‹ La belle geôlièreChapitre 2 sur 3 · I II ■ I I · texte numérisé non relu

I II ■ I I

de vos serviteurs, répliqua Mouleydier, très flatté et tout plein d'espoir.

Coralie feignit de réfléchir et dit, en hésitant :

— Mon Dieu I monsieur, vous m'inspirez, je ne sais pourquoi, beaucoup de confiance, et je suis si pressée de partir que je me sens disposée à accepter votre gracieuse proposition. Seulement, vous devez comprendre que je ne puis pas vous emmener à Paris...

— Mon ambition ne va pas juaque-là, madame, dit modestement le protégé de Vignory. Je ne vous demande que la permission d'aller vous voir à mon prochain voyage. Pour le moment je m'estime très heureux d'obtenir de vous l'autorisation de vous conduire à Ghâlus, et je me propose de rentrer ce soir k Salviac... si vous n'avez plus besoin de mes services.

— A cette condition-là, j'accepte, cher monsieur. Il ne se sentait pas de joie, ce surnuméraire qui

n'avait pas cru devoir parler du modeste emploi qu'il occupait à Salviac. Il se croyait en bonne fortune, et il pouvait se flatter de réaliser bientôt le plus cher de ses rêves de petit employé : la conquête d'une Parisienne élégante. Le joli Martial n'avait jamais mis k mal que des grisettes de Salviac, très sottes, et encore moins soigneuses de leur personne- Une femme qui causait bien et qui devait porter des bas de soie, c'était son idéal, et il le tenait enfin.

Sans compter que la dame devait avoir été la maîtresse du sous-préfet, et qu'il n'était pas fâché de supplanter son supérieur.

— Alors, veuillez monter, madame, dit-il avec empressement. L'heure s'avance, et je tiens à vous déposer à Châlus avant la nuit, qui sera très froide.

Coralie, en s'appuyant sur son bras, franchit lestement le marchepied, et Martial eut un éblouissement. Les bas de soie y étaient, des bas de soie gris perle, moulant une jambe adorable.

Il eut quelque peine à se remettre, maïs enfin il prit place auprès de la belle étrangère et, après avoir rassemblé les guides dans sa main gauche, il fouetta son cheval pour lui faire remonter au grand trot la longue rue qui traverse la ville d'un bout à l'autre.

Il savait conduire, ayant l'habitude de mener les deux biques paternelles, quand la famille Mouleydier s'en allait en villégiature chez ses métayers.

Quelques marchands sortirent de leurs boutiques pour voir passer les deux voyageurs, mais ils ne firent pas de rencontres gênantes.

— On va croire que vous m'enlevez, dit en riant Coralie.

— Je voudrais. que ce fût vrai, riposta Martial enchanté de ce début, mais à moi n'appartient pas tant d'hoiîneur.

— Vous me prenez donc pour une femme qu'on peut enlever?

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Le jeune homme protesta d'un geste, et mademoiselle Bernache reprit :

— Je suis plus sérieuse que vous ne pensez. J'étais venue à Salviac, chargée d'une mission politique, et je pars parce que cette mission n'a plus d'objet.

— Le ministre vous avait sans doute adressée à M. Vignory.

— Oui ; mais, naturellement, je ne pouvais pas loger chez lui. Je suis descendue chez une de mes parentes, dont le mari est directeur de la maison d'arrêt.

— La belle madame Marteau? Elle vous a, je suppose, montré dans la prison l'assassin du commissaire général, le nommé Louis Chancelade. C'est moi qui l'ai fait arrêter.

A cette déclaration, Coralie tressaillit et peu s'en fallut qu'elle ne sautât en bas de la voiture, plutôt que de continuer à voyager en compagnie d'un homme qui avait fait arrêter le beau Chancelade, et qui s'en vantait. Mais elle se contint, et elle pensa aussitôt à profiter de l'occasion pour se renseigner.

— Quoi I monsieur, s'écria-t-elle, c'est à vous que le gouvernement doit la capture de ce bandit ! On le dît très redoutable et sans doute vous avez risqué votre vie pour l'arrêter.

