COMMENT FINIT LA BBLLB-ETOILE
Médéric et Corentin traversèrent la chambre pieds nus. La Tieille les suivait également déchaussée. Elle avait dit vrai : tout était bien tranquille, car la petite Armelle, derrière le coffre, veillait auprès de Goïon pour Tempècher de ronfler, et sa blanche main était toute prête à faire office de bâillon, au cas où le bon écuyer aurait bavardé en rêve.
Au devant du coffre, Yvon se tenait debout, les bras croisés sur sa poitrine. Il n'avait point pris la peine de se cacher, mais ce n'était vraiment pas nécessaire. La lune qui avait brillamment éclairé depuis la veille au soir menait de plonger à l'horizon derrière les collines chevelues qui montent vers le bourg de Gaêl.
Dans la partie opposée du ciel, l'aube annonçait sa venue en pâlissant les étoiles, mais chacun sait bien qn'à ritttérieur des maisons l'heure la plus noire est celle qui précède le crépuscule du matin. Il semble
que la sombre déesse, fille du Ciel et de la Terre, épouse du fleuve Achéron et mère des Furies, la Nuit que Jupiter aima jusqu'à parsemer de pierreries le deuil étemel de ses voiles, il semble que la reine des ténèbres concentre et recueille sa puissance au moment de livrer au Jour cette bataille sans fin qu'elle perd chaque matin pour la gagner chaque soir.
En allant de la porte vers les lits, dame Cote, Coi^ntin et Médéric ne se voyaient point les uns les autres et tâtonnaient, se guidant au moyen de la table et des escabelles. Médéric arriva le premier et dit :
— J'y suis.
Corentin et la vieille le rejoignirent.
D*en bas, le quatrième frère Mahaut^ qui avait nom Pol, cria :
— Le trou est libre, j*ai tiré l'échelle.
— Imbécile ! gronda Médéric : mère, allez au trou lui dire qu'il se taise I
Dame Cote répondit :
— Finissons-en plutôt tout de suite ; quand le maillet de buis aura travaillé, plus ne sera nécessaire de se gêner : y es-tu, Merry, mon fillot ?
Médéric répondit :
— J'y suis.
La vieille s'orienta en tâtant les lits l'un après l'autre.
— Voici, dit-elle en désignant la couche où le brave matelot Paimpol était étendu, le lit qui. a été choisi parle plus gros des deux, celui qui a le chaperon. En
passant près de la table, je me suis assuré que l'autre n'était plus en la place où le sommeil Tayait pris. Il est là sous ma main, je le sens : Técolier à la tête nue, celui qui porte les sept mille besans d'or I C'est celui-là qu'il faut frapper.
— • Le plus sûr, repartit Médéric, est de les frapper tous les deux, mais je Tays commencer en effet par l'é^ colier, puisqu'il porte la ceinture.
— Eh bien ! fit Corentin, qu'attends-tu ? pourquoi tant de paroles ?
— Il a raison, dit la vieille : fillot, à ton ouvrage ! Mais Médéric ne bougeait pas.
— Je réfléchis, répondit-il, que j'ai percé l'écolier de ma dague, cette nuit, là-bas, sur la lande qui est de l'autre côté de la Font-Bouillant, et qu'il n'avait pas la ceinture.
-^ C'est pourtant vrai, grommela Corentin : il y a de la diablerie en tout ceci 1
•— Il y a bien pis que de la diablerie, répliqua dame Gote, il y* a du saint, de la chair de saint, du sang de saint! Yoiramus, mon petit démon, gigotte et me mord sous l'aisselle comme s'il voulait s'y faire une porte pour m'entrer dans le cœur. Et bouc I et bouc ! Bel I Bel I téb I zeb I buth I buth I à nous les mouches! Il ne sera pas dit que la Belle-Étoile a reculé! Je veux tàter par moi-même si la ceinture est là !
Elle écarta Médéric pour relever la couverture en grommelant des mots de grimoire et se signa à rebourS) penchée sur le lit de droite. Ses vieilles mains avides et frémissantes palpèrent les vêtements de ceki
S90 LA BBLL£«éTOILE
qui était là couché et rencontrèrent la ceinture dont Yvon venait de ceindre Vincent Mahaut.
— cornes I ô cornes! fit-elle en triomphe : langue fendue, pieds fourchus I mouches^ mouches I La paix, Yoiramus, bête maligne, tu en auras, tu t'en soûleras... Mes fillots, mes bellots, l'or est ici, je le sens sous le cuir, tout rond, tout glissant, tout tintant. Hardy! Merryl bonhomme, assomme, au nom des pieds, et de la queue, et des cornes, nema !
Nema est Tenvers d'amen et forme un mot ai puissant que Yoiramus, le lézard-démon en frétilla dans le giron de dame Gote. Médério essaya de lever sa massue et ne put.
— Elle pèse cent livres, dit>il : j'ai peur.
— Poltron! fit Corentin qui saisit le manche du maillet.
Mais ses mains devinrent molles et sa sueur gela sous ses cheveux.
En bas, dans la cuisine, la tourbe des Faux-Brmites s'impatientait de trop attendre et grondait. On entendit tout k coup la voix de Pol, le quatrième frère, qui disait :
— A bas, Pluton ! Cerbère, à bas I
C'étaient les noms de deux des chiens-loups; l'autre s'appelait Yulcain.
— Ils flairent le saint! grommela Gote. Bouc, grand Esprit ! n'es-tu donc pas si fort qu'un bambin de saint qui n'a encore un seul poil de sa barbe!
— Mère, cria Pol d'en bas, je ne peux les tenir, ils montent I
LÀ BBLLB-iTOlLB 291
Et Ton entendit les trois grosses bêtes galoper dans Tescaiier, pais confusément leurs longs corps noirs passèrent la porte comme des ombres dans Tombre ; leurs pattes sonnèrent tout doux sur le plancher ainsi que des marteaux d'étoupe, ^ et ils se perdirent dans la nuit de la chambre si complètement que nul n'aurait su dire où ils étaient passés, ni par l'ouïe ni par le regaord.
La yieiUe, à bout de latin, glissa sa main sous sa gorgerette et saisit Yoiramus à poignée :
— Moite de serpent 1 dit-elle dans sa rage, ne saistu que mordre ta servante I Si tu ne remets pas tout de suite le cœur au ventre de mon fils Merry pour qu'il fasse son devoir, je t'écrase sous mon talon I
Je suppose que Yoiramus s'exécuta, car Médéric Mahaut leva enfin sa massue pour faire son devoir et dit:
— Corentin, j'assomme l'un, pique l'autre.
Et en effet, la massue, préparée selon l'art de la magie de Paimpont^ tournoya dans l'air et s'abattit sur le crâne de l'homme à La ceinture, qui rendit un bruit d'os concassés.
