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manquât pas au rendez-vous qu'elle venait de loi donner par Tin termédi aire de Jacques?
Du reste, elle n'avait plus de temps à perdre pour faire préparer par sa femme de €hambre son dosaina, son loup, ses gants, ses dentâlles^ ei un bouquet de bruyères roses.
Les bruyères ne poussent pas dans la plaine Saint- Denis comme sur les landes du Périgord noir, mais les fleuristes parisiennes en vendent de bien plus belles que les bruyères sauvages des environs de Salviac. Seulement elles les vendent cher, et Coralie se reprochait presque d'avoir choisi ce signe de ralliement, dont l'acquisition allait imposer une dépense à Louis Gbancelade.
Elle le soupçonnait de n'avoir pas trop d'argent, quoi qu'en eût dit l'ami Jacques, et elle regrettait de l'obliger h se mettre en frais pour acheter un bouquet et pour louer un domino, mais c'était là. un. détail inslgniAant, au prix du plaisir qu'elle attendait de cette entrevue avec le proscrit qui lui avait tourné la tète.
Les sages avis de Clara Lasource n'y pouvaient rien; Coralie s'en moquait parfaitement et trouvait très drôle que cette conseillère, en lui offrant uae place dans sa loge au bal de l'Opéra, lui fournît l'occasion tant désirée de s'aboucher enfin avec Chancelade. Mais eUe n'avait garde de le lui dire, et elle se promettait de lui iausser
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compagnie, aussitdt que Louis se présenterait.
Elle dtna seule et elle employa sa soirée à s'habiller, en caressant de douces chimères*
Elle, se voyait déjà filant le parfait amour avec son bean sauvage,sar les hauteurs de Montmartre, dans une chambrette qui lui aurait rappelé ses débuts et il lui semblait qu'elle avait encore vingt ans.
A minuit précis, elle était prête et trois quarts d'heure après, elle montait dans le coupé de Clara qui avait tenu h ne pas arriver au bal avec la foule. Qui ne s'en souvient de cette bonne vieille salle de larue Le Peletier, détruite par un incendie, le 29 octobre 1873, et qui ne l'a regrettée depuis qu'elle a disparu ?
Elle aurait fait triste figure à côté du superbe monument qui Ta remplacée, mais elle rappelait tant de souvenirs & trois générations de viveurs et de dilettanti que dix ans après sa disparition, ils n'y pensent pas sans quelque mélancolie.
Là, furent représentés des opéras comme on n'en fait plus ; là ont brillé les plus étincelantes étoiles de la danse et du chant ; là furent menés des branles que ne connaissent plus les jeunes du temps présent.
On n'en était pas encore à payer des Clodoches pour représenter la gaieté française, et les Ghicards immortalisés par Gavarni se trémoussaient et se dégingandaîent pour leur agrément personnel.
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Il y avait môme, parmi la jeunesse dorée, des intrépides gui ne dédaignaient pas de flgurer dans des quadrilles échevelés,à seule fin de perfectionner le cancan.
Et les habits noirs gui remplissaient les loges étaient portés par des gens du vrai monde.
On se bousculait dans les couloirs, mais on n'y entendait pas seulement des grossièretés et des platitudes.
S'il y avait déjà des provinciaux et des sots chercheurs de conquêtes, ceux-là ne sortaient guère du foyer où ils se faisaient intriguer par les bourgeoises ridicules et les modistes en rupture d'atelier.
Et les Parisiens de race se sentaient chez eux, car la grande invasion des rastaquouères ne faisait que de commencer.
Goralie Bernache et Clara Lasource étaient là sur leur terrain et savaient manœuvrer à travers cette foule pour arriver aux bons endroits, mais elles n'y venaient pas dans le même but.
Clara n'y cherchait que le plaisir de se trouver en joyeuse compagnie et Coralie espérait y rencontrer l'homme qui lui tenait au cœur.
