LA BEL*LE
FÉRONNIËRE
— Ce qui siguiüe qu’il tient à votre personne ; or mai^jus n’a pu ignorer longtemps votre passion pour le roi, et je ne serais point étonné quUl mit tout en œuvre pour vous garder en Espagne^
— Qu’il coure après moi, s’il veu^L ,
— C’est fait, madame !... dit une forte derrière les
deux promeneurs.
La marquise se retourna et dpi^urSi Immobile de stupeur. Un homme était là, les yeux uÂ^oyants.
— Vous, monsieur !... fU-ellÇ en reconnaissant son
mari. * ♦ *
— Oui, madame, et qui ne vous lâchera pas, comptez-y bien ! . ’
Ce di^nWe. marquis d’Araaôguy saisit l’un des poi- • *gnets de^a mmme et se tourna vers l’officier.
• — Ma foi, mon cher don Juan, dit-il, je vous remercie
de votre obligeance. Je n’ai plus que faire à présent de vos soldats. Cependant, si les gitanes n’ont pas les onces ^’or, ce sçnt ces braves compagnons qui en proüteront, nsIÜeijf disposition.'
Z- vous, monsieur ? demanda la marvoyam^p^ mari qui l’entraînait vers la ma
# rid, mâdame,-et de là... nous verrons.
s^ Bjié de me faire connaître la France, il y ^ “PS déjà, — auriez-vous pris cette louable résa-
ution||r *.
— Ouais, madame, pour vous conduire à votre amant couronné, non pas !
— Mais le roi n’est pas en France, puisque M. de Lara va le reprendre.»
^ — La France est un pays qui ne me convient nullement.
• Les femmes y sont beaucoup trop libres de leurs actions, . et quant au roi, M. de Lara ne Ta point encore saisi.
I II.IW
!— Ainsi, vous me forcez à rester en Espagne ?
Oui, madame, oui.
Et vous m'y contraindrez?
— S’il le faut, je n’y manquerai pas. n*
— Alors, monsieur, permettez-moi de dire quelques mots à M. de Lara.
— Soit.
La marquise prit l’oilicier à part et lui parla à voix *
Lasse.
Elle n’eut pas plutôt achevé que celui-ci courut vers j
la masure, et, deux minutes après, suivi de dix cavaliers bien armés, il courait à toute bride vers le Man:a- x
narès.
La rivière, ce jour-là, selon sa louable habitude, n’avait' pas un demi-pied d’eau.
Au moment où la troupe, après avoir gravi le talus du,.
Mançanarès, se trouvait dans une plaine aride, sur uii terrain semé de cailloux et de rares pousses de houx, '
d’orties et de buis, — le roi, arrivé au bout du souterrain '
et apercevant la lumière des étoiles à travers tes interstices des pierres qui lui faisaient obstacle, soulevait, de sa ' /obuste épaule, cet amas de pierres et sortait à mi-Corps de l’ouverture. * ■ ^
Ce n’était pas un homme à précautions ; de sorte qu’il n’avait pas songé à écouter avant de se risqueFdlOrs de sa ‘ retraite. Aussi, en voyant les cavaliers accourirdeïon côté, il voulut rentrer dans le souterrain ; mais il n’était plus . temps : — les pierres qu’il avait dérangées, sans symé- " trie; étaient retombées derrière lui et bouchaient en partie l’ouverture.
U ne songea nullement à les écarter, dans la crainte peut-être d’étre surpris dans cette besogne de taupe, indigne du chevalier de Marignan et du grand vaincu de Pavie ; il préféra faire tête à l’orage.
Il sortit tout à fait du trou, resta le pied gauche sur son l)ord, s’cn faisant une défense pour le cas d’une surprise par derrière, et se tint debout, tenant à la main une espèce de cimeterre, pris par lui, un instant auparavant, sur le corps du gitano Crebol.
Les cavaliers, en quelque bonds, l’entourèrent aussitôt. Tous avaient l’épée au fourreau.
— Rendez-vous, sire, dit le chef en se découvrant
— Ah ! c’est vous, don Juan de Lara ! fit le roi avec étonnemeut. Vous, gouverneur du château de Madrid, vous courez la campagne !
— Sire, l'Empereur mon maître m’a donné votre personne à garder, ileâtbien naturel que je n’aie point voulu laisser à d’autres l’honneur de poursuivre Votre Majesté fugitive.
— Et vous avez Tintenlion, je suppose, de vous emparer de moi ?
— Non, sire. Dieu me garde d’oser porter la main sur votre personne sacrée, mais j’ai l’espoir que vous daignerez vous rendre.
— Monsieur de Lara, vous avez entendu parler de Marignan, n’est-ce pas?
— Oui, sire, répondit l’officier en tressaillant, j’y étais.
— Eh bien 1 monsieur, vous savez alors que j’ai combattu pendant toute une journée, que j’ai brisé trois épées, et que parfois j’avais trente Suisses contre ma seule personne, et les Suisses sont de rudes soldats.
— Sire, je connais votre valeur irrésistible; mais je suis certain que Votre Majesté daignera considérer que la force brutale doit céder devant 1e droit.
— Le droit, monsieur ! Un prisonnier a toujours celui ‘ de s’échapper de prison, du moment qu’il ne compromet la vie de personne.
— Soit, üt l’officier qui ne put s’empêcher de pâlir subitement ; — mais Votre Majesté m’avait engagé sa foi de gentilhomme et sa parole de roi qu’elle ne chercherait pas à fuir, tant que je ne la relèverais pas de ce serment.
— C’est vrai, don Juan, — et c’est à celte condition que vous avez eu pitié de mes souffrances, et que, pour les adoucir, vous avez fermé les yeux sur la qualité des personnes qui sont venues me visiter.
Et en disant ces mots le roi jeta son épée dans le trou et vint tendre la main à l’officier.
— Je me rends, dit-il avec noblesse.
— Sire, merci... flt M. de Lara en sautant à bas de son cheval et mettant un genou en terre devant lui.
— Cher monsieur de Lara, reprit le roi en passant son bras sous le sien et en marchant vers Madrid, — j’ai la conviction que l’Empereur vous eût fait pendre, et celte idée m’aurait poursuivi durant toute mon existence, comme un remords, — car votre souvenir restera en moi, inséparable de l’amour des Espagnoles, dontje ne soupçonnais ni la fougue ni le charme.
— Sire, votre bonté me fait à jamais votre serviteur, et si Votre Majesté le permet, je l’accompagnerai en France lors de son départ.
— Mon départ, don Juan? chose bien compromise, car l’Empereur est insatiable aux dépens de mon honneur.
— Sire j’ai la conviction que votre fuite avait été préparée par la marquise d’Amaéguy...
— Adorable femme!... /
— Oui, sire, et qui vous aime furieusement, car au mo-
ment de fuir avec vous elle a été prise par son mari, et alors, dans son désespoir de vous voir retourner en France, loin d’elle... ï
— Eh bien?
