‹ La Belle FéronnièreChapitre 14 sur 15 · LA NUIT DE NOCES · texte numérisé non relu

LA NUIT DE NOCES

En entrant dans la chambre nuptiale, M. Pérou demeura fort surpris de trouver sa femme assise dans un fauteuil.

Néanmoins, il s’approcha, non sans un certain empressement, et la voyant sérieuse, les yeux grands ouverts et opiniâtrement fixés devant elle, il attribua cette attitude à un reste de rancune à son égard, — rancune qu'il espérait bien voir disparaître, grâce aux doux privilèges du mariage.

Il ploya les genoux devant elle, et essaya de prendre une de ses mains; mais Marguerite la retira doucement et jeta sur lui un regard d’une froideur telle que Pérou en fut tout bouleversé. Pourtant, il ne se rebuta point.

278 LA BELLE FÉRONNIÈBE

— Eh bien ! dit-il nous voilà donc seuls, ma Marguerite adorée!. .

— Oui, monsieur, répondit-elle.

— Je puis donc aujourd’hui te dire à quel point tu m’es chère à quel point ta beauté, toute ta personne m’a mis d’amour au cœur!...

La jeune fille le regarda avec un étonnement qui ressemblait si fort à du mépris que Féron en perdit contenance.

— Mon Dieu! dit-il de ^a voix la plus douce, que t’ai-je donc fait, pour que tu aies pour moi un si triste accueil?

— Ce que vous m’avez fait?... répéta Marguerite avee un sourire amer.

— Dis -le, ma toute belle, fit l’avocat de la meilleure foi du monde, — dis-le et tu marcheras sur mon cœur pour me le faire expier.

— Yous m’avez fait une chose que je ne vous pardonnerai jamais et que rien ne pourra expier... vous avez forcé mon père, ce brave et honnête homme, à vous donner ma main.

— Je l’y ai forcé, c’est vrai, Marguerite, et j’en ai regret; mais, au fond du cœur, maître Turquant a été flatté devoir sa fille, ou plutôt celle qu’il a adoptée pour telle, devenir une des perraières dames de Paris et faire souche de bonne bourgeoise.

— Moi, je ne m’en souciais nullement.

— Ne dites pas cela!

—Si, je le dirai! car c’est la vérité, car j’aurais préféré être la dernière, épouser un malandrin, un portefaix, plutôt qu’un méchant homme.

— Je ne suis pas un méchant hwnme!

— Et qu’êtes-vous donc? Vous venez mettre je ne sais quel prix infâme au consentement d’un vieillard, vous menacez son honneur, vous lui dites enfin ; si tu ne me

donnes pas ta fille, je te tue, — car en le déshonorant vous l’auriez tué !... et vous dites que vous n’ôtes point un méchant homme 1

— Marguerite, vous ôtes, d’aujourd’hui, la femme de cet homme.

Je suis madame Féron, c’est vrai.

— La femme d’un homme qui t’adore 1... reprit l’avocat en souriant et essayant de ressaisir sa main.

— Laissez -moi!... fit-elle en le repoussant.

— Madame!... s’écria Féron pâlissant.

— Encore une fois, que me voulez-vous ?

— Je t’aime 1... fit l’avocat en lui pressant les doux genoux de-ses mains tremblantes.

Marguerite repoussa le fauteuil en arrière et se trouva ainsi éloignée de deux pas de son mari, toujours agenouillé.

— Écoutez monsieur, dit-elle d’une voix brève et sèche, les yeux brillants, les sourcils froncés, et en étendant vers lui sa main avec un geste impératif, vous êtes parvenu à vaincre la volonté de mon père, vous m’avez épousée, je suis devenue pour tous votre femme; mais, en présence de Dieu qui nous écoute, je vous déclare que je veux vivre et habiter désormais sous le toit que, par force, vous avez fait mien, comme si aucun sacrement ne nous avait liés.

— Qu’entends-je!... s’écria Féron d’une voix étranglée et en joignant les mains.

' — Vous me donnerez cette chambre ou telle autre que vous voudrez, la plus simple, la plus petite de toute la maison, et jamais vous n’y mettrez le pied sans ma permision.

— C’est impossible!...

— Écoutez, je n’ai pas fini.

— Mon Dieu, mon Dieu !... fit le pauvre mari en se tordant les bras de désespoir.

— A ce prix, je resterai une honnête femme, je saurai respecter le nom que vous m’avez donné, et jamais aucune langue humaine n’aura sujet de ternir cet honneur qui est vôtre et que votre loyauté aura fait mien.

— Ma Marguerite, repartit Pérou, tu n’y songes pas, c’est l’enfer que tu me proposes là !

— C’est ma volonté, et il faut que cette volonté soit accomplie.

— Jamais!... s’écria l’avocat en se levant, la face empourprée et les yeux hagards.

Mais Marguerite se leva aussi et se Ût un rempart du fauteuil.

— Monsieur Pérou, partez d’ici, je vous en prie, dit-elle d’une voix douce, mais en môme temps pleine de fermeté.

— Non, je resterai, car ce que tu exiges est au-dessus des forcés d’un homme!... quoi, je partirais laissant un trésor de beauté qui est à moi, quand mon droit est là...

— Il n’y a pas de droit, monsieur.

— Mais tu me hais donc bien ?

