II
LA BELLE GEOLIERE
Pour la première fois de sa vie elle avait rencontré un hoxBiue qui ne ressemblait à aucun de eeux qu^elle connaissait et elle en connaissait beaucoup. Tous ces gens-là, depuis le prince Lounine, son protecteur attitré, jusqu'à Charles Vignory, son amant d'occasion, étaient taillés sur le même modèle et menaient à peu près la même existence, avec plus ou moins d'argent.
Quelte différence entre ces viveurs désœuvrés, et ce grand garçon plein de sève et d'ardeur, qui jouait sa tête avec plus d'insouciance qu'ils ne jouaient leurs louis au baccarat! Il était jeune de cœur autant que d'années, il était beau, d'une beauté mâle que rehaussaient un air sauvage et des façons un peu rudes. C'était un homme enfin et les jolis messieurs de Paris n'étaieat que des PoUchioeUes, quand on les comparait à, ce Fra Diavolo périgourdiu ; un Fra Dîavolo honoéte» qui ne violait la loi que pour redïQSser les torts, comme Don Quichotte.
Goralie la faisait, cette comparaison, et il lui en étaÂt rest^ um sorte de mélancolie ta:ès nuisible ^ l'exercice de sa profession. ËHe pensait sans cesse ài Louis; elle aspirait k le revoix et, depuis qu'elle avait repris possession de son appartement de la rue Mogador, elle n'y avait encore reçu personne.
Heureusement, eUe pouvait se passer de bienfaiteurs, au moins }en44aat un certain temps. Uu boyard généreux lui avait fait ces loisirs, en lui lais-
LA BELLE OBOUEBS
sant une somme ronde que l'exeursion à Salviac a?ait à peine écornée.
Et elle se désolait de ne pas aToir de nouvelles de son cher proscrit. Ceux qui auraient pu lui en donner étaient tous brouillés avec elle. Yignory devait la maudire; Aurélie lui en voulait d'avoir compromis son mari et elles s*étaient fort mal quittées; Martial Mouleydier lui aurait peut-être écrit, malgré le tour qu'elle lui avait joué, mais il ignorait son adresse. A qui s'adresser pour savoir ce que Ghancelade était devenu après l'avoir quittée? La pauvre Goralie en était réduite à chercher des informations dans de grands journaux politiques qui ne l'intéressaient guère et elle n'y trouva rien qui eût trait aux obscurs insurgés de l'arrondissement de Salviac.
Huit jours après son départ, elle avait reçu ses bagages qu'on lui renvoyait de la sous-préfecture avec une simple lettre d'avis de l'administration des Messageries, et c'était bien la preuve que là-bas personne ne s'occupait plus d'elle, personne, pas même l'ingrat Yignory pour qui elle s'était dérangée.
Aussi commençait-elle à se dire qu'elle ne pouvait pas se condamner à la réclusion perpétuelle, sous prétexte de pleurer l'absence de son héros, et qu'elle aurait beau se tirer les cartes, l'homme brun qui revenait sans cesse dans le jeu n'arriverait peut-être jamais à Paris.
Autre sujet de chagrin plus positif, son prince,
LA BBLLE GEOLIERE
parti pour Moscou, ne lui donnait pas sign^ de vie, et elle se demandait s*il reviendrait, comme il Favait promis, ou si elle devait faire son deuil des roubles de cet opulent oiseau de passage.
Elle avait, grâce à lui, de quoi vivre trois mois très largement, mais, après, il faudrait chercher fortune, et elle n'était pas très sûre de réparer le temps perdu.
En ce temps-là, — au commencement de Tannée 1852, — les aimables personnes qu'on a appelées successivement des lorettes, des biches, des cocottes, des belles petites et des horizontales n'avaient pas encore conquis la place qu'elles occupent maintenant dans le monde parisien, une place que les journaux et le théâtre leur ont faite.
On venait de jouer la Dame aux Camélias, mais Fauteur avait eu de fortes difficultés avec la censure, et quoique la pièce eût obtenu un énorme succès, le gros du public n'en était pas encore à s'attendrir sur les malheurs des drôlesses.
Moins idéalisées, elles coûtaient moins cher, et elles ne prétendaient pas à donner le ton aux honnêtes femmes, ni â écraser de leur luxe les grandes dames.
