‹ La belle geo lie reChapitre 8 sur 14 · II · texte numérisé non relu

II

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— Même ee garnement de Jacques, n'est-oepas? dit tn souriant à demi M. de Sigoolès.

— Vous lui pardonnez donc?

— D'avoir jeté aux orties la plaque de garde-chasse que Je lui avais attachée au bras? Oui, certes. Il vaut mieux que cela, et, quand il lui plaira de devenir mon métayer, il ne tiendra qu'à lui de succéder à votre père. J'aurais mieux aimé qu'il se fît soldat, mais il lui faudrait quitter le pays, et je suppose que, maintenant, il tiendra h y rester. Ma métairie ne convient qu'à un homme marié, et, dans votre maison de Salviac, il y a de la place pour un autre ménage, ajouta le vieux comte en regardant la veuve du commissaire.

— Mon père ne verra pas notre bonheur, murmura tristement Edmée.

— Qui sait? on revient de partout, même de la Guyane. Je demanderai sa grâce et je ne désespère pas de l'obtenir.

— Monsieur le comte, dit avec émotion madame Santelli, vous lisez dans les cœurs... et vous avez deviné que l'heure n'est pas venue où je pourrai vous exprimer ma reconnaissance.

— Elle viendra bientôt, chère madame. En attex>dant, apprenez-moi donc où et dans quelles circ(mstances on a arrêté ce pauvre Louis.

— Tout près d'ici... j'y étais... il a été dénoncé. par une femme...

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— Par cette créature qui a passé quelques jours à Salviac, chez la femme du geôlier, ajouta Edmée.

— Voilà qui est étrange, dit entre ses dents M. de Sigoulès.

Il ne comprenait plus que mademoiselle Bernache cherchât maintenant à sauver Ghancelade qu'elle avait trahi, mais il garda ses réflexions pour lui.

Il venait d'apercevoir à l'entrée du jardin le capitaine qui rentrait, et il lui tardait de s'entendre avec lui, pour la rencontre du lendemain.

— Ma chère enfant... et "vous, madame, je suis obligé de vous quitter, dit-il vivement. Voici venir mon vieux camarade Ratibal, et il faut que je lui parle sur-le-champ. Vous me reverrez d'ici à deux ou trois jours et j'aurai les mains pleines de bonnes nouvelles. Faites-moi crédit jusque-là.

Toiy mon gars, ouvre rœil et ne te fais pas pincer, ajouta-t-il en menaçant Jacques du doigt.

Et il tourna les talons sans plus de cérémonie.

A la fin de février, le soleil se lève tard et il arrive assez souvent qu'il ne se montre pas du tout aux Parisiens.

Ainsi fit-il le matin du duel qui devait dénouer plusieurs situations très tendues.

A neuf heures, un brouillard épais couvrait encore la plaine Saint-Denis d'un linceul gris&tre et s'amassait en gros flocons dans les fossés creusés entre Tescarpe et la contrescarpe des fortifications.

On n'y voyait pas à dix mètres devant soi et les maraîchers qui revenaient de la Halle, n'osant plus trotter de crainte d'accident, s'en allaient au pas sur la longue route qui commence à la porte de Saint- Ouen.

Cette brume froide et humide pénétrait les gens

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» I I. Il III I ^a^^— ■ I Ml,

que leurs affaires obligeaient à cheminer par un temps pareil et les glaçait jusqu'aux os.

Il n'y avait point alors de postes de douanes dans ces parages, car la limite de l'octroi était encore marquée par le vieux mur d'enceinte et les employés en habit vert ne veillaient qu'aux barrières, aujourd'hui disparues, qui enfermaient l'ancien Paris.

Il en résultait qu'on pouvait se battre dans les fossés, sans crainte d'être dérangé et on s'y battait assez souvent. C'était un champ clos pins commode et plus rapproché que le bois de Vincennes ou le bois de Meudon.

La banlieue à cette époque ne s'étendait pas si loin -et de nombreux cabarets n'y attiraient pas comme à présent, les buveurs du lundi. On en était encore à chanter ce vieux refrain, qui maintenant n'a plus de sens : Pour rigoler^ montons, — montons à la bar* rière.

