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La belle geôlière

arrêté les armes à la main, était sous les \errous, attendant la décision administrative qui fixerait son sort. Quelques-uns de ses complices, moins favorisés que lui, avaient déjà pris le chemin de Gayenne ou de Lambessa. Si bien que la petite capitale du Salviacois était momentanément fort agitée et encore plus divisée d'opinions.

On se soumettait au nouveau régime, mais on s'intéressait aux victimes d'une échauffourée qu'on excusait et on se tenait sur la réserve avec les autorités fraîchement installées.

L'ancien sous-préfet venait d'être remplacé par un jeune homme expédié de Paris tout exprès pour refaire l'esprit public de cet arrondissement suspect. Le procureur et son substitut rivalisaient d'ardeur avec lui. Il n'y avait que les magistrats inamovibles qui ne fissent pas de zèle, parce qu'ils se croyaient & l'abri d'une destitution.

Cet état de choses avait naturellement attristé le cercle Philologique. Les fonctionnaires s'y montraient eomme de coutume, les uns de peur qu'on ne les accusât de bouder le gouvernement, les autres pour y faire de la propagande en faveur du princeprésident. Les citadins ne l'avaient pas déserté non plus, mais ils tenaient leur langue, afin de ne pas se compromettre. Quant aux gentilshommes des environs , presque tous royalistes, ils ne se gênaient pas pour blâmer tout haut le coup d'État et leur

attitude provocatrice gênait les bourgeois tranquilles.

De tout cela, il résultait que la réunion était beaucoup moins gaie et aussi moins nombreuse, même les jours de marché, car les gentlemen farmers, en signe de mécontentement, regagnaient leur castel avant la nuit.

Un de ces samedis pourtant, le dernier du mois de janvier, un ouragan de neige s'était déchaîné tout à coup sur le pays et, en quelques heures, les chemins étaient devenus impraticables.

Les seigneurs de la campagne, forcés de coucher & Tauberge, n'avaient pias trouvé de meilleur emploi de leur soirée que de la passer au cercle.

A onze heures, ils y étaient encore, et, leur présence ayant animé la partie, plusieurs notables de Salviac leur tenaient tête.

L'aristocratie périgourdine n'est pas flère et on fraternisait.

M. Bourdeille, lui-même, M. Bourdeille, président du tribunal civil, s'était attardé à un whist à cinq sous la fiche, où il avait pour partner le comte de Sigoulès, ancien garde du corps du roi Charles X, et pour adversaires M. Lorcières, banquier, et M. Braconne, bâtonnier de l'ordre des avocats.

" Ce cercle n'était pas luxueusement meublé, mais il était admirablement situé, au rez-de-chaussée de la plus belle maison de. la ville. Ses fenêtres don-

naîent sur une terrasse qui dominait toute la vallée de la Dronne et d'où on découvrait un immense horizon fait à souhait pour le plaisir des yeux.

Cette nuit-là, les collines de l'autre côté de la rivière étaient couvertes d'un manteau blanc et les arbres semblaient avoir été poudrés à frimas par le bonhomme Hiver. Rien ne bougeait dans ce paysage silencieux, et la clarté qui tombait des fenêtres du salon de jeu rayonnait sur un désert.

— Trois levées et deux d'honneurs, c'est gagné, dit M. de Sigoûlès en jetant ses cartes.

— Notre revanche, demandèrent les deux vaincus.

— Non, il est trop tard, et puis, je n'ai pas le cœur au jeu. Je m'y suis mis pour faire plaisir à notre cher président, mais quand je pense que ce pauvre Adhémar de Mussidan est en prison, je me reproche de tenir les cartes.

— Avouez, monsieur le comte, que M. de Mussidan ne l'a pas volé, dit le banquier Lorcières. Marcher sur Salviac à la tète de cinquante paysans, c'est grave I... c'est très grave!... ce jeune homme risquait de se faire fusiller.

~ J'aurais préféré qu'on le fusillât. Il serait mort en soldat, et ils vont l'envoyer périr de la fièvre dans les marais delà Guyane. Enattendant, votre joli souspréfet m'a refusé la permission de le voir. Je m'étais présenté d'abord au gardien-chef, qui m'a fermé la

porte au nez. D*où sort-il, ce bouledogue de geôlier ? Il n'est pas du pays ?

— Non, répondit M. Braconne ; il nous Tont envoyé de Paris pour nos étrennes. C'est un ancien troupier» brutal et déplaisant. Mais sa femme est jeune et jolie... On prétend que c'est à elle qu'il doit son avancement.

— Mari complaisant I il ne lui manquait que cela. Ah I on les choisit bien^ les agents du pouvoir !

— Pas si haut, mon cher comte, dit à demi-voix le président Bourdeille» vous allez mettre tout le monde en fuite.

Quelques bourgeois timides filaient déjà soumoisèment et les autres se plongeaient dans la lecture d'un journal pour faire semblant de ne pas entendre les propos séditieux, du ci-devant garde du corps, qui s'écria :

— Je m'en moque et personne ne m'empêchera de dire ce que je pense. Je le dirais au nez de ce comr mîssaire général qui nous est arrivé, il y a trois jours, et qui a déjà expédié au bagne cinq ou six pauvres diables — un de mes métayers entre autre* — Pierre Chancelade... un brave homme et un républicain, celui-là... ça ne l'a pas empoché de suivre ce fou d'Adhémar qui ne pensait qu'à se battre pour le roi.

— Le bonhomme n'est pas méchant, répondit M. Lorcières. C'est son fils, Louis, l'instituteur, qin

Ta poussé à slnsurger et qui a eu bien soin de rester chez lui.

— Sans sa sœur, Louis s'en serait mêlé, fit observer le président; et je suis bien aise qu'il se soit tenu à récart du mouvement, car c'est un garçon très estimable, en dépit de ses opinions révolutionnaires. Elles lui viennent de son grand-père qui avait été conventionnel.

— Le grand-père d' Adhémar est mort à Quiberon . . . et les petits-ûls ont faiUi combattre côte à côte contre l'usurpateur I Voilà où nous en sommes I

— Si nous donnions la revanche à ces messieurs, insinua le président, qui trouvait que le vieux gentilhomme allait beaucoup trop loin.

— Soitl ça me calmera, dit Sigoulès. Tant pis pour vous, président, si je fais des renonces.

On reprit les cartes, et la partie recommençait, lorsque la porte s'ouvrit, poussée par une main autoritaire.

Deux messieurs entrèrent à la fois, un vieux et un jeune.

— Bon ! grommela le comte, voilà le sous-préfet, à présent 1 Qu'est-ce que c'est que l'autre ?

— L'autre, c'est le commissaire général, murmura M. Braconne. Que le diable vous emporte de m'avoir empêché de partir I

Il avait bon air, ce délégué du gouvernement. Il était grand, vigoureusement taillé, très brun, très

raide et porteur de fortes moustaches noires. Un ancien militaire, selon toute apparence ; et un homme né pour remplir des missions extraordinaires.

Le sous-préfet était visiblement un boulevardier élégant, bombardé fonctionnaire par quelque protecteur haut placé.

— Ne vous dérangez pas, messieurs, dit-il aux gens qui se levaient, pour faire honneur & Tautorité, M. le commissaire général part demain et je tenais à lui montrer le merveilleux effet de neige qu'on doit avoir d'ici.

Les joueurs de whist n'avaient pas bougéet le comte lançait des regards furieux à Timpitoyable agent qui avait fait déporter son métayer, et enfermer son cousin.

— N'est-ce pas, reprit le sous-préfet, après avoir conduit le commissaire jusqu'il la fenêtre, n'est-ce pas que ce serait un beau décor pour un cinquième acte de mélodrame ?

Il parlait encore quand une des vitres vola en éclats, brisée par une balle.

Un coup de fusil était parti du dehors, et le bruit de la détonation se mêla au cliquetis du verre cassé.

Tout le monde se leva en même temps, les joueurs de whist et les lecteurs de journaux, mais personne ne comprit tout d'abord que la balle était arrivée h son adresse.

Le sous-préfet qui avait failli la recevoir, ouvrit

courageusement la fenêtre^ et se mit à crier en ges** ticulaat :

— Arrétez-le I

Mais, pendant qu'il montrait le poing à. Thomme qui avait tiré, le commissaire général porta la main à sa poitrine, tourna sur lui-même et tomba comme une masse.

On se précipita pour le secourir, et Tancien garde du corps, oubliant ses haines politiques, ne resta pas en arrière.

Il était trop tard. Le malheureux délégué du gour yemement avait été tué raide. Le projectile avait atteint le cœur et la blessure saignait à peine. Un médecin qui se trouvait là n'eut qu'à la regarder pour déclarer qu'elle était mortelle.

Les assistants, perdant la tète, se sauvèrent presque tous, en criant : au meurtre I II ne resta que le comte de Sigoulës, le président Bourdeille, et quelques Salviacois, moins poltrons que les autres, ou plus désireux de se faire bien noter par le premier fonctionnaire de Tarrondissement.

— C'est une vengeance politique, murmura le président.

— Voilà ce que c'est que de persécuter les pauvres gens, grommela le vieux gentilhomme»

— Messieurs, interrompit le sous-préfet, il ne faul pas que l'assassin nous échappe. Je l'ai vu, il a ûû yeats la rivière. Courez à la gendacmerie pendant qjue

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je vais lui donner lâchasse... et... qui m'aime me suive l

Ge disant, U sauta par la fenêtre qui n'était guère gu!à six pieds au-dessus du niveau de la terrasse, et un. samuniéraire de Tenregistrement, qui se trouvait là, passa immédiatement par le même chemin.

Ces messieurs avaient quelque mérite à poursuivie le meurtrier^ car s'il s'était servi d'un fusil à deux coups, il lui restait une balle à envoyer à ceux qui lui donnaient la chasse. Mais que ne fait-on pas pour avoir de l'avancen^atl

Du reste, l'homme avait disparu, laissant l'empreinte de ses chaussures dans la neige. Après avoir enjambé un petit mur qui bordait la terrasse, il s'était lancé sur la pente trèSr raide du coteau au pied duquel coule la Dronne, et cette pente était hérissée de rochers et de broussaiUes très propres à abriter un fugitif. S'y était-il caché ou avait-il dégringolé jusqu'au bas? Le socs-ptéfet ne prit pas le temps de réfléchir à cette alternative et ne s'arrêta qu'au bord de l'eau, distançant de plusieurs longueurs remi^eyé qui s'était fait son auxiliaire. - Ils-étaient jeunes tous les deux et aussi amlntieux Fun que l'autre.

A vingt-sept ans, CSiapIes Vignory, ffls é'on négo* eiasi de la rue du Sentier, av^t mené si bon train l'héritage de son père, qu'il ne lui en restait plus

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que des bribes. Le jeu, les soupers, les demoiselles avaient dévoré le reste, et ça nomination, due à un camarade influent, était venue fort à propos pour l'arracher à la vie du boulevard. Il lui en avait coûté de quitter Paris, mais il prenait goût à la carrière administrative et il espérait bien ne pas moisir à Salviac. Joli garçon, suffisamment instruit et doué d'un esprit très délié, il était du bois dont on fait les préfets, et il comptait arriver par les femmes.

Le surnuméraire, Martial Mouleydier, avait vu le jour à Salviac oîi sa famille tenait un certain rang dans la bourgeoisie; il ne possédait qu'un très mince patrimoine, et comme la nature l'avait doué d'un physique agréable, il était la coqueluche des grisettes de l'endroit. Mais ses vœux s'élevaient plus haut et il rêvait de faire un mariage riche qui l'aiderait & obtenir plus tard une conservation d'hypothèques, — le bâton de maréchal des employés de l'enregistrement.

' Ce provincial et ce Parisien étaient faits pour s'entendre, et le surnuméraire avait déjà rendu quelques services discrets au sous-préfet, qui n'était pas de bois, et qui, en dehors des relations hiérarchiques, le traitait sur un certain pied de familiarité.

— Où est-il passé, le gredin? demanda Vignory, tout essoufflé de sa course. Il est capable d'avoir traversé la rivière... et, par ce froid, je ne me soucie pas d'en faire autant.

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— On ne voit plus de pas sur la neige, dit Mouleydier. Je croirais plutôt qu'il s'est arrêté au milieu de la côte et qu'il a remonté vers la ville, pendant que nous descendions jusqu'ici. Il a déjà eu le temps de faire du chemin. J'ai bien peur que nous ne le rattrapions pas.

— 11 faut pourtant que je le retrouve. Je n'ai pas envie de manquer ma fortune. G*est une occasion unique. Songez donc, mon cher, que ce pauvre M. Santelli, qu'il vient de tuer, était commissaire général pour six départements. Si l'assassinat d'un personnage de cette importance restait impuni, je n'aurais plus qu'à faire mes paquets. Tandis que si je mets la main sur le meurtrier, le moins que je puisse avoir c'est la croix.

— Vous l'aurez, monsieur le sous-préfet. Il ne peut pas échapper, quand même les gendarmes qui vont venir par la grand'roule ne le rencontreraient pas. C'est un crime politique et il n'y a qu'à chercher parmi les ennemis du gouvernement.

— Oui, et surtout parmi les amis de ceux que M. Santelli vient de faire déporter.

— Par exemple, les amis de ce vieux sans-culotte de Ghancelade. Tout à l'heure, au cercle, avant votre arrivée, le comte de Sigoulës déblatérait contre le gouvernement, à propos de la mesure prise contre son métayer. Je vous demande un peu ce que ça lui

fait à ce vieux chouan qu'on ait débarrassé le pays d*UQ républicain enragé.

— Les extrêmes se touchent, mon cher, mais ce hobereau n'est pas homme k payer un assassin. Il faut chercher ailleurs ; et pour le moment, nous avons bien assez de besogne. Qu'est devenu le chenapan qui a fait le coup ?

— Je persiste à croire qu'il est rentré en ville.

— Par où? Partout, excepté en face de nous, le rocher est à pic. Il faudrait donc qu'on lui eût jeté une corde d'une des maisons qui bordent l'escarpement.

— Ce n'est pas impossible... et j'en connais plusieurs qui sont mal habitées. Il sera bon d'y faire des perquisitions. Après ça, il a pu aussi remonter tout bonnement sur la terrasse et tourner autour de la maison du cercle. Ils ont tous perdu la tête, làhaut I La fenêtre est restée ouverte, et ils n'ont pas éteint les lampes. On voit des ombres passer et repasser devant la lumière. Le procureur et le substitut doivent être arrivés.

— Et ma place est avec eux, dit gravement Vignory. Je vais les rejoindre et nous allons oxpfm L'enquête immédiatement..

— Monsieur le sous-pTéSat,. voifii les» ganâairiaesv s'écria-MouIeyâier.

— Attaidoni^le9^.akkr&

Ils étaient deux,, conduits pai leur brigadiec, et

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ils arrivaient aussi vite que le leur permettait leur lourd équipement.

— Vous n'avez pas vu lliomme? leur cria Vignory.

— Non, monsieur le sous-préfet, répondit le brigadier en soulevant son bicorne. Je présuppose qu'il aura pris du côté de Téglise.

— Commencez par fouiller les buissons sur la côte. Si vous le trouvez et qu'il essaie de se sauver, tâchez de iui casser une patte d'un coup de carabine. Je veux l'avoir vivant. S'il n'y est pas, vous viendrez me rejoindre ici.

Les gendarmes se mirent k grimper, à dix mètres l'un de l'autre, pour opérer sur un plus vaste espace de terrain, et le bouillant sous-préfet resta en tète k tête avec son protégé.

U commençait à se repentir d'avoir compromis sa dignité dans cette chasse k Tbomme qui menaçait de ne pas aboutir, et il regardait la ville suspendue au-dessus de sa tète, comme s'il eût espéré que la contemplation de ce panorama, qu'il ne connaissait que trop, lui suggérerait un moyen de retrouver le fugitif.

La lune, à son denàèv quartier, venait de se cour cher, mais la bourrasque avait cessé, le cirt élaii sans nuages et les reflets de la neige tombée éelai* rasent la nuit. La mîère, à moitié gelée, coulait sans bruit entre deux rangées de saate6> towtpfè» *i <die-

min où ces messieurs s'étaient arrêtés, un chemin, qui suit le fond du vallon, au pied de la colline au sommet de laquelle on a bâti Salviac.

La cité s'étend sur une ligne irrégulière et la longue rangée des maisons qui surplombent le ravin couronne hardiment la hauteur. Au bout, à droite, quand on regarde d'en bas, pointe le clocher de l'église, un clocher moderne, tout h fait dépourvu de caractère. A l'autre extrémité s'élève la grande bâtisse où se tient le cercle, et plus loin^ le terrain s'abaisse en une pente douce que suit la grande route de Périgueux.

De ce côté, on ne voit que la croûte extérieure de Salviac. La ville proprement dite est derrière cette espèce de rempart. Les rues commerçantes, la place du marché, la mairie, couvrent des terrains accidentés, au-delà desquels, sur une colline à part, s'élèvent les trois édifices publics qui représentent la civilisation moderne, la sous-préfecture, le tribunal et la prison.

Charles Yignory était donc en ce moment fort loin de son domicile officiel, et pour y rentrer, il lui fallait faire le tour de la ville, à moins de remonter l'escarpement par lequel il était descendu et l'ascension était si rude qu'en prenant ce raccourci, il ne serait pas arrivé plus vite.

— Les gendarmes ne reviennent pas, dit-il, en piétinant dlmpatience.

— C'est qu'ils cherchent toujours, répondit le surnuméraire.

— Ils ne trouveront rien. Et là-haut, on doit s'étonner de mon absence prolongée. Je ne suis pas obligé de faire la police moi-même et je tiens à assister aux constatations judiciaires, avant d'écrire mon rapport au préfet... et au ministre, car l'événement est assez grave pour que j'en rende compte directement au grand chef. Rentrons, mon cher... k moins que vous ne préfériez rester avec le brigadier.

— Ce sera comme vous voudrez, monsieur le souspréfet.

— Oui, restez... et donnez-lui le signalement de l'assassin. Je n'ai fait que l'entrevoir, mais je puis affirmer qu'il est grand et qu'il porte un chapeau à larges bords. Quant au fusil dont il s'est servi, je suppose qu'il s'en sera débarrassé... il faudra fouiller les buissons...

— C'est singulier, murmura le sagace Mouleydier; à l'heure qu'il est, tout le monde est couché à Salviac et je vois là-bas deux fenêtres éclairées.

— Altez-vous pas vous figurer que c'est un indice ! dit M. Yignory en haussant les épaules.

— Mais, monsieur, ce sont les fenêtres de la maison que Louis Chancelade habite avec sa sœur.

— Louis Chancelade I répéta le sous-préfet ; l'instituteur que j'ai révoqué en arrivant à Salviac?

— Et le fils de Pierre Chancelade, qui comman-

dait les insurgés, le Mécembre^ et que le commissaire central a expédié ce soir à Périgueux sous bonne escorte, dit l'intelligent surnuméraire.

— Hé 1 hé I voilà une coïncidence qui mérite attention.

— Le fils ne vaut pas mieux que le père. C'est une race d'insurgés. Voilà soixante ans que ces gens-là sont dans toutes les affaires contre le gouvernement, n'importe lequel.

— Et ce mauvais garnement n'a pas dû pardonner au commissaire général d'avoir fait déporter le vieux. Il est venu justement hier réclamer contre la mesure, et il s'est exprimé avec tant de violence que le commissaire Ta pris par le bras et l'a mis à la porte. J'y étais.

— Ça s'est su en ville. Et hier, au café, on disait que Louis Ghancelade avait juré de se venger.

— Alors, mon cher, je tiens le coupable et je veux que l'honneur de l'avoir arrêté me revienne à moi toutseuU.. Vous, je vous ferai nommer receveur, d'ici à quinze jours... Mais ne perdons pas une minute... pendant que ces messieurs du parquet ioâtrumentent là-haut, nous allons faire une visite au domicile de l'ex-instituteur, et s'il n'est pas encore rentré, nous le pincerons en flagrant délit.

— Justement, voici le brigadier et ses hommes qui reviennent bredouille. Dame l ils ne sont que trois

et si on avait envoyé le reste de la brigade, les recberches auraient été mieux^ faites.

— Les autres sont en roule pour conduire le père Ghancelade à Périgueux. Nous sommes cinq ; c*e8t bien assez pour arrêter le flls.

— Il est homme & se défendre et s'il a gardé son fusil, il ne fera pas bon forcer sa porte.

— Mon cher, dit dédaigneusement le jeune souspréfet, si vous avez peur, je ne vous retiens pas. Mais je vous préviens que, quand on craint la mort, on reste surnuméraire toute sa vie.

— Oh I monsieur, ce que j'en disais, c'était pour vous avertir du danger; mais je suis prêt à marcher, et s'il faut donner Tassant à la maison, je demande à monter le premier.

— Trop de zèle, maintenant! c'est l'affaire des gendarmes de monter à l'assaut. Laissez-moi don* ner mes instructions au commandant de la force armée...

Eh bien, brigadier?... vous n'avez rien trouvé?

— Rien, monsieur le sous-préfet. J'ai essayé de suivre les traces que l'homme a laissées sur la neige„ mais à mi-côte les pas s'embrouillent et il n'y a pas moyen de savoir de quel c6té il est passé.

— Je le sais, moi. Vous voyez cette lumière, làbas?

— Oui... C'est dans la maison du père Ghancelade. . — Gomment ! la maison est à lui?

— Oui, monsieur le sous-préfet... le bonhomme est resté métayer, mais il a du bien... vingt hectares de terres du côté de Ghampagnac et en ville, une maison. Ses enfants y logent.

— Et ils ne se couchent pas de bonne heure, à ce qu'il paraît. Quel est le plus court chemin pour aller chez eux?

— Il faut faire le grand tour, par Téglise.

. . — Eh bien, marchez 1 je vous suis, et quand nous serons arrivés, je vous dirai ce que vous aurez à faire.

Le brigadier rassembla ses deux gendarmes et se mit en route, au pas accéléré.

Yignory leur laissa prendre un peu d'avance, afin de pouvoir causer plus librement avec son auxiliaire qui venait de grandir de cent coudées dans son estime.

— Quel homme, est-ce, au fond, que ce Ghancelade? lui demanda- t-il. Je l'ai révoqué, mais vous devez le connaître mieux que moi.

— Il ne passe pas, à Salviac, pour un méchant garçon ; seulement, c'est un monsieur très fier et très renfermé. Il se croit supérieur à toute le monde parce qu'il est bachelières lettres. Il s'est fait instituteur primaire par goût, car il aurait pu entrer dans l'enseignement supérieur. Il a la tète farcie de théories politiques et sociales et je le crois capable de tout faire pour servir son parti. C'est dans le sang.

LA BELLE GEOUERE ^

Le père Ghancelade est un fanatique de la pire espèce. Il Ta bien prouvé.

— Et la sœur ?

— Elle est dans les mêmes idées. Mais elle est bonne comme le bon pain, et tous les Salviacois la chérissent. Elle a installé chez elle un ouvroir. Elle recueille les enfants abandonnés et elle travaille jour et nuit pour les pauvres. C'est mademoiselle Saînt-Vincent-de-Paul.

Et jolie avec çal... et sage!

— Je ne Tai jamais vue, car je l'aurais remarquée. Le beau sexe n'est pas beau à Salviac.

— Oh I elle sort très peu 1

— Elle ne va donc pas à la messe, le dimanche?

— Je crois que si, et on raconte que son frère le lui reproche, mais elle va à la première, à six heures

du matin.

— Et moi, je ne vais qu'à la dernière... la messe des paresseux. Et encore, si je pouvais m'en dispenser l... Mais je suis sous-préfet et si je ne m'y montrais pas, j'aurais tous les gens bien pensants contre moi et contre le gouvernement que je représente. On m'a déjà reproché, au ministère, de ne pas être assez sérieux.

Pourvu qu'elle ne mette pas de bâtons dans mes roues, cette sœur I Elle doit être très aimée dans le pays et elle ne manquera pas de prendre la défense de son chenapan de frère.

— N'en doutez pas, monsieur le sous-préfet. Elle adore ce frère et elle le prend pour un grand homme. Elle se fera hacher en morceaux plutôt que de dire xm mot contre lui.

— Nous nous passerons de son témoignage. Le grand point, c'est de le surprendre. Elle veille pour l'attendre. Et c'est nous qui le recevrons. Décidément, mon cher, vous avez eu une fameuse idée et si notre expédition réussit comme je l'espère, je vous promets que vous n'aurez pas obligé un ingrat.

Ils avaient fait du chemin tout en causant, et les gendarmes qui les précédaient commençaient à monter la côte assez douce qui se termine à l'entrée de la ville.

Ils s'engagèrent dans une rue étroite et mal pavée . qui la traverse dans toute sa longueur et qui passe devant la maison du cercle pour aboutir à une promenade peu fréquentée, en dépit de sa situation pittoresque.

Les habitants de Salviac aiment mieux deviser sur la vilaine petite place de la Mairie, que de contempler, du haut d'une esplanade plantée de beaux àrbreS; la fraîche vallée de laDronne.

Du reste, il ne paraissait pas que la mort tragique du commissaire général les eût tirés de leur torpeur habituelle, car le sous-préfet et son cortège ne ren^ contrèrent âme qui vive.

A Salviac, les cafés sont fermés à dix heures, pa

ordonnance de police, et les bourgeois qui les fréquentent dormaient déjà d'un profond sommeil. Ceux qui avaient assisté à la catastrophe avaient sans doute suivi les autorités accompagnant le cadavre qu'on avait dû porter & la sous-préfecture, où renvoyé extraordinaire était descendu en arrivant.

Et les gentilhommes campagnards qui plaignaient peu la victime, s'étaient sans doute empressés de regagner leur auberge, renommée par l'excellence des pâtés truffés qu'on y confectionnait.

La solitude et le silence ne pouvaient que servir les projets de l'ambitieux sous-préfet, qui se proposait de devancer les magistrats dans cette chasse au meurtrier, et de leur amener le coupable, pieds et poings liés, alors qu'ils en seraient encore aux conjectures vagues.

Après avoir fait quelques centaines de pas dans la grand'rue, les gendarmes qui éclairaient la marche, tournèrent h gauche et s'engagèrent dans une ruelle latérale, au bout de laquelle se trouvait la maison Ghancelade.

— De ce côté-ci, on ne voit pas de lumière, dit tout bas le jeune Mouleydîer.

— Parbleu! répliqua le sous-préfet, l'instituteur malin ne tient pas à ce qu'on éclaire sa rentrée, et il sait que mademoiselle Ghancelade veille ; l'illumination des fenêtres qui donnent sur la rivière est un signal convenu entre le frère et la sœur.

— Oserai-je vous demander si vous comptez la faire arrêter aussi ?

— Non, certes ! je ne tiens pas à me rendre impopulaire. Plus tard, je ne dis pas... Si on peut prouver qu'elle a trempé dans un crime... alors, Topinion publique se retournerait.

— Ça n'arrivera pas. Je mettrais ma main au feu que la belle Edmée ne sait rien de TatFaire. Son frère, si c'est lui qui a fait le coup, se sera bien gardé de la prendre pour confidente.

— Je pense comme vous et j'aurai pour elle tous les égards qu'elle mérite. Laissez-moi faire, mon cher. Je sais comment il faut prendre les femmes, dit Charles Vignory, en lissant ses longues moustaches.

Il avait eu, en effet, dans* sa vie parisienne, quelques bonnes fortunes, et il pouvait passer pour un joli cavalier ; un peu grêle, nn peu fat, mais très capable de plaire à certaines femmes.

Le brigadier avait placé un de ses hommes de chaque côté de la porte et attendait les ordres de M. le sous-préfet qui commença par lui demander :

— La maison n'a pas d'autre entrée que celle-ci?

— Non, monsieur. Il y a un petit jardin derrière et après... c'est le précipice... cent cinquante pieds au-dessus de la rivière; à droite, c'est la maison du €uré... à gauche, c'est la maison de M. Braconne, l'avocat.», et il n'y a pas de communications entre

• les trois immeubles... les murs mitoyens ont deux pieds d'épaisseur... On ne bâtit plus comme ça à présent.

La maison patrimoniale des Ghancelade était en effet très vieille et il ne paraissait pas qu'on l'eût réparée depuis longtemps, car la façade était balafrée par une longue lézarde, tout enguirlandée de lierre.

Elle n'avait qu'un rez-de-chaussée, un étage et le toit par-dessus, un toit de tuiles en assez mauvais élat. La porte était aussi fort délabrée et les volets des fenêtres ne semblaient pas très solides.

Ils étaient, du reste, hermétiquement clos et on n'entendait aucun bruit dans l'intérieur de cet antique logis.

— Faut-il frapper ? demanda le brigadier.

— Non pas ; c'est moi qui vais frapper, répondit le sous-préfet. Placez-vous contre le mur avec vos hommes.

Vous, Mouleydier, mettez-vous derrière moi.

Après avoir prescrit cet ordre de bataille, M. Vignory saisit le marteau — à Salviac on n'en était pas encore à la sonnette — et frappa vigoureusement.

Il y eut un silence, puis une voix féminine demanda :

— Est-ce toi, Louis ?

— Vous voyez, souffla le surnuméraire à l'oreille de son supérieur, elle l'attend... il n'est pas rentré et

quand il rentrera, il sera pris comme un rat dans une .souricière.

D'un geste, le sous-préfet fit taire le jeune Mouley- •dier, et répondit : oui, en déguisant sa voix. Il ne pojivaitpas imiter celle de Louis Ghancelade, mais il donna à la sienne une intonation tout à fait engageante.

On n'ouvrit pas tout d'abord. Évidemment mademoiselle Edmée hésitait et pour la décider, l'ingénieux Vignory imagina de frapper avec ses doigts, à petits coups précipités ; c'était comme s'il avait dit : « Je crains de parler trop haut. Tu me reconnais bien. Ne me laisse pas dehors. Un voisin n'aurait qu'à se mettre à la fenêtre. »

Le [moyen n'était pas de ceux qu'emploierait en pareil cas un fonctionnaire soucieux de sa dignité, mais il réussit.

La sœur de Louis Chancelade entre-bâilla la porte et se montra, tenant à la main un bougeoir dont la lumière tomba en plein sur Charles Vignory. Elle jeta un cri de surprise et elle essaya de repousser le battant, mais Vignory fut prompt à se glisser par la demi-ouverture , et il eut l'adresse d'entrer sans bousculer la jeune fille, qui recula instinctivement.

Une fois dans la place, l'audacieux sous-préfet se plaça de façon à assurer ses communications avec son escorte, — un pied arc-bouté contre le battant pour empêcher mademoiselle Edmée de le refermer,

— et commença par ôter poliment son chapeau^

— Qui ôtes-vous? demanda-l-elle d'un ton ferme.

— Je pensais avoir l'honneur d'être connu de vous, mademoiselle, répondit Vignory, en prenant sa voix la Iplus douce. Je suis le sous-préfet de Salviac.

La jeune fille fit un mouvement qui n'échappa point à Tœil clairvoyant de M. Vignory» mais elle se remit vite d'un trouble passager et elle reprit froidement :

— Fort bien, monsieur. Que me voulez-vous?

— Je désirerais à parler à monsieur votre frère.

— Mon frère n'est pas ici.

— Oserai-je vous demander à quelle heure il rentrera?

— Il ne rentrera pas.

— Vraiment? Je croyais que vous l'attendiez. Tout à l'heure, lorsque j'ai frappé, vous avez dit :

« Est-ce toi, Louis? »

— Je vous répète, monsieur, qu'il ne rentrera pas... Et je m'étonne que vous, qui l'avez destitué, vous teniez tant à le voir... surtout au milieu de la nuit.

A ce moment, la jeune fille vit briller dans la pénombre le galon d'argent du chapeau d'un gen-* danne.

— Ah I je comprends, enfin, reprit-elle avec amertume, vous venez l'arrêter. Ce n'était pas assez de

jeter mon père en prison etide l'envoyer au bagne... il vous faut encore mon frère 1... Eh bien ! arrêtez moi... je suis aussi coupable que lui, car je partage toutes ses opinions.

Elle était superbe en parlant ainsi et Vignory ne se lassait pas de Tadmirer. Ses grands yeux noirs lançaient des éclairs ; ses narines roses frémissaient de' colère et ses traits si réguliers et si doux exprimaient un mépris hautain. Elle avait l'air d'une reine indignée.

Le jeune Mouleydier n'avait pas trop vanté cette fleur du Périgord noir, et Vignory, qui s'y connaissait, n'avait jamais vu dans ses caravanes parisiennes de femme qui valût celle-là.

— Pardon, mademoiselle, dit-il en affectant de sourire, il ne s'agit pas de vous et, d'ailleurs, je n'incrimine les opinions de personne. Le gouvernement que je sers a été dans la nécessité de se priver des services de M. Louis Ghancelade qui lui faisait une guerre ouverte, mais si monsieur votre frère s'était borné à soutenir le régime républicain, je n'aurais pas été obligé, cette nuit, de venir troubler votre repos.

— Et de quoi l'accusez-vous donc? s'écria la jeune fille. Est-ce d'avoir demandé la liberté de son père à un homme sans entrailles qui l'a repoussé durement?

Peu s'en fallut que Vignory ne répliquât : « Votre frère s'est vengé de cet homme en le tuant d'un coup

LA BELLE GEOLIERE S9

de fusil; » mais il jugea que ce serait une maladresse et qu'il valait mieux louvoyer afin de laisser h Louis Chancelade le temps de venir se jeter dans la souricière tendue pour le prendre.

— Mademoiselle, reprit-il, un crime a été commis, ce soir, dans la ville... et je regrette de vous apprendre que les soupçons se sont portés sur votre frère.

— C'est absurde. Mon frère n'est pas à Salviac.

— Ah I... où est-il donc?

Edmée se mordit les lèvres et ne répondit pas.

— Vous refusez de me le dire ? Vous avez tort, mademoiselle. Il importe beaucoup à votre frère de prouver un alibi qui le sauverait. Et s'il a quitté la ville avant la nuit, on ne pourrait plus lui imputer un fait qui s'est passé, il y a une demi-heure. Il était encore à Salviac à [midi, car je l'ai rencontré dans la rue. Mais j'admets qu'il est (parti plus tard, et je ne vois pas pourquoi vous ne voulez pas m' apprendre où il est... à moins que le voyage qu'il a entrepris subitement n'ait un but inavouable.

— Vous l'interrogerez... il vous répondra. —Vous voyez bien, mademoiselle, que vous l'attendez.

Edmée, prise encore une fois au piège, baissa Ijes yeux et se tut.

— Gela étant, mademoiselle, vous trouverez bon que je prenne mes précautions. Veuillez me conduire

dans une des pièces de ce rez-de-chaussée; les gendarmes que j'ai amenés se tiendront dans ce corridor et ouvrirontla porte quand votre frère se présentera.

— G*est un guet-apens, à ce que je vois. Et de quel droit prétendez-vous rester seul avec moi?

— Oh! rassurez-vous. M. Mouleydier que vous connaissez, je pense, et qui m'a accompagné jus^ qu'ici, va entrer, et il sera en tiers dans la visite que les circonstances me forcent à vous prier de subir.

Le surnuméraire qui était resté sur le seuil ne perdit pas une si belle occasion de se montrer et se glissa dans le corridor. Le [brigadier et ses hommes en firent autant et le dernier qui entra eut soin de fermer la porte derrière lui.

Mademoiselle Ghancelade, adossée 'au mur, les regardait dédaigneusement et ne bougeait pas.

— Je saurai demain s'il y a encore une justice en France, dit-elle avec hauteur, car je vous rends responsable de cette violation de domicile, et je porterai plainte contre vous. Quant à vous recevoir ail* leurs que dans ce corridor , je vous défie de m*y contraindre.

— Dieu me garde, mademoiselle, d'employer la violence pour aller plus loin, s'écria hypocritement M. Vignory. Nous sommes très bien ici et, puisque vous le préférez, nous y resterons. S'il vous plaisait même de remonter dans votre chambre, je ne m'y opposerais pas, je vous prie Ae le eroîre.

LA BBLLE GEOLIERE 31

— Je resterai ici. Je yeux partager le sart de Louis. Si vous remmenez, vous m'emmènerez avec lui, je vous Tai déjà dit.

— Je comprends, répliqua en souriant le sousiwréfet. Vous vous proposez de lui crier, quand il frappera à la porte r «Sauve-toi, les gendarmes sont-làl »

— Vous vous trompez, monsieur; mon frère a une clef. Et d'ailleurs, si je l'avertissais du danger, il ne se sauverait pas. Il n'y a que les coupables qui prennent la fuite au lieu de se justifier.

— Je souhaite sincèrement que Louis Ghancelade y réussisse.

— De quoi Taccusez-vous donc ?

— Je puis bien vous le dire maintenant. On vient de tuer d'un coup de fusil le commissaire général...

