante enfant entrevoyait un avenir délicieux.

Après l’échec de ses petites combinaisons, Mine Arriman dressa un nouveau plan de campagne. Elle se fit encore plus onctueuse et s'efforça de se pousser d'avantage dans les bonnes grâces de Mme Pawell. Elle enrageait au fond, car Philippe se Gérobait absolument et toutes les jolies façons de la veuve étaient perdues pour lui.

S'il s'isolait, ce n'était pas pour penser aux très douces choses qui lui remplissaient l'âme.

Depuis quelques jours, le traitement imposé

par Faroll produisait des effets qu’il importait de dissimuler dans l'intérêt du secret.

J'avais parlé de dix mois, rappela une fois le docteur, mais je commence à espérer qne dans six la cure sera complète. Vous avez uue constitution merveilleuse,

— Et vous êtes, vous, encore si jeune, un praticien extraordinaire, Laissez-moi devenir votre ami et je ferai pour vous...

— Rien. J'accepte l'amitié Je n’ai aucun désir de changer ma vie, Je suis très heureux ainsi! Je n'ai pas d'ambition, ma fortune est suffisante, Dans quelques années je me marierai et j'aurai de beaux enfants aui continueront l’honnête souche dont je sors. Je ne ferai pas la sottise de courir après la notoriété ou la fortune. Vous serez mon ami, c’est entendu, et, par conséquent, j'aurai tous les bonheurs.

— Quelle belle santé morale! s’exclama Philippe.

temps uve femme d'esprit. Elle m’a anpris à ne jamais rien désirer de ce qui passe hors de mon horizon. Assez philosopher. T ‘sons notre promenade.

Ils se mirent à arpenter la long : -'erie.

J'ai pour mère une sainte qui est, en même®

Philippe marchait, seulement appuyé sur une canne, La porte était soigneusement fermée à toute discrétion et personne, pas même Joé, ne se doutait de la guérison. L'immense joie qu’éprouvait Philippe €: puis lu fameuse explication avec Mlle ie Kerñir er favorisait les progrès. L’heureu : surexcitation de tout son être lui donnait uae force surprenante.

Où étaient ses tristesses, ses découragements ses résolutions d'en finir avec l'existence trop lourde? Il renaisait. Quand il serait guéri, il demanderait Ghislaine en mariage, mais il voulait lui cacher jusqu'au bout sa métamorphose, Il se défiait de l’excessive délicatesse de la jeune fille. De peur d'être accusé de calcul, elle refuserait le bonheur; il fallait qu'elle crût O’Brian toujours infirme et que son dévouement lui était indispensable, Elle viendrait à lui par pitié.

Le coeur de Philippe éclatait d'espoir et de joie. Ghislaine avait refusé Harry Simons; elle n'avait pas aimé Faroll; elle repoussait toute brillante situation qui l'éloignerait d’InshlonaAy.

Elle l’aimait. Malgré son ombrageuse réserve, il la devinait.

— Reposez-vous, conseïlla le docteur, vous avez marché dix minutes de plus qu'hier. Etesvous très fatigué?

— Non.

— Eh bien! un peu de mouvement de bras.

Sitôt le printemps revenu, nous ferons de longues promenades et, en pleine campagne, vous prendrez un exercice autrement salutaire que dans cette pièce, personne ne nous VerTraä; nous ferons de la gymnastique en plein air comme deux écoliers.

Je canoterai? je monterai à cheval?

— Pourquoi pas? Tout viendra en gon temps.

— Comme je regrette de ne vous avoir pas connu plus tôt!

— Vous avez tort. l’lus tôt, mon diagnostic cût ressemblé à celui de mes savants confrères ; je n'aurais rien pu tenter; vous n'étiez pas au point. Je vous ai pris au bon moment, Je vous quitte, je vais au cottage.

— C’est vrai; Mile de Kerhir a fait prévenir tout à l'heure qu'elle était retenue par une indisposition d'Yves. Qu'a-t-il ce cher petit?

— Une légère irruption, varicelle ou rougeole bénigne, Sa soeur vous reviendra dans deux ou trois jours.

— Tant mieux. Je ne fais rien de fameux quand sa claire intelligence ne supplée point à mes défaillances. J'ai la tête encore faible; mes yeux surtout...

George sourit avec un peu de malice:

— Empruntez ceux de Mme Arriman.

Philippe baussa les épaules d'un air très peu révérencieux.

