LA RECLUSE
Depuis huit jours qu’elle était mariée, Marguerite n’avait pas perdu son temps: elle était redevenue Djem.
Elle avait rapidement compris que le dessein de Féron était de la prendre par la rigueur; de l’isoler tellement du monde et des plaisirs, de la priver enfin si complètement de liberté qu’elle finirait peut-être, de guerre lasse, par lui faire bon accueil. ,
Le prisonnier ne choisit pas ses moyens : il accepte ceux que le hasard lui fournit; c’est pourquoi Djem, après avoir étudié toutes les conditions de sa captivité, reconnut qu’un seul endroit de la place était vulnérable.
Ce n’était certainement pas Opportune, encore moins l’autre servante; mais bien le valet de Féron, un grand gaillard aux reins solides et que l’avocat avait choisi entre cent, avec l’intention de s’en faire un défenseur. Thiébaut
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regardait l’avocat comme un père, car, sorti de son village de Portillon, où Opportune avait été le dénicher, et où il travaillait tout le jour, il trouvait le paradis dans cette maison. Eu effet, il n’avait pas deux heures de travail, et passait le reste du temps à cultiver, à son aise, les quelques fleurs du jardin.
Djem connaissait son pouvoir : — elle avait passé deux fois devant ce garçon, lui avait souri, et, de sa fenêtre, le regardait bêcher ses plates-bandes.
Tliiêbaut n’availdonc pas lardé à subir la loi commune : au premier regard qu’elle avait jeté sur lui il s’était senti remué de tout son être, et ce cuisant regard, resté dans son esprit, où il s’était coulé comme une lave ardente, l’avait brûlé de la tête aux pieds.
Cependant, sous son apparence épaisse et abrupte, Thiébaut cachait, comme tous les paysans, une sorte de finesse et d’instinct de dissimulation qu’il mit aussitôt en couvre. Autant il se faisait stupide et grossier aux yeux de son maître, ou de la clairvoyante Oppoj'tunc, autant ses manières s’adoucissaient dès qu’il était certain de n’ètre vu ou compris que de sa maîtresse.
— Celui-là se fera tuer pour moi, quand je le voudrai, se dit Djem.
Mais le nombre de ses gardiens ou surveillants s’accrut encore.
De sa fenêtre, elle voyait s’étendre, au-delà du jardin, nous l’avons dit, le parc du couvent des Guillemiles. Les pères s’y promenait durant tout le jour: mais il était désert pendant la nuit. Djem résolut de franchir le mur et de gagner l’église, de s’y blottir et d’attendre le jour où, en se mêlant aux fidèles, elle pourrait sortir sans être remarquée ;et, le serait-elle, personne ne songerait à s’enquérir comment elle était entrée , en admettant qu’on la reconnût.
Elle comptait sur Thiébaut pour l’aider à frauchir le mur du jardin, mais le soir du jour où maître Féron avait été mandé au palais du roi, celui-ci vint l’avertir qu’il avait jugé à propos, afin de lui éviter la course de Saint-Barthélemy, de lui donner un nouveau confesseur.
Quelle fut la surprise de la pauvre recluse en voyant entrer le lendemain mutin dans sa chambre un de ces guilleraites, aux blancs manteaux, qu’elle avait vus se promener dans le parc du couvent.
11 fallait donc renoncer à fuir de ce côté; car son confesseur devait être informé de sa réclusion forcée, et être tout entier à la dévotion de maître Féron.
En choisissant dom Pancrace pour confesseur de sa femme, l’avocat no faisait certainement pas preuve d’une excessive délicatesse; seulement, s’il avait la môme idée que nous avons vue au comte de Carpi, le résultat était différent. Carpi, qui connaissait lacomplexion particulière du moine, et voulait, chose si fréquente à cette époque, l’amener à séduire Et^pénilenle, comptait exploiter le pouvoir que cet amant peu scrupuleux, gourmand, joueur et débauché ne manquerait pas de prendre sur elle, et en obtenir la révélation de quelque secret, resté encore à l’état de mystère.
— Féron, lui, avait fait un horrible calcnl, un de ces calculs qui prouve à quel degré d’abaissement et d’infamie tombe une intelligence d’élite, lorsqu’elle est aveuglée par la passion. Il s’était dit, — il faut bien entrer dans les mystérieuses iniquités de cette âme corrompue, — ilp’était dit:
— Quand ce moine croira l’avoir pervertie assez pour espérer en triompher, elle me sera peut-être moins c?Tuelle.
Et, comptant sur la parole empoisonnée de cet habile directeur de consciences, il surveilla ses entrevues avec sa femme au moyeu d’un petit judas, babilement pratiqué à
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la porte, d’où, s’il ne pouvait pas entendre facilement, U voyait très-distinctement.
Marguerite reconnut le frère quêteur à qui si souvent, dans la boutique de son père, elle avait fait l’aumône; mais elle se rappela aussi les étranges regards qu’il jetait sur elle, et ce souvenir nuisit beaucoup à la somme de confiance qu’elle lui eût peut-être accordée, s’il n’eût point été présenté par son mari.
Dom Pancrace prit place dans un fauteuil ; mais la jeune femme, au lieu de s’agenouiller devant lui, comme elle l’eût fait en toute autre circonstance, et avec tout autre religieux, s’assit sur une esrabelle, située à dix pasdufau- ' teuil. Dom Pancrace ne parut pas s’en formaliser, et ceux qui le connaissaient se fussent certainement bien étonnés de l’espèce de timidité avec laquelle il regardait sa péni- ^nte, et des imperceptibles frissonnements qui plissaient par intervalle la peau de son visage et de son cou de taureau.
^ Ma fille, fit-il d’une voix douce, n’avez- vous rien à me dire?
•*-Non, mon père, sinon que je suis une femme bien malheureuse, et que si vous ôtes envoyé par M.Féron pour me tourmenter, vous acceptez là une mission bien cruelle.
— A Dieu, ne plaise, ma fille... répondit Pancrace en levant les yeux au ciel, et comme s’il eût été transporté par le son harmonieux de cette voix enchanteresse.
— Je suppose que M. Féron vous a dit quel prix il met à ma liberté?
— Ma fille, il est écrit que la femme doit se soumetire, en toutes choses, aux volontés de son mari, et c’est péché mortel que de prétendre s’y soustraire.
— Je hais M. Féron, dit-elle simplement, et jamais je ne lui pardonnerai de m’avoir épouséA
— Vous le haïssez!... s’écria le moine qui,, à ce mot,
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crut comprendre beaucoup de choses que lui avait c61<?es l’avocat.
— N’est-ce ' as chose horrible qu’un homme de soixante ans prcHeiide se faire aimer d’une fille de vingt?
— Ma fille... balbutia Pancrace que cette conversation troublait singulièrement, — ne vous plairait-il pas de commencer votre confilcor?
— Tout à l’heure, fil Marguerite,
Pancrace, d’ordinaire si hautain, si résolu, baissa les yeux et croisa l’une contre l’autre ses mains frémissantes.
— Mon père, reprit-elle, est-il une loi divine ou humaine qui puisse empêcher une personne d’embrasser l’état monastique?
— Aucune, mon enfant, répondit Pancrace, mais il est des incapacités.
— Lesquelles?
— Une femme en puissance de mari, par exemple, ne saurait être admise à prendre le voile.
— Alors une femnje placée dans celte position cruelle
n’a nul espoir, n’a nul refuge coutre le malheur qui l’accable? *
— Elle a toujours les bras de l’Église constamment ouverts pour secourir les âmes affligées.
— Ainsi, continua Marguerite, sans avoir écouté ou voulu comprendre, il faut que cette femme meure à la peine, où compromette son salut?
— C’est selon... hasarda timidement le moine en la regardant du coin de l’œil.
— Je parle pour moi, — et je no suis pas de ces femmes qui se contentent de jouer une comédie de tous les instants, et sacrifient tout ce qui est en elles de délicat, de saint et de sacré, pour les minces satisfactions que donnent ce qu’on appelle les devoirs ou les liens du monde. Mon père, je vous le déclare, je veux être libre, ou je me...
Elle n’acheta pas, car elle -vit le moine qui la contemplait avec une sorte d’extase, au lieu des regards sévùrcs que des paroles aussi hardies eussent dû faire éclater dans ses yeux.
Pancrace se méprit sur le sens de la phrase qu’elle n’acheva pas, ou du mot qu’elle omit prononcer.
— Ma fille, dit-il, Dieu m’a heureusement doué d’une bonne dose d’indulgence, et je ne me pardonnerais jamais de rendre à mes pénitentes leurs devoirs trop pénibles.
— Vous connaîtriez, demanda ingénuement Marguerite, un moyen de Sortir d’une situation semblable à la mienne et sans otTenser le ciel ?
— N’ai-je pas pouvoir de lever les obstacles qui se pourraient rencontrer de ce côté? fit Pancrace d’une voix tremblante, et modérant l’éclat de ses yeux sous ses paupières demi-closes, — Dieu nous a donné la faculté d’appréciation, et là ou se trouvent arrêtées certaines consciences craintives, nous savons à propos agrandir le cercle où elles se renferment. Les intérêts du ciel ne reposent pas tout entiers dans de vaines mortifications, et lorsque les intentions sont pures, une action, réputée mauvaise, devient œuvre louable.
— L’intention... répéta Marguerite qui ne comprenait pas parfaitement cette étrange distinction.
— L’intention fait notre salut ou notre perte, dit le moine ; tout consiste à la bien diriger.
L’éducation première de Marguerite avait laissé dans son esprit certaines allures d’indépendance que le guillemite n’était pas habitué à rencontrer, surtout chez les femmes de cette classe : il retrouvait, en elle, sinon des tendances frisant l’hérésie, du moins une assurance qu’il n’avait encore vue qu’aux plus grandes dames de la cour. Q’est ce qui expliquera peut-être, avec la beauté exlraor-
dinaire de la péniteDte, la gêne réelle qu’il éprouvait. U se sentait dominé.
Sans se rendre compte du rôle que voulait jouer Pancrace auprès d’elle, Marguerite en eut l’instinct, et elle ~ résolut de lutter d’adresse avec ce moine plutôt que de lui rompre en visière ouvertement. La captivité et la compression ont toujours pour résultat de développer l'esprit de ruse d’une femme, même la plus sotte.
— Mon père, dit-elle tout à coup, je suis obsédée d’intentions que je soupçonne mauvaises, éclairez-moi.
— C’est mon devoir le plus cher ! s’écria Pancrace dont l’œil brilla sourdement.
— Non, dit-elle, je ne vous dirai rien, car vous le répéteriez.
— A personne au monde!... fit le moine en joignant les mains.