— Le bourreau de mon père I

— Voilà une exclamation qui suffit à expliquer pourquoi on soupçonne votre frère. Il a comme vous, voué une haine implacable à ce haut fonction* naire qui n'a fait que son devoir en sévissant contre un insurgé dangereux.

— C'est vrai... nous- haïssons oet homme... et si Louis avait pu se baittre en duel avec lui, il aurait eu du plaisir à le tuer... mais Louis n'assassine pas.

— Je veux bien le croire... jusqu'à preuve du contraire... mais il est fâseheux pour lui qu'il ait eu

rétrange idée de sortir par le temps qull fait, à l'heure où les honnêtes gens dorment.

— Vous êtes bien sorti, vousl...

— Moi, c'est différent, j'ai assisté au meurtre et j'ai poursuivi l'assassin qui m'a échappé... je Tai poursuivi jusqu'à la rivière... là, M. Mouleydier, qui était avec moi, m'a fait remarquer que vos fenêtres étaient éclairées.

— Ahl c'est à monsieur que je dois votre visite, dit la jeune fille en lançant au surnuméraire un regard à le faire rentrer sous terre. Je n'aurais pas cru qu'un de mes compatriotes s'abaisserait jusqu'à se faire votre espion.

Le jeune Martial baissa le nez sous cette apostrophe qui le vexait particulièrement, car depuis un an, il faisait les yeux doux à la belle Edmée sans aucun succès, et il trouvait dur d'être humilié par celle dont il avait rêvé de conquérir les bonnes grâces.

Les gendarmes assistaient, impassibles, à cette scène entre le sous-préfet et une de ses administrées, mais on voyait bien à la mine ahurie du brigadier qu'il ne s'était jamais trouvé à pareille fête.

Le court silence qui suivit la discussion fut interrompu par le grincement d'une clef dans la serrure.

Mademoiselle Ghancelade p&lit, [mais elle ne fit pas un mouvement. Elle ne songea même pas à éteindre la lumière qu'elle tenait, et dont la disparition aurait pu gêner beaucoup les gens qui atten-

LA BBLLE GEOLIERE 33

daîent son frère pour lui mettre la main au collet.

Ceux-là s'effacèrent vivement, de sorte qu'en ouvrant la porte, Louis ne vit d'abord que sa sœur et lui dit d'un air sombre :

— C'est manqué... les lâches m'ont abandonné au dernier moment... et à moi seul, je n'ai pas pu...

Il n'acheva pas. Le brigadier le prit par derrière, à bras-le-corps, et les deux gendarmes profitèrent de sa stupeur pour lui arracher un fusil double qu'il portait sur son épaule.

Avant qu'il fût revenu de sa surprise, ils lui saisirent les deux poignets et ils lui mirent les menottes.

— C'est boni... je me rends, dit-il froidement. Et à sa sœur, immobile et muette :

— Ne crains rien. Ils peuvent me mettre en prison, mais je les défie de trouver des juges pour me condamner.

Puis s' adressant au sous-préfet :

— Vous faites là, monsieur, un Joli métier. C'est sans doute ce drôle qui m'a dénoncé?

Mouleydier, que les yeux de l'ex-instituteur foudroyaient^ détourna la tète et se tut.

— Finissons-en, reprît Louis Chancelade. Vous n'avez pas, je suppose, l'intention d'arrêter ma sœur. Emmenez-moi donc.

M. Vignory fit un signe aux gendarmes, qui entourèrent leur prisonnier.

S4 LA BELLE GEOLIERE

— Tous mes regrets, mademoiselle, dit-il à E€mée. J'ai été forcé de remplir un devoir pénible, mais je compatis h votre situation et...

— Je n*ai que faire de votre pitié, répliqua sèchement la jeune fille.

Et M. Vignory lui ayant tourné le dos, elle regarda son frère et elle mit un doigt sur ses lèvres.

C'était lui dire : « N'avoue pas , ils ne savent rienl... »

Louis sortit, la tôte haute, entre les deux gendarmes qui le serraient de près, et le brigadier qui le précédait ; le sous-préfet et le surnuméraire sortirent après eux, et Edmée referma la porte, sans dire un seul mot à son frère.

A quoi bon ? Ils s'étaient compris sans se parler.

Vignory et le jeune Mouleydier restèrent volontairement un peu en arrière. Us éprouvaient le besoin d'échanger leurs impressions.

— C'est lui qui a fait le coup, dirent-ils tous les deux en même temps.

— Et la sœur était dans le secret du crime, ajouta l'employé de l'enregistrement qui avait sur le cœur les paroles méprisantes que venait de lui jeter la jeune fille.

■— C'est probable, mais cela regarde le juge d'ins^ truction. Je n'aurais jamais eu le courage de la faire arrêter. Je tiens l'assassin et ces messieurs du parquet vont être bien étonnés quand nous allons faire

notre entrée dans la chambre où ils instrumentent en ce moment.

— Vous n'envoyez donc pas Cîhancelade en prison, directement ?

— Non pas. Je veux jouir de mon triomphe et vous en aurez votre part. Nous allons à la sous-préfecture, et j'entends qu'on commence par mettre cet homme en face du cadavre de M. Santelll. II faut même que je donne mes instructions au brigadier... sans quoi il nous conduirait à la maison d'arrêt.

Et il hâta le pas pour rejoindre le chef des gen^ darmes qui portait sous son bras le fusil arraché au prisonnier.

Il marchait d'un pas ferme, ce prisonnier, et c'était un beau et solide gars que ce fils d'un paysan dégrossi par l'éducation. Il était vêtu en chasseur campagnard : veste de gros drap brun, pantalon de velours à côtes, guêtres de cuir, souliers ferrés et chapeau à grands bords. Il avait bonne tournure sous ce costume et il se redressait fièrement comme pour protester contre son arrestation.

<}uand le sous-préfet passa près de lui, ill'interpella:

— Dites-moi donc, Je vous prie, de quoi je suis ac cusé?

— Vous le saurez tout à l'heure, répondit sans se retourner Vignory, qui tenait à son coup de théâtre de la confrontation.

Et il se mit à parler bas au brigadier, qui lui dit :

— J'ai compris, monsieur le sous-préfet. Le corps est dans la chambre d'honneur. On venait de Ty déposer, quand monsieur le substitut m'a donné Tordre de me porter avec mes hommes au bord de la rivière.

Bieu sûr, c'est Ghancelade qui a tiré... Je viens de m' assurer que son fusil a fait feu. J'ai mis le doigt dans le bout des canons, et je Ten ai retiré noir de poudre.

— Vous direz cela au procureur, mon brave, et nous verrons comment votre prisonnier expliquera le fait.

Ayant dit, M. Vignory laissa passer les gendarmes et reprit sa place à droite* du fidèle Mouleydier.

On suivit la grand' rue et on traversa la place de la Mairie. Pour arriver à la sous-préfecture, qui confine au tribunal et à la maison d'arrêt, il faut descendre par un escalier assez raide, puis remonter par un chemin pavé.

Au bout de cet escalier, sur un carrefour où se trouve la principale auberge de Salviac, le cortège croisa une bande de jeunes gens qui chantaient une chanson de 1848 : « Les peuples sont pour nous des frères... et les tyrans des ennemis. » Ils affectaient d'appuyer sur le dernier vers de ce refrain plus révolutionnaire que patriotique.

Évidemment, de ce côté de la ville, l'événement était connu. 11 y avait aux fenêtres des gens qui, sans, doute, avaient vu passer la civière et les magistrats.

LA BELLE GEOLIERB 37

— Voilà, mon cher, dit Vîgnory, Tagrément qu'on a d'être sous-préfet. La jeunesse salviacoise me jetterait des pierres, si elle osait.

Quand je pense, ajouta-t-il en soupirant, que si j'étais encore à Paris, je monterais en ce moment l'escalier des cabinets de la Maison-Dorée I... et que peut-être Coralie y soupe sans moi I

Enfin I il me reste la satisfaction du devoir accompli I

Le surnuméraire de l'enregistrement n'avait jamais vu la Maison-Dorée et ne connaissait pas Coralie, mais il se disait que, grâce h la protection du sous-préfet, il pourrait peut-être s'offrir prochainement un voyage à Paris et pour réaliser ce rêve, il aurait volontiers aidé à arrêter tous les citoyens mal-pensants de l'arrondissement de Salviac.

Pour pénétrer dans l'hôtel de la sous-préfecture, il fallait traverser un jardin où ces messieurs furent reçus par le maréchal des logis de la gendarmerie et le commissaire de police de la ville qui gardaient la porte.

Les autorités s'abouchèrent, conférèrent un instant et le résultat de la conférence fut que Louis Chancelade resta sous la surveillance des deux gendarmes d'escorte, pendant que M. Vignory, le jeune Mouleydier, et le brigadier, porteur du fusil du prisonnier, montaient au premier étage.

Il n'avait rien perdu de son sang-froid, ce frère

d'Edmée, et il s'assît tranquillement sur tes marches 'flu perron de ITiôtel, comme un homme qui éprouve le besoin de reposer ses jambes, après une longue course.

Ses gardes qui ne le connaissaient pas sous de mauvais rapports, le plaignaient au fond, et Tun d'eux lui offrit une cigarette qu'il accepta et qu'il fuma jusqu'au bout, en réfléchissant à sa situation et en se préparant h comparaître devant des juges, car il voyait bien qu'avant de l'écrouer, on allait l'in- "terroger.

Il attendit assez longtemps que M. Vignory eAt fini de raconter aux magistrats sa chasse à l'assassia, de leur exposer la part que le surnuméraire avait prise à cette heureuse expédition et les inviter k coiavaincre le coupable en profitant, pour lui airatâier tm aveu, de l'émotion qu'il éprouverait en voyant le cadavre de l'homme qu'il avait tué.

Au bout de vingt minutes, le brigadier reparut et dit à Ghancelade de le suivre.

Arrivé au premier étage, ce brigadier ouvrit une porte et poussa son prisonnier dans une grande chambre où siégeaient autour d'une table le scmspréfet, le procureur de la République et son substitut.

Le jeune Mouleydier se tenait modestement dans une embrasure de fenêtre, et au fond, debout près d'un lit dont les rideaux étaient fermés, le docteur

LA BELLE eSOLlERE 3^

Thiviers, le médecin le plus ancien et le plus accrédité de Salviac.

Cet appareil imposant ne troubla point Louis Ghancelade. Il connaissait, an moins de vue, tous les personnages qui étaient là : le docteur Thiviers, un brave homme, qui avait guéri autrefois £dmée d'une fièvre typhoïde ; le procureur, un magistrat gourmé dans sa cravate blanche, et le substitut, un petit chafouin, aussi agité que son chef était calme et majestueux.

Le juge d'instruction brillait par son absence. Il était allé à Bordeaux pour entretenir le procureur général du cas d'Adhémar de Mussidan que le gou-» vernementhésitait à envoyer devant une commission mixte.

Le président Bourdeîlle, n'ayant rien à faire avec les gens du parquet, était prudemment allé se cou> cher-

— Brigadier, commanda le procureur, ôtez les menottes à l'inculpé.

Et quand ce fut fait :

— Approchez I dit-il à Chancelade, qui s'avança,, croisa ses bras sur sa poitrine et attendit.

— Je ne vous demande pas votre nom, je le sais. Vous étiez institateur communal à Lesguillac et vous avez été révoqué récemment pour faits d'insubordination et manquement à vos devoirs.

— Non, monsieur. J'ai été révoqué À cause de mes

opinions, répondit froidement Louis Ghancelade.

— L'inspecteur des écoles primaires a constaté, le mois dernier, que vous aviez quitté votre résidence sans y avoir été autorisé par vos supérieurs.

— J'étais venu à Salviac pour essayer de voir mon père qui avait été arrêté. On m'a refusé cette consolation.

— Et vous avez saisi ce prétexte pour abandonner l'école qui vous était confiée.

— G'est-à-dire que je m'absentais tous les soirs et que je retournais de grand matin àLesguillac, où j'arrivais à temps pour faire ma classe. J'espérais fléchir l'homme de qui dépendait le sort de mon père. Après ma révocation, je suis venu habiter Salviac avec ma sœur. Hier encore, j'ai supplié le commissaire général de me permettre d'entrer dans la prison. Il m'a menacé de m'y faire enfermer moi-même, et il m'a chassé.

— Vous avez dû concevoir contre lui un vif ressentiment?

— Plus que du ressentiment : de la haine.

— Vous en convenez ?

— Pourquoi n'en conviendrais-je pas ? Si je trouvais jamais l'occasion de me venger de lui^ je me vengerais.

— Passons I dit le magistrat après avoir échangé avec le sous-préfet un regard significatif. Vous avez

LA BELLE OEOLIERE 41

été arrêté tout à Theure, au moment où vous rentriez chez vous. D'où veniez- vous ?

— De me promener.

— La nuit, par un froid rigoureux, avec un fusil au bras? Vous ne me direz pas que vous êtes allé à la chasse ?

— Je ne vous dirai rien du tout. Je suis libre d'aller où il me plalt. Ce n'est pas un crime de sortir par un temps de neige.

— Non, mais quand on sort, on a un but. Seriezvous allé à Lesguillac, votre ancienne résidence?

— Peut-être bien. Je ne suis pas obligé de vous rendre compte de mes actions.

— A quelle heure ôtes-vous parti ?

— Je ne sais pas au juste. Je n'ai pas de montre.

— Ainsi, vous refusez de dire ce que vous avez fait pendant le temps qui s'est écoulé entre votre départ et votre retour ?

— Je vous répondrai peut-être quand vous m'aurez appris pourquoi vous voulez le savoir.

— Je vais vous le dire, reprit le procureur d'un ton solennel.

Brigadier, conduisez l'inculpé près de ce lit.

— C'est inutile, répliqua Gbancelade, sans se troubler, j'irai bien tout seul.

Et il s'avança jusqu'à toucher le médecin, qui était beaucoup plus ému que lui.

42 LA BELLS asOTJÈRE

— Maintenant, monsieur le docteur, continua le magistrat, veuillez relever les rideaux du lit.

Le docteur obéit, prit à la main une lampe placée près de lui et la haussa*

— Le commissaire L.. mort 1 s'écria Chancelade. Il y a donc une justice là-haut I

Les paroles gui venaient d*échapper à Louis Ghan- ^elade n'étaient pas de nature à lui concilier la bienveillance de ses juges et encore moins h modifier leur opinion.

Mis subitement en présence du cadavre de son ennemi, ce fanatique venait de s'écrier : « Il y a donc une justice là-haut I » Ce qui équivalait à dire « C'est bienfait. »

Il n'avait pas tressailli; ses yeux étaient restés secs. Pas une marque de sensibilité I Pas un élan du cœur I Au lieu de plaindre le malheureux fonctionnaire qui gisait sur ce lit, il se réjouissait de sa mort.

Un murmure d'indignation accueillit cette exclamation féroce. Le docteur lui-même, qui n'était pas hostile à Louis, fit un geste désapprobateur; le sous-préfet leva les bras au ciel, et peu s'en fallut que le substitut ne se voilât la face avec ses mains.

Si ces messieurs avaient pris la peine de réfléchir, peut-être auraient-ils pensé que ce langage n'était pas celui d'un coupable. Les assassins, en pareil cas, mettent une sourdine à l'expression de leur haine

et quand ils ne font pas semblant de s'apitoyer sur la triste fin de leur victime, ils tremblent, ils pâlissent.

Et Ghaneelade était resté impassible.

Mais les magistrats, comme les autres hommes, sont toujours vivement impressionnés par un mot imprudent, et leur premier mouvement n'est pas to<iijours le bon.

— Cet homme était plein de vie, il y a une heure, dit d'un ton prudhommesque le procureur de la République. Il avait pacifié cet arrondissement, troublé par une insurrection criminelle. Vous l'avex tué parce qu'il a fait son devoir et vous n'avez môme pas pitié de ce cadavre transpercé par une balle. Quel homme étes-vous donc?

— A-t-il eu pitié de mon père, ce justicier que vous traitez de pacificateur et qui n'a fait grâce h personne, répliqua violemment Ghaneelade. Je ne sais pas qui Ta tué, mais je suis sûr que celui-là avait à venger un de ses proches.

— C'est précisément votre cas.

— Oui, mais si j'avais fait cela, je l'aurais fait en plein jour et en pleine rue de Salviac^

— Comment savez-vous que ce n'est pas ainsi que le crime a été commis ?

— J'ai rencontré le commissaire à cinq heures ; U montait à la sous-préfecture. Je suppose que ce n'est pas là qu'on lui a tiré un coup de fusil l

— Alors VOUS étiez à Salvîac à cinq heures?

— Probablement.

— Vous y étiez encore à onze heures... caché sous la terrasse de la maison du cercle... Yous saviez sans doute, que monsieur le commissaire général y viendrait...

—Comment Taurais-je su, je vous prie?

— Répondez-moi, au lieu d'ergoter sans cesse. M. Santelli est entré à onze heures dans le salon du cercle, avec M. le sous-préfet. Ces m^essieurs se sont approchés de la fenêtre ; vous avez fait feu et vous vous êtes sauvé.

— C'est ce que je nie.

— Je le sais. Mais, dites-moi..., quand vous êtes rentré chez vous, quel chemin avez-vous pris ?

-* Je suis rentré chez moi par la grande rue et J'y ai trouvé les gendarmes... amenés, je suppose, par le sous-préfet et parce jeune drôle qui se cache làbas...

— N'insultez pas les témoins et ne cherchez pas de faux-fuyants pour vous dérober à mes questions.

Vous ne portez pas habituellement le costume que vous portez ce soir. Pourquoi êtes-vous habillé en chasseur?

— Vous n'allez pas me dire, je suppose, que c'est pour aller m'embusquer sous les fenêtres du cercle? Je me serais plutôt affublé d'une blouse, afin de n'être pas reconnu» On m'a vu cent fois avec les vô-

tements que J'ai sur le dos en ee moment. Je n'en mets jamais d'autres quand je vais à la campagne.

— Est-ce aussi pour aller à la campagne que vous avez pris un fusil?... ce fusil que le brigadier a saisi«

— Non... c'était pour me défendre» au cas où je serais attaqué. Les chemins ne sont pas sûrs, depuis que votre commissaire général a pacifié le pays.

— Vous avez donc eu à repousser une attaque?... Les deux coups ont été tirés tout récemment. Les deux canons sont noirs de poudre, affirme le brigadier.

— Qu'est-ce que cela prouve ? Il y a beaucoup de loups dans le pays et par ce temps de neige ils rôdent au bord des routes.

— Votre explication n'est pas sérieuse. C'est sur un homme que vous avez fait feu.

— Je l'ai donc manqué du premier coup, puisque j'ai dû, pour le tuer, lui envoyer une seconde balle. Et vous venez de me dire que le commissaire n'en a reçu qu'une.

Cette fois, l'objection avait une valeur et le procureur ne l'ayant pas prévue, resta tout déferré. Il essaya de se raccrocher aux branches.

— Rien ne prouve qu'on n'a tiré qu'une fois, dit-il en interrogeant du regard le sous-préfet.

— Je n'ai entendu qu'une détonation, murmura M. Yignory, et si une autre balle était partie, il est probable que je l'aurais reçue.

— Le brigadier peut se tromper. Les deux canons du fusil seront examinés par un expert, dit le niagistrat, qui se sentait battu sur ce point. Passons I

— A quoi ? répondit insolemment le prisonnier. Je vous ai dît tout ce que j'avais à vous dire. Je ne vous répondrai plus.

— >ïotre interrogatoire en restera donc là, ce soir. Il sera repris demain par le juge d'instruction; en attendant, je vais vous envoyer h la maison d'arrêt. Mais avant de signer le mandat de dépôt, je dois vous rappeler encore que, si vous avez un alibi à invoquer, <;e serait le moment de le faire valoir.

— Je ne fais que cela depuis un quart d'heure , puisque je vous dis que je n'étais pas à Salviac quand le meurtre h été commis.

— Il ne suffit pas de le dire. Il faut le prouver. Et rien n'est plus facile, si vous ne mentez pas. Rendez-nous compte de l'emploi de votre temps depuis l'heure à laquelle on vous a vu en ville, jusqu'à l'heure où vous êtes rentré à votre domicile.

— C'est précisément ce que je ne veux pas faire, répondit Chancelaâe,. après un court silence.

— Remarquez qu'en refusant de répondre^ vous vous perdez.

— Je le crois, mais j'ai des raisons pour me taire. — Alors, on va vous conduire à la prison. Je vous

préviens que vous y serez au secret.

LÀ B^LLB GEOLIERE 47 ^

— Je m'y attends. Vous y avez bien mis mon père,

qui n'était pas plus coupable que moi. Je m'attends même à être déporté sans jugement Exilez-moi où vous voudrez. Peu m'importe. Vous n'empêcherez p<as ma sœur de venir me rejoindre. Mais» finissonsen. Je suis très fatigué ; je voudrais me reposer, et }Q dormirai en prison aussi bien que chez moi. Et Louis ajouta en se tournant vers le médedn :

— Mon cher docteur, faites-moi donc le plaisir de fermer les rideaux d^e ce lit. La vue du corps de M. Santelli ne m'a nullement impressionné, et ces messieurs trouveront sans doute, comme moi, que cette fantasmagorie lugubre a bien assez duré.

Le docteur Thiviers obéit machinalement. U n'en revenait pas de tant de sang-froid et il commençait à espérer que le frère de mademoiselle Edmée, sa cliente, n'avait pas sur la conscience un crime abominable, un crime que la passion ne pouvait pas excuser.

— Brigadier 1 reprit le procureur, prenez deux de vos hommes et n^nez le prév^ra à la maison d'arrêt. Voici l'ordre d'écrou.

Puis s'adressant à son substitut :

— Monsieur Bizouin, veuillez accompagner le brigadier et veiller à ce que le prévenu soit placé dMS cme cellale séparée et ne communique avec personne jusqu'à nouvel ordre.

Quand ce sera fait, vous m'amènerez ici le gaxy

dien-chef ; je tiens à lui donner mes instructions moi-même.

— Recommandez-lui surtout de me boucler solidement, ricana Chancelade. Je me propose de m'échapper dès que j'en trouverai l'occasion , car je ne compte pas du tout sur votre justice.

Le magistrat sourit dédaigneusement et dit à Martial Mouleydier, qui était très embarrassé de sa contenance :

— Je ne vous retiens plus, monsieur. Nous aurons bientôt besoin de votre témoignage, mais vous pou \ez vous retirer.

— Alors, qu'il passe devant 1 s'écria le prisonnier. Je ne descendrai pas l'escalier, côte à côte avec le lâche dénonciateur qui m'a fait arrêter.

Le surnuméraire ne se fit pas prier pour enfiler la porte, et une minute après son départ, Chancelade sortit, sans ajouter un seul mot.

Il s'en allait, à vrai dire, avec les honneurs de la guerre, car il n'avait pas eu le dessous pendant ce premier interrogatoire. Le procureur de la République regardait le sous-préfet qui regardait le médecin, et les deux premiers avaient Foreille basse, tandis que le bon docteur n'était pas du tout fâché qne Chancelade se fût si bien défendu.

— Cet homme est un audacieux scélérat, dit le magistrat qui ne pardonnait pas au ci-devant instituteur son arrogante attitude.

— Audacieux et habile, reprit M. Vignory, vexé que la mise en scène du cadavre n'eût pas produit Feffet qu'il en attendait. Le seul argument qu'il ait mis en avant est très spécieux. Il est évident pour moi qu'un seul coup est parti de la terrasse du cercle et si le fusil que voilà a fait feu deux fois...

— C'est ce qu'il faudra démontrer... Je ne m'en rapporte pas à un examen sommaire...

— Permettez-moi d'ajouter, monsieur^ dit le docteur Thiviers, que la blessure parait avoir été faite par la balle d'un fusil de munition. Je suis convaincu que l'autopsie fournira la preuve de ce que j'avance. . — Et moi j'aiïïrme que l'instruction expliquera ces contradictions apparentes. Notre juge instructeur sera ici demain matin, et je remettrai l'afTaire entre ses mains. Les preuves morales abondent. Ce Chancelade avait juré de venger son père.

— Il n'est pas le seul qui ait conçu de la haine contre le commissaire général. Ce grand fou de baron de Mussidau a tenu, m'a-t-on dit, des propos très violents... il a proféré des menaces.

— C'est vrai, appuya le sous-préfet. Je les ai entendues, mais celui-là est soqs les verrous, et j'espère que nous en serons débarrassés très prochainement, car c'est un prisonnier fort incommode. Un de ces jours, si on le laissait faire, il mettrait le feu à la prison.

Sur ce, mon cher procureur, je vous laisse don-

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ner vos ordres au gardien-chef. Je vais m* atteler à ma correspondance. J'en ai pour toute la nuit. Et, 'Comme nous n'avons pas encore de télégraphe à Salviac, il faut que j'expédie ce soir une estafette au préfet.

Bonsoir donc ! je n'oublierai pas dans mon rapport de rendre justice au zèle et à l'intelligence que le parquet a montrés en cette grave occasion.

Ayant dit, Charles Vignory sortit majestueusement pour regagner ses appartements. Il se frottait les mains et il pensait :

— Beau début ! on ne dira plus au ministère que les viveurs ne sont bons à rien... et on me donnera, une sous-préfecture de deuxième classe.

Vignory ne pouvait pas prévoir la tuile qui allait lui tomber sur la tôte.

A Paris, on a perfectionné les prisons. On en a Fait des bottes de pierre, isolées des bâtiments voisins, entourées de chemins de ronde et de murs infranchissables , surveillés extérieurement par des sentinelles. En dedans, les cellules sont blanchies à la chaux , et les gardiens y apercevraient la trace d'an coup d'ongle.

Ce&t simple, mais c'est beaucoup plus sûr que les antiques murailles de quatre pieds d'épaisseur des donjons d'autrefois.

Latude, qui Iroua la Bastille avec un clou, ne parviendrait pas à sortir de Mazas.

Je ne m'échapperai pas d'ici, ditt quand on l'y écroua, Orsini, qui s'était évadé de beaucoup de

forteresses autrichiennes et, entre autres, de la formidable citadelle de Mantoue.

En province, on a b&ti aussi des maisons centrales de réclusion qui sont des modèles du genre.

Mais, dans la plupart des petites villes, on en est encore au vieux système.

La maison d'arrêt est presque toujours un ancien couvent, ou un ancien château qu'on a approprié tant bien que mal à une autre destination et plutôt mal que bien. Afin de ménager le budget municipal, on s'est borné à faire les changements et les réparations indispensables. On y loge les prisonniers comme on peut, et on y trouve toujours de la place, car en temps ordinaire, ils ne sont pas nombreux et ils y séjournent peu. Lia maison d'arrêt n'est qu'un lieu de passage, et c'est par exception qu'elle reçoit de grands criminels, en attendant leur renvoi en cour d'assises.

A Salviac-sur-Dronne, on a consacré à cet usage les b&timents d'une communauté d'Ursulines chassée par la première Révolution, et ces bâtiments sont si vastes qu'on a pu y installer aussi le tribunal de première instance et la sous-préfecture, séparément, bien entendu. Il y a trois corps de logis distincts, et la gendarmerie n'est pas loin.

Avant les derniers événements, le poste de geôlier était une sinécure à Salviac , et le troupier invalide qui l'occupait vivait presque en famille avec

LA BELLB GEOUÈRS 53

les pauvres diables qu'il gardait : des paysans incarcérés pour avoir volé des volailles, des braconniers, des ivrognes condamnés à quelques jours de prison pour tapage nocturne ou rixe sur la voie pu blique.

Mais après rinsurrection du commencement de décembre, il avait &llu changer tout cela : caser une quarantaine de prisonniers et établir une surveillance sérieuse.

On mit les moins importants dans l'ancien réfectoire des religieuses, transformé en dortoir pour la circonstance, et les chefs dans des cellules séparées.

Le promenoir des nonnes servit de préau, et le logement de la supérieure devint l'appartement du nouveau gardien-chef, qui se trouva ainsi beaucoup mieux logé que l'ancien, lequel couchait tout bonnement dans la niche où se tenait jadis la sœur tourière.

Ce nouveau geôlier venait directement de Paris, où il servait dans les prisons, après avoir servi long temps dans l'infanterie de ligne.

Il avait nom Marteau, il touchait à la cinquantaine et ce n'était pas le premier venu, quoique, au régiment, il n'eût jamais pu dépasser le grade de sergent-major. Il était brave, et dans ses dix campagnes d'Afrique, il avait eu trois citations à. Tordre du jour qui lui auraient certainement valu la mé-

M LA BELLE GEOLIERE

faille militaire, si elle eût été créée à Tépoque où il guerroyait contre les Arabes. Mais il n'avait psâ pu attraper la Légion d'honneur, parce qu'il déplaisait à ses chefs, à cause de son caractère. Non pas qu'il fût insubordonné ; au contraire, il poussait jusqu'au fanatisme l'amour de la discipline. Mais il était dur avec ses inférieurs, cassant avec ses égaux et grognon avec tout le Dcionde.

Cet homme était né pour être geôlier et il l'était devenu au bout de ses trois congés^ par la protection d'un général qui s'était intéresà^ à lui, intéressé à ce point qu'il avait fini par le marier et très avantageusement .

Pierre Marteau, vieux,, lard, pauvre, déplaisant sous tous les rapports , avait épousé, en 1849, une •charmante personne de vingt-neuf ans, jolie comme on ne Test pas, gracieuse, bien élevée, instruite^ remarquablement intelligente, et possédant un joli capital de soixante mille francs.

Mademoiselle Aurélie de Saint-Amour — un nom prédestiné — fille d'un capitaine mort sans laisser de fortune, et ancienne élève de Saint-Denis, en avait été réduite à donner des leçons de piano, et à entrer comme institutrice chez la sœur du général qui protégeait Pierre Marteau. Elle était lasse du -célibat auquel la condamnait sa pauvreté ; elle e»rageait d'avoir coiffé sainte Catherine et elle arail fini par écouter le général qui lui conseillait d'à-

gréer pour mari un homme peu séduisant , mais pourvu de gnalités solides et destiné à faire ra* pitfement son chemin dans l'administration pénitentiaire.

Un porte -clefs n'est rien^ mais un directeur de maison centrale est un personnage et Pierre Marteau était en passe d'atteindre un jour ce poste envié.

Aurélie s'était résignée, et un mois ayant son mariage, il lui était échu une aubaine inespérée ; un legs de vingt mille écus, fait à son profit par un parent éloigné et payé comptant.

Et par surcroît de chance, elle n'avait pas fait mauvais ménage. L 'ex -sergent -major n'était pas précisément aimable et ses manières manquaient de distinction, mais il adorait sa femme et, qui pTus est, il la respectait. Il avait en elle une confiance absolue, et il trouvait bon qu'elle allât très souvent chez madame de Brangue , dont elle avait élevé les deux filles , et dont le frère , M. de Plancoët, jeune et brillant général de brigade, protégeait Pierre Marteau.

Les deux époux avaient loué un joli petit appai^ tement dans Tîle Saint-Louis, et la plupart du temps, madame Marteau l'occupait seule, car son mari, sous-brigadier à la Conciergerie, était très souvent retenu hors du domicile conjugal par les exigences de son service.

56 LA BELLB GBOLIERE

Ils en étaient là au moment du coup d'Ëtat, et la belle Aurélie ne se plaignait pas de son sort, mais elle aurait bien voulu que son mari avançât. Le général, très dévoué au nouveau régime, profita de l'occasion pour faire donner à son protégé une sorte de mission extraordinaire. Le pouvoir avait besoin d'un homme sûr pour garder les insurgés de la Dordogne, provisoirement enfermés dans la prison de Salviac. Pierre Marteau fut nommé avec promesse d'obtenir bientôt un changement très avantageux.

Sa femme s'était un peu fait prier pour le suivre, mais elle y avait consenti, à condition que si l'exil se prolongeait , elle reviendrait de temps en temps passer un mois à Paris chez madame de Brangue.

Pierre était parti en avant pour prendre possession de son poste et aussi pour préparer à sa chère Aurélie une installation convenable. Il y avait réussi, parce qu'il était débrouillard, comme tous les soldats d'Afrique. En moins de huit jours, les quatre pièces qui composaient le logement assigné au nouveau gardien-chef furent nettoyées, blanchies, tapissées ; les meubles arrivèrent de Paris la semaine suivante ; des meubles plus confortables que ceux de la plupart des bourgeois de Salviac, et un beau piano d'Érard , cadeau de noces du général.

De sorte que, le lendemain du jour de l'an, ma-

dame Marteau n'eut qu'à apporter ses toilettes pour prendre possession de son nouveau domicile.

On croira sans peine que son débarquement fit sensation & Salviac. Les oisifs qui y assistèrent comptèrent cinq grandes caisses pleines de robes et admirèrent sa beauté et son élégance.

En ville, on ne parla plus que de la belle geôlière et le surnom lui en resta.

Elle eut d'ailleurs l'esprit de ne pas faire de visites. Un gardien de prison n'est pas du monde. On l'aurait froidement reçue, et elle était trop flère pour s'exposer à des affronts.

Quelques fonctionnaires vinrent la voir, — ceux qui n'étaient pas mariés, et entre autres le sous-préfet qui entrevoyait déjà une occasion de charmer les ennuis de sa solitude.

Elle les reçut avec beaucoup de réserve, en femme qui comprend l'infériorité de sa situation Sociale, et sans l'ombre de coquetterie. Elle déclina môme l'offre du sous-préfet qui lui proposait de venir faire de la musique avec elle.

11 faut ajouter, pour être dans le vrai, qu'en dépit de son chic parisien, Charles Vignory lui plaisait médiocrement.

Elle prit, du reste, dès les premiers jours, l'habitude de sortir fort peu. On la vit quelquefois sur la promenade, au bras de son mari et les dimanches, à la grand'messe, mais ce fut tout.

£Ue se confina wlontairement chez elle et elle s'y plut, quoique cette résidence ne fût pas gaie.

Ses fenêtres donnaient, les unes sur la campagne, les autres sur le préau. Or, de ce cèté de la yllle, la ' campagne n'est pas d'un agréable aspect , et rien n'est moins récréatif que de voir de pauvres diables traîner mélancoliqu^nent leurs sabots sur le pavé d'une cour de prison.

Aurélie passait ses jouxtées à travailler son piano et comme elle était de première force, elle charmait les oreilles des détenus.

Les échos de la maison d'arrêt répétaient des mélodies délicieuses et tes Méridionaux ne sont jamais insensibles à. la musique.

£lle aimait surtout à jouer le motif du ballet de Guillaume Tell :

Toi qiii^ Foisean se suivrait pas...

et tous les jours, aux heures où son mari était au rapport, à la sous-préfecture ou au parquet, cet air eonnu naissait sous ses doigts et montait jusqu'aux cellules des prisonniers.

Quand il lui plaisait de sortir, elle n'était pas obligée de passer par l'avant-greffe où se teaaieat les gardiens subalternes. Son logement avait un escalier séparé et une porte qui s'ouvrait directement sur un terrain vague, entre la maison d'arrêt et le

tribunal civil, et c'était le chemin ^'elle presait depréférence.

Bile ne voyait guère Pierre Marteau qu'aux heures^ des repas, préparés et servis par une servante périgourdine très accorte et très délurée. Pierre faisait chambre à part, de peur de réveiller sa femme en se levant pour les rondes de nuit auxquelles il s'astreignait par surcroît de vigilance.

La nuit de l'arrestation de Louis Chancelade, il ne s'était pas couché, de sorte que, le lendemain à. midi, sa femme, qui dormait volontiers la grasse matinée, ne l'avait pas encore vu.

Il arriva pour dîner à une heure, à la mode do Salviac, et, à son air soucieux, elle devina qu'il y avait eu du nouveau depuis la veille.

— Qu'avez-vous donc, mon ami? lui demandat-eUe affectueusement

Il la tutoyait, mais elle lui disait « vous », peutêtre pour marquer qu'ils n'étaient pas du mêmemonde.

— J'ai que ma responsabilité devient plus laurde de jour en jour, répondit Martean d'un ton bourru. J'avais déjà la garde de ce joli baron de Mussidan, rhomoie le plus dangerenK-du pay^s. Me voôJà maintenant chargé de gtider l'assassin du commissaire ei^éral 1

— M. SantelUl s'écria madame Marteau, née Au-

relie de Saint-Amour ; celui qui est venu visiter la prison hier! Gomment 1 on Ta tué?

— D'un coup de fusil, répondit le gardien-chef.

— Ah I... mon Dieu!... et à quelle heure?

— A onze heures un quart, dans le salon du cercle de Salviac, à côté du sous-préfet. L'assassin s'était caché sur la terrasse.

Aurélie ne l'aimait pas, cet employé extraordinaire du gouvernement. Il ne la saluait pas quand il la rencontrait. Elle le trouvait rogue et impoli.

— Et, reprit-elle, on a arrêté l'assassin?

— Oui, presque immédiatement. C'est le souspréfet lui-même qui l'a arrêté. On l'a écroué à minuit et j'ai eu toutes les peines du monde à lui trouver un logement séparé. Je suis resté sur pied jusqu'au jour, et une fois couché, je n'ai pas pu fermer l'œil. Je n'en peux plus et je crève de faim.