— Je hais les moyens infâmes que vous avez employés pour m’acheter. Ah ! vous croyez qu’il suffit des prières d’un prêtre et de la sanction des lois humaines pour que je devienne une chose à vous, une créature que vous pouvez torturer à plaisir soit de votre haine, soit de votre amour, qui est pire?... Non pas! — vous avez oublié, monsieur, qu’avant d'étre une fille comme toutes les autres, j’étais une misérable bobême, sans frein, sans lien, sans foi, ni loi! Et vous n’avez jamais tremblé à l’idée que les instincts et l’éducation première de la fille bohème pouvaient se réveiller, — c’est de la folie, cela!...

— Tu es belle à damner les anges, ma Marguerite!... s'écria Pérou en avançant vers elle, ivre, et comme si les

iigiîized by

LA BELLE FÉRONMÈRB 281

cruelles paroles qu’elle venait de prononcer eussent été paroles d’amour.

— N’approchez pas ! lit Marguerite en reculant et sans le perdre de vue.

— Je veux que tu sois à moi !... s’écria Féron en s’élançant impétueusement vers cette fleur de beauté dont il ne pouvait admettre ni comprendre les répulsions.

Il était près d’elle, et déjà il entourait sa taille mignonne de ses deux mains fiévreuses, lorsque celle-ci se baissa, saisit à sa jarretière la dague du roi, et lui frappa la poitrine du pommeau, — ce qui lui fit lâcher prise.

— Je vous tue ! ^t-elle, si vous ne parlez d’ici à l’instant même !

— Armée!... dit Féron grinçant des dents.

— Oui, reprit-elle, et je saurai me défendre contre vous.

Marguerite était debout appuyée contre la muraille, la

pointe de la dague menaçante à la hauteur de sa poitrine, et dans ses yeux brillaient de sombres éclairs dans lesquels le vieillard Tut tout le passé des criminels compagnons de son enfance ; mais elle était si belle ainsi, que l’extraordinaire amour nourri pour elle, depuis si longtemps, s’alluma d’une flamme nouvelle, et que la mort lui sembla douce si elle devait être précédée des voluptés auxquelles il aspirait.

— Eh bien ! tue-moi ! dit-il en se jetant de nouveau vers elle, les bras étendus, et, malgré sa résistance, parvenant à l’étreindre avec une force désespérée.-

Marguerite poussa un cri de rage étouffé, mais en se sentant dominée par ce vieillard dont sa jeunesse avait cru pouvoir triompher, elle frappa de la dague au hasard.

Pérou la lâcha, et portant vivement la main à sou épaule, la retira tout ensanglantée.

— Tu en aimes un autre I lit-il avec rage.

LA BELLE FËRONNIËRn

— Oui t répondit Marguerite en regardant le sang qui coulait sous sa manche et tombait sur le plancher.

— Voilà la cause alors!... dit l’avocat en cliancelant.

— Oui, c’est la cause, vieillard imbécile ! As-tu donc cru que ma jeunesse et ma beauté avaient été créées pour toi ? as-tu donc cru que Dieu avait voulu par une dérision amère les unir à tes cheveux blancs et à ta décrépitude? non ! Dieu est bon, et il me donnera la force de te résister !

— Elle en aime un autre !.« répéta Pérou que cette idée rendait stupide.

■— Oui, répliqua-t-elle, et puisse ce mot te faire l'effet d’un nouveau coup de poignard ! oui, je te hais, vieillard, et c’est en vain que lu veux me faire croire à un amour qui est un blasphème au Seigneur l Ce que tu as cherché d’abord en moi, c’est de l’or, oui, de l’or, Mériadech me l’a dit.

— 11 t’a dit... fit l’avocat blêmissant.

— 11 m’a dit que j’étais la fille d’un^riuce, qu’un jodt peut-être j’aurai des trésors immenses et que tu ne l’ignores pas...

— Eh bien ! oui, reprit Pérou, oui, oui, je l’avoue, d’abord c’est l’or qui m’a tenté, j’ai voulu avoir des droits à ces trésors dont tu parles, et qui existent peut-être; mais bientôt, en te voyant grandir, en voyant se développer sous mes yeux cette beauté qui n’a pas d’égale, l’or a disparu, ce n’était plus loi que je désirais, mais loi, toi seule.

— Vous mentez.

— Je dis la vérité, Marguerite, et si vous aviez voulu écouter la lecture du contrat qui nous lie, vous verriet que je vous ai fait tous les avantages, que je ne me suis rien réservé, que ma fortune tout entière est à vous, et que la vôtre ne sera jamais la mienne 1

—• Vous êtes homme de chicane, fit Marguerite en souriant avec mépris, et tous contrats, lois et conventions sont lettre morte avec vous.

Féron se mordit les lèvres.

— Voyez-vous, je vous ai deviné !

— J’aime l’or, Marguerite, mais je t’aime aussi, 'toi,' mille fois plus, et la preuve c'est que, si je l’avais bien voulu, je pouvais m’approprier tes trésors sans t’épouser.

Un petit rire sec de la jeune fille fit comprendre à Féron qu’elle ne le croyait pas davantage ; mais ce rire eut en outre le don de l’exaspérer : non-seulement il ne voyait plus d’espoir d’étre aimé dans l’avenir, mais encore il était haï et méprisé dans le présent. Sa blessure qui, au premier moment, l’avait un peu effrayé, ne rendait plus de sang, et la faible douleur qu’il ressentait à l’épaule lui persuada qu’il n’avait qu’une égratignure ; aussi résolutil d’en finir, et pour y parvenir, de commencer par s’emparer du poignard de la rétive épousée.

Marguerite vit la nouvelle résolution empreinte sur son visage, et se mit en garde, de telle façon que l’avocat eut peur et pâlit.

