‹ La belle-étoileChapitre 7 sur 9 · CENT CINQUANTE UYRES DE BAS -BRETON · texte numérisé non relu

CENT CINQUANTE UYRES DE BAS -BRETON

Cette idée de chercher un gite, émise par Yyod Hélory, n'arrivait pas hors de propos, car le ciel s'était de nouveau chargé de nuages et le vent d^ouest soufflait ces rafales froides qui annoncent la gibou^ lée prochaine. Goïon grelottait en rattachant sa ceiur ture autour de ses reins.

Ce n'était pas un méchant garçon, nous avons dû le dire, mais il avait le caractère mal fait, et au lieu de se réjouir du grand bonheur qu'il avait eu de retrouver l'héritage de son oncle l'usurier, il maugréait, selon son habitude, cherchant querelle à Dieu et à ses saints parce qu'il n'osait s'en prendre à son comr pagnon, qne la plus vulgaire prudence lui. conseillait de ne pas mécontenter.

— Si saint Tugdual, dit-il, veut que je lui bâtisse

UL BSI.LS-ETOILS 163

une chiqpelle, il faut d'abord q,o'il me traite un peu mieux que cela. J'avais une bonne chape, bordée de peau de loutre qui faisait plaisir à eareaser,, tant elle était douce aux doigts; j'avais un surcot en drap de Laiinion, œuvré aux armes et couleurs de Messire !Pierre de Rostrenen,.ton seigneur et le mien, Héiory, mon camarade, et un estoc marqué au nom de Maiaquier-Cado, de Morlaix^qui vend ses lames au poids de l'oE à tous les chevaliers d'Angleterre et de France. Laquelle aimes-tu le mieux, voisin? La France? la fièvre I L'Angleterre? la peste! comme disait ce pauvre matelot qui est devenu fou de peur... As-tu bien idée de ce que pouvait èlre ce squelette de tantôt, toi, Yvon? El quel mort enterrait-on dans cette maison qui n'a point de porte? En tout cas, ce matelot Paimpol savait une chanson sur Concameau, Port-Navalo, Piélo et Saint-Malo qui me plaisait assez, et je l'aurais volontiers apprise pour la redire aux dames de notre paroisse du Minihy qui aiment à m'entendre chanter.... Ne pourrais-tu cheminer un peu moins vite, voisin ? Hélory avait pris* les devants en effet, et quoiqu'il eût chaussé de nouveau ses sabots pleins de paille, depuis qu'il n'était plus obligé de courir, il marchait à enjambées aussi longues que rapides»

— Il se fait tard, répondit-il, et je sens venir l'ondée. D'ailleurs, je ne serai pas fâché de casser une croûte en buvant un verre d'eau.

— Un verre d'eau I se récria Goïon. Tu te bats comme un homme, pourtant, quand il le faut, quoique tu me doives une belle chandelle pour la manière

164 LA BRLLE-ÂTOILB

dont je t'ai couvert là-bas, sur le pont. Tu ne m'as pas encore remercié seulement!

•» Merci, Ploêmené, dit Yyou en riant, mais n'était-ce pas un peu ta ceinture que tu couvrais?

— A la bonne heure, Hélory , la reconnaissance ne t'étouife pas... Mais cela nous ramène à mon estoc qui avait été acheté par mon père dans la boutique de Mainquier-Cado, de Morlaix, et l'estoc nous reporte au surcot, qui nous rappelle à la chape. C'est à cause de toi que j'ai perdu tout cela.

— Tu n'as rien perdu, tu as tout jeté.

— Pour te suivre! Personne ne court si bien que moi, mais tu allais pieds nus, sans chaperon ni manteau, et d'ailleurs je crois que j'avais gagné la boiterie de mon pauvre cheval : encore un objet perdu! et qui valait bon I

— Est-ce aussi à cause de moi?

— Sûrement, puisque tu nous fis traverser la route pour voir ce qu'il y avait derrière la fenêtre ouverte de l'auberge. Et je suis encore à comprendre toute cette histoire-là, tu sais? Suivant l'apparence, il y a sorcellerie, et il ne m'étonnerait pas que ce monde ténébreux, spectre, Moignos, Faux-Ermites, fût occupé en ce moment à galoper à quatre pattes sur le chemin qui conduit du perron de Merlin au sabbat. Nous sommes dans le pays des loups-garous, Hélory, je n'y crois pas, mais la nuit... Mort de toi! je te prie de ne pas cheminer si vite, ayant toujours mon gravier dans mon brodequin, et c'est encore là une circonstance que j'oubliais de mentionner en

LA BKLLK-iTOILB 165

expliquant pourquoi ta me deTançais si aisément sur la grande route... Ah (à, où vas-tu de ce pas?

^ Eh bien I répondit Yvon, je yais à Plélan-le- Grand, comme de juste. C'est le gîte le plus prochain, ce me semble.

— Et connais-tu le chemin qui conduit à Plélan-le- Grand?

— Certes, c'est la grande route dont tu Tiens de parler et où nous courions tout à l'heure.

— Et sais-tu où elle est, cette grande route?

— Nous y allons tout droit.

— En es-tu bien sûr?

Yvon s'arrêta brusquement ; il n'était pas homme à négliger une observation raisonnable.

~ Au fait, dit-il, je ne sais pas pourquoi je me mêle de te conduire.

— Moi, je le sais, répondit Golon sévèrement : on apprend de belles choses à Paris, mon voisin, entre autres la présomption. Tu as du latin plein la tête, de la chicane aussi, probablement, et de la théologie, et de la philosophie et toute la misère qu'on met dans les livres. Grand bien te fasse I mais tu as oublié ton pays, où les bonnes gens savent du moins comment mettre un pied devant l'autre. Tu Tas dit toi-même et tu as bien dit, cette fois : pourquoi t'es-tu mêlé de me conduire? Je ne t'en veux pas, voisin, mais sans toi, je serais dans un bon lit, à l'heure qu'il est, avec un bon souper sur l'estomac, en la meilleure hôtellerie du gros bourg de Plélan, et j'aurais ma chape et et mon surcot par dessus ma couverture pour me

166 I.A BELLS-irOILB

tenir les pieds ehands, et mon estoc dans ma rnelle... -- Et la ceinture? demanda Tyon paisiblement,

— La ceinture, répondit Ploêmené, serait sons mon oreiller, puisque l'estoc raurait défendue!

— Oh! oh I fit Yvon étonné, cette fois.

— En doutes-tu? s'écria Goîon. C'est m'insulter, et tu le fais sans péril en ce lieu, puisque je n'ai plus d'arme. Mais, Dieu merci, je suis assez riche pour acheter une autre épée, et deux aussi : une pour toi^ une pour moi. Demain, il fera jour, et tu Terras, si tu veux, comment mon bras emmanche un estoc!... Satan et sa femme! je ne suis pas querelleur, mon camarade, mais de m'avoir égaré dans cette lande qui n'a ni tête ni queue, de m'avoir fait perdre Tépée de mon respecté père, à laquelle je tenais comme à la prunelle de mes ^eux, et mon pauvre surcot, et mon manteau, et mon cheval, qui n'avait pas son pareil à dix lieues autour de Tréguier^ et de venir encore me réclamer moitié de l'héritage de mon oncle!...

A cette chute l'étonnement dTvon tomba, et il eut ce bon rire si sonore et si jeune qui s'échappait souvent de ses lèvres.

— Nous y voilà! dit-il, ce n'est pas une querelle, c'est un procès que tu me cherches!

Le mot était d'une justesse admirable. Dans tout paysan de l'Ouest il y a un avpcat bavard et retors.

Goïon était écuyer de noblesse, c'est vrai, mais que sont les hobereaux, sinon des paysans et demi? Tout ce déluge de paroles incohérentes dont il aspergeait

LA VEMm-^mhR 167

ia route depais âlx nmiutes, isai» fyrenAiB le temps de plac^ un point ni une Tir^le, était une plaidoirie en îorme : d'autant plus plaidoirie qu'il y avait pins d'incohérence, et j'ai youIu esquisser ee Irait de mœurs en grandenr natfrrelle an risque d'être accusé un instant de tettre la campagne.

Goîon était trois moitiés de paysan : il plaidait contre Dieu pour aller le plus tard possible à la croisade, oit l'appelait son serment qu'il regrettait; — il plaidait contre les saints pour leur payer le pkis tard et le moins possible, les diapelles, les images ou les coqs, promis aux lieures de détresse ; — il plaidait contre Yvon pour ressaisir sa libéralité imprudente; donnant toujours ainsi d'une main et toujours reprenant de l'autre.

Sur dix enfants, il y en a neuf qui se comportent de cette façon; il parsdtt que c'est dans la nature; et sur dix paysans, il y en a douze.

Je Yo6s ai dit Thistoire de la famille d'Yvon Hélory, et TOUS savez qu'il avait précisément étudié pour être avocat, quoiqu'il fût le fils d'un chevalier; mais il y a avocat et avocat. Il répondit brièvement, mettant un grain de gravité dans «a bonne humeur ordinaire.

— Il est juste que tu nous conduises, si c'eist ta volonté^ puisque tu as repris la possession et la responsabilité de ton bien. D'ailleurs, tu connais mieux le pays que moi. Si je te gène, je suis prêt à tirer à droite, au cas où tu prendrais à gauche. Je ne puis pas m'excuser près de toi d'avoir noué ta eeintnre autour de mon corps, au péril de ma vie, puisque je

i68 LK BBLUI-ÉTOILB

l'ai fait sur ta demande et poar te rendre eenrice. J'ai agi de mon mieux envers toi, tu as contracté enyera moi une obligation verbale qu'il te suffira de nier pour être quitte devant la justice des hommes, puisque nous a'avons pas de témoins. Il sera temps de commettre ce mensonge quand je réclamerai l'exécution de ta parole.

— Quand le feras-tuT

— Peut-être demain, peut-être jamais. Pour moimême, je n'ai besoin de rien^ mais j'ai mes pauvres*

— De sorte que, s'écria Goîon, je vais rester sous le coup de cette menace et à la merci de ton caprice... Par la foi de Dieu I jette ta dague et vidons notre différend tout de suite à coups de poing, comme de bons enfants. Tu es fort comme un bœuf, tu peux bien te battre avec moi.

— Je n'aime pas me battre, dit Yvon.

— Tu es donc un làcheT

— Il se peut que je sois un lâche, cependant je ne Je crois pas.

— Alors, bats-toi!

— La. conséquence n'est pas du tout logique...

— Je me moque bien des conséquencest... Alors, renonce à tes prétentions!

— Je ne renonce à rien du tout.

— Alors...

Mais Golon n'acheva pas. Il s'était mis en garde à la sourdine, préparant un argument d'une autre sorte, et dont, selon lui, son camarade Hélory ne pourrait point repousser la frappante justesse.

LA BSIiLS^ATOILS 169

Prenant son temps, il se rassembla sur lui-même et . au moment où YTon attendait la seconde corne d'un dilemme, il reçut en pleine poitrine le choc d'un syllogisme tout entier, breton au premier chef : la tète de Goïon de Ploëmené, qui l'atteignit au creux de Testomac et l'ébranla comme le heurt d'un de ces béliers, destinés à faire brèche aux murailles avant rinyention de la poudre à canon.

Mais, chose singulière, ce ne fut pas Yvon qui tomba. Il resta debout, quoiqu'il n'eût même pas essayé de parer ce coup porté par trsdtrise, et bien porté, nous l'affirmons, car on s'entend à donner « l'embrassade des moutons i» au pays de Tréguier»

Goïon , au contraire , recula de plusieurs pas , comme s'il eût buté le sommet de son crâne contre un chêne. Il étendit les bras, chancela et roula de son long sur la bruyère.

— Ah! compagnon, dit Yvon en portant ses deux mains à son estomac endolori, ceci, de ta part, n'est pas action loyale !

Et dans le premier moment de sa juste indignation, ne Toulant point se vengery il tourna le dos pour s'éloigner.

Mais voilà que le criminel Ploëmené se mit à gigotter par terre et à pousser des lamentations à fendre l'âme.

— Comme un bœuf I disait-il, fort comme un bœuf! C'est un assassinati Tu m'as assommé du coup, Hélory, malgré notre amitié d'enfance! Et encore tu te plains de moil Vas-tu maintemant m'abandonner en danger de m(»^ par ton fait, dans ce désert où les bri-

170 Là BBttB-'ÉTOILB

gands rôdent, c'«sl sûr, et les maléficiers aussiTCar je connais le fomet des loup^garous et je les sens à plein nez qui Tiennent! Sois certain que leur sabbat est ici près quelq^ part. Je Tiens de Toir passer le squelette de i'anberge entre deux brousses... Hélory! mon cousin, mon voisin, bon chrétien! Hélorj, le seul camarade que j'aime! je reconnais mes torts, aie pitié de moi, ne m'abandonne pas dans mon embarras. Non-seulement je partagerai avec toi fidèlement l'héritage de mon oncle Jouan, mais tu auras un quart en plus. Je ne garderai que juste ce qu'il faut pour m'équiper en vue dé la croisade, soyez témoin, mon saint patron !... et ce qu'il faut pour bâtir la chapelle de saint Tugdual, mon patron, soyez témoin I Le coq, je n'en parle pas, ni des autres menus yœux qui seront tous accomplis en bloc et sans marchander, comme cela se doit. Ah! ma tête! ma tête! au secours, Hélory, je me meurs!

S'il y avait eu des Moignos ou des Faux-Ermites sur la lande, ils auraient entendu cela d'une lieue et il est certain que ce pauvre Pioêmené n'était pas un agréable compagnon d'aventures ; mais Hélory n'avait pas de rancune. Il revint bonnement sur ses pas quand il entendit ce mot : « je me meurs ! » et, s' étant agenouillé auprès du malade, il le soigna de tout son cœur.

Si vous saviez comme l'écuyer de noblesse était profondément touché et reconnaissant! Peut-ôlre n'était-il point si près de la mort qu'il l'avait dit, car il entassait paroles sur paroles : prières^ pro-

LA BBLLK-ÉTOIUI 171

mêmes, Tceux, actions de gràees et protestaticma de tendresse avec une Tolubilité qui éloignait toute idée d'agonie; mais il continuait de se plaindre, et de temps en temps il enfilait une petite deijiii-douzaine de jurons assortis comme on avale une gorgée de tisane.

Yvon lui avait ôté son chaperon pour donner à sa tète contusionnée Tair frais de la nuit. Il se multipliait autour de lui et le réconfortait de son mieux. Dans son zèle, il alla vers la mare voisine où il remplit d'eau le chaperon et revint en courant, tout heureux du soulagement qu'il allait apporter.

— Bois, dit-il.

A ce mot, les yeux languissants de Ploëmené s'ouvrirent et brillèrent.

— J'étais sûr que cela te ferait plaisir! s'écria Yvon.

Ploëmené tendit ses deux mains, mais quand il reconnut la qualité du breuvage qui lui était offert, il le repoussa et murmura en refermant les yeux :

— Jette cela, Hélory, tu vas gâter ma toque. N'ai-je pas subi assez de pertes déjà dans ma garde-robe au* jourd^ui? L'eau est une bonne chose en soi, je ne le nie pas, mais non pas pour boire. Elle produit sur moi un effet funeste. Entre ma cotte et ma chemise de chanvre, tu vas trouver un cordon de cuir auquel pend...

— Un reliquaire? s'écria Yvon.

— Quelque chose comme cela, donne-le-moi que je le baise.

172 LA BBLLB-iTOILE

Au cordon pendait une petite gourde que Goion saisit avidement quand on la lui présenta.

Il but une large lampée en ajoutant :

-* C'était le commencement de mon équipage pour la croisade; pèlerin sans gourde est un corps sans âme.

Une forte odeur de brandeyin monta aux narines dTTon qui demanda en souriant :

— Te sens-tu mieux, Ploëmené, mon ami?

— J'espère, répondit celui-ci non sans aigreur, que tu vas bien me porter, fort comme tu l'es, jusqu'à la ferme la plus voisine, car nous ne pouvons pas gagner le bourg de Plélan dans le triste état où je

suis.

— Je ferai de mon mieux pour te porter, répliqua Yvon, mais où trouver une ferme?

— Parbleu I te voilà bien malade I tu chercheras!

— Sans doute, mais tu dois être lourd avec la ceinture.

— Il ne fallait pas me tuer par le choc de ta damnée cuirasse qui est sur ta poitrine I repartit Goîon : tu aurais dû au moins me prévenir!

— Mais je n'ai pas l'ombre de cuirasse! s'écria Yvon.

— Alors c'est de la sorcellerie et ce n'en est que plus vilain... Mais ne te formalise pas, je t'en prie, de ce que je dis ; la maladie me fait causer... et quant au poids de ma ceinture, tu as dû t'apercevoir que je vaiç quelquefois, dans mes dires» un peu au delà de la vérité. C'est le défaut de notre pays, Hélory, mon bon

LÀ BSLLB-iTOILB 173

6t cher voisin. J'ai parlé de 7,000 soqs d'or, mais je n'en possède en réalité que 700, pas un de plus, et je te demande bien pardon si ta part se trouye ainsi un peu diminuée. Tu mériterais tous les trésors de Crésus pour la charité que tu me témoignes, mais j'espère bien que tu ne prélèveras ton dû qu'à mon retour delà croisade et après la chapelle bâtie. Il ne conviendrait pas à un feihrent chrétien comme toi d'aller contre le bénéfice de Dieu et de ses saints... Tends le dos que je monte.

Yvon ne se fit pas prier. Il offrit son dos de bonne grâce, et Ploêmené monta encore assez lestement à califourchon sur ses reins, tout en geignant et en maudissant.

— Maintenant, dit-il, quand il fut commodément installé, mets-toi en marche et tâche d'aller vite, car j'ai grand besoin de repos. Ma têtel ahl ma tètel

Au moment où Hélory s'ébranlait, la neige et la pluie commencèrent à tomber, portées par un vent d'aval qui courbait les touffes de genêts au ras de terre. Il faisait si noir qu'on distinguait à peine les sentiers; et d'ailleurs, les sentiers, innombrables comme les veines d'une table de marbre et pareillement emmêlés, tournant, retournant, se croisant, se brouillant, ne pouvaient aucunement servir de guide.

— Pousse à gauche, mon brave Yvon, dit Qoion, pour que ta tète garde un peu mon oreille contre le froid du vent.

— Mais où allons-nous par la gauche?

— Je n'en sais rien. Tu n'as pas le mauvais lot : je

114 Lk BSLLB-ÂTOILR |

te sers de manteau et toute la pluie tombe sur moL

Yvon répartit patiemment :

*- S'il y ayait moyen de mettre celui qui porte sur celui qui est porté, je ne demanderais pas mieux que de t'épargner la pluie, mon pauvre Ploêmené.

-^ Tourne à droite, le vent a sauté et je l'ai dan& l'autre oreille... Ahl ma tète!

Yvon tourna à droite, puis à gauche, et puis h, droite encore, selon que le vent variait. Ce n'est pas le moyen de faire beaucoup de route dans une direction donnée.

On marcha ainsi pendant dix minutes ou un quart d'heure. Au bout de ce temps, Yvon soupçonna que Ooîon pouvait bien se moquer de lui.

— Ne te serait*il pas possible de marcher un peu, ami? demanda-tril.

-« Marcher, moi ! s'écria Ploêmenéy tu n'y penses pasi je suis paralysé des deux jambes et d'ailleurs sur le point d'expirer. Es-tu déjà las de bien faire, Hélory ? so«ge que c'est toi qui m'as mis dans ce piteux étati

-*- Mais non, c'est toi. Ton crâne est venu à ma poitrine et non point ma poitrine à ton crâne.

•^ Qu'est*ce que cela fait? c'est toujours ta poitrine qui a meurtri mon crâne. Ahl si j'avais ta force et ta santé et que je fusse à ta place, je porterais mon ami malade pendant douze heures avant de soufder le premier mot de plainte... Mais nous n'avons pas le même naturel, toi et moi, Hélory I

— Je ne me plains pas, seulement je suis bien las* * -^ Ce n'est rien, va toi4oura.

LA BBLLS-iTOIUB 175

Dix autres minutes de marche. Je ne sais pas pourquoi, au bout de ce temps, Hélory se figura que derrière lui, ce coquin de Ploèmené faisait des efforts pour s'empêcher de rire. Vous et moi, en pareille occasion, nous aurions peut-être lancé le mauvais plaisant sur la lande et continué notre route; mais Yvon avait beaucoup de patience. Il eut peur de se tromper.

-— Voici des champs cultivés, là, devant nous, ditil; penses-tu qu'il faille aller de ce côté?

— Ma foi, répondit Ploëmené, hors de garde, cela m'est bien égall...

Puis, se reprenant :

«- mon ami, si tu savais l'état où je suisi j'ai la cervelle en marmelade. Que t'ai-je répondu? Je n'y suis plus.

Yvon s'arrêta court.

— Qui avotis-nous là? demanda-t-il en donnant à sa voix un accent d'inquiétude.

Il sentit que Ploëmené se redressait sur son dos.

— Comment I qui nous avons? répéta ce dernier déjà frissonnant, où cela?

— Un peu à droite, derrière la quatrième^ Non, la cinquième broussée.

— Je ne vois rien.

-- J'ai donc la berlue I... au fait, je suis si lasl ^^ Es- tu vraiment bien las?

— Il me semble à chaque pas que je vais tomber»

— Pauvre Hélory I

— Mais pourtant, je me troB^m pa», v(»s,. cela bouge.

176 LA BELLB-iTOILE

Il étendit son doigt tremblant pour montrer le vide

de la nuit.

— Cela bouge! répéta Ploëmené, es-tu sûr?

— C'est un homme... il a un froc... je crois que c'est Médéric!

Goïon n'en demanda pas plus long. Il se laissa glisser à terre et partit à toutes jambes.

Il ayait dit vrai une fois en sa vie : quand il voulait, il courait comme un lièvre.

— Attends-moi, cria Yvon, réprimant son envie de rire. J'ai peur, tout seul...

— Poltron 1 répondit Goïon qui sautait par dessus les touffes d'ajoncs comme un poulain en liberté : Débrouille-toi, mon bonhomme I

Il ajoutait à part lui :

— Ce Médéric est là pour la ceinture, et il croit que la ceinture est autour des reins de l'écolier à la tète nue. Yvon et lui vont avoir bataille, et j'ai du temps devant moi.

Peutrêtre trouvez-vous la conduite de Técuyer de noblesse un peu légère, mais nous vous affirmons qu'il n'était pas méchant, — au fond. Seulement, l'idée de partager avec quelqu'un les sous d'or de l'oncle Jouan lui crevait positivement le cœur.