Marguerite ne se savait pas épiée par son mari, mais elle en avait la conscience; elle vint se mettre à genoux auprè.sdu moine, joignit les mains avec ferveur en baissant la tète et sembla prier. Ainsi posée, le buste incliné, elle offrait aux regards du guillemite la ligne serpentine de son cou qui, sortant discrètement de l’échancrure de sa robe, mont it, chaud de ton, velouté, pur de galbe, jusqu’il la naissance' des cheveux à travers les boucles naturelle et amoureusement frisées qui ombrageaient la nuque.
— Je vous écoute, ma fille, fit le moine dont la respiration haletait.
— On ne me permet de me promener dans le jardin que pendant quelques minutes, — je désirerais y descendre à ma volonté.
— Rien ne me semble plus juste, fit Pancrace.
— J’ai besoin d’air, de respirer le parfum des fleurs, de
recevoir directement les rayons du soleil, de les fuir à l’abri des arbres...
— Votre mari vous l’accordera.
— Je ne veux pas le tui demander et je ne veux pas,
— je ne veux pas, entendez-vous, mon père, qu’on le lui demande pour moi.
— C’est bien... répondit humblement le moine dont les yeux ne se détachaient pas du cou de sa pénitente.
-- Dès que la nuit tombe, on me prive de lumière, et j’ai peur dans l’obscurité, — de sorte que je dors mal.
— C’est de la barbarie! s’écria Pancrace, •— mais il y a des verroux à votre porte.
— N’importe! je crois toujours voir entrer des ombres dans ma chambre, et au plus léger bruit je me réveille en sursaut.
— Pauvre enfant!.,. — mais... vous ne me dites pas... de quelle nature sont les intentions mauvaises...
Marguerite relevais tête, surprit le regard brûlant que jetait sur elle son saint confesseur, et lui dit avec un irrésistible accent de commandement :
— Demain.
Elle se leva et regagna sa place.
Dom Pancrace se leva, lui aussi, en réprimant un gros soupir, et se dirigea d’un pas mal assuré vers la porte en murmurant des patenôtres; se demandant si, comme il i
l’avait déjà ditàM. deCarpi, cette femme n’était pas décidément un horrible succube, s’il ne jouait pas sou àme et son corps, et s’il devait déserter avant le combat. '
— Encore un qui me servira... se dit Djem quand la porte fut refermée sur lui.
On voit que la Qlle bohème s’était réveillée et que, tout innocente qu’elle fût, elle savait assez habilement manier cette arme dangereuse de la coquetterie que sa beauté rendait irrésistible.
LA DËLLE FÉRONNIËRE
Elle SC mit à la fenêtre et vit Thiébaut sellant la mule de M. Féron; l’avocat allait donc sc rendre au palais.
C’était l’heure qu’elle préférait pour descendre au jardin, car elle était sûre de ne pas rencontrer dans l’escalier ce mari exécré.
Contre son attente, un quart d’heure, une demi-heure, une heure se passèrent, et la vieille Opportune no vint pas lui intimer l’ordre de remonter.
Elle se promenait par les allées du jardin, écoutant le chant des oiseaux et se reportant par la pensée vers ces grands parcs royaux où, si elle était libre, elle pourrait marcher au bras de son royal amant. A celle idée tout son sang affluait à son cœur, et elle se mettait à courir pour la chasser.
Elle passa ainsi auprès de Thiébaut, qui massacrait un rosier en essayant de l’émonder de scs feuilles mortes, et s’arrêta devant lui.
— Cueille-moi des fleurs... lui dit-elle d’une voix claire et avec le plus frais sourire.
Elle alla s’asseoir au fond du jardin, sur un banc en partie caché par des charmilles, et peu d’instants après, Thiébaut arrivant, portait un gros bouquet de roses au milieu duquel se trouvait une belle marguerite blanche. Elle souril, non pas de l’à-propos, car elle était habituée à voir cet emblème lui être offert, mais de ce que ce grossier garçon crut avoir inventé cette manifestation tacite de sa pensée, et restait planté devant elle, sans oser bouger ni s’en aller.
— Je suis malheureuse ici, lui dit-elle, en regardant coquettement les fleurs.
Thiébaut ouvrit de gros yeux étonnés.
— On me retient prisonnière, ajouta-t-elle en levant les yeux vers lui.
Le visage du paysan exprima la colère, et il montra ses
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gros poings fermôs; mais il resta la bouche ouverte, n’osant pas, sans doute, marier sa voix rauque à la douce musique qu’il entendait.
— Ferais-tu tout ce que je te commanderais? lui demanda Djem en le. regardant dans les yeux.
— Oui, répondit le paysan.
— Bien. Alors, tu commenceras par te montrer peu complaisant’ pour moi, brutal, et surtout très-disposé à seconder les tracasseries de maître Féron et de sa servante.
Tliiébaut parut si contrarié d’adopter une semblable ligne de conduite, que Marguerite craignit qu’il n’eût pas compris, aussi, allait-elle lui répéter ces paroles, lorsqu’elle vit paraître son mari au bout du jardin. Elle détacha aussitôt le lien du bouquet, et toutes les fleurs s’éparpillèrent sur sa robe.
— Maladroit! s’écria- t-ellc de sa voix claire, — vous ne pouviez pas les rassembler !...
Le paysan essaya de balbutier quelques mots en tournant son bonnet entre ses doigts, et en regardant alternativement son maître et sa maîtresse.
— Qu’y a-t-il? demanda Féron d’une voix sévère en s’avançant.
— 11 y a, monsieur, répondit Marguerite, que je demande un bouquet à ce garçon, et qu’il m’apporte les fleurs pèle-méle, et encore avec une mauvaise grâce... Au reste, il faut s’habituer à tout ici!
L’avocat lit retirer Tliiébaut et resta immobile devant sa femme, la conteniflunl curieusement, et suivant avec une sorte d’ivresse le travail de ses petits doigts rassemblant les fleurs.
— Marguerite, lui dit-il, après un certain intervalle, — je vous apporte deux bonnes nouvelles.
Elle haussa les épaules âvec indilïércnce et sans cesser de composer son bouquet.
— D’abord, reprit Féron, je sais où est Gauthier.
—Ah ! tant mieux, lit-elle en relevant la tête, — j’avais
peur pour lui...
— Il est renfermé au Châtelet.
— O ciel, lui ! Et pour quel motif un garçon si honnête, si sage!...
— Je ne sais, mais je vais m’occuper de le faire sortir de là au plus têt.
— Cela vous est facile, si vous le voulez bien ; car^ maintenant que vous saves où il est, tout le monde vous accuserait de ne pas secourir votre neveu.
— Mon neveu...
— C’est lelils de votre sœur, monsieur, et c’est vraiment honteux de ne pas avoir fait la fortune de ce garçon, vous qui êtes riche.
— Il ii’a jamais voulu étudier à fond autre chose que la cire molle et l’argile, ce n’est pas ma faute. C’est pour cela que j’en ai fait un ouvrier, au lieu d'un avocat ou d’un clerc.
— Avez-vous été donner celte bonne nouvelle à Jane Lepic, monsieur ?
— Pas encore, mais je le ferai. — Vous ne me demandez pas quelle est l’autre nouvelle que je veux vous apprendre ?
— Si ce n’est pas la visite prochaine de mon père, celle de Jane ou d'un ami, vous pouvez vous en dispenser.
— Marguerite !... fit Féron, d’une voix émue.
— Eh bien, monsieur ?
— Toujours froide, toujours irritée contre moi... toujours résolue à me détester...
— La force, la rigueur, la tyrannie, sont d’excellents auxiliaires auprès d’une femme.
— Et si je changeais... si je reconnaissais mes torts, si
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désormais, décidé à n’étre que tou esclave, je te rendais ta liberté?...
Pérou attendit eu tremblant l'elTet de cette parole, mais Marguerite ne bougea point et continua d’arranger son bouquet, remuant le bout de son petit pied, en signe d’impatience, et comme désireuse de voir finir au plus tôt cet entretien.
— Écoutez, Marguerite, il y a demain, carrousel et tournoi à l’hôtel royal des Tournclles,
Elle sentit tout à coup son ^ afilaer à son cœur et ses artères battre à outrance : cependant elle eut la force de comprimer les battements de ce cœur et de contenir les larmes de joie qui remplissaient ses yeux.
— Youlez^vous assister à cette fête, Marguerite?
— À quoi bon ! répondit-elle avec la plus parfaite indifférence.
— Le roi est sur le point de partir.
A ce mot elle se sentit mourir, et porta vivement le bouquet sur son visage pour empêcher de laisser voir son désespoir et ranimer ses sens -anéantis.
— Lui, lui, partir I... murmura-t-elle au fond de son ômc.
— Il va guerroyer, continua Féron qui était loin de se douter de l’effet produit par cette nouvelle, — et les dames veulent lui faire leurs adieux. — Eh bien ! vous ne me répondez pas.
— Comme vons voudrez, monsieur, fit-elle en se levant et se dirigeant vers la maison.
— C’est entendu, alors, continua Féron en la suivant, • — mais, ajoula-t il avec timidité, en préparant votre toilette, choisissez la moins... la moins apparente...
Marguerite le regarda avec mépris et monta dans sa chambre. 11 lui tardait d’étre seule pour pleurer.
— Partir!... se dit-elle, — il partirait... sans me revoir!
LA BELLE FÉRONNIÈBE
nOMMAGK A LA PLUS OELLH
Le règne de François l*»" fut une révolution dans l’iiis- 'toire.
Son avènement est la date à laquelle les historiens po< sent les limites de ce qu’on appelle le Moyen âge^ et font' commencer l’ère si brillante de la Renaissance; mais ce qui imprime à ce règne, parfois si sombre et si sanglant, ce caractère particulier de révolution, c’est l’apparition de la femme sur la scène du monde.
Aussi, malgré ses fautes, ses crimes, ses iniquités, ce rd jouit d’une véritable popularité, •— non pas celle qui s’attache aux vraiment bons et aux vraiment grands, mais celle qu’on refuse rarement à qui nous éblouit.
Au fond d’un tel résultat, il pourrait bien y avoir ceci : — à savoir que là où la femme va et applaudit, l’homme doit aller et applaudir.
Jusqu’à cette époque, les dames nobles restaient au fond de leurs manoirs, le plus souvent vouées, par ces temps de guerres, au célibat ou à tout ce qui y ressemble. — Eu ks appelant à la cour, François kr leur apprit quel était leur pouvoir; de plus, il les arracha à l’ennui et leur fournit l’occasion de briller de tout l’éclat auquel les appelaient leurs rangs et leurs richesses; c’était plus qu’il u’cu fallait pour qu’elles se montrassent reconnaissantes.
François l«r doit donc aux femmes, qu’il a en quelque sorte émancipées, d’avoir été réellement sauvé de l’oubli et de l’indifférence des peuples.