— Bh bien! oui dit-il, je le vois, tu veux ma mort, n’est-ce pas, et cela pour voler dans les bras de ton amant.

— Je veux que vous me laissiez en repos, répondit-elle d’une voix sèche, mais en appuyant fortement le pommeau de la dague sur sa poitrine, et serrant convulsivement cette arme dont la lame aiguë et déjà ensanglantée semblait vivre et promettre la mort, comme la langue de la vipère noire.

— Peu m’importe, je préfère la mort à ta haine, et à ton indifférence !... sois à moi celte nuit, je consens à mourir demain.

Et Pérou s’avança résolument, les yeux brillants d’ar-

deur, mais assez maître de lui, cependant, pour calculer ses mouvements de manière à parvenir à la désarmer.

Marguerite se vit plus en danger cette fois que la première, et se réfugia vivement à l’autre bout de la chambre, en changeant la direction du poignard.

— Un pas de plus, dit-elle, et ce n’est pas vous, mais moi que je tuerai ! ’

L’avocat fut plus épouvanté de cette menace que de celle qui ne s’adressait qu’à sa propre vie : les regards farouches de Marguerite lui dirent si éloquemment qu’elle n’hésiterait pas à l’accomplir, qu’il chancela sur luimême, et, tombant sur un escabeau, se mit à pleurer comme un enfant.

Si Marguerite eût bien connu son mari, elle eût été plus effrayée encore de ses pleurs que de ses tentatives pour se faire aimer.

En effet, l'âpre vieillard qui, pendant si longues années, avait vendu sa parole et ses conseils au plus offrant, qui n’avait vu dans l’arsenal compliqué des lois qu'un moyen de faire suer plus d’or aux plaideurs, qu’on avait même accusé souvent d’avoir été payé par les deux parties ; — Féron, qui, venu à Paris avec une réputation de science, n’avait pas tardé à monter aux premiers rangs du barreau, puis à être appelé aux conseils de la couronne, — qui, trop complaisant instrument des passions politiques, avait toujours si étrangement secondé les mesures rigoureuses d’Antoine de Mouchy, ce chef redouté du tribunal d’inquisition établi pour la recherche et la punition des hérétiques, — Féron enfin, qu'on traitait tout bas de juif, do lombard, d’usurier, — pour que cet homme pleurât, il fallait que son cœur fût horriblement et profondément mordu par la passion.

Il aimait pour la première fois.

La nuit tout entière se passa en lamentations; mais

Marguerite ne fut pas attendrie le moins du monde. Elle ne pouvait pardonner à ce vieillard de l’avoir épousée, elle qui, si elle l’eût voulu, n’eût eu qu’à étendre la main, les yeux fermés, pour prendre un mari, entre les plus beaux et les plus jeunes.

Quand vint le jour, Pérou alla s’enfermer dans son cabinet.

Marguerite respira et s’en fut pousser les verroux de la porte; puis, elle visita avec soin la muraille, s’assurant qu’aucun des panneaux de chêne qui la revêtaient ne cachait une issue secrète.

Elle s’avança vers la fenêtre, et reconnut que le jardin qui régnait au-dessous était eu contrebas de la rue, de six pieds au moins, ce qui plaçait sa chambre à peu près à la hauteur d’un second étage. Elle n’avait donc rien à craindre de ce côté. Ce jardin, assez spacieux, avait une vingtaine de grands arbres, et à travers une éclaircie elle voyait un mur élevé, et, au-delà, le parc attenant au couvent de Guillemites, lequel couvent, se prolongeant sur la rue de Paradis, occupait une partie de l’établissement actuel du Mont-de-Piété, y compris l’église qu’a remplacée celle des Blancs-Manteaux.

Cette inspection faite, elle tomba sur son lit, épuisée de fatigue.

— S’il me faut vivre ainsi, murmura-t-elle, je mourrai bientôt.

Elle s’endormit, et trois heures après elle se réveilla. Elle n’était pas d’un caractère absolument timide : de sorte qu’elle appela les femmes placées à son service et qu’elle avait renvoyées la veille, ne voulant pas se déshabiller.

Mais au lieu de ces servantes, belles et jeunes filles, accortes et souriantes, ce fut une vieille femme qui se présenta.

Elle s’appelait Opportune, et servait Féron depuis quarante ans. C’était une ancienne buandière de Portillon, près Tours, qui, retirée de la misère par l’avocat, s’était attelée à la peine, et était devenue pour lui plus qu’un serviteur, un chien. Féron, qui se connaissait en lidëlité, l’avait récompensée de ces quarante ans de labeur en l’élevant en grade.

Il lui avait donné une servante et avait pris un valet pour lui. Jusqu’au jour du mariage de son maître. Opportune avait suffi à toute la maison de l’avare; elle étrillait jusqu’à la mule que le magistrat, selon la coutume de l’époque, montait pour se rendre au Palais.

Après cette nuit de noces si étrangement passée, Féron avait congédié les deux meschines, qu’à grand’peine il avait données à sa femme, et décidé qu’Opportune serait seule attachée à son service.

Marguerite avait vécu en Espagne, — c’était presque une duègne placée auprès d’elle, — et quelle duègne l

— Si tu n’es pas à moi, s’élait dit Féron, tu ne seras à personne.

Aidée de la vieille, Marguerite, sans chercher à s’étonner de la substitution, dépouilla sa parure de noces et revêtit le costume le plus sombre qu’elle put trouver, et qu’elle jugeait en harmonie avec l’état de son àme; puis, quand sa toilette fut terminée, elle s’enveloppa d’une mante et voulut écarter Opportune qui venait de se placer devant la porte.