Il n'y avait guère que certaines actrices en renom qui eussent un train.
Encore ce train se bornait-il, presque toujours, au
LA BELLE GEOLIERE
coupé bas, conduit par un cocher en livrée modeste.
Le petit hôtel que possèdent aujourd'hui toutes les demoiselles un peu lancées, était presque inconnu dans le monde où Ton s*amuse.
Mesdemoiselles F... etO..., deux illustrations de la galanterie de cette époque lointaine habitaient au troisième étage dans des maisons bourgeoises, et celles-là avaient eu, au théâtre, des succès de beauté, et à la ville des succès d'esprit.
Il faut dire qu'on venait de traverser trois années de crise politique et financière, que les énormes fortunes gagnées depuis dans les affaires commençaient à peine à se fonder et que la Bourse n'avait pas encore peuplé Paris de nouveaux riches.
Par contre, le type de M. Alphonse n'existait guère qu'à l'état d'exception, dans la société des irrégulières.
En dehors des riches étrangers qui ne faisaient que traverser Paris, la clientèle ordinaire de ces dames se composait de fils de famille mangeant gaiement leur patrimoine, viveurs à tous crins, buveurs intrépides et beaucoup moins sots que les gommeux gourmés qui les ont remplacés.
La manie du sport ne faisait que de naître, les cercles étaient peu nombreux et on n'y recevait guère les jeunes, qui se rattrapaient en soupant à la Maison d'Or et qui ne songeaient à l'argent que pour le Jeter par les fenêtres.
6 LA BELLE OEOUElUt
Le café de Paris n'avait pas encore disparu, le fameux café de Paris qui avait vu passer trois générations d'hommes à la mode, et le boulevard des Italiens était dans toute sa splendeur. Ce bitume légendaire où on ne rencontre plus que des flâneurs sans notoriété, des marchands de chiens et des erieurs d'obscénités, était quotidennement foulé par des élégants de bon aloi et par des illustres. On y coudoyait les célébrités politiques et littéraires.
Les honmies vivaient dehors et les femmes n'allaient pas faire le tour du Lac, par l'excellente raison qu'il n'existait au bois de Boulogne d'autre {Âèce d'eau que la mare d'Auteuil.
Goralie s'accoânmodait parfaitement d'une existrace dont les « tendresses » d'à présent ne voudraient à aucun prix et elle exerçait gaiement l'aimable profession qu'elle avait adoptée par gaét autant que par nécessité.
Goralie était née rieuse et insouciante, avec un fond de sentimentalité que personne n'avait encore exploité. Elle était de la race des grisettes d'autiefois, toujours prête à faire la fête et capable de s'amouracher d'un joli sous-offieier ou d'un beau commis de magasin, travailleuse à l'occasion ei dépensière à l'excès.
Elle avait assee bien réussi dans sa périlleuse carrière et elle avait franchi rapidement les étapes de la galanterie, depuis le mobilier en noyer, ofEert par
LÀ nUife GBOUÈHfi
titi bon négociant Tetirë des affaires, ]usqu*au bel appartement meublé à la mode du Jour par le prince nisse qui lui était tombé du ciel, après des fortunes diverses.
Aurélie de Saint-Amour, devenue plus tard madame Marteau, n'avait pas peu contribué à la former, au temps de ses débuts. L'ancienne élève de Saint-Denis avait enseigné les bonnes façons à la petite Bemache, flUe d'un cocher et d'une concierge.
Et Coralie avait merveilleusement profité de ses leçons. Elle pouvait, quand elle voulait se tenir, Jouer la femme comme il faut, et elle ne s'était pas trop mal tirée de deux ou trois bouts de rôle qu'elle avait joués aux Polies-Dranmtiques, un petit théâtre qui avait la vogue en ce temps-là. Il lui arrivait même de faire des mots, et comme soupeuse, elle n'avait pas sa pareille.
C'était par ses qualités de franche luronne qu'elle avait plu à Charles Vignory, bon convive et grand coureur de plaisirs. Ils s'étaient aimés à première vue, comme on s'aime dans ce monde-là, et leur Haîson avait duré près d'un an, — un siècle pour dw amants de celte catégorie.
Vignory en était à ses derniers billets de mille. Elle Pavait achevé gaiement, et ils s'étaient quittés bons amis.