— Elle m’a révélé l'existence de ce souterrain.
— Ah!... fit le roi qui s’arrêta tout à coup, — je devine, elle était chez les gitanos, habillée en homme, dans l’obscurité, scs éperons m’ont frappé, ils m’ont appartenu... C'est celai... Ah! traîtresse.... Après tout, comme vous dites, c’est preuve d’un grand amour.
— Sire, tout le monde ignore encore votre disparition. Nous pourrons peut-être rentrer encore au château sans que personne soupçonne... Mais je voudrais vous rendre votre serment...
— Don Juan, je veux que vous me suiviez en France, c’est pourquoi, fuyez avant moi, et quand vous y serez je partirai.
— Mieux que cela, sire, dans deux jours je donnerai ma démission... un autre me remplacera.
— C’est cela, et comme je n’aurai rien juré à votre successeur... mais U n’y aura plus de marquise d’Amaéguy.
— Il y aura mieux que cela. Sire.
— Qui donc?
— Madame Marguerite, votre royale sœur, — elle sera à Madrid dans trois jours.
— Vive Dieu, mon frère l’Empereur n’a qu’à bien se tenir, car la Marguerite des Marguerites est une fine princesse! Elle aime son frère et la France, et avec un pareil ambassadeur tout est sauvé.
— Prenez garde. Sire, l’Empereur mon maître ne combat pas pendant toute une journée, lui, — il n’a jamais brisé d’épées, que je sache.
Le roi devint soucieux et monta sur un cheval de main. Deux heures après la porte de sa prison se refermait sur lui,
SI
LA TRAHISON DÊ ZAGALA
A la tôte (les gitanos qui menaçaient la Zagala, se trouvait Crebol, se soutenant à peine, car il semblait avoir les reins brisés; et la honte d’avoir été vaincu dans une lutte corps à corps avec le prisonnier échappé ajoutait encore à sa rage d’avoir vu fuir en même temps la rançon attendue.
— A mort! à mort! disaient tous ces hommes d’une voix unanime.
— Vous n’avez pas le droit de juger en l’absence du chef, répondit simplement la Zagala.
— Tu espères en vain te sauver. S’il est ton frère, il est aussi celui de nous tous, et ton crime est avéré. Ce n’est pas seulement un, mais deux prisonniers qui se sont évadés, et il y avait complot, puisque tu as endormi ceux qui avaient pris et gardaient avec toi le Français.
— Mizo doit présider le tribunal.
— Soit, mais d’après nos lois, répliqua Crebol, tu seras jugée, la tête et tout le corps couverts d’un manteau, — et ce n’est qu’une fois la sentence rendue que le chef connaîtra le coupable.
— Mizo sera ici avant le lever du soleil.
— Dans une heure alors. Nous attendrons. La Zagala resta au pied de l’arbre, et l’on se contenta de l’entourer afin de l’empôcher de fuir; mais elle semblait n’cn pas avoir la moindre envie.
Pendant ce temps, Ortis était descendu de l’arbre et s’était avancé vers Djem, qui, restée à l’écart, car on ne lui
LA BELLE FÉRONMÈBE
avait point permis de se rapprocher de sa mère adoptive, contemplait cette scène avec un vague effroi.
— Djem, dit Ortis en lui saisissant la main, tu ne veux pas m’aimer?
La petite fille le regarda en fronçant ses jolis sourcils, et resta muette.
— Prends garde, Djem, car si je prie en ce moment, dans quelques instants je serais plus dur et j’ordonnerai peutêtre.
Djem, cette fois, le regarda d’un air si étrange, il y avait dans son œil tant de candeur, un si naïf étonnement, une si complète ignorance de ce que pouvait vouloir d’elle ce précoce amoureux, qu’Ortis en demeura tout interdit.
Les Bohèmes n’ont jamais été renommés pour la parfhite innocence de leurs mœurs : l’espèce de promiscuité dans laquelie ils vivent, leur mépris des préjugés sociaux, le peu de réserve qu’ils apportent dans leurs discours, l’espèce d’obéissance qu’ils ont pour la voix de leurs passions, prématurément éveillées, — tout cela, et bien d’autres considérations sur lesqueiles nous ne croyons pas devoir nous étendre, était fondu et formait corps dans l’esprit du More Ortis.
Il ne pouvait comprendre la nature des soins dont la Zagala, malgré les travers de sa propre vie, avait entouré la petite fille adoptée par elle; il croyait, en un mot, trouver en Djem ce qu’il trouvait chez ses compagnes, chez la Nouana par exemple, une fille presque noire et qui était déjà un prodige de désordres même aux yeux des Bohémiens.
— Djem, reprit Ortis, je sais bien que tu es trop jeune pour me comprendre; mais si tu voulais seulement m’aimer comme une sœur, plus tard...
— Tais-toi! l’homme que j’aimerai sera beau gt grand, ce sera ûn chevalier à la fiôre allure, ce sera...
LA BELLE FÉRONNlÈnE
— Eh bien! Djem, je te le jure, je me vengerai, reprit le petit More, et pour commencer, c’est à la Zagala que je m’en prendrai.
— Que veux-tu dire?... demanda Djem toute tremblante.
— Tu verras! répondit Ortis en s’éloignant.
Il laissa l’enfant, rejoignit les gitanos, dit quelques mots à l’oreille de Crebol, et quand celui-ci eut ordonné qu’on conduisit Djem plus loin encore, il entra dans le cercle formé autour de Zagala, et réclama l’attention,
— Que veux-tu, drôle? demandèrent quelques vieux gitanos d’un air farouche.
— Profiter de ce que les anciens de la tribu sont assemblés pour leur soumettre une proposition, répondit le More d’une voix aigre et goguenarde.
— Quelque méchanceté, je le parie, dit un vieillard en le regardant avec intérêt, — ce qui témoignait faiblement en faveur de ses bons sentiments. '
— Très-vénérés chefs, en l’absence du grand chef Mizo, je vous demanderai de faire 'Une. loi qui oblige tous les frères à apprendre et à connaître toutes les langues possibles.
— Au diable! dit un gitano, tu es fou, et nous avons bien la tête à écouter tes rêveries.
— Ce ne sônt point des rêveries, nobles frères, et si vous voulez prendre la peine de m’accorder encore une minute, vous verrez que ma proposition n’a rien de déraisonnable et qu’elle a trait, au contraire, avec la grave affaire qui vous occupe en ce moment.
La Zagala leva la tête, elle crut comprendre de quoi il s’agissait.
— Chassez ce maudit, fit-elle avec mépris, il vient mêler la voix grêle de la chouette aux rugissements des lions.
— Vénérés chefs, reprit insolemment Ortis, la chouette
avertit souvent du malheur qui menace. Or, je vous le dis, si nous ne savons pas à fond toutes les langues des pays que notre nation est appelée à traverser, nous serons toujours exposés à nous trouver trahis comme vous venez de l’être par Zagala...