-- Merci, mon frère cadet, dit la bouche de cette tète broyée, voici la seconde fois que vous m'assassinez aujourd'hui I
En même temps, le dormeur de l'autre lit, contre la poitrine de qui le coutelas de Corentin venait de se briser comme verre, se leva sur son séant, disant :
«- La peste d'Angleterre I qui donc me chatouille de cette sorte ? si décidément on ne veut pas me servir ma
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soupe, ne peut-on me laisser au moins reposer en paix !
Dame Gote n'entendit pas ces dernières paroles; elle était tombée la face contre terre en reconnaissant la voix de Vincent, et elle restait là entre ses deux fils, dont l'un était deux fois fratricide.
Comment la lumière se fit tout à coup dans cet af-* freux repaire, je ne saurais le dire : c'était peut-être le jour qui tout bonnement naissait à son heure habituelle. Toujours est-il que la nuit se dissipa, laissant voir le petit démon de poche, Voiramus, non plus sous la forme d'un lézard, mais bien sous celle d'un grand diable qui avait l'air tout penaud et cherchait une fente à souris où cacher sa courte honte.
Le matelot Paimpol n'avait pas trop mauvaise mine pour un marin si malmené, et Vincent, lui-même, raccommodait à deux mains, sans beaucoup de mauvaise humeur ni de peine, sa tète en capilotade.
Médéric, Corentin et dame Gote, au contraire, ne valaient guère mieux que des gens foudroyés.
Ce qui était arrivé mérite bien la peine d'être dit, le voici : Corentin avait senti une force qui le terrassait au moment où son coutelas touchait les côtes de sa victime, et il restait là pantelant : la vieille Gote mordait le plancher de ses dents et l'écorchait de ses ongles comme un reptile sur lequel on aurait marché. Quant à Médéric, il râlait, couché sur le dos et vomissant de la fumée parce que Voiramus l'avait frôlé en fuyant et que ce contact avait mis le feu aux péchés qui grouillaient en fourmilière dans sa conscience.
LA BBLLK-ÂTOILS 293
Eu bas» dans la cuisine, les Faux-Ermites et leurs dames masquées s'impatientaient et criaient :
— Le trou est libre! n'allez-yous pas nous jeter ré« colier et sa ceinture ?
Ils euToyèrent le quatrième frère, Pol Mahaut, qui monta l'escalier et Tit en entrant tout ce que nous menons de décrire; — mais il yit aussi, debout au centre du tableau, Yvon Hélory les mains et les yeux éleyés vers le ciel. Les trois chiens-loups rampaient autour de lui et léchaient ses pieds.
Voiramus n'avait gardé de son ancienne forme que ses deux cornes de limace; elles avaient grandi démesurément, terminées par des yeux qui louchaient.
Dès qu'il aperçut la porte ouverte par Pol, il s'élança rapide comme un trait; mais Yvon, qui n'avait pas encore parlé, prononça cette seule syllabe : Sta! qui veut dire en latin « arrête », et les pattes de chèvre de Voiramus furent clouées au plancher solidement.
— Eh bien I Pol I eh bien I criait-on d'en bas qu'y a-t-il ?
Le quatrième Mahaut restait sur le seuil bouche béante, cherchant dans les coins de sa mémoire un petit morceau de ses prières oubliées.
— Il y a, répondit-il enfin à ceux qui l'interrogeaient, il y a ce qu'homme n'a vu ni ne verra : bêtes sages, folles gens^ démon qui cherche sans trouver, sorcière embarrassée, morts qui vivent, vivant qui brûle, saint qui prie : repentez-vous, chacun et tous I
De la cuisine on lui répondit par un éclat de rire moqueur. Et l'on demanda :
294 LA BBLLB^iTOILB
— Qu'y a^tril encore, haut Mabaut, Pol fol, réponds-nous ?
Mais le quatrième frère n'ajouta rien, parce qu'il avait tout dit.
Et parce que Yvon Hélory, ayant achevé son oraison, murmura !
-w Mal d'ici, mai fini. Péchés, cessez, tous avez duré assez.
Il repoussa du pied les trois demi-loups et leur commanda, à raison d'un mot pour chacun :
-.- Pille I pille t pille I
Sur quoi, Cerbère, Pluton et Yulcain demandèrent, non pas avec leurs langues muettes, mais avec leurs yeux sanglants qui parlaient comme des livres :
•^ A qui en avez-vous, maître et seigneur?
1— A démon, repartit Hélory, à scorpion, moucheron, hanneton, tortillon, vespertilion et légion, famille qui fourmille, pille, pille, pille !
Les trois demi-loups se rasèrent comme des chats^ prêts à bondir, les pattes de derrière hautes, la croupe bombée, les reins creusés, le train de devant allongé, le cou tendu, le museau par terre.
Et Yoiramus, dont les pieds tenaient au sol, commença à sémietter sur place.
Le mot est de papa Guiffes et je défie bien qu'on en trouve un meilleur pour expriçier ce qui se passa.
Tout ce grand corps de diable, en effet, désespérant de s'esquiver entier, se disloqua, se partagea» se hacha en mille bestioles volantes, rampantes, sautantes et courantes : des mouches assez pour obscurcir
LA BlLLfr-ÉTQILE 295
Fair de la chambre, des crabes, des écreyisses, des escarbots, des scarabées, des araignées, des vipères, des aspics, des chaaTes-souris, des taapes, des mulots, -— et des puces, et des ohenilles, et des mites, tant et tant qu'on les aurait remués à la pelle, -«- et descloportes, et des peree«oreilles, et des oarapattes, que sais-je encore t Jamais, au grand jamais, on n'aurait pensé que tant de vermines diverses pussent tenir, même sous la peau d'un diable ^ mais il.paraît que ce Yoiramus était un diable gradé.
Un détail qui est noté par Guiffèa avec une certaine complaisance, c'est que toutes ces horribles petites bétes avaient des cornes de limaçon et des yeux au bout, qui tous louchaient.
Et pille I et pille I Yulcain, Cerbère et Pluton se ruèrent au milieu de tout cela, ouvrant des gueules énormes, lapant, broyant, croquant oonune requins de mer qui engloutissent d'une avalée tout un banc de sardines.
Et pille! et houspille! Ai-je oublié de vous le dire) ce que cette vermine touchait prenait feu ; un feu noir qui fumait d'atroces puanteurs, et plus les trois moitiés de loups se gorgeaient, plus il en restait, sur* tout autour de Médéric, de Corentin et de [la vieille quiy en un clin d'œil furent aux trois quarts dévorés ; mais cette populace de démoncules n'avait garde d'approcher Yvon, et il semble prouvé que Goîon de Ploêmené et la petite Armelle, toujours cachés der-< rière le coffre n'attrapèrent ni une piqûre, ni une morsure, ni une brûlure.