Mais c'en'était fait maintenant. Le voyage à Sal-
8 LA BELLE GEOLIERB
viac Tavait complètement désillusionnée, et Lo-Lo ne comptait plus dans son existence.
Il faut dire qu'elle ignorait qu'il venait d'hériter
En résumé, depuis quinze jours qu'elle était rentrée, elle n'avait de goût à rien et elle était tourmentée par des incertitudes désagréables.
Sa maison, assez bien montée pour l'époque, se composait d'une femme de chambre et d'une cuisinière avec lesquelles madame ne se familiarisait pas. Elle ne voulait pas prend re de nouvel amant, avant de savoir à quoi s'en tenir sur les intentions de son Russe, et elle se serait ennuyée à périr, si elle n'avait pas eu une amie à qui confier ses chagrins.
Clara Lasource, l'ancienne d'Adhémar de Mussidan venait la voir souvent et essayait de la distraire. Elles égrenaient ensemble le long chapelet des souvenirs et Goralie lui avait raconté ses plus récentes aventures.
Mais Goralie refusait de l'accompagner au spectacle, au restaurant et même dans les magasins où Clara passait volontiers une heure ou deux dans la journée.
Cette Clara était une fort belle personne qui avait de très belles connaissances et dont la situation était mieux assise que celle de la fantaisiste Bernache. Elle lui donnait de bons conseils et elle riait volontier de la toquade qu'elle avait rapportée du Périgord.
LA BELLE GBOLI&RB
Inaccessible à Tidéal, madame Lasource ne comprenait pas qu'on s'amourachât d'un paysan, à moins qu'il n'eût des terres et qu'il ne fût disposé à les hypothéquer pour sa maîtresse.
Cependant, le temps passait et Goralie comme sœur Anne, ne voyait rien venir.
Le carnaval tirait à sa fin et, en dépit des changements politiques, il avait été très brillant pour tout le monde, excepté pour Goralie, qui s'obstinait à se confiner chez elle.
Un samedi, le troisième depuis son retour à Paris, elle rêvait, étendue sur un canapé, lorsque Clara fit irruption dans le salon, en brandissant un journal, et lui dit :
— Debout, paresseuse I Si tu ne te lèves pas, je ne t'apprendrai pas les nouvelles que je viens de lire.
— Est-ce qu'on vient de faire encore une révolution? demanda Goralie en bâillant. C'est ça qui m'est égal.
— Et à moi donci s'écria Clara.
— Alors, laisse-moi en repos avec tes nouvelles.
— Mais, grande bête. Une s'agit pas de politique. Je ne la lis jamais dans les journaux.
— De quoi donc alors ?
— De deux faits qui nous intéressent, toi, et moi, tout particulièrement.
D'abord, ton Vignory est destitué.
— Je m'en fiche... et d'ailleurs, il ne l'a pas volé.
10 LÀ nmAM GEOUÈBfi
Ça lui appnsndTa à me recevoir ecmime un cMen dans un jeu de quilles. Il va rentrer à Psais. S'il «'avise de venir me voir, je lui rendrai la pareille.
— Tu aurais tort de le mettre à la porte. Il vient d'hériter d'un oncle qui lui laisse six cent mille francs.
— Pas possible I...
— Il t'en parlait sans cesse de cet oncle-là I... un gros marchand de dentelles... .
— Je croyais que c'était une blague.
— C'est si vrai qu'avant d'être destitué, il avait donné sa démission. On n'a pas voulu l'accepter et on l'a révoqué.
•— Tu as vu tout ça dans le journal ?
— Lia révocation, oui; mais le reste, c'est son ami Mareas qui me Ta dit, hier soir, aux Variétés... ta sais... Jules Mareas, le pstit conunis d'agent de change.
— Alors, c'est sûr, car il est intime avec Vignory... on ne les voyait jamais l'un sans l'autre, mais ça ne m'intéresse pas de savoir que Lo-lo a de l'argent... ce n'est pas moi qui le lui mangerai. Il doit m'en vouloir autant que je lui en veux.
— Bahl vous vous racommodereE. Mais j'ai ma nouvelle, moi aussi, et celle-là, c'est le journal qm me l'a apprise. Écoute un peu cette tartine.