Du côté du nord, la campagne commençait à la butte Montmartre et il n'y avait pas longtemps qu'on ne chassait plus le lapin dans la plaine Monceaux où se sont élevés depuis de superbes hôtels, habités par des demoiselles qui détestent les lapins.

La place était donc bien choisie pour vider une querelle sérieuse, et la matinée faite à souhait pour s'ent^égorger à l'aise.

Adhémar de Mussidan et ses deux témoins étaient partis en flacre de V Hôtel du Helder, A neuf heures

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moins un quart, ils arriTaient à la porte de Saint- Ouen. Ils y laissèrent leur voiture et ils s'acheminèrent h pied vers le lieu du rendez-vous, gai n'avait pas été fixé d'une façon très précise, puisqu'on devait se rencontrer entre la porte de Saint-Ou^i et la porte de Glignanoouft.

Ils durent donc suivre le rebord extérieur du fo^ jusqu'à ce qu'ils aperçussent leurs adversaires*

Ratibal, qui avait servi dans la cavalerie, s^était muni de deux sabres d'ordonnance, choisis avec soin, deux sabres d'égal poids et d'égale longueur, et il les portait sous son bras, enveloppés de sei^ verte.

Il eut le tact de prendre les devants, ate de permettre au comte de Sigoulès d'avoir en tèle à tèie avec son parent, un dernier entretien. Il avait déjà eu la discrétion de ne pas s'enquérir de la cause du duel. Ce vieux soldat était un témoin modèle.

Du reste, l'oncle et le neveu n'avaient plus grand'chose à se dire, car ils avaient dtné ensemble la veille, et ils avaient traité à fond les questSoas qui se rattachaient à cette rencontre décisive.

Toutes les éventualités étaient prévues. Adhémar avait en poche une somme plus q»e suffisante pour passer en Amérique, sll tuait Marteau et s'il s'en tirait sans blessure grave. Si, au contraire, Adhésaar succombait, M. de Sigoulès était en possession de eon testament de mort. Une dédaration très explicite;

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qui innocentait complètement Ghancelade, avec preuves à Tappui : le signalement de la carabine consignée au greffe du tribunal de Salviac, et la facture du commissionnaire qui l'avait vendue au baron de Mussidan.

Ce baron marchait, les deux mains dans les poches de son paletot, et un cigare à la bouche, insouciant comme toujours et plus gai que jamais. Il était ravi de risquer sa vie pour sortir d'une situation insupportable et aussi pour racheter un acte qui ressemblait beaucoup à un crime.

M. de Sigoulès, au contraire, était fort ému. H avait pardonné à son neveu ; il l'excusait presque, et son cœur se serrait à la pensée que le dernier parent qui lui restât allait peut-être tomber sous le sabre d'un soudard abruti et avili. Le vieux gentilhomme, qui ne craignait rien au monde, n'envisageait pas sans effroi la fin possible de sa race. Il avait eu beaucoup à se plaindre d'Adhémar, mais il n'avait jamais cessé de l'aimer tendrement, et il comptait lui laisser tout son bien, à condition qu'après lui, il ajouterait le nom de Sigoulès au nom de Mussidan.

— Te sens-tu en bonne disposition ce matin? lui demanda-t-il tout à coup.

— Excellente, mon cher oncle, répondit joyeusement Adhémar.

J'ai dormi comme un loir, je me suis lesté d'une grande tasse de café, et je me suis amusé à répéter

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avec ma canne deux ou trois coups que m'a enseignés naguère un cuirassier de nia connaissance. Le sieur Marteau va passer un mauvais quart d'heure. Je commence à croire, ajouta-t-il en riant, qu'il est dans ma destinée de faire des veuves. Jeanne Bastide me doit déjà d'être libre... et je pense que dans une heure la belle geôlière aura le droit d'épouser un homme plus avenant que le rustre dont je vais la délivrer.

^ —Tu parles là comme un Gascon...

— EnPérigord, nous le sommes à moitié, mon cher oncle.

— Tes propos n'en sont pas moins déplacés... et tu prends très mal ton temps pour plaisanter. Tu devrais te recueillir, et si tu as des recommandations à me faire, ce serait le moment.

— Pas une. Tout est convenu entre nous, puisque vous voulez bien vous charger d'acquitter mes dettes.

— Tu ne regretteras donc rien, s'il t' arrive malheur?