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Avez-Yous Yu la poudre fuser par le pertuis d'un sablier? âycz-yous yu un grenier plein de blé se Yider par un trou de rat ? A force de piller, Pluton, Yulcain et Cerbère amoncelèrent les miettes de Yoiramus autour de la fente où passait naguère l'écbelle, et cela formait une meule grouillante qui n^ontait jusqu'au plafond. Là-dedans, les trois loups, iYres de leur bombance, se Yautraient, la gueule en feu ; ils tordaient, ils mâchaient, ils goinfraient et en même temps, la diabolique fourmilière diminuait, coulant petit à petit par la fente.
Bientôt le sommet du tas se creusa en entonnoir. On Yoyait rouler dans ce cratère scorpions, hannetons, mites, araignées et chenilles qui s'entre-mordaient pour ne point perdre leur temps, et à mesure que tout cela tombait à l'étage inférieur, des cris d'angoisse montaient aYec une odeur de roussi.
Quand tout eut passé, Yulcain, Cerbère et Pluton se couchèrent au bord du trou, tirèrent la langue et creYèrent, à l'unanimité, du feu d'enfer qu'ils aYaient plein le Ventre.
Paimpol dit à Yincent qui achevait de rafistoler sa tète :
— Mon compagnon, j'ai Yoyagé dans toutes les parties du monde, et Dieu sait qu'il y a de drôles de choses dans les pays d'outre-mer, mais jamais je n'ai rien yu de si cocasse que la présente aYenture. Pensez- Yous que j'aie chance ici ^d'obtenir ma soupe si je la demande poliment ?
» Reste à saYoir si nous sommes ressuscites pour
LA BELLE-âTOILB 297
tout de bon, répondit Vincent, on si nous allons remourir dès que cet écolier n'aura plus besoin de nous.
— Au secours I pitié I misériccfrdel criaient les malheureux bandits et leurs dames, dans la cuisine envahie par les petits morceaux de Voiramus.
Et le trou d'échelle rendit des hurlements avec des flammes et de la fumée.
Ce qui restait de la vieille Gote, du beau Médéric et de Corentin, et ce n'était par lourd, se traîna jusqu'aux pieds d'Hélory : trois pauvres corps dont la chair était dévorée jusqu'aux os ; en même temps par la porte de l'escalier en zigzag, ceux d'en bas, réduits à un état presque aussi misérable^ se précipitèrent en tumulte, poursuivis par la séquelle des cloportes, chauves-souris, puces, sauterelles et C^^ qui voulut envahir la chambre de nouveau, mais Yvon s'y opposa formellement, indigné qu'il était de leur effronterie.
— Voiramus, ordonna-t-il, refais-toi lézard, et à ta fente !
Toutes les bestioles rentrèrent aussitôt les unes dans les autres de manière à reformer ce grand coquin de diable que nous vîmes naguère s'émietter, puis ce diable lui-même s'amoindrit à vue d'œii jusqu'à redevenir un petit lézard gris, taché de rouge, auquel il manquait deux pattes et sa queue par suite du repas que les chiens-loups avaient fait sur lui. Ses cornes de limace étaient intactes. Il disparut dans une fissure de la muraille et s'en retourna probablement chez lui, en enfer.
998 LA BEVI^-iTOlLE
Alors, les malheureux clél>ris de l'armée des F^tox- Krmites, rossés, dépenaillés, brûlés, se rangèrent autour de l'écolier et se mirent à genoux. Le velours des dames et leur drap d'or avaient été tristement gâtés dans la bagarre, et leurs masques arrachés laissaient voir d'assez jolis minois. C'est pitié, mais que vQiUeïvous ? jusqu'au fond de leur perdition, filles restent belles. Si le péché enlaidissait, Satan ferait obligé de fermer boutique.
La vieille Gote, malgré ses blessures (elle n'était qu'une plaie, tant les puces et les cancrelas, monnaie Ae Yoiramus, l'avaient cruellement mordue), prit la parole pour tous et pour toutes.
-r- Co^ur de saint, dit-elle, à Yvon, nous avons tous mérité la mort en ce monde et dans l'autre; mais vous S^vez pu voir le démon de mon giron qui me tenait et possédait pour mon malheur. Comment il était entré sousi ma gorgerette, je n'en sais rien, cœur de bien* heureux, mais tout le mal qui fut fait dans ma maison venait de ce gredin-là. Feu mon mari était un bon chrétien, et mes quatre gars ont servilongtemps l'abbayer^paroisse de Faimpont loyalement. Maintenant que l'impur Yoiramus est parti de moi, tout ira bie]|« si vous nous faites grâce. Laissez-nous le temps d'aq** eomplir pénitence, cœur de chérubin, puisqu'il est dit que le grand Dieu du ciel ne veut point la mort du pécheur.
Yvon Hélory la regarda de travers et tout le monde trembJla, d'autant que Goïon de Ploêmené, réveillé en sursaut, vint se mêler à la conversation, sans y être
LA BBLLE-ferOILE 299
invité, et dit avec la mauvaise humeur des gens qui se sont endormis après boire :
— Mort de ma soif! cette hure de sanglier me pèse sur Testomac, D'où vient tant de tapage ? Il faut faire un exemple» et j'opine pour que tout le monde soit pendu.
Derrière lui, la petite Armelie se glissa, et dit à l'oreille d'Hélory :
— Souvenez-Yous qu'ils ont tué mon père !
L'écolier baissa les yeux en écoutant cette douce
Yoix, que la piété filiale faisait impitoyable ; mais il répondit :
— Quiconque juge sera jugé. Puis, relevant la tète, il demanda :
— Vincent Mahaut, pardonnes-tu à ton frère î
— Oui, répondit Vincent, car je ne valais pas mieux que lui.
— Tu seras donc pardonné, bon larron, reprit l'écolier. Faimpoli^ honnête matelot, pardonnes-tu à dame Gote î
— C'est elle qui a renversé l'échelle au haut de la quelle vous étiez I insinua la fillette vindicative.
Et Goïon s'écria :
— J'en puis témoigner, j'y étais l Paimpol répliqua :
•^ Dans la marine, nous avons nos heures réglées : c'est ma soupe que je voudrais^ Puis, se ravisant, il ajouta :
— Écoutez donc, je montais à l'abordage de la vieille, la vieille défendait son bord; chacun de nous
300 LA BBLLB-ÉTOILB
a fait ce qu'il a pu. Seulement, elle n'avait pas besoin de se déguiser en déterrée. Pour me mettre en déroute, il lui suffisait de me montrer son vrai visage. Je lui pardonne à condition que je ne serai pas obligé de Tembrasser.
— Te voilà bien dégoûté, mateluche I riposta dame Gote aigrement ; mais c'est égal, je pardonne aussi, et tu auras ta soupe.
— Et vous, demoiselle, demanda Yvon non sans quelque sévérité, serez-vous toute seule à garder le péché de rancune au fond de vous ?
Armelle hésita.