« J’aime mieux voir les courtisans rire de mon avarice,
disait Louis XII, que mon peuple pleurer de mes dépenses. »
Son successeur sembla avoir pris le contre-pied de cette généreuse ligne de conduite : avec Louis XIV, il est à peu près le seul roi du passé qui ait aimé de la façon la plus exhorbilante les trois grandes choses qui coûtent le plus d’argent et en rapporlent le moins :
Les bâtiments, — la guerre, — les femmes.
Ce n’est pas seulement l’histoire qui s’est ressentie de ce changement, ce sont les arts, la poésie, les modes, les parures, les ameublements, — et par couséquent les mœurs.
En appelant les femmes, belles et parées, dans ses châteaux, dans ses maisons royales, dans ses palais, Françoisle' y appelait l’or à profusion, les meubles somptueux, les tentures magnifiques, les tableaux, les statues, les fleurs, les cascades d’eau jaillissantes, et les cascades de dentelles, de velours, de diamants, de perles, de bijoux de toutes sortes.
Et pour porter, habiter, admirer, gaspiller tout cela, venaient des armées de courtisans, hauts seigneurs et petits hobereaux, grands ofliciers et soldats de fortune; nobles dames et belles bourgeoises, prudes ou folles, honnêtes ou dépravées ; et les poètes, et les artistes, et les cuisiniers,— des poètes aussi ceux-là I — écuyers, pages, majordomes, laquais, meschines, duègnes, courtisanes.
Puis les conséquences, — les fêtes, les bals, les joûtes d’amour et d’esprit en l’honneur des dames; les chasses, les tournois, les carrousels, — toujours en l’honneur des dames.
Certes, tout ce bruit, tout ce fracas, toutes ces magnillccnces avaient bien de quoi donner le vertige, et quand une femme tombait, on eût été fort en peine de désigner cellelà qui lui devait jeter la première pierre.
A cettè époque, François I" habitait alternativement l’hôtel des Tournelles et le Louvre, où U faisait faire ces grands travaux, repris depuis par Catherine de Médicisj maiscétait aux Tournelles qu’avaient toujours lieu ces tournois dont l’abolition, peu d’années après, ruina tout à fait cet ancien esprit de chevalerie dont on ne peut nier 1 aimable influence sur les mœurs.
L’hôtel des Tournelles, dont il n’existe plus d’autres vestiges que quelques noms de rues percées sur la grande étendue de terrain qu’il occupait, était situé rue Saint-Antoine, et comprenait l’emplacement actuel de la place Royale, plus les gros pâtés de maisons qui vont jusqu’à la Bastille.
Son nom lui venait du nombre prodigieux de tours et tourelles dont il était hérissé; il était si considérable que dix raille personnes y logeaient à l’aise lorsque le roi y résidait; on y comptait une vingtaine de chapelles, quantité de cours et préaux, douze galeries, un labyrinthe, deux parcs plantés d’arbres,‘six jardins potagers et un champ labouré : le tout entouré de murailles hautes, crénelées et bastionnées, et les tours, grandes et petites, rondes et carrées, en pierres et briques, à créneaux et à aiguilles, faisaient ressembler cet amas immense de constructions à la cathédrale gothique d’un peuple de géants.
On voit que cet hôtel des Tournelles était à la fois une citadelle, une maison royale, une prison, une ménagerie, une maison des champs ; il tenait du Louvre, du Châtelet et de la Bastille.
De sombres légendes, de terribles récits, d’épouvantables drames, se racontaient sur cet immense palais, sur lequel le Parisien osait à peine lever les yeux, laissant bien loin et faisant trouver bien fades les sanglants souvenirs du pavé de la grande ville.
Les joûtes et tournois se donnaient dans le grand parc, sur lequel ouvrait la salle des Écossais, vaste galerie rcs;
Goof(le
plcndissante d’armes et de trophées, par laquelle le roi faisait son entrée quand il venait à pied.
Toutes les fenêtres donnant sur la lice étaient garnies de tapisseries et livraient passage à de charmantes figures de femmes éblouissantes de parure; et tout autour du préau avaient été élevés des échafauds en gradins où se pressaient en grand nombre les seigneurs, les prêtres et les magistrats, ainsi que quelques bourgeois et leurs femmes.
Hattre Féron avait calculé sont départ de la rue Barbette, située à peu de distance de l’hOtel, de manière à arriver des derniers, et par conséquent à trouver les meilleures places occupées. ^
Cette tactique, évidemment inspirée par sa jalousie instinctive, réussit au delà de ses calculs, car une fois entré dans l’enceinte, il ne sut où se hisser.
— Cela vous contrarie? demanda-t-il à sa femme en la voyant élever la tête au-dessus de ceux qui l’entouraient, comme si elle cherchait quelqu’un.
Djem surprit le reproche amer que contenait ce peu de mots, et se garda bien de compromettre le plaisir qu'elle attendait par une réponse imprudente.
— Je voudrais être loin de cette foule, dit-elle.
Mais la beauté bien connue de cette femme que, selon la coutume du temps, on appelait la Féronnière, en féminisant le nom de son mari, — mais sa beauté, disons-nous, faisait déjà sensation, — on cbuchottait de toutes part, et plus d’un regard, brûlant ou lascif, était venu alarmer l’ombra- 4f*
geuse susceptibilité de M. Féron.
— Si nous nous en retournions? demanda-t-il en fronçant les sourcils.
— Comme vous voudrez, répondit Djem avec l’indilTérence la mieux jouée/
— Jamais je ue pourrai vous faire placer comme y a droit
que femme (le votre rang, v- .
— Peu m’importe où je serai, — tenez j dans ce coin.
— Et le roi qui compte nous voir, il ne nous y découvrirait jamais.
— Autant nous en aller alors, dit Djem.
— Partons, fit Féron.
Mais Charles de Croixmare se présenta devant eux, et salua Marguerite avec cette douce familiarité que leur ancienne connaissance autorisait certainement.
Féron, qui n’ignorait pas avec quel plaisir Marguerite recevait Croixmare dans la boutique de son père, et qui, plus d’une fois, lui avait fait l’honneur des secrètes pensées de sa femme, voulut l’éviter et essaya de l’entraîner; mais Charles le retint.
— Cher monsieur Féron, s’écria-t-il, madame la Dauphine, que vous voyez à ce balcon, vous a aperçu tout-àl’heure, et m’a envoyé vous olfrir mes services pour vous conduire, vous et madame, dans un endroit où vous verrez admirablementles joûles.
— Mais... voulut objecter l’avocat.
— Ah! vous ne voudriez point déplaire à madame Catherine 1 lit Charles en essayant de prendre, le bras de Marguerite qui souriait,
Féron sembla se résigner à cet excès de faveur, que lui enviaient déjà ceux qui, comme lui, arrivaient trop tard, et fit signe au jeune homme de marcher devant.
Charles ne mentait pas. La Dauphine savait que madame Féron devait très-probablement venir à celle fête, et elle l’avait tout simplement fait guetter par son écuyer, avec l’ordre de la bien placer.
Charles, qui était à cent lieues de se douter des secrets desseins de la rusée Florentine, ne vit dans cette attention qu’une faveur à l’adresse de la fille de son orfèvre.
Il y avait, au-dessous du balcon de la Dauphine, unees-
LA BELLE FËBONNIËRB
trade dont les bancs n’étaient pas complètement garnis de spectateurs, mais dont l’approche était défendue par plusieurs valets.
C’est là que Charles conduisit Féron qui, une fois entré comme il l’était dans l’enceinte, ne pouvait plus reculer et se résignait à occuper l’une des meilleures places.
Il monta sur l’estrade, derrière Marguerite qui, soit hasard, soit volonté, se plaça entre deux dames dont les toilettes étaient éblouissantes, et composées surtout de robes de damas d’argeut, ce qui les faisait éclater comme des soleils.
- Marguerite portait, ainsi que l’avait voulu Féron, un costume de couleur obscure : une robe de velours grenat, garnie de passementeries noires, et ouverte en carré sur la poitrine et dans le dos, le haut des manches ornés de nœuds de rubans retombant gracieusement sur les bras. Autour de son cou frais et brun, se tordait plusieurs fois une longue chaîne d’or émaillée de noir, et sur son front, coiffé de bandeaux plats, brillait ce joyau, cet unique diamant qui, depuis son enfance ne l’avait jamais quitté.
Cette toilette n’était point due au hasard ou au caprice : elle lui avait été détaillée par le roi, durant leurs longues causeries à la fenêtre de la rue Saint-Barthélemy, d’après le portrait de Léonard de Vinci ; — et elle n’avait pas cru mieux faire que de revêtir un costume dont son amant lui avait dit qu’il aimerait à la voir parée.
Ses voisines qui, en la voyant si modestement vêtue, avaient espéré en ressortir d’autant, virent presque aussitôt leur espoir trompé : c’étaient elles qui appelaient les regards sur une femme dont la beauté, elles se l’avouèrent en se mordant les lèvres, allait complètement leséclipseret mettre à néant leurs magnifiques préparatifs.
Les seigneurs de la cour, parmi lesquels bon nombre du groupe sacré, que leurs charges ou leurs rangs autorisaient
LA BELLE FÊRONNIÈtIE
à se promener dans l’arène, en attendant l’arrivée du roi, allaient de balcon en balcon, d’estrade en estrade, et ne se gênaient pas beaucoup pour échanger leurs réflexions touchant les belles dames qui y trônaient.
En peu d’instants, l’estrade sur laquelle se trouvait Marguerite, réunit tous les suffrages; et ces hardis seigneurs, sous prétexte de causer avec celles qui se trouvaient au premier rang, ne se lassaient pas d’admirer la femme de l’avocat ; puis, afin de corroborer leur opinion, ils arrêtaient sans façon tous les gentilshommes qui passaient de ce côté. ,
Féron était assez mal à l’aise de cette ovation imprévue, quoique, au fond, son amour-propre en fut extrêmement flatté.
— Par Dieu! dit M. de Mon^>ezat, placé au milieu d’un petit groupe, voilà la reine de la fête, messieurs ! C’est cette belle jeune fille, vous savez, qui était il y a quelques jours au Pont-au-Change : heureux Féron !
— Ne le dites pas trop tôt, mon cher, car le bonhomme a la figure bien jaune, et la bouche bien rentrée pour un homme heureux.
— Aussi, a-t-on vu sottise de ce calibre ! U a quarante ans, pour le moins, de plus que sa femme, le pauvre diable.
Marguerite n’entendait rien de ces propos, son œil profond et rêveur était avec le roi qu’elle attendait dans toutes les angoisses de sou amour.
— Messieurs, j’augure que le Féron fera bientôt une jolie veuve l
— Ah ! Bridoré, vous l’épouseriez, j’en suis sûr.
— Plutôt cent fois qu’une, — c’est une femme à se damner pour elle, si elle voulait vous aimer, — ou à se tuer si elle disait non !
— Elle est belle à rendre jalouses toutes les dames de la epur et de la ville !
