EPILOGUE
Trois mois après la mort tragique d'Adhémar de Mussidan, par une belle matinée de mal, les cloches de la vieille église de Sal viac sonnaient à toute volée.
C'est toujours un gros événement qu'un mariage dans une petite ville, mais deux noces qu'on célèbre en même temps mettent sur pied la population tout entière.
Et quels mariages I La belle, la sage, la charmante Edmée, épousant un braconnier, une sorte de Robin des bois, qui n'avait ni sou, ni maille, ni domicile I Louis Chancelade épousant la veuve de ce commissaire qu'on l'avait longtemps accusé d'avoir tué d'un coup de fusil I
Le père Chancelade, revenu de Cayenne, donnant le bras à sa fille, et madame Santelli, conduite à
LA BELLE GEOLIERE 317
Tautel par un honorable négociant de Bordeaux, son très proche parent I
Prodige encore plus étrange, les autorités de Salviac, y compris le nouveau sous-préfet, successeur du joyeux Vignory, et M. Bourdeille, président du tribunal, faisaient partie du cortège.
On y remarquait cependant Tabsence du procureur de la République et celle de M. Bizouin, son déplaisant substitut.
Messieurs du parquet ne veulent jamais avoir tort et ceux-là se permettaient de qualifier de scandale public cette cérémonie qui équivalait presque k une réhabilitation des insurgés de Décembre.
Mais la majorité des habitants de Salviac approuvait, au contraire, la décision du magistrat instructeur et l'indulgence du prince-président qui faisait rendre justice aux innocents et qui pardonnait aux égarés.
M. Braconne aussi s'était abstenu, mais pour des motifs absolument personnels ; le brave homme s'était flatté un instant d'épouser mademoiselle Chancelade et il n'avait pas encore pris son parti de sa déconvenue. Il boudait, tout en applaudissant des deux mains k l'ordonnance de non-lieu qui avait mis hors de cause le frère d'Edmée.
Jacques, du reste, s'était donné beaucoup de peine pour empocher que la fôte servît de prétexte à une manifestation politique. Il avait entrepris, avant la
818 lA BBLLE «BOIdiaUÊ
la noce, une tournée dans les villages de l'arrondissement, à seule fin de calmer les turbulents, qoi auraient volontiers profité de Toocasion pour courir les rues de Salviac en poussant des cris séditieux.
II 7 avait dans ce vagabond converti par Famour rétoffe d'un conservateur très accentué, et il se promettait déjà de garder lui-même, contre les déprédatiens des chasseurs, les propriétés qui devaient échoir un jour au gendre du plus riche métayer de la contrée.
Et ce jour ne paraissait pas devoir être très éloigné, car le vieux Ghancelade, exténué par deux traversées de l'Atlantique, dont une à fond de cale, avec les fers aux pieds, n'avait plus longtemps à vivre.
Quant à Louis, que ses goûts n'entraînaient ]^as vers la vie rurale, il comptait s'établir à Bordeaax, y compléter ses études et tâcher de s'y pousser dans l'enseignement supérieur.
Voilà ce que disaient les nouvellistes de Salvîac, et ils ne se privaient pas de gloser sur l'histoire, assez imparfaitement connue, des incidents variés qui avaient abouti à la mise en liberté de rex4nstituteur.
On racontait, av€c force variantes, le duel où le baron de Mussldan et le mari de la belle geôlière avaient trouvé la mort ; on disait que la Ifemmeda gardien-chef et la maîtresse du sous-préfet destitué
lA B1SLLE GBOLlÈRfi 319
avBienl causé par leurs intrigues cette rencontre meurtrière ; on disait même que l'extravagante amie de madame Marteau avait été la maîtresse de Louis Ghancelade.
Le jeune Mouleydîer TalArmait, quoiqu'il n'en sût rien, mais il ne le criait pas très haut, car Ghancelade et Jacques lui inspiraient une terreur salutaire.
Mais le juge d'instruction, discret par état et n'étant pas tenu de motiver sa décision, n'avait dit à personne, pas même à ses collègues du tribunal, qu'il avait lu les aveux écrits d'Adhémar de Mussidan.
Le secret était resté entre lui, le premier président de la cour, le procureur général, le ministre de la justice et le malheureux comte de Sigoulès, qui ne devait pas survivre de beaucoup à son neveu, car il se mourait de chagrin.
Il n'assistait point au double mariage, et Texcellent docteur qui le soignait pensait que le pauvre vieux gentilhomme n'en avait pas pour six mois.
Le général marquis dé Plancoët savait aussi la vérité, mais celui-là vivait fort loin du Périgord, et il avait d'autres soucis.
Il avait fait son devoir en soutenant la bonne cause auprès du prince et en sauvant un innocent, mais il ne s'en était pas tenu là.
320 LA BELLE GEOLIERE
Le comte de Sigoulès, pour le décider à intervenir, s'était vu dans la nécessité de lui signaler la conduite de madame Marteau, et il n'avait pas ménagé la trop tendre Aurélie.
M. dePlancoêt n'avait pas cru son ami sur parole, mais il avait sans bruit ouvert une enquête et il s'était promptement convaincu que, non contente de le compromettre, sa maîtresse en titre se moquait de lui depuis de longues années.