Il fallait bien pourtant commencer par la loge du baron d'Ormuz, une avant-scène des premières qu'il s'agissait d'aborder en fendant des groupes compacts et tumultueux,
En débouchant dans le corridor qui commun!-
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quaît avec le foyer par de larges baies, elles tombèpent d'emblée sur un attroupement de dominos, de drôlesses costumées, de masques excentriques et môme d'hommes sérieux qui s'était formé autour d'un monsieur très débraillé et outrageusement gris.
Ce personnage tournait le dos aux deux amies et faisait la chouette & tout ce monde. On se renvoyait les propos salés comme on se renvoie un volant avec une raquette. Il y avait dans l'air de ces mots que Rabelais appelle des mots de gueule et qui auraient mis en fuite une honnête femme.
Les deux amies ne s'effarouchaient pas pour si peu et elles ne se privèrent pas de rire, mais elles ne voulaient pas s'attarder à les écouter et elles cherchaient & percer, lorsqu'une riposte lancée par une Pierrette fit dresser les oreilles à Goralie.
— Toi, un sous-préfet I avait crié cette travestie ; t'as l'air d'un employé des pompes funèbres.
— Des pompes, oui... mais pas funèbres... je les passais en revue les pompiers, répliqua une voix que Goralie reconnut parfaitement.
Elle se faufila et elle reconnut l'homme.
C'était Charles Vignory, le chapeau en arrière, les revers de l'habit écartés, la cravate fripée, et les moustaches défrisées.
Clara le reconnut aussi et poussa le coude à son amie en lui disant & l'oreille :
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— Tu VOIS bien qu'il est dégommé.
— Et qu'il a hérité, reprit Coralie. Il n'a pas perSn de temps pour entamer l'héritage.
— Tu aurais tort de le lui laisser manger teat
seul.
— Ne me parle pas de cet étre-là et filons. J'ai me peur atroce qu'il ne nous accoste.
n les aperçut et se mit à les appeler :
— Ohél les chauves-souris I... A la porte les *)iHinos I C'est ici le couloir des bons zigs... Les femmes du monde n'ont pas le droit d'y passer.
Il essaya même d'accrocher CoraBe par. la manche, mais il reçut uu bon coup d'éventail sur les doigts.
— De quoîl vodféra-t-il de plus hellc. Des «anlères, à présenti et ça se paie un bouquc* de bruyères I... va donc, champêftrel
Elle étaient déjà loin, mais CoraBe pensait :
— Et moi qui ai donné rendez-vous ici à Chanceladel Si ce Vignory allait le rencontrer et te reconnaiître, il serait capable de le faire arrêter... maâfi non, au fait... Lo-Lo n'est pas méchant, et puis il n'est plus sous-préfet et il ne se soucie plus des prisonm'ers poUtiques.
Clara Lasource s'en souciait encore moins, et «elle entraîna son amie sans lui permettre de se Teten»ner.
Vignory ne songeait guère à les stnvre. Il *feBdlt
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Tenu au bal de l'Opéra pour se divertir avec des amis qu'il espérait y retrouver, et, afin d'être plus gaî, il avait dîné au café de Paris, où il avait tant bu qu'il ne tenait plus ses sur jambes.
Le protecteur attitré de Clara était & son poste, trônant dans son avant-scène et lorgnant les autres loges. C'est à peine s'il daigna se retourner pour répondre h sa maîtresse qui lui présentait Coralie.
Ce baron était un juif d'Orient, récemment implanté à Paris, avec des millions plus ou moins volés au gouvernement turc, etchercbant à prendre pied dans le grand monde où il n'avait pas encore pu se faire accepter complètement.
Il entretenait Clara, uniquement parce qu'elle avait été à la mode parmi les viveurs élégants, et paroe qu'il espérait arriver par elle à les connaître. Mais il commençait à s'apercevoir que Clara n'avait pas le pouvoir de lui ouvrir les portes qui se fermaient devant lui, et il méditait de la quitter pour une autre irrégnlière mieux posée et plus répandue parmi ces messieurs du club.
— Vous n'êtes pas poli, ce soir, lui dit Clara. Je vous amène une de mes amies qui est une femme charmante, et c'est tout au plus si vous la saluez.