— 11 y a du bon dans ce que dit cet enfant, dit le vieux gitano.
— Ortis est fils du démon, son ûme est aussi noire que sa peau, dit la Zagala.
— Continue, petit, continue.
— N’est- il pas absurde, reprit Ortis, que la seüora Zagala sache le français, l’espagnol et la langue du royaume de Tunis et d’Argot, d’autres encore peut-être, — Mizo, notre grand chef également, ainsi que quelques uns d’entre vous: — que je sache, moi, et Djem, à ([ui Mizo l’a appris. Je français que parlait seulement le gentilhomme qui vient de s’évader ; lorsque pas un d’entre vous peut-être n’en pourrait comprendre quatre mots de suite.
— Il a raison, dit un gitano en riant, mais vouloir nous astreindre à une semblable étude, ce serait porter atteinte à la loi fondamentale de notre existence, qui est l’indépendance absolue.
— • Eh bien I soit, vénérés chefs, mais admettez que je ne sache pas le français, moi, qu’en résulterait-il?
* — Pas grand’chose.
— C’est ce qui vous trompe, car alors vous continueriez à vivre dans l’ignorance d’une conversation fort instructive qui a eu lieu entre la Zalaga et le Français évadé.
— Ah !... firent les gitanos en dressant l’oreille.
— Vous voulez la mort de la pauvre femme, parce qu’elle vous a endormis tous, afin de le faire évader, ce qui vous frustre d’une belle somme. Mille onces d’or, sans compter les mille de l’autre prisonnier... Eh bienl si vous aviez connu la langue française, mes frères, vous auriez
compris qu’en sortant de nos mains, ce Français nous enlevait, non pas mille, deux mille, vingt mille onces d’or, mais cent, mais deux cent mille !
— Serpent! dit la Zagala en écrasant du regard le Mor que t’ai-je donc fait?...
— Explique-toi, Ortis! s’écrièrent tous les bandits vivement intrigués.
— Un mot suffit. Le gentilhomme que la Zagala a fait échapper.
— Ne le croyez pas ! s’écria la Bohémienne, — vous voyez bien qu’il est fou.
— Quel était cet homme, Ortis? demandèrent vingt voix avides.
— C’était le roi de France !
Une explosion de cris, d’injures et de malédictions suivit cette révélation inattendue, et l’état de prostration dans lequel était tombée la Zagala acheva de confirmer les plus incrédules.
— 11 ne faut point attendre le chef ! qu’elle meure 1 dirent plusieurs voix.
— Le soleil va paraître et il n’est pas de retour! On retient prisonnier à Madrid peut-être!... dit Ortis.
— Nous mettrons le feu à la ville et on le rendrai
Un sifflement aigu et trois fois répété se fit entendre, et domina le bruit qui se faisait sous les chênes.
— C’est Mizo ! fit une voix.
— Non, c’est un voyageur qu’on vient de prendre, dit Crebol, avec un juron effroyable, — celui-là payera pour les autres !
— Et il se dirigea en boitant vers la partie de la forêt
d’où étaient venus les sons de ce sifflet. <»
Comme il arrivait à dix pas de la lisière, il vit une douzaine de gitanes qui, la dague ou la hache au poing, entouraient un homme d’un air menaçant. Cet homme, vêtu
fort moclcetemcnt, ne semblait nullement effrayé de ces démonstrations hostiles. 11 opposaiOes plus doucereux sourires aux farouches injures dont l’abreuvaient ceux qui venaient de le saisir sur les frontières du repaire que leur abandonnait la justice insoucieuse du roi d’Espagne.
— Qui êtes- vous ? demanda brusquement Grebol à ce nouveau prisonnier, en le faisant tourner du côté du soleil qui montrait déji son disque rougeâtre derrière une colline.
— A qui ai- je l’honneur de parler? demanda à so.^ tour et le plus doucement du monde le pauvre diable, tout en essayant de se dégager des mains de ceux qui le serraient de plus près.
— Ne voyez-vous pas que nous sommes gitanos ?
— En ce cas, scùores, reprit l’homme, je suis arrivé au bout de mes voyages, selon toute apparence, car ce sont des gitanos que je cherché.
— Et que voulez- vous?
— Je cherche l’un d’eux. J’arrive de France, tel que vous me voyez, et les indices laissés sur son passage par l’honorable gitano que je cherche, m’ayant fait supposer qu’il se trouve en Espagne, j’ai poursuivi mon chemin.
— Entreprendre un semblable voyage rien que pour trouver un gitano, dit Grebol d’un air soupçonneux, il faut être bien riche ou avoir extrêmement besoin de lui.
— Mes habits et le fond de ma bourse, qu’ont si bien inspectée déjà vos aimables compagnons, senor, disent de reste quelle est ma fortune, — hélas !...
— Comment se nomme le gitano que vous cherchez ?
■ — Voilà la difficulté, senor, car je n’ignore pas que vous changez aussi volontiers de noms que de patrie; aussi ne suis-je pas bien sûr du nom du gitano, — mais il n'en est pas de même d’une sœur qu’il avait, laquelle sœur...
Digiti. • , Cooglc
LA BELLE FËRONNiÈBE 37
— Eh bien?...
— Cette sœur était, il y a dix ou douze ans, la plus aimable beauté brune qu’on pût voir; elle habitait une ville de France appelée Loches.
— Et vous savez son nom ?
— Oui, senor, car de son frère je ne connais que le visage. Elle s’appelait Zagala.
— Ah !... fit Crebol en fronçant le sourcil. — Elle est parmi nous et vous la verrez... tout à l'heure.
Le gitano tourna les talons et s’éloigna en s’adressant à ses compagnons.
— Gardez-le, frère, et si le chef parait, qu’il ne le voie pas avant de m’avoir parlé.
11 rentra dans le cercle dont l’infortunée Zagala était le centre, en proie à une sombre colère.
— Voilà le jour levé et Mizo ne reparaît pas, dit-il, — en son absence, c’est un conseil qui gouverne, ce conseil est ici tout entier ; or, comme nous allmis avoir à délibérer sur notre conduite à tenir, si Mizo est prisonnier à Madrid, il faut auparavant s’occuper de punir celle qui a causé sa perte.
— Eh ! le roi de France est en liberté, dit Zagala, il a pu échapper aux soldats qui cernaient la forêt, autrement il a le cœur trop magnanime pour souffrir qu'un homme, parti d’ici sur sa parole, n’y revienne pas sain et sauf.
— C’est trop de lenteurs, il faut que la Zagala soit punie ! dirent quelques-iDS.
— C’est vrai, la loi est formelle, et quand bien même Mizo reviendrait avec la rançon exigée, il n’y en aurait pas moins trahison.
— Mizo ne reviendra pas, dit un vieillard, — il a été pris par l’Inquisition, et nous ne le verrons plus que sur la place Mayor coiffé du san-benito.