—Le dîner est servi, mon ami. Qui est ce misérable?

— Un instituteur révoqué... un certain Louis Ghancelade.

— C'est le frère d'une jeune fille que j'ai rencontrée quelquefois dans la rue. Elle est jolie et gracieuse au possible.

Et ce frère est un grand garçon assez bien tourné.

— Oui... il aurait fait un beau cuirassier. Mais son compte est bon, maintenant. Il sera guillotiné sur la grande place de Salviac et son affaire va marcher vite. On veut faire un exemple et on a raison.

LA BELLE ÔBOUERE 61

Ce sacré arrondissement est plein de gens qui ne demandent qu'& recommencer la danse du mois passé.

— Je le crains... mais est-on bien sûr que ce jeune homme soit coupable?

— Parbleu 1 il chasse de race. Son père, que nous avions ici depuis six semaines, est parti hier soir pour Toulon où on ya l'embarquer à destination de Gayenne.

— Ce vieillard qui occupait la cellule au fond de la cour?

— Oui. J'y ai enfermé le fils, faute de trouver un autre cabanon. Et je m'en repens déjà, car le procureur de la République l'a mis au secret, et de l'endroit où il est, il pourrait échanger des signes avec ce Mussidan qui était leur chef & tous.

— Mais, mon ami, leurs fenêtres ont des barreaux • si serrés que de la mienne, c'est [h peine si j'ai pu

entrevoir les traits du baron.

Tu n'as que faire de les voir. Les fenêtres grillées ne suffisent pas. Je les ferai murer.

— Ce serait bien dur pour ces malheureux.

— Je te conseille de les plaindre! S'ils avaient réussi dans ce pays-ci et k Paris, c'est nous qui serions à leur place. Allons manger la soupe I

Aurélie passa avec son mari dans la petite salle à manger, où le potage fumait sur la table, mais elle ne fit pas honneur à la cuisine de Catissou, qui était

62 LA B3ÎLLE GBOLIËRE

pourtant fort appétissante. ËUe réfléchissait^ tandis que Pierre Marteau mangeait conmie un ogre, et c'est à peine slls échangèrent quelques mots pe&* dant ce repas conjugal.

A la fin cependant, quand la bcome fut sortie après 8^ir servi le café, elle dit dou>oement à Pierre :

— Mon ami, il me semble que je fierais bien d'alier porter à mademoiselie Ghancelade des nouvelles de son frère et essayer de la consoler.

— Es-tu folle? s'écria le gardien-chef. Tu veux donc me faire destituer? On ne m'a pas enwyé ici pour entretenir des relations avec ,les familles desdétenus.

— Vous, non; mais moi, je ne fais pas partie de radministration. Je serai dans mon rôle de femme en tâchant d'adoucir le sort des prisonniers, et je suis certaine qu'en haut lieu on ne me désapprouvera pas. Le gouvernement n'a aucun intérêt à exo*-cer des rigueurs inutiles. C'est l'avis du général de PlancoSt, qui vous a écrit dans ce sens, il n'y a pa& trois jours.

— C'est-à-dire qu'il me recommande d'avoir des^ égards pour ce Mussidan, sous prétexte qu'il est bien apparenté en Périgord et même à Paris.

— Il ajoute que le t>aron a de chauds défenseurs auprès du prince-président et qu'il n'est pas impossible qu'on le relâche, après lui avoir fait faire deox. ou trois mois de prison.

— £1 ils déporteraient les paysans qu'il a entraînés à la révolte?... Ce serait fort!... Mais ça les regarde... et je ne cherche pas à yexer ce baron, quoiqu'il soit bien le détenu le plus insupportable que j*aie jamais eu sous ma coupe. Il chante toute la journée des chansons défendues ; il joue d'un accordéon que j'ai eu la faiblesse de laisser passer. Je lui permets de faire venir sa nourriture du dehors ; il en abuse pour jeter des tranches de pâté aux prisonniers qui se promènent dans le préau....

— N'oubliez pas que ces prisonniers sont ses amis.

— De jolis amis, pour un noble ; des valets de ferme l des vagabonds I Et, par-dessus le marché, il se grise toutes les nuits avec du Champagne.

— En étes-vous bien sûr? demanda tranquillement Aurélie.

— Parbleu I c'est son cousin, le comte de Sigoulës, qui lui en a envoyé un panier... avec un assortiment de terrines truffées.

— Ëh bien I qui sait ? Le vent peut tourner, et si le parti de M. de Mussidan arrivait jamais au pou voir, M. de Mussidan nous serait très utile.

— Oui, compte là-dessus, dit presque brutalemœt Pierre Marteau. Et dans tous les cas, le Ghaacelade n'arrivera jamais à rien... qu'à la guillotine. Il a un assassinat sur le dos.

— Mais sa sœur n'a rien à se reprocher...

— Rien que d'être républicaine enragée. C'est

bien assez pour que tu t'abstiennes de la fréquenter.

— Je ne songe point à la fréquenter, mais je persiste à croire que la démarche que je veux faire serait très bien vue des habitants de Salviac. Consultez sur ce point le sous-préfet. Vous verrez ce qu'il vous répondra.

— Après tout, grommela Pierre après un silence, fais ce que tu voudras, mais ne m'en parle jamais. Moi, je ne connais que ma consigne et je te laisse. Il faut que j'aille chez le procureur de .la République. Il veut savoir comment Ghancelade s'est comporté depuis qu'il est écroué. Et je n'ai que du bien à en dire. Il ne fait pas plus de bruit dans sa cellule qu'une taupe au fond de son trou. Après ma visite au parquet, je passerai à la gendarmerie. Le maréchal des logis m'a fait dire qu'il avait à me parler. En voilà pour jusqu'à cinq heures. Embrasse-moi.

Aurélie tendit son front avec une soumission exemplaire, mais, dès 'que son mari eut tourné les talons, elle revint dans le salon, et elle ouvrit la fenêtre, quoiqu'il fit très froid.

Le préau était vide. Ce n'était pas l'heure de la promenade des détenus, et madame Marteau le savait bien.

En face d'elle, de l'autre côté de la cour, s'élevait le bâtiment réservé aux prisonniers en cellule, un grand mur gris qui justifiait parfaitement l'exprès-

LA Belle GEOufeRs 65

sion familière : triste comme un mur de prison. U était percé de trois fenêtres garnies de barreaux de fer et celle de la chambre occupée par Adhémar de Mussidan faisait Juste Yis-à-vis au logement du gar* dîen-chef.

Les deux autres étaient habitées par des insurgés qui avaient de quoi se payer ce qu'on appelle, dans le langage des prisons : la pistole.

A droite, dans un autre corps de logis, on avait logé Louis Ghancelade, qui, pour le moment, dormait à poings fermés.

Aurélie, après une courte apparition à la fenêtre, se mit à son piano, et commença à jouer Tair du ballet de Guillaume Tell, avec un brio magistral et une vigueur surprenante.

Avant qu'elle Teût achevé, quelqu'un entama sur un accordéon l'air de : « «Vive Henri IV », et une figure d'homme se montra derrière les barreaux, à travers les vitres de la cellule.

Madame Marteau se leva tout doucement, et, sans avancer jusqu'à la fenêtre, envoya un baiser à son vis-à-vis qui le lui rendit avec entrain.

Un rayon du soleil d'hiver éclairait en plein ce jeune gentilhomme qui était vraiment un charmant

cavalier.

Adhémar, baron de Mussidan, ne ressemblait à son compatriote Louis Chancelade que par la taille. Il était aussi grand que lui, mais plus mince, et il

était paie et blond, comme un fils de lord d'Angleterre. Il portait de longues moustaches soyeuses, des moustaches à accrocher les cœurs; ses grands yeux bleus savaient regarder le danger en face et conquérir les femmes. Ils changeaient comme la mer; tantôt doux et tendres, tantôt étincelants et fiers. Il avait une bouche admirablement dessinée, des dents superbes, et un nez d'une courbure aristocratique complétait à merveille cette physionomie virile et sympathique.

Madame Marteau, qui se connaissait en hommes, n'en avait jamais rencontré un qui valût celui-là et elle ne s'était pas gênée longtemps pour lui prouver qu'il lui plaisait.

Après l'échange des baisers à distance commença une pantomime à laquelle des indifférents n'auraient peut-être rien compris, mais qui, pour des amoureux, était aussi intelligible que des paroles.

Un geste d'Aurélie apprit à Adhémar qu'il y avait du nouveau: un autre lui montra la fenêtre de la cellule occupée par Louis Ghancelade ; à quoi le baron répondit par un mouvement de tête interrogateur qui signifiait : « Voulez-vous? » La réponse affirmative, par une inclination de tête en sens inverse fut suivie par une télégraphie des mains. Aurélie compta jusqu'à douze sur ses doigts.

Ce fut tout. Ils étaient d'accord, et le baron s'éloigna des carreaux au travers desquels il causait

LA BELLB GEOLIERE 67

si commodément ayec la femme de son gedlier.

Aurèlie referma sans bmit sa fenêtre, passa dans sa chambre à caneber, et comme elle s*habiUait dès le matin, elle n'eut, pour sortir, qu'à mettre son «hapeau, une ravissante création de sa modiste de Paris, et un manteau de velours du bon faiseur, un manteau gui faisait bien des jalouses à Salviac.

Elle descendit lestement Tescalier, ouvrit la petite porte dont elle seule avait la clef, la referma avec soin, et aventura ses fines bottines sur le pavé neigeux et glissant d'une ruelle qui aboutissait à la place triangulaire où se trouve Tauberge fréquentée par les gentilshommes ruraux.

Justement, le vieux comte de Sigoulès était devant la porte, vdllant lui-même à ce que le garçon d'écurie attelât correctement son cheval au tilbury qui allait le ramener dans son castel.

11 avait été vert-galant sous la Restauration, et même à l'âge qu'il avait, il ne laissait pas passer une jolie femme sans l'examiner en amateur. On croira sans peine qu'il suivit longtemps des yeux la tournure parisienne de la belle geôlière, qui marchait de ce pas léger des femmes accoutumées â fouler l'asphalte du boulevard de la Madeleine.

Ce jour était privilégié, car, en ce mcmient même, Edmée Chancelade s'avançait du côté opposé, et les deux mcrveiUes de Salviac allaient infaUliblement

se rencontrer sous les yeux ravis du ci-devant garde du corps.

Edmée et Aurélie ne se ressemblaient guère.

Edmée, brune, paie et svelte, avait Fair d'une de ces vierges un peu grêles, un peu raides, qu'ont représentées les peintres allemands du quinzième siècle. On eût dit une figure d'Albert Durer, détachée de son cadre.

Elle s'avançait lentement, les yeux baissés, les mains croisées sous une mante de bure, comme en portent l'hiver les paysannes du Périgord, et cette simplicité d'allures et de costume s'accordait à merveille avec sa beauté sévère.

Aurélie était blonde comme les blés, avec des yeux bleus pétillants de malice et une minois éveillé; elle portait une jolie toilette du matin, et ses pieds touchaient à peine les pavés anguleux de la petite place qu'elle traversait.

Deux types opposés, deux contrastes. Un connaisseur eût été embarrassé pour choisir^ et il est probable que le vieux comte de Sigoulès penchait pour la Parisienne.

Mais il avait reconnu de loin la fille de son métayer et il ne voulut pas manquer une si bonne occasion de lui donner publiquement des marques de la sympathie que lui inspirait son malheur.

Il vint à sa rencontre et il allait l'aborder, le chapeau à la main, avec la courtoisie traditionnelle des

gentilhommes d'autrefois, mais madame Marteau marchait plus vite que lui et elle n'eut pas de peine à le devancer.

Ëdmée, qui la connaissait de vue, fronça le sourcil et fit un mouvement pour l'éviter. Elle avait aperçu en même temps, M. de Sigoulès qui se rapprochait par une marche de flanc et elle manœuvra de façon à le rencontrer.

Aurélie ne se déconcerta point pour si peu. Elle avait parfaitement reconnu le comte pour avoir as* sisté de sa fenêtre à une vive altercation entre son mari et l'ancien garde-du-corps, qui demandait à voir le père Ghancelade incarcéré à la maison d'arrêt. Et elle n'était pas fâchée d'approcher de plus près le chef de l'aristocratie salviacoise.

Gomme elle l'avait dit à Pierre Marteau , elle tenait à se faire des amis dans tous les partis.

Ce n'était pas si facile qu'elle le pensait et on le lui fit bien voir.

— Que me voulez-vous, madame? lui demanda sèchement Edmée, après avoir essayé de se dérober.

— Je viens, mademoiselle, vous apporter des nouvelles de votre frère, répondit Aurélie, avec un aplomb superlatif. Je me rendais chez vous et je suis ravie de vous rencontrer ici, car vous auriez peutêtre refusé de me recevoir.

— N'en doutez pas, madame.

— Oui, je comprends. Vous vous défiez de moi, à

70 LA BELLE GEOUERE

cause des fonctions que remplit mon mari. Permettez-moi de vous assurer que toutes mes sympathies sont pour les prisonniers dont il a en ce moment la garde. Il fait son devoir en exécutant fidèlement les ordres qu'il a reçus... mais je n'en ai pas reçu^ moi., et je fais le mien en cherchant à adoucir le sort des malheureux.

Ce fut si bien dit et avec un tel accent de sincérité que mademoiselle Ghancelade en fut émue» et que M. de Sigoulès regarda la belle geôlière avec une curiosité qui n'avait rien d'hostile.

Il s'était approché ; il savait maintenant à qui il avait affaire, et il s'attendait si peu à entendre cette profession de foi sortir de la jolie bouche de madame Marteau qu'il oubliait d'adresser la parole à Edmée.

Il arrivait pour la consoler, et cette femme prenait les devants. Il y avait bien de quoi s'étonner.

— N'est-ce pas, monsieur le comte, lui dit-elle de sa voix la plus douce^ n'est pas que j'ai bien le droit de défendre les vaincus ?

— Vous me connaissez? s'écria le ci-devant gardedu-corps, tout surpris qu'elle l'appelât par son titre.

— Qui ne connaît pas le comte de Sigoulès ? Je vous ai vu pour la première fois, l'autre jour, lorsque mon mari s'est trouvé dans la pénible nécessité de vous refuser l'entrée de la prison, mais à Paris, on m'avait souvent parlé de vous.

— Qui donc, s'il vous platt?

— Un ami de mon pauvre père qui est resté mon protecteur... le général marquis de Plancoôt.

— Plancoët 1... en effet, nous avons servi ensemble dans la maison du Roi... mais il y a si longtemps et nous avons suivi des chemins si diflérents que je pensais qu'il ne se souvenait plus de moi.

— Il ne vous a jamais oublié et quand il a fait nommer mon mari à Salviac, peu s'en est fallu qu'il ne lui remît une lettre de recommandation pour vous. S'il ne l'a pas fait, c'est que dans les circonstances où nous sommes...

— Il a cru qu'il me gênerait. Il a eu raison et je vois qu'il est toujours homme d'esprit. ExcuseE ma franchise. Vous savez bien que nous ne sommes pas du même bord. Je déteste le régime qu'il sert, mais ies femmes sont en dehors de la politique et je vous sais gré de vous intéresser au frère de cette brave Edmée. Leur père, dont je ne partage pas les opinions, est un honnête homme qui paye bien cher une imprudence. Et puisque vous êtes si bien avec Plancoêt, vous devriez le prier d'intercéder pour lui

— Mon influence sur le général n'est pas si grande que vous le pensez, monsieur le comte, dit Aurélie en souriant, et si je me permettais de lui recommander quelqu'un, je lui recommanderais M. Louis Caiancelade qu'on accuse injustement d'un crime épouvantable.

— Oui, injustement, madame, dit Ëdmée avec feu. Mon frère n'est pas un l&che. Il n*assassine pas. Et si on le condamne, c'est lui qu'on assassinera.

— Ils ne trouveront pas de juges pour le condamner à mort, reprit M. de Sigoulës. Je les en défie. Mais ils l'enverront rejoindre son père, à Cayenne, et ce sera encore une iniquité.

Gomment le traitent-ils dans la prison ?

-- On l'a mis au secret par ordre du procureur de la République, murmura madame Marteau. Et... vous me dénoncerez à mon mari, si vous voulez... mais je vous jure que si je pouvais, je ferais lever la consigne qui l'empêche de communiquer avec sa sœur et avec ses amis.

— C'est très méritoire de votre part, mais vous n'y réussiriez pas, votre mari y perdrait sa place... et ce cher Plancoët serait obligé de lui en trouver une autre, dit avec une pointe d'ironie le vieux gentilhomme. Quand on a un protecteur, il ne faut pas le fatiguer.

Aurélie rougit légèrement, mais elle ne se f&chk point de cette allusion assez transparente à la cause première de l'intérêt que lui portait le galant général.

— Puisque vous êtes si bien disposée, madame, reprit d'un air dégagé M. de Sigoulès, donnez-moi donc des nouvelles de mon cousin Adhémar de Mussidan. Il n'est pas au secret, lui, puisqu'on nous permet de nous écrire... il est vrai que nos lettres

sont lues... mais on m'empêche de le voir, et le diable m'emporte si je sais pourquoi, car je ne suis pas un conspirateur dangerçux, ni lui non plus; cependant, on ne m'empêche pas de lui envoyer des vivres. Il me ruine en vin de Champagne, et il paraît s'accommoder fort bien de ce régime, car, dans sa dernière lettre, il m'a prié de cesser les démarches que j'avais commencées pour obtenir qu'on le conduisit tout bonnement à la frontière. Ma parole d'honneur, je commence à croire que ce grand fou se plaît en prison.

— J'en doute, dit en souriant madame Marteau, mais il passe ses journées à faire de la musique.

— Gela m'explique pourquoi il m'a demandé un accordéon. Je ne me doutais guère qu'il aimât cet instrument ridicule. Yous me direz qu'on se distrait comme on peut quand on est sous clé. Pellisson s'amusait bien à apprivoiser des araignées.

— Pardon, monsieur, dît doucement Edmée, je ne puis m'arrêter ici. Mon frère est sans linge et n'a d'autres vêtements que ceux qu'il portait quand on l'a arrêté. Je vais demander au chef du parquet l'autorisation de lui envoyer les objets indispensables qui lui manquent, et je suppose qu'on n'aura pas la cruauté de me la refuser.

— Si vous ne l'obtenez pas, mademoiselle, dit Aurélie avec empressement, je me charge de faire passer tout ce que vous voudrez.

74 LA BELLB GSOLIÈRE

— A la bonne heure I s'écria M. de Sigoulès. On a raison de croire que la beauté ne va pas sans la bonté.

— Je vous remercie, madame, dit plus froidement mademoiselle Ghancelade. J'espère n'avoir pas besoin d'user de votre offre généreuse, mais j'en suis très touchée.

Merci à vous aussi, monsieur, qui n'abandonnez pas Louis. Vous n'avez pas pu sauver le père, vous sauverez peut-être le fils.

Elle passa, fière et digne, et elle prit, sans se re* tourner, le chemin du vieux bâtiment que les habitants de Salviac décorent du nom de Palais de Justice.

-- Brave fille I murmura le comte en la regardant s*éloigner.

U se souvint bien vite que la belle geôlière était là et qu'en sa qualité de d'homme bien élevé, il ne pouvait se dispenser de lui dire quelques phrases polies pour la récompenser de ses bonnes intentions.

Du reste, il ne lui en coûtait guère de se montrer aimable avec une si charmante personne. Depuis vingt ans qu'il vivait seul au fond de son antique manoir — car il avait donné sa démission en 1830 — M. de Sigoulès ne voyait pa§ souvent de jolis visages et il avait été jadis un amateur distingué. - Quand on a aimé les femmes dans sa jeunesse, il en reste toujours quelque chose, et il ne faut qu'une

UL msuM aSOUÈRB 75

occasion pour rallumer le feu qui couye sous la cendre. Le vieux gentilhomme se disait que le général de Plancoêt était bien heureux de protéger une si fine créature, et il ne lui aurait pas déplu de la lui souffler.

— Ma foi 1 madame, commença-t-il, en cambrant sa taille, que l'âge n'avait pas encore trop courbée, je vous dois de la reconnaissance, d'abord pour l'intérêt que vous prenez à la triste situation de cette pauvre enfant, et aussi parce que vous venez de me rajeunir de vingt ans. Si j'avais eu le bonheur de vous rencontrer quand j'étais aux gardes, compagnie de Noailles, je vous aurais fait la cour, et depuis que je cause avec vous, il me semble que j'y suis encore.

Le diable, c'est que nous sommes à Salviac...

— Et que je suis la femme d'un gardien-chef. Mais je compte aller bientôt à Paris, et j'espère que mon mari aura de l'avancement.

— Parbleu 1 dit Sigoulës d'un ton assez impertinent.

Mais qu'est-ce que c'est ? reprit-il, en tournant la tête vers la route départementale qui passe au bas de la place. On dirait les grelots des chevaux d'une chaise de poste.

Madame Marteau prètaroreille etentendit, en effet, un roulement de voiture accompagné d'un tintement de grelots et de claquements de fouet, qui s^nblaient annoncer l'arrivée d'une voiture menée en poste*

76 LA BELLE GSOLIERE

A Salvîac, c'est un événement rareetlesmarchands, attirés par le bruit, sortaient déjà de leurs boutiques pour assister à l'entrée du personnage gui voyageait à si grand fracas.

MatTcette diversion ne fut point agréable à la belle Aurélie, qui prenait un plaisir extrême à coqueter avec le vieux gentilhomme, et qui peut-être songeait déjà à le mener plus loin qu'il ne voulait aller.

Elle trouvait que cette façon brusque de changer de conversation n'était pas trop polie et elle voulut le lui faire sentir.

— Monsieur le comte, dit-elle d'un air piqué, vous me rappelez fort à propos qu'une place publique n'est pas un salon et que notre entretien n'a déjà que trop duré.

M. de Sigoolès essaya de protester, mais elle reprit, pour couper court à ses excuses :

— J'étais sortie pour aller voir mademoiselle CShancelade. Je viens de la rencontrer et de lui offrir mes services. On pourrait s'étonner de me voir causer longtemps avec vous. Permettez donc que je rentre chez moi... par le chemin des écoliers... et croyez que je reste votre obligée. Vous n'avez pas craint d'aborder dans la rue la femme du gardien-chef, et quoi que je puisse faire pour les deux prisonniers qui nous intéressent, je ne serai jamais quitte envers vous.

Et, sans laisser au comte le temps de tourner une phrase galante, elle rebroussa chemin. Seulement,

LA BELLE aEOLlÈRE 77

au lieu de se diriger vers la maison d'arrêt, elle prît la montée qui aboutit au jardin de la sous-préfecture, mais pas avec l'intention d'y entrer. Il y a, au bout de cette montée, un sentieragréablequi tourne autour des bâtiments administratifs et qui devait la ramener chez elle.

L'ex-garde du corps, assez penaud d'avoir été planté là, allait se décider à se hisser dans son tilbury, que le garçon d'écurie venait d'atteler, lorsque la voiture qui menait si grand bruit déboucha sur la place.

C'était un coupé en assez mauvais état, couvert de boue Jusqu'au-dessus des essieux et attelé de quatre haridelles montées par deux postillons.

Pareil équipage n'avait jamais brûlé le pavé de Salvîac, et les fenêtres se garnirent immédiatement de spectateurs. Le maître de l'auberge sortit pour mieux recevoir l'hôte de distinction qui lui arrivait.

— Je parierais dix pistoles que c'est un nouveau commissaire général, maugréa M. de Sigoulès. Ah 1 ils ne perdent pas de temps à Paris I On leur en tue un, ils en expédient un autre... qui pourrait bien finir comme son prédécesseur. II s'agit de savoir lequel se lassera le premier, du gouvernement ou du peuple salviacois.

Et il prend bien mal son temps, ce nouveau proconsul. Il vient me déranger juste au moment où je

78 LA BELLE QBOLiklK

marivaude avec une créature adorable. Que le diable emporte les envoyés extraordinaires i Je me sentads en train, et je ne sais trop comment l'aventure aurait fini. Bah I madame Marteau ne va pas s'envoler. Je la retrouverai» C'est égal, Je commence à comprendre pourquoi mon cousin Adhémar ne s'ennuie plus tant à la maison d'arrêt.

— Gare donc I cria le postillon qui montait un des ehevaux de volée, lancés à fond de train sur la place*

Le comte n'eut que le temps de jeter un coup d'œil dans l'intérieur de la voiture qui passa comme un éclair.

— Tiens I tiens I murmura-t-il, je me trompais fortement. Ce n'est pas un commissaire, c'est une femme. Est-ce qu'ils nomment des inspectrices générales, maintenant? Et cette voyageuse ne descend pas à Taubei^e... la guimbarde enfile la rue de la sous-préfecture. Cest drôle... je n'ai jamais entendu dire que ce Vîgnory fût marié. Mais après tout, je m'en moque. . . et je m'en vais. J'en ai assez de Salviac. A Sigoulès, on ne voit que des maritornes et ce n'est pas gai tous les jours, mais du moins on n'est pas tracassé par les agents du pouvoir. La princesse qui nous arrive en poste doit être un inspecteur en ju- I)ons> une espionne.

Je n'ai pas eu le temps de voir sa figure, mais je mettrais ma main au feu qu'elle est laide comme les sept péchés capitaux.

Pendant que le vieux gentilhomme s'en allait voir si rien ne manquait à Tattelage de sa carriole, le coupé, vigoureusement enlevé par des postillons bien payés, montait vers la sous-préfecture.

Madame Marteau, qui l'avait précédé dans ce cliem*in, fut promptement rattrapée et dut se ranger pour ne pas être écrasée.

Non moins étonnée que M. de Sigoulès de Tapparition de cet équipage, elle fit comme le ci-devant garde-du-corps ; elle regarda la personne qui l'occupait, et il se trouva, qu'à ce moment, cette personne mettait le nez à la portière.

Deux exclamations de surprise se croisèrent.

— Aurélie I

— Goralie 1

— Gomment c'est toi 1 reprit la voyageuse. Qu'estce que tu fais ici ?

-— Et toi, riposta madame Marteau, qu'est-ce que tu y viens faire ?

Aux premiers mots, les postillons avaient arrêté d'eux-mêmes. Ils devinaient que ces dames avaient à se dire des choses intéressantes et, d'ailleurs, les chevaux n'étaient pas tllchés de soufQer, car la côte est raide*

— Moi, je viens voir Lo-Lo, dit la dame du coupé.

— Gomment, Lo-Lo ?

^ Ah I c'est vrai, Je n'avais pas encore fait sa connaissance, quand tu as cessé de me Toir.

Lo-Lo, c'est Chariot... Charles Vignory...

— Le sous-préfet ? s'écria madame Marteau.

— Un drôle de sous-préfet, hein ? Je ne le vois pas encore bien dans ce rôle-là.

Mais, toi, comment as-tu échoué sur cette côte déserte ? Es-tu toujours avec ton mari ?

— Plus que jamais.

— Eh ! bien, et le général? ça ne va donc plus ?

— C'est lui qui nous a envoyés à Salviac. Il a fait donner une place à mon mari.

— Et une bonne, j'espère I

— Heuh I heuh I j'en aurais préféré une autre. Mais ce n'est que provisoire. Avant peu, nous serons mieux casés.

— En attendant, je suis joliment contente de te trouver ici!

— Est-ce que tu comptes y rester?

— Quinze jours... un mois... jusqu'à ce que mon Russe revienne de Moscou... car, j'ai un Russe, ma chère... un prince Lounîne qui ressemble un peu à un ours, mais qui a le billet de mille francs très facile... il est allé là-bas dans son pays vendre quelques centaines de paysans pour avoir de quoi se la passer douce, en France, pendant un an... et j'en aurai ma part... en attendant qu'il rentre avec le sac, je suis libre comme l'air... alors, tu comprends, je me suis dit : si je fais des bêtises à Paris, il le saurait et il est capable de me lâcher. Je vais aller me mettre

au vert en Périgord, chez mon petit Chariot. Il n'a plus le sou, mais c'est un bon garçon... et amusant I... il fait des charges à crever de rire, il imite comme personne la voix de Grassot du Palais-Royal... je ne m'embêterai pas avec lui... et après six semaines qu'il vient de passer dans ce trou, il ne sera pas fàché de rigoler un brin.

— J'en suis persuadé, mais... l'as-tu prévenu de ton arrivée ?

— Pas du tout. Je tenais à lui faire une surprise.

— Alors, il ne t'attend pas ?

— Non... et ce que ça sera drôle, sa tôte, quand il va me voir I

— Drôle, oui, mais pas comme tu le crois. Ma pauvre Goralie^ tu ne connais pas la province.

— Je sais qu'on y est très bégueule, mais je me tiendrai.

— Tu auras beau te tenir. Toute la ville saura demain qu'il y aune femme chez le sous-préfet...

— Eh bien, on croira qu'il est marié.

— Les gens d'ici ne sont pas si bètes que tu le penses.

Ils ne couperont pas dans ce pont-là, et je t'avertis, chère amie, que tu Joues un jeu à le faire destituer, ton sous-préfet.

— J'en serais bien fâchée. Je l'aime tout plein, et je ne me consolerais pas de luifaire arriver de la peine. Mais..., au point où j'en suis, je ne peux pourtant

82 hX BELLE C^EOLIERE

pas dire aux postillons de retourner sur Paris^ Ah I une idée I,.. si je me faisais passer pour ta sœur?

— Et mon mari, malheureuse?... il sait bien que je n'ai pas de sœur et il n*entend pas beaucoup la plaisanterie.

— Alors je dirai que je suis la cousine de Vignory. Laisse-moi faire, j'arrangerai ça. Et j'espère bien que nous nous verrons souvent.

— Je le voudrais, mais ce ne sera pas possible.

— Tu verras que si... Tu sais bien que je suis débrouillarde. Mais, assez flâné ici... nous nous ferions remarquer... A bientôt, ma petite Lilie. *

Marchez, postillons I

L'attelage s'ébranla, et madame Marteau fila rapidement, pour ne pas se laisser rejoindre par les badauds de la place, qui regardaient de loin ce colloque.

Pendant qu'elle rentrait au domicile conjugal, par le chemin le plus long, très préoccupée et médiocrement charmée de cette rencontre, Goralie descendait de sa chaise de poste à la porte de l'hôtel de la souspréfecture, payait les postillons à raison de trois francs de guides et les renvoyait d'un geste majestueux, après avoir commandé au concierge qui ouvrait de grands yeux, de prendre dans le coupé son MC et sa couverture de voyage.

— M. Vignory est chez lui? demanda-t-elle.

LA BBLLE OBOLIÈRE B3

— Oui, madame, balbutia rem^iloyé, blanchi sous le harnais, M. le sous-préfet travaille dans son cabinet, mais... il ne reçoit pas.

— Il me recevra, moi. Par où est-il ce cabinet?

— Au premier, madame, mais...

— C'est bon, c'est bon. Je le trouverai bien toute seule.

Et sans écouter davantage les observations du bonhomme, Goralie se mit à enjamber quatre à quatre les marches de l'escalier de pierre.

— Cabinet du sous-préfet I lut-elle sur une porte. Est-ce assez chic de trôner là dedans I II faut tout de môme qu'il soit intelligent mon Chariot pour avoir attrapé une si belle place du premier coup.

Elle ouvrit tout doucement et elle aperçut le dos de Vignory, assis dans un fauteuil et courbé sur un bureau où il rédigeait laborieusement son rapport au ministre sur l'assassinat du commissaire

général. Il était si absorbé par cette importante rédaction qu'il ne se retourna point.

Elle arriva tout près de lui en marchant sur la pointe du pied ; elle lui mit ses deux mains sur les yeux, et elle lui cria dans l'oreille :

— Coucou ! la voilà !

Vignory, furieux, essaya de se retourner. Il avait le sentiment de sa dignité et il ne connaissait pas dans tout l'arrondissement un seul individu capable

de se permettre avec le sous-préfet une plaisanterie si familière.

Mais Coralie le tenait bien. Elle suivit le mouvement, sans ôter ses mains, et elle reprit en éclatant de rire :

— Allons, ne fais pas le méchant... et devine qui est là.

Vignory, au lieu de lui répondre, se dégagea brutalement, se leva et resta stupéfait en voyant sa dernière maîtresse de Paris, celle qui l'avait achevé et qu'il regrettait encore.

•— Coralie 1 s*écria-t-il , comme l'avait fait madame Marteau.

— Oui, mon cher, Coralie... la vraie, la seule... Coralie qui n'a pas oublié son Lo-Lo et qui vient le rejoindre en exil, au prix de fatigues épouvantables... neuf heures de chemin de fer jusqu'à Ghâteauroux et quatorze heures de voiture par des chemins défoncés. . . Ah I tu peux te flatter d'être aimé, toiL

. Et comme Lo-Lo restait la bouche béante, elle reprit :

— Et c'est comme ça que tu me reçois... au lieu de me sauter au coul... allons, faites une risette et venez baiser maltresse.

Vignory en avait bien envie, mais il n'osait pas. Sa grandeur l'attachait au rivage.

— Boni je vois ce que c'est... tu as peur de te

compromettre. Mais, grand bète, il n'y a personne. Il n'y tint plus. Il oublia qu'il était sous-préfet, et il embrassa Goralie, comme un homme qui n'a pas vu une jolie femme depuis six semaines.

— A la bonne heure l s'écria-t-elle, tu ne fais déjà plus ta tète. Si tu avais continué à poser, parole d'honneur, je filais ce soir sur Paris.

Vigno ry la quitta pour aller mettre le verrou à la porte du cabinet.

— Tu crains qu'on ne nous surprenne ensemble... toi qui t'afQchais avec moi dans toutes les avant-scènes? Dire qu'il ne faut que six semaines pour changer un homme I

— Six semaines de Salviac, ma chère.

— Le fait est qu'elle a l'air assez embêtante, ta sous-préfecture. Mais je ne viens pas pour visiter le pays. J'ai un mois à te donner. Profites-en, mon garçon.

— Si tu crois que c'est facile l A la première visite que je te ferai, à l'hôtel où tu es descendue, toute la ville saura que je t'ai fait venir.

— A l'hôtel !... Mais j'espère bien ne pas y loger... Je viens de passer devant et ça m'a fait l'efTet d'une boîte à punaises... Je descends chez toi, mon excellent bon.

— Chez moi I tu es folle, ma chère amie...

— Pourquoi donc ? Tu as bien dans cette grande baraque une chambre à me donner ? Tu sais que je ne

86 LA BÊLLK GBOLîfeKE

suis pas dîfâcile, et pour peu que ta cuisine ne soit pas trop mauvaise, je ne me déplairai pas icL Je ne tiens pas à sortir. Nous vivrons comme deux tourtereaux en cage. C'est ça qui sera gentil... LilieetLo- Lo... Paul et Virginie, quoi I

— Et tu te figures qu'on ne s'en doutera pas ? Mais si tu logeais chez moi, ce serait encore bien pis, je serais dénoncé demain et destitué la semaine prochaine. A qui as-tu parlé en arrivant?

— A une espèce de pipelet qui a sur le dos une manière de livrée. Même qu'il ne voulait pas me laisser monter, ce larbin en habit bleu à boutons de métal... Ce que je l'ai secoué I... Fallait voir ça!.. . Il a dû me prendre pour l'épouse de ton préfet... et encore, non... elle doit être vieille, ta préfette. Mais il a une bonne tête, le vieux birbe... et je lui ai confié ma boîte à bijoux. Il n'y a pas de danger, hein ? Je n'ai apporté que ça et du linge. Mes colis arrive* ront par le roulage.

— A mon adresse, sans doute I murmura piteusement Vignory, qui commençait à perdre la tète.

— Je ne pouvais pourtant pas les adresser au curé de Salviac ou au président du tribunal.

— Alors, je sais ce qui m'attend. On me révoquera avant huit jours et je retomberai sur le pavé de Paris.

— Entre nous, tu aurais aussi bien fait d'y rester.

— Sans argent?

LA BBIXE GEOUERB 87

— Tiens! c'est vrai... Je n'y pensais plus. C'est donc vrai que tu as tout mangé ?

— Jusqu'au dernier centime. Et il me reste vingt mille francs de dettes. Si tu crois qu'il sera gai pour moi, le boulevard I

— Il sera toujours aussi gai que ce sale trou... et c'est encore entre l'Opéra et la Madeleine qu'un garçon intelligent trouve des occasions de se refaire. Mais enfin, tu tiens à ta place. C'est une toquade comme une autre, et je serais bien fâchée de te faire mettre à pied. Veux-tu que je prenne la poste ?

— Tu es donc venue en poste ?

— Parbleu ! est-ce que tu te figures qu'une femme comme moi voyage en diligence ? J'ai loué,àChâteauroux, un vieux coupé qui sert aux dames les plus huppées de l'endroit quand elles vont en soirée... et les postillons m'ont bien menée, parce que je paye bien.