— Votre amie m'excusera, ma chère, répondit sans s'émouvoir le puissant finandear ; Je serai tout à elle, dès que j'aurai fini de passer ma revue. Les premières loges sont bien garnies, mais il y a un tas de flgunes
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nouvelles, et rien ne m'ennuie comme de ne pas pouvoir mettre un nom sur chaque visage.
— Montrez-nous ceux qui vous intriguent, mon cher, et ça m'étonnerait beaucoup si, à nous deux, Xloralie et moi, nous ne parvenions pas à vous renseigner.
— Nous allons bien voir. Tenez I là-bas, en face de nous, ce monsieur à moustaches grisonnantes, c'est le général marquis de Plancoët qui commande une brigade de cavalerie dans Tarmée de Paris.
— Lui-même, dit Goralie.
— Vous le connaissez? demanda vivement le baron.
— Parbleu I il est Tamant d'une femme qui a été mon amie.
— Vraiment? Alors, il ne tient qu'à vous d'entrer dans sa loge et de l'intriguer.
— Je me paierai peut- être ce plaisir-là, cette nuit.
— Il est très influent. Demandez-lui donc s'il voudrait s'employer pour me faire obtenir une concession de chemin de fer. Il aurait sa part.
— Je crois qu'il m'enverra promener. Mais, pour vous être agréable, je le lui demanderai tout de même.
— Merci I vous êtes charmante. Et j'en veux à Clara d'avoir tant tardé à me mettre en relation avec vous.
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— Goralie n'était pas libre, répondit sèchement Clara. Le prince Lounine ne la quittait pas.
— Lounine I mais c'est un de mes amis. Il me doit pas mal d'argent et je suis tout disposé à lui en prêter encore. Il m'a écrit hier qu'il va rentrer à Paris, la semaine prochaine. Et si vous désirez que je lui dise tout le bien que je pense de vous...
— Vous me ferez plaisir, monsieur le baron.
— C'est entendu. Je suis comme ça, moi... donnant, donnant. Mais, puisque vous connaissez tout le monde, avec qui donc est le général?
— Avec un grand vieillard maigre que je n'ai jamais vu, répondit Clara qui tenait à ne pas rester en dehors de la conversation.
— Prêtez-moi donc votre jumelle, dit Coralie.
M. d'Ormuz lui passa son télescope ; elle le braqua sur la loge du général et presque aussitôt elle s'écria :
— Je le connais aussi, celui-là. Je l'ai vu en Périgord. C'est un ancien garde de corps qui s'appelle le comte de Sigoulès.
— L'oncle d'Adhémar, murmura Clara Lasource.
— Il a été autrefois le camarade du général, reprit Coralie.
— Alors, il doit être influent aussi, conclut le baron .
— Non, car il est & couteau tiré avec le gouvernement.
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— Ahî diable !... il n'y a rien à faire avec lui. Mais quel est ce jeune homme qui entre dans la loge de M. dePlancoët?
— A mon tour de vous renseigner, dit Clara. (Test M. de Mussîdan.
— Qu'est-ce que c'est que M. de Mussidan?
— C'est le neveu à la mode de Bretagne du comte de Sigoulès, répoiyiit Clara, en pinçant les lèvres.
— Pas connus ici, l'oncle et le neveu, dit dédaigneusement le baron. Des nobliaux de province. Je suppose.
— Des nobles bon teint, mon cher, et des hommfô très chic. Sans ça, le marquis de Plancoët ne les recevrait pas.
— Mais... il me paraît que le neveu n'est pas de ses amis. Voyez I on le lui présente et l'accueil est froid,., très froid... un salut bien sec... une invitation muette à s'asseoir... c'est tout.
Du reste, il a très bon air, ce nouveau venu.*
— Et joli garçon, bein? appuya Clara, en clignant de l'œil à son amie.
— Pas mal. Mais il manque de tenue. Il porte le chapeau sur l'oreille comme un sous-offlcier de hussards.
Est-ce qu'il est militaire?
— Non, mais c'est tout comme. Il couperait les oreilles à un monsieur qui se permettrait de regarder de trop près sa maîtresse.