— Cependant, reprit un autre vieillard, la justice veut
que nous attendions encore une heure. Il faut donner à \ Zagala tout le temps que son frère eût mis à faire deux fois la route. Mais si dans une heure , Mieo n’a poiat reparu, pas de pitié !
— Pas de pitié ! firent tous les gitanos d’une veux una- Dinoe.
Il faut bien dire que cette animosité avait, poi]ff les fdus jeunes de la troupe, une cause d’égoïsme et de -reugeance : tous ces hommes étaient à peu près taillé sur le même moule que le More Ort». La merveilleuse beauté de la Ziigala les avait tous enflammés, depuis huit ans qu’elle était parmi eux, et l’amour d’aucun d’eux n’arait pu trouver grâce devant cette femme qui, rachetant ses désordres passés, s’était vouée tout entière à Djem.
Elle connaissait l'implacable haine des uns, et la rigide sévérité des autres ; et cette heure d’attente se passa pour la pauvre Zagala, daus les angoisses les plus poignantes. Assise au pied d’un chêne, accroupie plutôt, elle laissait errer dans l’espace ses yeux secs, et de temps eu temps .die les portait veiu un point otecur de la forêt.
‘ Là, son instinct presque maternel découvrait la petite Djcm, gardée elle aussi par un de m ennemis; et en songeant aux misères de toutes sortes qui allaient atteindre cette enfant, lorsque la justice sommaire et brutale de ses frères l’aunait faite <mieore une fois orpbeliae; en ceconnaissant l’impuissance oû elle était de la faire rentrer dans son rang de fille de prince, et de la savoir ainsi à l’abri des besoins et du vice, ses yeux se mouillésent de larmes; elle pleura amèrement.
L’heure était écoulée.
Les gitanos s’étaieot rassemblés et avaient échaogé à voix basse quelques paroles brèves; puis, l’on d’eux se détacha du groupe et reparut ensuite, tenant A la mata une conpe de corae, oeUedA même qui avait servi au
roi et qui Bemblait pleine aux trois quarts du vin avec lequel la Zagala avait endormi les gardiens.
Crebol y versa quelques gouttes d'une liqueur brune, reniprmée dans un petit flacon qu'il tira de sa ceinture, prit le banap, s’avança vers la pauvre femme, et le lui présenta de la main gauche, tandis que de la droite il - faisait briller à ses yeux la lame aiguë d’un couteau.
— Choisis, dit-il d’une voix qui n’admettait aucui^ réplique.
— Vous êtes cruels!-, fit la Bohémienne en avançant jws le poison une main qu’elle retira aussitôt.
— Tu as peur, Zagala !
— Je veux voir ma fille avant de mourir, lui parler, l’embrasser, la bénir!...
— Bois, tu la verras après.
— Vous me le jurez ?
— Nous voulons que rien ne puisse te sauver. Bois.
— Qu’il soit donc fait comme vous voulez.
La gitana avait assisté trop souvent déjà à des exécu« lions de ce genre pour ne pas être un peu familiarisée avec leurs terribles apprêts. Elle lisait si bien sa sentence dans les yeux froids de ces hommes farouches, qu’elle voulut du moins leur laisser le souvenir de leur exécrable action sous des couleurs grandioses. #
— Donnez, dit-elle en saisissant le banap d’une main ' ferme.
Elle se leva, se tint debout, appuyée au chêne, et chercha des yeux autour d’elle.
— Ortis l... cria-t-elle, — Ortis !... où est-il le lâche qui m'a vendue?...
Le silence seul de la forêt répondit à cette voix claire et perçante, et les gitanos la regardaient, immobiles, avec des yeux indécis. Quelques-uns, peut-être, avaient honte de cette exécution inutile à leur salut et qui ne satisfai-
sait que leur haine ou leur rapacité trompée; mais nul n’osait exprimer la moindre compassion, — et tous en redoutaient vaguement les suites; il y avait au fond de leurs cœurs le désir de s’affranchir d’une autorité qui, avec le temps, menaçait de dédoubler celle du chef.
— Nous attendons, dit Crebol d’une voix sourde.
La Zagala leva les yeux au ciel et avala le contenu du hanap fatal.
— Dieu des chrétiens, dit-elle, protége-moü...
Et laissant tomber à ses pieds l’instrument de mort, elle regarda d*un œil de pitié tous ces êtres acharnés à sa perte.
— Hommes, dit-elle, je vous pardonne.
En ce moment un corps roula à ses pieds, et de cette apparence humaine, informe, tant elle était repliée sur elle-méme, s’exhalaient des sanglots déchirants.
— Zagala, Zagala, pardonne-moi!...
— C’est toi, Ortis, dit la Bohémienne d’une voix traînante, — toi, un enfant, qui n’as pas craint de charger déjà ta conscience d’un crime horrible, — celui que les chrétiens appellent le crime de Judas!... Va, misérable, retire-toi. Je suis vengée, et puisse le Seigneur, qui nous voit tous, te rappeler à l’heure de la mort le nom de celle que tu pousses dans la tombe... Ah!... je vois, je lis dans l’avenir, Ortis, malheur à toi! je te vois devenir un objet d’exécration et de dégoût pour tousl... puis, un coup de feu retentit... Ohl non, non. Seigneur, vous ne souffrirez pas que ce lâche meure de la mort du soldat!...
— Soldat, moi!... flt Ortis en se relevant et en reculant, . sans pouvoir détacher ses yeux de ceux de la Bohémienne... soldat!... jamais!... jamais!...
Et il s’enfuit en proie aux plus effroyables terreurs.
Une petite main saisit alors la main de la Zagala et y imprima un baiser.
LA BELLE FÉRONMÈRB
— Djem!... fit la pauvre femme eu tombant à genoux et, saisissant l’enfant dans ses bras, elle la couvrit de lar> mes et de caresses.
— Mère, dit Djem, qu’as-tu donc à pleurer comme cela?
La Zagala releva la tète. Elle était seule avec Djem.
— Écoute, enfant, mes moments sont précieux, écoute bien et grave ce que je vais te dire dans ta mémoire. Le bijou que tu portes sur le front, ma Djem, te servira un jour de signe de reconnaissance pour rentrer en possession de grands biens. Dieu m’a punie peut-être d’avoir eu la pensée de me les approprier, et pourtant, si je ne t’avais point cachée à tout le monde, tu serais morte peut-être...
Tu ne me comprends pas, pauvre enfant, un jour on te • dira tout. — Ce bijou, enfant, est un talisman, des paroles magiques ont été prononçéessurlni: tant que tu le posséderas, tu serais heureuse; — le jour où tu le perdras, tu mourras.
— Ah I... fit la petite fille saisie d’une profonde terreur et en touchant instinctivement le joyau, comme pour s’assurer qu’elle l’avait toujours sur son front.