— mon cher seigneur I dit-elle, ma rancune^ c'est le grand et respectueux amour que la bonté de Dieu met dans le cœur des enfants et qui fait la vieillesse des hommes heureuse et belle. Mon vénéré père n'avait que moi, je n'avais que lui ; nous étions tout l'un pour l'autre. La veille encore, je m'étais endormie sur ses genoux, le front contre son cœur, en écoutant la douce histoire de la petite Rosit, fille du meunier de Pont-Aven, qui donnait chaque matin une semaine de la vie à Jésus pour acheter un jour d'existence à son père... Mon père, mon bien-aimé père! Les autres ont une mère ; moi, pour trouver la mienne, j'étais obligée de regarder au ciel. Les souvenirs de mon berceau ne voient que la neige de ces cheveux blancs qui caressaient, au matin, mon premier regard et ce noble, ce cher sourire, penché au-dessus de mon repos... Mon seigneur, bien souvent, j'étais éveillée par une larme, tout imprégnée de contentement et de douleur.
LA BBLLE-ÉTOILB 301
car il y avait dans cette sainte larme le deuil du veuvage et la joie de la paternité. Non I oh I non I ne me demandez pas de pardonner aux assassins dé mon père!
— Pauvre petite Armeau I murmura Yvon.
Mais il rejeta son émotion loin de lui et dit :
— Venez, ma fille.
Armelle accourut. La main de l'écolier se posa sur son front et il dit encore :
— Je veux que vous pardonniez I
-^ Je veux ce que vous voulez, prononça tout bas la fillette : je pardonne pour l'amour de vous.
— Vous vous trompez, pauvre âme : vous pardonnez pour l'amour de Dieu. Dites-le et soyez bénie.
Armelle courba le front et répéta :
— Je pardonne pour l'amour de Dieu I
•— A ton tour, Ploëmené, mon voisin I s'écria gaiement l'écolier : pardonnes-tu à ceux qui t'ont tendu un traquenard ? à ceux qui ont versé une drogue perfide dans ta boisson, à ceux...
— Je ne pardonne rien du tout à personne, par Satan et sa rate !... commença Goïon.
Mais l'écolier ^interrompit d'autorité, disant :
— Ce n'est pas le moment de jurer, voisin, et tu vas bientôt voir pourquoi. Tu as échappé à un terrible danger, mais un danger plus terrible t'environne. Réponds : pardonnes-tu à ceux qui t'ont enlevé ta ceinture î
— Ma ceinture t fit Goïon en tâtant àes reins; m'ontils donc volé ma ceinture?
302 LA BBLLE-iTOIUB.
Et sa lèyre resU pendante, car il ne s'était pas encore aperçu de Vabsence de ses chers besans.
Profitant du silence auquel le condamnait sa stupeur, Yvon poursuivit :
— C'est de l'argent mal acquis, iroisin Ploêmené. Ton oncle Jouau était un lombard sans foi ni loi, ma- ^ nieur d'écus qui faisait suer la monnaie de misère. Souviens-toi qqe Dieu punit l'usure plus séyèrement que le meurtre même, parce que c'est un long péché qui dure, un crime avec lequel on vit et dont Tàme de l'avare s'habille comme le corps entre dans un vêtement; une vilenie de toutes les heures et de toutes les minutes, une lâcheté permanente, une félonie continue. Ceux qui ne donnent pas aux pauvres vont en enfer ; ceux qui vqlent les pauvres descendent plus bas que l'enfer, et jusque dans l'enfer de l'enfer I,..
^ Ta, ta, ta, ta! fit Goïon ; depuis quand estril défendu d'avoir de l'économie ? J'ai rarement vu un bavard plus ennuyeux que toi, voisin Hélory. Mo» onde Jouan ne devait rien à personne, et dans tous lea cas, s'il a péché, cela le regarde; moi je n'ai hérité que de ses écus. Non-seulement je ne pardonne pas à ceux qui m'ont dérobé mon argent, mais je jure \^. les poursuivre dans la vie et dans la mort I
Ces derniers mots ne sortirent pas de sa gorge parce que Yvon lui mit sa main sur la bouche. Et pendant que Ploêmené regimbait, Yvon lui toucha les paupières en disant :
^Voisl
Aussitôt une expression de terreur envahit le visage
l\ BBLUi-iTOlLR 309
de Gûîon, dont le teint fleuri tourna à la mortelle p&leur.
-r- Au feu I cria-t*»!! comme s'il eût été pris de subite folie : au feu i au feu ! au feu ! Noua sommes tous perdus I L'inoendie noua entoure. Je pardonne ce qu'on voudra, à qui Von voudra, tant qu'on voudrai Bt je te donne le dernier quart dea sous d'or que je n'ai plys, YTon, mon yoisin, mon ami, mon frère, pourvu que tu me tires de m
Les autres ne savaient pas encore de quoi il parlait. Aucun symptôme d'incendie ne se montrait dans la oliaa^>re où le goût de roussi, laissé par Yoiramus, paralysait tous les odorats. Sans cela, on eût certaine* ment senti la fumée qui montait à la fois par la porte de l'escalier et par le trou de l'échelle.
U faut vous dire que par ce mot : m Vois I » Yvon avait donné aux r6gAr<i& àt Ploëmené la faculté de percer le plancher et les murailles, Qrâce à cette puis* sance, le malheureux écuyer de noblesse voyait ce qui existait réellement, c'est-à-dire les flammes qui dévo-> raient l'auberge de la Belle-Étoile à droite, h gauche, au-dessous, au-dessus, partout enfin, excepté au lieu même que sauvegardait la présence de l'écolier k la tête nue*
Celui-ci, répondant à la dernière parole de Go'ion, dit:
-f Le quart restant de tes sous d'or, joint aux trois autres quarts, cela fait le tout, en comptant bien, si je connais mon arithmétique. Merci pour mes pauvres.
304 LÀ BBLLB-ÊTOILK
On commençait d'entendre le bruit de l'incendie, qui faisait tout craquer dans la maison. C'était un tour du métier de Yoiramus, dont le corps enflammait tout ce qu'il touchait comme une allumette, et qui ayait mis le feu à l'auberge en s'en allant. Il en cuit quand on laisse entrer chez soi le démon.
Le plancher devenait brûlant; des bouffées d'ardente yapeur arrivaient de partout et le soleil levant dessinait l'ombre tourbillonnante de la fumée qui passait en nuées noires devant la fenêtre.
— Au feu! au feul au feu!
Ce fut un cri lamentable, poussé par toutes les voix à la fois.
Yvon traversa la chambre et vint au Ht où Vincent Mahaut était couché. Sans se presser, il détacha la ceinture passée autour des reins du brigand ressuscité et l'agrafa au-dessus de ses propres hanches, pendant que tout le monde hurlait misère. Goion ne vit même pas cela. Il s'était élancé vers la porte qu'il avait ouverte, et l'incendie, entrant comme un torrent, l'avait rejeté suffoqué. En même temps, les murailles de la chambre se mirent à tomber par morceaux, montrant le rouge squelette de la maison en flammes, tandis que le plancher , effondré par places , découvrait la cuisine, semblable à un four qu'on chauffe.