— Je Taurais risquée, si c'eût été nécessaire, dit Mouleydier en se rengorgeant. Mais la chose s'est

passée d'une façon beaucoup plus simple. Je me trouvais au cercle, lorsque le commissaire général a été frappé. Le sous-préfet s*est mis à la poursuite du meurtrier, je l'ai accompagné, comme c'était mon devoir, car j'ai Thonneur d'être fonctionnaire... dans l'enregistrement. L'homme nous a échappé, mais j'ai eu l'idée qu'il devait s'être réfugié dans la maison de sa sœur. J'y ai conduit M. Vîgnory et nous l'avons surpris au moment où il rentrait.

— Vous n'en avez pas moins de mérite, monsieur, et je ne doute pas que le gouvernement ne récompense bientôt cette belle action. Je la signalerai au ministre.

— Oh I madame, si vous daigniez faire cela, mon avenir serait assuré, s'écria naïvement le jeune Mouleydier.

— Ah I canaille I pensait Coralie, c'est toi qui as livré mon cher brune 1 1 tu me la payeras celle-là I

Et elle se mit k chercher dans sa tète quel tour elle pourrait bien lui jouer ; elle aurait voulu que ce tour fût sanglant ; elle souhaitait de rencontrer Chancelade, et de lui remettre le traître en l'invitant à l'assommer. Mais, faute de pouvoir compter sur cette chance, elle jura de lui faire à tout le moins une vilaine farce.

Ils étaient déjà hors de la ville, et le cabriolet roulait sur une route accidentée et déserte.

Dans cette partie du Périgord, les habitations sont

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rares ; le pays a un aspect sauvage et pas du tout méridional, qui contraste avec les bords si riches et si bien cultivés de la Dordogne et de la Yézère.

L'arrondissement de Salviac ressemble un peu à la Bretagne ; les châtaigniers y remplacent les chênes, mais les landes y abondent et les ajoncs n'y manquent pas.

Goralie ne s'occupait guère de regarder ce paysage sévère. Elle ruminait des vengeances contre tous les ennemis de Louis Ghancelade, y compris même la belle geôlière qui Tavait aidé, très à contre-cœur, à s'évader.

— Oui, reprit-elle, vous avez bien gagné vos éperons en mettant la main sur ce criminel dangereux. Ce n'est pas votre faute, s'il s'est échappé celte nuit.

— C'est donc vrai la nouvelle qui circulait en ville, ce matin ? Je n'ai pas voulu y croire.

— Tout ce qu'il y a de plus vrai , malheureusement.

— Diable I voilà le gardien-chef dans de mauvais draps... et j'ai bien peur que M. Vignory ne soit blâmé aussi... car ce gardien -chef est sous ses ordres et il fallait que la prison fût bien mal gardée.

Comment s'y est pris Chancelade pour en sortir ?

— On ne sait pas. En faisant sa ronde, entre minuit et une heure, M. Marteau a trouvé vide la cellule du prisonnier.

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— Il faut qu'on lui ait ouvert la porte, et on saura qui. Ses amis politiques, probablement. Du reste, on le rattrapera ; il n'a pas eu le temps d'aller bien loin, et toute la gendarmerie est sur pied. On battra les bois aux environs de Lesguillac, où il était instituteur.

— Est-ce du côté où nous sommes en ce moment?

— Non, madame. C'est au contraire à l'autre bout de l'arrondissement. Et s'il n'est pas resté dans le pays, on le retrouvera quand même. Son signalement a dû être envoyé partout, et on l'arrêterait rien que sur sa mine. Il a l'air d'un brigand.

— Crétin, va I dit entre ses dents Coralie.

— Plaît-il? demanda Mouleydier, qui crut avoir mal entendu.

— Rien. Je pensais à ce geôlier d'opéra-comique qui oublie de fermer les portes.

Quand vîendrez-vous à Paris, cher monsieur ?

— D'ici à trois mois, j'espère, et vous m'avez promis...