— A vous parler franchement, je ne regretterai que vous, et, au fond, je n'ai jamais aimé que vous. Mon amour pour Jeanne Bastide n'a été qu'un feu de paille, allumé par la jeunesse, et bientôt éteint par l'absence. Pour mes maîtresses, y compris madame Marteau, je n'ai jamais eu que des caprices.

Et quant à Santelli, j'ai beau me tâter, je ne me

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trouve pas de remords. J'aurais mieux fait de ne pas le tuer, mais il n'a eu que ce qu'il méritait.

M. de Sigoulès s'abstint d'insister. Il n'espérait pas convertir à des sentiments plus tendres ce viveur endurci.

— Savez-vous à quoi je pense? lui demanda Mussidan. Je pense que le sieur Marteau pourrait bien nous faire faux-bond. Il a peut-être réfléchi, depuis qu'il m'a envoyé des témoins. Ce qu'il y a de sûr, c'est que nous marchons depuis dix minutes sur ce talus glissant et que je ne vois pas poindre le mari d'Aurélie.

— Il nous attend sans doute plus loin.

— Je le souhaite, car je ne recommencerais pas volontiers cette promenade d'agrément... par ce froid et ce brouillard à couper au couteau.

Ce qui serait encore moins drôle, ce serait que cet aimable personnage eût amené en guise de témoins cinq ou six agents de la brigade politique et qu'au lieu de s'aligner avec moi, il me fît empoigner.

— Je ne sais trop si je n'aimerais pas mieux ce dénouement que l'autre, dit entre ses dents le comte de Sigoulès.

Mais non... Ratibal s'arrête... il a sans doute aperçu ton adversaire et ses seconds.

En effet, le capitaine, qui marchait en éclaireur, avait tout à coup cessé d'avancer.

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— Du diable si Je les Tois, grommela MussîdaiL C'est tout au plus si' je le yois lai-même.

— Il nous appelle du geste. Hâtons le pas, dit le comte.

Ils eurent tôt fait de rejoindre ce brave homme, qui leur dit :

— Ces messieurs sont là... au fond du fossé... et je crois qulls s'impatientent.

— C'est leur faute. Pourquoi sont-ils allés si loin? répliqua Mussidan.

— Je suppose qu'ils auront passé par la i>orte de Clignancourt, et s'ils sont venus jusqu'ici, c'est qu'il y a un chemin pour descendre.

— C'est juste. Partout ailleurs, le revers du fossé est coupé h pic, tandis que voici une rampe très commode.

Décidément, les fortifications à la Vauban ont du bon. Ce grand homme h voulu donner des facilités aux duellistes.

— Tu parles trop, dépêchons-nous, dit M. de Sîgoulès, agacé par les propos gouailleurs de son neveu.

Ratibal avait bien vu.

Trois hommes, qui piétinaient au pied de la contrescarpe, apparaissaient comme des ombres à travers le brouillard.

Adhémar et ses deux témoins descendirent è. la

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file indienne, le capitaine en léte,etnn instant après, ils abordèrent le groupe ennemi.

Pierre Marteau, boutonné jusqu'au menton, avait un air qu'Adhémar ne lui avait jamais vu. Ses traits contractés, sa bouche pincée, ses yeux étincelants, ses sourcils froncés, indiquaient qu'il était dominé par la colère et par la haine. Il n'était jamais beau, mais ce jour-là, il était affreux.

Ses acolytes avaient des physionomies brutales de vieux sabreurs, surexcités par l'abus des liqueurs fortes.

Jamais le comte de Sigoulès ne s'était trouvé en si mauvaise compagnie, quoiqu'il se fût battu vingt fois.

Ces gens s'étaient précautionnés aussi d'une paire de sabres qu'ils venaient de mettre au clair, afin de ne pas perdre de temps.

On échangea des saints très froids et on s'occupa aussitôt des préliminaires du combat.

Ratibal exhiba ses armes, et les deux paires se trouvèrent être exactement pareilles. On tira le choix au sort, avec une pièce de cent sous jetée en l'air, et le sort favorisa M. de Mussidan qui, par bravade, voulut qu'on se servît des sabres apportés par son adversaire.