Ce n'était plus que braise, et papa Guiffès se plaît à constater en cet endroit de son poème que les Faux- Ermites et leurs dames n'étaient pas ici à la noce : « Il n'y avait pas, dit-il, besoin de lunettes pour voir qu'on
LA. BBLLK-iTOILB 305
était flambé, car Tescalier était un zigzag de feu^ et l'échelle qui aurait pu servir à se sauver par la fenêtre achevait de se consumer en bas. »
— Voisin Hélory I s'écria Goïon, à quel saint fait-on vœu pour être délivré du feu? J'ai déjà promis tout ce qui se peut promettre, sans jamais rien tenir, mais de cette fois, sion veut, je signerai mon dire chez le notaire I
— Repens-toi, fit Técolier qui achevait d'agrafer la ceinture, devenue sa propriété.
La vieille Gote, au fond de tout, avait du bon sens, gros comme elle, et depuis que le satané lézard n'é* tait plus sous sa gorgerette, elle s'amendait à vue d'œil.
— Puisque nous avons un saint avec nous, dit-elle, il faut en profiter. Prions-le à tire-larigo et jusqu'à ce qu'il en étouffe : y êtes-vous, bijoux?
-— Nous y sommes, répondirent les misérables bri« gands et brigandes qui soufQaient déjà d'ahan.
Alors la vieille entonna du plus haut qu'elle put :
^ Clerc de Dieu, éteignez le feu ! Saint écolier, un coup de collier I
Les autres qui n'avaient pas la tête à en dire si long, répétèrent à qui mieux mieux :
— Saint écolier! Saint écolier I Saint écolier I Et Goïon ajouta de tout son cœur :
, — Voisin, puisque tu es un saint, je vais te faire un vœu, écoute I
Yvon se boucha les oreilles de peur de devenir sourd et n'entendit plus que la petite Armelle dont les yeux mouillés lui disaient :
306 LA BILLS*iTOILE
— Je ne peux pas tous disputer à Dieu, et c'est pour cela que je pleure.
Vous comprenez bien que ces choses qu'on met beaucoup de temps à redire, couraient la poste, en réalité. Il faut ici compter par secondes.
Quand le concert de prières se fut un peu calmé, Yyon déboucha ses oreilles et dit :
-« Vous êtes un tas de mécréants, de malfaisants et de malvoulants. Si je m'en croyais, je tous laisserais rôtir; mais après aToir grillé dans ce feu de la terre, TOUS tomberiez tous au fond des peines étemelles. Il ne me couTient pas de faire ainsi les affaires du démon : je vais donc sauver tout le monde.
— C*est peut-être aller trop loin, fit obserrer dame Gote, il y a là des insolentes, enorgueillies de leur jeu* nesse et de leur beauté, qu'il serait bon de châtier un peu pour l'exemple...
— Tout le monde, répéta YTon ; même tous, infâme débris de sorcière t
Vous jugei si les brigandes crièrent : « Merci, saint écolier I »
YTon reprit :
— La paix I ou je me fâche I II commence à faire trop chaud ioi, allons-nous- en. Voyons I debout, Vincent, pas de paresse ! Debout, Paimpol t et en route I
— Par où passer î demanda-t-on.
-^ Il importe peu, répondit Ytoq, puisque la flamme est partout. Je Tais ôaarcber le dernier pour protéger la retraite ; qui se dévoue pour aller le premier?
LA BILLS-tTOILB 307
Personne ne répondit, et le fait est que la chambre était désormais au centre même d'un brasier,
Paimpol, le matelot, valait mieux que les autres, Vincent aussi gardait quelque chose d'humain dans un coin de son cœur; mais ils étaient trop frais ressuscites pour former convenablement l'avant-garde; leurs jarrets manquaient de souplesse.
«• Me voici, mon cher seigneur, dit la douce voix d'Armelle.
— Je réponds de votre vie, ma fille, dit Yvon, mais dans cette fournaise, vous perdrez peut-être votre beauté.
*-• Ma beauté ne m'a servi de rien aujourd'hui, mur* mura la petite Armeau : point ne m'en soucie pour plus tard 1
Et elle marcha droit à la porte qui donnait sur l'es* calier.
Yvon la bénit pendant qu'elle allait, et dit :
-^ De par Dieu, démon de feu, réduit à peu, ne sois qu'un jeu!
Il ajouta :
^ Suivei^la un par un, une par une, vos pas dans ses pas; gare aux faux pasl
Armelle allait, les yeux au ciel et les mains unies sur sa poitrine, comme elle avait fait autrefois en regagnant son banc, au sortir de la sainte table, le jour de sa première communion. Âh ! celle-là était belle et douce I et vous le croirez si vous le voulez, Goîon fit un mouvement pour se jeter au-devant d'elle; mais Yvon le retint disant ;
308 LA BSLLS-ÉTOILS
— OÙ la Tierge passera, pécheur, tu resterais !
Quand Armelle approcha du foyer ardent, on yit ses cheveux blonds gonfler leurs ondes ; on les entendit crépiter comme plumes qui brûlent. Ils fumèrent, et une odeur d'encens qui sortait d'eux purifia Tair suffo* quant de la chambre.
Une fois, dit l'Écriture, les eaux de la mer Rouge se fendirent pour livrer passage à Moïse, le plus grand des hommes après l'Homme-Dieu, et des regards humains découvrirent avec stupeur le mystère profond des abîmes. Armelle n'était qu'une pauvre fillette, mais la même main qui avait séparé les masses liquides de la mer Rouge divisa ici au-devant d'elle les vagues enflammées.
Il se fit à droite et à gauche deux murs ardents, et la vierge passa.
Les autres suivirent, mettant leurs pieds souillés dans la pureté de ses pas.
La file se forma, composée de tous ces crimes épouvantés, tremblant derrière la vertu intrépide d'une enfant.
On dit que dans leur trouble quelques-unes qui avaient des pierres précieuses à leur col et de l'or à leurs poignets posèrent le pied un peu en dehors du pas d'Armelette. Ce fut tant pis pour elles. Partout ailleurs qu'à l'endroit précis foulé par le brodequin de la fillette, il n'y avait plus d'escalier. Le bois charbonné cédait... Un vide se faisait alors dans la file, et un cri d'agonie montait de la fournaise.
Il ne restait plus dans la chambre que Goîon, Paim-
LA BSLLB-BTOILB 309
pol, Vincent et l'écolier, plus une masse inerte qui était Médéric, privé de ses deux bras et d'une de ses jambes, et que la vieille Gote essayait en Tain de soulever pour l'emporter.
— Voisin, dit Ploêmené sans jurer aucunement^ bénis-moi un peu, je te prie, et de la bonne manière, pour qu'il ne m'arrive point d'accident. Tu me dois bien cela en considération de notre ancienne amitié et pour le gros bénéfice que je te vaux, puisque te Toilà riche, de mes sept mille sous d'or I
— Marche, répondit Yvon, c'est ton tour.