D'autre part, ne plaignez pas trop Yvon Hélory, qui le regardait courir en se tenant les côtes et en disant :

— Il était temps que je me débarrasse de ce camarade-là, je n'en pouvais plus!... Va toujours, Ploëmené, mon cohéritier : j'ai mes pauvres; à nous

LÀ BSLLK-iTOILB 177

deux, nou8^ ferons une belle aumône, et quand il le faudra, je te rattraperai... Qui aurait cru, cependant, que ce Médéric fût bon à quelque chose?

Il s'assit sur une roche et ajouta en essuyant son fî*ont baigné de sueur :

— Cent cinquante livres de Bas-Breton sur le dos, c'est lourd I

RÊVES d'une nuit DE GIBOULEES

Une heure après, c'est-à-dire aux environs de la demie qui suit minuit, Ploêmené allait tout seul, inquiet, fatigué, trempé, sous le ciel redevenu clair. Il était absolument perdu au milieu des champs, et n'eût point su dire s'il avait dépassé Plélan sans retrouver la grande route ou s'il s'en était revenu de la même manière jusqu'aux environs de Bréal, patrie de son cher héritage.

La fièvre de ceux qui portent de l'or l'avait pris ; il voyait partout des brigands à l'affût le long des haies, et chaque buisson le menaçait d'une arbalète bandée.

Comme il passait son centième échalier, se demandant si cette terrible nuit aurait une fin, il entendit un coq qui chantait, trompé sans doute par l'éclat de la lune.

Là. BKIX»iTOIUS 179

Il n'était pas méchant, je mesuig tué à tous le dite. Il avait de l'ayarice parce qn'il avait de l'argent, et rayarice lui donnait l'égolsme qui, à son tour, engendrait la pohrofinerie; mais pins d'une fois en sa vie, il s'était battu bravement, et plus d'une fois aussi, jadis, quand son escarcelle était légère, il en avait partagé le maigre contenu avec plus pauvre que lui.

Il était vantard, c'est un défaut de terroir; il était menteur, c'est le vice de notre nature humaine; il aimait le brandevin, et il avait grand tort, car cela -étouffe les bons instincts qui germent en nous et cela engraisse les penchants mauvais; mais si Ton mettait À part en notre pays de France (le plus sobre pays du monde, à ce qu'on dit) tous les gens qui ont soif entre leurs repas, quels vides dans les rangs !

Hors de France, c'est bien une autre histoire : en Angleterre, les belles dames s'en mêlent, j'ai lu cela <làns des livres anglais.

Ploémené, le pauvre écuyer de noblesse, avait encore t)eaucoup d'autres si et beaucoup d'autres mais que nous ne connaissons par parce que nous le vîmes pour la première fois hier au soir, à la brune, et qu'il faut bien un peu de grand jour pour feuilleter les replis d'un cœur : j'entends le premier venu des cœurs et le moins difficile à lire.

Pour abréger, je peux vous avouer tout de suite qu'il était joueur comme les dés, entêté, querelleur, vaniteux plus qu'un paon (les dindons attendaient Christophe Colomb pour nous apporter d'Amérique le pur et vrai symbole de l'orgueil); qu'il avait la ruse du

i80 LA BILLB-ÉrOILB

paysan, l'ignorance du hobereau et la terrible galanterie des beaux fils de village.

Et quoi encore, Yoyons? Mon Dieu! à peu près tout ce qu'un mauyais sujet de campagne peut ayoir.

Mais dussé-je passer auprès de vous pour le roi des radoteurs, j'aurai le courage de mon opinion et je tous répéterai jusqu'au bout qu'il n'était pas méchant.

Ohl pas du tout! Et pour peu que je fusse échauffé par la contradiction, j'irais plus loin : je tous affirmerais qu'il était bon.

Chaque époque et chaque pays ont une façon à eux de jeter leur gourme, dont l'épaisseur et la qualité Tarient. 11 faut de la patience. J'ai tu des gens tout pareils à Ploëmené qui dcTenaient, non pas tout à fait des anges, mais de si excellents hidalgos ou de si parfaits notaires I rendant leurs femmes heureuses, élcTant leurs enfants dans la crainte du mensonge et dans le respect de la sobriété.

Atcc le temps, Goîon l'égoïste, Goion le jureur, le brelandier, la moitié de païen, devait jucher le coq promis au haut de son clocher, bâtir sa chapelle et même aller à la croisade.

Nous en étions justement à dire qu'il entendit un coq chanter en passant une barrière. Entre tous les animaux, le coq est peut-être celui qui a le plus ^accent ; tous les bœufs ont la même beuglée, tous les moutons ont le même bêlement et je vous défierais bien de distinguer une fauvette d'une autre fauvette par leurs chants; mais les coqs, c'est différent.

Quand j'étais enfant, je savais dès le matin le.

LÀ BKLLB^iTOILK I8i

tonps qu'il ferait dans la journée, rien qu'en écoutant le coq chanter. Le vent du sud m'apportait Tappel éclatant d'un haut-sur-pattes qui sonnait comme un clairon ; le yent de l'ouest m'amenait la yoix de rogome d'un Anglais plus hérissé qu'un porc-épic : orage ou pluie; — mais il y ayait au nord un grand Normand* mordoré, timhré en baryton qui m'annonçait le beau soleil, et yers l'orient, côté de l'espérance, un patu au panathe yert, franc ténor, celui-là, m'enyoyait ayec son ut de poitrine, la certitude d'une matinée lumineuse et fraîche : yrai temps de chasse.

Après yingt ans écoulés, j'aurais reconnu chacune de ces yoix entre mille.

Au lieu de franchir sa barrière, Ploêmené s'assit dessus, jambe de-ci, jambe de-l&, parce qu'il était fatigué d'abord, ensuite parce que le coq qui chantait dans cette campagne inconnue ayait la yoix du petit Breton rageur, despote et bruyant qui régnait sur la basse-cour d'une pauyre maison ayant girouette, pignon et portail, qui était la dernière de la paroisse du Minihy, sur le chemin du château de Rostrenen, et que Goion aimait comme chacun de nous chérit son berceau, la maison de son père et de sa mère.

Ah ! c'étaient de brayes gens, ces yieuz Ploêmené,

le ce bonhomme » à barbe grise qui allait à la charrue

pieds nus et l'estoc au côté, — ce même estoc qtie

Goîon ayait jeté sur la route pour suiyre sa ceinture,

-^ et la « bonne femme v si douce, belle encore et

toujours maillant de la laine ayec ses grandes aiguilles

de buis par les chemins,

r62 LA BELLK-iTOILS

Us se tenaî^t droit tous deux, dam leur respect fier, quand ils saluaient M. Pierre de Rostrenen à son banc de paroisse; mais comme ils partaient bonnement aux malbeureux !

— Ta fillette a-t-elle toujours les fièvres, Madeleine ? je te porterai de la médecine.

— Vincent, pauvre bomme, ta ménagère n'est pas encore sur pied? Viens chercber du bouillon de poule cbez nous, du pain blanc et des œufs frais. .

Pour riches, ils ne l'étaient guère; mais que de miséricorde dans leurs belles âmes !

Pensiez-Yous que les coqs, en chantant, disaient tout cela î

A entendre celui-ci chanter, Goïon se revoyait tout petit enfant et suivant sa mère qui le tenait par la main, dans les chemins creux, voûtés d'épines blanches.

— Quand tu seras grand, mon trésor, disait-ette, tu iras aussi chercher les pauvres pour avoir la plus chère joie qu'un bon cœur puisse goûter sur la terre...

Hélas I Ploëmené était devenu grand, et, loin de chercher les pauvres, il avait fait plus d'un détour, sachant Theure et la route où les pauvres allaient...

... Figurez-vous des cierges partout, et Todeur de Tepcens, et des bannières avec l'image de Marie, toujours vierge, et des corbeilles drapées de gaze et d'or. Quelle si pauvre paroisse ne trouve ce qu'il faut pour habiller ces belles corbeilles où les petites feuilles vertes du buis sont mêlées aux larges effeuillis des roses ?

C'est la fin de mai, les roses sont partout. Le coq a

LA BSLLS*ÂTOILE 183

chanté plus fièrement ce matin-là, en même temps qne les cloches sonnaient à la joyeuse volée.

Ce jour, ce cher jour de la première communion, laisse des larmes et des paifoms plein le cœur : assez de parfums et de larmes pour embaumer et attendrir toute la vie!

Les beaux cantiques! et comme elle était heureuse, la bonne chrétienne de mère, suivant d'un regard mouillé son petit gars qui allait à l'autel !

— Mon chéri, tu as ton Dieu en toi, garde-le bien, et qu'il ait toujours une blanche maison dans ton âme...

Hélas ! hélas ! comment Ploêmené avait^il entretenu la blancheur de cette maison où Dieu n'était plus?

Mais c'est une trace miraculeuse que la première communion laisse dans la mémoire des enfants, devenus hommes. Elles ne se dessèchent jamais entièrement, ces larmes qui ont leur source au plus profond du cœur, et jamais tout à fait elles ne se fanent les feuilles de ces roses bénies*

Sur sa barrière Goîon avait dans l'âme un écho, un reflet de la grande émotion qui ne peut pas mourir, et il s'étonna d'une goutte d'eau brûlante qui tomba sur sa main, quoique le firmament fût clair.

— Pauvre bonne femme I murmura-t-il, en essuyant ses yeux, car dans le souvenir de cette heure bienaimée, il y a une image qui rayonne : chacun y revoit sourire sa mère.

— Je l'avais fait pleurer déjà bien souvent, se dit Ploêmené qui décidément fondait en larmes^ j'avais

184 LÀ BJELLEH&TOILB

juré, j'aTais menti, j'étais, dès ce temps-là, un mauyais petit homme, car elle me montrait Yyon Hélory qui était là aussi, en me disant de l'imiter et de l'aimer...

Et Goïon revoyait un enfant à figure sereine, sous une couronne de cheveux bouclés, qui regardait le ciel en chantant d'une voix claire ces beaux cantiques aussi purs que l'encens, aussi doux que les roses.

Mais il voyait encore autre chose. Vis-à-vis . du groupe noir des garçons, il y a des bancs tout blancs de robes sans tache et de ces voiles transparents qui ruissellent sur les suaves et frais visages, pâlis par le bonheur.

Vous souvenez-vous de cette vision angélique et qui fait songer aux calmes allégresses du ciel?

Ce qu'elles deviendront, les âmes blanches qui sont sous la blancheur de ces voiles, nul n'en sait rien : tout voyage s'égare, et la vie a d'étranges détours, quoique son but éclatant et certain soit la mort; mais ne craignez pas, elles ont été anges : le souvenir de l'heure céleste où la bonté de Dieu a été leur souffle les retrouvera...

Eh bien I oui, il y en avait une dont le voile était plus blanc et la pâleur plus douce. Il n'est aucun homme, même ce pauvre Ooîon de Ploêmené, à qui la poésie du printemps des âmes n'ait souri. Elle s'appelait Margeride; elle était fille d'humble noblesse, comme la bonne femme, elle avait un petit héritage comme Goïon; quand la mère et le fils étaient seuls, ils parlaient d'elle, et Goïon devenait meilleur.

Là BBLLB-ÉTOILB 185

Mais un autre Tint, plus riche, qui emmena Margeride dans un grand manoir où elle fut dame...

— Cela fait rire, un homme qui pleure, se dit Goîon. Je le vis bien quand je pleurai, après que que Margeride fut partie. Un seul ne riait pas de moi, c'était Hélory. Hélory me consolait presque aussi bien que ma mère...

Il y ayait déjà du temps que le coq rendormi ne chantait plus, mais Qoion l'entendait encore. Il ne se

remettait point en route; il écoutait le passé parler, et de gros soupirs soulevaient sa poitrine.

Tout à coup ses deux mains se crispèrent dans ses cheveux qu'il ne lâcha que pour se donner à luimême de sérieux coups de poing à travers la figure. Il y allait pour tout de bon, sanglotant et disant :

— Tu n'es bon qu'à pendre, Goion, mauvais chrétien, mauvais fils et traître compagnon I Tu as menti à Dieu et à ses saints ! Tu as faussé la promesse faite au lit de mort de ta mère I De tous ceux que tu as aimés quand tu étais bon, il n'en restait qu'un; tu l'as retrouvé et tu l'as tué, Ooion, Goîon de Ploêmené, lâche assassin, car il est sûr que ce Médéric n'était pas seul sur la lande et que mon pauvre Hélory n'est plus qu'un cadavre, à cette heure, couché dans Tendroit même où je l'ai abandonnél.. Feu de l'enfer I où je grillerai, c'est certain, et ce sera bien fait I je ne veux pas, du moins, qu'il reste sans sépulture I Je vais retourner sur mes pas, je vais charger son pauvre corps sur mes épaules et le porter n'importe où,

186 LA BSLLB-ÉTOILB

pourra qae ce soit terre sainte. Et à tout le moins, les choses seront bien faites : je veux tout le clergé de la paroisse à son convoi funèbre] Ce n'est pas assez, on fera Tenir les paroisses voisines... et voici une meilleure idée I on prendra tous les moines de Paimpont... cent moines, s'il le faut, quand on devrait les aller chercher à Gaël et à Saint-Méen ! Foi de moi I ce sera un bel enterrement, car chaque moine aura un cierge de quatre livt*es de cire... non I cinq! et plutôt six livres I Toute l'église sera tendue depuis le haut jusqu'en bas. Je m'aboucherai avec un tailleur de marbre pour le tombeau sur lequel nous couchions une statue qui aura ses pieds appuyés contre un chien, cela fait bien, et la tête protégée par deux anges, les mains jointes et les ailes éployées. Mort de mes os I si le pauvre Yvon n'est pas content avec cela, on pourra encore lui faire dire un cent de messes, dont douze chantées et une d'évêque au grand autel de Saint-Tugdual de Tréguier, et encore... Mais ne promettons pas trop, crainte de le regretter plus tard, car en voilà déjà pour une maîtresse somme... C'est égal ! de cette fois, je me suis bien conduit et voilà que j'ai la conscience à l'aise I

Il se leva tout ragaillardi; mais au moment où il allait reprendre le chemin de la lande pour mettre à exécution ses vertueux desseins, il poussa un grand cri d'épouvante et chancela comme si ses deux jambes se fussent dérobées sous le poids de son corps.

Une main qui lui semblait plus lourde qu'un faix de plomb pesait par derrière sur son épaule.

— OÙ vas tu, Ploëmené? demanda, une voix qui lui fit sortir la chair de poule par tout le corps.

Entre ses dents qui claquaient à se briser, il répondit :

— Tu le sais bien, mon vrai ami, je vais sur la lande chercher ce qui n'y doit point rester.

— Ta ceinture se serait-elle détachée ? dit la voix, qui raillait bonnement et doucement, comme Yvon Hélory était sujet à le faire durant sa vie mortelle.

— Ne parlons pas de cela, mon camarade, je donnerais ma ceinture et tout l'or de la terre avec...

— Bon ! interrompit la voix , voilà que tu vas mentir I

Elle ^parlait maintenant par devant, la voix, et Ploëmené fut tenté de lui tourner le dos, tant il avait grand'peur; mais elle avait l'air si bonne, personne, cette voix de revenant, qu'il prit le courage de lever les yeux un petit moment.

Il ne s'était pas trompé; c'était bien le fantôme d'Yvon qui se tenait tout droit en face de lui avec sa tète nue et ses bras croisés sur sa poitrine. Il se laissa tomber à genoux de son haut.

— Si ce n'est pas tissez de cent messes et de cent moines, s'écria-t-il en couvrant son visage avec le tremblement de ses deux mains, fais ton compte toimême... Voyons I veux- tu que je promette à saint Tttgdual?...

— Non pas I interrompit le spectre, ne promets rieù.

— Alors, tu me gardes rancune ?

— Du tout.

188 LÀ BBLLR-ÉTOIUB

— * En ce €a8-l&, laiMe^moi te prouyer mon repentir...

— Je le connais.

— • C'est juste. De là-bas où tu es, tous entendez tout, TOUS Yoyez tout...

— Je ne sais pas au juste ce qu'ils font là-bas, dans le lieu dont tu parles, Golon, mon camarade, mais mettons fin au quiproquo. Je ne t'ai pas perdu de Yue depuis tantôt.

— Miséricorde I cria Ploëmené, je m'en étais bien douté I

— Je t'ai suiyi presque pas à pas...

«^ Quand ce scélérat de Médéric t'a eu tué?

— Mais non, ce Médéric est resté bien tranquille au même endroit où il tient par racines. C'était un tronc de châtaignier qui ne tuera jamais personne. Je t'ai donc suivi parce que tu me paraissais malade. Je voulais veiller sur toi et sur notre ceinture...

— Ah çàl dit Ploëmené, avec une nuance de désappointement, expliquons-nous et parlons sérieusement : veux-tu dire que tu n'es pas mort t

— - Je ne me suis jamais mieux porté, répliqua Yvon.

— Allons, tant mieux I fit Ploëmené sans trop de chagrin. Je crois m'apercevoir que tu m'as joué un tour, en définitive, tant mieux encore; comme cela, tous les torts seront de ton côté. Moi, d^abord, j'aime les situations bien tranchées : tu as voulu te débarrasser d'un ami malheureux qui pesait trop lourdement sur ton dos; pour cela, tu as employé un stratagème, c'était ton droit, je n'y vois point de mal. De mon côté,.

LA BBLLS-6T0ILB 189

toujours loyal et ne soupçonnant jamais la tromperie, j'ai donné dans le piège. Reste à expliquer ma fuite. Cest facile : ma fuite n'aTait pas pour but mon propre salut, comme tu pourrais le croire, mais bien la sauvegarde de l'héritage de mon oncle Jouan, qui n'appartient pas à moi seul^ puisque tu prétends avoir droit à moitié...

— Plus un quart, rectifia Yvon : je m'en tiens à tes propres paroles.

^ Plus un quart, répéta Ploëmené sans difficulté aucune : raison de plus pour que ma retraite, au lieu d'être une lâcheté, mérite les qualifications les plus honorables. Ceci étant réglé, que me veux-tu ?

— Je ne te veux que du bien, repartit Hélory qui lui tendit la main en souriant. Outre mes besans d'or que tu portes, je m'intéresse à toi pour toi. Tu n'as plus que moi, Goîon, mon ami, tu Tas dit tout àl'heure...

— Tu m'écoutais?

— Et en t'écoutant je me demandais si ce n'était pas mon devoir, à moi, ton seul ami, car je suis ton seul ami, tu l'as dit, de remplacer ta bonne mère, de te convertir...

— Bien trouvé pour un écolier de la Truie-qui-filel s'écria Goion en riant.

— De te marier...

— Bravo I tu me rends la monnaie de ma pièce I

— Et avant tout, continua Yvon, de te procurer une bonne couchée après cette nuit de fatigue.

— Bien, celai conversion et mariage viendront en leur temps : as-tu la couchée ?

i90 hk belle-Atoilb

— Oui, à deux pas d'ici.

— Nous serions si près de Plélan? s'écria Goîon tout joyeux.

— A dire yrai, répliqua Yvon, je ne sais pas du tout où nous sommes. Je ne t'ai parlé que d'un gîte.

— Tu as trouvé une auberge ?

— Fi I la Belle-Étoile ne me donne pas bonne idée des aubei^es de ce canton; j'ai rencontré mieux qu'une auberge. Tout à l'heure, pendant que tu pleurais tes péchés, ce qui était fort bien fait, mais n'a pas duré assez de temps, j'ai avisé ici près, à l'autre bout du verger des meules de paille ; un coq a chanté...

— As-tu remarqué son cri?

— Certes, on aurait dit le petit e£&onté qui était chez ton père»

— Embrasse-moiy s'écria Goîon en se jetant à son cou, puisque tu te souviens de cela I C'était du temps de Margeride I

— Je te dis que nous te marierons...

— Ah I mon ami, fit Ploêmené, Margeride a épousé un homme d'armes de six pieds de haut et qui pèse autant que son cheval I

— On peut se marier avec d'autres que Margeride... J'ai donc traversé le verger et tourné les grandes barges de paille.

— Et tu as vu une ferme?

— Une très-belle ferme.

— Où tout lé monde dort et où nous serons regus comm6 des Sarrasins, si nous demandons l'hospitalité à cette heure de nuit...

Lk BSLLB-ÂTOILB fOt

^SaToirl fit Yvon : d'abord tout le monde ne dort pas dans cette ferme, puisqu'on voit de la lumière au premier étage, ensuite, ceux qui dorment ne sont pas difficiles à éveiller; il y a dans la salle basse une jeune fiUe que le sommeil a surprise auprès de son rouet.

— Quelque pataude I... Te souviens-tu des beaux cheveux de Margeride ?

— Oui, je me souviens qu'ils faisaient une couronne d'or à son front.

— Et de ses grands yeux bleus ?

— Les yeux de celle-ci sont fermés, mais elle a pareille auréole de cheveux blonds.

— Que peut-elle faire d'un si grand homme d'armes, ma pauvre Margeride, s*écria Goion avec désespoir, «lie qui avait justement la taille qu'il fallait pour aller avec un jouvenceau bien proportionné tel que moi..> Est-ce qu'elle est jolie ta fillette t

— - Moi, je la trouve plus jolie que Margeride, répondit Yvon; mais peut-être que je ne m'y connais pas beaucoup. En tout cas, elle lui ressemble.

Ploêmené haussa les épaules.

«^ Ne vas-tu pas, dit-il, comparer une fille de manant à celle que j'avais choisie pour fiancée 1

— Pourquoi non? Du reste tu vas juger par toimême, et m'est avis qu'elle a un grand avantage sur ton ancienne fiancée.

— Lequel ?

— Deux grands avantages : d'abord elle ne t'a pas encore dit non, ensuite elle n'a pas encore dit oui à l'homme d'armes de six pieds de haut... Viens-tu t

192 LÀ BBLUB-iTOILB

Ploëmené ne répondit pas, et se mit en marche. Il n'ayait mis ni pain ni bœuf dans son large estomac depuis le déjeuner, ce qui faisait en lui de la place pour les poétiques rèyeries.

Et il en fallait de la place pour mettre l'homme d'armes de Margeride t

— Encore un mot, dit Yvon : tu as parfois un singulier caractère, et je ne veux pas être accusé de ne t'aTOir pas préyenu. La jeune fille n'est pas seule de garde... J'ai entendu rire, causer et trinquer : ne ya pas nous faire une méchante affaire ayec ce monde*là.

—N'aie pas peur I s'écria Goïon. C'est étonnant qu'on me prenne toujours pour un disputeur ! S'il n'y a pour nous gêner que des bons drilles qui trinquent, hâtons le pas et arriyons ayant la fin du réyeillonl... Mais c'est à toi qu'il faut recommander la prudence, mon camarade. Nos paysans ont bien changé depuis ton départ. S'ils sayaient qu'il y a de l'argent ayec nous, les plus honnêtes seraient pris de yertigo,.. Motus sur la ceinture!