Les conditions étaient réglées d'avance. Un grand escogriffe à trogne rouge, qui était témoin de Mar^ teau, crut cependant devoir dire :

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— Il est entendu qu*on se bûchera, jusqu'à ce qu'un des deux soit par terre. Nous ne sommes pas \enus ici pour troquer des estafilades et, après, faire plumer des canards pour déjeuner ensemble.

— Soyez tranquille, répondit Adhémar de sa voix la plus douce, le combat continuera jusqu'à ce que Tun de nous deux ne soit plus bon qu'à mettre en bière.

— Habit bas, messieurs, commanda le comte de Sigoulès, pour couper court à ce ce colloque intempestif.

Mussidan, sans mot dire, se dévêtit de son pardessus, de sa jaquette et de son gilet, serra la boucle de son pantalon, retroussa les manches de sa chemise, prit un des sabres qu'on lui présenta, en piqua la pointe dans le gazon du fossé et attendit.

Mussidan avait fière mine dans cette attitude, et M. de Sigoulès ne put s'empêcher d'admirer sa tenue sous les armes. Un vieux soldat chevronné ne se serait pas mieux campé en face de l'ennemi.

Marteau, moins crftne mais tout aussi calme, le sabre au poing, esquissait des coups pour se rendre compte du poids de l'arme qu'il tenait.

— Il est bien entendu que les coups de pointe sont permis, dit-il à haute voix.

— Tout est permis, excepté de lâcher pied, répliqua Mussidan.

Les témoins placèrent les deux adversaires, et le

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capitaine allait donner le signal, quand un de assistants de Tex-geôlier de Salviac s*écria :

— Un instant, messieurs !

— Ah I çà, dit Adhémar, est-ce que vous allez nous faire un discours comme les maîtres d'armes de régiment en font aux conscrits qui s'alignent pour la première fois?

— Pas si bête, jeune homme... mais vous ne voyez pas qu'il y a du monde là-haut.

Adhémar et les autres levèrent la tète et crurent apercevoir, au bord du talus d'où ils étaient descendus, un homme qu'on distinguait à peine à travers le brouillard.

— Qu'est-ce que ça vous fait? dit M. de Mussîdan, ■— Ça me fait que ce particulier-là pourrait venir

nous déranger, une fois que la danse sera commencée.

— Eh! bien, vous le laisserez regarder ; ça l'amusera.

— Nous ferions mieux d'aller plus loin.

— Plus loin, ce sera la même chose, et j'ai assez marché comme ça. Finissons-en ici.

— D'autant que si nous tardons, appuya Ratibal, le brouillard va se lever, et tous les gens qui viendront flâner là-haut nous verront.

— Du reste, cet homme a passé son chemin, dit M. de Sigoulès. On ne le voit plus.

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Ce promeneur matinal avait en effet disparu, «111 n'y avait plus de raison pour différer le combat. ^ Etes-vous prêts? demanda Ratibai-

— Oui, répondirent en chœur les deux adversaires.

— Allez, messieurs !

Adhémar et le mari d'Aurélie firent chacun deux pas en avant et les deux lattes se touchèrent.

L'escrime du sabre est un art tout particulier. Elle comporte des coups très variés et elle peut être dangereuse ou presque inoffensive, à la volonté des témoins qui président à l'engagement, et aussi selon le tempérament des combattants.

Entre troupiers, lorsqu'il s'agit de vider une de ces querelles de caserne qui auraient pu se terminer par un échange de horions, il est rare qu'on se fasse grand mal. Le prévôt pare les bottes à fond et, à la première piqûre, proclame que l'honneur militaire est satisfait.

Mais il n'en va pas de même entre gens qui ont bonne envie de se tuer et, cette fois, chacun des deux adversaires s'était juré d'exterminer l'autre.

Rien qu'à la façon dont Marteau se mit en garde, on vit bien qu'il était de première force.

Il avait le désavantage de la taille, car il était beaucoup moins grand qu' Adhémar, et il devait penser tout d'abord à se garer des coups de haut en bas.

Son avant-bras couvrait sa tête, et il paraissait ré-

solu à attendre Tattaque, prêt à parer et à profiter de la première faute de son ennemi pour lui allonger un coup droit.

Il n'attendit pas longtemps.

M. de Mussidan entama Taction par un moulinet si rapide et si serré que Marteau eut fort à faire pour préserver son crâne, et qu'il ne put éviter une entaille à Tépaule.