— Aussi, voyez mesdames de Chanteprie et d’Auterive, elles ont l’air de crever de dépit, dans leurs robes de lampas d’argent, dit M. de Montchenu.
— Madame d’Étampes n’a qu’à bien se tenir, messieurs! ajouta Pardaillan.
— Décidément, le Féron va rendre l’àme si nous continuons, messieurs, il a déjà changé de* couleur six fois, ~ il est vert à présent.
— Non, il est jaune, jaune citron I
— Le Féron est bien laid, et je m’arrangerais mieux de la Féronniôrc.
— La Féronnière est une divinité, venue d’Olympe en ligne droite, messieurs ! dit Bridoré, il y a en elle de la fière Junon, de la chaste Diane, et de la voluptueuse tarlé.
— Bridoré, mon ami, prenez garde à votre cœur !
— 11 y a longtemps qu’il est à elle, — et je lui ai offert, il y a un mois, mes châtellenies, et mon nom.
— Et*qu’a-t-elle répondu ?
— Certes, un autre lui en garderait rancune !
— Enfin, qu’a-t-elle dit?
— Elle m’a ri au nez.
— C’est bienfait I... messieurs, regardez un peu comme ' ^ toutes les femmes la dévisagent. J’en entends qui critiquent toute sa parure et qui demain, je le gage, s’habilleront comme elle.
— Messieurs, s’écria Bridoré, vous n’avez pas remarqué... Étrange hasard, sur ma parole 1
— Quoi donc ?
— Son costume !...
— Eh bien ?
— Elle est vêtue absolument comme le portrait de la signera Lucrézia Crivelli qui est dans la chambre du roi, et qui lui ressemble tant !...
— C’est en effet, firent tous les seigneurs.
• — Elle n’a pas tu ce portrait pourtant !
— Qui sait !... lit Pardaillan en souriant d’un air mystérieux.
Les propos continuèrent, renouvelés à chaque instant par les seigneurs qui se succédaient, et en peu d’instants, sur tout le préau, il ne fut plus question que de la belle Fcromiiére.
Les timballes et trompettes sonnèrent, et bientôt le roi parut.
Il tenait la tête d’un groupe de seigneurs à cheval. Derrière lui s’avancaient les gentilshommes qui devaient joûtor, eux et leurs chevaux armés de toutes pièces, avec la différence que leurs longues lances étaient privées de fer.
François I" était habitué aux ovations et répondait de ,1a main aux transports dont il était l’objet; de tous côtés, les dames agitaient leurs mouchoirs ou leurs écharpes, et tous ces élans d’amour et d’admiration pour celui qu’on appelait le roi chevalier, se communiquant d’un gradin à l’autre, formaient un concert d’acclamations qui rappela à Marguerite ce jour fatal où, reconnaissant que l’archer l’avait trompée, elle s’était décidée à se réfugier dans le mariage pour le fuir et le punir de sa félonie.
Ce souvenir amena des larmes dans ses yeux : mais dès que le roi approcha de l’estrade où elle était, ces larmes se séchèrent, et sa poitrine se gonfla comme si elle allait mourir.
C’était de la joie, car elle demeura les yeux ouverts, dévorant pour ainsi dire cet homme rayonnant qui s’avancait vers elle, cet homme que les adulations de sa cour fchangeaint en demi-dieu, et qu’elle aimait, à présent, de toute la force de la tyrannique oppression qui pesait sur elle.
LA BELLE FÉRONMÈRE
Lorsque François I®'' passa devant l’estrade, les deux dames vêtues de drap d’urgcpt Qrcnt rage de leurs êchar* pes, à tel point que Marguerite semblait ensevelie dans leurs plis.
Ses jolis et fins sourcils se froncèrent à l’idèe que ces deux coquettes allaient l’empêcher d’être aperçue par celui qui, pour elle, n’était pas le roi, mais l’homme aimé; elle se leva vivement et se rassit ensuite en rougissant.
À cette magique apparition, le roi sourit et, ne se contentant pas de saluer de la main comme il avait fait jusqu’à cet instant, il ôta sa toque garnie de plumes blanches fit salua courtois»îment. Son geste même eut quelque chose, une intention, que Marguerite seule perçut, car il lui sembla qu’eu abaissant sa toque il avait appuyé sa main sur son cœur.
Toute l’escorte du roi salua à son exemple, et même les gentilshommes caparaçonnés abaissèrent leurs lances .devant l’estrade.
C’était certainement un hommage rendu à la plus belle.
Des applaudissements éclatèrent de toutes parts, et plus que jamais on entendit de tous côtés retentir les louanges de la belle Féronnïere.
— C’est nous que le roi a saluées, ma cliêre comtesse, dit l’une des dames lamées d’argent à l’autre, à travers le visage de Marguerite qui s’était assise.
— Je le crois comme vous, répondit l’autre.
— Mesdames, hasarda timidement Marguerite, je crois que vous vous trompez... Notre sire le roi a voulu tout simplement saluer madame la Dauphine, qui est au-dessus de nous.
Les deux dames la regardèrent avec dédain et échangèrent un sourire.
— Il m’aime., pensait Marguerite.
Les joùtes commencèrent, mais elles n’eurent aucun
intérêt pour Marguerite : toute son âme était ailleurs, et ses yeux se portaient sans cesse vers l’estrade royale. Mais il faut dire qu’ils s’en détournaient aussitét, car ils rencontraient toujours ceux du roi ; et elle avait peur que son mari, bien qu’elle lui tournât le dos, ne comprit ce manège.
C’était déjà trop que d’étre regardée aussi obstinément; heureusement pour elle, les deux dames lamées d’argent sulbsaient à donner le change à la jalousie de Féron.
Parfois, elle échangeait un sourire avec M. de Groixmare qui était placé sur une estrade, opposée au côté du roi, et sans qu’elle s’en doutât, c’était là que l’attention de l’avocat était portée tout entière. .
Dans un moment, elle vit le roi appeler un vieux seigneur et le faire asseoir prés de lui ; puis, suivant la direction indiquée par le roi, ce vieux seigneur regarda Marguerite et fit paraître le plus vif étonnement ; mais quand ce seigneur quitta le roi, il fut rejoint par un homme que Marguerite reconnut, ce qui la fit frissonner, sans qu’elle sût pourquoi, car M. de Carpi n’était pas un homme bien rébarbatif.
Deux heures se passèrent de la sorte qui parurent des siècles à Féron, tandis qu’il sembla à sa femme que ce n’avait été qu’un éclair. Le roi remonta à cheval et reprit le chemin qu’il avait suivi précédemment, au grand déplaisir des dames de l’autre côté du préau, qui espéraient que, selon son habitude, toutes les estrades seraient favorisées de sa présence.
En repassant devant le balcon de la Daupnine, le roi se découvrit encore une fois et passa souriant; mais dès qu’il eut disparu, les deux dames avaient levé la tête et constataient que le balcon était vide.
— Je le savais bien, se dit Marguerite, le cœur gonflé de joie.
LA BELLE FÉRONMÈRE
— C’était bien pour nous, ce gracieux salut, dit la comtesse en quittant la place.
— Sa Majesté ne manquera pas de nous parler ce soir, au bal, répondit l’autre en la suivant.
Marguerite étouffa un soupir, car ses voisines pouvaient fort bien dire la vérité, -- et puis, elle songeait qu’elle ne serait point à ce bal où le roi, ce roi si adoré des dames de sa cour, ne manquerait pas d’adresser à toutes, ces douces paroles auxquelles il l’avait habituée, pourtant depuis si peu de temps.
Une fois le roi parti, les tribunes et les estrades se dé> garnirent comme par enchantement, et ce fut par les cours et jardins aboutissant aux issues, un encombrement où plus d’une robe de brocard se trouva outrageusement froissée.
Féron avait remercié sèchement Charles qui lui offrait son aide pour sortir à l’aise, et s’était contenté de prendre sa femme sous son bras, essayant autant que possible de la soustraire aux bousculades et à la presse qui, au fur et à mesure qu’ils avançaient, allaient grandissant.
Mais, quelles que furent la force et la vigilance de l’avocat, il survint une poussée telle qu’il se trouva violemment séparé de Marguerite, et que celle-ci, soulevée comme une plume par la foule, ne put retenir un cri de douleur.
A ce cri, un homme qui, depuis quelques instants, ne l’avait pas perdue de vue, s’élança aussitôt vers elle, jouant des coudes et des poings, et ne se souciant nullement des plaintes et des imprécations de ses voisins.
Cet homme, qui n’était autre que le comte de Carpi, parvint à la recevoir dans ses bras au moment où elle tombait suffoquée. 11 l’enlraina contreun mur et parvint à se mettre avec elle à l’abri d’une grosse borne ; mais au lieu d’essayer de la faire revenir et d’écarter la foule qui
la menaçait encore de ses flots tumultuenx, il porta vi-'o^ mont une à main sonfronteten arracha vivement le joyau ^ui y brillait.
Cette action violente faisait trêve, on le voit, aux habitudes pacifiques du diplonaate; mais il avait tout à coup trouvé l’occasion favorable, et il la saisissait avec la frénésie d’un désir longtemps comprimé.
. Il retourna la plaque de métal qui enchâssait le diamant «t y jeta les yenx', mais il éprouva immédiatement comme un éblouissement et demeura immobile de stupeur.
— Est-il possible î... s’écria-t-il en reportant ses yeux «ur le joyau. — Rien 1... Rien !...
Puis, il se mit à rire avec une telle franchise et si largement, que ceux qui le connaissaient en demeurèrent stupéfaits à leur tour ; mais cet homme ne perdait jamais complètement la tête, et s’il venait de donner libre carrière è sa folle joie, il retrouva presqu’aussitôt son sangfroid, et la conduite qu’il devait tenir désormais se dessina uettement dans sa pensée.
Mais en lui arrachant le joyau, Carpi avait fait cesser la prostration de Marguerite. Elle s’était mise à marcher au liasard, suivant le flot, et ne tarda pas à retrouver Pérou qui la cherchait, et la reprit sous son bras.
Ni l’un ni l’autre ne se doutaient de l’événement important qui venait d’avoir lieu si rapidement, et n’étaient préoccupés que du soin de sorür de la foule et de l’hétcl des Tournelies.
Carpi, aussitôt son sang-froid revenu, s’aperçut de la disparition de la Férennière; c’est pourquoi il se rejeta dans la foule, joua encore des poings et des coiidc'S, et no tarda pas à rejoindre le couple marchant péniblomeut devant lui.
Le mince cordonnet qui adhérait au joyau était assez tmg; il était venu tout entier dans ses mains ; Curpi le
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prit par un bout, et tout en suiTant la Féronnièra parvint à l’entortiller après l’un des nœuds de ruban flottant sur son épaule gauche, — de manière à faire croire qu’il était tombé par accident et s’était accroché là.