El elle hit à haute voix :
hk BBLtB OBOLI&RB H
« Le prince-président ne néglige aucune occasion de faire acte de clémence, lorsque des raisons d'intérêt public ne s'y opposent pas. A la suite des désordres qui se sont produits aa commencement de décembre, dans l'arrondissement de Salviac, M. le baron de Mtissidan avait été arrêté pour y avoir pris part. Après avoir sévi contre les ennemis endurcis de Tordre social, le gouvernement issu de la volonté nationale peut pardonner aux égarés dont la situation et les antécédents offrentdes garanties pour l'avenir. M. de Mussidan a subi dix semaines d'emprisonneiment; la punition a paru suffisante et 11 vient d'être mis en liberté. »
— C'est Aurélie qui a fait cela, s'écria Coralie Bernacbe. Elle a demandé à son général la grftoe de son amant et le général l'a obtenue. Faut-il qu'il soit bétel Hein?
— Aurélîe de Saint-Amour I... l'ancienne élève de Saint-Denis!... tu es sûre qu'elle a été la maîtresse d'Adbémar?
— Parbleu f elle me Ta dit... et je l'ai bien vu, la nuit où mon cher Louis s'est sauvé.
— Oui, tu me l'as racontée, cette fameuse nuit, mais je n'ai pas compris grand'chose à ton récit. Du reste, je ne suis pas jalouse de cette geôlière. Adhémar a été son amant, parce qu'il n'avait rien de mietix à faire en prison. Maintenant qu'il en est sorti, il ne pensera plus k madame Marteau. J'espère
12 LA. BBLLB GEOLIERE
bien qull va venir à Paris et que sa première visite sera pour moi.
— A moins qu'elle ne soit pour Aurélie... car elle doit être ici. Puisqu'on a destitué Vignory, il est impossible qu'on n'ait pas destitué aussi le gardiençhef... et il est probable que le couple Marteau se sera réfugié sous l'aile protectrice du général marquis de Plancoët.
— Peu m'importe ; je ne crains pas la concurrence. Adhémarme reviendra et un de ces jours, je te ferai dîner avec lui, comme nous dînions autrefois.
— Très volontiers. Il me dira peut-être ce que Louis est devenu.
— Tu en tiens donc toujours^ pour ce maître d'école qui n'a ni sou ni maille?
— Plus que jamais... et il est moins pauvre que tu ne penses. Son père a du bien.
— Quelque cbose comme dix arpents de terre, dit ironiquement Clara.
— Mieux que ça, ma cbère. 11 a une maison à Salviac. Du reste, ce n'est pas son argpnt que je veuxj c'est sa personne.
— Tu seras donc toujours la même !
-— Toujours. Si je n'aimais rien, je serais moins qu'un chien. J'ai besoin d'aimer quelqu'un.
— Je comprends ça... mais il y a moyen de s'arranger. J'espère bien que tu ne lâcheras pas le prince pour un sauvage du Périgord?
LA BELLE GEOUèBE 13
— GarrémeDt, ma chère. J'épouserais demain Louis Ghancelade, s'il voulait de moi. Malheureusement, il n'en voudrait pas.
— C'est heureux» car tu ferais une fameuse bêtise si tu devenais la femme légitime de ce garçon. Si tu as un caprice pour lui, passe-t'en la fantaisie, mais garde ta position. Suis mon exemple, petite. Je me payerai Mussidan quand je le reverrai, mais je ne me brouillerai pas avec mon vieux coffre-fort de baron d'Ormuz.
— Mon prince russe ne vaut pas ton baron. Il est surtout moins sûr. Voilà deux mois qu'il ne répond plus à mes lettres.
— Ne t'inquiète pas. Ils sont tous comme ça en Russie. Un de ces jours, i) tombera ici comme une bombe.
Du reste, je ne sais pas pourquoi je me donne la peine de te prêcher, car tu ne le reverras jamais, ton proscrit. Je ne t'ai pas lu la fin de l'article. Le journal qui annonce la mise en liberté de M. de Mussidan ajoute ceci :
« Sa faute méritait cette indulgence» mais que les honnêtes gens se rassurent. Si l'assassin du commissaire général Santelli est parvenu h s'évader, il n'échappera pas pour cela au châtiment de son crime. On le recherche activement et on a des raisons de croire qu'il s'est réfugié à Paris. Il y sera certainement arrêté, avant qu'il soit longtemps. Et en atten-
14 LA BELLE GEOLIERE
dant, les fonctionnaires de Salviac qui ont favorisé ou toléré sa faite, Tiennent d'être révoqués. »
— Le journaliste se trompe. Louis n'estpas à Paris. S'il y était, il serait venu me demander asile. I! me Ta promis avant de me quitter et je lui ai promis de le cacher chez moi.