— À propos, et son ostéite?

Ce fut au tour du docteur de répéter le geste.

— Mon cher Monsieur, que voulez-vous que dise le médecin quand le mal lui échappe tout à fait? Tant que Mme Arriman criera en posant le pied par terre, je n’aurai pas la cruauté de la déclarer guérie… Et cela peut durer in acternæmn.

Il riait en prononçant la dernière phrase, et Philippe qui d'abord rapprochait ses sourcils, prit le parti d'en faire autant.

Christmas mettait le pays en joie, Lord O’Brian répandait l'or à pleines mains dans toutes les chaumières, et les bénédictions montaient en acclamations jusqu’au château.

Mme Pawell avait demandé que la messe fût célébrée dans Ja chapelle du parc. Assez éuigmatiquement, O'Brian avait répondu:

— Pas encore.

Et il répéta ce que sa soeur prenait toujours: pour une amère plaisanterie :

— On y chautera ma messe de mariage. -Jusque là...

Son geste coupait court à toute insistance.

Depuis huit jours, Anna mettait la domesticité sur les dents; elle enrôlait tous les amis.

Raymonde, complètement rassénérée, Armelle et Yves confectionnaient des guirlandes; le gui et le houx arrivaient par chariots au petit palais Mme Arriman faisait accrocher partout, jusque dans le donjon lugubre les jolies touffes qui chantent les joyeuses promesses.

Tout prenait un air de fête. “D‘âcres parfums voletaient dans les corridors infinissables, Un arbre de Noel gigantesque se dressait dans le plus grand salon. D’innombrables présents seraient, au dernier moment, suspendus à ses branches surchargées de bougies de toutes les couleurs, d'oranges et de pommes dorées.

Philippe ne pouvait manquer d'offrir à tout son entourage de riches souvenirs. Quel serait le lot de la belle veuve? Il avait fait es

soeur un voyage à Edimbourg et en avait apporté des tas de paquets. Encore trois j d'attente!

Il était bien plus aimable @epuis une semaine, le sombre châtelain. I] n’avait plus, en lui parlant, son air morne, ses yeux sans expression; deux ou trois fois, il avait daigné sourire à ses saillies. C'était d’un heureux augure.

Comme elle avait conquis sa soeur elle le conquerrait,.

Mme Pawell acceptait, en eff@, par lassitude de la résistance, que la tenace Anna lui fit société pendant que Mile de Kerhir travaillait avec lord O‘Brian. La jeune femme faisait rouler son fauteuil chez la vieille amie et bavardait à coeur joie. Toute la journée, d’ailleurs, s'entendait le bruit sourd de ce fauteuil qui agaçait extrêmement Philippe.

Quelle chance qu'il habitât le premier étage et qu'elle n’osât s'y faire transporter:

Ce matin-là, vers dix heures, Anna entrant

chez Mme Pawell la trouva très souffrante et tout de suite s’alarma.

Je viens d’être prise d'un malaise, expliqua la vieille dame. Il ne faut pas effraver Philippe. J'ai eu déjà d'autres crises semblables.

Mais, en dépit des soins que prodiguait la femme de chambre au courant des indispositions de sa maîtresse, le mal s'aggravait rapidement, Elle le sentit.

Je m'en vais, murmura-t-elle; c’est la fin.

Quand Philippe et Ghislaine arrivèrent, une syncope venait de plonger la malade dans une immobilité pareille à la mort.

Pendant plus d’une heure, on put croire que tout était fini. Faroll, accouru, multipliait

‘es efforts qu'il tremblait de voir rester inutiles. Philippe, désespéré, s'était agenouillé auprès du lit sur lequel on avait transporté la mourante. Il était presque aussi décomposé qu'elle. Ghislaine avait envoyé chercher le père Humphrey. Elle l'attendait, anxieuse, tout en se faisant l’aide experte du docteur. Mme Arriman, fidèle à son rôle, même à cette heure, sanglotait dans son fauteuil n se lamentant de son impuissance.

I] fallait une extraordinaire maîtrise de soi à cette comédienne pour ne point se trahir en ces minutes critiques.