Sa chemise se teignît de sang et Ratibal cria : — Arrêtez I

Mais Tenragé mari ne tint aucun compte de l'injonction, et saisissant le moment oîi Adhémar, plus obéissant que lui, venait de rompre, il attaqua à son tour, mais il attaqua de la pointe.

Adhémar n'en fut pas fâché, car il tirait fort bien l'épée, et le premier assaut l'avait un peu fatigué.

C'était maintenant un jeu d'adresse, après un exercice violent; presque un temps d6 repos, en attendant la reprise des coups de taille.

Alors, commencèrent les feintes, les dégagementsmoins serrés qu'à Fépée, à cause du poids et de la laideur des lames, les parades sonores, imitant lebruit du marteau sur l'enclume, les ripostes foudroyantes, toujours arrêtées par des oppositions de fer.

Et le tout, sans résultat, car aucun des deux ad-^ versaires n'avait sur l'autre de supériorité marquée.

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A ce jeu, les robustes finisseat par se lasser elles nerveux s'irritent.

Adhémar, exaspéré d'avoir en face de lui la face enflammée du mari d'Aurélie, voulut en finir. Il rompit brusquement et revenant sur l'ennemi, le sabre haut, sans plus songer à se couvrir, il lui fendit la tête, au moment où cet ennemi lui trouait la poitrine d*un coup de pointe.

Ce fut si vite fait que les témoins ne comprirent qu'en les voyant tomber.

Mussidan fut jeté sur le dos, comme s'il eût été renversé par un boulet de canon.

Pierre Marteau chancela, tourna sur lui-même en agitant les bras, lâcha son sabre et s'abattit comme un bœuf assommé par le maillet du boucher.

Ses témoins essayèrent de le relever et M. de Sigoulès courut à son malheureux neveu qui ne donnait plus signe de vie.

Les deux adversaires avaient été tués raide.

La pointe du sabre de Marteau avait atteint le cœur d'Adhémar et la lame d'Adhémar avait largement ouvert le front de Marteau. Elle avait brisé Vos et mis la cervelle à nu.

— C'est fini, murmura le capitaine en aidant à se remettre sur pied le comte qui s'était agenouillé près de son cher mort.

Les témoins du ci-devant gardien-chef étaient beaucoup moins émus et ils ne s'attardèrent point à

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donner à leur ancien camarade des soins inutiles.

— Messieurs, dit le plus vieux, tout s'est passé dans les règles. Vous l'attesterez avec nous, si les pékins du parquet nous embêtent. Voulez- vous que je me charge d'aller chercher la gendarmerie?

Je sais où il y a une caserne.

— Faites comme il vous plaira, répondit Ratibal. Moi, j'emmène mon ami... il ne peut rester auprès du cadavre de son parent.

— Il faut pourtant laisser quelqu'un ici. Autrement, on croirait à deux assassinats. Mon camarade veillera sur les corps, pendant que j'irai prévenir les gendarmes... ou le premier sergent de ville que je rencontrerai.

— Très bien. Vous savez où je demeure... M. de Sigoulès loge à Y Bétel du Helder. Nous nous tiendrons à votre disposition... et je vous attends avant la fin de la journée.

Le comte se laissa emmener sans dire un mot. Les grandes douleurs sont muettes. Il remonta la rampe en s'appuyant sur le bras du capitaine, et quand ils arrivèrent sur le talus, ils y trouvèrent Jacques.

— Que fais- tu ici? lui demanda sévèrement le vieux gentilhomme.

■— Je savais que votre neveu se battait ce matin... personne ne me l'a dit, mais je l'ai deviné hier, quand vous êtes venu chercher le capitaine, et je me suis caché pour vous écouter, pendant que vous

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causiez dans le jardin. Je vo.ulais éire le premier à informer quelqu'un que vous connaissez... et j'ai tout vu...

— Eh I bien, va dire à Edmée qu'Adhémar de Mussidan est mort et que sa mort sauve CSiancdade, car il m*a laissé la preuve écrite de l'innocence de ton futur beau-frère. Marie-toi avec elle et tâchez d'être heureux.

Moi, je n'ai plus qu*à m'en aller finir dans un coin, comme un vieux cheval fourbu.

— Vous oubliez que nous serons là.