— Vous voulez donc sortir, madame? demanda la vieille.

— Oui.

— M. Féron l’a défendu.

— 11 ne veut pas que je sorte... même pour aller à la messe 7

— Non, madame.

— Je suis prisonnière alors î

— G’esl l’ordre de monsieur, répondit la vieille. Marguerite la renvoya et referma la porte derrière elle,

et quand elle se vit seule, elle qui, depuis vingt-quatre heures, avait montré un visage impassible, elle sentit son courage l’abandonner, elle s’affaissa sur elle-même, et tomba sur le plancher, où elle resta, accablée, et pleurant à chaudes larmes.

— Oh mon Dieu l mon Dieu !... disait-elle, qui viendra à. mon aide?

CB QUI s’appelle FAIRE UNE RECONNAISSANCE

Depuis qu’il était aimé de Marguerite, le roi, sous prétexte des travaux qu’il faisait exécuter rue Git-le-Cœur, avait fait déloger madame d’Étampes du petit hôtel delà rue de l’ilirondelle, lequel communiquait avec le Palais d' Amour de la rue Glt-le-Cœur,

11 avait l’intention d’y installer sa nouvelle conquête.

Mais depuis son mariage, depuis quatre grands jours, François s’était en vain rendu à Saint-Barthélemy, ainsi qu’il avait été convenu entre les amoureux, sans la voir paraître. Ne soupçonnant pas la jalousie du mari, il s’attendait à ce qu’une plus grande liberté permettrait à sa maîtresse de l’entretenir plus librement, car elle serait venue seule à l’église, et non plus accompagnée comme autrefois.

En vain il avait envoyé Ortis rôder aux environs de la rue Barbette et du Pont-au-Chauge, le More n’avait ptt apercevoir le bout du pied de la belle enfant.

— Est-ce qu’elle aimerait ce mari?... se demanda le roi ^ avec une inquiétude réelle.

La duchesse d’Ëtampes n’était pas dupe des manœuvres de son royal amant. D’abord, le Primatice, qui, en sa qualité de peintre, de sculpteur et d’architecte, avait été chargé d’élever le Palais d’ Amour, était absent ; cela, forcément, interrompait les travaux; par conséquent, elle eût pu continuer d’habiter, sans inconvénient, l’hôtel de la rue de l’Hirondelle. Ensuite, le roi ne restait jamais un jour sans venir la voir, même au plus fort de ses infidélités : il fallait donc qu’il se trouvât, celte fois, terriblement féru d’amour au cœur, pour employer cette pittoresque expression du temps, puisqu’il contrevenait à ses habitudes.

Aussi, ses espions lancés en chasse, elle n’avait pas tardé à apprendre que si le siège de madame Féron était commencé, il n’était encore couronné d’aucun succès, et cela grâce à la vigilance d’un mari que, d’abord, elle avait jugé d’humeur débonnaire. Néanmoins, la belle duchesse demeura soucieuse.

— Pour qu’elle ait rendu amoureux et jaloux un pareil homme, se dit-elle, quelle femme est-ce donc?...

A défaut de l'original, le roi se repaissait de la vue du portrait de la belle Lucrezia Grivelli qui lui retraçait si exactement l’image de la bien-aimée.

Le matin du quatrième jour, le roi, aussitôt sa toilette achevée, fit accrocher le portrait à sa place, c’est-à-dire .sur la muraille qui faisait face à son lit, dans le renfonce- .ment produit par l’avancement de la haute cheminée; puis, désireux d’expédier au plus vite ses audiences de chaque jour, il fit ouvrir les portes de sa chambre.

> Ces audiences, dites privées, se donnaient devant les seigneurs qui, d’ordinaire, se trouvaient là dans le but unique de venir saluer le roi; c’est-à-dire que le roi em-

LA BELLE FËRONNIÈRE 2S9

menait la personne qui avait à lui parler ou qu’il désirait entretenir, dans la vaste embrasure d’une fenêtre.

Parmi tout ce monde se trouvait le baron d’A vannes, un des jeunes seigneurs de la cour que la chronique scandaleuse donnait pour rival au roi, dans le cœur de la duchesse. Le roi, qui ne l’aimait pas, soit qu’il eût vent de cette particularité, soit simplement instinct, l’appela le premier dès qu’il l’aperçut.

— Mon cher baron, dit-il, je voudrais vous charger d’une mission.

— Trop heureux, Sire, d’étre agréable à Votre Majesté.

— C’est bien simple. Voici ce que vous allez faire... mais je commencerai par vous prier de ne pas vous formaliser d’une chose que je devrais certainement faire faire par un valet, si le temps ne me pressait.

— Daigne Votre Majesté user d^on serviteur à son bon

plaisir. W

— 11 s'agit d’aller me , chercher une personne qui n’est pas prévenue de mon désir de la voir, c’est pourquoi Je crois devoir lui envoyer un gentilhomme.

Certainement, un homme plus habile ou moins prévenu de lui-méme eût dressé l’oreille en entendant toutes ces circonlocutions ; mais M. d’Avannes n’y voyait pas d’aussi loin.

— Voua allez passer chez M. le chancelier, lui dire que je l’attends û midi; puis, si M. le chancelier, qui pourrait être absent, vous dit qu’il viendra à cette heure, vous vous rendrez chez M. Féron.