Ils étaient en route. Ploëmené allait le premier, alléché par l'espoir de rompre son jeûne. Il eut bientôt franchi le yerger et tourné les meules.

Une tenance considérable se montra deyant lui ayec ses constructions nombreuses et confuses : communs, écuries, étables, granges, pressoir, chapelle en ruine et maison de demeure qui méritait presque le nom de manoir : tout cela calme et silencieux aux rayons de la lune.

Il n'y ayait plus de lumière au premier étage, et les

LA BKLLB-ÉTOILB 193

joyeux bruits, annoncés par Yvon avaient pris fin. Hormis cela, tout ce qu'il avait dit était exact, et Goïon vit de loin, dans la cuisine, à la lueur d'une lampe, une femme qui semblait endormie auprès d'un rouet. Seulement, il ne lui fallut qu'un coup d'œil pour voir que cette femme était moins jolie que Margeride et qu'elle ne lui ressemblait point du tout. A mesure qu'il avança, ce fut bien autre chose. Il vit des cheveux gris, hérissés en étrille qui se révoltaient sous un capuchon de paysanne, un front bossu et des joues toutes marbrées de sillons.

— Tète-bœuf I s'écria-t-il , tu mériterais d'être fouetté avec un paquet d'orties pour avoir comparé ce vieux monstre à la plus belle créature qui soit au pays de Tréguierl

A peine eut-il parlé qu'un bruit aigu et discret à la fois, comme le sifQement des lézards ou des couleuvres, se fit entendre, mais non pas en dehors de la maison. On eût dit que cela sortait d'un soupirail de cave.

En même temps la vieille sauta lestement sur ses pieds comme si le sifQement l'eût éveillée, et regarda tout autour d'elle en se frottant les yeux.

Yvon, qui avait rejoint son compagnon, lui dit à voix basse et rapidement :

— Je ne t'avais pas trompé, la jeune fille était assise à la place même où est la vieille; mais ce n'est pas seulement cela qui a changé; si tu m'en crois, nous ferons retraite et vitement, pendant qu'il en est temps encore. Quelque chose me dit que nous ne serons pas bien ici.

494 LA BELLB-érOILB

— Bon! fit Gk)ïon, je n'ai jamais tu d'homme si capricieux que toi ! tu veux, tu ne veux pas; tu dis noir, tu dis blanc, et il faudrait tourner à tous tes caprices I La maison a bonne apparence, je m'y connais, et si la jeune est partie, il suffira bien de la vieille pour nous chauffer notre soupe au lard et nous monter nos deux pots de cidre. Tu es bien libre de décamper, si la poltronnerie te talonne; moi, j'ai faim, j'ai soif et j'ai sommeil. Les jambes me rentrent dans le corps. Je puis avoir peur des morts, la nuit, sur la lande, à cause de mes péchés; mais les vivants me rassurent. Lb lieu me plaît, j'y reste..«.

— Et bien vous faites^ mon brave jeune maître», dit auprès de lui une voix pleine de cordialité.

Goïon se retourna; il vit un solide gaillard, presque aussi grand que l'homme d'armes de Margeride et qui se tenait debout au milieu de la voie. Il était vêtu ta paysan et menait de court, avec sa main gauche, un chien-loup qui parut à Goîon de taille colossale.

Derrière ce paysan, un autre de même tournure sortait d'une manière de niche, pratiquée dans la meule voisine et menait aussi en laisse courte un chien-loup que Goïon voyait haut comme un veau de six mois.

Et de l'autre côté de Taire, un troisième paysan se montra sur le seuil d'une étable, grand et robuste autant que les deux premiers et la main posée dana le collier d'un troisième chien-loup énorme, dont les yeux brillaient de loin dans le noir comme deux charbons rouges.

LA BELLB-ETOILE 105

Aucun des trois chiens-loups n'aboyait.

L'assurance de Ploêmené était déjà bien entamée.

— Merci de nous! murmura-t-il, les trois yilaines bêtes I et les trois méchantes mines de manants I Dans quel guêpier nous as-tu fourrés, Hélory, homme de malheur I Je voudrais bien m'en aller, sans demander mon reste!

— Il est maintenant trop tard, répondit Yvon, dont la voix était basse, mais ferme. Faisons bonne figure à mauvais jeu : le vin est tiré, il faut le boire.

L'HOSPITAUTi:.

Le grand paysan qui ayait parlé le premier et qui menait de court le premier grand chien-loup, était un fort luron d'assez belle tournure et avait Tair de commander aux deux autres, celui de la meule et celui de l'étable.

Il Tint à la rencontre de nos deux voyageurs qui tous les deux remarquèrent en même temps que son bras droit était pendu à son cou par une longe de cuir. Son bonnet de laine brune descendait sur ses oreilles et aussi sur ses yeux, ce qui, en soi, n'avait rien de surprenant par une nuit si fraîche.

— Mes seigneurs, dit-il, car je ne vous avais pas bien vus, et vous paraissez être des gentilshommes...

— Je suis écuyer de noblesse, interrompit Goîon.

— Je vous aurais pris pour un chevalier, répliqua

LA BBLLE-ÉTOILB 197

le paysan, qui yraîment avait de la courtoisie, et TOUS voyant sans chape ni manifel, je pensais que vous aviez pu être dépouillés par les vermines de routes qui désolent ce triste pays. Excusez-moi donc si je votis ai d'abord appelé mon jeune maître. Les nuits de veille que nous passons autour de notre bien pour le défendre, nous gâtent les yeux, et si je m'en croyais, je descendrais mon bonnet jusqu'à ma bouche.

Goîon trouva le discours assez bien tourné, et d'être pris pour un chevalier lui sembla tout simple, quoique, à vrai dire, avec l'équipage qu'il avait, le plus pauvre chevalier de Bretagne l'eût refusé pour porter son saladon à quinze pas derrière lui.

Yvon au contraire , se dit que ce pataud parlait trop bien, et nota en lui-même le soin qu'il avait pris d'expliqher cette manière de masque que son bonnet rabattu lui mettait sur le visage.

II nota également ce fait, que le paysan s'adressait à Goïon, il est vrai, mais qu'il le regardait, lui, Yvon, de tous ses yeux par dessous sa visière de laine.

— Mon ami, dit-il, prenant la parole pour empêcher peut-être le bon Ploëmené de lâcher quelque sottise, nous hésitions à vous demander l'hoi^italité, craignant de causer du dérangement dans votre maison à une heure si avancée.

— Les pauvres se doivent aux riches, répondit le paysan. Je me nomme Mathurin Gauvin, mon iseigneur, pour vous servir, du mieux que je pourrai. Vous ne m'avez point demandé mon nom, mais je

198 UL BELLB-iTOILB

veux que tous sachiez comment appeler votre hôte.

— Eh hienl yathurin Gauvîn, répliqua Goion, TOUS pouvez vous adresser à moi, mon ami, sans perdre le respect. Vous m'avez Tair d'un bon compagnon, malgré votre chien revêche, vos camarades muets, votre bonnet qui va coiffer votre menton, si vous n'y prenez garde, et votre bras en bretelle.

Tout à l'heure Yvon sentait le regard de ce Mathurin Gauvin sur sa tète nue, maintenant il devinait ce même regard tâtant le tour de ses hanches pour -descendre jusqu'à ses pieds chaussés de gros sabots.

— L'examen est fait, pensa-t-ilj le drôle me reconnaîtra si nous nous retrouvons en présence, mais moi, il y a longtemps que je l'ai reconnu !

— Nous ne sommes pas trop de trois hommes et de trois chiens pour monter la garde autour de la fermei répondit Mathurin, et vous sauriez cela, «mes seigneurs, si vous étiez de ce malheureux pays : mon bras blessé en est la preuve et témoigne des dangers qui rôdent dans nos nuits.

Yvon sourit et se dit :

— Voilà un mot très-adroitement placé I le coquin eût fait un avocat de ressource s'il avait étudié chez maître Pierre de la Chapelle aussi bien que mon condisciple Guillaume de la Barre, capitaine des Moignos... Mais il perd sa peine avec moi; je sais où il a gagné l'entorse de son poignet!

— Et comment s'appelle-t-il votre malheureux pays t «demandait en ce moment Goîon.

<— Saint-Thurial, répondit le paysan sans hésiter;

LA BBLLI-ÉTOILB iW

— Je m'en doataisi s'écria Ploêmené; quelque chose me disait que j'étais revenu du côté de chez mon oncle Jouan I Je ne suis pas fâché de cela. Plus loin nous sommes de cette coquine de forêt, de son pont-traquenard et de cette damnée auberge de la Belle-Étoile, que Dieu démolisse I mieux les choses Tont II fera jour demain et nous gagnerons Plélan à pied tout doucement en nous promenant... Allons, Mathmrin Gauvin, nous acceptons ton hospitalité, mon homme, et ce qu'elle vaudra nous la paierons.

*— Les pauvres n'ont rien à réclamer aux riches, déclara pour la seconde fois Malhurin Gauvin et du ton le plus respectueux. Vous donnerex, mes seigneurs, ce qu'il vous plaira de donner, et nous serons satisfaits, mes cousins et moi, si vous passez en paix le restant de la nuit sous notre garde... Faites votre ronde, vous autres et lâchez vos bellots I

Les deux paysans sortirent de la cour en tournant les meules, et Ton entendit les chiens-loups fourrager en liberté dans le champ voisin, mais sans aboyer aucunement ni donner de la gueule.

— Bertrade, ma tante 1 appela Mathurin.

Depuis un instant, la vieiUe au rouet avait ouvert la porte de la cuisine et se tenait immobile sur le seuil.

— Ghauffie deux écueliées, bonne fenmie, reprit Mathurin : saint Malon nous a envoyé des voyageurs dans rembarras.

— Je ne rais pas sourde, répondit la vieille. J'ai entendu que tu offrais à manger et à coucher à deux

200 LA. ULLB-ÉIOILI

allants de nuit; mais je goayenie encore la maisonnée, pas frai? Je veux yoît la mine de ceux qni Tont entrer chez moi.

— Cest trop juste, fit Yvon qni prit les devants et marcha rapidement vers la cuisine.

La yieille se mit à reculer à mesure qu'il ayançait. On aurait dit qu'elle avait peur, et cette frayeur ne semblait point jouée.

Quand elle eut reculé jusque auprès du rouet, elle décrocha une chandelle de résine fixée dans la fente d'un bâtonnet qui tenait comme un dou, enfoncé au plein de la muraille, et leva ce flambeau crépitant qui crachait tout à l'entour des gouttelettes de poix fondue.

En éclairant ainsi le visage dTvon, elle mit sa propre figure dans la lumière.

Ce visage était un paquet de rides avec une bouche en forme de plaie, un nez écrasé et de méchants petits yeux furtifs qui lançaient par intervalles des étincelles verdàtres.

Ces petits yeux-là regardèrent successivement et avec une singulière vivacité la tète nue dTvon Hélory, son costume d'écolier et ses pieds chaussés de sabots.

— C*est celai grommela-t-elle, car les yîeilles gens parlent sans s'en apercevoir, quand ils croient penser seulement.

Elle ajouta :

— Ce sera difficile, càt il a de la force autour de lui qui ne vient pas de lui...

LÀ BKLLB*ftTOILS SOI

Puis, regardant Ploèmené qui s'approchait à son tour avec cet air d'importance qu'il savait prendre dans les bons moments, elle dit encore :

•p Voilà le mouton qui a donné sa ceinture à garder.

— A la guette! fils Mathurin! reprit-elle tout haut, «t tâche de ne pas laisser mordre ton autre bras! Les hommes sont dehors, la nuit, les femmes restent en dedans de la porte. Montre-nous tes talons!

Mathurin sortit aussitôt disant entre haut et bas :

— Arez-Yous peur que je ne boive un verre de mon propre poiré avec nos hôtes, ma tante Bertradet On Ta dehors, puisque vous le voulez, et soyez tranquille, ce qui est dans la maison est bien gardé!

Bertrade remit la chandelle de résine à sa baguette et marcha, courbée des reins qu'elle était, vers la cheminée haute et large où un tout petit feu couvait sous ht blanche cendre que rendent les copeaux de bouleau.

Au-dessus de ce foyer qui semblait éteint, mais qui, laissé en repos, aurait fidèlement brûlé jusqu'au lendemain midi, un chaudron noir pendait, retenu par une tige de fer pendue aux coches d'une gigantesque crémaillère.

— La jeunesse cherche la jeunesse, dit-elle; elle gène la vieillesse et la vieillesse la gène. Ne prenez pas la peine de vous asseoir, mes mignons, ce n'est pas votre place ici où j'aime à être toute seule pour dormir..,

*— Non, non, interrompit-elle en voyant que les

202 LA BILUB-iTOlLB

yeux d'Yvon étaient fixés sur ime échelle très-longue dont le pied reposait contre la cheminée et dont la tète disparaissait dans un trou du plafond : ce n'est pas par là que vous monterez vous coucher» J'attends ma petite Armeau pour yous conduire, et vous aurez avec qui deviser en mangeant votre soupe tout à l'heure... Armeau, paresseusel Je l'ai déjà appelée pourtant! mais le sommeil est si hon à son àgel Armellel arriveras-tu?

Il y avait à l'autre extrémité de la salle commune une cage d'escalier figurant les trois traits d'un Z et qui communiquait avec l'étage supérieur. Yvon et Ploêmené ne l'avaient pœnt encore remarqué, car la salle était grande, et c'est à peine si la résine projetait sa clarté tremblotante à dix pas du foyer.

Au moment où la Bertrade prononçait pour la troisième fois le nom d'Armelle, il y eut un bruit léger du côté de l'escalier invisible, et une jeune fille apparut en quelque sorte suspendue.

Elle était éclairée vivement par la lueur d'un bougeoir qu'elle tenait à la main, et malgré cette lumière, nos deux compagnons furent un instant avant de reconnaître la nature du piédestal qui l'élevait ainsi, vaporeuse comme un rêve.

— Margeridel balbutia Goîon, qui la regardait bouche béante. C'est elle, mais plus belle I

Il était tout tremblant de surprise, et d'émotion aussi, car il avait un cœur comme tout le monde, au fond, ce Ploêmené; seulement, il n'aurait jamais cru lui-même que ce cœur pût battre si foit.

LA BSI.LE-iTOILK 203

— (Test la fiRette qui était au rouet tout à rheure, dit Yvon à demi-voix : je la reconnais bien.

La vieille qui avait commencé à remuer les tisons, se retourna et demanda, en s'adressant à Ploêmené :

— Pourquoi la nommez-vous Margeride, vous, le gros?

Et Armelle dit au même instant sur Tescalîer :

— Dame, vous m'avez appelée, que me voulez-Tous? Elle avait une belle voix, grave et douce. Yvon Hé-

lory devint pâle en l'écoutant.

Il était ému comme Goîon, mais bien plus surpris encore que Goîon, et même irrité de son émotion, car au-dessus de ses prunelles rieuses ses sourcils se froncèrent.

Tout cela fut l'affaire d'une seconde, vous entendez : ce fut soudain, rapide, •— et passager comme l'éclair.

— Je veux, ma perle, répondit la Bertrade, que tu ranges vite et vite ce qu'on a laissé traîner dans la grande chambre du milieu qui a deux lits. Tu mettras la table, tu rinceras deux gobelets, bien rincés et tu monteras une cruche de poiré, celui qui mousse...

— Et de l'eau fraîche, mon enfant, ajouta Hélory, qui avait repris tout son calme.

— Et de l'eau fraîche, répéta Bertrade, puisque ce gentilhomme le désire.

Armelle avait écouté jusqu'alors immobile. Au moment où Yvon parla, elle se pencha au-dessus de la rampe vivement et mit sa jolie main au devant de ses yeux pour mieux regarder.

Yvon était sous la résine. Au milieu du groupe

304 LA BSLLB-ÉTOILB

formé par lai, Goïon et la vieille, sa figure jeune et rayonnant la joyeuse vaillance de ceux qui peuvent montrer toute leur âme aussi bien aux hommes qu'à Dieu, sortait en pleine lumière.

— Ah! fit Armelle tristement, c'est encore lui! Il est revenu! J'avais pourtant demandé à la vierge Marie de ne le plus jamais revoir !

— M'as-tu entendue, Armeau? fit la Bertrade.

— Oui, dame, et je vais vous obéir.

— Gomment trouvez-vous ma petite protégée, mes bijoux? reprit la vieille en se tournant vers les deux voyageurs. Je vois bien que le gros a cru la reconnaître, puisqu'il l'a appelée Margeride» mais il peut bien m'en croire, elle n'est ni Margeride, ni Margoulette, ni Margoton, ni aucune de celles qu'il peut avoir rencontrées en vaguant. Nous en avons assez sur la paroisse, des Margeride, et des Margaîte, et des Marguelonnes! Les effrontées ne manquent jamais chez nous depuis que l'Angleterre et la France se battent sur notre pauvre dos. Par le malheur! nous avons autant de vagabondes sur les routes que de brigands dans les bois; mais, cela, j'entends notre petite Armeau, c'est la douceur et la pureté de la colombe. Elle est née dans la richesse, vous le verrez bien quand vous allez mieux la regarder. Nous l'avons prise ici par miséricorde, et il faut bien qu'elle gagne sa vie en travaillant dans une famille où tout le monde travaille ; mais quand elle voudra un mari, elle choisira entre mes quatre garçons... Ah! Seigneur, mon Dieu!fit*elle en s'interrompant, c'est bien

LA BELLH-iTOILl 205

▼rai qu'ils étaient quatre, hier au soir... Maudite soit la guerre! Maudit le brigandage! Je n'ai plus que trois neyeux et la mort est dans la maison!

Sur les rides de sa joue deux larmes roulèrent, mais ses petits yeux méchants exprimaient bien plus la colère que la douleur.

— Ce n'est pas un neveu qu'elle a perdu I se dit Yvon, ses larmes sont d'une mère-louye.

Il reprit comme s'il eût pensé tout haut :

— Pauvre femme!

Elle laissa échapper un gémissement et s'écria : •^ Ah! mon ami, un bel homme c'était, et un bon gars, et un rude bras que l'enfant qui n'est plus là! Il avait la tète au-dessus de vous! Et si doux il était! Hélas! hélas de moi! Le pain coûte cher à gagner, maintenant... Mais nous mourrons tous, n'est-ce pas vrai, un peu plus tôt, un peu plus tard? Ma peine ne vous regarde point, mes beaux jeunes seigneurs, qui êtes si loin de votre mort!

Elle balaya sa joue mouillée d'un revers de sa main^ et quelque chose de cynique vint dans son sourire tout à coup rappelé.

— Celles qui ont été élevées dans les châteaux, dit-elle, savent bellement chanter et savent danser à la légère. Mon pauvre Vincent, c'était le nom du défunt» n'en dormira ni plus ni moins dur dans son dernier repos, si vous égayez un peu votre jeunesse» Armeau vous servira à table. Demandez-lui, si vous voulez, la complainte du jeune duc Arthur et de son oncle Jean sans Terre, et si vous aimez voir deux jolis

S06 Lk lOLIAHfarOIUB

petits pieds sauter le Jabadaô de Quioaper^ \ous ûrdonnerez, elle obéira*

— Au faitf diiGoîoB, ce Vincent ne m'était de rien, et la fillette doit mignonnement se trémousser!

-^ Ud papillon qui vole! fit la yieille; elle chante comme les loriots... Mais la voilà qui revient. Montez avec die, mes jeunes seigneurs, pendant que je vais tremper votre soupe.

La charmante tète d'Ârmelle se montra en effet à la porte du couloir qui menait à la cave. Elle tenait d'une main une cruche d'eau» de l'autce un pichet de cidre, tout couronné de mousse.

•— Viens-tu, Yvon? ditPloëmené qui frisait, mafoi, sa moustache d'un air vainqueur.

Armelle passait devant eux les yeux baissés. Ce hardi Ploêmené lui sourit bravement par derrière et mit le poing sur la hanche pour dire :

— Mort de ma soif I nous savons nous conduire avec les dames.

Il suivit Armelle en tendant le jarret et en cherchant le compliment qu'ils pourrait bien lui faire.

— Elle est sûrement plus accorte que Margeride, se disait-il, et ce poiré fait plaisir à voir mousser entre ses mains.

— On a marché au-dessus de nous; qui est-ce '^ demanda Yvon à la Bertrade qui avait découvert le chaudron pendu à la crémaillère.

Elle torçhonna deux larges écuelles de terre avec le pan de sa jupe et répondit :

— C'est mon second gars qui a nom Corentin. Il a

LA. BIUA^OILE 207

de la galanterie dans le caractère et fait le ménage en haut pour épargner l'oinrage à la petite.

— Et y a-tril quelqu'un auprès du mort, ma bonne femme? demanda encore Ytod.

La Yieille tourna la tète, mais non point assez irite pour cacher l'éclair farouche qui »'était allumé dans ses yeux.

— Pourquoi demandez-vous cela? fit-«Ue durement.

— Ce ne serait pas la première fois, répondit Yvon, que je prierais près d'un mort inconnu.

La yieille prit dans chaque main une écuelle plmne et dit :

— En TOUS remerciant, mon jeune seigneur; Dieu TOUS donnera une longue vie en récompense de la bonté que vous avez, mais nous sommes ici assez de monde pour faire la veillée, et quoique nous ne soyons pas riches, nous payerons ce qu'il faudra au prêtre, qui est prévenu. Maintenant, vous allez manger et boire.

L'escalier du fond criait déjà sous le poids de Ploômené^ qui montait les marches deux par deux pour se rapprocher d'Ârmelle. Quand il fut tout près de l'atteindre, pourtant, il s'arrêta court. Peut-être n'ar vait-il point trouvé encore son eomplimeut.

Au haut de l'escalier était une porte ouverte qu'Armelle franchît la première. Ploêmené venait ensuite, soupirant gros et se disant :

•» Voilà pourtant comme j'^is près de Mai^eride! Je n'ai jamais pu lui dire que « bonjour, com-

208 LA. BBLLB-ÊTOILB

ment tous en ?a?» C'est surprenant qu'ayant de Tesprit et de la gaillardise, j'éprouve tant de difficulté pour parler aux dames. Avec les paysannes, au moins, pour être aimable, il suffît de leur donner du coude dans les côtes et des bourrades dans le dos. J'ai envie de m'informer adroitement d'Hélory , pour savoir comnrent les gens de Paris s'y prennent dans leurs compliments et devis.