Le comte passa sans répondre et Jacques n'osa pas le suivre. Mais il reprit sa course vers la porte de Glignancourt, afin de rentrer dans Paris par un autre chemin.

Il n'avait pas de raison suffisante pour pleurer la la mort de M. de Mussidan, qu'il connaissait à peine, et il ne pouvait que se réjouir de la mort de Marteau, qu'il détestait cordialement. Il ne se préoccupait que des conséquences qu'aurait ce duel pour Louis Ghancelade et pour Edmée.

M. de Sigoulès venait de le rassurer, mais il ne comprenait pas comment le vieux gentilhomme était en mesure de prouver que Ghanoelade n'avait pas tué le commissaire général.

Il se doutait bien un peu que le meurtrier c'était M. de Mussidan, puisque la belle geôlière le laissent sortir, la nuit, de la maison d'arrêt, et que cette

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femme devait être la cause du combat où son amant et son mari venaient de trouver la mort. Mais il y avait dans toute cette affaire des côtés obscurs qu'il tenait à éclaircir avant de revoir Edmée, et Tidée lui vint de passer d'abord chez Goralie Bernache.

Il l'avait rencontrée immédiatement après l'arrestation de Louis. C'était elle qui la lui avait apprise, et qui lui avait parlé du rôle joué par madame Marteau dans l'histoire embrouillée du séjour des deux prisonniers à la prison de Salviac. Elle devait en savoir plus long qu'elle n'en avait dit ce jour-là.

Jacques était sûr d'être bien reçu par elle, puisqu'elle lui avait oftert de le cacher dans son appartement, et, certes, elle ne refuserait pas de l'éclairer, s'il était en son pouvoir de le faire.

On l'attendait rue des Abbesses, chez madame (jouverneur, mais il passa au pied de la butte Montmartre, sans s'y arrêter, et il alla tout droit rue Mogador.

La femme de chambre de Goralie, sachant que sa maîtresse l'avait reçu à sa première visite, ne fit aucune difficulté pour le conduire dans le salon, où il trouva les deux amies : mademoiselle Bernache qu'il Connaissait fort bien et madame Marteau qu'il n'avait jamais vue, mais qu'il reconnut au portrait que Ghancelade lui en avait fait.

Goralie Taccueillit avec joie, le présenta à la belle geôlière, et lui dit vivement :

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— Enfin, vous voilà I Je vous attends depuis deux jours. Quelles nouvelles m'apportez-vous?

— Je viens de voir le comte de Sigoulès, répondit Jacques, et il m'a affirmé que Louis est sauvé.

— Sauvé ? s'écria Coralie. Et comment ?

— Il parait que M. de Mussidan a laissé un écrit où il avoue que c'est lui qui a tué le commissaire, répondit Jacques.

— Laissé I répéta la belle geôlière. Il est donc parti?

— Il est mort, madame, votre mari Ta tué.

Madame Marteau pâlit, mais elle resta muette, et

ce fut son amie qui dit bêtement :

— Ils se sont donc battus ?

Elle aurait bien dû s'en douter, puisqu'elle avait tout fait pour amener ce duel.

— Il y a une heure, dit froidement le braconnier.

— Vous y étiez ?

— J'ai tout vu. Ils sont tombés en môme temps.

— Quoi I Marteau aussi ?

— M. de Mussidan lui a fendu le crâne.

— Tu es veuve, s'écria Coralie en regardant son amie qui restait pétrifiée ; tu es libre, et moi je vais retrouver mon amant. Que nous importe le reste ?

C'était féroce, et Jacques, indigné, reprit sèchement :

— Est-ce Chancelade que vous appelez : mon amant?

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— Vous savez bien qu'il l'est.

— Je sais qu'il Ta été, mais je crois bien que vous ne le reverrez plus. Si, comme je Tespère, on le remet en liberté, il ne tardera guère à se marier.

— Se marier ! A qui ?

— Je ne suis pas chargé de vous l'apprendre.

— A cette femme que j'ai surprise chez lui, le jour où on l'a arrêté?

— Peut-être bien.

— Ahl la gueuse 1 elle m'a échappé, ce jour-là, mais je la retrouverai et je lui brûlerai les yeux avec du vitriol.

— Je ne vous conseille pas d'essayer.

— On me mettra en prison... on me jugera. Je m'en moque. Je serai acquittée. On ne condamne plus les maîtresses abandonnées qui se vengent. J'aurai pour moi toutes les femmes.