— M. Féron... répéta le baron en regardant le roi avec surprise.

— Oui, M. Féron, avocat en mes conseils, reprit François I" en rougissant faiblement, et vous le prierez de se rendre ici à onze heures précises, pour affaires d’État. •

M. d’A vannes partit, et le roi expédia les audiences avec ^ 25

LA BELLE FÉRONNIËRG

(1-autantplps de rapidité que dix heures sonnaient, elqnc, par conséquent, le mari de Marguerite n’allait pas tarder à venir.

Quand tout le monde fut congédié, le roi aperçut Ortis qui, blotti dans un fauteuil, les genoux au menton, et ne tenant pas plus de place qu’un singe, lui montrait du doigt l’enfoncement de la muraille où était la ressemblance de Marguerite.

Un homme était debout, en contemplation devant ce tableau, c’était le vieux comte Ugo Colonna.

— Eh bien! comte, dit le roi en s’approchant et le frappant sur l’épaule, vous admirez une magnifique peinture du grand Léonard, de cet artiste que j’était fier d’appeler mon père.

— Pardon, Sire... fit le comte qui ne se croyait plus seul dans la chambre.

— Que vous en semble, dites-moi?

— Sire, la peinture est belle assurément, mais ce n’est point l’œuvre de l’artiste que j’admire... c’est le visage.

— N’est- ce pas qu’elle est belle!... dit François dont les yeux brillaient étrangement.

— Belle, oui, Sire, elle était bien belle.

, r— Que voulez-vous dire?... demaïuta le roi qui avait complètement perdu le sentiment de la réalité.

— Je veux dire. Majesté, que monseigneur Louis le More, duc de Milan, m’honorait de son amitié et de sa confiance, et que bien souvent je fus admis dans son intimité.

— Ah ! fit le roi qui comprit.

— Là, j’eus le bouheur de voir madame Lucrezia Crivclli dont voici certainement le portrait, puisqu’il est de Léonard de Vinci, et que j’ai connu Léonard à la cour du duc... seulement...

— Achevez, comte, fit le roi.

^ Madame Lucrezia ne portait pas ce joyau sur lo front’.

LA BELLE FÉBONNIÊRB

Leroi rougit, mais ne donna pas l’explication du petit sacrilège qu’il avait fait commettre envers l’œuvre du grand artiste.

— C’est étrange, continua le vieux Corse, — elle ne portait pas ce joyau au milieu du front et pourtant, un jour, il y a vingt ans de cela, elle habitait Loches alors, où j’étais venu pour embrasser le duc, peu de temps avant sa mort, — un jour, madame Grivelli'se para devant moi de la sorte, elle plaça un joyau semblable sur son front... C’était dans une circonstance solennelle...

Le comte avait prononcé ces paroles d’une voix sourde, le front soucieux, les sourcils froncés et sans se préoccuper que le roi les entendit ou non; celui-ci, tout entier aux pensées que la vue de ce visage immobile faisait certainement naître dans son esprit, les avait écoulées d’une oreille distraite.

— Comte, dit-il, je vous ferai voir la ressemblance vivante de madame Grivelli.

— Ah!... fit le comte qui laissa échapper un mouvement de joie aussitôt réprimé.

— Cependant, reprit le roi, quand je vous dis que je vous la ferai voir, je m’avance peut-ôtfe un peu trop, car la dame est en puissance de mari, — et de mari jaloux, je suppose...

— Sire, il serait précieux à mon cœur de revoir l’image de celle qui adoucit les derniers jours du prince qui fut mon souverain et mon ami.

— Eh bien 1 au fait, reprit François I*'', qui réfléchit un moment, il y a dans trois jours jcarroosel à l’hôtel des Tournelles, la dame y sera, je vous la montrerai, ne manquez pas.

— Je n’aurai garde, Sire, répondit le comte qui s’inclina sous le congé du monarque et sortit.

LA BELLE FËRONKiÈRB

Dans l’aDtichambre, il rencontra Carpi et s’avança vers lui avec hauteur.

— Monsieur, lui dit-il en le prenant parle poignet et le lui serrant avec force, vous m’avez iodignemant abusé.

— Comte!... fit le diplomate qui pâlit sous son rouge.

— Vous m’avez menti ! reprit Ugo Colonna dont les yeux lançaient des flammes.

— Ah ça 1 es-tu fou, vieux lansquenet ? s’écria Carpi qui avait déjà repris tout son sang-froid.

— Si peu fou, maître fourbe, que je ne sais qui me tient de te clouer contre cette porte, d’un coup de dague!

— Ça, voyons, explique-toi, dit Carpi.

— Ab! tu es fine mouche, et autrefois, je me le rappelle, tes mensonges dorés avaient toujours raison auprès de Louis le More, à l’encontre de ma franchise. J’aurais certainement mieux fait de t’écraser à cette époque, ainsi que j’en ai été tenté souvent, et alors les choses iraient plus droit.

— Si tu appelles cela une explication... reprit Carpi.

— Je suis arrivé trop tard à Loches pour t’empêcher d’accomplir les ordres de Francesco Sforza, mais du moins...

— Eh ! tu erres, cher comte, Francesco a pris la peine de venir lui-même à Loches, et je n'ai nullement trempé dans cette alfaire ténébreuse.

— Ténébreuse, tu dis bien, certes!

— Nul n’ignore que j’étais l’ami de madame Crivelli comme j’avais été celui de Louis le More.

— Oui, et c’est à ce titre que tu as reçu en fidéi-commis...

— Ah! tu sais... fit Carpi.