Le prêtre vint; les rites sacramentels s’accomplirent sur l'être inerte et sans conscience apparente qu'était Mme Pawell. Mais peu à peu elle se réveilla ; elle parut reconnaître ceux qui s'empressaient autour d'elle, Elle eut un pâle sourire pour le docteur et le chapelain, puis ses veux allèrent de Ghislaine à Philippe. Une pensée s’inscrivit sur ces prunelles encore troublés des lointaines visions qui apparaissent aux mourants. Son regard flotta sur Philippe et s'arrêta sur la jeune fille; elle essaya de soulever son bras; ses lèvres remuèrent. Alors elle aperçut Anna penchée vers son frère; une impression d'effroi trembla sur sen visage blémi. Elle prononça distinctement: “ Deux anges...

le bon... le mauvais...”

Comme galvanisée, elle tendit ses mains vers Ghislaine,et fixa sur elle ses yeux étrangement parlants.

Le docteur et le chapelain se retirèrent dans la pièce voisine, n'osant quitter le château que frôlait la mort, pris d’une ardente pitié pour la détresse du malheureux O’Brian.

Pendant que Mme Arriman prodiguait à Phi-

lippe les plus vaines formules d'espoir, l’assurait de son dévouement, promettait de se faire sa Soeur, de décider Harry à venir se fixer à Inchlonay, Ghislaine murmurait très bas, car les moribonds perçoivent les sons les plus légers :

— J'aime lord Philippe et je l’épouserai s’il y consent. Soyez en paix.

Un sourire de béatitude glissa comme un rayon de lumière sur le visage ferni de Mme Pawell. Une grande joie descendit sur elle, et elle joignit les mains.

Ce ne fut qu'une terrible alerte. Le fatal dénouement se recula, |

Dans une visite tardive, le docteur expliquait à O’Brian qui avait peine à se ressaisir:

— Madame votre soeur souffre d'une angine de poitrine dont les crises sont terrifiantes, mais heureusement courtes. Vous pouvez la conserver longtemps encore; pour cette fois, tout danger est conjuré. Elle sera, je pense, assez bien pour célébrer Christmas avec nous.

Anna montrait une exubérance qui ne laissait pas de fatiguer Philippe mais il n’en té moignait rien. En lui-même il comparait la sérénité de Ghislaine, sa claire divination de la souffranct et des soins à donner, à l’agitation sans effet de Mme Arriman, la silencieuse activité de la jeune fille au bourdonnement intempestif de la veuve,

Oh! comme elle l’agaçait, cette Anna!

Il se tenait avec elle dans le petit salon particulier de Mme Pawell. Par la porte ouverte, il suivait d’un regard reconnaissant et attendri les moindres gestes de Ghislaine.

Quels mots magiqües avait donc prononcés tout bas la jeune fille pour que la malade eût

éprouvé cette commotion heureuse qui certainement avait été bienfaisante?

Le lendemain, il se trouva seul auprès du lit de sa soeur. Elle était presque bien, soutenue par des creillers et souriait, contente d'avoir échappé à la secousse.

— Je serais cependant partie sans trouble, dit-elle, sûre de te laisser un bon ange pour t’accompagner le long de la route. Ecoute ce que m'a dit la chère Ghislaine?

A ces mots tremblés et heureux, elle répéta la phrase de la jeune fille:

“J'aime lord Philippe, et je serai sa femme s’il y consent.”

Alors, le coeur trop plein du jeune homme creva ; il glissa à genoux et, le front appuyé sur la main de sa soeur, il pleura longtemps. Elle d’abord effravée, comprit enfin le sens heureux de ces larmes, divine rosée sous laquelle le coeur de son bien-aimé Phil refleurissait pour de longs bonheurs.

Comme l'avait promis le docteur Faroll, Mme Pawell fut assez bien pour prendre part aux fêtes de Christmas.

Mystérieusement enfermée avec Philippe et Joé, elle présidait aux dernirs arrangements du salon. Philippe écrivait les noms sur les cadeaux de Noel que le noir accrochait aux branches enrubanées du sapin.

Quand tout fut prêt, toutes les bougies allumées, un vigoureux coup de cloche réunit les invités. Tous les de Kerhir étaient là, même Corentine, Mme Faroll et son fils, le père Humphrey, tous les serviteurs du château.

Yves, soulevé dans les bras robustes du nègre, commença à dépouiller le sapin. Chacun serait content.