— Il faudrait donc qu'il fût fou. Ton expédition à Salviac doit être connue ici, et je parierais volontiers que tu es signalée à la police et que ta maison est surveillée. Ton insurgé s'en doute et il ne viendra pas se jeter dans la gueule du loup. Il cherchera à passer à l'étranger. Il y est peut-être déjà et je suppose que tu n'iras pas l'y rejoindre.
Coralie ne répondit pas. Sa raisonnable amie Fîgaçait avec ses conseils .
— En voilà assez sur tous ces gens-là, reprit Clara, Parlons de choses plus gaies. Tu croupis dans la mélancolie ; je viens t'en tirer. C'est ce soir l'avant-de^nier bal de l'Opéra. Ormuz m'a loué une loge. Il y viendra, mais il ne s'y arrêtera pas, et, quand il sera parti, je serai libre d'y recevoir qui bon me semblera. J'ai invité Marcas et toute sa bande. Us sont gais, ces petits, et ils nous amuseront, car tu eti seras.
— Ne compte pas sur moi. Je n'ai pas le codurlt rire.
-*- Ah ! c'est trop fort à la fin, et tu me la biÉll66 belle, avec tes tristesses. Je ne les gobe pas, et Je
LA BSLLE QSOUISKE 15
te trouve parfatt^nent ridieule de poser devant moi.
— Je ne pose pas, }e te le jure. Il y a des moments -où j'ai enTîe de pleurer.
— Eh bien, tu pleureras au bal... dans le sein de Marcas, qui te consolera en te donnant des nouvelles fraîches de Charles Yignory.
— S'il pouvait m'en donner de Louis Chancelade, je ne dirais pas non... mais le reste m'est indifiéreni.
— Hé! hél qui sait? il fourre sonnez partout, ce furet de Marcas, et son ami, Lo-Lo a dû lui écrire tout ce qui s'est passé là-bas. Il te fournira peut-être des renseignements inédits... et s'il ne t'apprend rien, tu en seras quitte pour passer une joyeuse nuit. Nous souperons. J'ai fait retenir le grand quinze , chez Yerdîer.
— Si je soupais, ce serait pour me griser à fond, murmura Goralie ébranlée.
— Tu te griseras, parbleu 1 et avec du Cliquot, ton vin de prédilection. C'est Ormuz qui payera la note demain, mais c'est Marcas qui commandera le souper, et tu sais que ce remisier boit comme un trou. Tu noieras tes chagrins, tu chasseras les chimères qui te troublent la cervelle, et demain, quand tu au- Tasdormipar li-dessus, tu ne seras plus la môme femme. Je retrouverai ma Cora du bon temps, et Je ne te sermonnerai plus jamais.
— Ça me décide, dit en souriant Cbralîe.
lô LA BELLE GEOLIÈBJB
— A la bonne heure ! Sois prête à minuit. Je viendrai te prendre dans mon nouveau coupé. J'aurais voulu dîner avec toi, mais je suis de corvée, ce soir. Ormuz s'est invité chez moi avec trois ou quatre gros financiers de son espèce, et ce n*est pas leur compagnie qui te distrairait.
C'est convenu, pas vrai?
— Puisque tu l'exiges 1... Ahl tu peux te vanter de me faire faire tes volontés, toi I Du diable si je pensais à aller ce soir au bal de l'Opéra.
— Tant mieux ! il n'y a que les parties improvisées qui réussissent. Et je te garantis que tu ne te repentiras pas d'être venue.
Sur ce, chère amie, je te quitte. J'ai un tas de courses à faire avant de rentrer chez moi. Sans rancune, hein? Et surtout ne retombe pas dans tes rêveries, en attendant l'heure du bal. Secoue-toi, sapristi 1 les hommes ne valent pas qu'on se tourmente pour eux.
— Je commence à croire que tu as raison, dit mademoiselle Bernache.
