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La Belle Féronnière

A quatre lieues de Madrid, sur la rive gauche du Mançanarôs, est située la fameuse forêt de chéues del Pardo. À l’époque où commence ce récit, la belle résidence des rois d’Espagne n’était pas construite, et la forêt avait encore la grandiose et sauvage majesté qu’elle tenait du hasard.

En suivant le bord de cette petite rivière que les Espagnols s’obstinent à décorer du nom de fleuve, sous prétexte qu’elle mêle ses eaux au Tage, on arrivait à une sorte de renfoncement de la lisière de la forêt où commençait un sentier assez battu pour indiquer une route très-fréquentée; puis, enfumant brusquement ê droite, à un millier de pas en^P?n. on pouvait distinguer, ser-

LA BELIb FÉRONNIÈRE

pentant faiblement dans les bruyères, un autre sentier beaucoup moins large.

t Au bord de ce dernier s’élevaient plus de cent chênes, trois fois séculaires, formant une ombre épaisse, môme au milieu du jour, et au centre desquels une compagnie de gitanes avait établi son camp.

Il était nuit noire et ces (ils de Bohême allaient et venaient dans l’obscurité, souples, silencieux et clairvoyants comme des chats, s’occupant, selon leur fantaisie, des mille détails de leur existence, et prêtant parfois l’oreille aux bruits lointains, en gens exercés à reconnaître le pas d’une mule chargée de marchandises, ou la marche insoucieuse d’un écolier léger de doublons.

Derrière le plus gros des chênes et à l’angle le plus éloigné du centre de ce camp, vraisemblablement improvisé, se tenait, assis sur le bût d’un mulet, un gitano aux cheveux grisonnants et dont la figure était entièrement cachée par ses deux mains réunies. Les restes d’un faible foyer, où achevaient de se consumer quelques ramures de bois sec, éclairaient cet homme aux proportions athlétiques, qui interrompait de temps en temps ses méditations pour jeter un coup d’œil rapide à deux pas de lui.

Là, du côté où il regardait, couché sur un lit de bruyère, enveloppé à moitié dans une cape de laine brune, était un cavalier assez richement vêtu, et dont les mouvements saccadés s’expliquaient par cette circonstance que ses deux bras étaient liés au moyen de cordelettes de cuir. .J, Seulement ses bras n’étaient point liés derrière le dos, comme les plus simples mesures de sûreté le recommandent à l’égard de tout prisonnier ; mais* en examinant attentivement les traits de ce cavalier, on se fût rendu compte de ce fait anormal. Sa figure, la délicatesse de ses traits; la finesse de sa peau, Ityjetitesse de ses mains, tout annonçaitr^ùtant du moins q^n pouvait en juger, vu

l’obscurité de la nuit, un jeune garçon de quatorze à quinze ans.

Si le vieux gitano était plongé dans ses rêveries ou ses méditations, il n’en était pas de môme de ce jeune cavalier : son œil noir était impertubablement fixé sur son gardien, et il'semblait épier jusqu’à ses plus légers mouvements, afin d’exécuter de son côté une petite manœuvre, en apparence fort innocente, mais qui, pour lui, ne laissait pas d’ëtre de la plus haute importance.

Il s’agissait d’amener, jusqu’à son menton, la cape de laine qui ne recouvrait encore que ses jambes. Si la sai-' son eût été froide, si les grands chênes eussent été dépouillés de leurs feuilles, celte manœuvre eût été parfaitement expliquée et des plus légitimes; mais on était en octobre, l’un des huit mois d’été de l’Espagne, la journée avait été étouffante, et ces deux personnages se trouvaient placés de telle façon, que la brise légère qui soufflait dans la forêt envoyait dans une directioja opposée le peu de cha-' leur projeté par l’âtre à demi éteint.

Le prisonnier avait donc un motif quelconque pour ^ couvrir le haut du corps.

A une vingtaine de pas on entendait des éclats de rire, les ràclements plus ou moins harmonieux de trois ou quatre guitares accompagnant les voix nazillardes de plusieurs chanteurs, glapissant, l’un une rondena, l’autre une séguédille, tous quelqu’une de ces chansons semiobscènes ou fabuleusement héroïques qui composent le bagage musical de tout virtuose ibérien. Parfois aussi, ça et là, en matière d’accompagnements, retentissaient de gros baisers ou des claquements de mains; mais tout ce ramage cessa comme par «ichantement, aussitôt que l’air eut vibré d’une espèce de sifflement lancé par le vieux gitano, que ce vacarme, pourtant fort assourdi, iinpjitienla tout à coup visiblement.

LA BELLE FÉRONNIÈBE

— Est-ce que vous avez entendu quelqu’un venir de ce côté, senor? demanda d’une voix douce le jeune homme garrotté.

— Non! répondit brusquement le gitano en Jetant, du côté de ce nouvel interrupteur de ses rêveries un regard si étrange, que le jeune homme se sentit rougir jusqu’au blanc des yeux et rendit grâces à la nuit qui dérobait cette circonstance à son gardien.

— Ils tardent bien ! répliqua le jeune homme. — 11 n’y a pas quatre lieues d’ici à Madrid, et votre messager est parti depuis plus de six heures.

— Je ne vous ai pas garanti qu’il irait vite, je vous ai seulement dit qu’il arriverail. Supposez qu’il n’ait point rencontré le marquis d’Amaéguy chez lui, il a fallu se mettre à sa recherche, et puis le décider, — chose difficile, — à donner mille onces d’or.