— Louis le More avait arrêté ce projet avec madame Lucrézia depuis longtemps, et je sais que tu es possesseur de plus de dix mille écusd’or...

— Comme toi, comte, de plus de cent raille.

LA BELLE FÉBONNIÈRE

— Je ne le nie pas.

— Ni moi !... seulement, il a été stipulé qu’au cas où les héritiers de madame Lucrezia ne se représenteraient pas, l’argent nous resterait.

— Eh bien 1... fit Ugo en lui saisissant le bras et le regardant avec une colère sourde, voici où je dis que lu m’as menti.

— Jamais un héritier ne s'est présenté pour le revendiquer.

— Et cependant on a prétendu, à Loches, que la fille de Giovanni Paolo avait survécu au massacre de ses parents.

— Si elle vivait, elle se serait présentée comme compé» titeur à la couronne ducale, lors de la mort du dernier Sforza, il y a deux ans.

— Et si elle l’ignore?...

— Ah çà ! voyons, comte, dit Carpi en prenant toutes les apparences de la meilleure foi, est-ce que tu serais sur les traces?

— Peut-être.

— Est-il possible ! continua Carpi en affectant la plus vive satisfaction.

— Hum, maître fourbe 1...

— Parle, parle, cher comte, car si tu as cette affaire tant à cœur...

— Je suis venu exprès à Paris.

— Eh! quoi, le hasard t’aurait favorisé à ce point, dès ton arrivée, tandis que moi, depuis si longtemps... Apprends-moi ce que tu sais, de grâce, dis moi où tu crois avoir découvert...

Je te le dirai dans trois jours.

— ■ Pourquoi pas tout de suite?

— Dans trois jours.

Et le vieux Corse, lui tournant le dos, s’éloigna et disparut dans les salles du palais.

LA BELLE FÉRONNiËRB

— 11 l’a vue, ou le roi lui en à parlé... se dit Car pi en le suivant des yeux... Ah! c’est cela, il sort de la chambre du roi... il a vu ce maudit portrait!... cent mille écus d’or, a-t-il dit... Ah! si ce damné Pancrace avait voulu m’écouler... mais maintenant qu’elle est la femme de Fcron, il y a gros à jouer... Ce Féron est avare, il ne l’a épousée que pour cela... Me faire rendre les dix mille écus d’or, je l’en défie, mais partager avec lui les cent mille de Colonna, c’est possible, cela vaut mieux que rien... j’y vais songer.

11 s’était enfoncé dans l’ombre de la galerie servant d’antichambre à l’appartement du roi, et de là, il vit venir, causant à voix basse, et paraissant les meilleurs amis du monde, l’avocat Féron et le guillemite dom Pancrace.

— Ensemble!... se dit Garpi, — qu’est-ce que cela signifie?...

Féron et le moine se séparèrent. L'avocat entra chez le roi, où l’introduisit aussitôt M. d’Avannes, et dom Pancrace, retournant sur ses pas, allait pousser la porte de l’escalier conduisant aux appartements du Dauphin, lorsque Carpi le rejoignit.

— Vous connaissez donc maître Féron, mon père? lui demanda-t-il.

— Nous nous sommes connus autrefois à Tours, répondit le moine.

— C’est un digne homme.

— ■ Oui!... fit Pancrace avec un gros soupir.

— Et qui a montré beaucoup de hardiesse en épousant une aussi jolie femme que la belle fille du Pont-au- Ghange.

— Hélas!... fit le moine.

— Eh! grands dieux! quels soupirs vous poussez^ mon père, et quels yeux vous ouvrez!...

LA BELLE FÉRONNIÉRB 295

— Ah ! mon fils, c’est que ma conscience a à subir en ce moment un combat terrible avec elle-même.

— Voyez- vous cela!

— Ju^'ez-en... ce que vous n’avez pu obtenir de moi, i y a quelque temps... vous vous le rappelez...

— Meitez-raoi sur la voie.

— Vous m’engagiez à me charger de diriger ladite jeune fille.

— EU bien?... dit Carpi dont les yeux s’allumèrent singulièrement.

— EU bien! son mari me la confie. *

— AUI... fit le comte en plongeant ses yeux fins et acérés dans les gros yeux du moine.

— Elle est maintenant sur ma paroisse, c’est à ratç église qu’elle vient prier... c’est naturel, et je dois obliger mon prochain... C’est égal, elle est bien belle !

— Trop belle!

— Pour mes péchés, oui, beaucoup tropl

— Laissez-moi vous féliciter, mon père; à vous les plus nobles et les plus belles! votre fortune est assurée, c’est par les femmes qu’on arrive!... Confesseur de la DauiiUine et de madame Féron!... Peste! si dans deux ans vous n’étes pas cardinal, je veux être pendu.

— Moi!.., à moi une telle dignité?... fil Pancraco avec la plus candide humilité.

Madame Féron est de ces créatures qui doivelit porter bonheur à qui les approche, dit Carpi qui voulait le ramener sur le chapitre de cette attrayante pénitente.

— Vous vous rappelez, cher comte, tout ce que je voüs ai dit touchant cette sirène... Ah! j’ai grand souci de la mission que me confie sou mari.

— J’espère que vous n’allez pas me dire encore que c’est un démon?

— J’ignore si le diable s’est emprisonné dans sa cbâir

LA BELLE FÉRONMERE

dorée ; mais quoique je fasse, mon esprit ne pourra jamais rester froid et calme, comme , il convient à un directeur spirituel, à la vue de ces perfections. Sa voix a une musique qui vous réchauffe de la têteaux pieds, et il y a des heures > où, quand je pense à elle, je me demande si un baiser de sa bouche mignonne ne paierait pas de toute une éternité de tourments d'enfer.