Gela fait, Garpi s’éloigna en se frottant les mains, et comme s’il venait de duper tout un congrès de souverains ou de diplomates, remerciant le hasard qui l’avait servi au-delà de ses espérances, et lui évitait de mettre personne dans ses projets.
Le soir, après le souper, Féron monta dans la chambre de sa femme et fut tout surpris de la trouver, sans lumière, assise à côté de la fenêtre; mais dès qu’Opportune en eut apporté, il voulut lui adresser la parole et ne rencontra, comme toujours, que le plus silencieux dédain.
— Marguerite, dit-il pourtant, essayant de s’enhardir. — si vous le vouliez je vous mèneruis souvent promener par la ville.
Elle ne répondit pas.
— Marguerite, reprit Féron, si ceg fêtes vous charment, il y en a souvent au palais des Tournelles, et en l’absence du roi M. le Dauphin courra souvent la bague et rompra des lances avec ses favoris. Pour peu que cela vous amuse, je vous y conduirais encore.
Elle ne répondit pas davantage.
— 11 va partir... pensait-elle, le cœur navré et les yeux perdus dans l’espace.
Féron poussa un gros soupir, un de ces soupirs qui, à son avis, auraient dû attendrir un tigre, et se disposa à se retirer.
Mais au \>'<oment où il touchait le loquet, on heurta violemment à la porte de la rue.
— Qui peut venir à cette heure de nuit? se demanda-til en descendaat l’escalier à la bâte.
Sur son ordre, Thiébaut s’arma d’une dague et alla ou<
vrir. L’avocat vit entrer un grand vieillard à barbe blanche dont l’aspect l’étonna singulièrement. Durant le tournoi, il avait vu le roi causer av^c ce gentilhomme en regardant de son côté, et son esprit soupçonneux se mettait déjà à la torture pour essayer de pénétrer d’avance le but de cette visite nocture.
Ce vieillard, ce gentilhomme, c’était le comte Ugo Colouna.
l’aui de L.4. signora crivblu
Pérou était resté au haut de l’escalier, et Thiébaut montait devant le comte, lui éclairant. Pendant que ce visiteur inconnu montait les marches reluisantes, une dea rares coquetteries d’Opportune, le front de l’avocat s’était chargé d’une inquiétude que la barbe blanche du vieillard eût dû certainement éloigner de son esprit.
Soit instinct^ soit aversion réelle, Pérou apportait une réserve extrême avec tout ce qui était ou approchait de la cour; et s’il n’eût été possédé d’une ambition démesurée, s'il n’eût visé les grandes charges de la magistrature qui pouvaient le conduire à diriger les conseils de la couronne, — il est plus que probable qu’il se fût Jeté dans le parti de la Réforme, à l’exemple des artistes, des savants, de tous les citoyens intelligents de cette époque.
Il accueillit donc le comte Golonna avec une politesse froide, et le lit entrer dans son cabinet, où Thiébaut alluma une bougie (1) ou chandelle de cire.
1. Barbazan prétend que ce mot n’eat usité en France que depuis le dix-septiômo siècle, mais aoos le trouvons souvent dans les
LA BELLE FÉRONNIÈBE
Ce cabinet, où se voyaient sur des étagéres une quantité prodigieuse de manuscrits de tous formats, et la petite quantité de livres imprimés à cette époque, était une de ces salles- tombeaux qui peuvent donner le plus exactement la mesure de l’esprit sombre et singulièrement défiant du magistrat. Tous les murs avaient une épaisseur de près de trois pieds, et la seule porte qui y donnait accès était laite de chêne, bardée de ferrements formidables, et recouverte devant et derrière d'une tapisserie grossière.
Il était donc à peu près impossible d’entendre, du dehors, ce qui pouvait se dire dans cette pièce, et Féron avait même fait l’expérience que les cris d’une personne pourraient à peine en être perçus.
— Monsieur, dit le comte en prenant place sur le siège que lui offrit Féron, je n’emploierai pas avec vous de détours et de finesses, — d’abord parce que je ne les aime pas, — et ensuite parce que vous êtes d’une profession où l’on sait assez habilement les démêler.
L’avocat sourit de ce préambule et vit bien au port de tête assuré, aux yeux limpides, à toule la personne de ce visiteur, que la franchise et la loyauté étaient les signes distinctifs de son caractère. Son rôle, en cette circonstance, était d’écouter, cependant il crut devoir placer un mot.
— Peut-être ignorez-vous, monsieur, dit- il, que je ne suis plus avocat plaidant; et que la cour du Parlement, seule, peut me charger d’une affaire.
— Ce n’est pas de procès que je désire vous entretenir,
monsieur, mais de vous-même, ou plutôt de... votre femme. '
contes de la reine do Navarre, soeur de François I*', et notamment dans la 3o* nouvelle où elle raconte un épisode des amours du roi et de la belle Féronnière,
— Ah!... htPéron étonné.
— Je suis le comte Ugo Golonna, et j’habite la CoFse.
A ce derniér mol, Fêron tressaillit.
— Monsieur, contidüa le cotnte^ en épotïsant votre femme, saviez-vous qu’elle pouvait êltb d’une illustre origine?
— Mais...
— On la dit tille d’un orfèvre; mais j’ai de graves présomptions que cet orfèvre n’a été que le protecteur de cette enfant... Allons, vous ne voulez point parler, monsieur?
— Je vous avoue ne rien comprendre...
— Parce que vous me croyez au nombre des ennemis de sa famille, n’est-ce pas? Eh bien! rassurez-vous, je suis de ses amis, et des plus chauds, je vous le Jure. J’ài été l’ami et le compagnon de Ludovic le More, duc de Milan, que diable, c’est connu de tout l’univers cela !
— Monsieur, je ne doute nullement de là véracité de vos paroles; mais il y a M. dë Carpi...
— Carpi est un traître, et je vais vous le prouver. Le fils de madame Crivelli, Giovanni Paolo, ah ! je vois que vous commencez à me fcroire... Or, le fils de la signota Lucrezia fit deux parts d’une somme considérable, ëtles confia aux plus dévoués des amis de son père. Avec l’un, qui était iin homme de procédures et de titres, un acte fut dressé ; mais le jeune duc se fia à la loyauté de Pâütre. En un mot, j'ai cent mille écUs d’or à remettre à là fille de Gio^ vanni Paolo...
— Cent tnilie icds d’br !... à^écHà Fèron dont les yetix étincelèrent. - *
— J’espère que vous êtes en état de me prouver que votre femme est la petite-fille de la signorà Lucrezia, dont elle est la vivante ressemblance?
— Oui, monsieur.
“ Ah!... flt le comte avec une satisfaction visible, —je savais bien que Carpi me trompait, en me disant qu'elle était morte.
— Le comte de Carpi ne se croit pas forcé de rendre ce qu’on lui a confié.
— Il le fera, mordieu !
— Rien ne peut l’y forcer, monsieur, dit Fêron, je connais assez la matière et les lois pour être renseigné à cet égard.
— Je l’y forcerai, moi!
— Faire rendre de l’argent à M. de Carpi!... flt Pérou en hochant la tête, ce serait vouloir faire remonter on fieuve vers sa source.
— Nous verrons bien, — mais j’attends la preuve...
— Monsieur le comte, dit l'avocat, je ne me défte pas de vous, mais je vous déclare que si je n’avais pas sa qu’un seigneur corse se trouvât mêlé à cette affaire, vous n’eussiez obtenu de moi d’autre réponse que le silence le plus absolu.
— C’est très-sagement dit, monsieur; mais tont danger est à peu près passé pour la fille de Giovanni Paolo, car le fils légitime de Louis le More, Francesco Sforza est mort.
Féron se dirigea vers un bahut élevé, sur le devant duquel étaient entassés un amas considérable de papiers, de parchemins et de livres; il flt glisser le tout sur le sol, ce qui souleva un nuage de poussière, et ouvrit le ventail du bahut.
Sur l’une des étagères était un petit coffret ne ..tiène, cerclé de fer rouillé.
— Les litres qui sont renfermés dans ce coffret, dit l’avocat, m’ont été remis par l’orfévre le jour où la petite-fille de la Crivelli est deveune ma femme.
— Vous avez lait ce jour-là une belle spéculation, mon
332 LA DELLE FÉRONNIERE
cher monsieur, dit le comte avec une certaine expression de mépris.
— Monsieur!... fit Féron rougissant.
— Eh! mordieu, c’est la vérité. Croyez-vous que je ne serais pas plus aise de retrouver cette enfant mariée à quelque boa gentilhomme!
— Monsieur le comte, la noblesse ne suffit pas à prouver l’honneur d’un homme. Ma femme était pour tout le moude la fille d’un simple citoyen, elle ne pouvait rien gagner, que des persécutions, à faire valoir son état; tandis qu’en devenant l’épouse d’un homme admis aux conseils du roi, elle a la chance de parvenir à de hautes dignités ; ce qui établit une compensation assez équitable avec le rang auquel elle eût pu prétendre.
— Voyons ces papiers, dit le comte qui ne jugea pas à propos de relever ce que ces paroles contenaient d’erreurs aux yeux des gentilshommes de cette époque.
L’avocat ouvrit le coffret et y prit plusieurs parchemins qu’il tendit au comte.
Celui-ci les saisit d’une main tremblante, et appuyant ses lèvres sur l'un deux.
— Voila, dit-il avec émotion, le seing de mon ami Louis le More, il l’a apposé devant moi sur ce papier, et cette croix que vous voyez là, sous son nom, a été tracée par moi.
Féron sourit, car la noblesse de ce temps était généralement fort ignorante, — au point de ne savoir ni lire ni écrire, — choses laissas aux clers ou gens de petite naissance et de basse extraction.
Cependant le comte comprit l'expression du sourire et fronça le sourcil.
— Monsieur, reprit-il, il y a bientôt trente ans que le duc de Milan est mort à Loches, où le roi Charles VllI le retenait prisonnier, eh bien! pendant ces trente années.
retiré eu Corse, savez-vous à quoi j’ai employé mon temps?
Pérou frémissait d’impatience, et se livrait déjà aux rêves les plus extravagants en songeant à la somme énorme qui allait tomber dans son coiïre. Il regarda le comte en ne l’entendant plus parler, et son regard répondit à sa question.
— Pendant ces trente ans, reprit Ugo, j’ai appris à lire... Ah ! cela vous fait rire... Eh bien I jq vous avoue que cela n’a pas été petite affaire, mordieu, car j’avais déjà la télé bien dure... Maisj’y tenais, voyez-vous, et si vous connaissez Garpi vous devq? comprendre de quelle importance c’était pour moi... Il m’a trompé si souvent autrefois ce maudit diplomate.
L'avocat lui tendit un autre parchemin.
— Ceci est une lettre de madame Lucrezia,dit-il, adressée à son fils.