— La somme n'est rienTfit le jeune homme avec un profond dédain.

— Si vous êtes bien son fils, repartit le gitano en lançant encore à son prisonnier ce regard si étrange, qui l’avait fait précédemment rougir, il n’hésitera pas. Quoique mille onces fassent un joli total de réaux, nous verrons si le noble marquis s’exteutera.

— N’en doutez pas, répondit le prisonnier avec assurance et en prêtant l’oreille aux bruits lointains de la forêt.

Le vieux gitano, après ce court moment donné à ses calculs, fronça les sourcils, replaça ses coudes sur ses genoux et laissa retomber sa tête dans ses deux mains. Ce ^ n’était plus de rançon qu’il s’agissait.

Le prisonnier venait de réussir enfin à couvrir sa poitrine de la cape de laine bariolée, évidemment empruntée à la garde-robe des Bohèmes, et il se décidait à se laisser aller au sommeil, lorsqu'une femme, bizarrement vêtue, et

LA BELLE FÉRONMËRE

dont les traits fatigués étaient cependant de la plus admirable beauté, entra dans le petit cercle de lumière formé par le foyer.

Elle était suivie d’une enfant qui s’accroupit dans l’ombre et se mit à regarder attentivement le prisonnier.

La femme s’avança vers le vieux gitano, et lui posant la main sur l’épaule le focçarpai»yft4ouce pression, à relever la tête. ^

— Qu’as-tu donc, Mizo? demanda cette femra^dont la voix avait quelque chose de viril, produit peut-être par • l’idiome guttural dont elle se servit, une espèce d’arabe mêlé de slave.

— Ah! c’est toi, Zagala, répondit le gitano, dans la môme langue.

— Tp es farouche, ce soir !

— Que veux-tu, je vieillis, et au lieu de m’endurcir, comme les autres, je fais de tristes et sombres retours sur moi-même.

' — Tu as donc des remords, frère?... demanda la femme ^ laissant glisser sa main de l’épaule aux deux mains du fitano.

J — Oui ! répondit simplement cet homme dont le visage bronzé et énergique démentait la pusillanimité d’une telle pai*(^le.

Le jeune prisonnier, qui avait espéré, un moment, sur^/ prendre quelque chose qui le concernât dans la couver tion de ces deux personnages, renonçant à comr un seul mot de leur langage, ferma les yeux et sommeil.

— Ta conscience doit être alors bieajiiiafgée, mon pauvre Mizo 1 reprit la gitana.

— Zagala, il y a des actions qui surnagent au-dessus des autres, quand vient l’heure où l’on songe à lés passer en revue ; et c’est une seule, entre toutes mes expéditions

d’autrefois, qui me semble aujourd’hui un crime horrible.

— Ah 1... et laquelle?

— Zagala, il y a aujourd’hui huit ans que j’ai massacré'"

la belle Lucreaia Crivelli et Giovanni-Pa^lo ; l’un fils, l’autre maîtresse ou Teuve du grand Ludovic le More, duc de Milan, mort à LocboU ’firtswinnier du roi Louis XII de France. . **.

— Eh ! le crime est au fils légitime de Ludovic, à Francesco Sforza, qui l’avait payé.

— C’est étrange, Zagala, comment les choses se succèdent. 11 est évident que la mort de ces deux êtres ne me pèserait pas plus que toutes celles qu’on m’a achetées, si je n’aimais pas Djem, la pauvre: petite, que j’ai faite, ce jour-là, orpheline de son père, Giovanni-Paolo, et de son aïeule Lucrezia Crivelli.

— Ne songe donc plus à tout cela!

— Admire, sœur, admire comme tout est conduit icibas par la fatalité... Ce qui est écrit est écrit! — Le bour-* rean était absent de chez lui, ce jour-là; on l’avait mis er prison pour je ne sais quelle peccadille, — je venais li racheter le cadavre d’un de nos frères pendu dans la jou^^ née. Je gardais la maison, tandis que le valet de Réné Doublet allait chercher ce cadavre, lorsque Sforza est entré... U m’a proposé son affreux marché, j’ai accepté, — la assomme était si ronde!

— ^pst vrai, mais tu dis que c’est la fatalité qui a coneela; moi, je dis que c’est Dieu.

— Tu as raison, car si le bourreau de Tours avait fait ma besogne, Djenftserait morte.

— Pauvre enfant, elle serait peut-être plus heureuse! dit la Bojiémienne.

— Madame Crivelli était encore bien belle!... Quand je rentrai dans la maison, elle respirait encore. Ah! ses pa-

rôles, elle n’avait pas besoin de me dire de me les rappeler, je ne les oublierai jamais, va!

La Zagala jeta un regard effaré du côté ou l’enfant s’était accroupie, et puis sur le prisonnier qui ne pouvant, vu son émotion, trouver le sommeil, suivait des yeux les deux gitanos et essayait de surprendre sinon les mots, du moins le sens de leur conversation.

— Ton prisonnier nous écoute, dit-elle avec effroi.

— Bah! notre langue n’est pas familière aux belles dames de la cour!

— Que veux-tu dire?

— Parbleu, je veux dire que ce joli prisonnier n’est autre que la marquise d’Amaéguy, — on ne trompe pas facilement un vieux loup comme moi, — et, la preuve que notre langage lui est absolument inconnu, c’est qu’en se voyant découverte la pauvre dame mourrait de peur.

— Si c’est la marquise, il est possible que son mari renonce à la racheter. Elle le rend fort malheureux, dit-on.