Chaque domestique homme ou femme reçut un titre de vingt livres (500 francs) et une montre en or avec sa chaîne; Mme Pawell un sac de marrons glacés dans un coffret précieux; Mme Faroll, une couverture de livre rehaussée de pierreries; Mme Arriman, un bouquet d'orchidées noué d'une dentelle sans prix; George Faroll, un cachet curieusement gravé; Ghislaine, un minuscule paquet carré lié d’une: faveur blanche; Corentine, une superbe croix d'or; Raymonde, un fil de perles, petites mais très pures, Armelle, une fiche lui donnant toute la collection de J, Verne superbement relié; Yves, une fiche aussi qui faillit le faire dégringoler de l'épaule de Joé: “ Une charette attelée d'un poney.”

Dans sa joie, il cria si fort que le père Humphrey, un peu étourdi du bruit et des lumières, fut effrayé.

A lui le dernier lot: la restauration complète de son église et le remplacement de ses richesses disparues.

Le bon vieillard bégaya un remerciement qui s’acheva dans l'énorme mouchoir dont il dut tamponer ses yeux ruisselants,.

— Ouvrez donc votre paquet, mademoiselle de Kerhir, lança la belle veuve assez aigrement. Vous êtes la seule pour qui Noel garde un air mystérieux. A moins que le maître de céans ne s'oppose...

— Du tout, du tout, protesta Philippe.

Les lèvres de la jeune femme découvraient ses dents en un rictus plein d'angoisse,

Le paquet était si petit qu'il ne pouvait contenir que l’écrin d’une bague. Une bague de fiançailles !.…

Un méchant ricanement lui échappa pendant

que Ghislaine, les doigts un peu tremblants, dénouait la faveur blanche.

Une petite boîte de maroquin bleu apparut.

Pius émue encore, tremblant de comprendre, la jeune fille l'ouvrit. L'écrin contenait une bague, en effet, un saphir sur un fil d'or.

— Mademoiselle, dit Philippe à voix haute et claire, voulez-vous accepter cet auueau, et promettre au pauvre être que je suis d'être son bon ange jusqu'à la fin?

Un rire diabolique strida dans le salon; Mme Arriman, dont la colère décomposait les traits, parvint jusqu'à Ghislaine.

— Bien joué, mademoiselle de Kerhir, s'écriatelle, Un pauvre être doré sur tranches est quand même une belle proie pour une gouvernante, Tous mes compliments.

Elle leva son bouquet à la hauteur du visage de la jeune fille comme si elle voulait la souffleter, mais elle le laissa retomber et le piétina. Puis elle sortit en coup de vent, oubliant son rôle,

— Cette jeune dame est folle, proclama Île père IHumphrey.

— Et de la pire folie, répondit Faroll, de là folie cupide et jalouse.

Ghislaine avait mis sa main dans la main tendue de Philippe qui disait tout bas:

__ Hille est bien à moi, n'est-ce pas? on ne me la prendra plus jamais.

— Jamais.

__ Sauf Mme Pawell, reprit-il tout haut, nous accompagnerons tous les pères au villages, et nous assisterons à la messe de minuit.

__ Les voitures attendent, dit Joé; leurs Seigneuties peuvent se méttre en route.

Ce fut pour tout le village un événement que

l’arrivée de lord Philippe dans l’église d’Inchlo- Day, événement qui grossit lorsqu'on se chuchota, d'après le récit d'un domestique, que c'était, pour ainsi dire, la messe de fiançailles de lord O’Brian et de Mlle de Kerhir.

La jeune étrangère avait su se rendre si sympathique à tous que la nouvelle fnt joyeusement. accueillie,

Si quelques esprits grincheux représentèrent que c'était un rêve d'or pour la famille dépourvue de fortune, leurs objections venimeuses n'eureñt point d'écho.

Mais le lendemain, la curiosité dépassa toute mesure. Mme Arriman était partie pour Londres par le premier train, et lord O'Brian ac- Compagné du Dr Faroll et de son fidèle Joé allait passer deux mois dans les Pyrénées françaises,

“ Un si long voyage, dans son état ”. Les gens du bourg le plaignaient.

On entrait en mars et le temps devenait exceptionnellement doux.

Ghislaine, Mme Pawell, Mme Faroll et les en-

fants faisaient de longues promenades et profitaient des premières tiédeurs du soleil.

J'ai une lettre de Philippe, dit un jour Mme Pawell. Les chers voyageurs vont nous revenir dans une semaine au plus tard. Mon frère nous charge de presser l'entrepreneur des terrassements que l'hiver a interrompus. Il voudrait que la première pierre fût posée le jeudi de Pâques. Or, Pâques est précoce cette année: la bénédiction de la future cité serait pour le 30 mars. Nous irons là-bas tantôt, voulez-vous?