Clara s'en alla, après l'avoir embrassée et pour mettre ses conseils en pratique, Coralie se mit au piano et tapota un accompagnement en fredonnant une chanson de Nadaud, appropriée à la circonstance : les Regrets de la Lorette, une chanson qui avait fait fureur après la Révolution de 1848 et
LA BBLLE GBOUERB 17
que ces demoiselles n'avaient pas encore oubliée.
Sur mon sopha la poussière s'amasse,
Et toat le jour mes rideaux sont ouverts.
Je crois qu'on sonne?
Non, non... personnel
Que devenir en ce métier maudit?
Elle en était là de ses lamentations en vers sur l'absence de tous ses amoureux lorsqu'on sonna en effet et très bruyamment.
— Si c'était le prince, retour de Russie, se demanda Goralie, en cessant ses vocalises. Ma foi I Je n'en serais pas fâchée. Ça me changerait.
Sa femme de chambre entr'ouvrit la porte du salon, et dit :
— Il y a un homme qui désire parler à madame.
— Comment, un homme?... un fournisseur?...
— Je ne crois pas. Ce n'est pas non plus un monsieur. Il est habillé tout drôlement.
— Qu'est-ce qull me veut ?
— Il dit qu'il vient de la part de quelqu'un que madame a vu à... Puyrabot... Puyragot,.. je ne me rappelle pas bien le nom de l'endroit.
— Puyrazeau I s'écria Coralie.
— Oui, madame, c'est bien ça, répondit la soubrette.
— Fais-le entrer... vite... et ne reçois plus personne. La femme de chambre disparut, et sa maîtresse,
18 LA. belle: Gsoufens
oonyaincue que c'était Ghancelade qui s'annonçait ainsi, resta confondue d'étonnement et de joie.
Son émotion ne l'empêcha pas de courir à une glace pour arranger rapidement ses cheveux qu'une longue station horizontale sur le canapé avait mis en désordre.
La porte se rouvrit avant qu'elle eût fini et elle se trouva face à face avec un homme qu'elle n'avait jamais vu : un grand gars sec et brun, dont la taille et la prestance lui rappelèrent un peu Louis Chance^ lade, auquel il ne ressemblait pas de visage.
Il tenait à la main un chapeau de feutre mon et il était vêtu d'une espèce de houppelande qui tombait jcisque sur ses talons. N'eût été sa physionomie ouverte et sympathique, on aurait pu le prendre pour un de ces décembriseurs qu'on avait surnommés des RatapoilS; car il s'appuyait de l'autre main sur une forte canne qui pouvait passer pour un gourdin.
Coralie se demandait déjà si elle n'avait pas affaire à un agent de police, mais l'homme lui dit doucement.
— Je viens de la part de mon ami Ghancelade.
— Vous, monsieur I murmura-t-elle.
— Moi-même, madame. Vous en doutez, Je le vois, et c'est tout naturel, puisque vous ne me connaissez pas. Vous n'en douterez plus quand je vous aurai raconté votre rencontre avec Louis, près de la pierre branlante, votre voyage de nuit à travers champs et
UL BBLLS CHBOUÂBB fD
à traders bois, yoire am?ée k la ferme de Puyrazera où Toas avez couché pendant que Louis se remettait enronle.
— Oh 1 maintenant, je vous crois.
— Il me reste à vous dire qui je suis. Je sais que Louis vous a parlé de moi. Il vous a laissée chez Nassou pour venir me rejoindre, parce qu'il avait appris par vous que j'étais blessé.
— Quoi I c'est vous qui avez essayé de le délivrer!
— C'est-à-dire que je m'y préparais. J'étais grimpé sur le toit de la prison pour prendre mes hauteurs, mais ce n'était pas pour cette nuit-là.
— Et un misérable geôlier a tiré sur vous. J'ai en- ^en^u le coup.
— Je sais cela. Vous avez fait de meilleure besogne que moi puisque vous avez réussi à mettre Louis hors de la maison d'arrêt.
— Et votre blessure ?
— Rien. Un petit trou dans les chairs de l'épaule... il n'y parait plus. Louis m'a bien soigné ; mieux que se l'aurait fait un chirurgien.
— Je suis bien heureuse de vous voir guéri. ., mais... lui?
— Il se porte à merveille.