— Soutenez-moi, braye écolier, dit Paimpol chancelant, je suis le seul honnête garçon de la bande.
— C'est yotre tour, allez I
— Un peu d'aide! implora Vincent encore plus éclopé; je ne vaux rien, c'est vrai, mais...
— Marchez, c'est votre tour !
— Âh! cœur de saint I cœur de saint! s'écria la Tieille Gste, puisque vous avez refusé les autres, vous me repousserez encore bien mieux, car celui-là pour qui je vais vous implorer est le plus méchant de tous : assassin, larron, pillard de bien d'église, blasphémateur, sacrilège, perdu de vices, chargé de crimes et n'ayant point de remords; mais c'est mon fils et je voudrais bien l'emporter dans mes bras hors d'ici, incapable qu'il est de se sauver lui-même.
La masse inerte remua convulsivement, et parla, mais ce fut pour renier Dieu.
Le rire sec et inhumain que nous entendîmes plus d'une fois, durant la nuit, grinça parmi les flammes*
a 10 LA BBLLK*iTOILE
Voirumus était encore, là, car il dit :
^ Celui-là est à moi» j'en aurai du moins un t •*• Pas même ! répliqua l'écolier. J'ai refusé mon aide à ceux qui pouvaient s'en paaser. Celui-ci «st l'ennemi de Dieu ; il blasphème au seuil de la ruine éternelle : je vais le charger sur mes épaules pour qu'il ait au complet les heures de sa vie mortelle, les heures précieuses où, jusqu'à la dernière minute, le plus endurci des criminels peut se repentir.
Et ce qui était dit fut fait, mais non pas sans peine» car ce Médéric maudit pesait le poids de tous les forfaits qu'un homme peut commettre ici^bas. Heureusement qu'Y von était fort. Il enleva la masse de péchég en rendant la plainte du gindre qui boulange la pâte trop lourde, et, se débarrassant de Gote qui embrassait ses genoux en remerciant et en criant : « Cœur de saint ! ah ! cœur de saint 1 » il suivit la file, à demi écrasé par l'odieux fardeau qu'avait choisi sa charité. Il sortit le dernier de tous; à mesure qu'il allait, l'endroit on il avait mis le pied s'écroulait, et quand il eut enfin franchi le seuil, la maison entière s'effondra derrière lui.
LA DOT d'aRMELLE
Ainsi finit la Belid-Ëtoile, l'auberge tourne bride de l'abbaye de Paimpont Elle a^ait ou ses bons jours. L'incendie qui la dévora n'y laissa pat pierre sur pierre an^desgus du sol ; mais ses grands souterrains qui, salon la tradition, rejoignaient d'un côté les caves du monastère et de l'autre le Perron de Merlin, en pleine forAt, servirent bien longtemps encore d'asile aux associations de malfaiteurs.
Et plus de cinq cents ans aprèS) dans la seconde moitié du siècle dernier, en fouillant les fondations d'une bâtisse, il fut trouvé, au sud-est de la Font- Bouillant une assez grande quantité d'ossements et des monnaies dont l'alliage ne se rapportait à aucun titre connu.
La route de Rennes à Lorient passe maintenant un peu à gauche de l'ancien tracé qui franchissait le ruisseau au pont du Perjus (parjure), et sur le tertre
OÙ était perché le coupe-gorge des Mahaut, il n'y a point de maison.
C'est une lande, ou du moins c'était une lande en 1854, quand je parcourus, à pied et le sac au dos, tout ce féerique pays de Brocéliande pour voir si je n'y rencontrerais point encore quelque preux, errant sous les chênes.
Je dus me convaincre en chemin qu'il n'y avait plus de chevaliers, et je ne me croisai avec aucune fée. Il est à croire que Viviane et ses compagnes déménagé-^ rent quand les bruits et les odeurs de la forge envahirent le silence embaumé de la forêt.
Les noms seuls sont restés après la mort des choses. On referait tout un poème héroïque rien qu'en écrivant les noms des carrefours, des clairières et des coulées tels que bûcherons et sabotiers vous les défilent quand on leur demande son chemin. Toute la table ronde y passe, et plus de vingt endroits gardent le sou« venir de l'enchanteur puissant qui doit renaître en temps et lieu pour remettre la couronne sur la tête d'un Riche-Duc et annexer enfin la France à la Bretagne, -^ quand la ville d'Is sortira du fond de la mer avec ses palais tapissés de goémons et ses basiliques couvertes de coquillages^ pour être la capitale du monde, après le décès de Rome déshonorée et l'apoplexie finale de Paris foudroyé.
Il ne s'agit que d'attendre.
Et bien fous seraient ceux qui craindraient la fin (*" monde avant la venue de ces choses, car on est s qu'elles arriveront, à Barentic*
LA BBLLB-âTOlLE
Il y a aussi, en quantité, des noms historiques, souvent un peu défigurés, il est vrai : la Mai-Constance, perrière ainsi baptisée en souvenir de l'infortunée duchesse, mère d'Artur de Bretagne et d'Âlix, la Celle-Artur, l'étoile de Jean-sans-Tète (Sans-Terre) qui rappelle le plus odieux bourreau dont le crâne ait sali la couronne d'Angleterre avant Henri VIII, — le trou-Cadet-Ciisson, la belle futaie qu'ils appelaient naguère encore Saint-Charles-de-Bois (de Blois), la Font de François-Gilles, réunissant les noms des deux fils de Jean II, dont l'un fut le meurtrier de l'autre, etc.
Pour ce qui regarde notre chronique, je ne citerai que deux noms, le Pertuis-Moigneux, situé précisément sur l'héritage de Guillaume de la Barre qui^ de capitaine des Moignos, devint plus tard un grave magistrat sans trop s'amender, comme il sera dit dans
un autre récit, et le Bouquet de la « Fosse-Ermite », qui me paridt être un de ces calembours, produits par le temps dans la transmission des appellations populaires, soit qu'on le doive prendre tout simplement au masculin (Faux-Ermite), soit qu'il désigne une de ces belles brigandes qui fréquentaient le sabbat des frères Mahaut.
A dire vrai^ je ne crois pas beaucoup, pour ma part, à ces nobles dames prenant la peine de quitter leurs castels pour souper avec des cabaretiers, au fond d'une cave; mais depuis qu'il y a des faiseurs de lé^ gendes^ chroniques, romans ou feuilletons, c'est toujours le même procédé facile qui obtient le succès.
314 LA BBLLB*âTOILE
Pae besoin de talent ni même d'orthographe : il suf&t de ealonmier le velours au profit de la bure qui habille la majorité.
Reyeaons à nos personnages.
Jusqu'iei, j'ai suivi à peu près fidèlement tantôt l'une, tantôt l'autre des deux versions légendaires qui relatent cette aventure de la jeunesse du bienheureut saint Yves, en donnant généralement toutefois la préférenée au récit du papaGuiffés, historiographe inédit de la paroisse de Minihy^en-Tréguier | mais en cet en-^ droit qui touche au dénoûment^ les deux versions diffèrent tellement que je me vois obligé de les rap-* porter toutes les deux.