La proposition réjouit toute la bande. On partirait après déjeuner.

— Lisez, chère enfant, dit Mme Pawell à Ghislaine. La lettre vous est destinée autant qu’à moi.

A chaque ligne, en effet, se trouvaient des effusions délicates, délicieuses trouvailles d’un coeur épris et tendrement reconnaissant. Philippe tenait à jour, pour la chère fiancée, un journal de sa vie dans les montagnes de France.

Il le lui communiquerait quand elle serait lady O'‘Brian. Il dessinait pour elle les plus beaux sites. Elle en composerait un album dont le souvenir jui serait doux. G. Faroll était un ami parfait; il en parlait en des termes qui mettaient une joie exquise sur le beau visage de la mère et rendaient plus rose la jolie Raymonde,

Le traitement suivait son cours. Les douces aimées ne le trouveraient pas mieux: elle ne remarqueraient en lui aucun changement; cependant il se sentait plus fort, beaucoup plus fort.

Et l'on aurait dit qu'une gaieté se distillait de la plume, que les phrases réticentes riaient.

L’excursion au futur hospice fut pleine de charme; les terrassiers étaient au travail, la terre un peu dure encore se laissait manier tout de même. Tout serait prêt. Sa Seigneurie pouvait être tranquille. La chapelle et l'asile, l’hospice et l'hôpital s'élèveraient ensemble, On poserait le même jour la preruière pierre des quatre édifices.

Du plateau se découvrait un horizon agréablement varié.

— Le lieu est vraiment bien choisi, dit Mme Faroll.

Ghislaine était prise par l'âpre beauté du décor. Elle rêvait devant ce paysage de légende comme Philippe lui-même avait rêvé, et il lui semblait qu'elle montait plus haut, toujours plus haut dans la lumière, Le devoir austère auquel elle se vouait se parait de magnifiques couleurs; tout se faisait clarté et beauté devant ses yeux éblouis, Son bonheur était si grand qu'elle tremblait de ne pouvoir l'étreindre,

Le S mars au soir, les voyageurs arrivèrent.

Philippe était gai; son visage avait perdu sa pàleur maladive, et bien qu'il rapportàt ses lunettes et Sa béquille, il se déclarait enchanté de sa cure.

— Très chère, dit-il à Ghislaine, votre belle terre de France est une terre bénie,

I embrassa sa soeur et les deux petits; il baisa la main de sa fiancée et celle de Mme Faroll.

— Je ne saurai jamais, Madame, payer ma

dette à George, dit-il, autrement qu'en vous donnant toute ma respectueuse affection. . |

Dès le lendemain, il fit les démarches nécessaires pour que son mariage fût célébré le 30 mars,

Mme Pawell voulait faire venir de Paris un trousseau et des toilettes de contes de fée,

— A quoi bon? protestait Ghislaine. Est-ce que je me soucie de ces choses qui tiennent peutêtre une grande place dans les préoccupations des autres fiancées? Laissez-moi, chère Madame, m'habiller très simplement, Une couturière de la ville voisine me confectionnera très bien un fourreau de satin.

Mais Philippe n'entendit rien; il fallait que lady O’Brian fût dotée comme une princesse.

Raymonde et Armelle seraient d'exquises demoiselles d'honneur; Faroll et Yves, leurs heureux compères.

George ne conservait en son Coeur qu'un SOUvVenir embaumant et une amitié fidèle pour celle qui, durant une heure, avait incarné son rêve de jeunesse et de foi.

Ghislaine de Kerhir était lady O‘Brian

Recueillie dans la chapelle enguirlandée et 1lluminée, elle se revoyait au premier jour de sa vie à Inchlonay. Le temple alors suait la mort et la tristesse; des bêtes hideuses grouillaient dans des fourrés sauvages: la méchanceté d’un coeur aigri ricanait derrière les murs sombres; devant elle s'alongeaient des années et des années de désolation, mais an bout du chemin de sacrifice, il y avait l'indépendance, la dignité des orphelins dont elle se faisait la mère.

Aujourd'hui l’air s'embaumait de jeunes verdures et de fleurs nouvelles. Le donjon rébarbatif buvait la clarté du soleil sur son mamelon gazonné; tous les fantômes avaient disparu ; le petit palais riait et chantait ; les coeurs morts étaient ressuscités.