—^ Et... il est à Paris?
— Nous y sommes entrés ensemble... pas sans peine, par exemple. Et nous avons passé de mauvais moments dans le bois de Valade. Les gendarmes
20 LA BELLE GEOLIERE
sont venus tout près de notre cachette. Nous les entendions parler. Ensuite, il s'agissait d'arriver jusqu'à Puyrazeau sans nous faire prendre, et ce n'était pas commode, car les patrouilles battaient le pays nuit et jour. Enfin, nous avons pu passer. Ce brave Nassou nous a procuré des habits et nous a conduits à Angoulème. Là, nous avons pris la diligence.
— Qui vous a conduits au chemin de fer. J'ai fait exactement le même trajet. Depuis quand êtes-vous à Paris ?
— Depuis huit jours.
— Et c'est aujourd'hui seulement que vous venez chez moi I Louis m'avait promis que je le verrais ausitôt qu'il serait arrivé. Je l'aurais caché ici.
— Moins bien que nous ne le sommes, madame.
Nous logeons chez un de mes compatriotes, à Montmartre. Et la police ne viendra pas nous y chercher. Tandis que chez vous, qui habitez un beau quartier, on nous aurait remarqués... Nous ne sommes pas habillés comme des messieurs... et puis, nous vous aurions gênée, ajouta Jacques en regardant autour de lui.
— Pas du tout. Mon appartement est très grand et je suis seule.
— Ghancelade n'en savait rien.
— C'est vrai... je n'ai pas eu le temps de lui dire que je suis complètement libre... Mais je lui expli-
LA BBLLE GBOLIERË 21
querai ma situation... car Je compte bien le voir. Pourquoi n'est-il pas venu lui-môme ?
— Parce qu'il n'a pas osé. Il n'a pas oublié qu'il vous doit de s'ôtre échappé de la maison d'arrêt et il tient à vous remercier, mais il ignore tant de choses... il connaît votre nom, votre adresse et votre parenté avec la femme du geôlier de Salviac, voilà tout, alors craignant de vous déranger, il m'a envoyé ici... en reconnaissance, comme disent les troupiers.
— Ah I je comprends I... il se dé&e de moi, à cause de madame Marteau. Dites-lui qu'elle n'a Jamais été ma parente et qu'elle n'est plus mon amie. Nous sommes brouillées à mort et je ne la re verrai jamais. Mais, lui, Je veux le revoir, et s'il ne vient pas chez moi. J'irai chez lui.
— Ce serait imprudent. Mieux vaudrait vous rencontrer quelque part. Nous ne descendons guère de nos hauteurs de Montmartre, et Louis va tous les Jours fumer sa pipe au sommet de la butte... derrière le moulin de la Galette.
— J'irai n'importe où. Mais... il ne restera pas toujours à Paris... Que compte-t-il faire?
— Partir avec moi pour l'Amérique. Ce serait déjà fait s'il ne nous manquait deux choses... de l'argent et des passeports.
— J'en ai, moi, de l'argent, et tout ce que J'ai est à sa disposition.
— Vous êtes trop bonne, madame. Il lui en reste
22 UL BBLLE GEOUEaS
assez pour attendre une somme qu'on doit lui ap* porter de Salviac. Mais on ne nous apportera pas les passeports dont nous avons besoin pour nous embarquer. C'est pourquoi j'ai peur que notre départ soit retardé.
— Tant mieux ! j'aurai le temps de le sauver encore une fois. J'ai des amis haut placés. Je les intéresserai à sa cause. On prouvera que ce n'est pas loi qui a tué le commissaire général et la justice cessera de le poursuivre.
— J'en doute, dit Jacques en secouant la tète.
— Mais d'abord, il faut que je le revoie, reprit Ck)ralie.
— Demain, si vous voulez... là-haut. IndiquezHOioi l'heure.
— Non, cette nuit. J'ai une idée. Je vais au bal de l'Opéra ; qu'il y vienne.
— Au bal de l'Opéra, répéta Jacques en r^ardan t mademoiselle Bemache, comme un homme qui ne comprend pas.
— Oui... rue Le Peletier... tout le monde lui indiquera le théâtre.
— Qu'est-ce qu'on y fait dans ce théâtre? on y danse?