— Et, en arrivant ici, tu t'es fait conduire tout droit à la sous-préfecture ?

^- Naturellement.

— Il ne manquait plus que cela. Alors tu as traversé la place où est l'auberge. C'est le rendez-vous des flâneurs de Salviac. Tout le monde t'a vue.

— Je n'ai remarqué qu'un grand bonhomme à moustaches grises... un vieux de la vieille... Ma voiture a manqué de l'écraser en passant, et, au lieu de jurer après moi, il m'a fait de l'œil.

— • Je parie que c'est le comte de Sigoulès... Un ennemi politique I... C'est complet.

-— Tu as donc des ennemis politiques, mon pauvre Chariot, dit Coralie en comprimant une forte envie de rire.

— Ohl toi, répliqua Vignory avec humeur, tu es toujours la même ; tu ne prends rien au sérieux. Parce que tu m'as vu autrefois godailler dans les restaurants et me flanquer, après souper, des culottes au baccarat, tu t'imagines que je ne suis bon à rien. Tu te trompes, ma chère. Je viens de me tirer d'une position très difficile... dans un arrondissement troublé par une insurrection... au milieu d'une population détestable... j'ai manœuvré habilement... j'ai payé de ma personne... et j'étais en passe d'obtenir un changement de résidence qui m'aurait rapproché de Paris... il n'y faut plus songer maintenant...

— Pourquoi?... Parce que je suis venue te voir?

— Eh! sans doute. Tous ces Salviacois savent que je ne suis pas marié. Ils vont crier comme un seul homme que je scandalise le pays. Le préfet recevra demain dix dénonciations contre moi...

— Diable I si j'avais su I... J'aime mieux repartir ce soir que de t'attirer du désagrément.

— Ton départ ne réparerait rien. Tu es déjà signalée partout.

— Comment faire alors?

— Je n'en sais rien et je crains fort qu'il ne me reste plus qu'à plier bagage et à céder la place à un sous-préfet plus malin que moi.

— C'est-à-dire, moins adoré... Un qui n'aura pas de Goralie.

— Mon Dieu, oui... et c'est dommage pour moi de lâcher la partie, au moment où la veine me venait... Les rouges ont assassiné hier le commissaire général et je l'ai échappé belle... J'étais à côté de lui quand on l'a tué... J'allais êlre décoré du coup.

— Et si tu ne l'es pas, ce sera ma faute. Décidément, Aurélie avait raison... j'ai fait une rude bêtise en débarquant ici... J'aurais mieux fait d'aller à Nice.

— Aurélie ?... qui ça, Aurélie I

— Ah ! c'est vrai, je ne t'ai pas dit... flgure-toi que mon coupé montait la côte pour arriver à la souspréfecture... j'avais la tète à la portière... j'avise unp femme gentiment mise et qui marchait mieux que les dindes de ce pays-ci... elle s'arrête pour laisser passer la voiture... je la regarde et qui est-ce que je reconnais? Une bonne camarade d'autrefois... nous nous sommes connues quand nous avions vingt ans... nous débutions toutes les deux... elle sortait de Saint-Denis... moi pas... mais elle n'était pas plus riche que moi... elle l'était même moins, car à ce moment-là, je venais de mettre la main sur mon premier homme sérieux et elle donnait des leçons de

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piano à vingt sous le cachet, mais elle était jolie comme un cœur, sans compter qu'elle avait de l'esprit jusqu'au bout des ongles, et elle n'est pas restée longtemps dans l'embarras... elle a sauté le pas... et nous en avons fait des noces ensemble I Seulement, elle gardait les apparences, et elle a si bien mené sa barque, tout en s'amusant, qu'elle a fini par entrer comme institutrice dans une grande maison. Là, elle a connu un général très calé qui s'est toqué d'elle, qui lui a donné beaucoup d'argent et qui a fini par la marier avec un protégé à lui.

— C'est très intéressant ce que tu me racontes là, dit Vignory avec impatience. Mais par quel hasard cette femme se trouve- t-elle à Salviac?

— Elle a suivi son mari qui a une place ici. Et tu dois le connaître, puisque tous les fonctionnaires de cette ville sont sous tes ordres.

— Comment s'appelle-il ?

— Je ne l'ai jamais su et j'ai oublié de le demander à Aurélie.

— Aurélie I répéta le sous-préfet qui se souvenait vaguement d'avoir entendu prononcer ce nom par des gens de Salviac.

— Aurélie de Saint- Amour. Son père était noble. Par exemple, je ne crois pas que son mari soît de la vieille roche... épouser la maîtresse d'un autre pour empocher une dot... ça c'est pas très chic.

— Comment est-elle, ton ancienne camarade?

LA BBLLE GEOLIBRE 91

— Blonde, grande, ayec une Jolie taille, des mains de duchesse et des pieds d*enfant.

— Et elle a ton âge, à peu près?

— Un an de plus.

— Les yeux bleus, n'est-ce pas ?

— Oui ; des yeux superbes et très expressifs. On voit bien que tu la connais.

— C'est madame Marteau, j'en suis sûr maintenant. Son mari est gardien de la prison de Salvîac.

— Fichu nom I... et fichue place... je m'étonne qu'Aurélie se soit résignée à épouser un geôlier.

— C'est son général qui aura exigé ce sacrifice. Le général n'est-îl pas le marquis de Plancoèt ?

— Juste. Et il a soixante mille livres de rente.

— Il a commandé une brigade de cavalerie à Paris, au moment du coup d'État. Il doit être très influent.

— Je le croîs,

— Sa maîtresse t'a-t-elle reconnue, quand tu l'as rencontrée, en venant ici ?

— Parbleu ! j'ai fait arrêter la voiture et nous avons causé pendant cinq minutes. C'est elle qui m'a avertie que tu me recevrais mal et que j'avais eu grand tort de m'embarquer dans ce voyage-là. En voilà une qui nous tirerait d'affaire tous les deux, si elle pouvait I

— Alors, demanda Vîgnory, elle est bien disposée pour toi?

92 LA BBLLE 0EOLIÈRB

— Puisque je te dis que nous étions amies intimes, répondit Goralie. Nous ne nous cachions rien. Je connais sa vie comme elle connaît la mienne.

— Et elle sait maintenant ce que tu viens faire ici?

— Parfaitement. Je lui ai raconté que je comptais passer un mois avec toi. Mais il n'y a pas de danger. Elle est très discrète.

— J'attends mieux d'elle que de la discrétion.

— C'est vrai qu'elle pourrait nous aider. Seulement, je ne sais pas si elle voudra. Je lui ai demandé si elle consentirait à me faire passer pour sa sœur et elle m'a dit que c'était impossible, à cause de son mari. Il sait qu'elle n'a pas de sœur.

— Evidemment, mais il ne doit pas connaître tous les parents de sa femme. Et s'il plaisait à ton amie de te présenter comme une cousine éloignée...

— Ça prendrait, j'en suis sûre. Le diable c'est que je ne puis pas aller lui demander de me rendre ce service-là. Elle doit loger à la prison.

— Oui, et le sieur Marteau te recevrait très mal, si tu t'y présentais. 11 faudrait trouver un moyen de lui parler, à elle seule, et ce n'est pas commode.

— Tu n'as qu'à la faire demander.

— Moi I ah I çà, tu te figures donc qu'un souspréfet est un pacha, et que toutes les femmes de son gouvernement sont à sa disposition?

— J'espère bien que non, grand mauvais sujet.

— J'ai le droit de faire appeler le mari, parce qu'il est sous mes ordres, en sa qualité de fonctionnaire. Mais que lui dire & ce mari, pour lui expliquer qu'une parente de sa femme vient de tomber comme une bombe à la sous-préfecture I II n'avalera jamais une bourde de cette force-là,

— Tandis que je m'entendrais tout de suite avec Aurélie. Et dire que je viens de la rencontrer et que l'idée ne m'est pas venue de la prier de monter ici avec moi. Dame I je croyais que tu allais me recevoir à bras ouverts et j'avais tant de choses & te dire après deux mois d'absence que j'aimais mieux un bon tôte-à-tète. Ahl si j'avais sul

Tout en parlant, Coralie allait d'un bout à l'autre du cabinet et donnait à chaque tour un coup d'œil, par la fenêtre, & la triste campagne qui avoisine l'hôtel de la sous-préfecture.

Elle s'arrêta tout à coup, colla son front aux vitres et s'écria :

— Veine I la voilà I

— Qui ça? demanda Vignory, convaincu qu'elle devenait folle.

— Aurélie, parbleu I Par où donc a-t-elle passé? Je l'ai laissée dans la rue qui monte.

Vignory s'approcha vivement et vit en efiTet madame Marteau qui suivait un sentier tracé au flanc de la colline.

— Elle aura fait le grand tour et elle rentre chez

94 LA BBLLB QBOUER^

elle, dit-il. La prison est là-bas, derrière le tribuual.

— ■ Eh bien, profitons de Toccasion. Je vais lui faire un signe, repril Goralie en mettant la main sur respagnolette pour ouvrir la fenêtre.

— Non... non... mes bureaux sont à côté : mes employés te verraient., et d'ailleurs, madame Marteau est prudente... tu aurais beau l'appeler, elle ne monterait pas.

— Ohl toi, tu vois des difficultés partout... en voilà un métier que le métier de sous-préfet 1... autant vaudrait être en prison, si on ne peut pas bouger... tu vas manquer Aurélie... tant pis pour toi!

— Non, je ne vais pas la manquer, répliqua Charles Vignory. Es-tu capable de te tenir tranquille dans ce cabinet pendant que je n'y serai pas?.., de.nepas répondre, si on frappe à la porte?... On n'y frappera pas, mais enfin, si ça arrivait..

— Sois tranquille. Je n'ai pas la moindre envie de faire la connaissance de tes chefs de bureau, et je me garderais bien d'ouvrir. Du reste, pour plus de sûreté, tu n'as qu'à m'enfermer.

Alors, tu vas courir après Aurélie?

— Oui, et je n'ai pas une minute à perdre pour la rattraper. Il faut que je lui parle... j'ai une idée et, si cette femme est intelligente, elle me comprendra... il n'y a qu'elle qui puisse nous sauver*

-^ Ya donc et reviens vite, car ça manque d'eau

ici, et je te ne te cacherai pas que j'éprouve le besoin de me débarbouiller.

Ahl dis donc* si, comme je n'en doute pas, tu parviens à t'entendre avec Aurélie, arrange-toi pour que je puisse te voir tous les jouis... autrement, ce ne serait pas la peine que je reste à Salviac. Je m'y embête déjà.

Vignory la rassura d'un geste, sortit précipitammenty ferma la porte à clé, mit la clé dans sa poche et descendit l'escalier en trois enjambées.

Il rencontra dans le vestibule le vieux concierge qui te&ait encore à la main le sac et le plaid de Coralie, et qui se demandait ce qu'il allait en faire.

Depuis vingt ans qu'il gardait la sous-préfecture, il ne s'était jamais trouvé à pareille fête et il ne savait comment parer à ce cas imprévu, car il avait à peu près deviné que la voyageuse en chaise de poste ne faisait pas partie de la famille du sous-préfet.

— Père Jean, lui dit de but en blanc Vignory, vous tenez à votre place, je suppose?

— Je n'ai que ça pour vivre, monsieur le souspréfet, balbutia le bonhomme tout interloqué.

— Eh bien, si vous voulez la conserver, il faut tenir votre langue.

— ■ Je serai muet comme la tombe, monsieur le sous-préfet.

— La personne que vous venez de voir est envoyée ici par le gouvernement., vous comprenez?

— Parfaitement, monsieur le sous-préfet, dit le père Jean qui comprenait de moins en moins.

— Cette personne est dans mon cabinet et personne ne doit y entrer jusqu'à mon retour. Si on vient me demander, vous direz que je suis en train de rédiger mon rapport au ministre et que je ne reçois pas aujourd'hui.

— Je n'y manquerai pas, monsieur le sous-préfet.

— Et quoi que vous puissiez voir ou entendre, ce sera comme si vous n'aviez pas d'yeux et pas d'oreilles. Il s'agit d'intérêts de la plus haute importance, et si vous savez vous taire, je vous promets de vous recommander au ministre et d'obtenir pour vous une belle gratification.

— Au ministre I monsieur parlera de moi au ministre I

— ^Certainement. Le plus humble des fonctionnaires a droit à une récompense quand il sert bien l'Etat, répondit oiajestueusement Vignory.

Rentrez dans votre loge. Serrez ce sac etcette couverture. Vous mêles remettrez quand je jjentrerai. Je ne serai pas longtemps dehors. Et surtout... bouche cousue 1 conclut Vignory, en mettant un doigt sur ses lèvres.

Pendant que le concierge se confondait en protestations de dévouement, l'amant de Coralie passa le seuil de son domicile administratif, s'assura d'un co^p d'oeil qu'il n'y avait personne à proximité, et

LA BELLE GBOUERE 97

se mit à courir ;comme un lycéen qui s*échâppe.

Le chemin par lequel Goralie était, arrivée en poste allait rejoindre, par une pente très raide, le sentier où elle avait aperçu madame Marteau se dirigeant vers la maison d'arrêt, un sentier qui contourne la sous-préfecture et que les gens de Salviac appellent la promenade des amoureux, parce qu'il est peu fréquenté et, par conséquent, propice à des échanges de douces confidences.

La belle geôlière avait déjà dépassé le point où les deux chemins se rencontrent, et, dans quelques minutes, il ne serait pas possible de l'aborder, car elle serait trop près de la prison.

Vîgnory avait de bonnes jambes et il en joua si bien qu'il la rattrapa juste à un endroit où le sentier faisait un coude et où une haie très élevée protégeait les promeneurs contre les regards curieux.

Madame Marteau l'entendit venir d'assez loin, se retourna et l'attendit de pied ferme.

On eût dit qu'elle avait prévu cette rencontre préméditée par le sous-préfet et qu'elle s'était préparée à la soutenir.

Vignory l'aborda poliment et quoiqu'un peu essouCQé par la course à fond de train qu'il venait de fournir, il sut entamer la conversation sans paraître trop ridicule.

— Pardonnez-moi, chère madame, de vous don ner la chasse, dit-il gaiement. Vous allez croire que

98 LA BBLLB GEOLlilRE

j'ai trouvé votre moocliok et que je vous le rapporte.

— Je ne l'ai pas perdu... et je ne vous Tai pas jeté, répondit en souriant Aurélie.

— Malheureusement, non... et je parierais que vous devinez pourquoi je me permets de courir après vous.

— Je iti'en doute un peu, mais je vous serai très obligée de me Fexpliquer clairement.

— Tout à rheure, vous avez rencontré une chaise de poste qui amenait une femme à la sous-préfecture.

— Pauvre Goralie ! elle n*a pas perdu de temps à ce que je vois, pour vous raconter cet incident. J'ai été navrée, pour vous, de la voir ici.

— Ah I j'étais bien sûr que vous comprendriez ma situation. Vous avez trop de cœur pour ne pas y compatir.

— J'y compatis si fort que j'ai engagé Goralie à s'en retourner à Paris, sans toucher barre à la souspréfecture. J'en ai été pour mon sermon, et je pense qu'elle se repent déjà de n!avoir pas voulu m'écouter.

— Oh I oui, s'écria Vignory avec conviction. Et moi; je ne sais plus comment me tirer de là. Alors nous avons pensé à vous qui êtes aussi bonne que belle.

-— Merci du compliment, monsieur, mais que

LA BELLB GEÔLIÈRE 99

puisrje faire? Cette tête folle de Goralie m'a demandé de la faire passer pour ma sœur. Vous sentez bien que c'est impossible.

— Votre mari ne le croirait pas. Mais pour une parente?

— Ce serait presque aussi invraisemblable. Et, alors même que je parviendrais à convaincre M. Marteau, comment expliquer aux habitants de Salviac que cette parente habite la sous-préfecture?

— r Je sous-entends qu'elle habiterait avec vous la maison d'arrêt.

— Vous n'y pensez pas, s'écria madame Marteau. Il n'en faudrait pas davantage pour que mon mari perdit sa place.

— Et vous aimez mieux que je perde la mienne. Je comprends cela, chère madame, mais nous ne la perdrons ni l'un, ni l'autre, si vous voulez bien entrer dans mes vues.

— M. Marteau n'y entrerait pas, lui. Et vous conviendrez» j'espère, que je ne puis pas troubler la paix de mon ménage pour rendre service à une ancienne amie que j'ai cessé de voir depuis bien des années.

— Mais que vous avez beaucoup fréquentée autrefois. Coralie vient de me raconter la joyeuse vie que vous meniez ensemble... elle est très bavarde, cette excellente Coralie.

Cette appréciation du caractère de Coralie ressemblait fort à un premier avertissement donné h ma-

dame Marteau, et la belle geôlière le sentit, car elle pâlit légèrement.

— Si je comprends bien, dit-elle, avec une émotion qu'elle cherchait inutilement à dissimuler, vous me menacez de divulguer mon passé. Ce serait une indiscrétion indigne d'un galant homme.

— A Dieu ne plaise que je la commette I

— Je n'ai, d'ailleurs, à me reprocher que des étourderies de jeunesse, et si mon mari venait à les connaître, il me les pardonnerait, j'en suis sûre.

— Et moi, je n'en doute pas, répliqua Vîgnory, avec une pointe d'ironie. Mais voyez ce qui arrivera infailliblement, si vous ne m'aidez pas à me tirer du mauvais pas où je me trouve. Je vais être destitué, et quand je le serai; Goralie ne gardera plus de ménagements. Vous la connaissez comme moi. Elle ne résistera pas au plaisir de faire la nique aux bourgeois de Salviac, en les ébouriffant avec ses toilettes qui vont arriver demain ou après-demain. Si je la renvoie de la sous-préfecture, elle est capable de s'installer à Thôtel où descendent les hobereaux du pays, et de leur conter ses affaires... les miennes... les vôtres... Serez-vous contente qu'on sache ici que vous avez été intimement liée avec une cocotte de Paris?... une femme entretenue, comme ils disent en province.

— Si Goralie se conduisait ainsi, elle me le paierait.

— Je n'aperçois pas comment vous pourriez vous

LA BELLE GEÔLIÈRE lOl

venger d'elle. Vous êtes du camp des bourgeoises, et elle a jeté son bonnet par-dessus les moulins. Elle se moque de tout. Et elle peut faire ici un tel scandale que les Salviacois écriraient au préfet pour demander le changement de résidence de votre mari. Par le temps qui court, il pleut des dénonciations, et, en haut lieu, on les écoute volontiers.

— Mon mari est assez bien appuyé pour n'avoir rien à craindre. Ses protecteurs le soutiendront.

— Oui... le général marquis de Plancoët s'intéresse beaucoup à M. Pierre Marteau, mais...

— Qui vous a dit?... balbutia Aurélietrès décontenancée.

— Mon Dieu I c'est Coralie. Elle sait beaucoup de choses et elle dit tout ce qu'elle sait. Pensez-vous que le général serait très flatté d'apprendre qu'on glose sur lui àSalviac?

Il y eut un silence. La femme du gardien-chef, 'visiblement Jtroublée, cherchait de nouvelles raisons pour refuser et n'en trouvait pas de bonnes. Vignory attendait.

— Mais enfin, monsieur, dit*elle avec impatience, vous devez bien comprendre que vous me demandez une chose impraticable et que d'ailleurs le remède que vous me proposez serait pire que le mal. Le séjour de Coralie chez moi donnerait lieu h toutes sortes de commentaires.

— Remarquez, je vous prie, que ce séjour sera de

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courte durée... quelques jours seulement... cela suffira pour expliquer son voyage à Salviac et pour me mettre hors de cause, vis-à-vis de mes administrés... Goralie sent très bien maintenant la sottise qu'elle a faite et ne songe qu'à préparer sa retraite.

D'ailleurs, elle s'ennuiera tant qu'elle sera raviç de retourner à Paris.

— Que ne part-elle ce soir ?

— Ce ne serait pas du tout la même chose. Toute la ville saurait qu'elle est venue tout exprès pour me voir.

— Mais toute la ville sait déjà qu'elle est descendue directement à la sous-préfecture.

— On apprendra en môme temps qu'elle n'y est restée qu'une heure et pour justifier sa visite, j'ai une explication toute prête.

— Laquelle, s'il vous plaît ?

— Je dirai à votre mari et je laisserai entendre à d'autres qu'elle a été envoyée ici en mission... une mission secrète... cène serait pas la première fois que le gouvernement emploierait des femmes...

— Goralie chargée d'une mission politique, ce serait drôle, dit en souriant madame Marteau.

— Très drôle, et c'est pour cela qu'une femme d'esprit comme vous se prêtera à cette plaisanterie. A nous trois, nous nous moquerons de tout le monde.

— Y compris mon mari.

— Nous ne pouvons vraiment pas le mettre dans

LA. BBLLB OBOLIÈRE 103

la confidence, mais il n'y perdra rien. Je me charge de faire si bien valoir ses services qull obtiendra promptement un avancement exceptionnel et c'est à vous qu'il le devra.

— Coralie jouerait bien mal son rôle d'envoyée extraordinaire.

— Très bien, au contraire, car, je la connais... elle y prendra goût et elle se divertira beaucoup à mystifier les naturels de Salviac. Elle ne le soutiendrait pas longtemps, mais pour trois ou quatre jours, tout ira bien. Je lui ferai la leçon et d'ailleurs vous serez là pour la surveiller et vous l'empêcherez de lâcher des sottises.

— Si vous croyez que ce sera facile I

— Vous n'en aurez que plus de mérite, chère madame, et plus de droits à ma reconnaissance.

Madame Marteau en était visiblement à hésiter, et il est permis de croire qu'elle se demandait de quel côté était son intérêt.

— Voyons, chère madame, reprit chaleureusement Vignory, vous êtes supérieure à tout ce qui vous entoure, et vous comprenez tout... Vous êtes Parisienne jusqu'au bout des ongles... Prenez pitié d'un Parisien exilé qui va sombrer, si vous ne lui tendez pas la perche.

Je ne demanderais pas mieux, répondit la belle

geôlière, mais je vous jure que je ne sais comment m'y prendre pour présenter Goralie à mon mari.

— N'est-ce que cela ? Je la lui présenterai, moi. Dites-moi seulement sous quel nom je dois...

— J'ai bien, de par le monde, au fond du Nivernais, dans le Morvan, une arrière-cousine que je n'ai pas vue depuis dix ans et que Marteau ne connaît pas du tout, quoique je lui aie quelquefois parlé d'elle. Elle est h peu près de mon âge, et je la soupçonne d'avoir mené une vie assez irrégulière à Lyon, où elle tient un magasin de modes. Son signalement se rapporte assez bien à celui de Goralie.

— C'est justement notre affaire. Gomment s'appelle-t-elle ?

— Marie Minotte.

— Parfait 1 II y a eu des troubles à Lyon. Madame Marie Minotte y a servi le gouvernement en le renseignant sur les menées des révolutionnaires et le commissaire général de Lyon, sachant qu'elle a une parente à Salviac l'y envoie pour surveiller les gens dangereux. Cette parente, c'est madame Marteau, femme du gardien-chef, qui a sous sa garde, en ce moment, des prisonniers de marque et qui, à ma recommandation, voudra bien recevoir Marie Minotte et la loger jusqu'à ce qu'elle ait rempli sa mission.

Tout cela est assez plausible et votre mari le croira.

— Oui, si c'est vous qui le lui dites. Il prend pour des paroles d'évangile tout ce que disent ses supérieurs... et il ne discute jamais les ordres qu'il reçoit.

LA BELLE GEOLliBRE 105

Mais songez-vous à la responsabilité que vous allez prendre ?... si Marteau s'avisait de rendre compte de cet événement au préfet I...

— Tous ses rapports passent par mes mains et il n'oserait pas se permettre d'écrire directement.

— Et les frasques auxquelles pourra se livrer Coralie I... y avez-vous pensé?

— Elle sera sage, j'en réponds. Et d'ailleurs, Je compte sur vous pour la tenir en bride.

— Je ferai de mon mieux, mais ne vous flattez pas qu'elle passera tout son temps h la maison d'arrêt. Elle voudra sortir et se montrer dans la ville.

— Je l'espère bien. Si elle restait enfermée, on en jaserait à Salviac, tandis qu'on trouvera tout naturel de la voir se promener au bras de sa cousine.

— Mais on s'étonnerait de nous voir entrer toutes les deux & la sous-préfecture.

— Aussi vous prierai-je de n'y pas venir.

— Reste h savoir si Coralie s'accommodera de ce régime... elle qui a fait cent lieues tout exprès pour vous voir.

— Je lui ferai comprendre qu'elle me perdrait en s'afflchant... et, pour la consoler, je lui promettrai d'aller, le mois prochain, passer avec elle une semaine à Paris, et je tiendrai ma promesse, dès que je serai débarrassé de tous les prisonniers d'importance.

— Que ne puîs-je faire comme vous! soupira Âurélie»

— Qui vous en empêche ? Pourquoi ne persuaderiez-vous pas à votre mari que vous devez accompagner votre parente afin de profiter de son influence ?

— Il n'entendrait pas de cette oreille-là, et, du reste, je désire ne pas m'absenter de Salviac en ce moment.

— Mais vous consentez, n'est-ce pas, à recevoir cette folle de Goralie ?

— Oui, quoique je joue gros jeu. Entre femmes» on se doit aide et assistance, et il ne sera pas dit que j'aie refusé d'obliger l'amant d'une ancienne amie. J'aurai quelque mérite à vous rendre le service que vous me demandez, car je ne sais trop comment je pourrai la loger. Je serai obligée de lui céder ma chambre, à moins qu'elle ne se contente de coucher dans un cabinet où je pends mes robes.

— - Elle s'en contentera, n'en doutez pas... et je vous serai éternellement reconnaissant de ce que vous aurez fait pour moi.

— Vous me remercierez plus tard. Maintenant, convenons de nos faits. Je rentre chez moi, et si j'y trouve mon mari, je ne lui dirai pas un mot de notre rencontre. Vous, monsieur, vous allez exposet à Goralie le programme que nous venons d'arrêter. Je vois d'ici la mine qu'elle va faire quand vous lui apprendrez qu'elle ne vous verra plus que de loin. Mais

LA BELLE GEOUERE 107

VOUS la chapitrerez et vous pouvez lui promettre de ma part que je m'évertuerai à la distraire. Nous ne manquerons pas de sujets de conversation, car nous sommes séparées depuis longtemps et nous avons une foule de choses à nous raconter.

' — J'en suis convaincu, et je...

— Quand elle sera prête, et le plus tôt sera le mieux, vous l'amènerez à la maison d'arrêt... Pour y venir, si vous m'en croyez, vous traverserez la place, afin que tout le monde voie que vous ne vous cachez pas.

— C'est ce que je compte faire.

— Vous raconterez à mon mari l'histoire convenue, et, en même temps, vous lui présenterez madame Marie Minotte... vous n'oublierez pas ce nom?

. — Non, certes, et je vais l'inculquer dans la cervelle de Coralie.

— Je m'arrangerai pour ne pas être là, au moment de la présentation. Mon mari me fera appeler... ma cousine se jettera dans mes bras... je la presserai sur mon cœur... ce sera un tableau très touchant... pour le reste, vous pouvez vous fier à moi. Adieu, mon-» sieur... non, au revoir I conclut la belle geôlière en â'éloignant au pas accéléré.

Vignory n'essaya pas de la suivre. Il regagna len^ tement la sous-préfecture en répétant tout bas :

— Sauvé 1 merci, Âurélie Marteau I si ton jobard de mari n'est pas décoré, ce ne sera pas ma foute. •« ni la tienne.

108 LA BBLLB OEOUÈRE

Edmée Ghancelade, après son bref colloque avec madame Marteau, était allée tout droit à la maison d'arrêt, et le gardien-chef l'avait moins mal reçue qu'elle ne pensait. Il avait reçu le linge et les vêtements de rechange, et il s'était engagé à les remettre à son nouveau prisonnier.

Edmée, par sa beauté et par sa douceur, apprivoisait les bêtes féroces.

Elle s'était risquée à demander la permission de voir son frère, mais le geôlier lui avait déclaré que, Louis Ghancelade étant au secret, ne devait communiquer avec personne. Les ordres étaient précis; Pierre Marteau ne connaissait que sa consigne et le juge d'instruction avait seul le pouvoir de la lever.

Ce juge était revenu de Bordeaux le matin, et, en ce moment même, il interrogeait le prévenu.

Edmée s'attendait à être éconduite et se retira

sans se plaindre; mais quand elle sut que son frère était au Palais de Justice, elle voulut, du moins, le voir passer quand on le ramènerait en prison, et elle alla se poster dans la ruelle qu'il devait traverser pour rentrer à la maison d'arrêt.

Le froid était vif, et elle risquait une fluxion de poitrine à stationner, longuement, sur un chemin ouvert à tous les vents. Mais que lui importait de mourir?

Son père était en route pour l'exil, et son frère courait grand risque de finir sur Téchafaud, Edmée, restée seule au monde, ne tenait plus beaucoup à la vie.

Elle n'espérait pas sauver son père, frappé par une mesure administrative, pour avoir pris part à une insurrection. Mais son frère ne s'était pas insurgé, lui, et l'assassinat qu'on lui imputait était un crime de droit commun qui devait être jugé par une cour d'assises, car l'heure des exécutions sommaires était passée. Il lui restait donc des chances d'échapper à une condamnation, et Edmée ne désespérait pas encore, quoiqu'elle comptât peu sur la justice des hommes, dans un temps et dans un pays troublés par les passions politiques.

Elle savait que la population de Salviac compatissait à son malheur et que les marques de sympathie ne feraient pas défaut à Louis, qui avait des amis dans toutes les classes. Mais la sympathie ne suffi-

sait pas à le sauver, et peu de gens étaient disposés à se compromettre pour le défendre.

Le comte de Sigoulès, lui-môme, qui s'était donné beaucoap de peine pour qu'on fît grâce au père, n'en aurait pas fait autant pour le flls. Le père était un de ses métayers et il se croyait obligé de prendre sa défense comme l'auraient fait ses ancêtres pour un de leurs vassaux, avant la Révolution de 1789. Mais il connaissait peu le fils, élevé loin du domaine de Sigoulès, et les opinions républicaines de ce garçon lui étaient odieuses. Il les tolérait chez le père, parce qu'il le considérait- comme un vieux fou ; il ne les pardonnait pas à Louis et au lieu de mettre à son service l'influence que lui assuraient sa situation et ses relations, il là réservait pour tâcher de tirer d'affaire son cousin^ Adhémar de Mussidan.

Cependant, il plaignait Edmée et il s'intéressait à elle. Il venait de le lui témoigner par d'affectueuses paroles. Mais il ne pouvait rien pour la pauvre jeune fille, et il avait repris le chemin de son manoir en lançant des malédictions stériles contre les autorités qui la persécutaient.

Edmée n'avait donc de secours efflcace à attendre de personne, et elle ne comptait que sur elle-même.

Elle était là depuis près d'une heure, les pieds gelés et le cœur serré, lorqu'elle vit s'avancer le président Bourdeîlle et le docteur ITiiviers, qui montaient, bras dessus bras dessous, au Palais de Justice.

LA BBLUfi G£0LIÈRB 111

Ceux-là étaient des amis, et elle ne songea point à les éviter.

Ils la reconnurent de loin, et vinrent è elle avec empressement.

— Qu'est-ce que vous faites ici, mademoiselle? lui dit le docteur avec cette brusquerie amicale que se permettent volontiers les vieux médecins de province. Il gèle à pierre fendre. Vous cherchez donc une pleurésie? Je vous ai guérie une fois, je ne vous guérirai pas deux, et vous allez me faire le plaisir de rentrer chez vous au galop.

— J'attends mon frère, murmura Edmée en secouant la tète.

— Votre frère! ahl çà, vous croyez donc qu'il va sortir de prison?

— Non... mais il est au tribunal... on l'interroge et quand ce sera fini, il passera par ici... je le verrai... je pourrai lui envoyer un baiser.

— Vous n'en serez pas plus avancée, ni lui non plus... et vous feriez bien mieux de nous aider à le sauver.

— Et comment, grand Dieul on l'accuse d'un crime infâme et vous savez aussi bien que moi qu'il est innocent, mais j'aurais beau jurer cela à ceux qui Tacou^ent...

— Il ne s'agit pas de jurer. Il s'agit de prouver. Moi aussi, je crois, ou plutôt j'aime à croire que ce garçon n'est pas un assassin... mais je ne sais

112 LA BELLB GEOLIERE

pas trop comment je voterais si j'étais juré dans cette aJEfaire.

— Quoil vous aussi, monsieur, vous doutez 1 dit douloureusement Ëdmée.

— Il y a bien de quoi, sapristi 1 une demi-heure après la mort de ce commisaire, à minuit, on le surprend rentrant chez lui, son fusil sous le bras... on a dû supposer qu'il venait de faire le coup.

— Les misérables qui l'ont arrêté lui avaient tendu un guet-apens... ils s'étaient introduits chez nous par surprise... comme des voleurs...

— Mademoiselle, dit le président, ne récriminez pas avec cette violence, je vous en prie. Devant mon ami le docteur et moi, le mal n'est pas grand. Mais d'autres que nous pourraient mal interpréter vos paroles.

Nous ne demandons pas mieux que de croire à l'innocence de votre frère, et pour ma part, j'ai déjà parlé en sa faveur, quoique son procès ne me regarde pas. J'ai appris de la bouche du procureur de la République une chose qui m'afflige et qui m'inquiète. Votre frère refuse obstinément de rendre compte de l'emploi de son temps pendant la soirée d'hier, et son silence donne plus de poids aux charges qui pèsent sur lui. Il peut avoir pour se taire des raisons que j'ignore, et s'il persiste, il sera certainement condamné.

Mais vous, mademoiselle, rien ne vous empêche

LA BELLE GBOLI&RB 113

de parler. Vous devez vous attendre à être interrogée. Je m'étonne même que vous n'ayez pas encore été .appelée par le juge d'instruction. Que lui direzvous.

— Et que pourrais-je lui dire?... Que Louis n'est pas coupable? On ne me croira pas.

— Vous pouvez lui dire ce que votre frère a fait hier au soir... où il est allé en sortant de la ville... d'où il venait lorsqu'il y est rentré.

— Non, je ne peux pas, dit brusquement Edmée.

— Vous le savez pourtant.

— Comment le saurais-je? Mon frère n'est pas obligé de m'apprendre où il va, lorsqu'il lui plaît de sortir. Quand il est revenu, je n'ai pas pu lui parler* Ceux qui le guettaient l'ont arrêté avant qu'il ait ouvert la bouche. Et je me suis bien gardée de l'interroger en leur présence.

— On admettra difficilement que vous ignoriez le motif de son absence. Mais... pardonnez-moi d'insister... s'il ne vous a pas confié son projet, vous avez pu le deviner.^ Vous vivez avec votre frère depuis qu'on l'a révoqué ; vous connaissez ses habitudes. Vous savez qui il voit... et si par un scrupule de délicatesse exagérée, votre frère se taisait de peur de compromettre quelqu'un, pourquoi ne me diriez- vous pas, à moi, ce que vous pensez de sa malheureuse expédition d'hier... à quelle cause vous l'attribuez. Je suis magistrat, c'est vrai, mais

je ne suis pas chargé de Finstruction criminelle, et Vous m'inspirez le plus vif intérêt. Dites à un ami ce jque vous ne diriez pas au juge.

Edmée baissa la tête et se tut. Mais son visage trahit son émotion. Le président avait touché juste, et il reprit vivement.

— Je vais vous mettre sur la voie.' Supposons que votre frère soit allé conférer dans les bois avec ses amis politiques... avec dés proscrits qui se cachent. Il y en a dans le pays, je le sais... ehl bien, dans ce cas, il ne pourrait pas dire la vérité sans livrer leur secret, sans indiquer Tendroit où ils se sont réfugiés, et il se ferait un point d'honneur de ne pas les trahir... Mais vous, mademoiselle, vous ne conspirez pas et vous n'êtes pas tenue de garder le silence, quand il y va de la tête de votre frère.

— Si ce que vous supposez était vrai, je ne le sauverais pas en dénonçant des malheureux. On le traiterait comme on a traité mon père. Mieux vaut qu'il reste sous le coup d'une accusation absurde ; il aura affaire à des Jurés qui ne le condamneront pas sans preuves.

M. Bourdeille n'en revenait pas de trouver tant de fermeté et de présence d'esprit chez uue jeune fille qui entrait à peine dans la vie et qui n'avait jamais quitté la petite ville où elle était née.

Mais il tenait à son idée, parce qu'il entrevoyait que Louis Chancelade aurait pu prouver un alibi et

LÀ BELLE OEOUÈRE 1 15

refuserait dé le faire pour ne nuire à personne,

Il y avait une autre supposition qull hésitait à mettre en avant, par respect pour l'âge d'Edmée.