C'était une chambre assez vaste, située précisément au-dessus de la salle commune. La Bertrade avait dit vrai : quelqu'un avait dû faire le ménage en l'absence d'Armelle, car il y avait sur une épaisse table de chêne de forme oblongue, placée au centre de la pièce, une jatte de lait caillé, une pile de galettes de seigle et un pain noir déjà entamé, auprès duquel un plat de terre brune contenait une hure de sanglier bouillie et pareillement dévorée à demi.

Le tout était éclairé par un chandelier ainsi fait : une planche au milieu de laquelle un bâton très-court était fiché, portant à son sommet un fort clou, qui portait lui-même une chandelle de suif gris coulant abondamment et versant sur la planche un véritable déluge de graisse qui allait se figeant à mesure qu'elle tombait.

Ce luminaire répandait une odeur formidable qui ne gênait personne. Les narines délicates et roses de cette belle petite Armeau elle-même, étaient ha])ituéesà ces odieuses vapeurs.

Il n'y avait point de nappe. Deux fourchettes de fer, deux vraies « petites fourches », car elle n'avaient

LA BSLLB-ÂTOILB 909

que deux dents comme les outils à faner le foin, étaient piquées dans le lard de la hure.

Quand Armelle eut déposé le pot de cidre avec la crache d'eau, et Bertrade ses deux écuellées, le couvert se trouva mis.

— Satan et sa femme I dit Goîon, trouvant enfin son compliment si consciencieusement cherché, voilà du poiré qui mousse comme... Mais vos yeux ne moussent pas, la jolie fille! c'est pétiller que je voulais dire : voilà du poiré qui pétille comme vos yeux!

— Et je réponds que c'est bien tourné! s'écria la Bertrade avec son mauvais sourire. Vous êtes ce que j'appelle un joyeux jeune seigneur,! vous, le gros!

Le regard d'Y von avait fait rapidement le tour delà chambre à l'instant où il passait le seuil. Ce serait mal s'exprimer si l'on disait que ce regard trahissait une crainte : il était perçant, défiant et scrutateur; il cherchait sans doute le quelqu'un qui avait fait le ménage à la place d' Armelle.

Ce quelqu'un avait disparu. Yvon interrogea les murailles pour trouver l'issue par où ce complaisant Gorentin avait pu entrer et sortir, mais il n'existait point d'autre porte apparente que l'entrée donnant sur l'escalier en zig zag.

En revanche, il y avait une large fenêtre dont les volets fermés n'étaient point en bon état; on en avait bouché les blessures avec des guenilles que le vent du dehors gonflait et secouait.

Au delà de la table, à droite de la croisée qui n'ait.

SIO LA BBLLB-ÉTOILE

Tait point de châssis Titrés, Ytod TÎt un très-grand eoffre snr lequel s'entassaient des étoffes de conteur sombre et sale, comme sont les reTers des teiles peintes en noir. Le cofi&e était noir aussi. Par-dessus le tout, il y avait des brassées de foin dont la senteur humide disait qu'il Tenait du dehors et qu'il aTait été jeté là depuis peu.

Le reste du mobilier, outre la table, se composait de trois ou quatre escabelles et de deux grands lits, placés au fond, en face de la croisée. Ils étaient massifs, quoique hauts sur pieds et couronnés par d'immenses carrés ou ciels, auxquels manquaient les rideaux.

Yvon profita de cette circonstance que. Tenant le dernier, personne ne pouTait l'observer pour se baisser lestement au ras de terre et pour enToyer sous l'un et l'autre lit le meilleur regard de ses yeux de vingt ans. Il put se convaincre ainsi que rien ne se cachait sous les massives couches drapées uniforme^ ment de couvertures bises, mais ne montrant point traces de draps.

L*absence de draps était du reste chose ordinaire, et ce fht quatre siècles plus tard que César de Venddme signala aux rieurs de la cour d'Anne d'Autriche celle auberge de son gouvernement de Bretagne qui portdt un phénix sur son enseigne, parce qu'on y louait « un drap » à chaque Toyageur qui le demandait Fargeiit à la main.

Entre le lit le plus éloigné de la porte et la muraille, sortait du plancher un objet dontTvon aurait eu quel-

LA BBLLB-iTOILB 2ii

^e peine à deviner la nature, s'il n'eût r8iitaiH]ué naguère à l'étage inférieur la longue échelle dont le pied reposait auprès de la cheminée et dont la tète trarepsait le plafond : c'était cette tète d'échelle qui montrait ses deux montants, armés de leurs crochets et son dernier barreau.

— Nous allons être ici comme des princes, dit-il gaiement. Quelle bonne chance nous avons eue de trouver pareil abri au milieu des champs I

— On vous offre ce qu'on a, mon ami, répliquai Bertrade qui fit la révérence. Si on avait eu mieux, on vous Taurait donné de même.

Elle était auprès de la table, occupée à donner le dénier coup de symétrie aux objets qui ta couvraient. Oolon avait marché tout droit aux lits, qu'il tàtaôt, choisissant déjà le meilleur. Yvon se rapprocha de la croisée pour jeter un regard au dehors.

La Bertrade profita de ce moment où elle se croyait à l'abri de tout regard pour partager entre la cruche d'eau et le pichet de cidre le contenu d'une petite fiole qu'elle avait tirée de son sein; cela fat fait acbroitiiement et lestement.

— Ils sont aussi durs Tun que l'autreJ dit Golon, maïs à la guerre comme à laguerreyCt k cidre est peut-être meilleur que le» litis.

A la fenêtre qu'il venait d'atteindre, Yvon Hélocy regardait à travers les trous du volet désemparé. Il m dit rien, sinon ceci, et encore, ce lot en dedans ée lui-même :

— J'en étais sûri

212 LA BBLLB-STOILB

En interrogeant le dehors, il ayait yii, aux derniers rayons de la lune qui allait se couchant, une Taste étendue de pays : preuve que la maison était située en un lieu élevée ce qu'on n'eût point deviné par ses abords, du côté où nos amis s'en étaient approchés.

La campagne, éclairée par places, et très-diyersement à cause des nuages qui se hâtaient lourdement au ciel, semblait coupée en deux parts bien tranchées : à droite, c'étaient des landes et des champs, une contrée plate qui allait à perte de yue; à gauche, au contraire, une immense tache noire, bordée au loin par des dentelures, indiquait une forêt qui rejoignait une chaîne de collines.

Au-devant de tout cela, sous la croisée même, et à une assez grande profondeur, une route passait, descendant vers la gauche et encaissée par une rampe de terre jaunâtre, que surmontait une haie touffue.

Yvon Hélory ne vit que cela, parce qu'il ne jeta au dehors qu'un coup d'oeil, mais ce fut assez. Ce regard unique et rapide venait de reconnaître la haie où le matelot Paimpol avait été précipité par la chute de l'échelle, au moment où il montait à l'assaut, — la route où la passée de Ploêrmel s'était arrêtée pendant l'ouragan, et la forêt de Brécilian dont les sombres futaies s'étendaient depuis le ravin de la Font- Bouillant jusque par de là les clairières au milieu desquelles l'abbaye-paroisse de Paimpont dressait ses murailles gothiques.

Il n'y avait qu'un endroit d'où l'on pût si bien voir tout cela :

LÀ BBLLB-iTOILE 2i3

Et de ce qu'il aperceTait ainsi, la pensée d'Yvon Hélory, aussi alerte que son regard, conclut avec certitude qu'il était derrière le volet brisé par la roche du pauvre matelot, *- auprès de la fenêtre où le squelette s'était montré, — en un mot» dans la chambre du milieu, à Tauberge de la Belle-Étoile.

l'histoire d'arbielle

Nous savons que cette découverte, assurément importante, n'avait excité chez Yvon aucune surprise, puisque le premier mot, arrêté sur ses lèi^res par la prudence, avait été celui-ci : <c J'en étais sûri » Et en effet, depuis le moment où il avait quitté le verger pour tourner les meules de paille, et entrer dans l'aire de la ferme, la conviction d'Yvon était laite.

Certes, il était impossible d'imaginer deux aspects plus différents que la façade de l'auberge sur la route et la physionomie de l'ancienne tenance du côté des champs. Ici, c'était une maison solitaire qui dressait sur une rampe nue ses profils carrés, là, un fouillis de constructions rustiques, des arbres, des pignons et jusqu'à une chapelle à la toiture usée comme un

LA WLLB-iSOlLB 2iS

haillon : Janus, le dieu ^oueUe ^ui souriait la pûx et grimaçait lagaerrei làe se montrait pas plus dissemblable à lui-même que cette maison à double face.

Et pourtauty nous nous en souvenons bien, Yvob Héh>ry avait dit tout de suite à son compagnon, en mettant le pied dans Taire : « Faisons retraite pendant qu'il en est temps encore : quelque chose m'ayertit que nous ne serons pas bien ici. »

Or il y a en Bretagne deux légendes pour notre écolier à la tète nue qui était parti de Paris, la ville de perdition, bien coiffé, bien chaussé, bien vêtu, Fes^carcelle pleine, et qui était arrivé à Rennes, sans un denier, habillé comme un saint Jean, — qui était reparti de Rennes, où son oncle et parrain, Maurice de Tréziguidy, était Monseigneur Tévêque, bien vêtu derechef, bien coiffé, bien chaussé, bien muni d'argent frais dans son escarcelle, et qui, au bout de dix lieues, avait déjà donné son argent aux chercheurs de pain, son chaperon à un blessé, son manteau à un pauvre, ses brodequins à un allant. dont les pieds saignaient.

En disant deux légendes, je parle seulement de celles qui se transmettent de bouche en bouche, à travers les temps, par les récits de la veillée, car des légendes écrites, je puis vous affirmer qu'il y en a plus de cent pour raconter la vie et la mort de cet écolier en droit canon et en droit civil qui ne devait pourtant devenir jamais ni un puissant magistrat, ni un prélat entouré de courtisans comme les rois, et

216 LA BELLE-iTOlLB

qui tout bonnement éclaira son siècle du fond d'une petite cure de campagne, patoise et bretonnante où il remplissait en outre la très-modeste fonction de procureur d'o(ficialité pour le pauvre chapitre d'an pauvre évèché, bretonnant aussi, et aussi patois et tant, tant, tant obscur sous son nom de Land-Trégûier que tel foutriquet païen l'appelle Lantriquet^ dans un savant dictionnaire.

Je vous recommande les savants et leurs dictionnaires.

Ces deux légendes ou plutôt ces deux versions d'une même légende appartiennent l'une au pays de Trégnier, l'autre au pays de Rennes. Toutes les deux racontent à peu près pareillement l'histoire du Tournebride de la Belle-Étoile. Seulement, au pays haut* breton, ils disent que le pressentiment de l'écolier lui vint selon l'ordre des choses naturelles, quand le premier paysan se montra avec son chien-loup et parla:

En l'écoutant Yvon Héiory reconnut sa voix pour celle du Faux-Ermite qui s'était entretenu, la veille au soir, avec dame Gote sous la fenêtre mystérieuse, avant de l'aider à avaler l'échelle. Le bras du paysan, soutenu par une longe de cuir, confirma les soupçons de l'écolier. C'était lui-même qui avait cassé le poignet de Médéric, le cadet des frères Mahaut, en défendant contre lui sa vie au pont du Parjure, et, s'il eût conservé quelques doutes, le soin même pris par le bandit pour cacher son visage, les aurait fait évanouir.

LA BSLLE-iTOILB 217

Dès lors, toutes les précautions accumulées par les Mahaut pour déguiser la vérité devenaient vaines. Yvon devinait que la ferme était l'envers de l'auberge, que Mathurin Gauvin était Médéric Mahaut et qu'il n'y avait qu'une seule et même sorcière sous ces deux noms : la Bertrade et dame Gote.

D'ailleurs il y avait l'échelle, dont le pied touchait la marche du foyer et dont la tète perçait le plafond; c'était là un témoin muet, mais irrécusable.

Au contraire, dans la version bas-bretonne de Tréguier, l'élément surnaturel entre en scène ici même. Papa Guiffès, qui est le meilleur tailleur de la paroisse du Minihy, un peu fossoyeur quand Toccasion y est. sonneur de cloches très-habile et homme politique à ses heures, n'a point son pareil pour trousser la présente histoire, et c'est de lui que je la tiens. Arrivé à l'endroit où nous sommes, papa Guiffès ne manque jamais de dire qu'à son entrée dans la cour de la ferme, l'écolier vit les choses qui ne se voyaient pas à travers les choses qu'on voyait, et que le vieux bâtiment qui lui faisait face, devenu transparent tout à coup, lui montra son envers sombre percé de fenêtres closes et dominant comme un rempart le creux abandonné de la route.

Aussi, cette seconde version, par l'organe de papa Guiffès, appelle dès lors notre écolier au souriant visage a le bienheureux saint "ïves », quoiqu'il ne fût encore assurément ni saint ni bienheureux, ayant pour l'avantage de son temps ténébreux et troublé,

218 tUL rBKSLEaiBOUX

Men deis botmes mvKK» (eneoBe à opéinr «sur la .tei*re^ «¥ant âe monter mi «ieL

J'ai cvu âevoirtoenlionner ^066 deux ^dhperses façoitt Se présenter tmetraditioniiiiique, quoique la sem)ndf^ dans sa hâte nfiSN?e, fasse appel an 'merreiUeiiz, avant que le merveilleux vàt sa Taison d'être, «ans songer qne le vrai miradle de la me des ^saints c'iest tle :bien qu'il leur est donné de produire »vec d'aide de IHen^ par leur prudence, ipar leur vevtu, par leur araont, en dedans même des limites posées à la nature ibu* maine.

Quelle que soit ht version <à laquelle on veuille se rapporter, le lecteur comprendra comment Yvon Hé« lory avait pu dire en reconnaissant par Jes trous du irolet, le théâtre «des événements de la précédente soi» i^e : « J'en'étais'SÛr! »

iSn disant cela, je suis bien forcé de l'avouer, une nuance d'inquiétude assombrissait un peu la sérénité habituelle de son front. Il n'était pas à beaucoup près aussi sûr de lui-même que les conteurs de Tévêché de Tréguier, car il ajouta entre ses dents :

-^ Voici de la belle besogne I c'est moi qui ai poussé le pauvre Goïon ctens ce guêpier! Gomment l'en ^retirer maintenant?

Au moment où il se retournait il se trouva face. à face ayec la jolie Armelle, qui s'était rapprochée de lui tout doucement. Les autres étaient placés comme nous l'avons dit : ht vieille auprès de la table, où elle sucrait les deux vases contenant la boisson, >et Ploëmené vers tes^d^ux Itls, entre lesquels il faisait

ma ckoîx. Ayant itoavé celai de gaujdbe un peu moins dur que Tauti», il y déposa son cliaperoii en mgùe de possesûon prise, «t la TieiJUle, ûiisant disparaître sa fiole Tide sous le revers de £a cotte, dit entre 8es4e]iis:

— C'est dans le lit de droite que l'écolier à la tète m&e dM'miral

Il paraît que cela rintéreasait, car 9es jeji]^ eurent une méchante lueur.

£b voyant l'écolier venir à elle, Armdle devint toute £006 et se rangea pour lui livj:^ passage en baissant ses beaux yeux.

— Foi de moil se dit Ploêmené, qui la regardait^ voilà bien comme sont les fillettes ! Klles ont toutes peur de moi, me trouvant dangereux pour la paix de leur petit cœur. C'est à force de me trouver à son gré que Margeride épousa son homsie d'armes I... Ohl certes, elle n'aurait pas eu peur de c^ innocent d*Héiory I

Celui-ci passait justement devant Armelle, doni les paupières demi-fermées lassèrent sourdre un éclaù*.

— Vous verrez qu'il ne lui donnera même pas un bon coup de coude! pejaaa encore Goïon avec mépris.

En effet Yvon, qui n'était déjà plus pâle et qui avait retrouvé son franc sourire, regarda la jeune fille en £ace et suivit son chemin vers la table sans geste ni parole. Au moment où il dépassait Armelle, ces mots arrivèrent à son oreille prononcés très-bas :

— Ne buvez point I

220 LA BELLK-BTOILB

Comme les yeux pointus de la vieille étaient fixés sur lui, il fit mine de n'avoir pas entendu.

Entre les belles paupières de Fenfant où tout à l'heure une lueur glissait, il vint une larme.

— Voilà que tout est bien, dit en ce moment la Bertrade : mes amis, mangez, buvez, faites boire et manger votre belle petite servante, si vous y trouvez du divertissement, vous êtes chez vous, moi je vais à mes affaires.

— A table I s'écria Goïon qui avait déjà saisi l'anse du pichet de cidre et qiii lampait une large rasade.

La main d'Yvon, qui avait voulu lui saisir le bras, arriva trop tard.

— Pourquoi veux-tu m'empêcher de* boire ? demanda Ploêmené qui avait vu le mouvement.

— Oui, pourquoi? répéta la vieille avec défiance. Yvon répondit :

— Je voulais que tu fisses comme moi avant de te mettre à table.

— Et que fais- tu, toi?

— Je dis Benedicite à Celui qui est au ciel et merci à ceux de la terre.

En prononçant ce mot merci, il avait regardé la petite Armelle dont le visage tout à coup s'éclaira.

— A la bonne heure ! fit Bertrade, voilà un digne chrétien et courtois bachelier. Heureux appétit d'abord et heureux sommeil ensuite je vous souhaite, mes amis. N'ayez point souci du pays ni du temps; autour de vous, il y a de braves gens qui veillent.

LA BBLLE-ETOILB 221

Elle s'acheminait yers la porte quand Armelle courut à elle et lui dit :

— Dame I oh ! dame I me laisserez-yous seule avec ces deux étrangers ?

— Eh bien! pensa Ploëmené, qu'est-ce qui lui prend ? je n'ai pas encore rencontré pareille servante d'auberge... et vraiment à la bien considérer, je la crois un peu demoiselle.

La Bertrade s'arrêta auprès du seuil. Il y avait du contentement dans ses petits yeux moqueurs.

— Toi, grommela-t-elle, si tu n'avais pas parlé ainsi, mijaurée, j'aurais dit : « Ce n'est pas naturel », et je te croirais déjà d'accord avec eux, mais on veillera... Eh bien I mon trésor, ajouta-t-elle tout haut, te croiras-tu déshonorée pour servir de si beaux jeunes seigneurs? qui sait si l'un d'eux ne deviendra pas t6n mari, puisqu'ils savent que tu es de noblesse ?

Ploêmené eut un bruyant éclat de rire, mais Yvon dit:

— Qui sait, en effet ?

Armelle fut seule à l'entendre et son cœur battit bien fort dans sa poitrine.

La vieille sortit et ferma la porte ; son pas lourd s'éloigna en descendant les marches de l'escalier.

-— Satan et ses pieds I dit Ploêmené qui prit décidément son air le plus agréable, je me trouve bien dans cette maison. Le cidre est bon, la cruche est large et profonde aussi; cette Bertrade n'a pas le cœur si noir que la peau, puisqu'elle nous a donné bon

1M LA BBLLB-^OILB

soHper et gentille compagnie. Voulez-Tous boif e k ma santé, mon petit cœur ?

-^ Non, répontfif AmeBe.

— Alors, Yoisin Hélory, fais-moi raisoe.

— * Non, dit Yvon à son tour.

Ptoémené saisit le pichet pour k porter à s»

lèvres, mais une inquvétade lui tranr ersa Tesprit.

— Serait-ce donc, dit-il, que ce breavage conitieiit quelque poison ou Bftaléfice?

— Il serait bien tard pour f en aviser, répliqua Yven.

Et la piefite Ansetle, toujours immobite à la aéflM place, ajouta :

— Voua pouvez boire, puisque vous avez b».

^ Ma mignonne, dit Ploêmesé, aprè» avoir avalé un coup qui valait demi-pinte, les jeunes> personnes comme vous font semblant de craindre les bons vv vants comme moi, mais au fond, elles les aiment. J-e sais cela pour n'avoir pohil rencontré de ernelles, car Margeride elle-même aurait accepté ma main sur rbomme d Vmes qui Temmena. Satan et ses cornes I Je sais parler aux dames agréablement, quoique je n'aie point étudié la latin à Paris, et pour ce qui est de mes jurettes, un écuyer de naissance tel que moi qui ne saurait pas sacrer par le menu, resseml^erait à un pauvre luron dont le menton n'aurait point de barbe. Voulez-voi» voir comment un écvyer de »»* blesse tourne un aimable devis? J'ai perdu sur la route de Pléian un surcet en bon drap de Lanniov, doublé de fine fourrure, et je sm prêt à jurer que

LÈk BBUJHfaroiiJi 223

TO» cheveux blonds sont plus doux (fue ma pelleterie^

— Tais-toi, GoïonI fit Hélory.

"Hais AnneUe dit tirès^bas i

— Laissez, il est bon <|it'iii parle, et qu'il parle comme cela : on nous écoute, et pendant que j'y pense, je tous le dis : faites semlilaot, tous auBtts* de boive»

Elle s'adressait à Yfon, qui prit awaitôt la cruche d'eau et Faccola.

Vous souvenez-¥ous de ce rire see et strident qui eourait dans la nuit, le soir précédait au pied de Faj«bevge, pendant que Paûspol grimpait à TécheUe? un rive singulier qui ne semblait venir d'aucune part, ni avoir rien d'humain. Eh bien! quand Yvon bnf k la cruche d'eau claire, ce rire, on l'entendit

Non pas Ploêmené, pourtant; Ploëmené n'eoitendit rien. Il avait les oreilles bouchées par le travail de ses mâchoires, car il était aux prises avec la hure bouillie et il en déchiquetait les bribes du mieiix (pi'il po»vait.

— C'est donc bien vrai, s'écria-t-il, Hélory, mon voisin, que tu bois de l'eau comme les carpes ? Par la fismme de Satan, qui avait nom, m'a-t-^i dit, Proserpine, tu fais un triste compagnon à table I

Yvon toucha du doigt l'assiette de bois où les crêpes s'empilaient. Ceci était une questic» à> kqudle Armeau répondit en^ branlant la tèta affîrauntivemMit; de telle sorte que, sans rien dire, YViusavaÉI doflottndé : « Peut-on manger de ces galettes sans péril ?» et qu'Armelle avait répliqué dans son nnet langag» :

c( Oui, mon seigneur, mangez en paix, tous le pouvez. »

Mais dans le regard d'Yyon, il n'y avait rien, sinon l'interrogation qui précède, tandis que dans le regard d'Ârmelle, soumis et doux, — et si fier avec celai une naïve tendresse parlait.

— Une gorgée d'eau claire et une galette de seigle^ reprit Goïon qui s'empifi&ait de venaison, mort de ma bouche! voisin, as-tu donc fait vœu d'abstinence?

— Non, repartit Hélory, pas encore.