— Raison de plus, il doit l’adorer à deux genoux. J’aurais dû demander deux mille onces de rançon.

•— On dit qu’elle a fait oublier au roi François, en ce moment prisonnier de l’empereur t Madrid, au moins un bon mois de captivité.

— C’est une des plus belles dames de la cour, Zagalal... dit Mizo dont les yeux eurent un rapide éclair, — si nos hardis enfants de la montagne soupçonnaient son sexe, je risquerais fort de perdre nos mille onces d’or!

La gitana ne répondit pas; à sou tour, elle était devenue songeuse et sombre, et son attitude replongea Mizo daEs ses tristesses.

— Oui, reprit-elle au bout de quelques instants, c’est un horribleanniversaire.il me semble que c’était hier. Je t’avais suivi à Loches jusqu’aux abords de la maison qu’habitait, avec son fils, la Crivelli. Un homme t’avait rejoint

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LA CELLE FÉRONNIÊRE

et VOUS ôtes montés tous deux dans une barque qui vous attendait au bord de l’Indre. Les valets étaient gagués dans la maison, car vous entrâtes sans encombre et bientôt le silence de la nuit fut troublé par les cris des victimes; mais ces cris ne durèrent pas longtemps et bientôt, au-dessus de ma tête, je vis une fenêtre s’ouvrir et Francesco Sforza s’y montrer. Au môme instant un cri d’enfant, un cri qui me remua jusqu’au fond des entrailles, fendit l’air et j’entendis le bruit d’un corps qui tombait dans la rivièr£.

— Tu as sauvé l’enfant du fils de Lucrezia, ma bonne Zagala, tu as bien fait, cela rachète nos fautes, vois-tu, c’est ma conviction.

— Mizo a donc envie de se convertir sur ses vieux jours? lit la bohème comme si elle voulait rejeter dans la nuit de l’oubli les souvenirs du passé, et s’étourdir par les folles joies du présent

— Non, je mourrai dans la foi de nos pères; mais j’aime la pauvre petite comme si elle était née de mon sang, et tout ce qui se rapporte à elle m’apparalt, à présent, sous un jour tout différent de ce que j’ai pensé durant ma vie.

Le gitano tendit les bras vers l’endroit obscur où se tenait l’enfant, et aussitôt celui-ci accourut se placer entre ses jambes.

C’était une petite fille de huit à dix ans, mais elle en paraissait quinze.

Les lueurs du foyer donnaient à ses yeux noirs et profonds, à sa peau brune, scs cheveux épars â sur ses épaules, des reflets rouges et dorés, qui prêtaient à toute sa personne une apparence fantastique. Ses traits étaient fins et purs, ses membres délicats et pleins de grâce : sa robe courte, de velours fané, brodé de passequilles et de paillettes, laissait à découvert des jambes nerveuses, terminées par des pieds à la cambrure hardie, emprisonnés

dans de petits brodequins de forme étrusque, — ce qui contrastait avec les sandales ou les alpargatas des autresbohèmes.

Mais il y avait encore quelque chose de tout particulier dans cette enfant, aux yeux rêveurs et à la bouche uil peu dédaigneuse : — C’était son front, uni comme un marbre, au galbe pur, sur le milieu duquel brillait, retenu par une tresse de cheveux mince comme un fil, un joyau, un petit diamant enchâssé dans une plaque d’or, et qui semblait l’étoile lumineuse que la fiction ajoute au front des anges.

— Décidément, dit Mizo, il faudrait ou cacher ce joyau ou retirer cette pierre, car, malgré son peu de valeur, elle tentera quelque jour un mauvais garçon qui ne connaîtra pas Djem.

Et, disant cela, le gitano essayait de ramener sur le milieu exact du front de l’enfant, le bijou dont il parlait, et terminait en y mettant un baiser qui, certainement, avait quelque chose de respectueux.

— Madame Lucrezia, dit la Zagala, ne la lui retirait que pour dormir, et l’on disait dans Loches que c’était un talisman.

— Soit, qu’elle le garde donc. S’il l’a sauvée il y a huit ans, il la protégera encore, — et peut être elle en aura besoin, car l’empereur Charles-Quint à rétabli à Milan Francesco Sforza.

— Francesco l’assassin!

— Veux-tu que je te dise, Zagala, je serais curieux de faire le voyage de Milan... peut-être qu’un bon coup de dague au nouveau duc ferait taire fiies remords.

— Il serait bien plus beau de le renverser et de placer

sur son trône notre chère Djem, fille de Giovanni-Paolo- Sforza, fils légitime de Ludovic le More. ‘-

— Légitime! fit Mizo en hochant la tête.

— Ludovic, après la mort de la duchesse Béatrice, n’at-il pas épousé sa mattresse, madame Lucrezia Grivclii, dont Djem est la vivante image.

— C’est une idée cela! dit le Bohême en ouvrant des yeux énormes.

— J’ai un projet, moi.

— Toi, pauvre femme?

— Le roi de France est le véritable et légitime duc de Milan, — or, si nous parvenions à le délivrer de la prison où le retient le roi d’Espagne, il pourrait en échange delà liberté, céder ses droits à l’héritière de Ludovic, dépossédé par Louis XII.

— C’est à réfléchir, soeur chérie! s’écria le gitano en embrassant tour à tour la Zagala et la petite Djem, — et cela peut d’autant plus réussir que j’irais bientôt à Paris, où m’appelle la succession du roi Guillot, qu’oq vient de pendre sans vergogne, comme si c’était un simple truand!