— Il y a des lettres gravées derrière, — ces lettres, rap- ' pelle-toi cela, sont les premières des noms de ton père et de ton aïeule. — Ne dis à personne, à personne, entendstu bien, la signification de ces lettres.
— Gomment s’appelait mon père?
— Mizo te le dira.
— Où est-il donc? demanda Djem avec inquiétude.
— C’est vrai... Il ne viendra pas, peut-être... Écoute encore.
La Bohémienne regarda de tous côtés, et de crainte d’étre entendue, baissa la voix en approchant sa bouche de l’oreille de l’enfant.
— Si tu ne revois pas Mizo, il faudra... quitter les frères gitanes... Tu t’en iras toute seule, en mendiant ton pain *
LA BELLE FÉRONNIÈAK
s'il k faut, et ta demauderas aux paæants le cbemin de France.
— France... répéta Djem, c’est ie paya du beau gentilhomme qui était là cette oint.
— Oui, tout à riieure je te parlerai de lui, il pourra te protéger, lui, car il n’oubliera pas le serrice que je lui ai rendu... Quand tu seras en France, tu demanderas la ville de Tours... répète,
— Tours... reprit Djem de sa voix claire.
La Bohémienne traça entre les deux yeux de l’enfant un signe mystérieux.
— Souviens toi! dit-elle..
— Tours, répéta l’enfant.
— üue fois à Tours, tu chmrcheras un homme, cet homme... Oh ! je n’ose te dke son nom, car son imm seul fait peur...
— Je n’ai pas peur, mère...
— Eh bien! cet honnae ckst.,- le bourreau.
— Le bourreau? fit l’en Saut, qui sans doute ne comprenait pas l’horrible valeur de ce mot.
• — Et puis... tu... O Seigneur..., est-ce que déjà!.. .
La malheureuse Zagala s’afkisa sur elle-même et se reiiversa sur k sol en poussant un génrissement décbiraait) auquel ne répondit que l’écbe des forêts et la voix candide de Djem.
— Qu’as-tu donc, mère?...
— Enfant, je val» B»)arir...
— Mourir!..,
— Écoute bien ce que je veux te dire encore... Il y a ett Corse un gentilhomme... k comie ügo.,. Mais je ne puisv.. mon cœur se glace,ma vue se trouble... Djem, tu es chrétienne, ne l’oublie pas, ton nom de chrétienne est Marguei* rite... k même nom... Pierre précieuse,., k talisman... si tu k perds, tu mourras...
LA BELLE FÉRONNIÈRB
La Zagala se tordit encore pendant quelques minutes dans d'effroyables souffrances, sous les. baisers de la petiM fille, qui remplissait l’air de ses cris et appelait à l’aide; mais personne ne vint, et tout à coup Djem se tut.
Celle qui lui avait servi de mère était devenue immobile, — elle était mofte.
Une heure s’était écoulée, et Djem n’avait pas bougé d’auprès de ce cadavre qu’elle s’efforcait en vain de réchauffer lorsqu’un homme s’approcha lentement, mit un genou en terre à côté d’elle, et déposa un baiser sur le froid visage de la morte.
C’était Mizo.
— Viens, Djem, dit le chef bohème, viens, mon enfant, les frères vont l’ensevelir, et nous...
— Et nous?...
— Je les renie, tout à toi maintenant, enfant.
— Père, où irons- nous pendant ce temps?
— Nous allons partir, nous allons... en France.
— A Tours?... demanda la petite fille, qui se rappela les dernières recommandations de sa mère adoptive.
— Oui.
Ils jetèrent tous deux un dernier regard sur la pauvre Zagala, et s’enfoncèrent dans la forêt.
Quand ils eurent disparu, Crebol arriva, tenant par le poignet le prisonnier mystérieux arrêté dans la matinée, et lui montra le corps immobile de la Zagala.
— Voilà, dit-il, la femme à qui vous désiriez parler.
— O ciel!... fit l’inconnu en se penchant vers elle et en reconnaissant les signes irrécusables de la destruction hu> maine.
— Et son frère? demanda-t-il en relevant la tête.
— Son frère?... répondit Crebol, il y a longtemps qu^ü, est mort, lui aussi.
laissa échapper un sourire de satisfaction et
d ardente convoitise.
Cf T. colporte le secret dans la tombe!... murmura-t-il.
^ le fit relever et lui posa sa large main sûr l’épaule.’
^‘^leuant, dit-il, vous allez aviser, senor, t noua
{am payer voire rançon.
— ^ diable!
«/MVQ Af ^’^ees d’or, oui, monseigneur, aussi vrai que
vous etes le comte do Carpi.
^^e prisonnier tressaillit et suivit le gitano sans répon-
~ se dit-il, ce n’est pas trop payer la tranquil-
lité dans laquelle Je vais vivre désormais... sans compter le reste.
ou l’on VERRA LA SauOUETTE d’oN MOINE QUI n’ÉTAIT PAS, absolument, le modèle de toutes les vertus
Quelques heures avant de signer le traité déshonorant de Madrid, François I"' avait déclaré à ses conseillers qu’il ne le signerait que contraint et forcé ; et il avait ajouté ensuite que, rendu à la liberté, il ne l’exécuterait jamais.
Il partit de Madrid le 21 février 1526 et rentra dans cette belle France où, depuis la fatale Journée de Pavie, il n’espérait plus remettre le pied.
A sa suite, ou plutét derrière les valets de son cortège, avait pénétré en France une foule considérable de Bohémiens et de gens sans aveux, attirés de l’autre côté des Py-
LA BELLE FÉRONNIÈg^^E ^ 45
rênées par les récits miriflques des sp Vendeurs de la cour et par l’espoir de vivre joyeusement d'i^s miettes qui tombaient de ses tables, toujours servies à profusion. Toute cette tourbe se ruait sur Paris et mer*®Ç®it, une fois réunie aux mauvais garçons qui avaie^J^ désolé la capitale pendant la captivité du roi, de tailler fUde besogne à M. le Prévôt et au Chevalier du guet,
Le retour du roi avait l’air d’un triomphe, car, maigre ' sa défaite à Pavie,il était resté grand, entouré par le prestige des dangers formidables qu’il avait courus et de la haute valeur dont il avait encore une fois fourni la preuve ; aussi, s’arrétait-il dans les grandes villes, et là, fallait-il subir les harangues des échevins, de la magistrature, de la noblesse et du clergé.
Au moment où le cortège du roi allait entrer dans Tours, un homme et un enfant se jetèrent dans un fossé du chemin, et de là dans un fourré épais, afin de laisser passer la brillante cavalcade et sa.suite, si étrangement composée; puis, quand toute la rumeur fut assoupie, quand la nuit commença d’étendre ses voiles sur la terre, ces deux personnages se bâtèrent, à leur tour, d’entrer dans la ville, dont les ballèbardiers ne se pressaient pas, ce soir-là, de fermer les portes.