Au pays de Paimpont, incontinent après le brûlis de l'auberge, on ne s'occupe plus de Qoion de Ploê-» mené, le bon écuyer de noblesse (qui était de Trégttier), ni même de la chère petite Armeau ( quoiqu'elle fût de OOneoret-lèS'-Paimpoiit).
La fin de l'histoire, telle qu'ils la racontent en forêt, devient politique et ressemble à la fondation de Rofne. On y voit les Faux-Ermites et les Moignos réunis, je ne sais trop comment, sur la lande, pendant que l'auberge incendiée fume encore, et l'écolier à la tète nue, debout sur une roche, prêche la croisade au moyen de l'argument suivant : « Vous êtes un tas de scélérats, dégradés au-dessous de la brute ; je vais faire de vous des hommes si vous voules^ et vous régénérer chrétiens par un baptême de gloire. Si vous ne voulez pas, vous serez tous pendus haut et court en punition de vos méfaits. »
LA BBLUS^-iTOlLE 3l[|
Gomment le jeune prédicateur aurait exécuté sa menace en ce temps priyé de gendarmes, cela n'est pas clairement expliqué, mais son sermon fut si éloquent que tous ces cœurs de bandits se fondirent en nne commune repen tance, excepté deux dont nous don* nerons tout à l'heure les noms.
Idoignos et Faux-Ermites prirent la croix en bloc, et d'autres avec eux, y compris Paimpol le matelot à U soupe et Vincent, malgré la migraine qui leur restait de leur récent décès, aggravée chez Vincent par ce fiait d'aToir été tué deux fois.
Tout le monde, en un mot, et même Ck>rentin et Pol, et le rémouleur, revenu là de manière ou d'autre, et le soudard, et les trois faucheuses et dame Qote.
Les deux récalcitrants furent le beau Médéric et messire Ouillot de la Barre, qui deyaient finir tous les deux dans l'impénitence , comme nous le verrons ailleurs.
Les historiens de la Terre sainte ont négligé de mentionner cette croisade qui s'arrêta en route, trèsloin de Jérusalem.
Voici maintenant la version de Tréguier, où papa Guiffès, au contraire, laissant de côté les Faux-^Ermites et les Moignos, s'occupe uniquement de Goion^ d'Yvon et de sainte ArmellCj comme il se permet d'appeler, san^ aucun droit, notre obère petite orpheline.
Il était ^ux environs de neuf beuires du matin quand ils sortirent miraculeusement du plein milieu de l'in-
316 Là BKLLI-frrOlLK
cendie et qu'ils se trouvèrent seuls, tous les trois, sur la lande, les autres ayant pris congé d'eux pour aller à leurs affaires. Il faisait un beau soleil de mai, sous lequel verdoyait la forêt voisine, pendant que la Belle-Étoile, pauvre noir tas de cendres, fumait tristement au haut de son tertre.
Je vous prie de ne point exiger que je vous explique comment Yvon et Golon avaient recouvré leurs montures, volées par les Mahaut. Peut-être ces bêtes intelligentes avaient-elles rompu leurs longes et fui hors de l'écurie au moment où le brûlis commençait. Toujours est-il que Goïon chevauchait sur l'un avec son surcot retrouvé, sa chape reconquise, et même son estoc de famille qui pendait honnêtement à son côté. Sur l'autre, qui était celui d'Yvon, Armelette allait, et entre deux cheminait à pied Yvon Hélory, les cheveux au vent et la ceinture agrafée autour des reins.
On marcha quelque temps en silence, parce que l'écolier faisait sa prière du matin qu'il n'avait pas eu le loisir de réciter au milieu des graves événements que nous avons racontés.
Au bout d'une demi-heure de marche, l'écuyer de noblesse s'arrêta tout à coup devant une brousse d'ajoncs, au centre de laquelle croissait un jeune pied de bouleau.
— Voisin Hélory, dit-il, as-tu bientôt achevé tes oraisons?
— Pas encore, répondit l'écolier; pourquoi?
— C'est que j'aurais à t'entretenir.
, LA BELLB-iTOILE 317
— Si c'est pour me remercier, dit Yyon, je f en dispense.
-^ Non, répliqua Ploëmené, ce n'est pas pour te remercier.
— Parle donc, je finirai ma prière plus tard ; qu'as-tu à médire?
* — J'ai à te dire que tout ce qui nous est arrivé^ depuis bier au soir, constitue une méchante affaire, dans laquelle ta conduite me parait un peu louche, pour ne pas employer un autre mot.
— Oh I fit Armelle indignée,
— Ma perle, repartit Goïon, yous ressemblez Margcride, mais non point en beau, et il sied aux personnes de votre sexe de laisser les hommes s'expliquer entre eux librement.
— Je suis témoin... commença la fillette vivement.
— Silence, demoiselle! interrompit Yvon : parle, mon voisin et ami Ploêmené.
— M'est avis, reprit aussitôt celui-ci, que je me serais très-bien tiré de presse sans toi. J'ai passé, en ma vie, à travers des dangers plus terribles et je les ai surmontés par ma valeur. Satan et sa barbe! il ne fait pas bon jouer avec moi quand je me fâche ! Que réponds-tu à cela?
— Je ne réponds rien.
— Et bien tu fais, par la mal'heure!... Reconnais-tu l'endroit où nous sommes? Voici la brousse où tu avais caché ma ceinture.
— C'est vrai, je la reconnais,
3i8 LA BSLLB-iTOlLE
-*- £t Qoo loin d'ici, poursuivit Qoïon qui avait un mauvais regard, tu m'as presque assommé...
— r Je le nie 1 interrompit Yvod : tu t'es assommé toi-même en donnant de ta tête dans ma poitrine...
— Que tu avais renforcée par magie et trahison jusqu'à la rendre plus dure qu'un haubert d'acier, procédé lâche et déloyal, et en suite de quoi je suis tojoahé en faibl^se,
— A telles enseignes, dit l'écolier, que je t'ai porté sur mon dos...
— ' Je te conseille de m,e le reprocher I tu t'es débarrassé de moi ep donnant à une souche, to^jo\lrs par sorcellerie, la figure de l'assasisin Médéric... Il faut du maléfice pour me faire peur, ayant, comme je l'aif la bravoure du lion I Et tout cela m'amène à te dire que je ne suis pas assez content de toi pour te laisser le dépOt de mo^ bien.
— Ton bien? répéta Yvon en riant.
— Par tous les diables d'enfer! s'écria Opiioa, veuxtu ms rendre ma ceinture?
— Je ne rends rien au nom du diablCi repartit l'écolier, et ta ceinture est à moi,
Le sang monta aux yeux de Goïon.
— Ne plaisantons pas, s'écria-t-il, je te le conseille! Cette nuit, je n'avais pour arme que ma têtCi mais à présent, j'ai mon épée !