— Je ne crois pas, car elles sauront que c'est vous qui avez dénoncé Chancelade à la police.

— Ce n'est pas vrai 1

— Épargnez-vous la peine de mentir. Chancelade a tout raconté à une personne qui me l'a répété. Et Chancelade, alors même qu'il ne se marierait pas, ne consentira jamais à vous revoir. Vous l'avez trahi, vous l'avez livré. Tout est fini entre vous et lui. Oh I je sais bien que vous avez eu regret de ce que vous avez fait... et que vous vous êtes retournée contre M. de Mussidan. Je sais que c'est vous qui

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avez préparé ce duel où deux honuues sont morts et je comprends qne madame Marteau vous en sache gré. Mais c'est une raison de plus pour que Chancelade ne vous pardonne pas.

Coralie baissait la tôte sous eette avalanche de dures vérités et elle commençait à voir telle qu'elle était la situation qu'elle s'était faite. Elle ne voulait pas s*avouer vaincue^ mais le bandeau tombait de ses yeux, ce bandeau que la passion y avait niis, et avec cette mobilité d'impression qui faisait le fond de son caractère, elle en était déjà à se demander comment elle avait pu se laisser emporter par la colère au point de commettre de si terribles sottises.

Deux bommes morts, par sa faute, et ses folies amoureuses prenant fin du même coup, il y avait bien de quoi lui enlever ses illusions, et la rejeter dans les réalités de sa vie de femme galante.

Elle pensait déjà à son Russe et même un peu à Yignory. Avec ceux-là, du moins, elle était sûre que la comédie ne tournerait pas au drame.

Et Jacques, en lui parlant ce langage sévère, avait fait, comme on dit, d'une pierre deux coups.

La belle geôlière était consternée. Elle aussi, mesurait maintenant la profondeur de l'abîme où elle s'était jetée volontairement.

Elle restait seule au monde avec son déshonneur et la protection du général Plancoët, qui pouvait lui manquer d'un instant à l'autre, après de si tragiques

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éYénements. Elle se reprochait d'avoir envoyé à la mort Adhémar de Mussidan, et elle avait envie de le pleurer. Elle regrettait même Pierre Marteau, ce mari si commode qui lui servait d'enseigne aux yeux du monde et dont le nom abritait ses fredaines.

Mariée, Aurélie de Saint-Amour était encore quelque chose ; veuve, elle n'était plus rien. Elle rentrait dans la catégorie des femmes entretenues et elle arrivait à Tâge où cette carrière n'a plus d'avenir.

Il n'était pas jusqu'à Jacques qui ne se repentît d'être venu chercher des éclaircissements dont il pouvait se passer, alors que, dans une maison plus respectable que celle de la rue Mogador, deux honnêtes femmes Tattendaient avec impatience.

n s'apercevait trop tard qu'il avait cédé à un entraînement irréfléchi, et il lui tardait de rentrer dans le droit chemin en laissant ces deux créatures se consoler ensemble.

— Vous n'avez plus rien à me dire? demanda-t-il.

Aucune des deux amies ne lui répondît ; renonçant à en rien tirer, il sortit précipitamment, et elles n'essayèrent point de le retenir.

Elles préféraient, sans doute, se ecmeerter pour parer aux conséquences de la double catastrophe.

Jacques, piéton infatigable, prit sa course vers la rue des Abbesses, et il trouva Edmée et Jeanne assises côte à côte sur un banc dans le jardin de madame Gouverneur.

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Elles aussi avaient deviné que leur destinée allait se décider ce matin-là. Jacques ne s'était pas expliqué nettement, mais il leur avait laissé entendre que M. de Sigoulès, la veille, n'était pas venu pour rien conférer avec son vieux camarade.

Il leur raconta ce qui venait de se passer dans le fossé des fortifications. Il y mit des ménagements, car il savait que celles-là avaient du cœur ; mais il fallut bien arriver à préciser les faits, et quand il leur apprit que les deux adversaires étaient morts, elles fondirent en larmes.

Jacques put comparer ces douleurs sincères à Témotion intéressée des deux malvivantes qu'il venait de quitter; à leur attitude agitée par des soubresauts de colère et des retours d'égoïsme.