— Il y a encore ma croix, fit observer Ugo en montrant ce signe, je la reconnais parfaitement !...> Et tous ces autres papiers?
— Ce sont lettres adressées par Giovanni-Paolo a René Doublet, le...
— Le bourreau de Tours, ajouta le comte, en les parcourant avec attention.
U passa un bon quart d’heure à cette occupation, suivi des yeux par Pérou qui ne pouvait se contenir et marchait par la chambre d’un pas inégal, bâtissant déjà ses projets.
— Écoutez, dit Ugo en remettant tous les papiers dans le coffret, — j’ai quatre-vingt-huit ans, et à cet âge on est bien près d’aller rendre ses comptes à Dieu, c’est pourquoi j'ai cru ne pas devoir attendre en Corse la venue de l’héritière de Giovanni Paolo. J’avais peur de mourir avant d’avoir opéré cette restitution, voilà donc pourquoi j’ai passé en prance, Je suis allé à Tours d’abord, où je n'ai plus
LA BELLE FÉEONNIÈEE
trouvé le pauvré René Doublet, et à Paris ensuite, me confiant en la bonté du roi ‘pour qu’il m’aidât à chercher la jeune fille. C’est le hasard qui a tout fait, monsi/^ir, ou plutôt c’est Dieu que noüs en devons remercier.
— Le roi? fil l’avocat, comment pouvait-il savoir...
— Sa Majesté ne sait rien, mais j’ai vu votre femme à la fête des Tournelles, et vous n’eussiez point possédé ces preuves que ma conviction eût été faite tout de même, — elle est bien la petite-fille de Lucrezia Crivelli, car j’ai crû revoir en elle l'adorable femme qui a adouci les derniers instants de mon maître et de mon ami.
— Alors, monseigneur... balbutia Féron, — vous êtes disposé...
— Appelez votre femme maintenant.
— Eh! quoi?...
— Nous n’avons encore accompli que la moitié des formalités, mon cher monsieur...
— La moitié?... fit Féroû déjà inquiet.
— Sans doute, — ce n'est pas à vous, mais à elle que je dois quelque chose, et la restitution ne saurait être opérée que dans ses propres mains.
L’avocat ouvrit la porte, appela Opportune et lui donna l'drdre de faire Venir sa maîtresse.
Mais quelques instants après, la servante revint, disant que madame recevrait cés messieurs dans sa chambre et les priait d’y passer. On voit que Marguerite ne se hasardait pas volontiers hors de chez elle, ét se souciait fort peu de pénétrer dans cé fameux cabinet, dont elle avait entendu parier chez son père.
Lorsque le comte Ugo entra dans sa chambre, elle le reconnut aussitôt pour le vieux seigneur qu’elle avait vu parler au roi, pendant les joutes, — et demeura interdite, car elle craignit de mettre son mari dans la confidence de ses secrètes pensées.
LA BELLE FÉRÜNNIÈRE
Le vieux Colonna, à la vue de cette radieuse beauté, était, lui aussi, demeuré interdit; car cette ressemblance dont il n’avait encore pu juger que de loin, était extraordinaire. 11 crut voir marcher devant lui la maliiesse de Ludovic le More, et si sa barbe blanche et le poids des ans ne lui eussent point fait ressouvenir de son âge, il eût volontiers pensé qu’il se réveillait d’un sommeil de trente années, tant la petite-fille avait le visage, les regards, les gestes, la tournure de l’aïeule.
— Madame, dit-il avec autant de respect que s’il eût parlé â la reine, vous savez sans doute de quelle illustre maison vous descendez?...
— Je ne sais rien, monseigneur, répondit Marguerite, si ce n’est, ët cela très-vaguement, que je serais la lille d’un prince et que je dois hériter de sommes immenses.
— Vous êtes en effet la fille d’un prince, mais les sommes ne sont pas immenses, répliqua Ugo.
Il raconta alors a Marguerite l’histoire de sa mère, de son père Giovanni Paolo Sforza, de la signera Lucrezia Crivelli et de Ludovic le More, ses aïeux, — et du dépôt qui lui avait été conllé pour elle, ainsi qu’au comte de’ Carpi. Pendant ce récit la jeune femme jeta plusieurs fois des regards de mépris et de dégoût du côté de son mari; mais celui-ci évitait constamment ces reproches muets et se tenait les yeux baissés.
Quand le comte eut fini, elle se leva et marcha vers Féron.
— Vous saviez tout cela, et vous m’avez épousée, monsieur ! dit-elle avec indignation.
L’avocat ne répondit que par un regard exprimant l’amour immense qu’il avait pour elle; mais elle y fut insensible. Bien plus, elle se dit que sans cet homme elle serait une grande dame : qu’elle irait à la cour et que rien ne la séparerait de l’homme qui avait su toucher son
LA IJELLE FÉnON^’lEnE
cœur. Elle dut cepcmlant dissimuler son profond ressentiment et SC réserva de prendre bientôt une revanche éclatante.
— Madame, dit le comte qui comprit la valeur du reproche, et n’était pas de ces hommes qui cachent leur manière de penser, — madame, il me semble que si vous le voulez bien, il y aurait moyen de casser votre mariage.
Féron et elle échangèrent un coup d’œil, un éclair, une de ces étincelles qui sont une révélation, — chez lui c’était la peur, — chez elle c’était l’espérance.
— M. Féron, continua Ugo, aépousé la fille d’un orfèvre; mais si la fille de cet orfèvre est une autre personne... Vous devez savoir cela, monsieur, vous qui êtes de la chicane.
Marguerite frissonna au nouveau regard que Féron jeta sur elle; mais elle eut la force de sourire.
— Non, monseigneur, dit-elle d’une voix douce, je resterai madame Féron.
— Cela vous regarde. Mais revenons à ce qui m’a amené ici. Je dois remettre les cent mille écus d’or à vous-même jou à celui qui se présentera en votre nom, prononçant certaines paroles, et porteur de ce bijou que vous avez sur le front; si j’étais mort avant de vous retrouver, mon fils ou mon chapelain eussent restitué; seulement comme ils n’auraient point reconnu en vous la fille de Giovanni Paolo, et que les titres auraient pu être présentés par des aventuriers, le bijou et les mots magiques eussent été exigibles.
— Quels mots?... demandèrent à la fois Féron et Marguerite.
— Vous ne connaissez pas les mots de l’agonie?.,.
r- Non, répondit l’avocat,
— Mais le bourreau de Tours, qui vpus a reniis ces pa-
pler»! révélés?
— leu’en ai jamais entendu parler, répliqua Pérou, que ce contre-temps épouvantait déjà.
— C’est étrange...
— Et même, jusqu’à ce jour, je ne connaissais qu’imparfaiiv ment votre existence et le dépôt qui vous est confié... Il n’a jamais été sérieusement question que de M. de Carpi... René Doublet parlait d’un seigneur corse... mais il ajoutait : cela m’échappe... je ne sais pas...
— Eh! quoi, René Doublet n’assista-t-il pas aux derniers moments de la Crivellil
— En ce moment René Doublet était en prison...
— 11 n’était pas un des assassins?...
— Je vous dis, monsiéRr, qu’il était en prison, et cela j’en suis certain, car j'avais été chargé de sa défense devant le tribunal devant lequel l’avait traîné le comte de Carpi.
— Carpi!.. . oh! je comprends tout!... s’écria Ugo... il avait remplacé le bourreau de Tours par un homme à lui... de sorte que cet homme a eu connaissance des mots secrets... si Carpi n’en a point usé, c’est que le joyau lui manquait...
— En effet, monsieur, dit Féron atterré, lorsque René Doublet reçut ce coffret de la part de la Crivelli, c’était à l’assassin qu’on l’envoyait, et les paroles ambiguës qu’il recueillit de l’envoyé de la princesse constituent, en effet, cette lacune qui existait dans ses souvenirs...
Le comte Ugo réfléchissait profondément, — puis il releva la tête.
— N’importe ! dit-il, l’identité de madame est évidente, ]c passe outre. D'ailleurs, je n’ai pas longtemps à vivre et il faut que je me presse. On ne peut répondre de ses héritiers comme de soi-même.
— Konsiçur, dit Marguerite, M. Féron est riche, et je
LA BELLE EÉRONNIËRE
sëfais d’avis que cette somme fût employée à quelque œuvre...
— Eh! madame, dit l’avocat, nous avons bien le temps d’en décider.
Le comte sourit et prit la main de Marguerite qu’il baisa avec respect.
— Madame, dit-il, demain matin j’aurai l’honneur de revenir ici, je remettrai dans cette jolie main la lettre de êhange, tirée par un banquier de Gênes, en vertu de la quelle un argentier de cette ville, nommé Mathieu Camus, vous remettra les cent mille écus d’or à votre première requête.
— Parfait I... dit Pérou en se frottant les mains.
— l’aurais certainement apporté cette lettre de change ce soir, mais les rues de Paris ne sont pas sûres.
— C’est vrai, monseigneur, dit l’avocat, il y a tant de mauvais garçons dans cette bonne ville... et même, si vous m’en croyez, vous cacherez la chaîne d’or que vous portez au cou dans votre manteau.
— Bahl ht Ugo, j’ai encore le bras solide, et mon épée est lourde.
— Voulez-vous que je vous donne mon laquais pour vous accompagner !
— Merci, j'ai un ami, qui m’attend dans la rue.
— Il fallait le faire entrer.
— Il n’a pas voulu, répondit le comte en souriant. — Allons, à demain.
L’avocat conduisit le comte jusqu’à la rue, et à la lueur du flambeau qu’il portait, il vit en effet, à quelques pas de la maison, le comte rejoint par un homme enveloppé d’un manteau jusqu’aux yeui. Il remonta en hite auprès de sa femme et reparut devant elle, les yeux étincelants.
— Mignonne, dit-il, réjouissons-nous 1... Enfin, nous toucbons au but si longtemps poursuivi par Turquant et
par moi! Votre héritage va vous écheoir presqu’entier, et il n’y aura plus de dame dans la cour dont le luxe puisse vous éclipser.
— Je savais bien, répondit Marguerite, que c’était l’or seul que vous aimiez.
— Je l’aime pour toi, mon enfant. J’ai bien vu aujourd’hui ce que tu as souffert à ces joute&, auprès de ces deux belles dames... mais rassure-toi, à la prochaine fête, tu seras aussi parée que la reine ou que madame d'Étampes?
A ce nom, la Féronnière tressaillit, et peu s’en fallut qu’elle ne saluât comme avait fait son mari, cette fortune inespérée.
— Mignonne, reprit Féron, tu n’iras plus qu’en litière tu auras des pages, des filles d'atour... et toutes les femmes de nos magistrats enrageront de dépit, car tout ton lüxë rejailiira sur ton mari qui ne pourra manquer d’étre fait president, puis...