Louis Chancelade était assez bien tourné pour avoir plu à une femme d'une condition plus élevée que la sienne; par exemple, à quelque châtelaine des environs de Salviac, et s'il avait passé la soirée avec elle, il était bien homme à sacrifier sa vie à la réputation de sa maîtresse.

Et le bon président cherchait un moyen d'interroger Edmée sur ce point scabreux, sans la choquer, mais il n'eut pas le temps de lui poser la question.

Louis Chancelade parut, sortant du palais de jus* tice, entre deux gendarmes.

On ne lui avait épargné aucune humiliation ; il avait les mains liées, mais il marchait le front levé et il ne paraissait pas que le malheur eût abattu sa fierté.

Edmée allait courir à lui. M. Bourdeille la retint. Il savait que le prévenu était au secret et son devoir de magistrat était de s'opposer à une violation de la consigne. Les gendarmes, d'ailleurs, n'auraient pas manqué d'empêcher la pauvre fille de communiquer avec leur prisonnier.

Mais Louis Chancelade n'était pas bâillonné et il cria à sa sœur :

— Merci, Edmée. Rentre chez toi et ne crains rien. Ils me tiennent, mais ils n'auront pas ma tête, et il$ ne tireront rien de moi. . .

La ruelle qui séparait le tribunal de la maison d'arrêt n'était pas large; les gendarmes firent hâter le pas à Louis Ghancelade et la porte de la prison se referma sur lui avant que sa sœur, suffoquée par rémotion, eût le temps de lui envoyer un mot de tendresse et d'encouragement.

Elle resta pétrifiée. Le président et le docteur échangèrent un regard. Ils avaient entendu l'espèce de défi que le prévenu lançait à la justice el ils pensaient tous les deux à la fin de cette phrase.

<* Ils ne tireront rien de moi », avait crié Ghancelade. Ces paroles s'adressaient à Edmée et signifiaient évidemment : « Je n'ai rien dit, fais comme moi. »

Donc, il y avait un secret entre le frère et la sœur, mais quel secret? S'agîssait-il, comme le croyait M. Bourdeille, d'une preuve d'alibi qu'ils s'étaient mutuellement juré de taire, pour ne pas compromettre des coreligionnaires politiques? S'agissait-il, au contraire, d'une preuve de la culpabilité de Louis, d'un aveu qu'il n'avait pas fait et qu'il craignait qu' on n'arrachât à Edmée ?

C'était très difficile & décider, et ces messieurs conclurent, chacun de son côté, qu'il était inutile et dangereux d'insister auprès de la jeune fille.

Elle était fermement résolue à ne rien dire, et s'il lui échappait un mot imprudent, ils préféraient ne pas l'entendre. Le docteur était attaché à Edmée

Ghancelade, et il eût été désolé d'apprendre de sa bouche que rinnocence de Louis était très douteuse. Le président ne voulait pas charger sa conscience de magistrat d'une confidence que son devoir professionnel Teût obligé à ne pas garder pour lui.

Ils en étaient là de leurs réflexions, lorsqu'ils virent paraître, au bas de la ruelle où ils stationnaient, un couple singulièrement assorti.

Le sous-préfet s'avançait, donnant le bras à une femme en costume de voyage, une femme parfaitement inconnue des habitants de Salviac.

En province, une figure nouvelle attire toujours l'attention, mais le premier fonctionnaire de l'arrondissement escortant une étrangère dans la rue, et surtout lui accordant l'appui de son bras, c'était un véritable événement.

M. Vîgnory avait l'air grave et respectueux d'un homme qui fait les honneurs de sa résidence à une dame du meilleur monde. Il venait de traverser la place où se rassemblent volontiers les oisifs de l'endroit, et son passage avait fait sensation, car quelques-uns de ces flâneurs s'étaient portés du côté de la montée du tribunal et suivaient des yeux leur sous-préfet, tout étonnés de le voir en si agréable compagnie.

Le président et le docteur ne l'étaient pas moins et se demandaient quelle conduite ils allaient tenir. Gonvenait-il de quitter la place ou d'attendre de pied

ferme ? Partir, était scabreux ; ils auraient eu Taîr de fuir, et d'un autre côté, s'ils restaient, il fallait se préparer à une rencontre inévitable. Devaient-ils saluer, ou bien faire semblant de ne pas reconnaître Vignory? A Paris, il est de règle, entre gens bien élevés, de s'abstenir dans ces cas-là et de respecter l'incognito d'un monsieur qui conduit une femme qu'on n'a jamais vue. Mais, à Salviac, et quand il s'agit du sous-préfet, c'est une grosse affaire que de manquer aux règles de la politesse hiérarchique.

Indépendant par sa profession et par son caractère, le docteur Thiviers penchait pour l'abstention, mais le président Bourdeille hésitait à prendre un parti si radical.

Et la présence d'Edmée Chancelade compliquait encore la situation, car M. Vignory n'allait pas manquer de s'étonner de voir le chef de la magistrature locale accointé de la sœur d'un insurgé, meurtrier présumé du commissaire général.

Elle n'avait pas bougé, la brave flUe, et elle regardait avec une indifférence hautaine le sous-préfet qui avait arrêté Louis, et qui remorquait une inconnue.

Il ne semblait; pas plus [ému qu'elle, ce sous-préfet hardi, et lorsqu'il passa devant le groupe, il tira ces messieurs d'embarras en les saluant le premier, mais sans s'arrêter.

Autant valait leur dire : « Je suis dans l'exercice de mes fonctions, je ne me cache pas, mais, par

respect pour la personne que je conduis, je ne puis pas entamer une conversation sur la voie publique ».

Us le comprirent ainsi et ils se bornèrent à rendre le salut, mais leur étonnement fut sans bornes, quand ils virent M. Vignory et sa compagne franchir le seuil de la maison d'arrêt, dont la porte était gardée par un geôlier subalterne qui ne ût pas la moindre difficulté pour les laisser entrer. .

— Je n'y comprends plus rien, murmura M. Bourdeille. Notre sous-préfet écrouant une dame...

— Je croirais plutôt qu'ils vont faire une visite à madame Marteau, répliqua M. Thiviers. Elle est Parisienne, la belle geôlière, et celle-ci lui ressemble par la tournure. Elles doivent se connaître, mais je ne m'explique pas pourquoi la nouvelle venue se présente sous le patronnage de M. Vignory. 11 se lient si raide qu'on jurerait qu'il accomplit un acte officiel.

Et c'est d'autant plus surprenant que, ceci entre nous, mon cher président^ cette charmante personne a tout à fait l'air d'une cocotte, comme on dit là-bas. dans la grande Babylone.

— Je ne trouve pas, dit M. Bourdeille, qui n'avait pas mis les pieds à Paris depuis 1842. Elle est fort jolie et elle a une mise un peu excentrique, mais ce n'est pas une raison. Les honnêtes femmes maintenant s'habillent comme les actrice^. Et d'ailleurs, le

120 LA BBLLE GEOUÈRE

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sous-préfet n'oserait pas s'afficher publiquement avec une farceuse*

— Hé I hé I II est de Paris^ lui aussi; et les Parisiens ne se gênent guère. Du resle, nous saurons à^uoi nous en tenir ayant la fin de la journée, car toute la ville va s'occuper de l'incident et je ne connais pas d'exemple d'un mystère que nos chers compatriotes n'aient pas réussi à percer en moins de vingt-quatre heures.

Surexcités par le problème qui se posait tout à coup devant eux, ces braves gens oubliaient que la pauvre Edmée était là. Le président lui-même ne songeait plus à la confesser dans l'intérêt du pri* sonnier.

Elle leur rappela sa présence en disant à M. Thiviers :

— Vous êtes le médecin de la prison, mon cher docteur. Je recommande à vos bons soins mon malheureux frère. Il est très nerveux et s'il tombait malade. . .

— Soyez tranquille, ma chère enfant. Je le traiterai comme s'il était mon fils. Mais, hier soir, il se portait à merveille, et un séjour à la maison d'arrêt ne peut lui faire que du bien. La réclusion est un calmant — à condition qu'elle ne se prolonge pas trop — et je suis convaincu que Louis parviendra bientôt à prouver qu'il est innocent... surtout si vous vous décidez à l'y aider.

LA BELLE QEOLIÈRE 121

Edmée comprit que les exhortations allaient re^ commeneery et elle ne se souciait pas de les écouter.

— Adieu, messieurs I dit-elle brusquement.

— Au revoir, mademoiselle, répliqua le président. . Elle descendait vers la place et elle était déjà loin.

Au bas de la montée, elle trouva un groupe de désoeuvrés qui s'étaient assemblés Ik pour guetter le retour du sous-préfet et de la belle inconnue dont il s'était fait le chevalier.

Ces gens-là, qui ^appartenaient à la petite bourgeoisie, étaient assez indifférents au malheur de Louis Ghancelade. Quelques-uns môme le croyaient coupable et approuvaient fort le coup d'État.

Et cependant, lorsque la sœur de l'accusée passa près d'eux, toutes les têtes se découvrirent.

A Salviac, on aimait Edmée et on la respectait. Elle n'y avait jamais fait que du bien et, quelles que fussent au fond ses opinions, elle ne s'était jamais mêlée de politique. Ce n'était passa faute si son père s'était insurgé contre le nouveau gouvernement et si son frère s'était mis dans le cas d*être accusé de l'assassinat du commissaire général.

Elle remercia d'un signe de tète les compatriotes qui lui donnaient cette marque de sympathie, mais elle ne s'arrêta point à leur parler.

Elle tenait h ne compromettre personne.

Et elle continua son chemin, les yeux baissés, pour

122 LA BELLS GEOUERB

éviter de regarder les passants, qui auraient pu être tentés de Taborder dans la rue.

Pour rentrer chez elle, il lui fallait traverser toute la ville et passer devant le café que fréquentait la jeunesse dorée de Salviac ; les fils de famille y fraternisaient avec les employés des administrations et les petits commis de boutique n'osaient pas s'y aventurer.

Martial Mouleydier y tenait ses assises, et comme il ne s'était pas privé de raconter la part qu'il avait prise à l'arrestation Chancelade, les amis du pouvoir lui témoignaient, depuis la veille, une considération plus accentuée que de coutume.

Ce jour-là, il pérorait à la porte de l'établissement, au milieu d'un cercle d'auditeurs attentifs, et quand il aperçut Edmée qui remontait la grand'rue, il fit la sottise de la saluer.

La jeune fille lui répondit par un coup d'œil méprisant, et, pour mieux marquer la répugnance que lui inspirait le dénonciateur de son frère, elle rabattit sur son visage le capuchon de sa mante et elle passa en détournant la tête.

Le surnuméraire de l'enregistrement en fut pour ses frais de politesse.

Edmée ne fit plus d'autres rencontres avant de rentrer dans cette vieille maison où elle avait toujours vécu depuis sa première enfance. Sa mère y était morte, son frère venait d'y être arrêté, elle y

restait seule et désolée, et elle ne songeait point à la quitter jamais, car elle ne voulaitpas se marier; non pas qu'elle eût fait vœu de célibat comme les Sœurs de Saint- Vincent-de-Paul, mais parce qu'elle aimait mieux se consacrer tout entière aux pauvres dont elle était la providence.

Maintenant elle ne pensait qu'à son frère, et plus que jamais, la solitude lui était chère.

Elle ne recevait qui que ce fût, depuis les derniers événements; elle avait même renvoyé son unique servante, une vieille paysanne qui avait été autrefois sa nourrice; elle Tavait renvoyée parce qu'elle n'était pas sûre de sa discrétion, et elle était décidée à ne pas la remplacer.

Elle avait juré que personne ne mettrait les pieds chez elle avant son cher Louis, qui, peut-être, n'y reviendrait jamais.

Et il était écrit là-haut que, ce jour-là même, un homme y entrerait, sans passer par la porte.

Edmée monta d'abord au premier étage pour se dévêtir et pour se chauffer, car elle avait pris froid en attendant, sous la bise, que son frère passât.

Un bon feu brûlait dans la cheminée de la grande salle. Elle s'assit devant l'àtre, dans un vieux fauteuil qu'elle réservait à son père, au temps où le vieillard était encore l'heureux métayer du comte de Sigoulès. Elle présenta à la flamme ses chaussures

mouillées par la neige fondante, et elle tomba dans de tristes rêveries.

Tout l'accablait à la fois. Toutes ses espérances s'étaient évanouies. Il lui restait quelques amis, mais elle ne pouvait guère attendre d'eux un appui efficace.

Le docteur Thiviers était un sceptique aimable, qui prenait philosophiquement toute chose et qui tenait, par-dessus tout, à sa tranquillité. Le président Bourdeille avait bonne tête et bon cœur, mais ses fonctions l'empêchaient de soutenir ouvertement un accusé que tous les autres magistrats de l'arrondissement croyaient coupable.

Quant au comte de Sigoulès, il avait bien assez d'un insurgé à protéger, en la personne de son parent, et, au fond de son vieux castel, il était trop loin pour s'occuper d'Edmée.

Il y avait bien quelque part un compagnon de Louis Ghancelade, un brave garçon toujours prêt à se dévouer pour le frère et pour la sœur qu'il connaissait et qu'il aimait depuis des années mais celui-là avait d'excellentes raisons pour ne pas se montrer, car il s'était fortement compromis dans Téchauffourée des premiers jours de décembre, et son intervention eût été plus nuisible qu'utile.

Edmée, d'ailleurs, ignorait ce qu'il était devenu, quoiqu'elle fût certaine qu'il n'avait pas quitté le pays.

Elle savait môme que, tout récemment, Louis l'avait vu et elle s'était doutée qu'ils préparaient de concert l'exécution d'un projet périlleux et hardi.

Ce frère qui l'adorait ne lui disait pas tout, et cependant, la veille, en la quittant, il ne lui avait pas caché le but de l'expédition nocturne qu'il allait tenter, et elle avait fait des vœux ardents pour le succès d'une entreprise qu'elle approuvait sans réserve.

Quelques mots, dits par Louis au moment où on l'arrêtait, lui avaient appris que cette entreprise était manquée et elle ne s'en consolait pas. Mais ce malheur, qui la touchait vivement, la touchait encore moins que la terrible accusation qui pesait sur son frère.

Elle aurait donné sa vie pour sauver ce frère ; elle s'irritait de n'être qu'une femme et de ne pouvoir lui venir en aide d'aucune façon.

Homme, elle aurait plutôt essayé de forcer les portes de la prison que de laisser Louis à la merci de ses ennemis. Elle eût été heureuse de partager son sort et de se faire condamner pour avoir dirigé une attaque à main armée contre une geôle imprenable.

C'était un rêve insensé, mais d'autres auraient peut-être pu le réaliser. Il sufQt quelquefois d'un audacieux pour accomplir une tâche impossible.

Et elle en vint bientôt à penser que cet homme d'action était tout trouvé.

126 LA BELLE GEOUERE

Il s'appelait Jacques, et après avoir été gardechasse sur les terres de M. de Sigoulès, il n'exerçait plus, depuis deux ans, d'autre profession que celle de braconnier, vivant la plupart du temps dans les bois, comme un sauvage, et couchant plus souvent h la belle étoile qu'entre deux draps.

C'était le plus ancien et le meilleur camarade de Louis qui ne l'avait pas renié quand il l'avait vu se jeter dans la vie irrégulière, et Edmée, avant qu'il se fit vagabond, avait eu mainte occasion d'apprécier ses qualités.

Ce singulier garçon s'était pris pour elle d'une tendresse passionnée, et il avait eu le tort de la laisser trop voir, car après l'avoir reçu familièrement, Edmée avait cru devoir le tenir à distance. . Ce n'était pas qu'il lui déplût; il lui inspirait, au contraire, beaucoup de sympathie et ce n'était pas le premier venu.

Jacques ne ressemblait aux gens de sa condition, ni au physique, ni au moral. II n'avait ni la taille carrée, ni la lourde allure des paysans de la Dordogne, ni la nonchalance qui caractérise les Périgourdins. Il était tourné comme un cadet de Gascogne d'autrefois : pas très grand, sec, mince jet nerveux, avec des traits fins et une physionomie expressive et mobile. Il avait les qualités et les défauts de ces d'Ârtagnan qui n'existent plus que dans les romans du grand Dumas : leur esprit de

Ul BELLE GEOLIERE 127

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repartie, leur goût pour les aventures, leur bravoure à toute épreuve et aussi leur indépendance, poussée jusqu'au mépris de toute règle sociale.

Et il se pouvait qu'il eût dans les veines du sang de gentilhomme batailleur, car il n'avait jamais ^onnu ni son père, ni sa mère. On l'avait trouvé un beau matin, au pied d'un châtaignier, sur le domaine du comte de Sigoulès, qui l'avait recueilli et confié aux soins de la femme de son jardinier. Plus tard, il l'avait envoyé à l'école et au catéchisme, où le curé, ayant remarqué son intelligence précoce, l'avait pris en amitié et s'était chargé de son éducation. Il comptait le faire entrer plus tard au séminaire, où il eût été certainement un sujet remarquable. Mais, tout en apprenant très facilement le français et même un peu de latin, l'enfant s'échappait si souvent pour courir les champs, et montrait un caractère si indiscipliné qu'il fallut bien reconnaître que la vocation ecclésiastique lui manquait absolument. .

Sur quoi, M. de Sigoulès, d'accord avec son curé, décida d'en faire un garde. On lui tuait son gibier et on lui volait les légumes de son potager ; Jacques lui parut très capable de protéger ses perdreaux et ses pommes de terre ; et Jacques s'acquitta fort bien de cette mission de confiance jusqu'au jour où, à la suite d'une querellé avec des voisins, il jeta aux orties la plaque aux armes de Sigoulès, et s'en alla

vivre dans les broussailles, absolument comme le font les Corses qui ont une mort d*homme à se reprocher.

Jacques cependant n*ayait tué personne, mais il était en guerre avec tout le monde, excepté avec les Chancelade. Le vieux métayer le recevait toujours quand il venait demander place au feu et à la chandelle, et le fils, rinstituteur, aimait à causer avec lui. Ils philosophaient ensemble par les chemins et ils étaient presque toujours du môme avis sur les grandes questions politiques et sociales qu'ils se plaisaient à traiter en plein air.

Edmée le voyait moins souvent, depuis qu'elle habitait la ville, parce qu'il s'y montrait peu. Il avait sur le dos trois ou quatre condamnations pour délits de chasse et il ne se souciait pas de rencontrer les gendarmes qui le laissaient tranquille au fond des taillis où il se cachait, mais qui n'auraient pas manqué de l'arrêter, s'ils l'avaient rencontré sur le pavé de Salviac«

Cependant, il ne se passait^ pas de semaine sans qu'Edmée reçût un gros bouquet de fleurs champêtres, et quelquefois une couple de perdreaux apportés par une paysanne complaisante dans le panier où elle mettait les œufs qu'elle venait vendre au marché.

Edmée acceptait sans scrupule ces petits cadeaux d'un ami de son frère et lui envoyait en échange de

la poudre et du plomb de chasse, tout en déplorant que Jacques menât une vie qui ne pouvait que mal finir.

Ce commerce amical avait cessé après le mouvement insurrectionnel provoqué dans le pays par le coup d*État. Jacques, signalé comme ayant pris les armes, s'était terré et faisait le mort. Louis Ghancelade, seul, connaissait le gîte où il s'était réfugié, et il n'avait pas confié ce secret à sa sœur.

Maintenant que Louis était arrêté, que n'eût-elle pas donné pour revoir Jacques, l'intrépide Jacques, l'ingénieux Jacques, qui ne craignait rien au monde, qui ne connaissait pas d'obstacles, et qui saurait bien trouver un moyen de délivrer son camarade I

Mais Jacques ignorait sans doute que Louis était en prison, et Edmée n'imaginait pas comment elle pourrait le lui faire savoir.

A force de chercher, elle se souvint qu'autrefois, au temps où Jacques n'était poursuivi que pour des faits de braconnage, il se risquait, de temps à autre, à rôder dans un bois qui couronne les hauteurs, de l'autre côté de la Dronne, et arborait un signal h la cime d'un grand hêtre planté sur la lisière de la futaie. Ce signal voulait dire : « Puis-je venir cette nuit? » et s'adressait à Louis qui, lorsqu'il se trouvait à Salviac, répondait en allumant, dans son jardin, un feu de sarments dont la fumée avertissait Jacques que son ami l'attendrait au bord de la

rivière, deux heures après le coucher du soleil,

Uavant-veille encore, ils avaient usé de cette télé^ graphie, et ils s'étaient rencontrés à Tendroit convenu,

Edmée se dit que peut-être Jacques recommencerait ce jour-là et que si elle apercevait le signal, rien ne l'empêcherait d'y répondre et d'aller le soir au rendez-vous, à la place de son frère.

Les fenêtres de la salle où elle se chauffait donnaient sur la rue, et de là elle ne pouvait rien voir.

Elle descendit au jardin, qui dominait le vallon et faisait face aux collines boisées, sur lesquelles s'élevait le hêtre des signaux.

Un vrai jardin suspendu, comme ceux de toutes les maisons qui bordent la ville du côté de l'est. Le petit mur qui l'entourait surplombait un précipice. Il y avait bien, au bout, entre la maison Ghancelade et la maison du curé, une arête de rocher qui prenait pied au bas de l'escarpement et qui s'élevait jusqu'au niveau des assises de la clôture en pierres.

Mais il n'était guère que les chèvres qui fussent en état de monter ou de descendre par ce chemin périlleux.

Edmée interrogea l'horizon; elle reconnut l'arbre^ mais elle eut le chagrin de constater que ses hautes branches ne portaient pas la loque rouge que Jacques y accrochait lorsqull voulait annoncer sa présence.

Rien oe flottait au vent et riea ne bougeait sur ceç

LA BBLLB GEOUERE 131

sommets couverts de neige. Le froid avait suspendu la vie des champs et claquemuré dans leurs maisons les habitants de Salviac. Les jardins étaient déserts et les volets étaient clos.

Déçue dans son espérance, Edmée allait se décider à rentrer chez elle, lorsqu'un léger bruit la fit tressaillir, le bruit que fit la chute d'une poignée de petits cailloux lancés d'en bas et tombant à quelques pas d'elle, sur le sable de l'allée où elle marchait.

Edmée pensa d'abord à rentrer précipitamment dans la maison. Elle se défiait de tout et ce jet de cailloux ne lui disait rien qui vaille.

Était-ce une niche d'un voisin qui l'épiait? La température ne se prêtait guère à des plaisanteries de ce genre, et, d'ailleurs, les graviers ne venaient pas du jardin contigu. Ils venaient des rochers sur lesquels le mur était bâti.

N'était-ce pas plutôt un avertissement?... Mais de qui?... D'un ami hors d'état de signaler sa présence d'une façon moins bizarre? Gela semblait improbable, sinon impossible ; aussi impossible que l'accès de la maison du côté du précipice.

Edmée, promptement revenue d'une frayeur puérile, voulut savoir à quoi s'en tenir avant de quitter la place.

Elle s'approcha du mur, se pencha et découvrit avec stupéfaction Jacques, perché comme un chamois sur une pointe de roc, à peine assez large pouir

qu'il pût y poser ses deux pieds, et s'accrochant d'une main à une pierre en saillie.

Gonunent était-il grimpé là et pourquoi? Espéraitil atteindre le sommet de la muraille et s'introduire dans le jardin? Ou bien s'était-il réfugié sur ce pic pour échapper à des gens qui l'avaient poursuivi jusqu'au bas de l'escarpement.

Edmée fit toutes ces réflexions en moins d'une seconde et ne put retenir une exclamation.

Jacques leva la tête et lui fit signe de s'éloigner.

Elle crut comprendre qu'il craignait qu'on ne les vît ensemble, et en effet on pouvait les voir de toutes les fenêtres des deux maisons voisines. Mais qu'importait qu'elle fût là ou non, s'il tentait l'escalade ? Elle obéit pourtant et elle recula lentement jusqu'à la porte du corridor qu'elle avait laissée ouverte.

Une minute après, elle vit poindre sur le mur le feutre de Jacques, un feutre pointu qui lui donnait l'air d'un brigand calabrais, puis ses mains, cramponnées au faîte, puis son buste enveloppé d'une espèce de plaid à carreaux verts et noirs, puis ses jambes emprisonnées dans des guêtres de toile grise.

Par quel prodige d'agilité et de souplesse avait-il atteint le faîte? C'était à n'y pas croire.

Enfin, il franchit l'obstacle, prit pied sur le sol du jardin, se redressa et arriva en quelques enjambées

au seuil où se tenait Edmée, toute pâle d*émotion.

— Entrez vite I lui dit-elle en s'élançant pour le laisser passer.

Il ne se fit pas répéter Tinvitation et, dès qu'il fut dans la maison, la jeune fille s*empressa de barricader la porte à Tintérieur, en poussant les barres et les verrous.

Elle alla en faire autant à la porte de la rue, et elle revint à Jacques, qui l'attendait, tète nue, un petit bouquet de bruyères roses à la main.

— Prenez! lui dit-il; je les ai cueillies pour vous, à la barbe des gendarmes.

— Les gendarmes ! s'écria-t-elle. Ils vous suivent ?

— C'est-à-dire qu'ils m'ont appuyé une belle chasse cette nuit, mais ils étaient à cheval, et je les ai menés par des chemins où ils ont dû se casser le cou.

Vous ne voulez pas de mes pauvres fleurs ?

Elle les prit, pour ne pas l'affliger, mais elle n'avait pas le cœur aux remerciements, et elle reprit vivement :

— Pourquoi ôtes-vous venu à Salviac en plein jour? C'est courir à votre perte.

— Quand j'y suis arrivé, le soleil n'était pas levé... et pour entrer en ville, j'ai pris le raccourci, comme vous voyez... c'était convenu avec Louis, avant de nous séparer. Il m'avait promis que, s'il arrivait à Salviac avant moi, il m'attendrait dans le jardin.

Et c'est moi qui l'ai attenâu. Je suis là, depuis sept heures du matin, et il n'y fait pas chaud. Je n'osais pas bouger de mon perchoir, parce que je craignais qu'il ne lui fût arrivé malheur et que la maison ne fût occupée par la gendarmerie. Je serais resté jusqu'à la nuit. Quand je vous ai entendue marcher, j'ai cru que c'était lui et je me suis risqué à l'avertir que j'étais là... je me trompais, mais j'ai été content que ce soit vous. Il y a si longtemps que je ne vous ai vuel...

— Moi aussi, Jacques, je suis contente de vous voir.

— On ne le dirait pas. Comme vous avez l'air triste I Est-ce qu'il vous serait arrivé un malheur?

— Un malheur ? Oui, Jacques, le plus grand de ^ous les malheurs. Louis a été arrêté. Il est en prison.

— Je m'en doutais. Depuis quand?

— Us l'ont pris, au moment où il rentrait... à minuit.

— On l'aura dénoncé.

— Oui... Un misérable... je vous le nommerai... mais ne restons pas ici... je crains qu'on n'écoute à la porte. Et d'ailleurs, vous mourez de froid.

• Montez avec moi. Il y a du feu dans la grande salle.

Jacques l'y suivit et s'approcha du foyer avec une satisfaction assez naturelle.

Il fallait qu'il fût de fer pour avoir résisté à une

station aussi prolongée sur un rocher exposé à tous les vents, par cinq degrés au-dessous de zéro.

— Apprenez-moi ce qui s'est passé cette nuit sur la route de Périgueux, lui dit Edmée, au moment où il ouvrait la bouche pour l'interroger sur l'arrestation de Chancelade.

— Gomment I s'écria-t-il, Louis ne vous a pas conté nos tristes aventures !

— Il n'a pas eu le temps. On l'a saisi à la porte avant que nous ayons pu échanger un seul mot. Mais j'ai compris, à son air, que vous n'aviez pas réussi. Il a pu seulement me faire signe de ne rien dire à ceux qui me questionneraient.

— La recommandation était inutile, et je m'étonne que, lui qui vous connaît bien...

— Comment l'entreprise a-t-elle manqué? interrompit Edmée. Vos amis vous ont abandonnés ?

— C'est justement cela. Vous savez que nous étions convenus d'attaquer l'escorte qui devait conduire le père à Périgueux. J'avais choisi l'endroit, tout près de l'embranchement de la route de Ghampagnac, dans un bois de châtaigniers, Nous comptions que la voiture et les gendarmes arriveraient là vers neuf heures, et j'avais raccolé six gars de bonne volonté qui couchent comme moi en plein vent, depuis l'affaire du mois passé. Sur les six, trois avaient des fusils, et les gendarmes n'étaient que cinq. Nous avions donc la partie belle. Combien croyez-vous

136 LA BELIiE GEOLIERE

que nous nous sommes trouvés sur le terrain?

— Trois peut-être?

— Deux, mademoiselle. Votre frère et moi. Les autres ont eu peur, et ils ne sont pas venus, les lâches!

— Alors, vous avez laissé passer la voiture?

— Malheureusement non. Louis était furieux, moi aussi. Les autres n'arrivaient pas, et nous entendions déjà rouler la carriole au bas de la côte. Je lui ai proposé d'essayer à nous deux.

— Mais c'était de la folie.

— Bah ! qui ne risque rien n'a rien. Nous avions quatre coups de fusil à tirer, et l'avantage de la position puisque nous étions montés chacun sur un des talus qui bordent la route. Je me disais : Au premier coup de feu, le convoi s'arrêtera. Alors, je ferai un bruit du diable, je crierai des noms, Pierre... Jean... Guillaume... à moil en avant! Les gendarmes croiront que nous sommes une douzaine, et, s'ils ne se sauvent pas, ils se masseront poumons charger... je crierai encore plus fort, et ils fonceront sur moi... je me charge de les faire courir, et, pendant ce temps-là, Louis bousculera le conducteur, qui ne se défendra pas, puisqu'il n'est pas armé. Louis tirera son père hors de la voiture, et l'entraînera dans le bois... une fois là, le vieux sera sauvé.

— Eh I bien, qu'est-il arrivé ?

— Il est arrivé que nous avons eu affaire à un com-

LA BBLLB GEÔLIÈRE 137

mandant d'escorte qui n'a pas perdu la tétel... c'est un ancien maréchal des logis de chasseurs d'Afirique, passé dans la gendarmerie avec son grade et accoutumé aux surprises. Louis a tiré le premier et Je crois bien qu'il a tiré en l'air... des idées qu'il a comme ça... il prétend qu'on n'a pas le droit de tuer, même un ennemi, excepté dans le cas de légitime défense .

Enfin, il n'a touché personne.

Là-dessus, le maréchal des logis a donné un ordre au conducteur et à ses hommes. Deux se sont mis au galop, un^de chaque côté de la voiture, qui est partie à fond de train. Les trois autres ont riposté à coups de pistolet. J'ai tiré à mon tour et je suis à peu près sûr d'en avoir touché un. Louis leur a envoyé son second coup. Ils se sont tournés tous les trois contre moi... heureusement. Je me suis jeté dans le bois. Ils m'ont poursuivi pendant cinq minutes et ils ont renoncé. Le taillis était trop serré et, d'ailleurs, on n'y voyait goutte. Ils sont revenus sur la route et ils ont piqué des deux pour rattraper la carriole qui était déjà loin.

Le coup était manqué. Je ne savais pas oix Louis était passé, mais je pensais qu'il avait dû rentrer à Salviac, à travers champs. Nous étions convenus que, si l'affaire ne réussissait pas, chacun tirerait de son côté, et que je viendrais ici un peu avant l'aube. J'avais du temps devant moi. Je suis retourné au bois de Yalade oîi je loge depuis huit jours... je

138 LA BBLLE GBOLIEBE

me suis arrangé là^ dans un fourré, une cache que personne ne trouvera jamais et j'y dors très bien... J'ai enterré mon fusil sous le tas de Veuilles sèches, qui me sert de lit... j'ai fait un bon somme, et à cinq heures du matin, je me suis mis en route pour Salyiac, en suivant le cours de la rivière.

J'ai été bien attrapé en arrivant au pied de votre mur par le chemin des chèvres. Louis n'était pas là.

— Vous savez maintenant pourquoi.

— Oui, ils l'ont arrêté... mais je ne comprends pas comment ils sont arrivés juste à point pour lui mettre la main dessus. Ils savaient donc que Louis allait attaquer la voiture hier soir?

' — Ce n'est pas de cela qu'on l'accuse. Le commissaire général qu'on a envoyé de Paris a été tué d'un coup de fusil à la fenêtre du cercle, une demi-heure avant que mon frère rentrât. Ils sont venus attendre Louis à notre porte...

— Et ils osent dire que c'est lui qui a assassiné cet homme !... car c'est un assassinat... eh ! bien, je me charge de leur prouver que Louis est innocent.., je vais aller me dénoncer et je leur dirai que Louis était avec moi, cette nuit, sur la route de Périgueux,

— Vous dénoncer I s'écria la jeune fille. Ce serait vous perdre et vous ne le sauveriez pas ; au contraire, vous aggraveriez encore sa situation. L'attaque à main armée serait un crime de plus à sa charge.

— Un crime politique, dît vivement Jacques, et un crime excusable, puisqu'il s'agissait de délivrer son père. Et je m'étonne que Louis n'ait pas dit la vérité, plutôt que de rester sous le coup d'une accusation d'assassinat.

— Il ne pouvait pas dire la vérité sans vous nuire. Personne ne croirait qu'il est allé seul attendre les gendarmes sur la grande route. On ne douterait pas qu'il ait eu des complices, et vous seriez le premier qu'on soupçonnerait, car on sait que vous êtes son meilleur ami. Vous êtes déjà signalé comme ayant pris part à l'insurrection de Décembre. On vous cherche. On battrait le pays jusqu'à ce qu'on vous eût trouvé... et vous partageriez le sort de Louis. Je ne veux pas cela... c'est assez d'une victime.

— Mais on doit savoir maintenant à Salviac que les gendarmes ont été attaqués cette nuit.

— Je ne crois pas, et quand on le saura, si on interrogeait mon frère, il nierait, j'en suis certaine, il .me l'a dit... Mais ils ne l'interrogeront pas sur le fait de l'attaque nocturne... ils aiment bien mieux l'accuser d'un crime odieux... 11 ne leur sufQt pas de le faire condamner, ils veulent encore le déshonorer.

— Eh bien I ils n'y parviendraient pas, si j'allais leur raconter l'affaire telle qu'elle s'est passée. Louis ne peut s'être trouvé le môme soir à trois lieues de Salviac et en ville sous les fenêtres du cercle.

— Pourquoi pas ? Vous avez tké sur les gendarmes à neuf heures, et le commissaire général a été tué à onze heures. A un bon marcheur il ne faut que deux heures pour revenir à la ville de l'endroit où a eu lieu la rencontre. Et vous savez que Louis distancerait un coureur de profession.

— Ça, c'est vrai. Il marche mieux que moi, et pourtant, je marche bien.

— Comprenez donc que, si vous alliez vous livrer, on vous accuserait, vous ou lui, d'avoir assassiné le commissaire. Ils diraient que, furieux d'avoir manqué l'enlèvement du prisonnier, vous avez rencontré, en rentrant à Salviac, le commissaire qui se di« figeait vers le cercle, et que l'idée vous est venue de le tuer, pour vous dédommager de n'avoir pas réussi à tuer les gendarmes.

Et puis, je vous le répète, je ne vous permets pas de vous sacrifier. Songez que je n'ai plus d'autre ami que vous.

— Vous le croyez donc enfin que je vous aime ? , dit vivement le braconnier.

— Je crois que vous m'aimez comme si j'étais votre sœur, répondit Edmée en retirant sa main que Jacques avait essayé de prendre. Moi, je vous aime comme si vous étiez mon frère... quoique je désapprouve la vie que vous menez depuis deux ans. J'espère que vous y renoncerez un jour et que vous vous ferez soldat.

— Je ne dis pas non... quand nous aurons la République... mais en attendant que nous Tayons, Je ne désarmerai pas. Et je vais commencer par essayer de délivrer Louis.

— Vous oubliez qu'il ne s*agit plus de livrer bataille à une escorte, Louis est au secret, dans une prison bien gardée. Personne ne peut communiquer avec lui. On m'a refusé, à moi, la permission de le voir.

— Je me passerai de permission.

— Comptez-vous donc escalader les murs?... briser la porte de la cellule où on Ta enfermé ?...

— Je ne sais pas comment je m'y prendrai... mais je vous jure que j'arriverai jusqu'à lui. J'y laisserai peut-être ma vie. Que m'importe ? Je serai sûr que vous penserez quelquefois à moi, quand je serai mort pour vous servir.

— J'y pense souvent, Jacques.

— Dites- vous vrai, mademoiselle ?

— Oui, je vous le jure. Et si vous tenez à ne pas me faire de la peine, vous ne vous exposerez pas inutilement. D'ailleurs, Louis ne séjournera pas longtemps à la maison d'arrêt de Salviac. Ses persécuteurs ne le laisseront pas si près de moi et des amis qu'il a dans la ville. Ils l'enverront à Périgueux, où il sera jugé par le juiy, et je ne puis m'en affliger, car s'il passait devant une commission mixte , il se rait condamné d'avance... et la peine serait : la mort.