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— Comment le coanaissez-youâ si bien?
— Gomme je connais beaucoup d'autres hommes comme il faut. Vous ia*avez reproché souvent de ne pas être assez lancée. Félicitez-mAî maintenant d a- Yoir tanâ de belles connaissances.
— Tous lœs compliments, ma chère. Je n'ai pas la sottise d'être jaloux du passé et s'il vous plaisait, h ?ous et à votre amie, d'aller causer avec ces mes* si«ttrsdans leur loge, je ne le trouverais pas mauvais. Je vais même, pour vous laisser t%ute liberté, faire un tour au foyer et de là, j'irai me coucher. 11 faut que je sois dans mon cabinet demain matin à six heures. Les affaires passent avant tout.
Madame m'^cusera.
— Certainement, répondit Coralie avec conviction.
Le baron lui tendit le bout de ses doigts, dédia un geste protecteur à sa maîtresse et sortit de la loge en se rengorgeant
— Quel majestueux imbécile que mon seigneur et maître ! s'écria madame Lasource* Ce n'est pas un homme, c'est une caisse. Ahl si j'avais seulement douze mille francs'de rente sur le grand-livre, comme je le flanquerais à la porte I
— U a cependant du bon, dit Coralie. Il n'est pas gênant, puisqu'il cède la place à ton amant.
— Adhémar? Mais, ma chère, je ne suis pas décidée h me remettre avec lui. Le journal disait vrai r
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on Ta relâché ; ça ne lui rendra pas la fortune qu'il a mangée.
— Bah ! il héritera de sbn oncle.
— Qui n'est que son cousin et qui me fait Teftet d'être taillé pour vivre cent ans. D'ailleurs, il ne m'est pas prouvé qu'Adhémar tient h renouer avec moi. Depuis qu'il s'est mis la politique en tète, il doit poser pour l'homme sérieux. Je saurai tout à l'heure & quoi m'en tenir, car je compte aller faire un tour du côté de sa loge et il faudra bien qu'il en sorte.
— Pourquoi n'y entrerais-tu pas?
— Parce que le vieux Sigoulès me gênerait... J'aime mieux m'expliquer avec Adhémar en tête à tête. Mais, toi, rien ne t'empêche d'intriguer un peu ce respectable gentilhomme et le général, par la même occasion. Tu tâcheras de savoir s'il s'est remis avec Aurélie.
Et, avant que Goralie eût le temps de répondre, madame Lasource s'écria :
— Vois donc là-bas dans la salle... Marcas qui fait son apparition à la tête de sa bande... ils sont tous déguisés... lui en sauvage, un autre enpioupiou, un autre en nourrice. Il ne m'a pas prévenue, l'animal, et s'il se figure que je les recevrai ici dans des tenues pareilles I...
— Il y aurait de quoi te brouiller avec ton baron, qui tient tant aux belles relations.
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Savent-ils où est ta loge?
— Oui, j'ai été assez béte pour lui donner le numéro.
— Alors, filons, ma chère, avant qu'ils ne nous aperçoivent. Ils seraient capables de nous amener Vignory, et, à aucun prix, je ne veux le voir.
Cl^a goûta ce conseil et les deux amies sortirent sans bruit pour aller & leurs affaires, chacune de son côté.
Clara tenait plus qu'elle ne voulait bien le dire à rejoindre Mussidan, et Goralie sentait approcher l'heure du rendez-vous donné à Louis Chancelade,
■— Où nous retrouverons-nous? demanda- t-elle à sa camarade, quand elles furent arrivées devant les portes du foyer.
— Dans notre avant-scène, et sur le coup de trois heures nous nous en irons finir la soirée au Grand Quinze.
— Je ne te promets pas d'être du souper, dit Goralie.
Et elle se perdit dans la foule, pendant que Glara se dirigeait vers la loge du général.
La sentimentale Bernachè n'avait qu'un but, qui était de ne pas manquer son amoureux et, après avoir un peu circulé dans le corridor, elle revint prendre position entre les deux entrées du foyer.
G'est le meilleur endroit pour voir passer les gens