En ce moment, on entendit dehors comme un cri de détresse.
— Qu’est-ce que cela?... fit Marguerite avec effroi.
— Quoi donc?
— N’avez-vous pas entendu?...
— Mignonne, reprit Féron après avoir écouté un instan* sans rien entendre, tu ne te dis pas que c’est à ton pauvre mari que tu dois tout ce bonheur?...
— Quel bonheur!,..
— Mais tant d’argent!.. i
— Est-ce que j’aime l’argent, moi!... répliqua Marguerite avec l’expression d’un suprême dédain, — mais, d’ailleurs, qu’avez-vous fait à cela ?
— D’abord, chère enfant, il y a dix ans que je tiens en haleine le comte de Carpi. Il a peur de moi, il sait ce que peut la chicane... Et maintenant que ces papiers et parchemins établissent ta naissance, je puis ajouter le témoi-
gnage du comte Colonna, il faudra bien que le Carpi rende gorge!
— O ciel!,., fit Marguerite en tendant l’oreille vers la cheminée.
— Quoi? demanda Féron.
— Par la cheminée, j’ai entendu appeler, c’est votre nom qu’on a prononcé.
— Mon nom?...
— J’en suis sûre... C’était une plainte, un gémissement; c’est un homme qui appelle à l’aide ! Courez î vous allez peut-être sauver la vie à quelqu’un, courez ?
A celte heure ! fit l’avocat avec le sang-froid égoïste d'un bourgeois bien en sûreté entre ses murailles.
— Mais courez donc, monsieur!... s’écria Marguerite, ou j’y vais moi-môme.
— Au fait, c’est vrai, reprit Féron, qui venait de prêter l’oreille en l’approchant de la cheminée, — c’est bien mon nom qui retentit dans la rue.
Il appela Thiébaut, et tous deux descendirent dans la rue.
A cinquante pas de la maison un horrible spectacle les attendait.
OUB LB MENSONGE l’eHPORTE SUR LA tOYXl/îé, BT LE POIGNARD SUR L'BPÉB.
insi que l’avait dit le comte Colonna, un homme l'atténbfen n’était pas tout à fait un ami,
Nous certaine intimité semblât régner entre eux.
i. vons même de graves présomptions de croire qu’ils
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se détestaient cordialement, — chose naturelle, dn reste, entre capitaine et diplomate.
— Eh bien! dit Carpi en arrêtant Colonna au coin de la rue Barbette et des Blancs-Manteaux, tu as échoué?
— Échoué? Qu’entends- tu par ces mots, mon cher comte?
~ Que madame Féron n’est pas la fllle de Giovanni Paolo Sforza.
— C'est ce qui te trompe, ami Carpi.
— Comment?
— M. Pérou m’a montré des parchemins irrécusables.
— Hein?.., fit Carpi en sautant sur lui-même, — des parchemins?
— Et qu’avais-je besoin de ces chiffons !... N’est-elle pas l’image vivante de cette aimable princesse que nous avons servie tous deux?
— J’avoue qu’elle lui ressemble.
— Ils auront les cent mille écus d’or, caro mio I
— Cent mille écus d’or 1... répéta Carpi balbutiant... Ah ça ! elle t’a montré le mystérieux joyau?
— Je l’ai vu, et parfaitement reconnu.
— Ah !... pensa Carpi en tressaillant, — il y en aurait deux !...
Il resta comme abasourdi, et le comte Ugo le prit par le bras pour le faire marcher.
— Et le mot mystérieux?... demanda Carpi sans bouger.
— La pauvre enfant l’ignore, elle a pu l’oublier, rien de plus naturel, mais je l’en tiens quitte.
— Prends garde, Colonna, si l’on te trompait!
— Non ! répondit le comte en hochant la tête avec sécurité.
— Ainsi ta conscience est parfaitement à couvert sur ce point?
— Parfaitement. Je conviens qu’aprôs moi, mon fils et
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GffoQ Êhnpelaiû, qui possèdent mon secret, anfairai le droit de se montrer difficiles; mais quant à moi je suis containcu-
— Tù as eu tort de ne pas exiger le mot... fit lentement Garpi.
— Allons, assez sur ce sujet, je te répète que je n’en ai pas besoin, — et si tu m’eu crois, tu restitueras ce que tu as reçu en fidéi-commis.
— Je n’ai rien reçu ! s’écria Carpi.
— Soit, à ton aise, cela regarde ta conscience et ton coüfcsseur.
— Mon confesseur m’a absous.
— Tant mieux pour toi et tant pis pour lui, — ce doit être un pitoyable coquin !
— Ah ! Colonna, tu ébranles furieusement ma conscience... fit Carpi, comme si cet aTou lui était arraché.
— Tu vas voir qu’un vieux soldat comme moi aura raison des arguments d’ün prêtre.
- Restituer, restituer... c’est bien dur!
— Il ne s’agit que de se décider.
— Le roi a dessein de'm’envoyer à Constantinople, auprès du Grand Turc.
— Diable 1 un si long voyage, j’y regarderais à deux fols, à ta place, et avant de partir je tiendrais à ne pas me mettre en route en état de péché mortel.
— Ne dis pas cela, Colonna, tu me fais frémir, mon amil Ne frémis pas, mais restitue.
— C’est que... ff-t Carpi, comme hésitant.
— Quoi?
— C’est que... A ne m'est pas bien prouvé, à moi, que la Féronnière soit la fille de Giovanni Paolo.
— Puisque je te l’affirme, -- sur l’honfleur.
— Enfin, elle n’a pas dit les mots...
Gela m’est égal.
— Pas à moi, — cela Éclairerait tout à fait ma conscience, vois-tu... car enfin... Ab ça ! quels sont ces diables de mots?... Sont-ils importants?
— Pas pour moi, te dis-je !
— Tu ne disais pas cela autrefois.
— Parce que je n’avais pas vu l’enfant, — et lu les lettres et parchemins...
— Ab tu n’as jamais peur qu’on te trompe, toi, moi j’aurais exigé les mots... Mais quelle diable d’histoire estce donc?
— Écoute, et tu vas comprendre comme moi qu’ils n’ont qu’une importance secondaire... Lorsque Francesco Sforza eut fait assassiner la Crivelli et Giovanni Paolo son fils, l’un des assassins rentra dans la maison, pour voler sans doute, et trouva madame Lucrezia encore vivante 11 lui apprit que sa fille avait été sauvée par lui, et la duchesse écrivit rapidement quelques lignes sur un parchemin en lui disant de le porter immédiatement à dom Gervais, prêtre à la collégiale de Notre-Dame.
— Ce dom Gervais est mort mon chapelain. Ce parchemin contenait les mots que l’enfant sauvé devrait prononcer plus tard quand il viendrait réclamer de moi cet héritage, que, la veille, j’avais emporté en Corse, en prévision de ces horribles évènements.
— Comme moi, la veille. J'avais été chargé d’une autre somme.
— L’assassin revint, ainsi que madame Lucrezia le lui avait ordonné, alors elle lui dit sans doute ces mots de l’agonie qu’elle venait de m’envoyer.
— Quels mots?... demanda Carpi, qui était parvenu à cacher l’avidité avec laquelle ils les attendait.
— Ceux-ci, qui s’appUquaient à Sforza — « L’assassin; ne profitera pas du crime! »
— Et ce sont' ces mots, — l’assassiu ne profitera pas du
LA BELLE FÉRONNIÈRB
crime, — répéta Carpi, que madame Féron n’a pu fle rappeler ?
— Je conviens qu’ils sont assez lugubres, et qu’ils auraient fait tache dans la pensée et dans la bouche de cette adorable enfant.
— Tu m’as convaincu, Colonna, demain, je veux t’imiter, et restituer.
— A la bonne heure, en ce cas, allons vider ensemble nn flacon de vieux vin, car tu es plus honnête homme que je ne l’avais jamais cru; aussi je t’en demande pardon, mon vieil ami.
Le comte tendit la main à Carpi, et celui-ci répondit à son étreinte de la main gauche.
— Tu trembles... dit Colonna... allons, une bonne action cela donne du cœur !
— Bah ! embrassons-nous, dit le diplomate comme s’il obéissait à l'expansion d’une âme généreuse.
Les deux Italiens s’embrassèrent; mais soudain un cri horrible retentit, Ugo ouvrit ses deux bras et tomba à la renverse comme s’il eût été foudroyé.
Carpi lui avait enfoncé sa dague entre les deux épaules.
— Judas! murmura le comte.
Mais en voyant Carpi s’enfuir il poussa un grand cri.
— A moi! à l’aide !.i. Monsieur Féron!...
• Il s’affaissa, épuisé par le sang qui coulait avec abondance de sa blessure et de sa bouche, et malgré l’obscurité, il vit un homme s’avancer vers lui avec précaution, — il crut que c’était Carpi qui voulait l'achever, mais il fut vite détrompé.
L’homme s’approcha, mit un genou en terre devant lui, et se disposait à lui enlever la chaîne d’or qu’il avait au cou, lorsque le comte lui retint le bras.
— Écoutez, dit*il, cette chaîne est à vous, je vous la donne, mais par pitié... allez dire â... à madame Féron
que les mots de l’agonie qu’elle doit dire... Il faut qu’elle les sache... mon fils ne rendrait pas l’argent... Ah! Carpi, Carpil... Écoutez... ces mots... ce sont les derniers que madame Crivelli a prononcés en mourant...
L’homme se pencha vers lui, comme pour écouter, mais le comte était immobile.
— Mort!... fit l’homme d’une voix sourde.
Puis il sembla se raviser, enleva lestement la chaîne d’or, et disparut dans l’ombre au moment où Féron sortait de sa maison.
LES MOTS DE l’agonie.
Féron, en sa qualité de magistrat, fit procéder avec activité à l’information du meurtre du comte Ugo Colonna; mais ce crime, comme la plupart de ceux commis à celte époque où la police était à peu près nulle, menaçait de rester enseveli dans l’obscurité. Il y avait tant de mauvais garçons dans la bonne ville de Paris, que la prédiction de l’avocat s’était accomplie : la chaîne d’or du comte en avait tenté quelques-uns.
En sortant du palais, Féron se rendit chez l’orfévre du pont au Change.
Depuis le mariage, le pauvre Turquant n’avait pas vu celle qu’il s’était doucement habitué à considérer comme sa fille : en vain, lui et Jane Lepic s’étaient présentés à la maison de l’avocat, — l’entrée leur avait été impitoyablement refusée. C’est pourquoi, depuis ces fatales noces, le digne homme était plongé dans l’aflliction.
Faites venir Jacques, dit Féron à Thècle, j’ai à lui parler.
LA BELLE FÉRONMÈRE
— Monsieur «fit avec quelqu’un, répondit la vieille qui, à la vue de celui qu'elle appelait, dans ses colères^ le bourreau de son enfant, s’était signée, comme à l’approcbc du mauvais esprit.