En ce moment un grand bruit retentit vers la lisière de la fOi'èt, dans la direction de Madrid.

— C’est ma rançon ! s’écria le jeune prisonnier en se dressant sur son séant.

— J’en doute, répondit tranquillement Mizo qui tendait l’oreille de ce côté.

En effet, le bruit qu’on entendait était plutôt celui d’une rixe que le pas mesuré des messagers de paix et de commerce attendus.

— Alors, mécréants, reprit le jeune homme, ce sont mes serviteurs qui viennent me délivrer !

Mizo jeta sur le prisonnier un regard de colère et' de menace, et courut rapidement vers la partie de la forêt où lé bruit, au lieu de se calmer, semblait redoubler encore d’intensité.

— üi cliquetis d’épée, ni pistolades cependant! dit la Zagala en prêtant l’oreille.

Le prisonnier s’agitait et essayait de se débarrasser de ses liens, mais ses mains délicates rougissaient seulement de ses efforts infructueux.

— Djem, dit la Zagala en le désignant, reste ici et veille!

Tu appelleras s’il bouge ! •:»!

La Bohémienne n’avait pas plutôt disparu qu’une sorte de monstre, un gnôme, un petit drôle au teint de mulâtre, bondit dans le rayon lumineux produit par le foyer, et vint s’agenouiller devant Djem en joignant les mains, comme s’il eût été prosterné devant un autel.

— Ortis, dit l’enfant en s’adressant d’une voix grave au nouveau venu, si tu ne t’en vas, Mizo te donnera les étrivières.

— Djem, tu ne m’aimeras donc jamais!

— Tu es noir et je suis blanche; tu es laid et je suis belle... Va-t-en, Ortis I

— Oh! la méchante, qui me repousse toujours!

— C’est toi, Ortis, qui es un méchant, car tu ne rêves que malices et mauvais tours, et tu n’es heureux que de la peine des autres.

— Si tu ne m’aimes pas, je veux que tu t’occupes de moi! c’est toujours quelque chose.

— Oui, üt Djem avec ironie, ce qui ne t’empéche pas d’en dire autant à toutes les filles de la famille: à Naouna, surtout, qui est plus noire que toi !

— Tu serais jalouse !... üt le petit bohème avec ivresse.

— Non! répondit Djem avec un dédain si marqué, avec une expression de mépris si écrasant qu’Ortis en tressaillit.

— Tu gardes ce joli seigneur! dit-il en jetant un coup d’œil vers le prisonnier

— Oui.

Ortis se releva, jeta ses deux mains à terre et disparut dans le fourré, en exécutant, à plusieurs reprises, ces tours de souplesse que les acrobates appellent la roue.

LA BELLE FÉROXNIÈRE

Le bruit avait cessé à la lisière de la forêt; mais le prisonnier put entendre très-dislinctpient les pas de plusieurs hommes qui s’avancaient de son côté. Plus de doute, c’était bien sa rançon. Lorsque les pas se furent rapprochés, il se mit sur un genou et de scs yeux ardemment fixés vers 4a troupe marchant à travers tes arbres, et sans suivre aucun sentier, il chercha à percer l’obscurité.

Djem partagea sa curiosité, et porta également ses re- , gards du même côté; mais presque aussitôt le 'prisonnier retomba sur le sol, et, saisissant rapidement sa cape de laine, parvint à la jeter, d’un coup, sur son visage.

— Mon Dieu!... — lit-il d’une voix sourde, tout en essa- ■j'ant de se ménager à travers les noinbreux trous de la cape un observatoire commode, — lui ! lui!...

La troupe qui entra dans le cercle du gros chêne, au pied duquel .Mizo revint tranquillement s’asseoir, n'était autre qu’une douzaine de gitanos, portant, non sans peine, un homme enveloppé, lié plutôt dans les plis nombreux de plusieurs capes bariolées.

Ils déposèrent leur fardeau à terre, à trois pas de Mizo, et reculèrent ensuite avec déférence, curieux d’assister à l’interrogatoire de leur nouvelle capture.

Si le prisonnier que nous connaissons déjà à peu près, était d’aspect délicat, presque chétif, — celui-ci était d’apparence toute contraire. Couché sur le sol, il semblait gigantesque, et toute sa personne respirait la force et la vigueur.

— Qui êtes-vous, senor? demanda Mizo en espagnol.

Le prisonnier répondit par une avalanche de jurons, dont le moindre était capable de faire tomber en syncope le plus mince aHidé de la très-sainte Inquisition. Seulement ils étaient tous prononcés en français, — aussi, le vieux gitano se hàla-t-il de répéter sa question dans cette langue.

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LA BELLE FÉRONMËRE

— Tu es un chien, et tu vas ordonner tout de suite qu’on me rende à la liberté ! répondit le prisonnier dont la bouche écumait de rage.

— Seigneur, reprit Mizo, nous ne voulons vous faire au cun mal, ni vous causer la moindre peine, je vous le jure. J’avoue que la manière dont mes compagnons se sont emparés de votre personne est quelque peu brutale : mais vous l’excuserez quand vous saurez que nous sommes de malheureux bohèmes, parias, chassés de tout pays, et qui ne demandent qu’à gagner honorablement leur chétive existence.

Ce petit discours parut faire une certaine impression sur l’esprit de celui à qui il était adressé, car il sourit.

— Holà, mes maîtres, dit-il, je vous faisais, foi de gentilhomme, plus d’honneur que vous n’en méritez 1

— Vraiment, monseigneur? lit Mizo, frappé du grand air de son prisonnier.