— Le plus simple pour vous est de remercier M. Féron et de refuser.

— Je ne le puis, je suis attiré par une puissance invincible.

— Si votre vertu triomphe de cette épreuve, mou père, je me mets sous votre autorité spirituelle, et je proclame que les Cordeliers qui, aujourd’hui, ont toute ma confiance, ne sont pas dignes de dénouer les sandales des Guillemites!

Le moine laissa Carpi livré à ses réflexions et s’en alla, faisant tout le long du chemin des actes de contrition et se frappant la poitrine à petits coups.

Le diplomate, malgré sa bonne contenance; se sentait pris lui-méme dans ses propres gluaux et commençait à perdre la tête.

— Ouais... se dit-il, pour que Féron ait été précisément choisir ce moine-là, il faut qu’il y ait de graves motifs.

U reprit son assurance, et courut après dom Pancrace, qu’il«rattrappa au seuil de l’appartement de la Dauphine.

11 avait des Instructions à lui donner.

Son but n’était-il pas de perdre la Féronnière? Tous les moyens lui en paraissaient bons. La corruption n’est pas le plus mauvais.

Nous avons vu que Féron avait été introduit dans le cabinet du roi.

Quoique faisant partie du Conseil, il n’avait jamais été

mandé en particulier par le monarque; aussi entra-t-il chez lui en proie à cette inquiétude inséparable d’une dé« marche de pareille importance.

Il fut reçu dans ce qu’on appelait le cabinet du roi, une vaste pièce, au milieu de laquelle était un cheval de bois surmonté d’un cavalier, tous deux vêtus de l’armure de François 1". Sur les murailles étaient accrochées d’autres armures, des armes de toute sortes, et, n’eût été une petite table placée à côté d’une fenêire et chargée de papiers et de livres, on eût plutôt pris cette pièce pour un arsenal que pour un cabinet de travail ou de méditation.

Le roi était assis auprès de la table, tournant le dos à la fenêtre, et fit signe à l’avocat de prendre place sur un tabouret; mais Féron resta debout, attendant ses ordres.

— Je vous ai voulu voir, maître Féron, dit François 1er, parce que je sais que vous êtes un homme de haute science et de bon conseil.

Féron s’inclina et regarda timidement le roi.

— M. Dubourg, mon chancelier, va venir tout-à-l’heurc, mais avant de discuter avec lui le point qui me touche, j’ai voulu avoir d'abord votre avis.

Féron, qui se sentait sur son terrain, attendit avec confiance.

— Mon cher monsieur Féron, reprit le roi, vous n’ignorez pas que la guerre que je soutiens avec l’empereur me coûiegros d’argent et de soucis; or. Sa Majesté négocie, et, dans l’esi.érance de m’amener à la pai.x, le pape nous convie à une entrevue qui aurait lieu à Nice. Que pensezvous de cela?

— Si j ose me permettre d’adresser une question au roi, je lui demanderai...

— Faites, monsieur, faites.

— Je lui demandçrai ce que conseille M. le connétable

(ICC sujet.

•— Il est d’avis de s'allier avec Charles-Quiot

— Sire, le désir de l’empereur, sa pensée de toute sa vie, a été d’établir sa dominatien absolue et héréditaire sur rAllemagne et l’Italie, et dans Votre Majesté seule il a trouvé des obstacles à ce projet. Son intérêt est donc de consentir à tous les sacrifices pour s’en faire un ami, avec l’arrière-pensée évidente de reprendre tous ses avantages sur son rival, quand il se serait débarrassé des protestants et des Turcs.

— Ail ! vous parlez à peu près comme M. Dubourg, maitre Féron.

— C’est que j’ai la conviction, Sire, que le jeu de la politique est là tout entier.

— Alors vous approuvez mon alliance avec les Turcs, contre laquelle on a tant crié?

— Non, Sire, je ne puis approuver un fait en désaccord avec toutes les convictions et toutes les croyances de vos peuples. Laissez le roi d’Angleterre hérétique, et son peuple d’hérétiques s’allier avec les musulmans; mais le fils aîné de l’Église doit combattre contre les ennemis de la foi et non marcher avec eux.

— Est-ce vous, maître Féron, vous, un savant, quiadoptez , ces préjugés?

— Sire, soyons de notre temps. Je n’ignore pas que le souverain qui sera maitre ou allié do Constantinople peut prétendre à l’empire du monde ; mais c’est l’affaire de vos successeurs. Aujourd’hui le catholicisme est puissant, et ce serait préparer sa ruine que de rompre en visière avec des idées enracinées chez les peuples; il faut se courber devant la voix de l’opinion, et le cri d’indignation qui s’est élevé en Europe contre votre alliance avec Soliman n’est pas encore éteint, bien que les Turcs aient évacué riialie.

— C'est vrai. Un temps viendra cependant, je l’espère

LA BELLE FÉRONNIÈBE

OÙ la politique, la raison d’État, se mettra au-dessus de ces considérations de croyance.

— N’en doutez pas, Sire, mais vous, fils aîné de l’Églisé au moment où le roi d’Angleterre pactise avec Luther, au moment où votre mère est attaquée, au moment où Charles-Quint lui-môme, pour mieux établir sa suprématie, rêve peut-être la suppression de la papauté à son profit, 11 faut vous montrer jaloux de sauvegarder les intérêts que vous représentez.