Elles ne pleuraient pas, ces créatures, dont l'une perdait à la fois son mari et son amant, que l'autre avait envoyés à la boucherie pour satisfaire une rancune personnelle.

Et cet indépendant qui avait toujours vécu dans les bois apprenait à connaître les civilisées Parisiennes, que Barrière appelait mal à propos des filles de marbre, car elles ont un cœur, seulement ce cœur est fait de paille et de boue. La paille flambe quelquefois, mais la boue reste, et les feux passagers la durcissent.

Jacques plaignait son ami, qui s'était laissé prendre

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une fois par une de ces sirènes, et se jurait de profiter de la leçon.

Serment superflu, car c'en était fait pour lui de l'existence accidentée, et il ne la regrettait pas ; il touchait au bonheur, au vrai, celui gui consiste à rentrer dans la vie régulière en épousant la femme qu'on aime.

Edmée n'y pouvait pas croire, et elle doutait encore de la justice qui seule pouvait reconnaître et proclamer l'innocence de Louis Chancelade.

Jacques eut beaucoup de peine à relever leur courage et à leur persuader que la déclaration d'Adhémar de Mussidan ne serait pas contestée, parce qu'elle ne pouvait pas l'être.

Il y parvint cependant et la journée ne se passa pas sans que d'heureuses nouvelles vinssent confirmer ses prévisions.

L'excellent Ratibal arriva vers deux heures. Son ancien camarade, n'ayant plus de motifs pour lui cacher la vérité, l'avait mis au courant, et le capitaine leur annonça que le comte de Sigoulès était allé droit au but, sans perdre une minute.

Dominant sa douleur, le vieux gentilhomme avait pris le parti de se transporter immédiatement chez le général marquis de Plancoët, qui, après l'avoir entendu, ne refuserait certes pas de le présenter le jour même au prince, président de la République et futur empereur, lequel, selon toute probabilité, ne

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manquerait pas cette occasion de racheter, en prenant le parti d'un innocent, les rigueurs outrées d'un délégué de son gouvernemenL

Et si le résultat de l'audieace était tel qu'il Fespérait, M. de Sigoulès se proposait de venir lui-môme l'annoncer à la sceur du prisonnier.

La veuve de Santelli comprit qu'elle serait de trop et remonta dans sa chambre. Ratibal, qui attendait la visite des témoins de Marteau, s'en alla fumer sa pipe sur le trottoir de la rue des Abbesses, à seule fin de saisir au passage ces deux troupiers dont les allures et le ton auraient pu effaroucher la discrète madame Gouverneur.

Mais Ëdmée resta dans le jardin avec Jacques et les heures leur semblèrent longues jusqu'au moment oîr l'oncle du malheureux Âdhémar leur apparut» vieilli de dix ans, courbé par le chagrin et marchant péniblement appuyé sur sa canne.

Ils coururent à sa rencontre et il leur dit d'une voix brisée par l'émotion :

— Ne pleurez plus... et ne me plaignea pas... je ne me relèverai pas du coup que j'ai reçu... mais, avant de mourir, j'aurai fait des heureux. Vous reverrez Louis Chancelade.

~ Quoi 1 11 est libre 1 s'écria Ëdmée, oubUant dans l'excès de sa joie le malheur de ce vieillard qui ve.nait de voir tomber sous ses yeux le dernier de sa race.

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— Pas encore. On va le transférer à Salviac, où rinstruction doit se poursuivre. Mais il ne restera pas longtemps à la maison d'arrêt, car son juge aura entre les mains des preuves de son innocence. Et il ne sera pas recherché pour d'autres causes ; j'en ai obtenu l'assurance. On ne lui demandera pas où il était le soir où le commissaire de police a été frappé. J'ai même emporté la promesse que son père aurait sa grâce.

— Sa grâce I et c'est le prince qui.,.

— Oui, ma chère Edmée. J'ai fait pour votre frère et pour vous ce que je n'aurais fait pour personne, pas même pour Adhémar. Je n'ai pas renié mes convictions, mais j'ai violenté mes sentiments en implorant le chef d'État qui tient la place du roi légitime. Et je ne regrette pas d'avoir eu recours à sa justice.

Maintenant, ma vie est finie. Je partirai demain l^ur Salviac

— Pas sans nous, dirent en même temps les fiancés.

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