Elle sentait auprès d'elle prier l’âme de Philippe. Ils étaient nnis dans une même pensée, uu même espoir, une même tendresse. Elle serait la douce fée qui mettait un rayon dans chacun des jours de l’ami, elle lui ferait supporter sa lourde épreuve en la souffrant avec lui, elle serait la reine bienfaisante de ce petit royaume, l'ange de toute la contrée où le nom d’'O’Brian deviendrait nn talisman heureux.

La cérémonie se poursuivait devant la foule élégante et sympathique qui rempnssait la chapelle, Au dehors tous les gens An village attendaient le cortège. La cour d'honneur, recouverte d’un immense velum, contenait assez de tables pour le lunch copieux offert au populaire. Dans l’après-midi toute cette foule se retrouverait à la cité Mac-Hartr

Lady O’Brian poserait la première ‘ --- de la chapelle; la petite fille dont la maladie avait provoqué l'initiative charitable de Ghislaine poserait ceile de l’asile; le plus vieux pauvre et la plus vieille pauvresse du bourg auraient le même honneur pour l'hospice et l'hôpital.

Cette délicate et pieuse pensée avait fait pleurer de joie le père Humphrey.

La messe était finie; le cortège de fête déroulé au milieu des acclamations, dans l'allée jonchée de fleurs effeuillées rentrait au château...

Après les toasts d'honneur dans les salons et dans la cour, Ghislaine se retira pour changer

de robe, puis la foule s'écoula par les divers chemins conduisant à la Cité.

Il faisait froid, mais le ciel était si clair, si bleu, qu’on y sentait vibrer du bonheur.

Gbislaine achevait de s'habiller; Raymonde l’aidait à enfiler les manches de sa jaquette; Mme Faroll attendait en causant avec Yves et Armelle, quelqu'un frappa.

— Entrez, dit Ghislaine, qui ajouta: Ce doit être Philippe.

C'était le docteur avec Mme Pawell et un homme qu'aucune des personnes présentes ne connaissaient. La bonne dame radieuse le poussait vers Ghislaine.

-— Monsieur. dit la jeune femme, saluant d’un air surpris.

I1 sourit en l’appelant par sou nom.

Ce sourire. cette voix, c’est Philippe!

Philippe! par quel miracle! Philippe, jeune, beau, robuste comme un dieu...

Une stupéfaction heureuse médusait les assistants. il prit les deux mains de Ghislaine.

— Très chère, j'étais presque guéri lorsque votre pitié ma donné votre coeur. J’ai eu peur que vous ne vous-éloigniez de moi si Vous appreniez.. et j'ai gardé le silence. Faroll est mou complice. Nous pardonnerez-vous à tous deux”?

—- Il le faut bien.

Le sourire de Ghislaine disait combien l’obligation lui semblait douce.

—- Et vous le saviez, vous, chère bonne amie? demanda-t-elle à sa soeur Jessie.

-— Du tout; je n’aurais pu si longtemps garder le secret. Je l’ai appris tout à l’héure.

—- L'histoire de Ghislaine finit comme un conte de fées, chuchota Armelle dans l'oreille

d'Yves. La belle jeune fille épouse le monstre qui devient un prince beau comme le jour.

— Parfaitement, approuva le garçonnet. Ils ont joué la Belle et la Bête. Qu'est-ce qu’on va dire là-bas en voyant un lord O’Brian tout neuf, tout neuf?

Là-bas, au milieu de la foule des châtelains et des paysans d’alentour, il se fit un silence de stupeur à l’arrivée de lady O’Brian au bras d’un étranger. Aucun de ceux qui avaient vu auparavant Philippe ne pouvait le reconnaître.

Ses affreuses lunettes noires avaient caché ses yeux si beaux, si lumineux; ses lèvres n'avaient jamais eu ce sourire ensorcelant. On ne pourvait l’imaginer droit, élevé, élégant et vif.

Mais le nom d’O’Brian courut dans la foule et ce fut un tonnerre d’acclamations, de cris, de hourras, au milieu duquel se perdirent les paroles de bénédiction chevrotées par le père Humphrey.

Puis, par délà les collines verdissantes, sous le ciel clair et dans la grande paix des champs, les hosannahs, lentement, s'éteignirent.

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