— On n'est pas obligé d'y danser. On s'y promène et on s'y réunit dans les loges, pour voir danser les autres.
— Et vous voulez que Louis s'y montre? Vous
ne songez pa^ que la fiolioe a son sigaalemeat. -* On peut y aller déguisé.
— Ghancelade ne consentira Jaioais à. s'babiller en arlequin ou en polidiineUe.
— le compreuds cela. Mais il n*aqu'& louer und(>mino.
— Un domino ?
— C'est-à-dire une manière de robe de soie noire qui le couvrira de la tète aux pieds... et un masque païeUqui cachera son visage. Je nlrai pas autrement.
— Bon I mais quand vous serez tous les deux affublés de la sorte, comment vous reconnaîtrez-vous ?
— Nous n'avons qu'à convenir d'un signe de reconnaissance. J'attacherai à mon domino une branche de bruyères roses. Qu'il en fasse autant et qu'il se promène entre une et deux heures daixs le corridor des premières loges. J'y serai.
— C'est très bien imaginé... Seulement, je ne sais pas si Louis voudra.
— Dites-lui que si Je lui demande de me faire cette grâce, ce n'est pas uniquemeat pour le plaisir que j'aurai à lui parler. J'ai à lui apprendre des choses qui l'intéressent... des choses qui concernent les amis et les ennemis qu'il a laissés à Salviac.
Tout est changé là-bas, depuis qu'il est parti... et tout a bien tourné pour nous... il faut absolument que je m'eutende avec lui afin de profiter des boimes changes qui se présentent.
24 LA BELLE GEOLIERE
Et comme Jacques se taisait, Goralie reprit vivement :
— Je pourrai peut-être lui procurer un passeport.
— II en faudrait deux, murmura le braconnier, mais moi je trouverai bien le moyen d*aller le rejoindre en Amérique... quand je devrais m'engager comme domestique ou comme cuisinier sur le navire où il prendra passage.
— Alors, je puis compter qu'il viendra cette nuit ?
— Je n'en réponds pas, mais je tâcherai de Ty décider.
— Si vous faites cela pour moi, je vous serai éternellement reconnaissante, et je vous le prouverai.
— Oh I moi, madame, je n'ai besoin de rien, ni de personne. Je me tirerai d'affaire tout seul. L'important, c'est de sauver Chancelade en l'aidant à sortir de France, et si vous y réussissez, je serai votre obligé.
Maintenant, nous sommes d'accord, et je m'en
vais.
— Pas sans m'avoir dit où vous demeurez avec votre ami. Vous m'avez parlé de Montmartre, mais...
— Vous voudriez notre adresse exacte. A quoi bon ? Si Louis refuse de se rendre au bal de l'Opéra, vous le trouverez demain, à midi, sur le haut de la
' butte, à l'endroit que je vous ai indiqué.
— Eh I bien, soit I j'irai à ce rendez-vous, si je ne le rencontre pas cette nuit. Mais... un mot encore I...
LA BELLE GEOLIERE 25
Depuis que votre ami est & Paris, a-t-il reçu des nouvelles de sa sœur ?
— Comment savez-vous qu'il a une sœur? demanda Jacques, en fronçant le sourcil.
— Je le sais parce qu'il m'a parlé d'elle, répondit Goralie un peu déconcertée. Vous aurais-je olTensé sans le vouloir?
— Il est inutile de mêler le nom de mademoiselle Ghancelade à nos affaires, répliqua brusquement Jacques.
— Pardonnez-moi, monsieur ; j'avais cru que...
— Elle est très bien où elle est. Il faut l'y laisser.
Adieu, madame, conclut l'ex-garde-chasse du comte de Sigoulès.
Goralie n'osa pas le retenir, mais elle le reconduisit jusqu'à la porte en lui rappelant sa promesse d'engager Louis Ghancelade à venir au bal.
Jacques répondit qu'il n^avait qu'une parole, et prit congé assez froidement.
Il laissait la pauvre Bernache désolée d'avoir gâté ses affaires en s'informant mal à propos de mademoiselle Ghancelade.
Une première fois déjà, dans le creux du rocher où il se cachait près de la pierre branlante, Louis s'était presque fâché quand elle lui avait parlé d'Edmée, et elle se jura de ne plus recommencer. Que lui importait la sœur, pourvu que le frère ne