— Moi, si fait î s'écria Goïon, je prononce ce vœu sept fois toutes les semaines, et je le tiendrai quelque jour avec mes autres vœux que je mets en provision pour l'hiver. Je vous prie de remarquer, ma fille, à quel point j'ai le caractère joyeux, la parole coulante et l'esprit orné d'aimables déduits : cela plaît aux bachelettes.

Armelle n'écoutait pas. Elle avait incliné sa tète charmante, et Ton ne voyait plus Tazur de ses grands yeux derrière ses paupières baissées.

— Je ne voudrais pas prétendre, continua Goïon, que le sanglier de nos bois d'Arrez n'est pas meilleur que celui de ces plates contrées, ce serait péché, mais mon appétit donne du goût à cette hure du pays du milieu, qui n'est ni breton, ni français, j'ai le cœur bien aise et je voudrais qu'on se réjouit autour de moi. Voyons, mignonne, ne vous vient-il rien à l'esprit pour divertir honnêtement un jeune homme de bonne famille et de bonne humeur? Si vous ne voulez pas deviser, dansez !

LA BXLLB-iTOlLB 2S5

— Je ne saurais, répondit Armelle.

— Chantez, alors I II y a la chanson des trois moines de Daoulas qui est joyeuse à entendre.

— On ne me l'a point apprise, fit Armelle dont la Yoix tremblait.

— ir y a le chant des iayeuses de minuit qui commence en cette sorte :

Tords la guenille, tords,

Le suaire

Funéraire, La guenille des morts...

Mais au diable! je ne veux point de tristesse autour de mon souper !... chantez-moi plutôt le fabliau du petit Janic qui arriva tout au fond de la mer en se jetant dans le puits de sa tante Mule, ou bien encore, attendez! Le matelot nous disait, ce soir, la plus jolie turlurette que j'ai ouï jamais, et la mieux rimée, sans mentir :

Y a des noisett* à Concarneau,

Y a des gros moutons à PJélo,

Y a du lard à Port-Navalo...

Et ainsi de suite jusqu'au second couplet qui dit :

Y a des bell* chataign* à Redon

Y a des bons gars à Hennebon,

Y a des veaux tout plein à Lannion...

Et le troisième l encore plus réjouissant :

fftS hA BSLUkiSOILB

Y a da boudin à Saint-Brieuc.

Y a du lait ribotté à Phaeuc,

Y a des pomm*^ k Saint-Domineuc

Satan et ses pieds! elle est longue, et le- matelot la chantait comme vm eoeorf Yeulez-foas qae je tous l'apprenne, ma fille ? Vous en grillez d'envie; cela TOUS redonnera de la gaieté...

Armelle murmura :

— Il parle toujours et c'est une autre voix que je voudrais entendre.

YTon gardait le silence en effet, et semblait écouter la nuit Biiiette du debors. Goion, dont la langue a^it s'épaississant, lanfa «ae gorgée qui Tida presque U cruche et s'écria :

-— Mort de ma soif, l'enfaat,. si tous ne Toulei ni danser ni chanter, alors, eoa;tez-Bous une histoire !

— Je veux bimi, répondit cette fois Armelle en re^ leTant sa tête Tivement. J'ai le cœur plein de reconnaissance, et ce sera un moyen de payer ma dette euTers ceux qui m'ont sauTée de la male-mort. Vous êtes dans la maison des bonnes âmes, étrangers, bénissez Dieu I

Elle prononça ces paroles à Toix haute. Goion repartit en soupesant son pot :

— Je ne sais pas ce que sont les âmes de la maison et je ne m'en embarrasse point, mais le lard de hure était salé comme il faut et le cidre est droit en son goût, sauf une petite pointe de ci ou ça qu'on dirait de la médeciae... Qui d»ac an?

Là BliXK«trOUB 2t7

A ¥ m I on vi f Goîon donnait à »«Hlié. U regarât pourtant vers la carrée de son lit d'où semblait tomber ea bruit qu'il a^ait pris pour un ricanemeiit étouffé.

Peadaot qu'il a?aît la tète tournée» ArmelLe murmma si ba» qu'Yfon Itti-nène eut peine à l'eu* tandre :

— Dans ce que je yais dire^ il y aura du irrai parmi le faux. La yérité est pour tous, le meusoBge pour ks oreilles qui nous écoutant du dahors,

-^ Demoiselle y répliqua sur le même ton Yfon, parlez, je vous comprendrai à demi-mot. Vous ataz voulu nous sauver : s'il plaît à Dieu, nous vous sauiravons.

^ Et vive la joie I eria Hoêmené. C'était toi qui riais, petite belle? pourquoi na le disais-tu? Femme ^iit rit double de prii. Voyons -ton histoire I

— Vous avez peut-être oui mention, commença anaaîtôt Armelle, du joli maaoir de Ooncoret...

-- Ah'I je crois bien ! fit Ploémané : c Coneoret où tout est fée jusqu'au (for^O » voilà le proverbe.

Qoret, sauf le respect qur est dû au lecteur, est le petit nMn du cocImhi en Bretagne comme dans lalan- ^e héraldique.

-* Il y a longtemps, poursuivit Anneau, que les fées sont parties; depuis seize ans que je suis au monda, vivant dans les riants bocages qui portent le nom de Val-des-Fées, je n'en ai point vu, excepté une que vous connaissez bien et qui vous a donné, cette nuit même l'hospitalité.

— Parles-tu de la Bertrade, mon trésor? deioande

228 LA BELLB-iT(»ILB

Goïon : une laide fée, celle-là, ou que le diable me cuise t

» Une bonne fée, mon jeune seigneur, dont je ne laisserai jamais dire du mal devant moil... Il y a donc que je suis la fille et l'héritière du noble homme Malo du Hâz, sire de Goncoret, en son vivant vassal de Tabbaye de Paimpont.

— Il est donc défunt ? demanda Goion.

-— Depuis sept jours, oui^ pour mon grand malheur. Les joues de la petite Armelle étaient baignées de larmes.

— Venez çà, puisque vous avez du chagrin, mignonne, répéta cet excellent Goîon : je* n'aime point voir les jolis yeux pleurer : venez çà qu'on vous console.

Et il bâilla largement, désespérant de voir arriver le mot pour rire dans une histoire qui si gravement débutait.

— Vers la Noël de l'an passé, continua la fillette, notre seigneur, l'abbé-recteur de Paimpont, dépêcha près de mon père son procureur laïque pour lui faire savoir qu'il avait besoin du manoir de Concoret pour y établir une trêve de sa paroisse et une succursale de l'abbaye, avec chapelle et auberge-toumebride, destinée à la passée qui va de Montfort-la-Gane à Ploêrmel en traversant la forêt. En échange du manoir et de ses terres, le seigneur abbé proposait la maison noble de Barenton, troc pour troc, avec cent acres de bois et vingt de cultures, plus un retour de trois cents sous d'or à l'ange. Mon père accepta, et l'argent lui fat compté. ••

LÀ BSLLS'iTOlLB SS9

— Ah I ah I fit Ploêmené : c'est plus intéressant que je ne croyais, et tous racontez clair comme un gardenotes, petite belle I

— C'est que dans les derniers jours, répondit Armelle, j'entendis tant et tant causer de tout cela ! On alla justement chez le garde-notes de Saint-Méen, et le parchemin qui consommait l'échange fut scellé de notre cachet, mon père ne sachant signer son nom... Et mon père me dit : « Te Toilà que tu as une belle dot, Armelle. 9

— Foi de moi I s'écria Goïon qui essayait de se tenir droit, jolie dot, jolie fille, l'histoire m'amuse. Combien vaut au juste, en écus, le domaine troqué de Barenton?

— Hélas I répondit Armelle, il importe peu, vous allez Toir. Il y avait un procès autour de ce domaine. Messire Huon de la Barre, qui prétendait avoir des droits sur la maison noble, fit venir de Paris un savant homme qu'il a pour fils.

— Voire I dit Yvon, ce savant fils-là, ce doit être mon compagnon Ouillot qui saute mieux que les singes !

— Le connaîtriez-vous vraiment î s'écria la fillette.

— Oui bien, et je l'ai vu pas plus tard qu'hier au soir.

— Avant de plaider devant Tofficialité de Rennes, reprit Armelle, la terre de Barenton étant bien d'église, messire Guillaume de la Barre, que vous nommez votre compagnon, vint en notre manoir et dit à mon père : ce On s'arrangera amiablement, si vous

S96 hk BSIXlHisrOILB

TOttlez me donner Totre héritière ea miurUge ayec la dot do troî» eents duoats d'oc.

— Et ^otre père ne Youlut point? deuoanda Yyqu. -» Si fait bien ; mais moi, j^ refusai.

— Pourquoi ?

Ce fut e&core Yvon qui interrogea ainsi^ et Goïon ^uta avec son gros rire :

— Oui, pourquoi? car enfin, tous xm m'aviez poâat eneore rencontré» gentille demoiselle.

— Parce que, répondit Anneau en s'adressant à Yvon, je suis de Bretagne et n'aime point ceux qui viennent de Paris.

Ploëmené poussa un véritable cri de triomphe, et dans sa joie, il vida le fond de la cruche au cidre. Gomme la jeune fille s'étonnait de cette soudaine allégresse, YTon sourit et dit :

— C'est de Paris^ que j'arrive, demoiselle. Mon camarade est content de voir que vous n'aimez pas ceux qui sont dans ce cas- là.

De blanche qu'elle était Armelle devint toute rose. Ce ne fut point sa bouche qui parla, ce ne furent même pas ses yeux, car ils étaient baissés, mais son être entier prit une voix pour renier sa dernière parole, et Yvon perdit enfin son sourire parce qu'il entendit le muet langage de ce cœur qui murmurait ardemment : « Si vous venez de Paris, j,e ne puis plus dire que je n'aime pas ceux qui viennent de Paris. »

Elle continua sans relever le&yeux :

— Messire Guillaume de la Barre a une méchante réputation chez nous, mais il est grand avocat : il ga-

gna son procès contre bioh père devast ks juges, de TéTêché de Rennes, et denuuida ma iMwi mie seconde fois; ime seconde fois je refusai, et alors il me dit :

-« Il TOUS en cuira, Me fière ! cachez bien vos pièces cf or, si tous ne toeta finir cbercfaeuse de pain!

Or^ le soir de ce même jour une femme inconnue qui s'était égarée, disaiVdKe, dans les sentiers de la forêt, vint frapper à la porte de notre manoir. Chez nous on ne refusait jamais l'hospitalité à personne. Quoique ce fût une paysanne, mon père la fit asseoir à sa table parce qu'elle avait des ciieveux gris. Quand le souper fut mangé, elle alla vers mon père et lui dit:

— Malo du Hâz, mon hdte, que ta maison soit bénie et que la providence de Dieu garde ta fille unique contre tout mal! J'ai menU &n dnaast tout à l'heure que je m'étais égarée ; la forêt me connaît et je ne saurais pomt m'y perdre* Je suis veirae cliez toi tout droit et dans la volonté de bien faire. Le temps où nous vivons est méchant ; les fils des gens de bien se damnent au métier de bandit Quelqu'un ici a mécontenté l'écolier Guillot de la Barre qui porte une émtoire à la place où ses pères avaient un» épée et qui, la nuit venue, passe une hache à sa ceintsre et met un masque sur son visage pour mener à la pillerie les réprouvés qu'on nomme les Passereaux oo Moignos. lilalo du Hâz, mon bote, l'écotier maudit a le don du grand saut, et movA de la gaaidMide de saint Guy, et il marche entre le» solives comme Belzébutii, le diable des mondke». lï a jmré d'entrer chez toi une nuit

232 LÀ BXLLB-iTOILB

par ton toit effondré ou par le tuyau de ta cheminée. Tes sous d'or sont-ils cachés en terre ?

— Mes sous d'or sont où ils sont, femmes répondit mon père : comment me yiendrait-ii à l'esprit de te confier mes secrets, puisque je ne te connais point?

Alors l'étrangère lui prit la main pour la baiser aTec respect.

— - Je suis, lui dit-elle, Bertrade, yeuve de Perrîa GauTin du bourg de Saint-Thurial, que les Moignos ont tué malement. Je n'ai que faire de tes secrets, Maio du Hâz, et toi, tu as besoin de la lumière que le Seigneur Dieu a mise en moi. Tes sous d'or sont-ils en terre?

— - Non, répondit enfin mon père.

— Sont-ils au moins sous la garde de ton suzerain seigneur, dans le trésor de la sainjte abbaye?

— Non.

— As-tu donc, Malo du Hâz, un de ces coffres d'acier que masse d'armes ne peut briser, ni clef ouvrir, ni maléfice forcer?

— Femme, j'ai mes bons serviteurs qui veillent, ma fillette qui prie, et mon épée nue en travers de ma couverture, quand je dors...

La bonne dame Bertrade, écoutant cela, secoua sa tète vénérable et dit :

— J'ai donc bien fait de venir, Malo du Hâz, car quel est l'homme qui peut répondre de ses serviteurs ? Ta fillette court un aussi grand danger que ton or, et l'écolier maudit a juré qu'il l'abaisserait, dans sa vengeance, jusqu'à la forcer à dénouer les lanières de cuir

LA BELLB-ÉTOILK 333

qui retiennent ses brodequins à ses pieds. Voici, mon cher hôte et seigneur, ce que ton saint patron t'ordonne par ma voix. Demain, à la première heure, tu monteras à cheval avec ta fille en croupe et ton trésor entre tes bras. Tout ce qui peut porter arme en ta maison t'accompagnera pour traverser la forêt, et quand le soleil levant touchera la plus haute tour du monastère, il faut que toi, ta fille et ton argent, vous soyez à l'abri derrière les saintes murailles. Ainsi, ce que j'avais à dire, je l'ai dit.

Armelle fit une pause et sembla prêter l'oreille. Tout était silencieux au dedans comme au dehors, Goïon de Ploêmené dont les yeux gros de sommeil, battaient, s'éveilla à demi dès qu'on ne parla plus et balbutia :

— Voilà ce que j'appelle une bonne chrétienne I Mais que d'affaires pour une misérable pincée d'angelots ! je connais quelqu'un qui en porte sur lui dix fois et vin^t fois plus que cela et qui ne s'en vante pas !..• Mignonne, ne te fie pas trop en mon voisin Hélory que tu regardes comme s'il était un des saints de ta paroisse. Non-seulement, il vient de France comme ce Guillot de la Barre, ton persécuteur, mais comme Guillot il est écolier de chicane...

— Et du même collège, fit Yvon doucement. Mon ami Ploêmené a raison, demoiselle : je ne vaudrais rien pour vous.

Les beaux sourcils d' Armelle se froncèrent.

— Je suis pauvre maintenant, dit-elle, et je dois m'habituer à être méprisée.

f 34 LA. BSLLBHia^UJS

Puis, élevaût la yoIx plus. qufoUiB ae L'avait encore liait :

— Oui, repriWelle^ dame Bertrada est un digne cœur et une bonne cbvétioinel Si le temps nous ayait été donné de suivre son conseil, nous anrions évité notre malheur, mais cette nuit4à même, la main de Dieu s'appesantit sur nous. J'étais couchée depuis une heure à peine quand je fus éveillée par des cris furieux. Une grande lueur m'environnait. Je voulus appeler, persoune ne me répondit,^ mais je ceus entendre la voix de nuMi cher père qui criait aussi^ demandant secours* Jie m'élançai demirnue ; l'escalior était en flammes^, et sur les marches qni tremblaient déjà, je vis mon bien-aimé père qjui fuyait, entouré de démons tout noirs, dont les visages se cachaient derrière des voiles. Il j avait du sang à sa gorge. La fumée et le feu: toacbillonnaienit autour de lui ; c'étût semblable à l'enfev et des cns rauques allaient, montant, descendant, se croisant, qui disaient : « Ho I ho! ào! les Pastoureaux! hol les Moignos I...» Une épée rouge brilla derrière mon père, reflétant lea lueurs de l'incendie, puis deux épées, puis trois, puis dix,^ et il gémit, disant : « Ayez pitié de ma petite Armelle ! » Et il tomba, pendant (|ue je m'affaissais mourante «vec ce cri qui s'étouffait dans ma gorge : c Ayez pitié de mon pèret^. »

— Mort de moi I pauvre petite, dit Ploêmeoé sincè<rement ému, maîa ea» vèKa, ear il dormait plus qu'aui trois quarts, voilà une copine d'aventure I Et les trois cents écus, les prit-on ? Si vous voulez venir à

LA MLLs-iroiu 296

mon manoir, là-bas, yous y aarez le boire et le manger graii9f ou que Safusiii me grifie tout tif I

Ytoir, lai, ne paria poiet. Armelle étaii deiout ée^ vant lui, la figure fofrte' baignée de laroMs.

— Est-il possible, fit-elle en essuyant les chaudes larmes de ses yeux d'un geste plein de colère mais aussi de tendresse, que je charge mon âme d'un si gros mensonge pour sauver qui ne veut m'aimer I

Elle était si malheureuse et si belle que le cœur d'Yvon défaillit dans sa poitrine. Et la légende dit qu'un rayon suinta de son front.

Ce rayon, c'était sa prière qui montait vers Dieu ayee son sacrifice.

Car s'il était aimé, il aimait, lui aussi; et comme son cœur était plus grand, il aimait davantage.

Et la violence inconnue de ce sentiment l'épouvantait àtel point que son âme se réfugiait jusqu'en Dieu.

A travers ses paupières fermées, il voyait l'admirable beauté des pleurs qui lentement coulaient sur la joue de l'abandonnée mendiant et quémandant une parole de consolation, comme un pauvre affamé im- |ilore son pain.

Il avait yingt ans. Toates les forces abondaient dans son cœur héroïque. Le cantique de l'amour éclatait en lui avec ses victorieuses harmonies; il aimait, il priait, il souffrait, celui-là qui semblait dur et froid comme le marbre des statues.

Oh I certes, l'effort inouï de sa prière pouvait bien percer ses tempes comme une flamme et dessiner l'auréole autour de son jeune front.

LA BBLLB-ÉTOILB

— Ma chère fille, dit-il, et cette yoIx grave sonna dans le cœur d'Armelle comme si son bon ange eût parlé, chacun porte sa croix sur cette terre. Achevez votre récit, je vous écoute et je vous plains.

ou ARMBLLE DEMANDE QUELQU UN EN BfARIAGE

Il est certain que Goîon de Ploêmené avait quelque mérite à ne point s'endormir tout à fait, car personne ne faisait attention à lui, excepté peut-être les gens qu'on ne voyait point, et qui écoutaient, pourtant, puisque, à cause d'eux^ la petite Armelle trichait de parti pris la vérité dans son histoire.

— Je perdis connaissance, reprit-elle pour obéir à la dernière parole d'Yvon, et je serais devenue moimême la proie des misérables qui venaient d'incendier notre maison sans le secours que me donna la bonne dame Bertrade Gauvin. Elle aussi avait quitté sa couche aux premiers bruits de l'invasion. Elle me prit dans ses bras et parvint à me soustraire aux insultes des bandits, quoique Guillaume de la Barre eût donné Tordre de me saisir morte ou vive. Aussi ma reconnaissance est grande pour dame Bertrade et c'est de mon bon gré que je la sers.

238 LA BELLE-ÉTOILB

— Je comprends cela, dit Ploêmené, quoiqu'il soit fâcheux pour la fille d'un noble homme de finir domestique chez une Teuve de roture, mais je crois bien que le Toisin Hélory m'a dit qu'il était apprenti procureur, fi de lui I ou quelque chose d'approchant. 11 est aussi gueux que tous, ma belle, et meurt d'envie d'avoir de quoi. Je lui donnerai une étrenne convenable s'il yeut plaider pour tous devant la haute justice de l'abbayeparoisse de Paimpont, et ce Guillaume de la Barre vous rendra vos écus d'or, outre l'indemnité qu'il vous doit et la moitié ^e l'amende encoume par lui comme fauteur de brûlis. Je connais. Dieu merci, par cœur, ma Coutume de Bretagne, quoique je n'aie pas été me dtanner iuAftt'à Paris» XoiUes choses pouvant ainsi s'arranger heur^ttsement^ je t4>us prie de m'al- 1er quérir 4'4iutr^ cidre, ma fille, car j'ai eneore soif et la cruche est vide tout à fait.

— La bonne dame Berirade dort maintenant, répondit Armelle, et je n'ai point ks clefo de la £ave.

Goïon jura ixn petit peu par iiabitade^ mais il n'ior aista pas autrement et se leva tout chancelant.

— Satan et ses griffésl dit-il en se retenant à la table, et ses oreilles! et sa queue 1 J'ai pourtant ia tète solide. Mais ma journée a été trop rude! Jamais je n'eus si brave envie de dormir. Donc, excusez-moi, demoiselle, si je quitte la compagnie. Je tous souhaite la bonne nuit et vais faire un somme.

Pendant qu'il trébuchait vers le lit qu'il avait choisi, quelque chose remjua juste au-dessus de la

têfte d'^^on, ^1 regfsrâa Armelle. A <oetteiq[uesliQii muette, celle-d Téponâit ^ut (bas :

— Tous n'avez pas (longtempe àattendireidéecsmaiS' pour savoir la vëiité.

inresqne ausstl^ «piiès, mn brait d'une natnpe inesp^cable s'éleva. C'était oomme un coup sourd qui §branla profondément 'la oomison et qui se ifépéta à. intervaUes égaux pour ne^plus s'asrèter «désormais.

En même temps un «antre bruit monta qui semblait sortir comme l'autre des^entrailies de la ierre. C'était tomme le chant monotone 'des marins peinant au cabestan.

Et par-dessus tout cela des clameurs d'orgie venaient par boufiées, lointaines aussi «et si profondes qu'Yvon songea involontairement à ces trous mysté» rieux, crevasses insondables qu'on fironve parfois sous le couvert des grands bois, en Bretagne, et que ies bonnes gens appellent des « oreilles d'enfer », parce qu'elles donnent passage aux écbos de ce lieu ter^ rible, où le sarcasme du lObant infernal accompagne éternellement la {Plaintive clameur des damnés.

Ooîon se laissa tomber lourdement sur son lit, dont les ais crièrent. Armelle poursuivit tout haut :

— Je vous l'ai dit, messire : c'est ici Jaonaison.des bonnes œuvres et de la miséricorde. Dame Bertrade et ses fils portent remède, mutant qu'il se peut, aux maux âe cet infortuné pays. Jls secourent les victimes des 'Faux-Ermites «et desMoignos, sans autre récompense que le plaisir qu'on rtiouve «dans Texercioe de la charité. Comment je fus auraobée aux -horreurs de l'in-

240 LA BBLLS-ÂTOILB

cendie et amenée jusqu'ici, je ne saurais yous le dire, mais en sortant de mon évanouissement, je m'éveillai dans la chambre où nous sommes, et ma seconde mère (je peux bien appeler ainsi dame Bertrade) récitait dévotement sa patenôtre, assise à mon chevet. Depuis lors, assurément, je ne peux pas dire que je sois heureuse dans mon deuil si récent, mais mon devoir est d'affirmer que dame Bertrade et ses fils m'ont traitée de manière à mériter toute ma reconnaissance.