— Ce sera tout comme, dit Yvon,
Mais avant qu'il eût achevé ce dernier mot, Armelle poussa un cri d'horreur. Goïon avait dégainé et brandi
LA B£I44B-iT01LE 3^9
soid eatoc qui frappa comme la foudre U cr^ae nu de l'écolier.
Il y avait de quoi tuer un taureau» et pourtant YTon Hélory ne broncha pfis.
Par contre, Ariuelle tomba, demi-plUnée en bas de son cheval, et Ploëmené se laissa cboir à deui( g^oux sur la bruyère parmi les éclats de son estoo, qui s'était hriaé. en tout petits mofceauK,^
— Voisin, je te demande pitié! balbutia- t-il ; tu es décidément plus fort que moi t
— Mon cher seigneur, s'écria de son côté Armelle, à qui sa colère rendit le pouvoir de parler, point de pardon pour ce coquin! traitez-le à la fin Qooune il le mérite!
Yvon passa ses doigts dana ses cheveux, d'où il retira une guêpe écrasée par le coup d'estoc^
•«- Merci» voisin, dit-il, elle allait me piquer» tu m'as rendu service.
— Alors, tu me pardonnes? fit Ploëmené qui se releva tout de suite.
r- De grand cœur, à une condition.
— Voyons ta condition.
— Ma condition çst que tu prendrai! pour femme Armelle, ici présenteM.
T- Ahl par exemple! s^ récria l'orpheline en se mettant debout à son tour, plutôt que d'épouser un pareil malotru, ivrogne, jureur, ronfleur (remarquez ce crime I ) et ingrat par-dessus le marché, et traître, et assassin. M
-^La, la I interrompit Qoïon, ne vous démei^ pas
320 LA BSLLE-âTOlLB
tant, demoiselle sans le sou, fille d'auberge, fiancée d'égorgeur....
Armeau avait son petit poignard et la tète près du bonnet. Ce qui serait arrivé, Dieu seul peut le dire, si l'écolier n'eût étendu son bras entre eux en prononçant ce seul mot :
— Paix I
Ils se turent aussitôt et Yvon reprit en s'adressant àArmelle :
— Ma fille, mon voisin Ploêmené, écuyer de noblesse, est tout ce que vous venez de dire. Il a dé plus la paresse qui est la mère Gigogne de tous les vices, l'orgueil, l'envie, la colère et l'avarice. Par surcroît, il ment à la journée, et je le crois un peu poltron, comme les vantards le sont d'ordinaire : vous voyez que je ne surfais pas ma marchandise... Mais je vous l'ai dit, et je vous le répète : tel que nous Tavons là, Ploêmené est encore la meilleure âme que je connaisse, et il fera la perle des maris.
— Jamais il ne sera le mien, mon cher seigneur I
— Quant à cela, elle peut bien en jurer 1 ratifia Goîon.
Assurément, l'affaire ne semblait pas en voie d'arrangement, et pourtant, l'écolier, comme si le jour de la noce eût été fixé déjà, se frotta les mains en disant :
— Je suis fort aise de vous voir d'accord, car nous n'avons que deux chevaux pour trois...
— J'irai à pied I interrompit Armelle.
— S'il le fallait absolument, ajouta Goïon, je lui céderais plutôt ma monture.
Lk BXLLB-ÉTOILK 321
Yvon poursuivait paiBiblement :
— A quoi bon? Le promis en selle, la promise en croupe, cela se voit tous les jours, et moi je reprendrai ma bête.
— A-t-il la tête assez dure! grommela Goîon : je ne m'étonne plus si elle casse les épéesl
Le mot fit rire la petite Armelle qui répondit :
— C'est pourtant vrai que nous sommes des promis, puisque ce gros garçon promet d'aller à hue, et que moi, je promets d'aller à dia!
C'était juste aussi ingénieux qu'il le fallait pour l'écuyer de noblesse.
— Foi de moi! s'écria- t-il, voilà qui est joliment déduit! La minette gagne à être connue; je ne la croyais pas si bien espritée que cela.
Yvon s'était approché d'Armelle et lui disait :
— Vous le mènerez par le bout du nez, ma fille.
— J'y songeais, murmura-t-elle.
Voyez comme elles étaient franches en ce temps-là t Armelle ajouta pourtant !
— Ce qui m'arrête, c'est ce vilain défaut qu'il a...
— Lequel? demanda Yvon, le mensonge? l'envie? la gourmandise? la paresse? la colère?
Il nomma ainsi tous les autres péchés capitaux. Armelle était rose en l'écoutant comme la gentiane mignonne que nos paysans appellent centaurée. Quand Yvon eut égrené ce long chapelet de fautes mortelles, la petite Armeau soupira et dit :
— Il ronfle I
— Fille d'Eve t pensa Yvon qui aurait voulu trou-
322 LA BBLl4S^iT01l4B
ver au fond de lui un bl&me sévère : ô femme I éternelle enft^nt...
Et son sourire, qu'il croyait méprisant» était une caresse.
Il tourna le dos pour revenir à Ploêpi^né qyi, lui aussi, regardait Ârmeau du coin de ToelU
— Tu sais, dit-elle, elle a pour dot tes sept mille sous d'or.
— C'est donc elle qui est « tes pauvres? » dem^dfi récuyer.
— Elle et toi, répondit Yvon, pour aigourd'buît Ploêmené lorgnait sa ceinture qui était si près,
mais si loin de sa main. A ses pieds, la bruyère étincelait, toute semée des miettes de son épée,
— Au fait, gronda-t-il, tu n'en démordras pa«i je te connais.,, et elle ressemble à Margeride.,»
— En laid I dit la rancuneuse Armelle qui avait saisi cette parole à la volée,
— De plus, continua Yvoa, elle a les biens de son père que je me charge de réclamer en jus^ce..«
-^ E;t il paraît que tu es un fier avocat |
— Tu le vois bien, puisque j'ai gagné ta cause contre Armelle et la cause d'ArmeUe cpu^e tm. Tu vas avoir une femme de dix mille bes^ns, au bas mot...
^ Demoiselle I s'écria pioêmené, c'est en beau que vous ressemblez à Margeride I
Or ceci est la petite légende du bienheureux saint Yves. Dans la grande légende, on pourra voir comment récolier à tête nue, devenu mûr et grave, mérita ce double honneur d'être le patron des Bretons et le patron des avocats, comme le dit l'hymne de Tréguier en excellent latin :
Sanctus Yvo erat Brito, Aàvocai%M et kon làtro :
Res miranda populo !
Beaux yers, dont un lauréat des Jeux Floraux de LanderneaU à bien voulu exécuter pour nous la traduction française qui suit :
Saint Yves était Bas-Breton, Avocat, mais non polût larron :
peuple I le croira-t-on ?
Dana la grande légende, il sera dit ce qui advint des noces du bon écuyer de noblesse, Golon de Ploëmené avec la petite Armelle.