— Ah!... maître Pérou, vous parlez en catholique, et non en politique.

— Aujourd’hui, Sire, la grande question est là, ne vous y trompez pas. Que dirait Votre Majesté d’un mari qui verrait attaquer sa femme par plusieurs amants?...

— Un mari?...

— Oui, Sire, c’est identique.

— Un mari!... répéta le roi en riant.

— Comprenez-vous, Sire, un mari qui verrait d’un œil placide attenter à son honneur.

— Mais si la femme n’est pas coupable?

— Coupable ou non, le mari doit poursuivre toute tentative de séduction à l’égal de la faute elle-mômc...

— - Distinguons, cependant, fit le roi qui, sans s’en douter, avait amené Féron sur le terrain môme où il voulait le voir manœuvrer, — ici, l’on se sépare de l’Église, tandis qu’avec votre comparaison...

— Sire, elle est plus subtile et plus plausible qu’elle ne le parait au premier abord. Si l’empereur d’Allemagne, catholique, veut l’Italie tout entière, que fera-t-il de Home et du pape?

— Au fait... l’adultère est considéré ici comme un rapt.

— L’adultère n'est pas autre chose qu’un vol odieux et ■digne de tous les supplices, lit i’éron qui s’cdiauUa tout à coup. • . - ^

LA BELLE FÉRONiNlÈRE

— Prenez garde, maître, dit le roi en riant, vous ôtes marié depuis si peu de temps, que madame Féron n’a pu TOUS faire faire encore de grandes réflexions sur ce point.

•— Sire, madame Féron est jeune et pure, et je ne prétends pas, en effet...

— Elle est jolie, ajouta le roi avec indifférence, je l’ai

vue une fois, je me le rappelle, chez l’orfévre de ma bru, mais elle avait les yeux fermés, elle m’a paru fort intéressante. ’

— Je me suis présenté hier à l’audience de Votre Majesté, pour 1a remercier de l’honneur qu’elle a bien voulu faire à son plus humble serviteur.

— Ah ! madame d’Étampes est revenue enthousiasmée de la beauté de madame Féron!

— Madame d’Éiampes est pourtant la belle des belles, Sire, dit Féron en souriant.

— 11 y a dans trois jours carrousel, vous ne l’ignorez pas?

— Non, Sire.

— Vous y viendrez, j’espère, et nous montrerez si madame Féronest la plus belle... des dames de la magistrature, comme on le dit.

— Sire, fit l’avocat en s’inclinant.

— J’y compte, mon cher Féron.

— Sire, c’est un ordre que vous me donnez et madame Féron saura y souscrire.

— Pour elle, c’est une prière. Mais j’entends la toux de M. Dubourg dans l’antichambre, on ne doit pas l’introduire que je n’en aie donné l’ordre. Nous reprendrons cet entretien, mon cher Féron, et jusque-là, si vous voulez m’être agréable, éclairez-vous de l’opinion de personnes notables, Tle celle de bourgeois et d’artisans même, sans dire, bien entendu, l’usage que vous cn voulez faire, et soyez-e» l’écjio (Wéie, r

LA BELLE FÉRONMÈRE

— Oui, Sire.

— Ah ! mon cher Féron, un roi ne sait pas toujours la vérité; hélas! on la lui cache trop souvent, — vous avez été sincère aujourd’hui, j’espére que vous continuerez.

François I*' congédia l’avocat, et au moment où il allait agiter la crécelle d’acier, cet instrument qui précéda les clochettes d’appel, il vit sortir de dessous sa tahle un amas d’étofifes bariolées, jaune et vert.

— Ouf! dit Ortis, voilà une conversation de haut goût et de folle gaîté!

— Ah ! tu écoutais, méchant garnement; eh bien ! que te semble du mari?

— Qu’il ne parait pas commode le moins du monde,

— Il n’en sera que plus piquantde lui enlever sa femme.

— Et comment pénétrer dans une place si bien gardée?

— Cherche de ton côté, et moi du mien.

— C’est cela, dit Ortis, d’un côté la jalousie, la loi et l’ennui.

— De l’autre^ ajouta François I®' en riant, la beauté, la jeunesse et l’amour.

— La puissance royale.

— Et la folie!

— Ah ! maître, n’cn faites pas fl, la folie entre pour les dix-neuf vingtièmes et demie dans toute action humaine.

— Si l’amour n’était pas déjà mon plus sûr auxiliaire, j’y renoncerais.

— Eh ! Sire, nous oublions le principal, l’important, le capital !

— Lequel? demanda le roi en se levMt

— L’or.

— Maître Ortis, rappelle-toi ceci, — c’est que le jour où elle sera à moi, tu pourras présenter ton bonnet à mon trésorier, il te le remplira d’écus. — Sur ce, va, mon fils, j’attends M, le cliancelier,

Digllized by Googk

— Je me sauve, j’en crèverais d’ennui.

— Toi ! tu finiras par la potence!

— Non pas, Sire, on m’a prédit autrefois que je mourrais soldat.

Le roi le congédia par un coup de pied, et Ortis rebondit prés de la porte et disparut derrière la tapisserie.

— Va, dit-il en tonrbillonnant sur lui-méme à travers les salles, ce n’est pas parce que tu es roi, ni amoureux, ni puissant, ni fort, que tu l’auraSj la belle Djem, — c’est parce que je l’aime!

Et il ajouta avec une horrible expression de cruauté :

— C’est parce que je veux me venger!

Page 1