— Je vous prenais pour des lansquenets aux ordres de l’empereur, ou pour des gardes réguliers en goguette.

— Non, monseigneur, nous ne sommes que ce que j’ai eu l’honneur de vous dire.

— Alors la chose se réglera pour nous en or ou argent!

— En or, si vous le voulez bien.

— Fixez la somme, alors, répliqua le prionnier avec insouciance

— Oh ! monseigneur, nous n’exigeons certainement point do vous tout ce que l’empereur demande pour relâcher le roi François; mais, pour que nous puissions établir d’une manière équitable la rançon de votre noble personne...

— Au moins faut-il que vous sachiez qui je suis?... C’est assez bien raisonné; mais il ne me plaît point de vous dire me? nom, prénoms, titres et dignités. C’est pourquoi, je vous engage à ûxer la somme, mais sans en demander davantage.

. LA BELLE FÉBONNIÈRE

— Monseigneur, je comprends parfaitement que vous tentiez de ruser...

— Çà, maraud, me prends-tu pour un maltôtier, un juif ou traitant du quartier des Lombards! je ne marchande pas.

— Monseigneur, répliqua Mizo avec une sorte d’humilité, je veux croire, puisque vous êtes Français, que vous êtes un des plénipotentiaires envoyés par la régente à son fils; et, comme tel, outre les doublons et pierreries saisis sur vous par mes gens, je prendrais la liberté de vous taxer, comme je l’ai fait déjà pour le gentilhomme qui dort là, couché dans ce manteau, à la minime somme de mille . onces d’or.

— Soit, répondit le prisonnier en se tournant du côté du compagnon d’infortune qu’on lui désignait.

Mais celui-ci ne bougeait pas, — il reprit :

— 11 paraît donc, mes maîtres, que vous faites rudement la chasse à l’homme.

— Oui, monseigneur, il n’y a guère que celle-là qui nous réussit, aujourd’hui que l’Inquisition nous traque comme renards.

— Eh bien, que l’un de vous s’en aille, sans tarder d’une minute, trouver monseigneur l’archevêque d’Embrun, ou à son défaut, M. le premier président du parlement de Paris, qui sont venus à Madrid pour traiter de la paix entre le roi et l’empereur. Les mille onces lui seront comptées sur-le-champ.

— Même si nous ne nommons pas votre seigneurie?

— Si vous ne m’aviez pas volé mes bagues, l’une d’elles servirait de signe de reconnaissance.

Mizo étendit sa cape sur le sol et à l’instant, sur son ordre, tous les giianos y déposèrent les joyaux que chacun d’eux s’était déjà appropriés.

— Laquelle, monseigneur? demanda Mizo, qui s’appro-

cha en tenant cinq ou six bagues à pierres et chatons dans le crenx de sa main.

— Déliez-moi, marauds, si tous voulez qu’on vous satisfasse.

— Votre seigneurie me promet de ne pas chercher à fuir?

— Je vous engage ma foi de gentilhomme, répondit simplement le prisonnier.

Le chef des gitanos parut frappé de cette loyale parole et, sans écouter les murmures de ses compagnons, il se mit à dénouer vivement les liens nombreux qni retenaient cet homme. Lorsque celui-ci se trouva libre, il se releva vivement, fit jouer rapidement les muscles d’acier de ses membres déjà engourdis et jeta sur tout son entourage un sourire de suprême dédain.

Les gitanos, à la vue de cet homme dont la haute taille les dominait tous de la tête, se resserrèrent instinctivement, comme s’ils voulaient se jeter de nouveau sur lui et le replacer dans la situation dont le tirait l’imprudente magnanimité de leur chef; mais le captif tendit les bras au-devant d'eux ; et s’en fut s’asseoir gravement sur le bàt de mulet qu’avait quitté Mizo.

— Qu’est-ce à dire, mes maîtres, fit-il tranquillement, me prenez-vous donc pour un croquant? Je vous ai engagé ma parole de ne pas fuir, on ne m’a pas habitué à en douter.

Les gitanos ne comprenaient pas les paroles prononcées par le Français, mais la quiétude où semblait être Mizo les fit reculer.

■* — Allons, approche, toi qui as mes bagues.

Le chef des gitanos, sans s’en rendre compte, obéit, et mit un genou en terre devant ce seigneur dont toute la personne respirait l’habitude du commandement.

— Tiens, dit le Français en choisissant une bague, va

montrer ceci à Mgr l’arclievôque d’Embrun et hâte- toi de revenir. Si lu es de retour avant le lever du soleil, tu seras encore récompensé, et royalement. Va.

Jlizo parut hésiter, puis ilappela^et la Zagala parut.

— Toi et Djem, lui dit-il, amusez les prisonniers

Il s’éloigna et disparut sous les arbres; puis, au bout de quelques secondes, on entendit le galop précipité d’une mule courant à toute vitesse vers Madrid.

Le Français se leva et s’approcha de l’autre prisonnier, qu’il toucha sur Fépaule.

— Monsieur, lui dit-il, nous avons môme fortune, vous plairait-il que nous causassions ensemble?

— Je ne comprends pas... répondit, en espagnol, et en grossissant visiblement sa voix le prisonnier, qui ramena davantage son manteau sur son visage et fit mine de céder au sommeil.