Cet homme n’était autre que le vieux gitano Mizo ; et l’enfant qu’il tenait par la main, c’était Djem.
Us étaient venus à pied, car à Pampelune il avait fallu se débarrasser de la mule qui les portait, - la pauvre bête boitait, à la suite d’une chute, et ne pouvait plus avancer.
Leurs ressources s’étaient assez promptement épuisées, car le vieux bohémien ne se refusait rien, à lui et à sa compagne, — et surtout parce qu’il s’était vu, tout à coup, privé de la ressource principale sur laquelle il comptait en se mettant en route.
Cette ressource, c’était le vol. Le vol qui,pour les hommes
^ BELLE FÉRONÎflÈRE
de ces races bybridd.g^ était réputé chose permise et moyen fondamental d’exist^ce, lui apparut, dès qu'il se trouva isolé avec l’innocente Djcm, une chose monstrueuse et condamnable. Cent i»pig jj avait avancé une main habile et exercée par quarai^ années d’expérience sur les aumônières des bpjBf^is et des gentilshommes, et sa main s’était sentie paralysée au reproche muet que lui adres^ «ment, de l’endroit où il l’avait laissée, les yeux étonnés de l’innocente Djem.
— La Zagala aurait dû l’élever comme nos enfants I murmurait-il en revenant vers elle la main et la poche vides.
— Mendions, disait Djem, qui se rappelait les dernières ' paroles de la Bohémienne.
— Mendions, répétait tristement le vieux gitano en tendant la main aux passants et en psalmodiant des litanies d’une voix nasillarde.
Cependant il avait soin de baisser sur les yeux de Djem sa cape de drap rouge usé.
il fallait cacher le joyau qui, même au milieu de la nuit, brillait à son front, quoiqu’il eût sali le diamant à dessefo, afin d’en ternir l’éclat.
Mizo connaissait Tours ; de sorte qu’il se dirigea aussitôt vers un quartier où il était sûr de trouver, à bon compte, un asile pour la nuit. ^
Ils s’engagèrent dans la grande rue, cette rue si admirablement décrite par le plus illustre des Tourangeaux, — rue délicieuse, dit-il, où le monde sè promène, où toujours il y a du vent, de l’ombre et du soleil, de la pluie et de l’amour; rue toujours neuve, toujours royale, toujotirs impériale, rue patriotique, rue à deux trottoirs, ouverte des deux bouts, bien percée, et si large que nul n'y a crié: Gare! rue qui ne s’use pas, bien pavée, bien bûtie, bien lavée, propre comme un miroir, populeuse, silencieuse à
tA BELLE FÉRONNIÈRE
ses heiires, coquette, bien coiffée de nuit par ses jolis toits bleus ; — bref, la reine des rues, toujours entre le ciel et la terre, une rue à fontaines, une rue à laquelle rien ne manque pour être célèbre parmi les rues ! S’il y en a d’autres, ajoute le Tourangeau, elles sont noires, tortueuses, étroites, humides, et viennent toutes, respectueuses, saluer cette noble rue qui les commande • ,
Hizo gagna la rue Chaude, une rue assez mal famée, en. cote aujourd’hui; mais en y mettant le pied il se sentit a&sailli des mêmes scrupules qui l’avaient déjà poursuivi lorsqu’il avait convoité la bourse de son prochain. Les mœurs des gitanos étaient certainement loin d’étre exem> plaires; mais il parait qu’elles avaient un reste de vernis patriarcal, car le vieux Bohémien n’osa, même à la surfece, initier Djem aux étranges désordres de la rue Chaude.
En conséquence, il reprit la grande rue, monta jusqu'à l’abbaye de Grand-Mont et, après avoir fait blottir l’enfant sous le porche obscur d’une porte condamnée, après l’avoû* soigneusement enveloppée dans sa cape, il la laissa là, en lui recommandant d’attendre patiemment son retour.
Djem était habituée à dormir à la beUe étoile, elle n« * tarda pas à fermer les yeux.
Mizo, en arrivant dans la rue Chaude, y entendit un 4
bruit inaccoutumé, un vacarme beaucoup plus grand qt» celui qu’il savait y régner d’ordinaire. Il en eut bientôt l’explication, — car à travers le vitrail enfumé d’un igno-'
I. < le devais cet hommage filial à ma rue natale, — dit Balzac^ dans ses Conte» drolatiques, — aux coins de laquelle manquent sea-' lement les braves figures de mon bon maître Rabelais et du sieuV Descartes, inconnues aux naturels du pays. •
Les Tourangeaux n’ont pas encore songé à dresser une statue eiv pied à Balzac, sur leur place principtde. Une plaque de marbre sur la nAison où il est né, voilà tout
Digilized by CoogI
ble cabaret, il reconnut le visage de Crebol et de bon nombre de gitanos quittés par lui aux environs de Madrid. La compagnie ne lui faisait assurément nulle envie; aussi se décidait-il à rebrousser chemin, lohque la faim, ou plutôt le désir de pourvoir abondamment à la subsistance de Djem le poussa à faire taire tout scrupule et tout amourpropre. i, '
II entra dans le cabaret en maître, reprit, en unesecoude, l'autorité qu’il n’avait abdiquée que momentanément, dit-il, et afin d’accomplir une entreprise intéressant touté.la compagnie ; — puis, il termina en exigeant sa part des bourses coupées dans la journée.
Crebol était lui-même, nous l’avons vu, trop à èheval sur les usages, lois et principes de la grande famille bohème, pour ne pas se rendre à cette injonction. Il tira une bourse de sa poche, bourse de velours, dorée, armoriée y laissa une pièce de monnaie et la présenta tour à tour üt chacun des commensaux de la taverne. En une minute, les flancs de l’aumônière furent assez honnêtement gonflés.
— Merci, dit Mizo en se dirigeant vers la porte et en mettant la bourse dans sa poche.
— Tu pars, frère ?
— Oui, mais pas pour longtemps, je vous rejoindrai à Paris.
11 n’avait pas fait dix pas hors du cabaret, marchant le front baissé sur le pavé, tout soucieux de l’avenir, et se demandant, pour la centième fois, comment il allait enta- Àer scs négociations avec M. le bourrcju de Tours, relativement à Djem, — lorsqu’il se heurta contre une banda d’archers.
A la vue do ces hommes bien-armés et dont les allures avaient quelque chose de mystérieux, il voulut fuir ; mais il était trop tard, ceux-ci l’avaient déjà appréhendé au corps et le garrottaient solidement.
— Ouais, fit-il, un mauvais coup a été commis par les frères, et je paie pour eux
Cependant le vieux sang gitano se réveilla en lui, — il jugea du reste que sa générosité pouvait être récompensée, — et, tout en essayant de résister aux archers, il fit entendre ce silllement aigu qui, pour la Bohême, était le signal du plus grand danger.