— Et si on remmène, vous le laisserez partir ?

— Non. Je le suivrai partout... jusqu'au pied de l'échafaud, s'ils l'y envoient... et s'ils se contentent de le déporter, j'irai le rejoindre... comme j'irai rejoindre mon père si mon frère reste en France.

— Et moi donc ! j'irai le retrouver à Gayenne, s'il y va. Et là, je réponds de le faire évader. Je vous le rendrai, mademoiselle, ou je périrai avec lui. Mais, quoi que vous en disiez, j'essaierai d'abord de le délivrer à Salviac.

— Vous n'y passeriez pas deux jours sans y être arrêté.

— Je saurai me cacher.

— Dans cette maison ? vous auriez tort. Je ne suis pas sûre moi-même de ne pas être arrêtée. A la première visite domiciliaire qu'on fera ici, vous seriez pris... et que diraient les gens de Salviac, si on vous trouvait chez moi ?...

— A Dieu ne plaise, mademoiselle, que j'attire sur vous d'indignes calomnies. Je quitterai le bois de Valade... j'y suis très bien, mais c'est trop loin de la ville... Je transporterai mon quartier général dans les fourrés, de l'autre côté de la Dronne... et je viendrai la nuit examiner les abords de la prison... jusqu'à ce que j'aie trouvé un moyen d'y en-

trer... ce sera probablement par le toit... Grimper, c'est ma spécialité. Je marche sur les gouttières comme les chats.

Ëdmée secoua tristement la tébe et dit :

— Écoutez-moi, Jacques ! Je n'ai pas le droit de vous imposer ma volonté, mais je vous demande en grâce de ne pas risquer votre vie. Que deviendrais-je, si je vous perdais ?

Le révolté pâlit et dit d'une voix mal assurée :

— Vous vous marieriez, mademoiselle. Il se trouvera bien un brave garçon pour vous épouser. J'en mourrais de chagtin, si j'étais encore de ce monde, mais je ne me plaindrais pas, car je sais bien que je ne suis pas digne de vous. Ah I si je pouvais sauver votre frère et après, rentrer dans le droit chemin I...

— J'oublierais que vous en êtes sorti, murmura la jeune flUe, très émue de cette déclaration naïve. Mais, je vous en prie, Jacques, cessez de rêver l'impossible et songez aux dangers qui nous menacent tous. Vous nuiriez à Louis en intervenant. Pensez à votre propre sûreté. Quittez ce pays-. Quittez même la France... engagez -vous dans une armée étrangère, rachetez-y vos erreurs, à force de courage... et plus tard, quand les passions politiques seront apaisées, revenez à Salviac... vous m'y retrouverez telle que je suis... mes sentiments n'auront pas changé.

— Vous me permettez donc d'espérer, s'écria Jacques.

Il allait tomber aux genoux d'Edmôe, ni plus ni

144 LA BELLE QEOUERB

moins qu'un jeune premier du Gymnase, cet amoureux sauvage qui vivait dans les bois.

II n*y a pas deux façons d'agir dans ces situations violentes et c'est l'instinct qui règle les mouvements d'un homme passionné.

Edmée le retint d'un seul mot.

— Pensez à Louis, dit-elle en le regardant avec ses grands yeux où. brillMent des larmes. Je vais vous parler comme il vous parlerait s'il était

Il vous dirait : Jacques I... mon ami I... mon frère i... tu ne m'as pas abandonné dans le malheur... des temps meilleurs viendront peut-être... des temps où. ma famille proscrite et dispersée se retrouvera autour de notre foyer... elle ne te repoussera pas, si tu persévères à vouloir y entrer... mais l'heure n'est pas venue... ne te berce pas de chimères qui amolliraient ton énergie... pense à la lutte où .nous sommes engagés... sois ferme comme moi, comme Edmée. Et combats pour toi seul. Plus de tentatives hasardeuses I plus de généreuses folies 1... conserve -toi pour le jour où la cause que nous servons triomphera... ce jour viendra parce que cette cause est juste. Et ne t'inquiète pas de mon sort, je saurai me défendre. .

— C'est bien, dit Jacques, en relevant la tète, comme un soldat que vient d'enflanuner une allocution entraînante de sou général. Votre volonté sera

LA BELLB GEÔLIÈRE 145

faite, mademoiselle. Louis Ghancelade n'aura rien à me reprocher quand nous nous reverrons, et en attendant, Je Jure que je ne vous parlerai jamais de mon amour, tant que je n'aurai pas mérité que vous m'écoutiez.

Pardonnez-moi d'être entré ici par surprise. J'en sortirais à l'instant si c'était praticable, mais, en plein jour, je ne ferais pas cent pas dans la rue, sans être reconnu. On se douterait, qui pis est, que vous m'avez donné asile, et vous seriez certainement inquiétée.

Permettez-vous que j'attende la nuit^ qui ne tardera guère, car, en cette saison, elle vient de bonne heure ?

— Si je le permets I s'écria la jeune fille. Croyezvous donc que je vous veuille du mal , ou que Je n'aie pas assez de confiance en votre loyauté, pour passer ici quelques heures avec vous ? Je serais heureuse de vous y garder toujours... vous y souftririez moins que dans le bois de Valade. Mais j'ai tout & craindre de nos ennemis... s'ils s'avisaient d'envahir cette maison, ils vous y trouveraient...

— Non, car au premier bruit suspect, je me réfugierais sur mon rocher à pic, et je les défierais de venir m'y chercher, mais mieux vaut ne pas courir cette chance, et je vais chercher dans voti^ grenier un coin où je pourrai sommeiller jusqu'à ce que le jour tombe.

146 LA BELLB GEOLIERE

Si j*osais même vous donner un conseil, ce serait de sortir et de vous montrer dans la ville. Quand on vous verra dehors, on ne croira pas qu'il y a quelqu'un chez vous.

— C'est que... je suis déjà sortie aujourd'hui. Je venais de rentrer quand vous êtes arrivé par le jardin. Mais, n'importe... j'ai une malade à visiter... une pauvre femme dont le mari a été arrêté et qui se meurt de la poitrine... elle demeure près de l'église et je profiterai de ma promenade pour savoir si on parle de votre bataille avec les gendarmes.

Vous, mon ami, reposez-vous là- haut, et si je tardais trop à rentrer, ne m'attendez pas.

— Je ne partirai pas sans vous dire adieu. Qui sait maintenant quand nous nous reverrons... peut-être Jamais, murmura tristement Jacques.

— Quelle idée I dit la jeune fille, presque aussi troublée que son amoureux.

Elle allait sans doute s'attendrir plus qu'elle ne Taurait voulu, mais un violent coup de marteau qui résonna sur la porte de la rue, coupa court à cette effusion.

Jacques tressaillit et marcha vers la fenêtre pour voir qui frappait ainsi.

Le premier mouvement de ce brave gar$on^ c'é<^ tait toujours de courir au danger, et ce coup de marteau autoritaire n'était pas rassurant. Les visiteurs amis ne s'annoncent pas si bruyamment.

Edmée Chancelade, mieux avisée, comprit aussitôt qu'il aurait grand tort de se montrer à travers les carreaux. Il y avait peut-être dans la rue des gens malintentionnés, voir même des gendarmes.

Elle lui saisit le bras et elle lui dit, d'un ton bref et saccadé :

— Cachez- vous vite. Je vais ouvrir. Si vous entendez plusieurs voix, fuyez I

Un second coup retentit, plus violent que le premier et la Jeune fille descendit Fescalier, pendant que Jacques grimpait en toute hâte au grenier.

Elle lui avait recommandé de fuir, mais elle avait négligé de lui indiquer le chemin qu'il fallait prendre pour éviter de passer par le corridor qui traversait la maison de la rue au jardin.

Après s'être assurée d'un coup d'œil que Jacques n'était pas derrière elle, Edmée tira les barres et les verrous de la porte, l'ouvrit et se trouva en présence d'un monsieur, tout emmitouflé, qu'elle ne reconnut pas d'abord, mais qui était seul et qui n'avait pas du tout l'air d'un ennemi.

— Mademoiselle, dit-il en abaissant l'ample cachenez qui lui couvrait la moitié du visage, excusezmoi de vous déranger. II faut absolument que Je vous parle... et par ce froid, on est fort mal dans la rue pour causer.

Edmée reconnut son voisin, M. Braconne, bAtonnier de l'ordre des avocats de Salvlac.

Elle n'avait aucun motif pour se défier de lui, car c'était un brave homme, très estimé de ses compa^ triotes, y compris Louis Ghancelade qui le croyait ré* publicain.

A dire vrai, nul ne savait au Juste quelles étaient les opinions politiques de ce légiste, mais personne ne contestait sa loyauté ni son talent et il avait toujours été parfait pour la famille Ghancelade.

Au moment de l'arrestation du père, il s'était offert à le défendre et il fallait un certain courage pour se proposer comme avocat d'un insurgé le lendemain même de la révolte. Sa. bonne volonté n'avait pas eu d'effet, parce que la Justice régulière étant suspendue, le vieux métayer, frappé par une mesure administrative, n'avait pas été défendu. Mais M. Braconne s'était intéressé à lui et à ses enfants ; il leur avait donné des marques publiques de sympathie, et Edmée lui en savait gré.

Elle hésitait pourtant à le faire entrer chez elle. Jacques y était encore, faute d'avoir pu fuir, et la confiance que le bAtonnier inspirait à la Jeune fille n'allait pas Jusqu'à lui livrer tous ses secrets.

— Il est inutile, d'ailleurs, reprit M. Braconne, que les passants nous voient conférer sur le pas de votre porte. Je ne me cache pas de ce que Je fais, mais un vent de dénonciation a soufflé sur notre malheureuse ville, et...

— Entrez, monsieur, interrompit Edmée.

LA BELLB GEOLIERE 149

M. Braconne ^'empressa de profiter de la permission et il fallut bien le faire monter dans la salle où il y avait du feu, car Edmée ne pouvait décemment le recevoir dans le corridor.

Le chef du barreau de Salviac n'avait pas dépassé de beaucoup la quarantaine et il était encore fort bien de sa personne, quoiqu'il tournât un peu à l'embonpoint. Il avait fait à Paris toutes ses études de droit, il y avait même plaidé et s'il était revenu se fixer en Périgord, c'est qu'il y était propriétaire. Mais il était resté à demi Parisien et son esprit, ni son éloquence n'avaient pas trop ce goût de terroir qui gâte un peu le talent des avocats de province.

Il avait fait dans le pays un riche mariage, mais il était veuf; il n'avait pas d'enfants, et il habitait seul une maison qui touchait à celle des Ghancelade, travaillant beaucoup et passant ses soirées au cercle, à faire le whist du président.

* — Mademoiselle, commença-t-il dès qu'il eut pris place dans le fauteuil où Jacques s'était assis, je viens vous dire que je me chargerai très volontiers de défendre votre frère aux assises. J'ai maintenant la conviction qu'il est innocent de l'assassinat qu'on lui impute,

— Maintenant? répéta douloureusement Edmée. Vous avez donc cru d'abord qu'il était coupable ?

— D'abord, non. J'étais présent quand le commis-

150 LA BELLB GEOLIERE

saire général a été tué, et certes je n'ai pas pensé que le coup de fusil eût été tiré par votre frère. Ce matin J*ai recueilli des renseignements qui m'avaient fait changer d'avis. Depuis, j'en ai changé encore une foiSi et je n'en changerai plus. J'ai la ferme conviction que ce n'est pas lui. J'en ai la certitude.

— Puis-je vous demander pourquoi vous ne pensez plus comme vous pensiez il y a quelques heures ?

— Parce que j'ai appris des choses que j'ignorais. Les gendarmes qui escortaient la voiture où était votre père ont été attaqués cette nuit, sur la route de Périgueux. Le saviez-vous ?

— Je viens de l'apprendre. Eh bien ? demanda Edmée, qui aimait mieux voir venir l'avocat que d'entrer spontanément dans la voie des confidences.

— Mademoiselle, reprit M. Braconne, je ne cherche point à surprendre vos secrets, je vous conseille même de les garder pour vous, si vous en avez. Mais je tenais à vous dire sur quoi je fonde ma conviction de l'innocence de votre frère. Vous me comprenez, n'est-ce pas?

Edmée baissa les yeux et ne répondit pas.

— Je m'empresse d'ajouter,Jcontinua le b&tonnier, que je ne compte pas plaider l'alibi, comme je pourrais le faire. Je laisserai entrevoir aux jurés que Louis était peut-être parmi les assaillants de l'es-

corte, mais je me garderai bien d'insister. Ce serait une faute énorme, car le ministère public ne manquerait pas de me répondre qu'un crime n'empêche pas l'autre, attendu que les deux n'ont pas été commis à la même heure.

Il importe même que des amis maladroits n'essaient pas de justifier Louis de l'accusation d'assassinat en répandant le bruit qu'il a pris part à l'attaque du convoi, ou, ce qui serait pis encore, en prouvant qu'il y était.

— Personne ne fera cela, répondit Edmée d'un ton ferme.

— Votre affirmation me suffit, mademoiselle ; et il ne me reste plus qu'à vous dire comment je compte défendre votre frère.

-— Je m'en rapporte à votre talent et à votre cœur, monsieur. Vous avez toujours été bon pour notre famille, vous nous connaissez depuis longtemps et vous savez que Louis est incapable de frapper lâchement un ennemi.

— C'est précisément ce que je dirai aux jurés et je suis sûr de les toucher. Mais je me servirai aussi d'un argument plus précis que je crois irréfutable.

Votre frère a été arrêté, porteur d'un fusil de chasse, dont les deux canons avaient fait feu. Or, on n'a tiré qu'un coup sur le commissaire. Mais ce n'est pas tout. L'autopsie a été faite ce matin et la balle

152 LA BELLE GEOLIERB

qui a tué le commissaire est une balle de fusil de munition. On Ta trouvée dans la poitrine du mort et on la garde comme pièce à conviction. Évidemment, elle n'est pas sortie du fusil de Louis Ghancelade, car elle est d'un tel calibre qu'elle n'aurait pas pu y entrer. C'est le docteur Thiviers qui l'a atftrmé.

En présence de ce fait incontestable, on ne peut pas condamner. Je vous réponds de l'acquittement.

— Oh I monsieur, s'écria la jeune flUe, si vous me rendez mon frère, je ne vivrai jamais assez pour vous prouver ma reconnaissance.

— Je m'estimerai trop heureux de vous avoir pour obligée, dit M. Braconne, en lançant à Edmée un regard qui la troubla.

Elle eut l'intuition qu'elle lui plaisait un peu plus qu'elle ne l'aurait souhaité et que ce quadragénaire avaitdes vues sur elle.

— Je réponds de l'acquittement, reprit-il, mais à une condition... c'est que rien ne généra ma défense... et il ne faudrait pour la paralyser complètement qu'une indiscrétion ou une imprudence... je m'explique... si un de ceux qui ont attaqué cette nuit l'escorte s'avisait, poussé par un sentiment de générosité mal entendu, de se dénoncer lui-même et de dire que votre frère était avec lui, tout serait perdu. On confondrait les deux accusations et au lieu d'envoyer votre frère en cour d'assises, on l'enverrait

devant une commission mixte qui le traiterait comme elle a traité votre père. On rembarquerait pour la Guyane et vous ne le reverriez plus.

— Cela n'arrivera pas, je vous le promets.

— De même, si quelqu'un essayait de le faire évader de la maison d'arrêt, il n'y réussirait pas et il serait cause qu'on transférerait immédiatement votre frère dans une autre prison. Or, j'ai besoin de conférer fréquemment avec lui et je verrai demain le juge d'instruction qui m'y autorisera, je n'en doute pas.

— Si vous voyez Louis, vous lui parlerez de moi... vous lui direz que, quoi qu'il arrive, il peut compter sur moi.

— Je vous le promets, mademoiselle, et je vais prendre congé de vous, jusqu'au jour oîi j'aurai de bonnes nouvelles à vous apporter.

M. Braconne se leva, serra la main d'Edmée et reprit le chemin de l'escalier.

Elle l'accompagna jusqu'à la porte de la rue et il lui dit encore en la quittant :

— Surtout, pas de folies 1

Elle comprenait à demi-mot, et revint convaincue que son bienveillant voisin avait vu de sa fenêtre Jacques escalader le mur du jardin, et qu'il avait deviné la situation.

Il tardait à Edmée de transmettre à son écervelé d'amoureux les conseils que le prudent b&tonnier

venait de lui donner, et elle se hâta de remonter pour le tirer de la cachette où il s'était réfugié.

Elle voulait, avant de le renvoyer, exiger de lui le serment de se tenir tranquille et de ne plus se mêler des affaires du prisonnier.

Mais elle eut beau le chercher dans le grenier, elle ne Ty trouva point.

Sans doute, il avait pris pour décamper le chemin périlleux par lequel il était venu, et le sort de Louis restait à la merci d'un ami absolument dépourvu de sagesse.

A la maison d'arrêt, tout s'est passé à merveille, et le plan concerté entre le sous-préfet et la belle geôlière a été exécuté de point en point.

Coralie savait son rôle par cœur; elle Ta joué dans la perfection et avec plaisir, parce qu'elle trouve amusant de berner un mari.

Pierre Marteau était tombé de son haut quand M. Vîgnory la lui avait amenée et lui avait expliqué gravement que cette jeune dame, àla mine si éveillée, était tout à la fois la cousine de sa femme et une envoyée du gouvernemenl, chargée d'une mission secrète.

Accoutumé à l'obéissance passive, il ne se serait pas permis de mettre en doute les afQrmations de son supérieur hiérarchique, mais il osa exprimer

156 LA BELLE OEOLIERE

son élonnement de ne pas avoir été informé à Tavance de l'arrivée de cette parente par alliance.

A quoi le sous-préfet répondit que la décision du ministre avait été prise subitement, au reçu d'un rapport qui l'informait des menées de certains habitants de la ville de Salviac, lesquels préparaient dans l'ombre une nouvelle insurrection. La cousine de madame Marteau venait surveiller l'esprit public» et lui, Vignory, avait ordre de lui faciliter l'accomplissement de cette mission par tous les moyens pos- .sibles.

Il se déclarait prêt à donner dans l'hôtel de la sous-préfecture des soirées auxquelles il inviterait les deux cousines, afin de les mettre en relations avec la bonne société de Salviac.

Et, en se lançant ainsi, Yignory ne croyait pas sVngager beaucoup, car il comptait bien qu'après trois ou quatre jours passés à la maison d'arrêt, Goralie demanderait à reprendre le chemin de Paris.

Pour colorer ce brusque départ, il lui sufQrait de dire qu'une dépèche ministérielle, adressée à lui, enjoignait à madame Minotte de se transporter dans un autre département, encore plus travaillé par les révolutionnaires.

Tout cela était absurde, mais le gardien-chef n'y regardait pas de très près lorsqu'il s'agissait de plaire à l'autorité. Vignory, d'ailleurs, eut soin d'assaisonner de promesses d'avancement ses explications

LA BBLLB GEOLIERE 157

fantaisistes, et il n'en fallait pas davantage pour persuader Pierre Marteau-

Du reste, si ce geôlier avait eu des doutes sur l'authenticité du cousinage, ces doutes se seraient dissipés quand il vit sa femme se jeter dans les bras de la nouvelle venue en l'appelant : Ma chère Marie I

L'entrevue fut presque touchante, et après quelques mots d'introduction adressés à madame Marteau, Vignory s'empressa de prendre congé en félicitant le mari d'être appelé à servir les projets du gouvernement. Et il s'en alla très satisfait, comptant bien que l'adresse et l'esprit de la belle Aurélie feraient le reste.

Il ne se trompait pas, car madame Marteau sut enguirlander son époux, à ce point qu'il lui offrit de céder sa propre chambre à la cousine Minotte.

Mais les deux femmes ne voulurent pas accepter cet arrangement ; il fut convenu qu'on dresserait un lit dans un cabinet contigu à la chambre d' Aurélie et que madame Minotte l'occuperait.

Aurélie se chargea de l'installation et de fournir h sa chère parente du linge et des toilettes, en attendant qu'elle reçût ses bagages, restés en arrière.

Et, quand elle se trouva seule avec elle, Marteau étant allé à ses affaires de geôlier, Aurélie ne perdit pas de temps pour entamer le chapitre des explications nécessaires. Elle commença par faire sentir à Goralie qu'elles jouaient gros jeu, toutes les deux et

que la comédie ne pourrait pas se prolonger sans danger. Elle avait consenti à s'y prêter, pour obliger Vignory, mais elle ne voulait pas se compromettre jusqu'à faire destituer son mari.

A quoi Goralie répondit qu'elle ne tenait pas du tout à rester longtemps à Salviac. Elle se sentait incapable de tenir son sérieux devant les naturels de l'endroit et elle se proposait de sortir le moins possible. Elle aimait bien mieux passer ses journées à égrener avec son amie le long chapelet des souvenirs de jeunesse et elle promettait de se gouverner absolument d'après ses avis.

Elle renonçait même sans trop de regrets à voir Chariot, l'accueil qu'il lui avait fait l'ayant un peu refroidie.

A peu près rassurée par cette profession de foi, madame Marteau avait résolu de profiter de la présence de son ancienne camarade pour se divertir un peu. Depuis son arrivée à Salviac, elle n'avait jamais eu l'occasion de causer librement et elle éprouvait le besoin de parler à cœur ouvert.

Coralie ne lui inspirait pas une confiance absolue, mais elle comptait, avec raison, sur la ftanc-maçonnerie qui lie les femmes, surtout quand elles ont quelque chose à cacher de leur passé ou de leur présent.

Elles s'entendent toujours lorsqu'il s'agit de tromper un mari, ou un amant, ou même tout sim-

LA BfiLX4E OEOLIERfi 159

plement les bons habitants d'une \ille de province, et les prétendues cousines tombèrent vite d'accord sur la conduite qu'elles tiendraient pendant le séjour de Goralie à la maison d'arrêt.

Madame Marteau proposa d'abord une promenade à l'esplanade qui domine la vallée de la Dronne, et elles allèrent ensemble admirer la belle vue qu'on a de ce terre-plein, très rapproché du cercle.

Ce fut, pour la belle geôlière, une occasion de raconter à son amie le gros événement de la veille et Goralie, qui appréciait médiocrement les charmes du paysage, prit grand plaisir à entendre cette dramatique histoire, dont Charles Vignory lui avait déjà dit quelques mots.

Dès qu'elle sut que le meurtrier présumé du commissaire général avait été écroué à la prison, elle n'eut plus d'autre désir que celui de le voir, surtout quand elle eut appris que ce criminel était un jeune et beau garçon.

Madame Marteau modéra cette ardeur en lui disant que l'intéressant prisonnier était au secret et que personne ne pouvait communiquer avec lui, mais Coralie ne perdit pas l'espoir de violer la consigne.

Elles rentrèrent au bout d'une heure, employée à parcourir la ville qui n'est pas grande et à se moquer des Salviacois qui s'arrêtaient pour les contempler comme des phénomènes.

160 LA BELLE GBOLIERB

Pierre Marteau était sorti, appelé par le juge d'instruction qui avait de nouveaux ordres à lui donner, et ces dames étaient libres de passer le temps à leur

guise.

Elles épuisèrent le chapitre des confidences ; après quoi madame Marteau se mit au piano et joua des quadrilles de Musard qui rappelèrent à Coralie le bal de rOpéra et la mirent en goût de danser. Elle esquissa même quelques pas de caractère, en dépit des sages observations d'Aurélie, et en gambadant à travers le salon, elle eut naturellement Toccasion de regarder à travers les vitres de la fenêtre fermée.

Ce qu'elle vit coupa court à ses exercices de chorégraphie fantaisiste.

Elle revint à madame Marteau et elle lui dit :

— C'est lui, n'est-ce pas?

— Qui ça, lui? demanda Aurélie sans se déranger.

— Le beau prisonnier, parbleu I répondit la fausse cousine.

Aurélie crut sans doute qu'il s'agissait de celui qui occupait la cellule placée en face de l'appartement du gardien-chef, et elle s'empressa de quitter son piano pour courir à la croisée.

Ce n'était pas M. de Mussidan que Coralie admirait.

Louis Chancelade se promenait dans le préau» sous la surveillance d'un porte-clefs et fumait tranquillement une cigarette.

— Il est superbe, murmurait Coralie en le dévo-

LA BELLE GEOLIEBB 161

rant des yeux. Ce ii*est pas à Paris qu*on bâtit des hommes comme celui-là, il en mangerait quatre comme Chariot.

— Galme-toi, dit madame Marteau. Ce garçon n'est pas mal, mais il a sur le dos une bien vilaine affaire, et tu f en ferais une très mauvaise, si tu essayais de te mettre en communication avec lui. Une déléguée du gouvernement flirtant avec un accusé d'assassinat, ce serait joli I Et si mon mari s'en doutait, nous passerions, toi et moi, un mauvais quart d'heure.

— Bah I je puis bien lui sourire.

Profitant d'un moment où le surveillant avait le dos tourné et où Ghancelade levait les yeux, Goralie lui envoya un bonjour, agrémenté d'une risette,' à laquelle il répondit par un signe de tête reconnaissant, sans interrompre sa promenade.

— Es-tu folle? s'écria madame Marteau en tirant son amie en arrière. Tu veux donc nous perdre tous, y compris ton sous-préfet!

— Et toi, tu as donc bien changé que tu n'admets pas qu'on s'amuse un peu ? Il fut un temps où tu ne te serais pas gênée pour consoler un joli garçon, prisonnier de ton mari. Et tu as beau dire, celui-là n'a pas une tête d'assassin... d'insurgé, c'est possible... mais je ne m'inquiète pas de ses opinioas... et si tu étais encore l'Aurélie de Saint-Amour que j'ai connue jadis, nous nous entendrions pour le

faire évader... Ce serait drôle... il se sauverait à Paris et je le cacherais chez moi.

— Grande toquée, val Fais-moi le plaisir de te calmer, et de ne plus oublier que tu n'es pas ici dans ton appartement de la rue Mogador.

D'ailleurs il n'est plus là, ton prisonnier. On vient de remettre en cage ce bel oiseau brun.

— Est-ce qu'il y en a d'autres, dans ta prison?

— Une douzaine... mais ceux-là ne te plairaient pas. Ce sont de pauvres paysans.

— Ah I oui, les insurgés du mois dernier. Est-ce que celui que je viens de voir était leur chef?

— Mais, non. Je t'ai déjà dit que c'est lui qui a tué, hier soir, d'un coup de fusil, le commissaire général.

— Enfin, ils avaient bien quelqu'un pour les commander?

— Oui... un noble... un ancien viveur de Paris...

— Comment s' appelle- t-il ?

— Le baron Adhémar de Mussidan.

— Mais, je le connais I s'écria Coralie. Il a été l'amant de Clara Lasource, une de mes amies. En voilà un qui allait bien ! Il jetait l'argent par les fenêtres. Et avec ça, gentil comme un cœur. Un blond qui a des,yeux bleus adorables. Eh I bien, l'année dernière, il ne pensait guère à la politique. J'ai soupe dix fois avec lui à la Maison-d'Or.

LA BELLE GEOLIERE 1Q3

— Raison de plus pour ne pas te mettre à la fenêtre, car il pourrait te reconnaître.

— Il est donc ici?

— Oui, et la fenêtre de sa cellule fait vis-à-vis à celle de ce salon.

— Boni j'y suis I Tu ne veux pas que je le voie, parce que tu es amoureuse de lui.

— Moil amoureuse de ce garçon que j'ai à peine entïevuà travers les barreaux de sa fenêtre I s'écria madame Marteau. Tu me crois donc aussi folle que toi I

— Je crois que tu t'ennuies ici à mourir, que ton mari ne te console pas jde l'absence de ton général et que tu n'aimes pas à perdre ton temps. Oh I ne me dis pas le contraire I Je te connais, ma chérie, et je trouve que tu as joliment raison de te distraire. Si j'étais à ta place, il y a longtemps que je correspondrais avec ce cher Adhémar...

Tu souris?... Boni c'est fait! Vous vous envoyez des baisers. Et Marteau n'y voit que du feul... Je commence à trouver que les maisons d'arrêt ont du bon... et, tu sais, si jeî)uis servir vos amours, tu n'as qu'à me dire comment.

— Ouï, et puis tu feras quelque sottise qui nous perdra tous les trois.

— C'est donc vrai? Tu l'aimes.

— Écoute l je ne me défie pas de toi, mais je n'ai pas la moindre confiance en ta sagesse. Si, comme

tu te rimagines, j'aimais M. de Mussidan, je ne te Fa vouerais pas, parce que tu ne pourrais pas te tenir. Tu me compromettrais sans le vouloir.

— Tu me juges bien mal. Les secrets d'une camarade, c'est sacré. Et, du reste, si je reste chez toi seulement trois jours, je te défie bien de me cacher les tiens. J'ai de bons yeux. Tu aurais dû penser à ça avant de m'offrir l'hospitalité, pour tirer d'un mauvais pas ce pauvre Chariot.

— J'y ai pensé, dît doucement la belle geôlière. Et ce que j'en ai fait, ce n'est pas pour ton sous-préfet; c'est parce qu'il m'était agréable de passer de bons moments avec toi. J'en ai si peu, maintenant. J'espérais que tu étais devenue plus sérieuse et que tu saurais te taire. Je m'aperçois que tu es toujours la même, et que j'aurais tort de te faire des confidences. Donc, ne me demande rien et tâche de les fermer, tes yeux si clairvoyants.

— Comme tu voudras, répondit Goralie d'un air piqué. Je t'aurais consacré tout mon temps; j'en donnerai un peu à Vignory.- Comment sort-on d'ici, la nuit?

— Mais... on n'en sort pas. Une prison n'est pas une auberge. Il y a des règlements très sévères;..

— Je m'en moque, des règlements, et je parierais volontiers que tu as trouvé le moyen de t'y soustraire.

— Alors, tu te figures que Je découche, dit en riant madame Marteau.

— Non. Je ne suppose pas que tu aies une intrigue avec un naturel de Salviac. Tu as trop bon goût pour te galvauder. Mais avoue que tu as su t'arranger pour voir le bel Adhémar d'un peu plus près qu'à travers la cour.

— Si tu crois que ce serait facile I

— Tu n'as; jamais aimé que les choses difficiles. Tu étais bien parvenue à recevoir ton amant de cœur à la barbe de ton général, qui est Jaloux comme un tigre et qui avait mis un planton à ta porte. T'en souviens-tu, Id-lie?

— Cet heureux temps est loin.

— Et tu le regrettes, hein?

— Peut-être.

— Allons donci tu y arrives. Ne t'arrête pas en si beau chemin^ et dis-moi tout. Je te jure que tu n'auras pas & t'en repentir... et puis, ça te soulagera. Il n'y a rien de si embêtant que n'avoir personne à qui conter ses Joies.

— J'en conviens.

— Eh bien, conte-moi les tiennes. Tu n'oses pas te risquer parce que lu crains que Je ne bavarde avec Vignory. Tu me prends pour une autre. D'abord Je ne le verrai pas , puisque Je n'aurai pas la permission de nuit. Et puis Je n'y tiens pas tant que ça, & ce garçon. Ma toquade s'en va grand train, depuis

166 LA BELLK GEOLIERE

que je me suis aperçue qu'il meurt d'envie de me réexpédier à Paris. Et, comme je ne connais que lui dans ce trou, il est probable que je partirai dlcl sans avoir adressé la parole à un Salviacois.

Reste ton mari. Tu ne me crois pas capable de lui dénoncer tes infractions au lien conjugal. Si j'étais assez canaille pour te trahir, je n'aurais qu'à lui parler de tes fredaines d'autrefois... je suis sûre qu'il ne les connaît pas toutes...

Aurélie fronça le sourcil.

•*- N'aie pas peur, je ne mange pas de ce pain-là. Ce que je te dis, c'est à seule fin de te prouver que tu peux sans danger me mettre au courant de la situation. Et d'ailleurs, dans ton intérêt même, il vaut mieux que je sache où tu en es avec Adhémar, car, faute de le savoir, il pourrait m'arriver de faire des impairs, en causant avec ton mari.

Ainsi, par exemple, si je n'étais pas déjà un peu retiseignée sur ce qui passe ici, je n'aurais pas manqué de lui dire que j'ai vu souvent à Paris M. de Mussidan.

— Garde-t'en bien, dit vivement madame Marteau. Il serait capable de te mettre dehors et de te dénoncer au sous-préfet comme ayant eu jadis des accointances avec un de ses prisonniers.

— Ça ne m'irait pas du tout. Vignory ne se doute pas que le bel Adhémar m'a souvent payé à dîner. C'était bien de son temps, mais ils ne se connais-

LA B£LL£ GEOLIERE loi

salent pas, parce qu'ils ne sont pas du même

monde.

— Oh I pas du tout 1 appuya la belle geôlière, qui avait un faible pour Taristocratie. Vignory est le fils d'un marchand.

— Et il n'est pas fâché de tenir en prison un noble qui ne l'aurait pas salué sur le boulevard.

Ah çà, qu'est-ce quMls vont lui faire à ce pauvre Adhémar?

. — Il est question de l'envoyer à Cayenne.

— Diable I ça doit être loin, Cayenne ?

— Très loin et c'est malsain. Mais j'espère bien qu'il évitera le voyage. 11 a des amis influents. Son parent, le comte de Sigoulès^ qui habite un château dans les environs de Salviac, travaille pour obtenir qu'on le relâche.

— Parions que ce Sîgoulès est un vieux, grand, sec, qui m'a fait de l'œil quand j'ai traversé la place dans ma voiture de poste, un instant avant de te rencontrer.

— C'est probable. Il y était en effet. Je venais de le quitter.

— Chariot m'a dit que ce bonhomme était un ennemi du gouvernement.

— Oui, c'est un légitimiste enragé, et personnellement, il ne peut pas grand'chose pour son cousin, mais il est resté en relations avec des personnes très haut placées à Paris. Il a même connu autrefois le

168 LA BELLE OEOLIÈRB

général de Plancoët, et s'il voulait lui écrire, la grAce serait certainement accordée...

— Écris-lui, toi,

— Impossible. Il est toujours jaloux et il devinerait pourquoi je m'intéresse à M. de Mussidan. Mais on réussira, sans que je m'en mêle, à le tirer d'affaire.

— Et l'autre?... que deviendra-t-il?

— J'ai bien peur qu'il ne soit condamné à mort.

— Couper la tête à un si beau garçon!., jamais !.. je m'y oppose.

—Ne dis donc pas de bêtises. Nous n'y pouvons rien, ni toi ni moi. Le général lui-même ne le sau. verait pas, quand même il le recommanderait aux jurés qui le jugeront.

— Sije le sauvais, moi qui ne suis qu'une femme, ce serait d'autant plus beau, dit Goralie en se parlant & elle-même.

Mais, puisque c'est impossible, revenons à ce cher Adhémar. Tu as trouvé le moyen de le voir autrement que de loin, dis-le franchement?

La belle geôlière hésitait encore. Mais elle avait eu le temps de rélQéchir, et elle se disait qu'elle ne pourrait pas cacher la vérité à Goralie qui devait coucher dans un cabinet, séparé par une cloison très mince, de la chambre conjugale, où Pierre Marteau n'avait plus ses entrées depuis l'arrivée de la couslne.

hJi BELLB GEOLIERE 169

— Eh bien I oui, dit-elle, Je vais quelquefois le voir.

— La nuit ?

— Naturellement. Mon mari se couche d dix heures, après avoir fait sa ronde du soir^ et se lève à trois heures du matin, pour en faire une autre. C'est réglé comme une horloge.

— Et pendant qu'il ronfle, entre dix heures et trois Jheures...

— Oh ! pas tous les soirs. Ce serait trop dangereux. Et je n'y vais Jamais à la même heure.

— Gomment t'y prends-tu ?

— La cellule de M. de Mussidan donne sur un corridor séparé de mon appartement par une porte dont j'ai une double clef, que j'ai tout bonnement fait fabriquer par un ouvrier de Salviac, sur une empreinte que j'ai prise à la cire... et ma clef est huilée... je puis donc m'introduîre sans bruit dans ce corridor, où les subordonnés de mon mari ne pénètrent jamais... il se défie d'eux et il tient à faire sa besogne tout seul...

— Boni mais... la porte de la cellule...

— N'a pas de serrure. On la ferme en dehors avec des verrous et des barres de fer, grosses comme mon poignet. Je n'ai qu'à les tirer.

— Et si ton mari s'avisait de se lever pendant ta petite promenade nocturne.

n n'entrerait pas chez moi... maintenant surtout que tu occupes le cabinet, ^'ailleurs, en sor-

170 LA BBLLB GEÔLIÈRE

tant, Je fei^me ma porte & double tour et sa chambre est trop loin pour qu'il m'entende.

— Mais s'il allait rôder du côté de la cellule ?