Armelle se tut. Ooïon, qui s'était couché tout habillé, ronflait en tonnerre. On entendait toujours ces bruits montant de la cave ou peut-être de plus bas.

Armelle étendit sa blanche main vers l'autre lit et dit:

— Messire^ ne ferez-vous point comme votre compagnon? Ne voulez-vous point vous reposer?

Yvon allait répondre négativement, mais il vit le doigt furtif de la jeune fille appuyé sur sa bouche, tandis que ses yeux, exprimant sa pensée aussi distinctement que la parole même, disaient impérieusement :

— Il le faut!

Alors, Yvon répliqua :

— Demoiselle, vous pouvez vous retirer. Voici que le sommeU me gagne, et je vais dormir où je suis.

— Faites selon votre volonté, messire, pour moi, je resterai en ce lieu pour obéir au commandement de dame Bertrade : ne prenez aucun souci de moi.

Elle se retira tout au bout de la chambre, et, s'étant

LA BBLLE-ÂTOILB 241

adossée au grand coffre, elle demeura immobile, après avoir fermé les yeux.

YYon pria pendant un instant, puis il ferma les yeux à son tour, et le sommeil mit sur ses traits souriants une sérénité pleine de lumière.

Dans le silence où continuaient de courir les souterraines rumeurs dont nous avons parlé, le rire sec qui semblait être la voix de cette maison grinça venant d'en haut.

Distinctement, au-dessus des poutres du plafond, un pas sonna, marcha, puis s'arrêta, pendant qu'on ouvrait une porte dont les gonds rouilles crièrent.

Puis le pas descendit un escalier péniblement, pour s'étouffer bientôt loin, loin, et bas, bas, plus loin et plus bas, selon l'apparence, que le niveau du sol qui servait de base à la ferme.

Une seconde porte s'ouvrit alors, à ces profondeurs, et une bouffée de clameurs, une seule, monta plus sonore, parce que la porte n'avait fait sans doute que s'ouvrir et se refermer.

Aussitôt qu'on n'entendit plus rien, la petite Armelle se leva sur ses pieds toute droite. Elle vint vers Yvon et ouvrit la bouche pour lui dire peut-être qu'il n'était plus besoin de feindre, et que nul espion n'était désormais à portée de voir ou d'entendre.

Mais la parole mourut sur ses lèvres pendant qu'elle contemplait ce front pur comme celui d'un enfant, où reposait, pourtant, une pensée virile, et qu'elle écoutait la douceur de ce souffle, si paisible à l'heure du danger.

2451 ÏA WULE-âSEOILS

^ Il 4ort vwoieDti peoaa-t-elle. Pourquoi réveiller? Il sera toujours temps... je Tais tcaTaiUer et combattre {MMur liût

Elle doupira et s'éloigna.

En passant au pied du lit où ronflait œ bon gjaxs garçon de Ploêmené, elle ^'anéta encore. Le flambeau envoyait une lueur oblique qui jouait dans la cheyekir<e épaisse de récuser dont le sommeil était laborieux et gêné, peut-être, par ce fait qu'il portait son cœur noué autour de son corps sous forme de ceinture.

C'était» en définitive, un assez beau brin de rostrew

— Celui-là, ae dit Armelle, est aernblable à tous ceux qui venaiwt cbez nous autrefois. H ne voit que lui, et ne pense qu'à lui; n'est-ce pas l'ordinaire? Auprès de lui, j'aurais pu penser à moi. Puisque Dieu m'a placée dans la nécessité de chercher un défenseur pour éviter non-seulement la mort, mais la honte, pourquoi ajoute-t-il à mon infortune ce malheur de ne pas plaire au seul être que j'aurajis souhaité pour époux?

Elle mit^ comme font les enfants, enfant qu'elle était, un baiser dans le creux de sa main, mais ce ne fut pas vers Goïon que le baiser s'envola.

~ Gomment a-trelle disparu? se demanda Yvon dont le regard passait entre jses paupières demi-closes et qui l'avait vu s'évanouir comme une |;entille vapeur que dissipe le vent.

Il était seul avec le sommeil de son voisin Ploêmené, plus sonore qu'un serpent d'église. Il ne restait plus trace d'Armeile. ArmeUe avait fondu entre le lit et la muraille.

LA BCLLfeHif OILB t43

Vous croyez bien qaTron Hélory ne la ehereha ^int. Il se laissa glisser à genoca et dit eonane on parte à an ami :

— Mon Dieu, éloignez de moi cette tentation qui a le prestige de l'innocence, de la fiaiblesseet du malheor, ou faites-moi si fort que je la paisse affîronter sans trouble. Vous êtes ici présent, mon Dieu, et je tous prie : écoutez Totre seniteur.

Ce fût tout, mais quelque chose continuait à battre qtrr le gênait dans sa poitrine.

n se releva de mauvaise humeur contre ce tout puissant ami qui, à soir gré, ne fexauçait pas assez vite.

— Je teux sortir dlci, se dit-il, car voilà qa« j'ai peur de mon cœur.

La porte de l'escaher en zig-zag était derrière lui, flf y alla et la trouva fermée à def. Pcut^tre s^y atten^ ^ dait-il. Prisonnier de ce côté, il fit fe tour du ht de Ooîon pour voir par où ArmeHe avait ptr s'éclipser.

 vrai dire, il s'en doutait bien un peu, puisque la grande échelle traversait le plancher justement à cette place. Armelle avait dû tout bonnement se htisaer glisser le long de TécheiTe.

Je suis forcé d'avouer qu'Yvon essaya de prendre fa même vofe. Était-ce le meilleur moyen de fuir la tentation que de descendre après elfe? Les légendes^ même quand elles viennent du pays des féees, ne sont pas toujours des modèles de parfkite et rigoureuse logique.

Hn outre, s! vous voulez bfen réffécfiir, vous c<mvf endrez que notre écolier, seul dans cette maison dia-

bolique, pis que seul : embarrassé d'un compagnon incapable de se défendre et portant sur soi plus d'argent qu*il n'en fallait pour aiguiser Tingt couteaux assassins, avait de fortes raisons pour tenir l'œil au guet, veiller, fureter et faire sa ronde.

La tentation, c'est bel et bon, mais il y avait aussi les menaces de mort qui entouraient Yvon de toute part. Il y avait la porte fermée, le narcotique versé, l'espionnage pratiqué par cet être invisible qui n'avait quitté son poste d'observation au greifier qu'au moment même où il avait pu croire Yvon endormi aussi profondément que Ploêmené. Il y avait le souvenir des événements sanglants de la soirée précédente, la détestable réputation de la contrée, la réputation plus détestable encore de la maison, citée comme coupegorge à dix lieues à la ronde ; il y avait ces chocs souterrains qui ébranlaient mystérieusement la nuit, il y avait ces clameurs d'orgie... au fait, que n'y avait-il pas?

Moi, je trouve qu'Yvon Hélory était bien brave de songer encore à la tentation, ne fût-ce qu'un tout petit peu, au milieu du terrible assemblage de périls dont il était environné.

En conscience, il y en avait trop, et si ce n'était que de moi, j'en supprimerais au moins la moitié pour la vraisemblance ; mais je suis l'esclave de ma légende, qui entasse les dangers ici avec un évident plaisir : n'espérez pas que je vous fassse grâce d'un seul.

Il est entendu seulement quTvon prenait la voie de l'échelle, non point pour suivre la tentation, mais

LA BSLLB-ÉTOILB 245

pour chercherai! moyen de s'en aller. Vous savez bien que si Dieu aide ses amis, c'est à la condition expresse que ses amis s'aideront eux-mêmes.

Yvon se disait donc en se rapprochant du trou par où passait l'échelle : a II est impossible qu'en bas je ne trouve pas une issue. Dès que je l'aurai trouvée, je reviendrai chercher Ploêmené, qui s'éveillera ou qui dira pourquoi, quand je devrais le battre pour son bien. J'emporterai ce qui reste de crêpes pour amadouer les trois chiens-loups, et si quelqu'un des bandits rôde encore dans la cour, on en sera quitte pour lui casser la tète. Puisse Dieu, au dernier moment lui envoyer le repentir 1... Mais aurons-nous bien le cœur de laisser la pauvre petite demoiselle en cet enfer?

Il était arrivé auprès de l'échelle et passait son pied dans le trou pour tàter le premier échelon. Il s'arrêta, tant la question de la petite demoiselle lui semblait embarrassante.

A vrai dire, cette même question a embarrassé bien du monde depuis le temps.

Yvon Hélory, cependant, n'était pas de ces agneaux qui empêtrent leur laine dans toutes les ronces du chemin de la vie. Ces broussailles qu'on appelle des scrupules et au pied desquelles le malin en personne vient, dit-on, verser de pleins arrosoirs, quand elles languissent par la sécheresse, n'embarrassent que les faibles dont la foi chancelle au moindre choc, et Yvon était fort.

Il se reprit à descendre; seulement, au quatrième

2l6 , LA BELLE-£tOILS

échelon, quand le gros de son corps voulut suivre se» jambes, il se trouva que le trou était trop étroit.

— Elle a bien passé pourtant, se dit- il.

Papa Guiffès, le conteur de la Basse-Bretagne, ajoute ici invariablement celte réflexion morale :

— C^est que la tentation est fluette et passe partout!

Yvon sortit de sa fente pour chercher une antre issue.

— Ce serait, pensa-t-il encore, de lui trouver un bon mari, quand je l'aurai sauvée.

Vous voyez que son raisonj^ement avait fait du chemin depuis tantôt, et que le scrupule était resté en arrière. Il voulait marier la tentation.

Et il se mit à nombrer en lui-même les qualités qui font les bons maris. C'était, je le suppose bien, la première fois qu'il s'inquiétait de pareille matière.

-— Un bon mari, se dit-i], doit être brave, et je crois mon voisin Ploêmené un tantinet poltron...

Que venait faire ici Goïon de Ploêmené? Et pourquoi le choisir entre tous les hommes pour conduire et protéger dans la vie cette chère enfant d'Armelle ?

Peut-être était-ce parce qu'on avait là sous la main ce Ploêmené tout rendu, et d'ailleurs, Yvon croyait bien plutôt l'écarter que relire, car il continuait r

— Pour faire un bon mari, il faut être sage, et Goïon n'a pas plus de tête qu'une alouette; il &ut aimer sa femme, et Goïon n'^aime que lui-même; il faut être laborieux, et Goïon est paresseux; il* faut ^e doux, et il est colère, sobre et if est gourmand, même

un peu ivrogiïe. En outre, iï jure à la jotcraée et il ment à tout le monde, même à Dieu! Il a, en un mot, pour bien dire, à pevprès tous ïes^ âéfàuis qu'un Bas- Breton peutaToirr vanité, coîère, afarice, envie... Au demeurant, c'est encore un des plus honnêtes garçons que je connaisse I

A cet endroit de son soliloque, Yvon Hélory se frappa fa poitrine.

Je vais vous dire tout de suite et franchememeni pourquoi :

A son insu, il avait fait un retour sur lui-même et s'était dit, bien malgré lui, qifû possédait justemeivl toutes les qualités requises pour faire )e meilleur des maris. C'était la vérité même, mais Ytou avait reconnu le péché d'orgueil qui se glissait en lui, bras dessus, bras dessous, avec la tentation, et il y mettait ordre par un solide mea culptx.

It allait cependant, du trou vers la fenêtre, car ridée lui était venue de se sertir de fécàelle pour gan gner la route. En passant contre le grand coffre, appuyé à la muraille, fantaisie lui prit de l'ouvrir, et pour cela, il lui faHut d'abord déranger les paquets de toiles, plies sur le couverdb du coffre.

Le premier paquet qu'il toucha tomba et lui mon^ tra, en se déroulant, le drap mortuaire qu^il avait vu d'en bas à la hxeur des cierge» allumés par h squelette, quelques heures aerparavaat.

Le second paquet était la p«au mèmb du squelette : une manière de toge, peinte sur le devant, qui servait dans Tapparat des enterrements et représentait les

248 LA BBLUE-ÉTOILB

côtes ajourées d'un mort dont les Ters ont rongé la chair.

Yvon s'attendait à cela et n'avait nul besoin de cette preuve nouvelle pour donner, avec certitude, un nom à l'endroit où il se trouvait.

Un instant, Goïon cessa de ronfler pour parler.

— Satan et sa barbe! dit-il, racontant sans doute en rêve l'histoire de sa nuit à quelque compagnon du pays de Tréguier : cette poule mouillée d'Hélory se mourait de peur; mais moi, je festoierais sur la pierre de ma tombe! Le cidre était joli, la petite ressemblait à Margeride, qui me regrette avec son. homme d'armes; nous avons joyeusement passé le temps à rire, à chanter, à danser...

Yvon leva le couvercle du cofSre au moment où Ploêmené achevait:

— Pas plus de brigands que sur le bout de mon nez! Et j'ai rapporté ma ceinture qui fait que les plus riches du bourg du Minihy et môme de la bonne ville de Tréguier sont des mendiants auprès de moi!

Yvon s'était penché au-dessus du coffre ouvert et avait fait le signe de la croix parce qu'il se trouvait inopinément en face d'un corps humain dont on avait relevé les genoux pour le faire entrer dans la boîte trop courte.

Ce trépassé était un grand et beau jeune homme. Sa pâleur s'encadrait dans les masses de ses cheveux noirs souillés de sang. Ses yeux fixes, démesurément agrandis, regardaient le vide.

— Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, qui

LA BXLLK-iTOILB ' S49

es-tu? lui demanda Yvon, car il ne le connaissait point.

Les lèvres du mort ne remuèrent pas, mais une Toix sortit de lui qui répondit : .

— Je suis Vincent Mahaut, le troisième fils de dame Gote.

— Que faisais-tu dans la vie?

. — Le mal.

— Où es-tu?

— En purgatoire, par la miséricorde de Notre-Seigneur Dieu, pour avoir donné à manger à un pauvre, le matin de ma mort.

— Comment es-tu mort?

— Blessé par Paimpol le matelot sur le pont de bois, au lieu dit le Parjure, et achevé par Médéric mon frère.

Yvon frémit jusque dans la moelle de ses os. Il laissa retomber le couvercle du coffre en murmurant :

— Dors, Vincent, et que Dieu te pardonne!

La voix sortit au travers du bois et dit : Merci.

Ce renseignement, obtenu d'une façon assez extraordinaire, mais qui n'étonne pas autrement papa Quiffès, ne pouvait diminuer le désir qu'Yvon Hélory avait d'être dans les champs. Sa première idée fut d'éveiller Goïon à tour de bras; mais il se dit :

— Dressons d'abord l'échelle, il sera toujours temps de secouer ce pauvre Ploêmené qui ronfle de si bon cœur!

n passa donc tout franc devant le lit pour revenir au trou. Là, il saisit les deux montants de l'échelle

fSO ÎJL BBLCiI^ffOfLt

pour la haler. E!le était lottrA, mai» Yvon Hâory était fort. Ji aurait le^é le double de poids s'il TaTait bien voulu.

Ehl houpt II tira à deux mains, et Féchelle vinfC; mais en même temps une gentille roix monta par la lente, disant :

— Hélà! hélà, mon cher seigneur, pourquoi roulez-vous me tuer, moi qui viens de travailler pour vous!

Yvon se dit :

— C'est ma pauvre petite tentation qui revient! Je ne peux pourtant pas Fabandonner dans cette ca* verne !

Et il redescendit l'échelle bien doucement pour que son pied s'assurât contre le sol sans trop secouer la pauvrette.

Il avait remords un peu d'avoir oublié ArmeUe, et le fait est que ce n'était pas bien. Y avait-il de sa faute, à cette douce enfant, si elle pleurait si jolie? et si le sourire la faisait encore plus belle que les lannesî

Quand sa tête charmante, ornée de boucles blondes, parut au-dessus du trou, un vent de jeune émotion entra en même temps qu'elle et mit de tièdes Zrafeinetar dans la froidure sinistre de cette chambre.

Yvon lui tendit la main, pour monter. Pouvait-il moins faire?

— Mon beau seîgnefur, lui drt-eOe, vous aveï bien deviné que je ne vous disais pas la vérité, n'est-ce pa«, pendant que cette vieille Gote était là-haut à notis écouter?

— Oui, répondît Yvon, f ai très-bîen deviné cela.

Uk MLUB-iTOIUi i51

•*» C'était pour endonnir 3a v^ilance» reprit la fiUeUe, et par k bosté de Dieu, j'ai réussi, puisqu'elle est mainteiunt à boire dajos le souterrain avec ses fils maudite et ce qui reste des Faux-Ermites. U faul vous dire que, ce soir....

Yvon s'aperçut alors seulement que la petite Armelle avait gardé sa main entre les siennes et la retira.

— Je sais tout, dit-il, j'étais, ce soir, au pont du Parjjire.

' — Ohl que nenni I tous ne savez pas tout, messire^ car alors, bien sûrement, vous ne seriez pas revenu cbeznous. Savez-vous, par exemple, qu'on creujse en ce moment quatre fosses dans le grand cellier qui va sous la route : deux fosses pour les deux morts, et deux pour les deux vivants qui vont mourir?

— Mourra celui que Dieu voudra, ma flUe : je n'ai vu qu'un seul mort, ici, dans le coffire.

— Celui de dessus?... J'ai bien remarqué tout de suite en rentrant que les toiles étaient dérangées et que vous aviez ouvert le coffre, mais vous n'êtes pas sorcier, en définitive^ puisque vous n'avez pas deviné qu'il y avait un autre malheureux corps par-dessous le premier.

— C'est vrai, dit Yvon, je ne l'avais pas deviné.

— Et de vous croire sorcier, poursuivit Armelle, c'est ce qui me faisait avoir peur de vous. Et aussi l'idée que vous étiez le maître de la ceinture où il y a tant d'or. Mais je les ai entendus, en bas, qui parlaient en creusant les fosses. La ceinture est à votre CAOïpagnoo^ et moi, je suis contente, parce que si je

252 LA BBLLB-iTOILX

m'avance Ters tous librement et comme une pauvre abandonnée qui demande le loyal secours, tous ne croirez pas que c'est pour votre richesse.

— Le secours dont vous parlez, demoiselle, dit Yvon, il ne m'est pas possible de vous l'accorder.

Mais la fillette n'avait plus sa timidité de tout à l'heure. Ses beaux yeux limpides regardaient l'écolier hardiment.

— Ils ont dit aussi, reprit-elle, que vous étiez le fils d'un chevalier. Ce qui n'est pas possible, messire, à un chevalier ou à ceux de sa race, c'est de refuser le loyal secours à une fille noble qui n'a plus de père.'

Ils expliquent ceci comme ils peuvent, lâ-bas, aussi bien papa Guifïès que les conteurs du pays de Paimpont. Ils croient, les uns et les autres, ce qui ne s'éloigne point d'ailleurs des traditions gardées par les poèmes chevaleresques, que <( tout homme ayant droit de porter une lance avait le devoir sacré d'accueillir la requête d'une orpheline, réclamant la protection qui dure autant que la vie », à moins qu'il ne fût retenu lui-même dans les liens du mariage.

Ce qu'il peut y avoir de vrai dans cette opinion nous importe assez peu, puisque notre récit ne va pas vers ce dénoûment heureux et gracieux.

Je ne sais pas pourquoi Yvon ne pouvait point être ridicule, même dans un rôle où tant d'autres eussent prêté à rire.

Quant à la petite Armeau, je vous affirme qu'elle était charmante et que la glace de sa timidité une fois

LA BELLE-ÂTOILB 253

rompue, elle plaidait son étrange cause avec une naïyeté convaincue qui n'excluait ni la pudeur ni même cette fierté que la femme n'a jamais le droit de dépouiller, fût-ce au fond du plus cruel malheur.

ou ARMELLB PERD PATIENOB

J'ai prononcé le mot « étrange » à propos d'Armelle offrant sa main, non pas à mots couverts, mais franchement et tout haut, dans une chambre d'hôtellerie à un jeune homme inconnu. Cela prouve seulement que, malgré tout, nul ne peut s'abstraire des idées ni des mœurs du siècle où il vit.

Les choses d'alors ne ressemblaient pas à celles d'aujourd'hui. Chacun combattait pour sa vie à grands coups droits. L'escrime est née plus tard, aussi bien l'escrime de la parole que celle de l'épée.

Au treizième siècle, on était encore tout près de ces jours où Chimène, non pas celle que le génie français de Corneille adoucit et civilisa, mais la vraie Chimène, celle qui passe, gigantesque et brutale, à travers le poème de Guilem de Castro, la Chimène du romancantique et de l'épopée, réclamait publiquement du roi d'Espagne la main du Cid, meurtrier de son père> disant à haute voix et devant la cour assemblée :

LA HBLLB-'JnrOILE ^SS5

vL II est jQite que eeloâ-d, qui a été assez, fort pour vaincre le père, emploie sa force à protéger la fiâe. n est jeane, j'ai dr<nt à sa jeunesse; il est riche, et foas troorerez équitable, ô roi ! que je partage sa richesse comme dédommagement de mon ch^ sang qu'il a versé I »

J'd peine à imaginer qoe les loups, s% savaient parler, pussent dépasser jamais la lanve énergie (txmt telle éloquence; mais toqs ne m'avez pas attendu, je l'esp^e, pour entre^ek' cette vérité que les hommes sont, au fond, beaucoup moins délicats que les loups.

Il y a bien des gens qui disent que, depuis le temps de Chimène, la forme seulement a changé. Moi, je n'en sais rien. Je trouve, en tons cas, que la forme est nn grand point.

Ce que je regrette, c'est mon mot : étrange; je le retire et je le désavoue, en tant qu'il impliquerait Fomb^re même d'un blâme.

Non, la conduite de notre pairvre Ârmeau n'était pas étrange en 1273; à peine le paraîtrait-elle aujourd'hui, si elle se produisait entourée de circonstances analogues.

«Tajottte qa'elle n'était pas ridicule.

Il s^ait déloyal de confondre cette grande aumône d'hetmetzr demandée noblement, avec la vulgaire « chasse au inari )» qui fait l'ennuyeuse gaieté de tant de comédies.

Qui donc a jamais ri de rhomae qai dit : « J'ai faim»?

256 LA BBLLE-JBTOILE

Pourquoi rirait-on de la jeune fille qui dit : « J'ai peur»?

Ils étaient maintenant debout, en face l'un de l'autre^ Armelle et Yvon Hélory : la fillette avait la tête haute et les yeux baissés, l'écolier se tenait droit, doux et grave.