Tous les gitanos étaient tellement occupés de ce Français, à la taille si majestueuse et si belle, qu’ils ne paraissaient plus se soucier de leur première capture. Cette circonstance les empêcha de remarquer que ce jeune homme n’avait plus les mouvements aussi gênés, et qu’il rampait sur la terre avec beaucoup plus de facilité.

La Zagala avait été prendre par la main Djem, qui, restée à la place où l’avait laissée Ortis, n’avait pas quitté le Français des yeux, depuis son arrivée.

— Chante, lui dit-elle.

La petite lille leva vers la Bohémienne ses grands yeux étonnés, et garda le silence.

— Chante donc, répéta la Zagala. -

Djem s’avança vers le Français qui s’était assis au pied du gros chêne, et lui fit la révérence la plus gracieuse.

— Oh! la charmante enfant! s’écria celui-ci en lui tendant les mains.

L’enfant mit sans défiance ses deux petites mains dans

DigiliîeeHjy GoOglC

les mains robustes du Français qui l’attira vers lui et la Laisa au front.

— Vous êtes beau I dit naïvement Djem en reculant d’un pas, et en contemplant avec curiosité cet homme inconnu.

— Tu parles. français, petite! dit le gentilhomme ravi, nous serons bons amis, alors!... le veux-tu! ' •

— Oui.

— Mais que cet enfant est belle! reprit le. Français en SC tournant vers la Zagala qui le contemplait en silence...

-=• On lui a prédit, répondit la gitana, que tous les hommes qui la verraient seraient amoureux d’elle!

— Vraiment je le crois.

— Oui, elle est belle, dit Zagala, trop belle!

— Vous aussi, madame... Ot le prisonnier en souriant t la Bohémienne.

— Oh ! moi je suis vieille!... répondit la Zagala avec mélancolie, en se courbant vers le foyer où elle rassembla de menues branches sèches qui flambèrent aussitôt et dont la lueur fit ressortir son éclatante beauté.

— Foi de gentilhomme, ma belle, dit le Français en se penchant vers e.lle, il n’y a pas beaucoup de dames de la cour qui puissent vous être comparées !

Et il se mit à parler à voix busse à la Zagala qui sourit en secouant tristement la tète.

— Quel homme!... murmura une voix faible dans l’ombre... Quel homme!...

C’était la voix du jeune prisonnier qui s’agitait douloureusement dans sa cape.

La petite Djem qui, sans doute, eût préféré conserver pour elle-même toute l’attention du gentilhomme, se mit à entonner une chanson française, d’une voix si suave et si douce, que celui-ci cessa de parler à la Zagala et l’écouta avec ravissement.

C’était une chanson d’amour langoureuse et naïve, com-

LA BELLE FÉnONNIÈRE

pos<^e évidiioiment par le dernier des ti^uvôres ou par uu souteneur des jeux de Clémence Isaure; son rliytlime facile, la douceuiT de l’harmonie, l’honnêteté ardente des paroles, passant par la bouche de cette belle enfant grave, en firent bientôt une de ces précieuses perles de l’esprit si cliérch à Tâme et au cœur de l’artiste. Au plaisir que sembla y prendre le Français, il était aisé de voir queDjcm ne chantait pas devant un profane.

Les deux derniers vers surtout, dans lesquels elle sembla avoir mis toute la passion qui couvait dans son jeune cœur et n’attendait que l’àge pour se manifester, arrachèrent à l’inconnu un transport de ravissement tel, qu’il se leva vivement et lit quelques pas, aspirant l’air à pleins poumons et comme si su robuste poitrine en manquait tout à coup.

Puis il prit Djem dans ses bras, comme il eût fait 4’un enfant au berceau, et l'embrassa bruyamment en répétant son refrain :

Qu’il vire pour sa myo.

Elle mourra pour luit

— Tu es adorable, petite, dit-il ensuite, et, si je ne me trompe, il y aura un jour grand carnage d’amoureux et de jaloux à ton sujet!

11 replaça Djem à terre et se tourna vers la Zagala, qui ne cessait de le regarder.

— Est-ce que vous ne pourriez pas me faire donner û boire, seftora! dit- il d’une voix pleine de courtoise instance.

La Bohémienne Ht un signe, et l’un des gitanos disparut dans la forêt. Quelques minutes après, il revint portant une petite outre de peau do chevreau et une espèce dehar nap fait de la corne d’un bœuf.

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Taudis que cet homme débouchait Toutre et versait, il dit à la Zagala, qui teuait le verre :

— La forêt est coupée ducôlé de Madrid, et des cavaliers arrivent en troupes nombreuses pour la cerner tout entière... Est-ce nous, ou ces deux prisonniers, que l’on cherche?

— Tant que durera la nuit, rien à craindre, Crebol, répondit tranquillement Zagala, et Mizo arrivera avant le lever du soleil.

— Pourra-t-ii passer la ligne des soldats de l’empereur?

— 11 y a le trou de l’Escorial. Va le garder, et n’y laisse

entrer que ceux qui te diront notre mot de passe,

— Zagala, tu réponds des prisonniers en l’abseace de Mizo, ne l’oublie pas.

La bohémienne haussa les épaules.

— Va, Crebol, va, et veille, dit-elle en offrant le verre au gentilhomme français.

Le gilano s’éloigna rapidement, et tandis que le Français buvait, la Zagala alla placer l’outre derrière le chêne avec précaution.

— Eh ! ma belle guerrière, dit le gentilhomme en désignant les gitanos, est-il donc bienséant que je boive seul lorsque tant de braves gens me regardent.

— J’y pensais, répondit la Zagala, mais je n’osais pas.