Il s'était toujours douté qu'elle le trompait, et il avait volontairement fermé les yeux, mais cette fois, le scandale était trop fort, et une liaison avec une femme qui venait de causer la mort de deux hommes ne pouvait plus convenir à un futur aide de camp de l'empereur.
Aurélie avait bien essayé de lutter avec toutes les armes féminines dont elle disposait : les mensonges impudents, les larmes hypocrites, les tendresses raffinées. Mais elle en avait déjà usé si souvent qu'elles devaient forcément s'émousser contre le parti pris d'un amant blasé par une longue possession; et d'ailleurs Coralle Bernache la trahissait sans vergogne.
M. de Plancoêt avait eu l'idée machiavélique de se renseigner auprès de cette soi-disant amie de madame Marteau et de lui laisser entrevoir qu'il ne tenait qu'à elle de la remplacer. Et Goralie qui ne recevait toujours pas de nouvelles de son prince
LA BELLE GEOLIERE t321
russe^ n'avait pas hésité à livrer au général les secrets les plus intimes de la belle geôlière.
Mal en avait pris à la déclassée, car son boyard n'était pas revenu et M. de PI ancoôtTavait plantée là en lui envoyant une aumône de vingt-cinq louis pour payer ses délations.
Il lui restait le plaisir d'avoir fait du mal à la veuve Marteau, dont M. de Plancoôt avait pris congé un beau matin, par un billet très sec. Mais c'était un maigre régal pour une fille aux abois, et Coralie en était déjà à vivre d'expédients.
Il y a dans ce monde-là des cigales et des fourmis, et l'imprévoyante Coralie appartenait à la grande catégorie des cigales.
Deux mois de chômage l'avaient mise à sec. Elle avait bien essayé de renouer avec Vignory, mais l'exsous-préfet, tout occupé à croquer son récent héritage, se souciait fort peu de ses anciennes et s'était empressé de se dérober pour se consacrer tout entier à de nouvelles amours.
Coralie n'avait pas été plus heureuse avec le baron d'Ormuz, qu'elle aurait bien voulu enlever à son amie Clara Lasource. Ce financier superbe ne la trouvait pas assez lancée pour la protéger officiellement.
De son côté, la belle geôlière avait tout perdu en perdant le général.
322 LÀ BELLE GEOLIERE
Mieux nantie et moins écervelée que la Bernat^e, elle pouvait encore tenir un certain temps mais dans quel monde aurait-elle cherché des compensations?
Le vrai lui ayait tourné le dos depuis bien des années, et les irrégulières de haut vol ne la reconnaissaient pas comme étant des leurs. Aurélie de Saint- Amour, ancienne élève de Saint-Denis, veuve d'un geôlier, et abandonnée par un homme très en vue, n'avait de débouchés nulle part*
Ses aventures à Salviac et le drame qui s*en était suivi avaient fait quelque bruit dans les cercles de viveurs riches et éloignaient d'elle les gens qu'elle aurait voulu attirer.
Et pourtant il fallait non seulement vivre, mais encore songer à l'avenir, car elle n'était plus très jeune et la perspective de la misère la faisait ft-émîr.
L'insouciante Goralie avait du moins cet avantage qu'elle ne pensait jamais qu'au présent. S|I1 arriva ce qu'il arrive souvent à de telles créatures. B
Elles s'exécraient et eltes se raccommodèrent. Une rencontre dans un théâtre amena ce rapproebe- [ ment, et quinze jours avant le double mariage de Salviac, elles étaient plus amies qu'au temps où la belle geôlière hébergeait sa prétendue cousine dans la maison d'arrêt gouveraée par son mari, filies oublièrent en un clin d'œil leurs gri«fe réciproques,
LA BëLLB QEOUERE 323
elles se persuadèrent qu'en s'aUiatit elles résisteraient mieux à la mauvaise fortune et ee fut Goralie qui proposa d'essayer d'une tournée dans les grandes villes du Midi, en commençant par Bordeaux, où deux Parisiennes élégantes ne pouvaient manquer d'obtenir des succès productifs.
De cette idée aune autre plus hardie qui était de passer par Salviac, il n'y avait pas loin et le voyage fut résolu. Il leur restait assez d'argent pour faire en chaise de poste une entrée triomphale, à seule fin de narguer les deux couples heureux qui allaient se
marier.
Mouleydier, en réponse à une lettre de Goralie, lui avait indiqué la date.
Et ce fut ainsi qu'à l'heure même où les nouveaux mariés sortaient de l'église, les Salviacois virent descendre de voiture à l'entrée de la grande rue deux femmes que beaucoup d'entre eux reconnurent et qui ne tardèrent pas à se repentir de leur incartade.
On les hua, on leur jeta de la boue et des pierres.
Elles n'eurent que le temps de remonter dans leur
équipage et de crier : « Fouette, postillon I » Elles
brûlèrent Salviac et elle firent bien. On les aurait
lapidées.
Trente ans ont passé sur celte histoire d'antan.
324 TA BELLE GEOLIERE
Ëdmée est grand'mère et Louis Ghancelade est veuf. Leur \ie a été calme et heureuse, pendant que la France changeait deux ou trois fois de gouvernement.
Aurélie et Goralie ont très mal fini.
A chacun selon ses œuvres.