— Qui? demanda l’avocat.
Thécle lui tourna le dos, ouvrit la porte qui conduisait à l’étage supérieur et sortit en grommelant des paroles de mauvaise humeur.
Pérou n'attendit pas longtemps, et bientôt il vit paraître l’orfévre qui, ne cherchant pas à dissimuler l’élat de sa pensée, fronça les sourcils, en répondant froidement à son salut.
— Venez-vous me dire que Marguerite est morte, monsieur? demanda-t-il.
— Quelle idée!. ..fit l’avocat.
— Ah! c’est que vous devez la rendre si heureuse dans votre prison !...
— Je l'ai conduite hier aux joutes des Tournelles.
— Et vous ne m’en avez rien dit! s’écria Jacques, — je ’aurais vue, au moins! Mais pourquoi m’empêcher, de lui parler, — pourquoi la séquestrer et la priver de toutes ses affections en ce monde? Est-ce là un sort digne d’envie pour une fille de son âge !
— Ne récriminons pas, je vous en prie, et parlons d’affaire sérieuses, si vous voulez bien.
— A quoi bon parler d’affaire, je veux voir mon enfant, vous n’avez pas le droit de la cacher ainsi à tous les yeux, même à ceux de son père.
— D’abord vous n’étes pas son père...
— Je ne suis pas son père!... moi qui l’ai recueillie sur le pavé quand elle avait froid, quand elle avait faim !... Allez lui demander comment elle m’appelle et vous verrez si elle a oublié ce doux nom!... à moins ce[)endant que votre iniluence n’ait étouffé en elle tout souvenir.
— Marguerite vous aime et vous la reverrez, mais plus tard, quand elle consentira à faire ce qu’il faut pour cela.
— La pauvre enfant, vous la torturez à plaisir, — mais vous n’en n’avez pas le droit non plus.
— le ne la torture pas, j’ai pour elle la plus vive ailnrir ration, la plus ardente afiection, le plus grand amour, mais le mariage m’a donné des droits, etc’est parce qu’elle les méconnaît que j’use de représailles.
— Je ne sais qui me tient, maître Férou , dit le bonhomme, en grinçant des dents, de délivrer Marguerite de la chaîne que ma lâcheté lui a rivée au pied !...
— Vous voudriez la faire veuve, n’est-ce pas? Eh bien ! rassurez-vous, ec sera chose plus tôt faite que vous le pensez, — car, si elle ne m’a pas tué déjà, c’est que la force lui a manqué.
— Elle!... fit Jacques stupéfait.
— Oui, Djem, la Bohême, s’est réveillée, et je porte sur l’épaule une cicatrice qui témoigne de son amour pour sou mari.
JacquM sourit, — et ce sourire rappelant à l’avocat les affronts de sa première nuit de noces, il blêmit de rage ; mais il était venu pour d'autres soins que ceux de son amour mal partagé, il se contint.
— Voulez-vous parler d’aQaires? demanda-t-il d’une voix calme.
— Parlez.
— Lorsque vous m’avez remis les parchemins établissant la üliatioD de Marguerite, vous avez oublié de me dire quels .«ont les mois que l’on doit prononcer pour se faire délivrer les ceut mille écus d’or reçus en dépôt par un seigneur corse.
— Un seigneur corse... répéta Turquant
— Le comte Ugo Golonna, oui.
— Vous savez, maitre, reprit l’orfévre, qu’il y eut, à l’é
poquc de la mort dç madame Lucrezia et de son flls« nn malentendu regrettable... Mon père était en prison alors; un homme se trouva par hasard chez lui, lorsque Sforza vint pour chercher mon père, et le prince Sforza emmena cet homme à sa place. Cet homme, nous ne l’avons jamais vu, nous n’avons jamais su qui il est, et c’est cette ignorance qui a toujours laissé exister cette lacune que mon père déplorait tant, le jour de sa mort, — vous y étiez.
— Mais comment se fait-il que madame Crivelli ait précisément chargé l’un de ses assassins de ce dépôt?
— Dom Gervais, en apportant les titres et parchemins à mon père, ne put s’expliquer là dessus, si ce n’est q^ cet assassin resté inconnu aurait, à ce qu’il parait, témoigné tant de repentir, que la victime, à défaut d’une autre personne, aurait eu confiance en lui. Mon père se chargea du dépôt, d’abord parce que cela pouvait être nuisible à M. de Garpi, et ensuite pour racheter le crime horrible commis en fon nom. Dom Gervais ne put nous dire que ceci : — Il faut redire au seigneur corse les derniers mots de madame Crivelli croyant parier à l’assassin, dom Gervais n'avait pas besoin de s’expliquer davantage.
— Ah! le ül m’échappel... s’écria Féron en se tordant les mains*
— Que voulez-vous dire?
— Le comte Ugo Colonna a été tué cette nuit par des voleurs.
— O ciel!... 11 était donc à Paris?...
— Je l’ai vu hier, il a reconnu Marguerite, et il devait aujourd’hui me remettre les cent mille écus d’or.
— Eli bien ?
— 11 n’a pu donner des ordres à ce sujet, et maintenant, pour avoir cette somme, j’ai besoin de ces mots mystérieux,
— Ce pauvre seigueur... un si honnête genlUhomme!...
— Cent mille écus d’or !...
— Mais ce n’est pas lui que vous plaignez le plus, je le vois, maître!...
— Eh! je ne le connaissais que d’hier.
— N’importe, un homme qui se conduit de la sorte, il n’y en a pas beaucoup comme cela sur la terre, — et il mérite un peu plus de regret qu’un chien... U ne vous a pas dit alors ces fameux mots?
— Puisque je viens vous les demander.
— Tant pis!...
— Vraiment j’admire votre tranquillité!... Perdre cent mille écus d’or ! mais c'est une somme énorme et je ne m’en consolerai jamais.
— Vous ne comptiez guère que sur le dépôt de M. de Carpi ?
— Celui-là, dit Féron d’une voix sombre, il faudra bien qu’il restitue!... mais voyons, Jacques, vous ne voulez pas priver votre fille d’une si belle somme d’argent. — ; Car enfin, tout cela était stipulé, entre nous, sinon sur le contrat...
— Vous l’avez épousée pour sa beauté.
— D’accord, mais... voyons, dités-moi ces mots, ces mots mystérieux.
— Eh 1 je ne les sais pas.
— Vous n’oseriez en jurer.
— Si, parbleu, j’en jurerais.
— Sur le Christ ?... fit Féron en saisissant un crucifix d’argent qui était dans la vitrine et le plaçant devant l’orfèvre.
Jacques recula, surpris de cette brusque invitation, mais il allait étendre la main, lorsqu’un coup de sifflet aigu retentit dans la rue, à peu de distance de la maison.
Aussitôt, un grand bruit se fit dans l’escalier par lequel était venu Jacques, — celui d’une personne qui descend précipitamment, — puis un homme, dont le visage était
350 LA PELLE fl^RONNlpRE
eptièrement cachô dans les plis d’un manteau, eutpa comme un ouragan dans la boutique, la traversa, et s’ô-. lançant dans la rue, disparut avant quP Féron eût songé eeulemaat à quitter son siège.
— Qu’est-cp que cela? fit-il ep voyant l'air embamasé ^rqrfévrBf
Jacques ne répondit pas, et l’ayocat se leva pour aller regarder dans lacqe} mais l’bmnme était déjà loin.
— C’est un client, lui dit Turquant, qui achetait sans ilPUte fOUF sa maitressp et qui ne veut pas être reconnu.
Féron Ip regarda de travers et replaça devant lui le gfu> Cifix d’argent.
— lurea-moi, Jacques, que vous ne savez pas les mots dont le pouvoir doit faire ouvrir les coffres des héritiers du comte Ugo ColeuBa.
— Je le jure, dit l’erftvre d’une voix ferme et en étendant la main sur le signe de la rédemption.
— Malheur I... s’écria Pérou en jetant le crucifix sur la table avec rage, malheur !...
Comment faire?...
— Eh! n’êtes-vous pas assez riche ?
— Jamais assez! fit l’avocat avec un de ces regards jaunes qui sont toute une révélqtiou de caractère pu de passion.
— On dit dans le quartier que yos caves sont pleines d’or et d’objets précieux, au point que Mathieu Camus en est jaloux 1
— C’est un mensonge odieux... AhI cent mille écus d’or '... quelle somme !... Le trésor de Ludovic le More- Mais malheur à vous, Jacques, û vous me trompez !,.,
— Moi, grands dieiix!...
1. Celte aAmme représenterait anjonré’bui plQS de deux millions
LA BILLE FËRONNIilB
** Oa plutôt, malheur à elle ! fit l’avocat en se ievant et M disposaot à partir.
— Féron, j’espère que vous ne punirez pas cette enfant do tort que vous fait le hasard !
Le hasard... il n’y a pas de hasard... Et cet homme qui sort d’ici... Prenez garde, Jacques, prenez garde!
Et sur cette menace, il sortit la tète en feu, presque fou de désespoir, et sa pensée se reportait sans cesse vers cet homme si étrangement apparu sur un coup de sifflet venu du dehors. Il voulait absolument voir là des coïncidences avec l’objet de ses cruelles préoccupations.
— Cet homme... quel est-il!... Ah! je le saurai, il le faut...
Féron rentra chez loi sombre et méfiant. Il fit un crime à la pauvre Mai^uerite de ses déconvenues et son unique pensée fut désormais tournée vers ce trésor qui lui échappait : épiant toute les circonstances, étudiant la parole [^des uns et des autres, et parfois confiant au hasard le soin [ de lui livrer ce secret.
Djem était décidément la plus belle femme de Paris, et l’une des grandes dames de labourgeoisie.EUe continua de '‘vivre dans l’obscurité, b On la croyait heureuse.
Qu’est-ce que le bonheur en effet, — si ce n’est être la F* plus riche et la plus heureuse?
Mais le vulgaire, les indifférents, ne vont pas plus loin que les apparences; et bien peu savent lire, au fond d’un regard terne et voilé, le drame effroyable de la vie sans
i amour et brûlée d’aspirations.
Amour de roi, amour de femme, complaisances de courtisans, — une telle situation ne pouvait durer, malgré la vigilance d’un mari.
Ce n’est.que plus tard, quand elle devint la maîtresse de François I*' — ce que nous avons raconté dans le livre
LA BELLE FÉUONNIÈRE
intitulé : la Mie du roi, que l’avocat Féron conçut et éxécuta cette abominable vengeance dont le détail a été prudemment dissimulé par l’histoire.
Mais, ces voiles mystérieux, jusqu’à ce jour à peine soulevés dans les Chroniques, le romancier s’est heureusement arrogé le droit de les déchirer.
FIN DE LA BELLE Fi&ONNlàaH • J
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