Je ne sais pas si je devrais vous avouer cela : dans les fossettes mignonnes que les joies d'autrefois avaient creusées aux deux coins de la bouche d' Armelle, semblable à une fleur entr^ouverte, il restait encore un peu de sourire, comme la sécheresse de midi trouve au fond du calice des roses une goutte de la rosée du matin, perle liquide.

Et dans le regard d'Yvon, où vous eussiez lu maintenant la pitié, la tendresse, le respect surtout, cette sérénité joyeuse qui était comme le reflet même de son âme s'obstinait aussi.

Ils étaient beaux et presque radieux au milieu de cette nuit sinistre qui les enveloppait de ses menaces ; car l'orgie des assassins grondait toujours sous leurs pieds, et Armelle dit :

— Ils vont venir...

L'entretien cependant avait tourné peu à peu. Armelle n'était qu'une enfant, mais son instinct de femme Téclairait déjà et lui montrait le chemin qu'elle avait fait. Ce n'est pas seulement sur le terrain des batailles qu'un peu de temps gagné est parfois la victoire. Dans certaines situations, les minutes travaillent d'elles-mêmes. Il y a le son de la voix qui plaide, indépendamment des paroles prononcées.

Armelle parlait pour parier et parce que, maintenant, elle se sentait écoutée.

— Si je n'avais pas fait semblant, tout à l'heure^ d'être dupe, disait-elle, expliquant des choses assez claires par elles-mêmes, dame Gote ou la Bertrade, comme il vous plaira de la nommer, serait restée à son pdste là-haut et il m'eût été impossible de vous sauver. Vous avez deviné déjà, je le pense, qu'elle était venue chez nous, au manoir de Concoret pour savoir au juste si l'argent de mon père était encore dans son coffre. Quand elle se fut retirée dans sa chambre, après le repas du soir, elle ouvrit sa fenêtre qui donnait sur la campagne et posa son flambeau de manière qu'il fût bien vu du dehors. C'était le signal convenu entre elle et les Faux-Ermites, commandés par ses fils, les quatre frères Mahaut; cela voulait dire : « L'argent est là. »

Les Ermites attendaient, cachés dans la forêt. Ils accoururent et entrèrent chez nous en escaladant la fenêtre de Bertrade, et ce fut de sa chambre qu'ils se répandirent dans toute la maison. Ils avaient mis bas leurs frocs et leurs barbes pour prendre le masque des Moignos, qu'ils voulaient accuser plus tard de l'incendie; mais il se trouva que Guillaume de la Barre avait en la même pensée qu'eux. Les deux bandes de malfaiteurs se rencontrèrent et se combattirent au milieu des flammes qui dévoraient notre maison, et les Ermites furent vainqueurs, cette nuit-là, comme ils ont été vaincus, hier au soir, au pont du Parjure.

Il ne faut pas croire que j'aie connu ces choses

2S8 UL BSBLUt'ÈSÙlïJÊ

tout de suite. Pendant plv^eun jodd» j'ai cegardé véritablement dame Gote oemme «ne protectnee qui m'avait sauvée des flammes. Hier seutomeot, j'ai pu surprendre le secret de eetto kôtell^ÎB maudite en écoutant à la porte des seuterraimiy pendant que la bande rassemblée faisait débauche. Il y avait beaucoup d'hommes, et des femmes aussi. Dame Gote gour» mandait la paresse de ses fils et de ses compagnons ; eiie pouseait à l'ouvrage. L'ouvraf^, c'était de traaaformer en monnaie courailte, à la marque du Riche- Duc, l'argent de la vaisselle pillée au manoir de Ooncoret qu'ils mélangent, dans un cceuset, avec le plomb de nos toitures.

— Et c'est là l'origine du bruit sourd que nous en«tendions naguère? demanda Yvon.

— Oui ; ils ont un pesant marteau suspendu qu'ils nomment un mouton, pour frapper des sous nantaie, des deniers et des oboles blanches... Ils parlèrent aussi de la passée de Mordelles, qui devait être dévalisée aujourd'hui même et qui l'a été. Et j'étendis qu'on roulait des dés sur une table. Mon nom fut prononcé. Je fus du temps avant de comprendre qu'ils me jouaient au premier douze.

— Vousl s'écria Yvouc

^ Ce fut, poursuivit Armdle, Vincent Mfthaut qui me gagna; mais j'avais mon couteau et l'espérance en Dieu; Vincent d'ailleurs était le moins méchant; il m'avait dit ce matin que tout irait de bon gré, et que si je voulais consentir à être une amorce pour attirer les voyageurs qu'on tue ici avant de les dé-

LA. BBLLE-ÂTOILB 259

pouiller, il ferait de moi sa femme en légitime mariage.

— Et que répondites-Yous, ma fille?

— Rien... Hier au sûir, au coucher du soleil, j'étais en sentinelle derrière le Tolet qui est brisé maintenant; en bas, dan3 la cuîaioe, dame Gote faisait bouillir la liure de sanglier pour le souper de ses fils. J'a- Tais essayé de prier, mais en vain. Deux voii se queleUaient an dedans de moi : Tune qui disait qu'au fond d'un si grand malheur il est permis de se réfugier dans la mort, et l'autre qui répondait : « Le de- Toir efit de souffrir tout, jusqu'à la honte môme, puisque Jésus-Dieu but la lie de la honte avant de mourir pour nous sur la croix. y>

— Bien, cela I fit Yvon dont les yeux se mouillèrent Le regard d'Armelle lui alla jusque dans le cœur

pendant qu'elle poursuivait :

» Oui, c'était bien; mais l'autre voix ne manquait pas à la réplique, et il me semblait entendre mon père trépassé qui me criait : a Plutôt la mort qu'une seule tache! 9 ce qui est, messire, la devise de notre pays de Bretagne. Et l'acier de mon couteau me brûlait la main, et bien ardemment je priais Marie, mère du Sauveur, d'envoyer l'ange à mon secours... Et tout à coup je vis le sourire de l'ange, ou du moins je le crus : c'était votre tAte nue que le soleil éclairait sur la route...

Armelle rougit parce que le regard de l'écolier s'était fait sévère.

— Je me trompais**, murmura-t-elle avec un gros soupir.

Puis elle reprit :

— Yoas savez mieux qae moi ce qui se passa, à dater de ce moment, en dehors de la maison. Dans la maison, dame Gote était toute seule avec moi. Elle me dit, quand le matelot demanda l'hospitalité :

— Nous avons de grandes richesses ici, ma mie, et une fois entrée cette foule d'hommes, qui sait ce qui adviendrait de nos trésors? Il ne mettront le pied chez moi ni de gré ni de force. Va me remplacer en bas, entretiens le feu sous la marmite, moi, je ferai cç qu'il faut ici : c'est assez de moi pour défendre mon bien.

Et ce fut assez, en effet. Elle descendit à la vieille chapelle d'où elle rapporta le drap de deuil, les cierges et le lit de repos, toute seule; et toute seule elle joua la funèbre farce qui mit en fuite les voyageurs. Quand tous les allants furent partis, elle me fit monter pour écouter les bruits de la bataille, car on entendait trèsbien d'ici les cris des blessés et même les grincements du fer, que le vent d'aval nous apportait. J'avais le cœur doublement serré, d'abord, parce que je savais que le principal danger était pour vous, mon cher seigneur, ayant ouï Bertrade vous désigner à ses quatre fils qui passaient sous la fenêtre, comme ayant toute une fortune dans votre ceinture, et ensuite parce que, vous croyant si riche, je mesurais la folie de mon espoir.

Armelle s'arrêta encore et soupira de nouveau. Elle n'était pas contente de l'ange que la Vierge Marie lui avait envoyé.

LA BBLLB-ÂTOILB 261

Mais à cet endroit du récit, papa Guiffès, le conteur de Tréguier, a coutume de s'arrêter pour demander à «on auditoire :

— Savez-Yous à quoi pensait le bienheureux saint Yves^ TOUS autres? Moi, je le sais. Le bienheureux saint Yves se disait en lui-même : « Pour le commun des hommes, mariage n'est point dommage; mais moi, j'ai déjà promis mon cœur. Ah! tentation, tentation

jolie, si j'aTais la liberté de ma foi, toutes les ceintures et tous les sous d'or de l'univers n'auraient pu m'empècher de t'aimer... )> Armelle continuait :

— La bataille finie, il se passa des heures tranquilles, puis, vers minuit, trois des frères Mahaut rcTinrent exténués et battus. J'appris, en les écoutant maudire, que tous aviez échappé à leur poursuite, et j'eus le cœur soulagé d'un poids bien lourd. Avec Médéric et ses frères revenait le restant de la bande qui portait Vincent Mahaut blessé et un autre homme dont la tète était écrasée. On les mit dans les deux lits qui sont là, et au bout d'un peu de temps, Corentin sortit pour faire la ronde. Il revint disant que les chiens-loups pleuraient, car ils n'aboient jamais, étant nés d'un danois et d'une louve.

Les Faux-Ermites avaient commencé déjà à manger et à boire dans le souterrain et je les servais à table. Le frère aîné, Corentin, défendait aux autres de rire avec moi. Il disait qu'il avait hérité de moi par la mort de Vincent et que demain serait le jour de nos noces.

Demain, c'est aujourd'hui, et le prètre-garou du

202 LA BBLLB^ÉTOiLE

P^oiB^Néantî doit bénir lurîre mariage dans la chapeik tpiî n'a plus ni autel, ni croix, ni toit Dame Gote ordonna tout à coup le sildoce, disant : -<- Il n'y a pas que les chiens pour flairer : moi aussi, je sens la richesse qui passe et la ^ertu de Dieu qui garde. Le petit démon de mon giron a peur. Bouci bouci bouc! Tarpacifer 1 II y a la tète et les pieds d'un saint dans le yent Yoiramus le sait bien 1

— Cette femme, demanda Yvon, pratique*t-elle habituellement la sorcellerie?

— Je l'ai toujours vue dormir tranquillement dans son lit, répondit Armelle; mais pour tenir ses garçons qui la dévoreraient, elle raconte, au matin, ce qu'elle prétend avoir vu, la nuit, dans les lamdes de Bordeaux en Guienne où elle va chevauchant sur un bram de houx.

— Et ce prêtre du Pertuis-Néantiî

— On le dit femme. Il venait mendier en notre manoir de Concoret. Par les chauds jours, il dort, après boire, dans les chemins avec un grand écureuil qui chasse les papillons de lui. Quand on lui refuse l'aur mône du cidre, les moutons grelottent la fîèvre et prennent le claveau... Mais laissez*moi finir, mon cher seigneur, nous avons du temps devant noua, c'est vrai, comme je vais vous l'expliquer tout à l'heure, mais nous avons de l'ouvrage aussi. J'en étais à dame Gote et à son démon qu'elle porte bien vraiment sous sa gorgerette et qui ressemble à un lézard vert, œillé de rouge avec des petites conii66 de limaçon. Ayant dît qu'elle flairait un saint dans le

LA BEIXS ÉTOILE Sâd

yenty elle ordonna de fourbir les dagues bien propres aTec de la cendre et de nettoyer au savon la grande mailloehede bois qui sert à planter les pieux, et elle dit:

— Si le fer ne peut pas entrer dans lui, on fera sa fin à coups de masse, pourvu que le bois soit buiscuit et qu'on le touche et retouche arec suif-juif ou onguent-dragant, piqué de poil de fouine-hermine. Et bouc et bouci Yoiramus à la haute gâvre!

Comme Médéric, le cadet, qui ne croit à rien, s'a« lisait de rire, elle lui jeta son sabot par la figure en criant :

— Mets ton bonnet sur tes yeux, toi, estropié, ou bien celui qui t'a fait manchot te reconnaîtra et te finirai Or, réglons nos faitfi à Tayance. Armelle va s'asseoir au rouet dans la cuisine, sous le clair du flambeau pour qu'on la voie du dehors par la croisée ouverte. Le saint aura beau regarder, il ne découvrira point de mal à travers sa peau d'agneau, car elle est plus bête que la laine. File, file, file. Si tout est bien fait et forfait, la richesse sera à nous.

Depuis cet instant, je ne sais plus ce qui se fit dehors ni à la cave, car je vins m'asseoir près du foyer entre la résine et le rouet. Les Faux-Ermites ne bougeaient plus. Ils attendaient.

— Sont-ils beaucoup ? demanda ici Hélory.

'— Ohl certes, répendit la fillette, les Moignos en ont égorgé la moitié, à la Font-Bouillaut, mais, il en reste bien une vingtaine^ et le prètre-garou, qui est le premier après les Mahaut, n'a pas eu de mal.«. Au bout d'un quart d'heure, tout au plus,

264 LA BBLLB-ÂTOIUfi

dame Gote entra toute échetelée dans la cuisine.

— Monte 1 me dit^lle en soufflant comme quelqu'un qui a trop gros de joie dans la poitrine, monte, monte et monte I Par l'échelle pour aller plus ^itel L'argent a deux pattes; il Tient, il peut s'en aller. Dès que je l'aurai, j'en donnerai au ciel sa part pour me racheter de l'enfer qui croit me tenir. Range la chambre, ma fillette, pour l'argent qui Ta être notre hôte. On Ta t'euToyer un des garçons pour Tider les deux lits, car il faut que l'argent dorme propre et à l'aise, c'est sûr.

Je montai. Corentin était déjà dans la chambre où nous sommes. Il aTait le Tisage d'un homme iTre quoiqu'il n'eût pas bu. C'était la fumée de l'argent. Il m'aida à retirer le cofFre qui était sur la table et qui formait le lit de repos. Il décrocha le drap noir. Il disait en traTaillant comme un lion :

— Vincent était de trop. C'est heureux pour toi de m'aToir au lieu de Vincent, car je te ferai belle et braTC. Tu auras une cotardie lamée d'or, Armelette, et des perles à ton cou, et un mantel d'hermine, tombant jusque sous tes pieds. Nous sommes trop encore pour le partage, c'est certain; mais on se battra, et je resterai le dernier, car je suis le plus forti

— Où allons-nous porter les blessés? demandai-je. Car il fallait les lits vides. Dans l'un, Vincent Mahaut,

qui Tenait d'entendre son frère parler de lui comme d'un mort, plaignait faiblement; dans l'autre, l'homme inconnu ne bougeait pas. Je crois bien qu'il dormait.

LA BBLLB-ÉTOILE 265

— C'est la vérité, me dit Corentiiiy ta as de l'esprit. Où allons-nous porter les blessés?

Quelqu'un répondit derrière nous :

— Il n'y a plus de blessés.

J'ignore comment il était entré, celui-là. En nous

retournant, Corentin et moi, nous vîmes ce qui me parut être un géant, debout, entre les deux lits. C'était Médéric avec son bras pendu à son cou et son bonnet de laine qui lui couvrait les yeux.

Il s'en alla sans rien dire de plus.

Il n'avait point menti : les deux blessés étaient maintenant des corps morts.

— J'aimais bien Vincent, dit Corentin, mais quand tu vas être ma femme, il se serait mis en colère, et puis, il aurait voulu partager. Médéric a eu tort de le tuer; Médéric sera puni, ce qui fera deux de moins, au lieu d'un. Aide-moi, ma petite Armeaul

Nous mîmes les deux cadavres dans le coffre et les draps mortuaires plies par dessus. Et alors, vous arrivâtes, et je vous servis à table, et je vous tins compagnie, selon qu'il m'avait été commandé par dame Gote, et quand je vous crus endormis tous les deux, votre compagnon et vous, je m'esquivai pour aller à la découverte, car il se pouvait que dame Gote ne fût pas le seul espion aposté autour de vous. Je sais la route qu'il faut suivre pour arriver au cœur même des souterrains sans être aperçue...

— Voulez- vous m'y conduire? demanda vivement Yvon. j

— Je veux, mon seigneur, répondit Armelle, tout j

2d6 JA BSLLK«ÉrOIUE

ce que vous voulez, mais laiesez-moi achever, ce que je ferai désormais en peu de paroles. Quaad je vous aurai tout dit, vous jugerez s'il est opportun que vous tentiez cette entreprise... Lorsque j'ai pénétré toui à rheure dans la galerie souterraine où les Faux-Ermites sont assemblés, dame Gote venait d» reprendi» sa place à la table du festin, car c'est un véritable festin qui réunit, chaque nuit, les Ermites de la forêt de Brécilian, et personne ne l'ignore dans le pays. Au temps où j'étais chez mon père, on nous racontait Fétonnement effrayé des voyageurs, qui entendent les bruits de l'invisible orgie, en passant devant l'auberge de la Belle-Etoile. Ils sont aux environs de trente, cette nuit, y compris des femmes, jeunes et brillamment parées, qui cachent leurs visages sous des masques de velours. D'où viennent-elles?.... Assurément ce n'est pas dans la pauvre marmite de dame Gote que cuisent les mets délicats, servis dans des plats d'argent sur cette table somptueuse, toute couverte de vases sculptés, où l'hydromel, l'hypocras et les vins dorés des pays d'outre-monts remplacent l'humble cidre de notre Bretagne. Le pays se meurt de l'éteiv nelle bombance que font ces hardis pillards sous leurs grandes voûtes recouvrant tant de trésors et illuminées comme si c'était le plein jour par les cierges de nos autels et les lampes votives arrachées à nos sanctuaires !

La Bertrade ou, si vous voulez, dame Gote. qui revenait d'en haut, où elle s'était tenue aux écoutes^ voyant tout ici par on trou ûxl plancher, a dit :

LAMLUBHfcrOILK 967

— Le gros est couché et dort cooune une soache; l'écolier ne tardera pas à en faire autant. La petite n'a pas bronché, c'est un ioli sujet, et nous en tire* roBS bon parti.

La petite, c'est moi. Médmc et les autres voulurent monter tout de suite pour se débarrasaer de la besogne qui doit être accomf^ie ici, et avoir le restant de la nuit tranquille, mais la vieille a dit encore :

— Travaillez à la monnaie si vous êtes en goût de travailler. Je vois une protection autour de l'écolier. C'est de lui que sortait l'odeur de saint qui m'a monté au nez toute la nuit, de quoi j'ai mal à la tète. Quand le petit démon de mon giron l'a vu, il s'est caché jusque sous mon aisselle, et a mordu. Or, j'ai vécu longtemps et je sais bien des choses. Ily a une heure pour attaquer les saints et rien ne sert de leur verser poison ou de les frapper avec choee qui pique. Peau de saint, peau de chagrin; pour la percer il faut arme de charme. Bell Bell Zeb! Zeb! Buth! Buthl Mouches plein la bouche 1 On prend bois de buis-cuit à trois Bœuds et trois creux qu'on beuire et leurre d'onguentdragant, fait avec gras de bras de petit jumeau nouveau, dodu fondu, salé, bien salé, cendré, bien cendré de sel et de cendre, sel de mer, cendre d'enfer venant, vraiment. BoucI Gâvre! Gàvre! qui saura aura!

— Et où diable pèchere^vous onguent pareil, ma mère? a demandé Médéric, il faut du temps pour le mijoter.

La vieille a répondu :

— J'en ai du tout fiais, toni sec dans le cmn de

268 LA BBLUS-ÉTOILK

mon bec, derrière ma dent branlant. Buvez, mangez, travaillez, mettez du plomb dans l'argent, du cuivre dans l'or... Yoiramus a soif, les belles I amenez le garoul

Alors^ deux demoiselles qui étaient blanches comme la neige sous leurs masqués noirs ont pris le faux prêtre par les oreilles et l'ont traîné hurlant jusqu'à la vieille. On a mis une toute petite pièce d'or au milieu d'un grand plat d'argent» que j'ai bien reconnu pour venir de Goncoret, et dame Gote a entr'ouvert sa gorgerette. Le lézard est sorti, allongeant ses cornes de limace, et sa langue fendue a touché la piécette d'or. Et le métal est devenu liquide comme sauce au fond d'un plat, et Yoiramus, car le lézard se nomme ainsi, l'a lampe petit à petit avec sa languette fourchue.

Alors Médéric a demandé :

— Qui nous avertira quand il sera temps de monter?

La vieille a dit :

— Entre le loup et le chien, entre le chien et le loup, on peut faire la fin des saints, parce que l'heure est bise et grise. Attendez que l'éclaircie qui n'est ni blanche ni noire se montre au levant, vers Treffendel. Les mulets du danois et de la louve qui ne sont ni loups ni chiens, pleureront dans la cour quand il faudra aller. Appportez-moî le maillet que je le graisse à l'avance, bien graissé; et à ton biniou, garou, prêtre fou, pour la danse de bonne chance!

Hommes et femmes, diables et diablesses plutôt, se sont rués en tumulte au milieu de la cave sous la

LA BELLB-irOILB 269

grande lueur du lustre de l'église de Saint-Malon, qui fut décroché l'hiver passé par soierie, et comme je connaissais tout ce que je voulais connaître, je me suis sauvée pour ne point voir les mauvaisetés de ce sabbat sacrilège.

La petite Armelle se tut. Par-dessus la frange recourbée de ses longs cils, elle glissait vers l'écolier un gentil regard bien modeste, mais qui ne manquait pas de résolution. Yvon Hélory ne parlait point. Ni l'une ni l'autre des deux légendes ne rapporte ce qu'il pensait en ce moment; seulement, celle du pays de Tréguier avoue, par l'organe du papa GuifFès, qu'il y a de rudes moments dans la vie des saints.

Au bout d'une minute, Armelle fronça le sourcil et dit :

— Maintenant, mon cher seigneur, vous en savez juste aussi long que moi. Je n'ai plus qu'une chose à ajouter. Jusqu'à la première clarté de l'aube, qui est l'instant fixé par les bandits pour l'exécution de leur cruel dessein, il vous reste une heure, peutêtre un peu moins. Voulez-vous encore descendre dans les souterrains ?

— Non, répondit Yvon, je ne le veux plus.

— Que prétendez-vous faire?

— Il y a l'échelle, répliqua Yvon. Je vais la tirer ici, puis la redescendre par la fenêtre; j'éveillerai mon compagnon et nous prendrons le large tous les deux en regagnant la route de Rennes à Plélan.

— Eh bienl et moi? fit la petite Armelle dont les. yeux étaient tout brillants d'indignation.

Blâi TOUS 9svm cainnie ce pétulant courroiu: la rendait plua jolielJe ne<poucrai& tFO|^ Tou&répétar que la panvce bienheureux saint Yves n'était encore qu'un écolier de vingt ans, qui naïvement s'interrogeait luimême sur la question de savoir s'il était bon, prudeat et convenable d'emmener sa tentation avec soi.

ArmeUe voyant qu'U se taisait, frappa son petit fûed contre le carreau et s'écria :

— Auriez- vons lûen le cœur de me laisser dans cette caverne, moi qui vous ai pris pour un ange?