— Eh ! cornebœuf, ne vous gênez pas. Je serai enchanté de les voir boire à ma santé, et je ne serai pas féchê de me dire un jour que j’ai bu avec de tels drôles!

La Zagala adressa quelques mois aux gitanos dans un jargon intraduisible, appartenant un peu à toutes les langues du monde alors connues; et aussitôt l’un de ces hommes alla prendre l’outre, qui circula de l’un à l'aulre; car ils ne poussèrent point la recherche jusqu’à se servir d’une coupe ou d’un verre.

Quand la Bohémienne se fut assurée que tous ces liom-

mes avaient bu, elle se rapprocha du gentilhomme, qui jouait nonchalamment avec les longues tresses des cheveux de Djem.

— Je cherche à me rappeler, disait-il, à quelle femme • j’ui déjà vu, comme à cette enfant, un diamant au milieu du front...

La Zagala prit Djem par la main et la fit sortir du cercle des gilanos.

— Va dormir, lui dit-elle.

Puis elle revint vers le gentilhomme, et saisissant dans la cape, restée étendue sur le sol, un collier d’or assez pesant, elle se mit à feindre d’en examiner curieusement les anneaux.

— • Majesté, dit-elle, vous êtes reconnue.

— Hein?.... fit le gentilhomme sans paraître ému, quoique cette parole l’eût troublé jusqu’au fond de l’âme.

— Il n’y a pas un instant à perdre, reprit la Zagala, la forêt est cernée, c’est vous qu’on cherche, sans nul doute. Écoutez. Vous allez suivre ce sentier sans vous arrêter. A l’extremité vous trouverez un amas de pierres, vous pous- ’ serez la plus large, qui cédera facilement, elle souterrain qui s’ouvrira devant vous vous mènera de l’autre côté de la rivière.

— Mais ces compagnons ne me laisseront point fuir ainsi.

— Dans deux minutes ils dormiront tous. Voyez, ils commencent déjà.

En effet, trois ou quatre gitanes, cédant au sommeil que leur avait vraisemblablement préparé la Zagala en recevant l’outre des mains deCrebol, s’étaient étendus à terre et ne se souciaient plus de veiller sur leurs prisonniers.

■ — Écoutez encore, dit la Zagala, un homme garde l’eutrée secrète, vous lui direz ces mots : — Zala, Zara.

— Ma foi, tousces messieurs sont endormis maintenant!

— Vous êtes une habile femme, ma belle, et si vous voulez me suivre à Paris, je me charge de votre fortune.

— Roi François, reprit la Bohémienne, je suis gitana, et je mourrai dans la forêt où dans la montagne, voilà ma destinée; mais vous, vous me ferez un serment avant de quitter cet asile, où l’empereur n’osera vous faire poursuivre.

— Lequel?

— Puisque vous n’avez pas voulu attendre les négociations de la paix, c’est que vous avez pensé que les conditions n’étaient pas acceptables, c’est que, surtout, vous ne voulez pas abandonner vos droits sur lo duché de Milan.

— Non! foi de gentilhomme! répondit François I".

— Eh bien ! jurez-moi que Francesco-Maria Sforza sera chassé par vous du trône de Milan.

— Je le le jure d’autant plus volontiers, ma belle, que tel est, en effet, mon projet.

— C’est bien. Partez, sire. Hàtez-vous.

Le roi prit toutes les pierreries qui étaient restées sur la cape, les mit dans les mains de la Zagala, s’enveloppa du manteau, et prit rapidement le sentier que lui désignait la lille bohème.

Mais en se penchant vers le sol, la Zagala s’aperçut que le jeune prisonnier n’était plus là. Lui aussi avait fui.

— S’il comprenait le français, îl a entendu, et le roi est perdu... murmura-t-elle. Crebol ne voudra jamais les laisser passer tous deux.

Et elle se lança aussitôt dans le petit sentier, au bout duquel elle ne larda pas à ouïr distinctement le bruit d’une lutte, suivi d’un grand cri et puis d’un silence absolu.

Elle redoubla de vitesse, et quand elle arriva prés de l’amas de rochers, elle vit un homme gisant à terre, et la

LA BKLLE FÉRONNIÈRE

grande pierre plate laissant, béante, une ouverture noire s’enfonçant profondément en terre.

— Il est sauvé ! dit-elle en regagnant le camp des gitanos.

Quand elle arriva au pied du grand chêne, elle trouva Djem assise sur le bât de mulet occupé précédemment par le roi.

— Mère, dit-elle en tendant ses bras vers la gitana, tu as bien fait de le sauver. Sais- tu son nom?

— C’est un Français, voilà tout.

-- Qu'il est beau, mère, qu’il est beau!.... Il a l’air d’un roi!

Un éclat de rire retentit au-dessus de leurs têtes; mais elles eurent beau regarder de tous côtés, elles ne virent personne.

C’était le More Ortis, juché à califourchon sur la première branche du chêne.

“ Ah!... fit la Zagala en frissonnant, quelqu’un a vu peut-être!... Bah! que les frères me tuent s’ils veulent, j’ai fait ce que j’ai dû. C’est écrit!

Et elle se coucha au pied du chêne avec l'insouciance du musulman.