— H ne s'apercevrait pas qu'elle a été ouverte. J'ai soin, avant d'entrer, de replacer les barres, presque comme elles étaient. 11 faudrait qu'il mît la main dessus pour reconnaître qu'elles ne tiennent pas et que les verrous n'entrent pas dans les gâches. Et il ne fera pas cela. Il craindrait de réveiller le prisonnier' qui ne manque jamais de l'apostropher quand il l'approche de trop près.

Et puis, il faut bien risquer quelque chose, quand on veut se passer une fantaisie comme celle-là, conclut madame Marteau, en faisant craquer ses doigts.

— Avoue que le danger t'excite, dit gaiement Coralie.

— Je l'avoue. Je n'aurais pas couru après ce garçon, si Je l'avais [rencontré à Paris. Quand 11 est entré ici, il m'a saluée de loin, à travers sa grille et dès ce Jour-là, Je me suis juré qu'il serait mon amant.

— Je te reconnais bien là... et tu es comme moi... quand Je me monte la tôte pour un homme. Je me moque de tout. Ce petit défaut m'a déjà fait perdre trois fois ma position, et ça ne m'a pas corrigée. Je lâcherais volontiers mon Russe pour ce Ghancelade, si Je pouvais l'enlever d'ici.

— Je comprends ça, mais c'est une toquade qui

te passera. Maintenant, chère amie, je t'ai tout dit. Entendons-nous pour passer le plus agréablement possible les quelques jours que tu vas me donner.

— C'est bien mon intention, et j'ai trouvé le moyen.

— Je ne vois guère que la promenade,., et la musique. Jeté jouerai tout ce que sais.

— Ce sera charmant, mais pourquoi n'aurais-je pas, moi aussi, mon prisonnier à consoler ? La cellule de Louis Ghancelade ne doit pas être loin de la cellule de ton Adhémar.

— Tu te trompes, dit sèchement madame Marteau. La cellule éte ce garçon est à l'autre bout de la maison d'arrêt et pas dans le même corridor que celle de M. de Mussidan.

— Bah I on peut y arriver tout de même, riposta Goralie.

— Tu n'as pas, j'espère, l'intention d'y aller?

— Toute seule, non. Je ne la trouverais pas. Mais rien ne t'empêche de me la montrer.

— Je m'en garderai bien.

— Alors tu prétends t'amuser sans moi ?

— Je prétends t'empêcher de faire des folies. Et je te rappelle que tu m'as promis d'être sage.

— Aussi sage que toi. Tu vas bien voir Adhémar I

— Ce n'est pas du tout la même chose.

— Je n'aperçois pas la différence, si ce n'est que

172 LA BELLE GBOLlibtB

Chancelade est brun et qu'Adhémar est blond. Chacun son goût, ma chère.

— Il ne s'agit pas de cela. Tu es ici pour très peu de jours...

— Raison de plus pour les bien employer.

— II ne te connaît pas, ce Chancelade.

— Je suis sûre qu'il grille d'en\ie de méconnaître.

— Parce qu'il t'a entrevue à la fenêtre ?

— Mon Dieu, oui; quand je plais, je plais du premier coup.

— A un gandin de Paris, je n'en doute pas, mais ce garçon est un sauvage.

— Je l'apprivoiserai.

— J'en doute fort. Il n'a en tête que la politique... et il s'attend à être condamné à mort.

— Je lui promettrai de demander sa grâce.

— Pourquoi pas de le faire évader, pendant que tu y es?

— Damel si je pouvais...

~ Tu n'hésiterais pas. Et mon mari serait destitué... peut-être même accusé d'avoir reçu de l'argent pour laisser fuir son prisonnier. Si c'est comme ça que tu comptes me remercier du service que je t'ai rendu I...

— Allons, Li-lie, ne te fâche pas. Tu sais bien que je ne voudrais pas te faire de la peine. Ce que j'en disais, c'était pour rire. Je te demande un peu comment je pourrais donner la clé des champs à un

des pensionnaires de ton mari... moi qui ne saurais pas sortir de la maison, si tu ne me montrais pas le chemin.

— À la bonne heure I Mais ne parlons plus de cela. Du reste, Pierre va rentrer pour souper.

— Encore un mot, seulement. Quand dois-tu voir Àdhémar ?

— Pourquoi cette question ?

— Parce que je pourrai t'ôtre utile. Si j'entendais ton mari se lever, pendant que tu seras hors de ta chambre, je t'avertirais en allumant une bougie dans le salon. De la cellule d' Adhémar, tu verrais la lumière. Et pour te donner le temps de te sauver, je retiendrais ton mari en lui disant que je suis indisposée, que je n'ai pas voulu te réveiller, et que je le prie de me donner ce qu'il faut pour faire du thé.

— Ah I tu peux te vanter d'avoir de l'imagination, toi I dit en riant madame Marteau. Mais j'espère bien que ton ingénieuse invention ne sera pas mise à l'épreuve. Pierre dort toujours comme une souche, et il dormira encore mieux ce soir, car il est très fatigué. II n'a fait qu'aller et venir toute la journée, au tribunal... à la sous-préfecture...

— Alors, c^est pour ce soir, ton entrevue ?

— A minuit.

— As-tu de la chance I Et moi qui te plaignais d'habiter une prison I Ah I tu ne dois pas t'y ennuyer.

Cette édifiante conversation fut interrompue par la servante qui apportait une lampe, caria nuit était venue et ces dames causaient dans l'obscurité. Elle annonça en môme temps que M. Marteau venait de lui donner l'ordre d'avancer de deux heures le repas du soir.

— Ça me val s'écria Goralie, je n'ai rien pris depuis ce matin et je meurs de faim.

Madame Marteau ne dit rien. Cette modification aux habitudes du ménage l'inquiétait un peu. Elle craignait que son mari ne changeât aussi ses heures de rondes de nuit.

Une tarda guère à paraître, ce mari, et il avait l'air d'être de fort mauvaise humeur. Son visage toujours renfrogné s'était encore assombri. Il adressa à la prétendue madame Minette un salut à peine poli et il dit brusquement à sa femme :

— Tu me feras le plaisir de ne plus te mettre à la fenêtre du salon jusqu'à nouvel ordre.

— Pourquoi cela, mon ami? demanda du ton le plus doux la belle geôlière. Quel mal voyez-vous à ce que Je prenne un peu d'air ?

— Aucun. Et jusqu'à présent, je ne t'en ai jamais empêchée. Mais le juge d'instruction de Salviac est un imbécile. 11 a rapporté de son voyage à Bordeaux des idées ridicules. Tous ces magistrats voudraient qu'on traitât les prisonniers comme des officiers au^ arrêts. Le premier ordre que m'a donné celui-ci.

LA BBLLE GEOLIERE 175

c'est de laisser Chancelade se promener au préau, deux fois par jour, une heure chaque fois. Si c'est là ce qu'il appelle mettre un homme au secret!

— Mais, mon ami, ce malheureux se promènera seul. Il ne pourra donc communiquer avec personne.

— Tu crois ça, toi. Tu ne penses pas à ce baron de Mussidan qui le verra de sa fenêtre. C'est une honte d'avoir des prisons bâties comme celle-ci. Allez donc surveiller des détenas dans une baraque pareille! Ce qui m'étonne, c'est qu'ils ne se soient pas déjà sauvés tous.

— Vous n'en aurez que plus de mérite à les empêcher de fuir.

— Oui, si j'y réussis. Il y a des moments où je crois que tout le monde est d'accord avec eux.

— Je ne m'étonne pas qu'ils aient des amis à Salviac, mais personne ne pense à les délivrer.

— • Je n'en sais, rien et ma parole d'honneur! il me prend des envies de donner ma démission. Je sens que je ne durerai pas longtemps au métier que je fais.

— Vous savez bien que nous ne moisirons pas ici. Le général ne nous oublie pas et quand il aura connaissance du rapport que le sous-préfet va adresser au ministre, votre avancement ne se fera pas attendre.

— Laisse-moi donc tranquille I nous serons encore

176 LA BBLLE GEOLIERE

ici dans un an. Ce sacré pays est en état de révolte permanente. On a encore attaqué cette nuit les gendarmes sur la route de Périgueux.

Le maréchal 'des logis a reçu uue balle au bas du dos. On va faire de nouvelles arrestations et j'aurai à garder trois ou quatre gredins de plus. Gomment veut-on que je réponde d'eux avec le personnel dont je dispose? deux surveillants sous mes ordres... deux pochards qu'on soûlerait avec une bouteille d'eau-de-vie. Ça ne peut pas durer comme ça. Je vais écrire au ministre pour qu'on me débarrasse le plus tôt possible de ce Musssidan et de ce Ghancelade.

Les deux femmes échangèrent un regard et Goralie demanda en souriant :

— Pardon, monsieur Marteau... est-ce que la défense de regarder par la fenêtre me concerne?

— Prenez-la pour vous, si vous voulez, répliqua d'un ton bourru le gardîen-chef. Je n'ai pas d'ordres à vous donner, puisque vous ne dépendez que de ceux qui vous ont envoyée ici, mais j'ai bien le droit de vous dire que ce n'est pas dans l'intérieur de la maison d'arrêt que vous surveillerez les suspects de l'arrondissement.

— En d'autres termes, mon cher cousin, je vous gêne.

— Non... car j'espère que vous passerez vos journées dehors. Seulement, je veux que le diable m'emporte si je devine comment vous vous y prendrez

pour servir le gouvernement. On ne vous recevra nulle part.

— M. Vignory s'arrangera pour qu'on me reçoive.

— Oui, comptez là-dessus I Enfin, c'est son affaire. Je ne me môle jamais de ce qui ne me regarde pas.

Le souper est-il prôt ?

Cette question était adressée à madame Marteau et la servante y répondit, car elle revint dire, selon la formule usitée chez les bonnes gens de province : a La soupe est sur la table. »

On passa dans la salle à manger. Pierre Marteau, toujours grognon, sa femme très préoccupée et Coralie plus gaie et plus insouciante que jamais, car elle commençait à trouver la situation très drôle. Elle cherchait môme dans sa tôte quelque moyen de la rendre encore plus divertissante.

— Mon cher cousin, dit-elle, après le potage, vous m'avez fort bien accueillie et je vous en suis très reconnaissante, mais je crains que vous ne me preniez pas très au sérieux. Je vous prouverai que vous avez tort et que mes airs évaporés sont indispensables pour bien remplir ma mission. On ne se défie pas d'une jeune femme qui a l'air de ne penser qu'à s'amuser. M. Vignory, m'a paru comprendre cela et à mon retour à Paris, je ferai son éloge au ininistre... le vôtre aussi, cela va sans dire... et, en attendant, vous ne refuserez pas de me donner quelques conseils.

178 LA BBLLB GEOLIERE

Quels sont les habitants de cette petite ville sur lesquels je ferai bien de me renseigner particulièrement?

— Us sont tous aussi mauvais les uns que les autres, grommela Pierre Marteau, et les fonctionnaires ne valent guère mieux que les habitants. Ainsi, à l'exception du procureur et de son substitut, tous les magistrats du tribunal soutiennent ce Chancelade... à cause de sa sœur.

— Ah I il a une sœur?

— Oui... et en voilà une que vous feriez bien de surveiller, quoi qu'en dise ma femme. Je suis certain qu'elle complote déjà de faire délivrer son frère par quelques mauvais garnements de sa connaissance. Aujourd'hui, elle lui a apporté des habits... et je regrette de les avoir laissés passer sans les examiner avec soin... je n'ai pas eu le temps, j'étais pressé de me rendre au Palais de Justice, où le juge d'instruction venait de me faire appeler... cette fille a peut-être caché une lime dans les vêtements de son frère... et quand je pense qu'Aurélie slntéresse à elle 1

— C'est tout naturel, cousin. Les femmes doivent s'entr'aider. Et moi-même, j'ai bien envie d'aller faire une visite à mademoiselle Chancelade. Ce ne serait pas du tout contraire aux instructions que j'ai reçues en haut lieu*

— Eh bien I tâchez de découvrir ce qu'elle projette

— Si nous parlions d'autre chose, dit la belle geôlière, qui avait toutes sortes de motifs pour détourner la conversation.

Et elle se mit à interpeller sur leur parenté la prétendue cousine, qui lui donna la réplique avec infiniment d'adresse. Les deux amies s'entretinrent d'oncles, de tantes, de neveux et de nièces que Pierre Marteau ne connaissait pas — et pour cause — mais dont il n'était pas en mesure de contester l'existence. Elles le réduisirent à jouer le rôle de personnage muet, et, au dessert, il demanda à madame Minette la permission d'aller fumer sa pipe à Tavant-greffe avec ses subordonnés. A quoi madame Minotte répondit qu'elle comptait se mettre au lit en sortant ûe table. Aurélie déclara qu'elle allait en faire autant parce qu'elle avait la migraine.

Et le mari leur souhaita le bonsoir.

Une heure après, ces dames étaient couchées, mais on croira sans peine qu'elles ne dormaient pas.

Goralie avait son plan, particulier, et madame Marteau était plus décidée que jamais à tenir la promesse qu'elle avait faite au baron de Mussidan par signes, en comptant sur ses doigts jusqu'à douze.

Adhémar savait que cette pantomime voulait dire : Je viendrai à minuit, et que la belle geôlière serait exacte.

Il fallait vraiment qu'elle eût le diable au corps

180 LA BELLE GEOUERB

pour jouer le jeu qu'elle jouait depuis trois semaines. Elle y risquait, non pas sa réputation qui n'avait presque plus rien à perdre, ni peut-être sa vie, car Marteau n'était pas homme à la tuer, s'il la surprenait avec son amant ; elle y risquait de perdre sa situation sociale, la place de son mari, et la protection ^ général marquis de Plancoêt. Elle y risquait de retomber sur le pavé et d'être forcée de s'enrôler dans le régiment des marchandes de plaisir, où Goralie servait déjà depuis quelques années.

Mais, sans compter l'attrait du danger, Àurélie était follement éprise de l'élégant prisonnier. Le caprice qu'elle avait eu d'abord pour lui avait promptement tourné à la passion, voire même à Tamour vrai, et cet amour était le premier qu'elle eût jamais ressenti. Elle en rougissait presque, car elle avait toujours fait profession de ne pas prendre les hommes au sérieux, mais elle s'y abandonnait sans réserve parce qu'elle y trouvait des bonheurs jusqu'alors ignorés d'elle.

Cette liaison née du hasard n'avait pas d'avenir, et madame Marteau le savait bien, mais elle jouissait du présent, sans se préoccuper de ce qui arriverai ^ plus tard.

Du reste, à la rigueur, elle pouvait espérer qu'elle retrouverait M. de Mussidan à Paris, lorsque son mari y serait rappelé, car elle n'admettait pas gu e le gouvernement nouveau trait&t un gentilhomme

du meilleur monde comme les ruraux obscurs qu'on expédiait; sans jugement, au delà des mers. Le baron devait être gracié un jour ou l'autre, et, quoiqu'il eût à peu près mangé sa fortune, il lui restait d'assez belles relations pour faire encore figure sur le boulevard et reprendre pied dans les cercles aristocratiques.

Seulement, elle n'était pas très sûre qu'il tînt assez à elle pour ne pas l'oublier après qu'il serait sorti de cette prison dont elle lui avait adouci les rigueurs. Il était fait pour plaire à toutes les femmes et, une fois libre, il n'aurait qu'à choisir. Elle était jalouse de lui, par anticipation, et elle se surprenait à souhaiter qu'on le laissât passer l'hiver à la maison d'arrêt de Salviac.

L'arrivée de Goralie l'inquiétait moins que le départ du charmant baron. Goralie ne la valait pas, Goralie ne pourrait pas approcher du prisonnier, et maintenant Goralie s'était mis en tête une autre fantaisie ; une fantaisie que madame Marteau comptait l'empêcher de satisfaire.

Et, tout bien considéré, la belle geôlière ne regrettait pas de lui avoir confié son secret, car elle n'aurait pu que très difQcilement le lui cacher et, en le lui confiant, elle s'en était fait une alliée .

Après le dîner, elles s'étaient séparées en s'embrassant tendrement et sans remettre sur le tapis des sujets qu'elles avaient déjà traités. Goralie n'a- I. 11

182 LA BELLE 6E0LIBRB

valt plus parlé de son beau projet de seconder son ' amie eu surveillant les mouvements de Pierre Marteau et Àurélle s'était bien gardée de lui rappeler que le rendez-vous avec Adhémar était pour minuit précis.

La soi-disant déléguée du gouvernement n'ayant pas bougé de neuf heures à onze heures et demie, madame Marteau en conclut qu'elle dormait et ce sommeil profond était bien naturel aprjfts un voyage éreintant, par de mauvais chemins, dans une voiture mal suspendue.

Madame Marteau avait employé son temps à s'ar^ mer en guerre, c'est-à-dire à sa toilette, et, après ces préparatifs , elle s'était seulement étendue sur son lit pour y rêver, tout éveillée, aux joies qui l'attendaient ailleurs.

A minuit moins un quart, elle se leva sans lumière et sans feu, quoiqu'il fit très flroid, chaussa de mignonnes pantoufles à semelles très minces, et se glissa dans le salon, sans faire plus de bruit en marchant qu'une chatte amoureuse qui abandonne le foyer domestique pour s'en aller courir le guilledou sur les toits.

Et c'était bien à peu près le cas de la belle geôlière.

Elle commença par s'approcher tout doucement de la porte de la chambre de son mari, située au bout d'un couloir assez long; elle écouta et elle l'entendit xontler avec une régularité très rassurante.

LA BELLE GÉOLIBRS 183

De là, elle reyint sur la pointe du pied à la fenêtre du salon et elle enlr'ouyrit les rideaux.

La lumière était sévèrement interdite dans les cellules et cette privation irritait tellement Adbémar qu*il ne cessait de réclamer contre une mesure qui, en cette saison, le condamnait à passer dans lobs- Cttrité quatorze beures sur vingt-quatre. Mais le gardien-chef était resté inflexible.

Ce n'était donc pas un signal que cherchait Au relie, mais elle voulait s'assurer qu'il ne se passait rien d'anormal dans la cour; voir si, par exemple, on n'yavait pas posté un planton, pris parmi les subordonnés de Pierre Marteau.

La lune était couchée, mais il n'y avait pas de nuages au ciel et la pâle clarté qui tombe des étoiles faisait la nuit assez claire pour permettre à Aurélie de distinguer les barreaux des fenêtres.

Il lui sembla même qu'une ombre se dessinait derrière les carreaux dans la cellule de M. de Mussidan.

Il avait sans doute entendu l'horloge du Palais de Justice sonner les trois quarts après onze heures, et il attendait impatiemment minuit.

Dans le corps de bâtiment oh on avait logé Louis Chancelade, rien ne bougeait, ni dans la cour non plus.

Le moment était venu de s'acheminer vers la bienheureuse cellule. Aurélie descendit de son appartement dans le corridor, ouvrit et referma sur elle la

184 LA BELLE OEOLIÈRE

porte de communication, sans faire le moindre bruit, et avança, à tâtons, en s*appuyant à la muraille.

Le corridor n'était pas éclairé, comme il aurait dû rètre, et Pierre Marteau avait déjà réclamé plusieurs fois des lanternes et de Thuile que Tadministration ne se pressait pas de fournir.

Mais ce n'était pas la première fois que sa femme faisait ce voyage nocturne et elle ne fut pas embarrassée, un seul instant.

A vingt pas de la porte qui en défendait Taccès, le corridor tournait à angle droit et la cellule du baron était la première à droite après ce tournant.

Aurélie eut tôt fait d'y arriver et en, se haussant un peu sur la pointe de ses petits pieds, elle éleva son visage jusqu'au niveau d'un judas percé dans la partie supérieure de la porte. M. de Mussidan, qui avait l'oreille fine, l'entendait venir et se tenait prêt à lui prendre un baiser à travers le grillage du judas.

G^était une mignardise de son invention ; elle plaisait fort à la belle geôlière, qui rendait le baiser avec usure, et cette nuit-là, tout se passa comme de coutume.

Après cette bagatelle de la porte, elle défit très adroitement les barres et les verrous, remit tout en place, comme elle l'avait expliqué à Goralie, et se glissa dans la cellule, où Adhémar la reçut dans ses bras.

LA BBIiLE GEÔLIÈRE 185

Ils connaissaient tous les deux le prix du temps et ils le mireni à profit. Us avaient beaucoup de choses à se dire depuis leur dernière entrevue, et la conversation ne languit pas, une conversation à basse voix, dont Aurélîe savait régler le diapason de telle sorte qu'un homme placé dans le corridor, derrière la porte, n'aurait rien entendu. C'était un murmure, un gazouillement intelligible pour eux seuls, qui se parlaient bouche à bouche ; et, après avoir épuisé le vocabulaire des amoureux, ils en vinrent à causer de choses moins brûlantes, mais toujours sur le même ton.

— II y a du nouveau ici, n'est-ce pas, mon adorée? demanda le baron, entre deux baisers. J'ai aperçu tantôt, chez toi, une assez jolie femme.

— Tu ne l'as pas reconnue ? dit Aurélie à l'oreille de son amant.

— Il me semble l'avoir vue quelque part. Elle a une figure de Parisienne, niais du diable si je me rappelle où je l'ai rencontrée.

— Tu as souvent soupe avec elle et une certaine Clara Lassource qui était ta mattresse, mauvais sujet.

— Boni je me souviens maintenant. Elle doit s'appeler Coralie.

— Juste 1

— Elle est très amusante, mais... d'où la connaistu?

^ De Paris... avant mon mariage... nous n'étions pas du même monde, mais je la voyais quelquefois en cachette.

— Et que vient-elle faire à Salviac?

— C'est toute une histoire. Figure-toi qu'elle a été la maîtresse du sous-préfet, et qu'elle a imaginé de débarquer à la sous-pi^fecture ce matin, en chaise de poste. Tu vois d'ici l'effet. Le pauvre garçon se voyait déjà destitué. Mais le hasard a bien fait les choses. Je l'ai rencontrée dans la rue, au moment où elle arrivait en grand équipage. Elle m'a parlé et a raconté notre conversation à son Vignory qui est venu me supplier de la faire passer pour ma cousine et de l'héberger pendant quelques jours. J'y ai consenti, parce que je trouvais l'idée drôle.

— Bon, mais ton mari?

— Il ne connaît pas toute ma parenté, et il croit tout ce que je lui dis. D'ailleurs, le sous-préfet lui a compté que ma cousine était un agent secret du gouvernement. Et la blague a très bien pris, parce qu'il l'a assaisonnée de promesses d'avancement. Mon mari traite Goralîe avec infiniment d'égards, presque avec respect.

— Vous devez bien rire toutes les deux. Mais, dis donc, elle va nous gêner... tu ne pourras pas lui cacher que tu viens ici la nuit.

— Elle le sait. Je l'ai mise dans la confidence. C'est une bonne fille, incapable de me trahir, et qui

^s'intéresse énormément à toi... elle rêve déjà de te faire évader.

— C'est très aimable de sa part. Je ne suis pas pressé de sortir d'ici. Si je me sauvais, je ne pourrais plus te voir.

— Oh I tu es gentil 1... mais je ne suis pas égoïste, moi... et j'espère bien. qu'il vont te remettre en libeorté. On s'occupe de toi, à Paris.,, et s'il le faut, j'écrirai au général.

— Merci Men. Je préfëre attendre le bon plaisir de messieurs les ministres ,. et si j'avais des amis au pouvoir, je leur reconmianderais plutôt un brave garçon que j'ai vu tantôt se promener dans la cour. Qu'€st-«ce qu'il a fiait, celui-là? Il n'.était.pas avec nous quand nous avons marché sur Salviac. Pourquoi l'a-t-on arrêté?

— C'est vrai... tu ne sais pas que, la nuit dernière, on a tué d'un coup de fusil le commissaire général.

— Éh bien? demanda le baron, au lieu de s'étonner de cet événement qu'il ne pouvait pas connaître.

— Eh bien, on accuse ce Chancelade.

— Lui I s'écria M. de Mussidan sans songer à l'imprudence qu'il commettait en élevant ainsi la voix.

— Pas si haut, je t'en prie! dit Aurélie, en lui fermant la bouche avec un baiser.

Le bel Adhémar se dégagea presque brutalement et se leva en repoussant le banc de bois sur lequel ils étaient assis côte à côte.

188 LA BELLE GEOUERE

•— Qu'as-tu donc? lui demanda la belle geôlière effrayée.

— J*ai... que ce garçon est innocent et qu'ils sont capables de le condamner... C'est ce que je ne souffrirai pas.

-* Gomment les en empêcher?

— En le faisant sortir d'ici.

— Je le voudrais, mais tu sais que c'est impossible.

-— Pourquoi? J'en suis bien sorti, grâce h toi.

— Tu m'avais juré de revenir et j'étais sûre que tu tiendrais ta parole. Tu l'as tenue, tu es rentré une heure après. Mais c'est un miracle que tu n'aies pas été pris... et moi aussi... J'étais perdue si on t'avait vu descendre ou remonter par la fenêtre de ma chambre qui donne sur la ruelle du tribunal. Mais je savais que mon mari était absent et tu tenais tant à brûler la liste des insurgés que tu avais enfouie au pied d'un des arbres de l'esplanade 1... j'ai cédé pour te prouver combien je t'aime...

— Eh bien I prouve-le-moi encore une fois en délivrant Louis Ghancelade.

— Mais c'est ma vie que tu me demandes I... Il ne rentrerait pas, lui... et demain, quand mon mari s'apercevrait qu'il est parti, il devinerait que c'est moi qui ai facilité l'évasion et il me tuerait.

— Comment le devinerait-il? Tu es la dernière personne qu'on soupçonnera.

LA BELLE GEOUERE 189

— Mais quand on ne m'accuserait pas, on Taccuserait, lui...

— Et il serait révoqué. La belle affaire I Tu ne me persuaderas pas que tu tiens à être à perpétuité la femme d'un geôlier. Ton général lui fera donner une autre place... à Paris ; et si on ne m'envoie pas à la Guyane, j'irai t'y retrouver, à Paris.

Aurélie se rapprocha de son amant, l'entoura de ses bras et murmura à son oreille :

— Je t'aime, mon Adhémar; je t'aime comme je n'ai jamais aimé, et pour toi, je me sacrifierais sans regret. Mais je ne le connais pas ce Chancelade... Pourquoi donc t'intéresse-tu tant à lui?

— Parce qu'il est innocent, je te l'ai déjà dit. S'il était arrêté à cause de ses opinions, je ne te demanderais pas de le tirer d'ici. Il en serait quitte pour souffrir, comme tant d'autres... Mais il y va de sa tète et je ne veux pas qiie sa tète tombe pour un meurtre qu'il n'a pas commis.

— Qu'en sais-tu, après tout, s'il ne l'a pas commis?

On l'a arrêté immédiatement après le crime et il tenait encore à la main un fusil qui venait de faire feu.

— Je te répète que ce n'est pas lui qui a tué cet homme. Il ne le connaissait pas et il n'avait pas d'injure à venger. Me croiras-tu quand j'affirme, dit Adhémar avec une colère sourde.

— Je le crois... et si son sort dépendait de moi, je le sauverais... mais je ne peux rien...

— Tu peux faire aujourd'hui ce que tu as fait hier. Ce sera même moins difficile, puisque Ghaoeelade ne rentrera pas. Tu ne seras pas obligée de l'attendre et de lui jeter une corde pour remonter.

— Je ne sais même pas où est sa cellule, balbutia madame Marteau.

— - Je le sais, moi. Je Tai vu à travers les barreaux de sa fenêtre... et j'ai eu le temps d'étudier cette prison, depuis que je l'habite. Les bâtiments qui entourent le préau ont quatre faces. Ton appartement est vis-à-vis de la cellule où on m'a logé. Celle de Ghancelade est dans le corps de logis, en retour, qui est perpendiculaire à celui-ci. Donc, tu n'as qu'à suivre le corridor, à droite, et tu la trouveras, après avoir dépassé le premier tournant.

— Mais la porte n'est pas seulement, assujettie avec des barres comme la tienne. On y a mis un cadenas, et je n'ai pas la clef.

— Tu l'as vu, ce cadenas ?

— Non... c'est mon mari qui me Ta dit.

— Il ment... et je vais m'en assurer. Viens arec moi.

— Quoi I tu veux sortir, au risque d'être «urpris dans le corridor. . . non ; je t'en empêcherai. . .

— Dis donc franchement que c'est pour toi que tu as peur. Eh bien, j'irai seul... si tu me promets

de conduire Chancelade dans ton appartement, dès que je lui aurai ouvert la porte, et de le laisser sauter de ta fenêtre dans la rue,

— C'eût été encore possible hier, quand GoraKe n'était pas là. Mais, cette nuit, elle couche à côté .-de ma chambre... elle m'entendrait.

— Tu viens de me dire qu'elle rêve de me faire évader; tu lui diras que c'est moi.

-^ Elle ne me croirait pas. Adhémar, je. t'en supplie, ne me demande pas l'impossible.

— Alors, décidément, tu ne veux pas?

— Je voudrais... mais je ne peux pas.

— C'est bien. L'heure s'avance. Rentre chez toi, €t ne reviens plus jamais.

— Tu me chasses I

— Oui, pour Vempécher de te compromettre. Je sais ce qu'il me reste à faire. Et je sauverai Chancelade sans toi, puisque tu l'abandonnes.

— Comment le sauveras-tu?

— Oh! c'est bien simple. Je ferai appeler damain le juge d'instruction, et je lui déclarerai que c'est moi qui ai tué ce Santelli, ce misérable Corse que Chancelade n'a jamais vu.

— On ne. te croira pas. Tu étais en prison, quand on Ta tué.

— le dirai que je n'y étais pas, à ce moment-là.

— Tu ne feras pas cela! un gentilhomme ne livre pas le secret d'une femme.

— C'est toi qui m'y forces. Eatre ta réputation et la vie d'un innocent, je n'ai pas le droit d'hésiter. Du reste, je ne serai pas obligé de dire que j'étais ton amant. Je dirai que tu t'es intéressée à mon sort, que tn es venue me voir, par humanité, et que tu as jcédé à mes prières en me fournissant le moyen de m'absenter une heure, pour détruire la liste des insurgés de Décembre.

Je raconterai que cette liste était cachée au pied d'un des arbres de la promenade qui est à deux pas de la maison du cercle, que le commissaire général et le sous-préfet ont passé tout près de moi sans me voir, que, les ayant reconnus, la tentation m'est venue de tuer cet exécuteur impitoyable qu'on a ^envoyé à Salviac pour persécuter de malheureux paysans... que je suis descendu sur la terrasse et que de là...

*- On te répondra que tu inventes tout cela et que tu n'as pas pu tirer, parce que tu n'avais pas de fusU.

— Je dirai où j'ai pris celui dont je me suis servi. Aurélie tressaillit.

— C'est donc vrai? dit-elle.

— Que ce soit vrai ou non, voilà ce que je dirai.

— On ne croira jamais que le baron de Mussidan a tué un homme sans défense. On sait que tu es incapable de commettre un crime si l&che.

— A la guerre, on tue son ennemi comme on

LA BELLB GEOLIERE 193

peut., et quand on a affaire à une bête féroce, on Fattend au coin d'un bois.

— Mais ce commissaire ne t'avait rien fait. Il n'était pas ici lorsqu'on t'a arrêté.

» Je dirai ce qu'il m'a fait. Maintenant, finissonsen. Il est inutile que Je voie Ghancelade, puisque tu refuses de le laisser fuir par la fenêtre de ta chambre. Rentre chez toi et oublie que j'existe. Je ne t'en veux pas. Tu m'as fait passer de bons moments. J'y songerai en allantà réchafaud> où tu m'envoies.

— Tais-toi I dit madame Marteau en lui sautant au cou et en le couvrant de baisers passionnés. Je braverai tout pour t'empêcher de mourir. Jure-moi seulement que tu voudras bien me revoir... quand tu seras libre... à Paris... et que je serai toujours ta maîtresse... Mon mari me chassera... que m'importe, si tu me restes I

— Alors, tu consens?

— A tout. Commande. Je vais t'obéir.

— C'est bieni Tu as du cœur... et Je me charge de te prouver plus tard qu'une bonne action est toujours récompensée. Mais ne perdons pas une minute. Ton amie dort, je suppose?

— Oui... et Pierre aussi....

— YienS; alors. Je te laisserais bien aller seule, car je ne me défie pas de toi, mais Chancelade, qui ne te connaît pas, croirait peut-être que tu lui tends un piège en lui proposant de fuir. Il faut que je sois

là pour lui expliquer ia situation. Après, je te le confierai... tu me réintégreras dans ma cellule, lu m'y enfermeras, tu l'emmèneras chez toi, et tu lui ouvriras la fenêtre. Il ne t'en demandera pas. davantage. Il saute bien.

— Et s'il se fait reprendre? Où se cacliera-t-il quand il sera dehors?

— Ne t'inquiète pas de cela. Il trouvera dans Je pays des asiles sûrs... et, d'ailleurs, il n'y restera pas. Mes amis lui donneront de quoi passer à l'étranger.

Viens, te dis-je.

Aurélie sortit la première. Adhémar suivit. Ilsiemirent avec précaution les barres de la porte et ils se glissèrent le long du corridor, en rasant les mui^^ et en s'arrêtant parfois pour écouter.

Tout était silencieux dans la prison. L'horloge venait de sonner la demie après minuit, et madame Marteau se prenait à espérer que la hasardeuse entreprise réussirait. Elle commençait à ne plus trop s'inquiéter des suites et elle était fière de s'exposer pour plaire à son amant.

Adhémar avait su toucher la corde sensible en lui promettant de la revoir à Paris.

Elle ne croyait pas qu'il eût tué le conunissaire général, mais elle le croyait très capable de s'accuser de ce meurtre* pour sauver Chancelade, et elle yohlait l'empêcher à tout prix de faire celte géntoeuse folie.

Et après tout, ce ne serait pas elle qu'on soupçonnerait d'avoir préparé Tévasion. On supposerait plutôt qu'un des subalternes du gardien-chef s'était laissé corrompre par les amis que le prisonnier avait dans la ville.

Goralie seule pouvait peut-être deviner la vérité^ mais Goralie ne trahirait pas son ancienne amie et Goralie serait charmée d'apprendre que le beau brun était libre. Peut-être même se flatterait-elle de le retrouver sur son chemin, un jour ou l'autre.

Madame Marteau en était là de ses réflexions, quand il lui sembla entendre quelqu'un marcher à pas de loup.

Adhémar, aussi, avait entendu; il s'arrêta court et il retint madame Marteau qui allait rétrograder précipitamment.

S'il y avait vraiment quelqu'un dans le corridor^ ils n'auraient pas pu lui échapper en fuyant.

Mieut valait rester en place et écouter.

Ils étaient arrivés au point où le corridor tourne à angle droit et le très léger bruit de pas qui venait de les mettre en défiance avait complètement ^essé.

Peut-être la personne qui marchait les guettait au-delà du tournant; peut-être au contraire se cachait-elle pour éviter de les rencontrer.

Dans tous les cas, elle ne portait pas de gros souliers ferrés comme en ont les geôliers.

Le baron de Mussidan passa devant Aurélie, plus

196 LA BBLLB GEOLIERE

morte que vive, car la peur lui troublait le jugement, et en frôlant la muraille il se glissa jusqu'au coin qu'elle formait avec la seconde partie du corridor.

Ce coin, il se garda bien de le dépasser, mais il avança la tète et il tendit l'oreille, en retenant sa respiration.

Aurélie s'était accrochée à lui et ne bougeait plus.

En écoutant avec un redoublement d'attention, il perçut un soufQe faible et fréquemment répété, le soufQe d'une femme haletante.

Cette découverte le rassura. Il avança encore un peu, il allongea le bras droit et sa main rencontra une épaule qu'elle saisit aussitôt.

— Grâce I... ne me faites pas de mal! murmura une voix défaillante.

Àdhémar serra plus fort et attira à lui une créature humaine qui n'essaya pas de résister.

Madame Marteau s'élança. Elle avait deviné à qui son amant avait affaire et elle dit tout bas :

— Est-ce toi, Coralie?

— Oui,., sauve-moi!

M. de Mussidan comprit aussi et pensa immédiatement à parer aux inconvénients de cette complication inattendue, et môme à en tirer parti.

— N'ayez pas peur, dit-il, en soutenant la fausse cousine. Vous êtes tombée sur une amie et sur un ami... de Paris.

Coralie reconnut la voix du baron qui chantait si

LA BBLLE GEOUERE 197

bien, après souper, la chanson du sous-lieutenant, avec le fameux refrain : DrinnI drinn I et ce souvenir des cabinets de la Maison-d'Or lui redonna du cœur.

— Ahl quelle chance I murmura-t-elle après avoir poussé un soupir de soulagement. Je vous prenais pour ce vieux chien de Marteau. J'ai eu une rude venette.

— C'est bien fait, dit Aurélie, ça t'apprendra à courir au lieu de rester dans ton lit.