— Hélas! hélas I demoiselle, repartit enfin Yvon Hélory, je suis bien loin d'être un ange, et vous ne vîtes jamais homme si embarrassé que moi.

Le premier mouvement d'Armelle fut de lui tourner le dos; mais se ravisant, elle le saisit par le bras et le traîna jusqu'à la fenêtre.

Vous souvenet-vous que tantôt, Goïon de Ploêmené lui avait dit, à cet Yvon : « Tu es plus fort qu'un bœuf I ]» et qu'au pas de la Font-Bouillant, ce soir, il avait brisé le robuste poignet de Médéric comme un brin de bois sec, rien qu'en le tordant dans sa main? Eh bieni à présent, il cédait à l'effort d'Armelle comme un petit enfant qui suit sa gouvernante, et c'était lui qui soupirait prêt à pleurer.

Arrivée auprès de la fenêtre, Armelle, toujours en colère, le poussa jusqu'à mettre sa tète au trou du volet et lui dit : ce Regardez I » Il obéit et vit sur la route trois choses noires, immobiles, rangées côte à côte juste en face de la fenêtre, et il reconnut les trois chiens-loups, accroupis, qui veillaient.

LA. BILLS-iTOILB 27i

— Pensez-vous qu'ils soient seuls en ce lieu ? demanda sa compagne avec un méchant rire. Détrompez-vous. Médéric, Corentin et l'autre Mahaut montent la garde, collés au mur pour que vous ne les puissiez point voir. Ouvrez donc la croisée, passez l'échelle, et bon voyage! ce n'est pas moi qui vous empêcherai désormais d'aUer à votre morti

CŒUR Dfl SAINT

Vous voyez qu'elle était bien en colère, cette petite Armeau ; mais son courroux ne tint pas quand l'écolier, les yeux mouillés et souriants à la fois, lui répondit d'une Toix qui doucement tremblait :

— Ah I demoiselle, ce n'est pas de la mort que j'ai peur!

— Cest donc de moi? fit-elle.

— Non, répondit Yvon, c'est de moi.

— Et comment pouvez-vous avoir peur de vousmême?

— Parce que j'ai un cœur et qu'il s'élance vers vous.

— Eh bien I dit Armelle déjà toute contente, n'ai-je pas fait, honnêtement et franchement, tout ce qu'il fallait pour cela?

— Si, vraiment, demoiselle, vous l'avez fait avec franchise, avec honnêteté, avec noblesse aussi, dans votre bon droit d'orpheline et d'abandonnée qui choisit, sous l'œil de Dieu, le protecteur de sa jeunesse et le gardien de son honneur. Je sais... je sens que je vous aimerais comme créature humaine ne fut jamais

LA BKLLB-ÉTOILB 273

aimée. Je vous trouye belle, je tous trouve bonne et douce, et sincère ; quelque chose m'affirme que vous me rendriez amour pour amour. Nous sommes jeunes tous les deux, nous sommes purs, nous ne savons mentir ni l'un ni l'autre; la foi que nous échangerions serait sans tache, et ce que chacun de nous promettrait dans le danger où nous sommes serait tenu fidèlement après le péril passé. Nous serions heureux par l'union de nos deux tendresses dans le présent, et les jours à venir, je les vois, ah I je les vois, nous amèneraient par la main ces blonds trésors, les enfants chéris, les vivantes fleurs d'amour qui prolongent le bonheur et qui font renaître la jeunesse dans rame toujours attendrie des pères et des mères. Je vous aime, Armell^, et c'est bon d'aimer; je vous aime en ce moment si court, de toute la tendresse qui pourrait embellir une longue existence. C'est une joie inconnue, et surtout imprévue, car je me croyais au-dessus de ce charme. Dieu a voulu que je visse, et voilà que je vois, par vous qui avez tous les attraits réunis, les larmes avec le sourire, la beauté, la candeur, la vaillance, la faiblesse, par vous mendiante plus fière qu'une reine, qui tendez votre blanche main en implorant l'obole de l'honneur et du bonheur, Dieu a voulu que j'entrevisse le paradis de la terre, qui n'est point fait pour moi. Que sa volonté, cruelle qu'elle est, soit bénie du fond de notre abîme jusqu'au plus haut des cieux I Armelle, Armelle, c'est à vos pieds que je veux vous dire cela, parlant pour une seule fois le langage des tendresses mortelles.

t274 LA BILLS^ftTOILE

Arfliell«, toira ne ffoavez p«s être à moif parce cpfâ m'est défendu d'être à tous.

Ses ge&oux ayaient fléchi lentement, et il s'était prosterné devant la jeune fille étonnée, éblouie, de sachant si elle deirait se r^ousr ou se désespérer.

L'heure de répittni^chait pendant cela. Au«de8so«B , d'eux les assassins préludaieai au meurtre par l'orgie. Le rauque concert de leurs cris et de leurs chants montait à chaque instant plus distinct, mais persom» ici ne les entendait plus et nul assurément ne songeait à la mort qui allait yeaic

Ârmelle comtemplait dans un raiiss^meni muet, plein d'élan et de crainte, cet enfant au sourire loyal et hardi qui lui était apparu comme un ange, qu'elle avait Yu pour la première fois hier au soir et qu'elle aimait de ce long amour qui dure une vie en quelques heures.

Il était là, illuminé, transfiguré, beau de toutes les ardeurs et de toutes les candeurs qui se disputaient son âme.

Elle le voyait dans son extase et dans son sacrifice, vaincu, mais triomphant avec le rayon de la victoire dans les yeux, avec le pleur du martyre qui roulait en sillonnant sa joue.

Je ne veux pas dire qu'elle comprît tout cela trèsbien, la jolie petite Ârmelle, mais a-t-on besoin de comprendre très-bien? et au fond des puissantes émotions n'y a-t-il pas toujours un peu de cette chose qui grandit et creuse l'^otion, — le mystère?

Avant de parler, Armelle se recueillii,^ puis eUe dit :

LA BBLLX^OItB S75

— Pourq[«oi vous est-il défendii d'être à moi? Yyon ne répondit pas toat de ssite, parce qu'il la

regardait, plus charmante qu'il ne l'ayait encore Tiie.

— Si jeune que vous êtes, reprit-eHe, aeriei-TOUs donc engagé déjà dans les liens du mariage?

— Non, repartît Yvon H^ory.

— Ayez-Tous du moins promis votre foi à qjadqm autre jeune fille?

— Non, répliqua eneore TVon ; ne youb ai-je pas <^ que je n'avais jamais aimé ?

Une lueur d'espoir brilla dans le nuage qui yoilait le regard d'Armelle.

— Vous n'ayez pourtant pas l'âge d'être prêtre murmura-t-elle.

— C'est yrai, dit Yyon.

— Ni moine non plus.

— C'est yrai.

Il y eut un silence après lequel Armelle répéta :

— Pourquoi yous serait-il défendu d'être à moi?

— Parce que je ne suis pas à moi-même, répondit Yyon. Rien de moi ne m'appartient plus. Sans être époux, ni prêtre, ni moine, je suis lié par une parole d'autant plus sacrée que nul ne Ta entendue, sinon Celui a qui je l'ai dite dans le secret de mon âme.

— Vous ayez fait un yœuî

-— Pas même cela. Seulement^ je n'ai plus rien parce que j'ai tout donné.

— A qui ?

— Aux pau^pes.

— Je suis pauyre, dit ArmettO) mais si doucemrat

276 LA BELLS-ÉTOILB

et avec tant de grâce qu'Yvon Hélory lui prit la main pour l'attirer jusqu'à ses lèvres.

— Aux orphelins, continua-t-il.

— Je n'ai plus de parents

— A tous ceux qui souf&ent.

— Oh I dit-elle, je souffre, et si je vous perds, ami de mon cœur, jamais je ne serai consolée 1 C'est k moi qu'il faut donner, puisque je suis la plus malheureuse. Dieu et l'Église elle-même permettent qu'on reprenne ces imprudentes promesses. Pourquoi, vous qui donnez à tous, me refusez-vous l'aumône à moi seule? Fallait -il, si vous ne vouliez pas de votre pauvre Armelle, fallait-il lui montrer la beauté de votre âme ? Mon cher seigneur, mon bien-aimé, vous êtes venu au moment où j'implorais Jésus sauveur et la Vierge Marie sa sainte mère. Je vous ai aimé par leur volonté bénie ; c'est en leur nom que je vous implore, vous priant à mains jointes de m'aimer et de me sauver !

A son tour, la jeune fille se laissa glisser à genoux, et ainsi, ils se trouvèrent prosternés en face l'un de l'autre.

La légende de Basse-Bretagne et celle du pays de Plélan sont ici d'accord pour montrer cet étrange et naïf tableau dont la famille dTvon Hélory (les Kermartin, ou du moins la branche de Kermartin-Morhère du Kenquis) fit plus tard ses armoiries : d'azur aux deux anges de carnation^ orant de vù-àr^is, lui à dex-trCf elle à senestre. La peinture en existait encore au commencement de ce siècle dans un vieux cadre de la

chapelle de Saint-Pabu, paroisse de Pommerit-Jaudy, dont était originaire dame Azo du Kenquis , mère de saint Yyes. Papa Quiffès, qui avait vu cette peinture, en fait ainsi le trait :

« Armelette regardait le saint et priait; mais le saint priait en regardant quelque chose au-dessus de la beauté d' Armelette, et c'était notre Seigneur qu'il voyait tout en long sur sa croix. »

Yvon se releva le premier et la jeune fille resta prosternée devant la pureté de sa pensée qui sortait de lui comme une lumière. Dans l'austère et douloureux triomphe de son sacrifice, il dit, et c'était comme un cantique :

« Voilà que Dieu m'a donné dans sa miséricorde la vertu de vaincre mon cœur, et voilà que j'ai repoussé le breuvage délicieux pour boire avec joie l'amertume de mon calice.

« Que votre gloire soit glorifiée, Seigneur, mon Dieu, ô Trinité I Père, Fils et Saint-Esprit, mystère éclatant et impénétrable.

a Dieu infini au milieu de tout ce qui a des bornes, immuable en face de tout ce qui change, éternel audessus de tout ce qui meurt I

« Je fus promis avant de naître à votre loi d'amour, non pas l'amour qui languit sur cette terre, mais la charité qui fleurit dans le ciel.

a Je fus promis à ceux qui pleurent, non pas à un ni à une, mais à tous : non pas à une veuve, mais à toutes les veuves, non pas à un orphelin, mais à tous les orphelins.

278 LA BBLLB-trolLE

« CeloMà, Seignear, qui est à tous, n'aura point d'épouse et japiais il ne verra l'espoir de sa race sourire dans un berceau.

<c Celui-là ne connaîtra son propre cœur que par la douleur qu'il ressentira en se l'arrachant de la poitrine.

« Il séchera les larmes, mais il pleurera ; et parce que toutes les familles seront à lui, il n'aura pas de famille.

c( Me Toiei, mon Dieu, et votr» Tolonté est faite : sondez ma poitrine, tous n'y trouverez que Vous.

« Mon amour est comme une haine qui fuit l'objet aimé ; quiconque aimera le promis du sacrifice sera sacrifié.

« Et celle dont mon âme brisée a brisé l'âme me verra sourire : que le nom du Seigneur soit béni I

« Gloire au Père, gloire au Fils, gloire au Saint- Esprit, ainsi que cela fut, est et sera dans les siècles des »ècles. »

Il semblait grandir à mesure qu'il parlait. Et pendant que sa tète lumineuse s'élevait ainsi que ses mains jointes vers le ciel, la pauvre petite Armelle s'inclinait de plus en plus vers la terre, jusqu'à ce qu'enfin son front vint au niveau des pieds d'Yvon qu'elle baisa en les inondant de ses larmes. Et alors, lé saint entendit une chère voix tremblante qui murmurait dans un sanglot :

— Ainsi soit-ilî

GBNS qu'on ÉYEILLE

En ce moment, les bruits qai Tenaient du souterrain firent silence. L'orgie arrêtée se tut et le balancier qui frapjmit la fausse monnaie cessa d'écraser le métal. Par les trous des volets, trois hurlements pJaintifs^ arriTèrent. C'était les mulets du danois et de la louve qui annonçaient l'aube quelques instants à l'avance^ car le coq, dont la voix avait rappelé naguère à Goïon de Ploêmené les souvenirs de la maison paternelle, s'était rendormi*

La petite Armelle essuya vitement ses yeux et se releva disant :

-"Mon cher seigneur, il faut nous hâter; il ne nous reste pas beaucoup de temps pour faire notre besogne.

—Quelle besogne? demanda Yvon.

*<-£h bien! répondit-elle, parce que vous n'avez pas voulu de moi pour vous suivre fidèlement dans la

280 LA BELLB-ÂTOILB

yie jusqu'à la mort, est-ce une raison pour que je TOUS laisse égorger?

— Vous voulez donc me sauver tout de même, Armelle?

— Oui, certes, je le veux et le ferai.

— Comment vous y prendrez-vous, puisque nous sommes menacés au dedans et gardés au dehors ?

— Ahl fit-elle avec un peu de rancune (mais si peu !), je ne suis pas une sainte, moi, et mon désir était de rendre un homme heureux, ne pouvant faire le bonheur de tout le monde. Mais ne parlons plus de cela. On n'a pas besoin d'être une sainte pour avoir des idées. J'en ai une et la voici : nous allons prendre le corps du pauvre Vincent et le mettre dans le lit vide. L'autre lit étant occupé par votre gros garçon de Basse-Bretagne qui boit, qui jure et ne sait point parler aux dames, tout sera comme il faut. Nous nous cacherons derrière le coffre, sous les draps mortuaires, et les bandits, trouvant deux hommes couchés, ce qui fait juste leur compte, casseront deux têtes, et tout sera dit.

— De vrai, s'écria Yvon en riant de bon cœur, car toute sa gaieté était revenue, vous avez raison deux fois, demoiselle, l'idée n'est pas mauvaise, et pas n'était besoin d'être une sainte pour la trouver. Avezvous bien le courage de condamner à mort cet honnête luron, mon voisin Ploêmené qui fera de vous une écuyère de noblesse, car je vous le destine pour mari?

Du coup, la petite Armelle se mit en colère tout à fait.

— Jour de Dieu ! fit-elle, me voici qui jure, moi

LA BELLB-ferOILB 28i

aussi, et c'est la première fois, n'est-ce pas assez de m'avoir méprisée, messire écolier, sans me jeter en proie à ce païen tout gonflé de sa richesse, qui me traitait comme une margoton il n'y a qu'un moment?.. . Plutôt que d'unir mon sort à celui d'un pareil pataud, j'aimerais mieux rester fille I

— Satan et ses petits t dit en cet instant Ploêmené qui rèyait, le cidre ne me vaut plus rien, apportez-moi du claret miellé, du brandevin, de la cenroisç, de l'oxycrat et du doucet d'Espagne, je fais yœu de tout boire !

— L'entendez-Tous ? éemanda Armelle.

— Bachelette, répondit Yvon, j'ai vu du pays en allant de Land-Tréguier jusqu'à Paris, et en revenant de Paris jusqu'à Paimpont, et je n'ai point trouvé tout le long de ma route chrétien ni païen qui soit si bonne étoffe d'époux I Commençons par le mettre de côté comme une poire pour la soif. Aidez-moi, je vous prie, à le porter en lieu sûr.

Elle haussa les épaules, mais elle suivit Yvon qui prit la tète de Plpêmené pendant qu'elle soutenait ses pieds, et ils le portèrent ainsi ronflant et grondant derrière le coffre. En passant devant le flambeau, Yvon dit :

— Regardez un peu la bonne figure qu'il a, et ne vous plaignez pas du poids qu'il pèse, car vous portez Taisance de votre maison.

— Jamais... commença la fillette.

Mais, en vérité, Yvon Hélory disait vrai. Ce pauvre Goïon, tout pécheur qu'il était, av^it un honnête vi-

26s LA BBL&B-érOILft

sage. Il n'j a paint de pelste Me qui ne sache déco^H vrir le mouton sous la peau du kmp» ArmeMe n'acheva point cette phrase qui comDMoçait par jamais...

— Jeunesse se corrige, continuait Yvon, et si vous voulez le bien considérer, yom verrez qu'il est un peu trop rustique, c'est certain, mais beau gius des pieds à la tête.

-— Et, en fin de compte, murmura Armelette, il ei^ moins lourd que je ne l'aurais cru... Mais dépêchons, mon cher seigneur, voici la nuit au dehors qui devient bise, les assassins sont en route pour venir.

Yvon ne répliqua point, mais il détacha lestement la fameuse ceinture de son camarade Ploêo^né. Nous verrons sans doute plus tard pourquoi il prenait cette peine.

Goïon fut ensuite déposé derrière le coffre^ sur la chape qui figurait un squatte et sous le drap semé de tètes de morts ; ce n'était pas une couche très-gaie, mais, enveloppé qu'il était ainsi dans le deuil, il cou* tinuait de s'ébattre à travers son joyeux rêve.

Armelle entraîiia Yvon jusqu'à la fenêtre pour lui montrer l'éclaircie qui n'était ni blanche ni noire et qui se faisait au levant, vers TreÔendel,

— Et vite I et vite I fit-elle en courant au coffre. Voilà les bandits qui montent, et nous avons deux lits à garnir.

Dans Tescalier en zig-zag qui communiquait avec la cuisine on entendait des pas qui montaient doucement, doucement, et des chuchotement» étouffîs, et des rires qi]^'on essayait de comprimer.

LA BIUSHÊTOIUS 28»

--' Ei iFité I et vite I répétait la petite Armeau tout affairée; prenez la tète de Vincent; nous porteroos^ l'autre après; si tous yous dépêchez, nous auron3 le temps de Les couchw tons les deux*

Mais plus elle se trémoussait, plus son compagnon restait calme. Il était debout au milieu de la chambre et le flambeau envoyait d'aplomb ses rayons à la belle sérénité de son visage.

'— U est déjà trop tard, dit-il, les gens qui veulent acheter Tor en répandant le sang sont en haut des degrés. Éteignez la lumière I

Armelle obéit, mais elle dit :

— Qu'allez vous faire? pour combattre vous n'avez pas d'armes... Il est encore temps peut-être, mon cher seigneur, ne vous abandonnez pas vous-même. Aidezmoi 1 aidez-moi !

La chambre était plongée maintenant dans l'obscurité. Tout se taisait de l'autre côté de la porte, même les chuchotements. Quelque chose grinça dans la serrure ; Yvon dit :

~ Ma fllle^ le reste ne regarde que moi seul. Cachezvous auprès de celui qui vous fera heureuse et riche. S'il veut parler encore dans son sommeil, fermez-lui la bouche à deux mains, et quoi que vous voyiez désormais, quoi que vous entendiez, pas un mot, pas im mouvement, je vous l'ordonne I

Armelle fit comme il lui était commandé. Yvon Hélory marcha un pas vers le coffre et dit tout bas:

-* Vincent Mahaut, pécheur, dors-tu ?

284 LA BELLB-âTOILE

Sa voix était si profonde qu'Armelle en eut froid dans le sang de ses veines.

Vincent répondit :

— Non, vous m'avez éveillé, cœur de saint.

— Lève-toi, dit encore Yvon.

Un bruit confus se fit à l'intérieur du coffre. C'étaient les membres rigides du défunt qui craquaient en se détendant.

Et une forme humaine montra son buste entier hors du coffre.

Dans sa cachette, le petite Armeau, saisie de terreur, avait couvert sa face de ses mains. Seulement, elle regardait tant qu'elle pouvait à travers ses doigts qui tremblaient.

Yvon reprit :

— Sors de ta bière, trépassé.

Vincent enjamba le rebord du coffre, et Yvon lui agrafa autour des reins la ceinture de Ploêmené. Après quoi, il lui dit :

— Marche I

— Vincent marcha.

— Mets-toi entre les draps du lit de droite.

— C'était le mien, dit Vincent, il me connaît.

Et ayant atteint d'un pas un peu raide, il est vrai, le lit désigné, il s'y coucha.

On put entendre au dehors distinctement la clef qui faisait un tour dans la serrure.

Yvon s'adressa' au second mort en parlant un peu plus vite, parce que le temps pressait :

— Toi qui dors là et que je ne connais pas, dit-il, m'entends-tu ?

LA BELLB-ÉTOILB 285

— Présent I répondit une bonne et franche voix.

— As-tu terminé ta vie en état de péché mortel ?

— Mon saint, dît le second mort, il y aurait bien eu quelque chose comme cela, sans la bienheureuse mère de la Vierge qui protège les matelots.

— Éveille-toi I

— Je ne demande pas mieux; mais va-t-on enfin me donner ma soupe ?

C'est papa Guiffès, le Bas-Breton, qui rapporte ce détail. Les conteurs du pays de Paimpont prétendent au contraire que ce second ressuscité se frotta les yeux à tour de bras en chantant de tout son cœur :

Y a des noisett* à Ooncarneau

Y a des gros moutons à Plélo. . .

Mais il n'y a point là de vraisemblance, parce que les Mahaut et leur séquelle l'auraient entendu à travers la porte.

Ce qui est certain et prouvé, c'est que ce deuxième cadavre appartenait au bon matelot Paimpol, et le lecteur voudra bien se souvenir qu'il avait eu la cervelle notablement dérangée par la vue du squelette d'abord, ensuite par sa chute du haut de l'échelle. Ceci soit dit pour expliquer, dans tous les cas, la légèreté de sa conduite.

Yvon Hélory le fit lever — et marcher. Il lui commanda de se coucher dans le second lit, qui était à gauche et le plus éloigné de la porte, — celui où Goïon de Ploêmené avait fait son somme.

Juste à l'instant où Paimpol obéissant se coulait

286 LA miS-ÉfOUB

entre les draps, le pêne cte la serrare swuta htnrsde sa gâcbe et la porte s'oatrit.

Geui qui arriyaieot n'ayaient point de lumière : il faisait noir au dehors comme au dedans.

Médéric entra le premier; il tenait le maillet de bois de buis « beurré-leurré d'onguent^dragant. » Corentin Tenait ensuite avec un grand coutelas» puis dame Gote, qui avait à la main une hachette bien fourbie.

La TÎeille dit tout bas au quatrième frère qui montait derrière elle :

— Va en bas enlerer Féchelle pour que le trou soit libre et que leurs corps puissent passer. Quand tout sera fini, on les jettera par là et ce sera moins de besogne.

Puis, s'adressant aux deux autres :

^ J'avais cru entendre causer ici, mais tout est bien tranquille. Otez vos souliers et travaillez lestement : une paire de bons coups bien donnés, et ils ne s'éveilleront que dans l'autre monde !

Page 1