Deux heures après, quand elle se réveilla, trente hommes aux visages farouches l’entouraient. Tous avaient un poignard à la main.

nu: ROI CHEVALIER

Lejeune prisonnier, dont la fuite avait précédé celle du roi, avait pu exécuter cette périlleuse ejitreprise en commençant par couper, avec ses dents, les cordelettes qui lui

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LA BELLE fÉROENIÈRE

garrottaient les mains; mais au lieu de suivre les instructions données à François par la Zagala, il avait pris sa course tout droit, à travers les arbres, bien certain de tomber aussitôt dans l’embuscade tendue autour de la forêt del Pardo.

Le cacul était juste, car il n’eut pas fait trois pas au delà des arbres, que plusieurs soudards se jetèrent sur lui etle conduisirent immédiatement, étonnés de son mutisme et de sa résignation, vers une masure dont la porte était ouverte.

— Qui vous commande, mes braves? demanda le jeune homme au moment d’entrer dans la masure avec les deux soudards qui s’étaient détachés pour l’y conduire.

— Vous le verrez, senor.

En entrant dans la salle unique de cette maison on ruine, le jeune homme y jeta un coup d’œil rapide. Une dizaine d’hommes dormaient sur le sol, couchés dans leurs manteaux ; tandis qu’un officier, assis devant une table, sur laquelle brûlait une mauvaise chandelle de résine, lisait un livre d’heures avec une ferveur qu’on eût difficilement attendue d’un soldat.

— Don Juan de Lara ! s’écria le jeune homme en le reconnaissant.

L’officier releva la tête, et l’un des soldats lui dit en désignant qelui qu’il amenait : ,

— Un homme qui était dans la forêt.

L’officier fit éloigner ses soldats et s’adressa au pri- (Sonnier.

— Qui êtes-vous ? lui demanda-t-il.

— Chut 1... fit le jeune homme en s’asseyant de l’autre Côté de la table et en soulevant rapidement le bord de son chapeau.

— Vous, marquise l... s’écria l’officjer sans pourtant paraître fort étonné.

— Parlons bas, — ou, si vous l’aimez mieux, mou cher don Juan, allons causer hors d’ici, personne ne nous entendra.

L'olBcier se leva et sortit avec le prisonnier, qui, ainsi que l’avait déjà pressenti le bohémien Mizo, n’était bien réellement que la marquise d’Amaéguy.

La lune brillait au ciel, et sa lumière, jointe an rayonnement de milliers d’étoiles, projetait sur la terre un éclat presque égal à celui d’un crépuscule.

La marquise ôta son chapeau et découvrit aux yeux de l’officier cette pâle ligure, — aux traits admirables, aux yeux noirs, aux lèvres rouges comme corail, au teint mat, — couronnée des plus rutilants cheveux blonds, — cette beauté suprême des Espagnes, — figure justemeut célèbre dans toute la Péninsule, des Pyrénées à Cadix, de la Méditerranée à l'Océan^ et qui rendait jalouse de Barce-' 'lone, sa patrie, toutes les villes de ce royaume, si riche en belles femmes.

— Don Juan, dit-elle, le jour où vous m’avez introduite dans la prison du iroi de France, confié à votre garde, vous m’avez perdue, — vous avez perdu mon corps, vous avez damné mon âme, j’appartiens à présent tout entière à cet homme, je l’aime !

— ■^ladame, répondit l’officier, dont les yeux froids, les cheveux^isonnants et la dévorante ambition faisaient le cœur (fem’ârbre à l’égard de celte sirène, le roi François était malade d’ennui, j’ai eu pitié de lui ; mon confesseur vous à proposée pour le distraire, vous avez accepté le sacrifice avec la superbe insouciance qui a mis à vos pieds, sans vous émouvoir, toute la jeunesse espagnole, — ce n’est pas moi qui suis coupable, c’est votre cœur; votre cœur que je croyais à l’abri d’une passion.

Don Juan, faites-moi donner un cheval, une escorte de six hommes jusqu’à Dénia, où je m’embarquerai pour

LA BELLE FÉRCTNMÈRE

Barcelone, et je vous jure une reconnaissance sai^bornes. Vous savez combien mon mari est riche, voulpavez que je le suis, moi, trois fois plus que lui, que nous avons dans les monts de Catalogue vingt villages à nous, — ce sont de bonnes ch^^, pour un ambitieux comme vous êtes.

“ El à Barcelqne§îue ferez-vous, marquise ?

— J’y serai loin mari, d’abord ; pour l’instant

c’est beaucoup. « ^

— Et ensuite ?

— Ensuite ?... Eh1)ieirff je verrai à faire pénitence et à

oublier le fatal amour dont vous ôtes la cause, répondit madame d’Amaéguy avec embarras. ' •

— Marquise, ma pauvre marquise, dit l’^^mr en lui, prenant la main, voulez-vous que je vous dise ce que vous essayez de me cacher ?

— Dites...

— Vous voulez gagner la France et y rejoindre le François Ier.

— Eh bien ! quand cela serait ?..

vement.

— Vous risquez fort d’effectuer un le roi sera pris avant qu’il soit dquze heures.

— Pris !... fit la marquise avec incréduli^.

— Il est là, dans la forêt del Pardo, d’oiS^oc^Jbné

et où vous l’avez vu, très-vraisemblablement. ^

La marquise répondit par un petit éclat de rir^ djÊjk

— Madame, reprit don Juan, j’ai mission de reprendr(î\^ le roi, cela est mon affaire, j’y parviendrai, quand je devrais mettre le feu à la forêt ; mais, croyez-moi, vous aul-ez quelque difficulté à gagner la France, car votre mari a , compté aujourd’hui, devant moi, et mis dans sa poche, mille onces d’or pour votre rançon,

— Eh bien ?

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