Tu m'avais promis de ne pas bouger.

^- Oui, mais je n'ai pas pu y tenir... Fallait pas me raconter comment tu t'y prends pour ouvrir la cellule de ton amant Je me suis dit que ce ne serait pas plus difQcile d'ouvrir celle du beau brun, et que je finirais bien par la trouver.

— J'avais cependant refermé derrière moi la porte de communication.

— Tu as cru la refermer. Je n'ai eu qu'à pousser.

— Qu'importe tout cela, interrompit Adhémar qui ne voulait pas perdre en explications un temps précieux ; vous savez où nous en sommes, Aurélie et moi....

— Tutoie-moi donc comme autrefois, interrompit la prétendue déléguée du gouvernement.

— Très volontiers. Tu venais voir le brave garçon que tu as aperçu tantôt dans la cour?

— Oui... ce n'est pas toi qui m'en blâmeras, j'espère.

— Veux-tu le sauver?

— Ah I je opois bien. Qu'est-oe qu'il faut fiBdre? Prendre ses habits, lui donner les miens et m'eafermer à sa place. l'ai lu une histoire comme ça dans les causes célèbres.

— Ce sera beaucoup plus simple. Tu vas Je conduire dans la chambre de madame, tu ouvrir^as la fenêtre et il sautera dans la rue.

— Mais il se cassera le cou... ce serait trop dommage.

— Du tout. Il n'y a pas trois mètres. Il tombera sur ses pieds et tu le vierras jouer des jambes.

— Ohl je ne demande pasmieux. Dis d&ûc, LL4ie, la tète que Marteau fera demain 1... et Vignory, donc!... tant pis! je m'en moque etije passe à l'ennemi... Si Ghancdade a besoin de moi, quand il sera dehors... il n'a qu'à venir à Paris. Je me charge de le cacher.

— Merci de l'intention, Gora. Maintenant assez bavardé. Mettez-vous derrière moi, touibes.les denx et suivez moi, jusqu'à ce que j'aie trouvé la porte.

Elle était à quelques pas de l'endroit où ils s'étaient rencontrés, cette porte. Ghancelade, qui ne dormait pas, avait entendu le murmure de la causerie, et il attendait, debout, l'oreille -collée au guichet.

Il fut bien étonné quand le baron de Mussidan leva les barres, tira doucement les verrous^ entre-bâilla la porte et lui dit à demi-voix :

*- C'est moi, Adhémar de Mussîdan. Je viens vous délivrer.

— Vous, monsieur I murmura le frère d'Edmée. Il connaissait à peine le j^une gentilhomme que

son père avait suivi à la révolte, et ce n'était pas de lui qu'il attendait son salut, car leurs opinions politiques ne s'accordaient pas du tout.

— Oui, mon cher, répondit Adhémar. Il ne tient qu'à vous de sortir d'ici, cette nuit. Ne me demandez pas d'explications. Je ne puis pas vous en donner. Dites-moi seulement si vous avez un refuge assuré quand vous serez hors de la prison.

Je suppose que vous n'irez pas vous cacher' dams la maison de votre père.

— Je n'y serais pas en sûreté et je comjM'omettrai& ma sœur. J'irai retrouver un ami... au fond des bois de Valade.

— L'ami, c'est Jacques, l'ancien garde de mon cousin Sigoulès. Très bienl me voilà rassuré... et plus tard... si on me relâche... je m'occuperai de vous tirer de là.

Venez, maintenant.

Chancelade sortit. Adhémar referma la porte, remit les barres, lui prit le bras et l'emmena le long du corridor.

Les deux femmes suivaient sans parler.

Arrivé devant la cellule qu'il habitait, Adhémar les présenta à Chancelade en disant :

•— Mon cher, voici madame Marteau dont le mari est gardien-chef de la maison d'arrêt où on vous a logé... et voici la cousine de madame Marteau. Je vous remets entre leurs mains. Laissez-vous conduire et faites ce qu'elles vous diront.

Maintenant, madame, je rentre dans mon logis. Veuillez m'y verrouiller.

Et après avoir serré la main de Ghancelade, il se glissa lestement dans sa cellule.

La belle geôlière avait retrouvé son sang-froid. Elle regrettait beaucoup de s'être engagée dans une aventure qui menaçait de mal finir. Mais le sort en était jeté. Il fallait aller jusqu'au bout, promptement et résolument.

Elle assujettit la porte au dehors, s'assura que les verrous étaient rentrés dans leurs gâches et reprit le chemin de son appartement.

Goralie, qui ne comprenait rien à tout ce qui se passait, s'était attachée à sa jupe et remorquait Ghancelade.

La porte de communication fut passée sans incident. Il ne s'agissait plus que de monter quelques marches pour arriver au salon où madame Marteau avait son piano.

— Passe la première, dit-elle à Goralie, et attendsmoi dans ma chambre. J'y serai dans un instant.

Goralie passa et madame Marteau, s'adressantà Ghancelade :

LA BELLE GEOLIERB 201

— Est-ce trop exiger, lui dit-elle, que de vous demander votre parole d'honneur de ne jamais dire à personne comment vous êtes sorti de cette prison? Vous pouvez être repris. Jurez-moi que, quoi qu'il arrive, vous vous tairez.

— Je le jure, madame.

— Jurez-le-moi sur la vie de votre sœur.

— Vous la connaissez ? demanda Louis, surpris et choqué d'entendre cette femme de geôlier parler d'Edmée.

— Oui, monsieur. Et je suis heureuse de lui rendre son frère. Vous la reverrez, j'espère. Dites-lui ce que j'ai fait pour vous... et n'oubliez pas que j'ai votre parole. Si vous y manquiez, je serais perdue.

— Comptez sur moi, madame. Je n'ai jamais trahi personne.

Àurélie lui prit la main et le conduisit à travers le salon jusque dans sa chambre où ils trouvèrent Coralie qui s'apprêtait à ouvrir la fenêtre.

Aurélie venait de pousser le verrou, lorsqu'elle crut entendre ouvrir une porte à l'autre bout de l'appartement.

— C'est mon mari, murmura-t-elle.

— Eh bien I monsieur va sauter dans la rue, dit Coralie qui ne doutait de rien. Ton mari arrivera trop tard.

— Non... la fenêtre de sa chambre donne aussi sur la rue... S'il s'avisait de regarder... Entrez dans

le cabinet... S'il vient ici, il n'osera pas aller plus loin.

Ck^ralie ne demandait pas mieux que de contribuer pour une plus large part à Vévasion du beau brun et il ne lui déplaisait pas de passer quelques instants en tête-à-tète avec lui. Elle l'entraîna et il se laissa faire.

Madame Marteau était en peignoir ; elle se déshabilla en un tour de main et se fourra dans son lit.

Il était temps. Le parquet du salon craquail sous les pas lourds de son mari.

Sans doute^ il allait faire sa ronde, quoiqu'il ne fût pas encore l'heure, et Aurélie calculait déjà qu'elle aurait le temps, avant que son mari revînt, de mettre Chancelade hors de la prison.

Mais presque aussitôt on frappa tout doucement à sa porte, et elle entendit M. Marteau dire, sans élever la voix :

— Dors-tu, Aurélie?

Elle comprit que si elle ne répondait pas, il allait insister et que mieux valait payer d'audace.

Elle sauta en bas du lit, tira le verrou, entre-bâiUa la porte et vit son mari qui tenait èi la main une lanterne sourde.

— Qu'y a-t-il donc, mon ami ? demanda-t-elle en affectant de bâiller comme une femme à moitié endormie. Parlez bas, je vous prie, sans quoi vous allez réveiller ma cousine.

— Oh 1 je tf ai qu'un mot à te àite^

— Dites Je viie*.- je suis à peine vêtue et je n*ai pa^ chauiï.

— Voici ce que c'est. Le brigadier de gendarmerie m'a fait avertir que les insurgés devaient tenter, cette nuit, de délivrer les prisonniers. Je n'en crois pas un mot, mais j'ai pris mes précautions. On les recevra à coups de fusil. Si tu entendais du bruit, ne t'effraie pas et rassure madame Minotte. Restez chez vous, quoi qu'il arrive.

Moi, je vais voir si mes oiseaux sont toujours dans leur cage. A demain, et bonne nuit!

Ayant dit, Pierre Marteau s'en alla tranquillement, et sa femme s'empressa de refermer la porte.

Pendant qu'elle parlementait avec l'ennemi commun, son amie ne perdait pas de temps. Elle tenait le beau brun, et elle l'avait fait asseoir sur son lit, n'ayant pas de siège à lui offrir, car le cabinet était à peine assez large pour contenir une couchette. Goralie se félicitait de ce rapprochement forcé, mais elle comprenait qu'il ne durerait guère, et, faute d'en pouvoir profiter comme elle l'aurait voulu, elle l'utilisa pour préparer une future rencontre.

— Ma cousine m'a devancée, monsieur, dit-elle à l'oreille de Louis Chancelade; je vous aurais délivrée h moi toute seule... Je vous avais vu tantôt dans la cour.

— Je le sais, madame, murmurale frère d'Edmée,

et j'ai compris que vous vous intéressiez & moi.

— Oh I oui, et je suis bien heureuse de vous aider à fuir. Ne me remerciez pas. Promettez-moi seulement que si vous échappez à vos ennemis, vous viendrez me voir...

— Je le voudrais, madame, mais je crains bien de ne jamais rentrer à Salviac.

— Je n'y serai plus demain, à Salviac. J'en ai assez de cette prison et des geôliers. J'ai toujours habité Paris et j'y retourne. Vous m'y trouverez, rue Mogador, 19... Madame Goralie Bernache... retiendrezvous ce nom ?

— Comment l'oublierais-je, madame?... je vous devrai la vie.

— Pourvu que ce Marteau n'entre pas ici, murmura Goralie, qui tendait l'oreille du côté de la chambre. Non... ma cousine saura bien l'en empêcher... elle lui parle et il lui répond... S'il se doutait que vous êtes là, il aurait déjà forcé la porte...

Et un instant après :

— Tenez I elle la referme... il est parti... et vous allez en faire autant, mais vous ne reviendrez pas et Dieu sait quand je vous verrai... Laissez-moi vous embrasser.

Et avant que Ghancelade abasourdi pût l'arrêter^ elle lui campa un baiser qu'elle aurait volontiers prolongé. Mais madame Marteau reparut et dit d'une voix entrecoupée :

— Mon mari a des soupçons. Vous n'avez pas une minute à perdre pour fuir.

Ghancelade ne demandait pas mieux que de prendre la clé des champs et de se dérober aux empressements de cette inconnue qui se jetait à sa tète.

Il se leva et Goralie ne pouvait pas songer à le retenir dans un pareil moment.

La belle geôlière ouvrit la fenêtre avec des précautions infinies, se pencha au dehors et s'assura qu'il ny avait personne dans la ruelle du tribunal.

La nuit était assez claire et si un homme eût été embusqué en face de la prison, elle l'aurait vu.

— Le chemin est libre, dit-elle. Partez.

— Merci I répondit le frère d'Edmée en tendant une main à chacune de ses libératrices.

Et, après avoir enjambé lestement le rebord de la fenêtre, il s'y accrocha en se laissant glisser le long du mur, mesura des yeux la distance qui le séparait du sol et lâcha son point d'appui.

— Pourvu qu'il ne se soit pas cassé une jambe ! murmura Goralie, très sincèrement émue.

— Non, répondit la belle geôlière, en avançant la tête au dehors. Il a roulé en tombant, mais il se relève... il court vers le haut de la rue... au delà, c'est la campagne... il y arrive... je ne le vois plus... il est sauvé.

Et elle se hâta de refermer la fenêtre.

— Toi, reprit-elle sèchement, tu vas me faire le

206 LA BELLE GEOUKRE

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plaisir de te remettre au Ut et de n'en plus sortir jusqu'à demain matin. Tu as failli nous perdfe tous. Quand tu voudras partir pour Paris, je ne te retien- <lrai pas.

— • Tu m'en veux ?«.. tu as tort, répliqua la fausse cousine ; tout est bien qui finit bien.

— Si tu crois que tout est fini I tu verras demain quand mon mari s'apercevra que son prisonnier est parti. Je ne sais pas à qui il s'en prendra, mais tu n'auras plus qu'à faire tes paquets. Et nous aussi... car tout le monde sautera, y compris ton sous-préfet.

— Vignory, ça m'est égal. Du reste, je ne conaprends rien à ta conduite. Pourquoi n'as-tu pas fait évader Mussidan, pendant que tu y étais ?

— Ça ne te regarde pas.

— Oh 1 je m'en doute. Tu sais que son affaire n'est pas grave et tu as préféré le garder pour ton agrément.

— Crois cela si tu veux et laisse-moi en repos.

— Tu le prends sur ce ton-là ? Eh bien, ma petite, tu t'en tireras comme tu pourras. Je vais tout envoyer au diable. Demain matin, je planterai là ton mari, mon sous-préfet, et cet infect trou de Salviac. Je ne suis pas dans les fonctions publiques, moi, et je n'ai de comptes à rendre à personne. Nous verrons laquelle de nous deux se repentira d'avoir rompu l'alliance. •

■— Il ne te manquera plus que de me dénoncer à mon mari.

— Tu sais fort bien que je ne ferai pas cela. S11 s'avise de me questionner, je me contenterai de renvoyer paître. Et je te conseille d'en faire autant. Nous n'étions pas chargées de garder ses pensionnaires.

La belle geôlière allait répliquer vertement, car elle n'était plus maîtresse de ses nerfs, mais une détonation lui coupa la parole.

— On a tiré I s'écria-t-elle.

— Sur mon brun, dit Goralie. Ils l'ont tué. Ah I les gredinsl... si c'est cette canaille de Marteau, il me le paiera.

— Le coup de fusil est parti dé la cour. Ce n'est pas sur Ghancelade qu'on a tiré.

— Sur qui donc, alors ?

— Est-ce que je sais ?... sur Adhémar peut-être.

— Impossible. Il est dans sa cellule, et, à moins que ton mari n'y soit entré pour lui brûler la cervelle...

Aurélie ne prit pas la peine de réfuter cette supposition absurde. Elle n'y tenait plus, et elle se précipita dans le salon pour voir ce qui se passait.

Goralie n'était pas femme à rester en arrière, et elles coururent toutes deux à la fenêtre qui donnait sur le préau, mais elles n'osèrent pas l'ouvrir, de peur d'attirer l'attention de Pierre Marteau.

Il était descendu dans la cour au bruit du coup de fusil, qui était parti au moment où il commençait «a

ronde, et il parlait avec animation & Tun de ses subalternes.

Les deux cousines n'entendaient pas ce gulls disaient, mais elles comprenaient à peu près la signification de leurs gestes, éclairés par la lanterne que Pierre Marteau avait démasquée.

Le sous-geôlier tenait d*une main le fusil dont il venait de se servir, et de l'autre, il montrait la toiture du corps de bâtiment où se trouvait la cellule de Louis Ghancelade.

Cela voulait dire évidemment qu'il avait tiré sur quelqu'un qui se trouvait perché sur le toit, et qui sans doute n'était pas monté là sans but.

Bientôt, elles virent accourir un second porte-clés, armé aussi d'un fusil de munition ; elles virent le gardien-chef donner un ordre en étendant le bras vers l'endroit où le préau communiquait avec l'avant-greffe, et les deux guichetiers se précipiter de ce côté.

— Il leur commande d'aller ramasser dehors l'homme qu'ils ont tué là-haut, murmura Coralie. Pour sûr, cet homme n'est pas mon beau brun.

— C'est un de ses amis qui aura essayé de le délivrer, dit madame Marteau.

— Et qui a moins bien réussi que nous. Gare I quand ton mari va s'apercevoir que son prisonnier n'est plus là. Et justement, il me fait l'efTet d'y aller

voir. Si tu m'en crois, nous allons nous recoucher et faire semblant de dormir.

L'avis était bon et Aurélie s'y conforma.

Interrompu dans sa tournée de nuit par cet incident assez inquiétant, Pierre Marteau avait pensé tout d'abord à s'assurer de la présence des deux détenus les plus importants, et laissant & ses subordonnés le coin de relever ou de poursuivre l'auteur de la tentative d'évasion, il remontait précipitamment l'escalier du corridor, pour courir ensuite aux cellules.

La première était celle du baron de Mussidan. II l'ouvrit brutalement et il y trouva Adhémar debout devant la fenêtre.

— Qu'est-ce que vous faites là, vous ? lui cria-t-il.

— Vous le voyez bien, ricana le prisonnier, je regarde. Il paraît qu'on commence à fusiller dans le préau... la nuit... comme on fusilla le duc d'Enghien dans le fossé de Yincennes... et je tiens d'autant plus à voir ça, que mon tour viendra bientôt, je suppose.

Le gardien-chef referma la porte avec violence, la barricada et passa à la cellule de Ghancelade.

Cette fois, il commença par appeler à travers le guichet. Naturellement, il n'obtint pas de réponse, mais il se rassura en constatant que les barres et les verrous étaient en place.

— Tu dors, mauvais gueux, dit-il entre ses dents. Attends un peu, je vais te secouer, moi.

2Î0 LA BELLE GEOLIERE

Il défit les fermetures, il entra, et il poussa un cri de surprise. La cellule était vide. Il renrersa le lit de camp, il promena son falot dans tous les coins : personne. Il alla à la fenêtre : les vitres et les grillesétaient intactes.

Alors la rage le prît. Il perdit la tète, et il se lança comme un fou dans le corridor, eii criant :

— Arrêtez-le! tuez-le comme un chien!

Mussidan, qui s'attendait à cette explosion, le"

guettait au passage, et se donna le plaisir de lui demander de sa voix railleuse et mordante :

— Après qui courez-vous donc, cher monsieur Marteau? Est-ce qu'un de vos pensionnaires se serait sauvé?

Le gardien-chef était déjà dans la cour, et il y rencontra ses deux subordonnés qui rentraient de leur expédition sans avoir rien trouvé.

— Je suis pourtant sûr de Tavoir touché, dit celui qui avait tiré. Il y a du sang au pied du mur.

— 11 est monté et descendu en s'accrochant à la gouttière, ajouta l'autre. Je ne connais qu'un homme dans le pays qui soit capable d'en faire autant.

— Taisez-vous, canailles I vociféra Marteau. Ghancelade est parti. On lui a ouvert la porte. Ah ! votre compte est bon.

Et comme ils essayaient de protester.

— Allons, en route I... toi à la gendarmerie, toi à la sous-préfecture... réveillez-les tous et amenez-les

ici... je les attends au greffe... et qu'ils se dépêchent, ou je ferai un malheur I...

Il criait si fort que les éclats de sa voix firent trembler dans leur lit les deux femmes coupables.

Le lendemain de cette mémorable nuit, dès le matin, toute la ville de Salviac était un émoi. Les passants s'arrêtaient dans les rues pour s'interroger réciproquement et il y avait des attroupements sur les places.

On ne savait rien de positif, mais le bruit courait que des gens armés avaient essayé de forcer les portes de la maison d'arrêt pour délivrer les prisonniers.

Des Salviacois domiciliés dans le voisinage prétendaient avoir entendu une fusillade, et ceux qui s'étaient mis à la fenêtre avaient vu, de leurs yeux vu, les gendarmes sortir de leur caserne pour courir à la prison où étaient entrés successivement le souspréfet et le procureur de la République.

De ce qui s'y était passé, personne ne pouvait donner de nouvelles, car le premier soin du gardienchef avait été d'intercepter les communications. La prison était gardée à vue, et tous les agents de la force publique avaient reçu Tordre de se taire et d'écarter les curieux.

Les malins disaient tout bas que le baron de Mussidan s'était échappé, insinuaient que les autorités avaient favorisé son évasion et ne se gênaient pas pour déclamer tout haut contre l'injustice de ces suppôts du pouvoir qui traitaient avec la dernière rigueur des paysans égarés et laissaient fuir le chef, parce qu'il avait des amis puissants.

Us se trompaient du tout au tout, car les fonctionnaires en question étaient absolument consternés.

Réveillés au milieu de la nuit, ils étaient accourus sans savoir au juste de quoi il s'agissait, et quand Pierre Marteau leur avait appris l'événement, ils avaient d'abord refusé d'y croire. Mais il avait fallu se rendre à l'évidence et le chef du parquet s'était mis aussitôt à accuser de complicité le gardien-chef.

Ce magistrat ne croyait pas aux miracles et comme la porte et la fenêtre de la cellule étaient intactes, il n'admettait pas que Ghancelade se fût envolé par dessus les toits. Donc, quelqu'un l'avait tout simplement conduit dans la rue, et ce quelqu'un devait nécessairement faire partie du personnel des surveillants de la prison.

tiA LA BELLE GEOLIERE

Le sous-préfet crut devoir prendre la défense de Pierre Marteau. Il essaya de détourner les soupçons «ur M. de Mu«6idan qui recevait souvent des envois du dehors, peut-être môme des lettres, et gui avait pu s'entendre avec ses amis pour préparer l'évasion de l'assassin du commissaire général. Il fit obëerver que Tun des gardiens avait blessé d'nn eoup de feu un homme perché sur le toit, et que cet homme, resté inconnu, n'était pas monté là pour rien.

Son plaidoyer n'eut aucun succès. Tout ce qu'il put obtenir, ce fut qu'on interrogeât Mussidan, lequel ne répondit que des impertinences*. Il prétendit nV voir rien vu, rien entendu; il se plaignît qu^on le dérangeât de son sommeil, et il finit par demander au procureur si on le payait pour empêcher les honnêtes gens de dormir.

L'infortuné Vignory commençait à croire que Coralie lui avait joué un tour de son métier, mais il ne devinait pas comment elle s'y était prise et il espér rait bien que le juge la laisserait de côté.

Malheureusement, le substitut Bizouin arriva à la rescousse. Il proposa à son chef de faire comparaître madame Marteau et la parente qui, depuis la veille, partageait l'appartement de la belle geôlière.

Ce Bizouin était un fureteur, toujours informé de tout, et toujours prêt à être désagréable au souspréfet qu'il jalousait. Il savait l'histoire de Tarrivée

LA BSLLS GEOLIERE 2ïb

en poste d'une Parisienne qui avait passé par la sous-préfeeture avant de loger chez sa cousine et il entrevoyait à peu près la vérité. Il en vint à ses ûns« Marteau dut aller chercher ces dames qui^ du reste, avaient eu tout le temps de se préparer & subir un interrogatoire qu'elles prévoyaient.

Aurélie le soutint avec une fermeté à toute épreu ve^ et sans se plaindre d'être mise sur la sellette; mais Coralie Bernache le prit de très haut. Peu lui importait maintenant de chagriner son Chariot. Le beau brun l'avait conquise et elle ne songeait plus qu'à quitter Salviac le plus tôt possible, à seule fin de ne pas manquer au rendez-vous qu'elle venait de lui donner à Paris, rue Mogador. Elle déclara qu'elle ne comprenait pas qu'on la dérangeât, et qu'elle n'était paa chargée de garder les prisœmiers confiés à la sur-* veillance de son cousin» Elle laissa entendre qu'elle signalerait h de hauts personnages la vexation qu'on Lui infligeait, et elle poussa l'impudence jusqu'à en appeler à Charles Yignory, qui la donnait au diable.

Le pauvre garçon comprit dès ce moment qu'il ne se tirerait pas du mauvais cas où il s'était mis et que sa destitution était au bout de cet imbroglio. Il lui fallut promettre, séance tenante, de rédiger un nouveau rapport au ministre de l'intérieur, rapport que le procureur de la République ne manquerait pas de réfuter en écrivant, de son côté, au minisire de la justice.

On se sépara, après avoir donné au lieutenant de gendarmerie l'ordre de mettre sur pied toutes les brigades de Tarrondissement et de les lancer à la poursuite de Louis Chancelade. Ces messieurs supposaient qu'il ne pouvait s'être réfugié que chez sa sœur ou chez le comte de Sigoulës, et commandèrent que les visites domiciliaires commençassent par la maison d'Edmée et par le manoir du ci-devant garde du corps.

Après leur départ, on ne dormit guère à la prison.

Pierre Marteau, vertement blâmé et menacé d'une révocation, eut avec sa femme et sa prétendue cousine une explication orageuse qui n'aboutit . qu'à l'exaspérer. Aurélie dédaigna de se Justifier et Coralie signifia à son hôte qu'elle allait partir pour Paris où elle rendrait compte à ceux qui l'avaient envoyée des déboires qu'elle avait supportés sans avoir pu remplir sa mission.

Et Pierre Marteau dut dévorer sa colère qu'il aurait volontiers passée sur les deux amies.

Les choses en étaient là, pendant que les badauds de Salviac assiégeaient les abords de la maison d'arrêt et se tenaient àl'ailût des nouvelles qui ne transpiraient pas encore, grâce aux mesures prises par le gardien-chef.

Edmée, seule, en savait davantage. Au petit jour, le commissaire de police s'était présenté, flanqué de deux agents, et avait procédé à une perquisition

aussi minutieuse qu'inutile. Son frère n'était pas venu chez elle, et Jacques n'y avait pas laissé de traces. Mais elle apprit en même temps de la bouche du commissaire que Louis s'était échappé, et qu'un individu resté inconnu avait été blessé au moment où il essayait de délivrer le prisonnier.

Elle ne douta pas que ce blessé fût Jacques, et cette pensée gâta la joie que lui causait l'évasion de son frère, mais elle ne songea point à essayer de les rejoindre là où elle supposait qu'ils pouvaient être. Elle comprenait parfaitement que ses démarche» seraient épiées, et que, dans l'intérêt même des fugitifs, elle ne devait pas sortir de la ville, d'ici à quelque temps. Tout ce qu'elle crut pouvoir se permettre, ce fut d'aller consulter son voisin, M. Braconne, qui l'approuva pleinement de se tenir tranquille, et qui blâma Ghancelade d'avoir fui au lieu d'attendre que le jury l'acquittât. Il avoua à Edmée qu'il avait vu Jacques entrer chez elle, et il déplora l'intervention inopportune de ce Robin des Bois qui, selon lui, n'était pas étranger à la malencontreuse évasion du prisonnier de M. Marteau.

Le comte de Sigoulès eut aussi, dans la matinée, la nouvelle de l'événement que les Salviacois ne connaissaient pas encore. Le lieutenant de gendarmerie arriva au château, achevai, à la tète de quatre gendarmes, et en sa qualité de militaire, il y fut reçu courtoisement par le vieux gentilhomme qui avait

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servi jadis dans la maison du roi. M. de Sigoulës s'offrit même à lui faire visiter de fond en eomble le manoir et la ferme, car il était sûr que personne ne s'y était réfugié et quand il sut qu'on ne cherchait pas son cousin Mussidan, mais qu^on cherchait Tinstituteur Ghancelade, assassin présumé du commis^ saire général, il déclara hautement qu'il lui aurait fermé sa porte, s'il avait osé venir lui demander asile.

Le lieutenant et ses hommes s'en revinrent donc bredouille, mais pas trop mécontents, car ils avaient largement goûté le vin du ch&telain, et d'ailleurs ils croyaient à l'innocence de Louis Ghancelade.

Quand ils rentrèrent à Salviac, ils trouvèrent les autorités plus que jamais en désarroi. Les gens du parquet étaient occupés à envoyer des estafettes dans toutes les directions; le sous -préfet, enfermé dans son cabinet, cherchait, sans le trouver, un moyen de conjurer l'orage qui allait infailliblement fondre sur sa tète, si on ne retrouvait pas l'évadé. Il maudissait Marteau, sa femme et surtout Coralie, qu'il soupçonnait d'avoir causé tout le mal.

H aurait mieux fait de s'en prendre à lui-môme et de se reprocher de ne pas avoir renvoyé à Paris cette maîtresse extravagante, au lieu de s'engager avec elle et la beUe geôlière dans une intrigue qui ne pouvait que mal tourner. Mais Yignory n'était pas homme à reconnattre ses torts.

ita

Dans rinlérieur de la maison d'arrêt, c'était bien pis. La discussion conjugale avait toamé à Faigre et CoraUe en avait reçu les éclaboussures. On s'était dit de part et d'autre les vérités les plus dures. Madame Marteau s'était emportée jusqu'à menacer son mari de la colère du général Plancoët; le geôlier avait riposté par des allusions blessantes au passé d'Aurélie de Saint-Amour, qui ne méritait pas qu'un honnête homme l'épousât. Et Goralie, pour les mettre d'accord, s'était permis de leur déclarer qu'ils ne valaient pas mieux l'un que l'autre et qu'elle espérait bien ne jamais les revoir.

Après avoir ainsi cassé les vitres, elle n'avait plus qu'à déguerpir, et elle résolut de partir le jour même, sans tambour ni trompette.

Ses bagages n'étaient pas encore arrivés, mais elle comptait bien que Vignory les lui réexpédierait à

Paris.

La question était de trouver un moyen de transport dans une ville qu'elle connaissait fort mal, mais elle ne s'embarrassait pas pour si peu. Elle sortit vers midi, sans que le gardien-chef, qui n'avait pas reçu l'ordre de la retenir à la maison d'arrêt, essayât de l'en empêcher.

Depuis vingt-quatre heures qu'elle était à Salviac, peu de gens avaient vu sa figure et elle comptait bien, sans qu'on la remarquât, chercher et trouver un loueur de voitures.

Les curieux qui s'étaient rassemblés autour de la prison avaient fini par se disperser. Elle put sans incident traverser la place et s'engager dans la grande rue.

Elle la remontait depuis cinq minutes, en regardant les enseignes, lorsqu'elle s'aperçut qu'on la suivait.

Coralie n'eut pas besoin de se retourner pour savoir qu'un monsieur était sur ses talons. Elle le sentait. Elle avait l'habitude de ces petites aventures, ayant été très souvent suivie dans les rues de Paris, et elle connaissait à fond la tactique à laquelle les femmes ont recours en pareil cas, quand il ne leur plaît pas que la rencontre ait des suites.

Elle commença par traverser la rue ; le suiveur en ût autant. Elle s'arrêta pour le laisser passer ; il s'arrêta aussi. Elle hâta le pas ; il régla son allure sur la sienne.

— A Salviac ! c'est un peu fort I dit-elle entre ses dents. Je n'aurais jamais cru que les Périgourdins cherchaient h lever les passantes.

Ah I ils ont du vice, dans ce pays-ci I

A ce moment elle aperçut, à l'entrée d'une cour pleine de fumier, une enseigne où un artiste du cru avait peint une calèche jaune attelée de deux chevaux couleur chocolat, et elle pensa :

— Voilà mon affaire. Il ne s'agit plus que de trouver le cocher. Il doit y en avoir un là dedans.

LA BELLE GEOLIERE 2M

Elle avait oublié le suiveur qui s'avança tout à coup, la salua très poliment et lui demanda d'un air aimable :

— Vous cherchez une voiture, madame ?

Elle le toisa avant de lui répondre et elle constata qu'il était jeune, assez bien tourné et pas trop mal habillé pour un provincial.

— ^ Oui, monsieur, dit-elle, et je pense en trouver une ici.

— Le loueur habite au fond de cette cour... que vous ne pourriez pas traverser sans salir vos bottines. Voulez- vous me permettre d'aller le chercher?

Elle hésita un instant, mais cet obligeant avait ce qu'on appelle, dans le monde où elle vivait, l'air « comme il faut », et elle ne s'effarouchait pas d'accepter un service d'un inconnu.

— Je veux bien, dit-elle, et je vous remercie d'avance, car vous m'éviterez de marcher dans la crotte.

— Je pourrais même, reprit le monsieur, vous envoyer une voiture tout attelée à l'hôtel où vous êtes descendue, et à l'heure que vous m'indiquerez.

— Je ne loge pas à l'hôtel, et je voudrais partir tout de suite.

— C'est très facile, madame, et si vous voulez bien me dire où vous allez, je vais arranger le prix avec le loueur, qui va vous amener ici la carriole... je dis la carriole, parce qu'il est assez mal outillé, et c'est le meilleur qu'il y ait dans toute la ville.

— Je vais à Paris.

— Pas d'une traite, je suppose, dit en riant le jeune homme.

— Je ne demanderais pas mieux, mais le cheval crèverait en route. Je voudrais arriver seulement jusqu'au chemin de fer.

— Il ne vient que jusqu'à Châteauroux, et c'est un peu loin... une quarantaine de lieues.

— Parbleu I je le sais bien ; je les ai faites en poste, dans un coupé très mal suspendu, que j'ai eu le tort de renvoyer en arrivant ici.

Coralie se mordit les lèvres d'avoir dit cela, car elle lut sur la figure du monsieur qu'il connaissait l'histoire de l'entrée à Salviac d'une dame voyageant à quatre chevaux montés par deux postillons. Mais elle s'était trop avancée pour reculer et puis, peu lui importait que ce Salviacois apprît à ses compatriotes que l'étrangère avait repris le chemin de Paris. Elle ne craignait pas que Yignory mit la gendarmerie à ses trousses. Il serait bien trop content d'être débarrassé d'elle.

— Vous pouvez, madame, aller en deux petites journées à Limoges, où vous trouverez une bonne diligence qui ;vous conduira assez vite k Châteauroux.

— Très bien. Où coucherai-je ce soir.

— A Ghftlus. C'est un gros bourg où il y a une très bonne auberge. Et vous y serez avant la nuit.

Ul belle osoliebe 223

Ce loueur n'a Que de mauvaises voitures, mais il a de bons chevaux.

— Gh&lus I répéta Goralie. Il me semble en effet que je suis passée par là en venant. N'y a-t-îl pas un vieux château ?

— Sous les murs duquel fut tué Richard Cœur de Lion, dit le jeune homme qui n'était pas fâché de montrer ses connaissances historiques.

Coralie se souciait fort peu de ce roi d'Angleterre, mais elle tenait à se renseigner sur l'itinéraire qu'on lui proposait.

— Et de Châlus, j'arriverai à Limoges? demandât-elle.

— En quelques heures, madame.

— Boni à Limoges, je prendrai la poste jusqu'à Châteauroux, et je serai à Paris après-demain matin.

Quant au prix que va vous demander le loueur, ça m'est égal et puisque vous voulez bien vous charger de l'arrangement, je vous donne carte blanche... à condition que je partirai immédiatement.

— Dans cinq minutes, madame, la voiture sera ici et vous n'aurez plus qu'à y monter, répondit le monsieur en se précipitant dans la cour.

Goralie était aux anges. Elle allait pouvoir filer «ans retard, et cette rencontre avait un certain air d'aventure qui ne lui déplaisait pas.

Elle se mit, en attendant, à regarder les boutiques^

OÙ s'étalaient des chaussures grossières et des chapeaux antédiluviens.

Les Salviacois gui passaient ne s'arrêtaient pas pour l'examiner. Ils avaient autre chose en tète pour le moment, car les événements de la nuit avaient mis toute la ville en révolution, et on ne pensait qu'à cela.

Au bout des cinq minutes annoncées, le jeune homme reparut, menant par la figure un cheval d'assez bonne apparence, attelé k une manière de cabriolet à quatre roues, orné d'une capote et d'une caisse à l'arrière destinée à recevoir des bagages.

— Le véhicule n'est pas brillant, dit-il, mais je connais la bête. Elle fera facilement ses dquze kilomètres à l'heure, et si madame ne craint pas trop le froid...

— Je suis équipée pour traverser la Sibérie, dit mademoiselle Bernache en montrant le manteau de fourrures qui l'enveloppait et le plaid qu'elle portait sur son bras.

Seulement... je ne vois pas le conducteur.

— Tous les cochers du loueur sont en route. Et, si vous le permettez, madame, c'est moi qui vous conduirai.

— Vous, monsieur I mais... je ne vous connais pas.

— Je le sais, madame, et je vais me présenter moi-même. Je m'appelle Martial Mouleydier... ma

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famille est, j'ose le dire, une des * premières de Salvîac... et je puis me recommander de notre souspréfet... c'est un de mes amis.

— Alil vraiment?

— Oui, madame. J'ai l'honneur de voir M. Vignory presque tous les jours... l'honneur et le plaisir, car c'est un très aimable homme... nous parlons de Paris...

— Qu'il connaît h fond et que vous connaissez aussi^ je suppose.

— Non, madame, mais je dois y aller très prochainement.

Coralie comprima une forte envie de rire. Ce garçon qui n'étaitjamais sorti de son village lui semblait ridicule et elle se promettait déjà de le mystifier en lui faisant de la vie parisienne des descriptions extravagantes. Et en même temps, elle trouvait très drôle de se faire enlever par un des familiers de Charles Vignory qu'elle tenait en très médiocre estime, depuis qu'elle l'avait vu dans l'exercice de ses fonctions.

— Monsieur, dit-elle d'un air digne, je suis très touchée de l'offre que vous me faites, mais... voyager seule avec vous!...

— Vous auriez bien voyagé seule avec le cocher !

— C'est tout différent. Pour moi, un cocher n'est pas un homme, tandis que vous...

— Moi, je suis et je resterai le plus respectueux

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