En effet, aussitôt, et comme par enchantement, tous les . bruits, de. quelque nature qu’ils fussent, cessèrent dans la rue Chaude. Les archers étaient habitués sans doute à cette manœuvre, car au lieu de continuer leur route, ils rebroussèrent chemin, non sans maugréer.
Mizo l’avait bien dit, — il allait payer pour tous.
Une fois rendu à la prison, il fut fouillé, et le premier objet qui tomba entre les mains du sergent, fut la bourse armoriée et pleine d’écus : laquelle appartenait à M. le baron d’Azay, qu’on avait trouvé mort et presque complô- , lement dépouillé, à Portillon.
— Ton compte est bon, dit ' le sergent, le roi notre sire étant à Tours, on ne te fera pas languir. Demain tu seras pendu.
Mizo releva la tête et sourit.
— Je vous remercie, messires, fit-il en saluant avec grâce, — j’était précisément venu en cette ville, unique» ment pour causer avec M. le boureau de Tours, je n’aurai donc point la peine d’aller à lui.
On le jeta dans une espèce de geôle où grouillaient déjà, sur la paille humide, une trentaine de prisonniers de toute nature, et il ne tarda point â s’endormir en pleine quiétude sur le sort de Djem.
Seulement, il ne pouvait s’empêcher de convenir qu’il eût préféré rencontrer M. de Tours dans des conditions plus indépendantes.
— On ne fait pas tot^oors ce qu’on veut, concluait'il, — et tout est écrit !
Quand le premier rayon de soleil levant eut pénétré sous le porche abandonné de l’abbaye de Grand-Mont, Djera ouvrit les yeux. Elle chercha d’abord à se rendre compte de sa situation, du lieu où elle était, du temps écoulé, — et quand elle se rappela les événements de la v^le, elle porta ses yeux de tous cétés, dans l’espérance de voir Mizo ; mais le vieux gitano ne paraissait pas.
Les clochetons des églises flamboyaient, allumés par le pâle soleil du midi, que Djem était encore assise tristement sur une pierre, regardant d’un œil morne cette ville où tout le monde était en fête, et ne comprenant pas que la présence d’un roi put mettre ainsi toutes les télés en l’air. Elle interrogeait la rue qui descendait vers la grande artère de Tours, s’attendant à chaque instant à voir Mizo en tourner l’angle, un charmant pignon, avec une tourelle historiée, et dont la délicate architecture se mariait aux lianes flexibles d’un chèvre-feuille et d’une clématite déjà près de fleurir^ sous les premières effluves du printemps.
Mais si Djem, la pauvre enfant, interrogeait des yeux l’angle de la rue, elle posait bien souvent sa main sur sa poitrine, car elle sentait la faim lui creuser les entrailles. A son âge, cette souffrance est horrible et parle d’autant plus haut qu’on ne l’a point habituée à être combattue. Devant elle passaient à chaque instant paysans et paysannes en atours de fêtes carillonnées, allant à Tours, chantant et sautant sur la route, et nul ne regardait eu pitié celte pauvre enfant qu’à ses vêtements bizarres on reconnaissait pour Bohême ou Égyptiaque.
Le soleil marchait et Mizo ne revenait pas. Djem pteura.
Elle n’osait se mettre à sa recherche, car U lui avait
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recommandé d’attendre là, et il pouvait survenir, tandis qu’il serait loin.
A travers les larmes qui remplissaient ses yeux, elle vit l’angle de la rue tourné par un moine. Ce moine sembla hésiter un instant, puis, non sans s’être appuyé contre le mur, comme s’il fléchissait, il aperçut l’enfant et s’avança péniblement vers elle.
U n’avait certainement pas plus de trente ans ; mais son visage, ravagé par les passions qui semblaient se combattre dans tous ses traits, en accusaient quarante au moins : il était de haute stature, et la vigueur de son teint fleuri témoignait de reste qu’il n’avait pas l’habitude de se contraindre beaucoup, du moment qu’il s’agissait de satisfaire un des penchants de sa nature grossièrement sensuelle.
Dom Pancrace était, disaient les mauvaises langues de Tours, la personniflcation la plus complètement réussie des sept péchés capitaux. 11 est vrai que sa qualité de frère quêteur de son couvent contribuait étrangement à le faire tomber en tentation..
Son instinct lui avait très-promptement fait distinguer, quoique de loin^ les mirifiques beautés de la petite Bohème qui, née d’Italiens, paraissait bien avoir quinze ans. Ses sens, toujours en éveil, flairèrent le trésor qui s’épanouissait sous ses yeux; et pendant le temps qu'il mit à franchir la faible distance qui séparait l’angle fleuri de la grande rue du porche de l’abbaye, il avait formé le projet de recueillir, si faire se pouvait, cette fleur de beauté, dans quelque bonne et honnête maison à sa dévotion, et de l’y faire élever pour l’esbaltement de ses jours de grand jeûne.
— Que faites-vous céans, mon enfant? dit-il d’une voix qu’il fit la plus douce possible, quoique, pour un observateur plus sévère quoDjem, elle put paraître assez avinée.
— J’attends mon père? répondit-elle simplement en levant sur ce grand moine son œil limpide, suave et profond.
Dom Pancrace fut ébloui de ce regard, et s’en trouva' féru au cœur; mais ce mot de père, dit par l’enfant, ne laissa pas que de modifier beaucoup ses projets.
— Et où est-il ton père. Bohème, ma mignonne? ^
— Là, répondit l’enfant en désignant la ville.
— Comment peut-il te laisser ainsi, lorsque tout le monde s’amuse à Tours?
— Depuis hier je ne l’ai pas vu, il ne devait pas être longtemps absent, et je l’attends.
— Oh ! fit le moine qui eut comme une subite inspiration, — et comment se nomme- t-il, ton père?
— Mizo.
Dora Pancrace sourit béatement, et marmottant quelques bribes du mauvais latin qu’il se rappelait, imposa ses deux mains sur la tête de Djem comme s’il la bénissait.
— Vous le connaissez? demanda Djem, dont l’esprit réfléchi savait interpréter parfois jusqu’au silence des • gens.
— Ma mignonne, je crois que Iff seigneur Mizo ne reviendra pas de longtemps, car, précisément, j’ai eu l’honneur d’avoir, il y a deux heures, un bout de conversation avec lui, à la suite de laquelle il a dû partir pour un assez long voyage,
Djem regarda cet homme, dont la bouche insouciante souriait, et secoua la tête avec tranquillité.
— 11 va revenir me chercher, alors, dit-elle en croisant ses bras.
— Petite, si tu m’en crois, reprit le moine, tu no t’attendras pas plus longtemps. Vilainès gens que ces Bohèmes, pétris de vices et grossièreté, sans respect des
liens de la famille et des degrôs de parenté !... Tandis que je te conduirais près d’une honnête et digne dame, qui te ferait baptiser et t’élèverait dans le giron...
— Je suis chrétienne... répondit Djem, que le langage embarrassé de ce moine commençait à fatiguer.
— Oh! mais alors, tu peux aspirer aux joies célestes et entrer, dès à présent, dans une sainte et respectable maison... Je vais t’aller quérir un costume plus décent, celui de novice de mon ordre, et grâce à cette robe précieuse, je t’offre l’asile le plus enviable et le plus...
— J’attends mon père, répondit Djem qui ne put retenir un tressaillement de souffrance, car la faim la * tiraillait,
— Tu es malade, petite? demanda le moine frappé de l’altération subite de ses traits.
— Non, fit-elle d’une voix indifférente, tout en attachant un œil avide sur la besace du moine quêteur, besace regorgeant de victuailles sans doute, car il s'en exhalait par moments des émanations succulentes.
Dom Pancrace surprit l’éloquence de ce regard, — pendant que Djem se rappelait que la Zagala lui avait dit : — Tu mendieras ton pain s’il le faut.
— J’ai faim! lit-elle en tendant une main vers le moine.
Et en disant ces mots, pourtant bien simples, son autre main comprimait les battements de son cœur, et une sueur froide se répandait sur son visage.
— Tu as un joyau sur le front, petite, qui vaut bien dix écus : que n’achètes-tu du pain avec le prix de cette parure inutile et mondaine?
— J’ai faim! répéta Djem en rabattant sa capeline sur ses yeux.
Le moine la considéra quelques secondes en silence ; — ' il estima encore une fois en connaisseur ce que vaudrait
l'avenir de cette beauté en germe, et résolut de commencer à se l’attacher par un bienfait. En conséquence, il fît un mouvement d’épaule, comme pour ramener sa besace, afin d’en tirer plus commodément un morceau quelconque; mais il se ravisa et rejeta le bissac.
— Je ne ^is disposer de ces biens, dit^il, — maie je vais t’envoyer un frère servant avec un ben diner, ma mignonne, compte sur moi.
Et il fit quelques pas pour s’éloigner, fort satisfait de l’égoïste et cruel calcul qu’il venait de faire; puis il se retourna.
— Crois-moi, dit-il, n’attends pas le seigneur Mizo. J» sais où il est allé, et s’il en revient cela me surprendra
fbrtr
Le moine partit ainsi. Il comptait revenir le soi», et devoir à la faim ce que son éliequence n’avait pu obCenir. Cependant, il se promit de dormir jusqu’au soir, afiO) de posséder à ce moment toutes ses facultés, nettes et lucides, car il ne pouvait s’empêcher de reconnaître que ses lï' bâtions de la matinée avaient grandement fait tort à. son éloquence habituelle..
La nuit approchait et Mizo n’avait pas reparu. Seulement, les paysans et paysannes que Djem avait vus passer le malin, revenaient par le môme chemin, moins' légers, mais tout aussi gais, et tous ne tarissant pas sur la bonne mine du roi François qu’ils avaient vu partir pour Orléans.
Elle entendit des voix claires, des voix de jeunes filles qui chantaient,, accompagnées par les voix ^us sonore de leurs amoureux, — et elle quitta son poste pour s’approcher du tournant de la route, et se plaça bien en lumière, au couchant du soleil.
•— La charité, s’il vous plaît! dit-eUe en tendant la main vers ces groupes charmants.
•>- Oh ! la jolie fille bohème ! s’écria une des paysanoes, — il faut lui donner un angelot.
— Fi! dit une matrone, c’est une ribaude et fainéante, ne voyes-vous pas qu’elle a un joyau de cuivre au front!... Fi, mes mignonnes, à son âge!... Passons.
Elles passèrent, mais la jeune paysanne,, après avoir fait vingt pas, s’arrêta, sous prétexte de renouer le cordon de sa mule, appela Djem, et lui mit un gros morceau de galette dans les mains.
— Soyez bénie, dit la petite fille en fondant en termer..
La paysanne s’éloigna en sautant, et Djem regagna le
pordie de l’abbaye, en man^airt le g&teaa avec avidité.
Deux heures après, il était nuit noire, et son inquiétude était au comble.
— Si ce moine avait dit vrai, pourtant!.... se dit-elle, — si Mizo avait été forcé de m’abandonner!...
En ce moment, elle vit une ombre apparidtre sur nu mur voisin, elle entendit un léger bruit de pas, et cette ombre, qui ne s’approchait que tout doucement, semblait glisser de son côté. Elle ne tarda pas à reconnaître le froc d’un moine ; mais elle se lit ce raisonnement, qpte si c’était un frère servant il marcherait plus délibérément, et que si c’était le moine qui kâ avait déjà parlé, il avait, à- son égard, un autre projet que celui de lui apporter à manger. Elle ne souffla mot et demeura immobile, presque pétrifiée de terreur, car elle n’ignorait pas la sombre tradition du moine-bonrru, tradition européenne; mais son incertitude ne fut pas longue.
Tout à coup elle n’aperçut plus l’ombre sur le mur, et elle entendit, presque à te? côtés, une respiration haletante et fortement avinée.
Elle jeta un petit cri, se dressa sur ses pieds et se mit à courir à perdre haleine, tout devant elle, sans savoir où elle allait ; mais elle suivit la pente du tenmb et toui'
• sant, à son tour, l’angle fleuri de la grande rue, elle ne tarda pas à arriver sur la couture Saint-Étienne.
Âu milieu de la place, mais contre le mur d’une haute maison, s’élevait un poteau, une croix, un arbre, elle ne savait pas au juste, et elle tomba au pied de cet objet, autour duquel était un tas de pierres.
Elle prêta l’oreille, pensant toujours entendre le pas précipité du grand moine ; mais le plus profond silence régnait dans la ville. — A peine les sons d’une viole, ou les éclats de quelques chansons lointaines, arrivaient-ils jusque-là.
Cependant, la lune, jusque-là voilée par les nuages, s'en détacha tout à coup, et Djem crut voir s’agiter devant elle une ombre longue et sinistre. Elle voulut se lever pour fuir encor, ne doutant pas que ce ne fût le moine, mais ses jambes paralysées s’y refusèrent et elle resta là, les yeux fixés sur cette ombre qui, tout agitée qu’elle était, ne bougeait pas de place. Sortilège ou réalité, elle eut peur.
Elle leva les yeux au ciel, pour implorer son secours, et alors seulement elle eut l’explication de cette étrange vision. Ce n’était pas le moine.
Elle était accroupie au pied d’une potence, et au bras sinistre étendu sur sa tête, était suspendu un cadavre.
Elle se sentit plus de force, cette fois, et elle put s’éloigner de cet horrible instrument delà justice des hommes; mais une attraction invincible la contraignit de se retourner encore et de considérer ce hideux spectacle.
— Ahl... fft-elle avec un cri déchirant et en tombant à la renverse, évanouie, au milieu de la place.
L’homme, le cadavre qui était accroché au gibet, la lune venait d’éclairer tout-à-coup son visage comme ea plein jour : *
C’était Mizo. •