— Que je vous recevrais. Je ne m'en dédis pas. Je ne vous présenterai pas à mon mari... je suis veuve, mais vous rencontrerez peut-être chez moi ce cher Vignory... car, entre nous, je crains bien qu'après cette sotte histoire, on ne l'appelle k d'autres fonctions... C'est la formule polie qu'on emploiera pour le destituer.

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— Hélas I j'aî grand 'peur aussi qu'on ne le révoque. Et si ce malheur arrive, je perdrai toutes mes espérances d'avancement exceptionnel. Il devait m'appuyer chaudement.

— Vous ne manquerez pas de protecteurs ; je vous en trouverai, moi.

— Je vous jure, madame, que vous n'obligerez pas un ingrat. Je voudrais être votre esclave et que vous me commandiez de me jeter au feu pour vous.

— Ce serait trop exiger, dit en riant Goralie. Parlons du présent. Vous ne m'aviez pas trop vanté ce cheval. Il va un train d'enfer. Nous devons avoir déjà fait beaucoup de chemin.

— Une lieue, à peu près, et toujours en montant. Quand nous serons en haut de cette longue côte, nous aurons atteint le point culminant du trajet, et nous n'aurons plus qu'à nous laisser glisser jusqu'à Châlus. Nous allons arriver à une descente très rapide qui a bien trois kilomètres.

— Savez- vous que ce n'est pas gai, votre pays... en hiver surtout... de la neige à perte de vue, des squelettes d'arbres tortus et crochus, des bruyères étiques, des bouquets de bois par ci, par là, et pas un être vivant.

Ghancelade aurait beau jeu pour se cacher dans ces solitudes.

— Il y mourrait de froid, à moins qu'il ne se terrât comme un renard... il y a justement deux ou

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trois cavernes là-bas, près de la pierre branlante, mais les gendarmes les connaissent et, pour le forcer à en sortir, ils Tenfumeraient comme une bête puante qu'il est.

Coralie se tint à quatre pour ne pas sauter au visage de l'aimable surnuméraire, mais elle se con^ tenta de lui demander tranquillement :

— Qu'est-ce que c'est que la pierre branlante ?

— C'est une des curiosités du pays... un gros rocher placé en équilibre sur la pointe d'un autre bloc... il pèse je ne sais combien de quintaux et la main d'un enfant le fait remuer. Je vous le montrerai quand nous passerons près de là. On le voit de la route.

— Ce doit être très intéressant.

— Oui... pour Ips étrangers. Moi, je préférerais voir le boulevard des Italiens et le bal de l'Opéra..* surtout si vous daigniez me permettre de vous y accompagner.

— Je ferai mieux. Je vous réserverai une place dans ma loge, et je n'y reçois que mes amis.

— Oh I madame !... vous me comblez, dit avec conviction Mouleydier, qui voyait déjà le ciel ouvert.

— Nous causerons de Salviac et de ce voyage à travers champs dans une guimbarde qui n'est pas à huit ressorts. •

— Je ne Toublierai jamais, ce voyage à vos côtés... je voudrais qu'il durât toujours.

— Pas moi, par exemple I Je suis déjà moulue.

— Pardonnez-moi un mouvement d'égoïsme... je suis si heureux près de vous... Mais je crains que notre petite ville ne vous ait laissé de mauvaises impressions.

— Non... pas trop. J'y aurais volontiers passé quelques jours , si je n'étais rappelée à Paris. Et j'aurais été charmée de faire connaissance avec les belles dames de Salviac. Ce cher sous-préfet devait donner une fête pour me les présenter.

— Vous n'en auriez pas vu une seule qui approchât de votre beauté et de votre élégance.

— Voilà un compliment que je ne mérite pas. Madame Marteau m'a parlé d'une jeune fille merveilleusement belle, qui, de son petit nom, s'appelle Edmée...

— La sœur de ce Ghancelade, l'assassin du commissaire.

— Est-ce possible ?

— Et la fille d'un vieil enragé qui a joué un grand rôle dans l'insurrection de Décembre et qu'on vient d'expédier à Gayenne. Elle est jolie, c'est vrai... et encore on exagère beaucoup..., mais elle manque absolument de chic... elle s'habille comme une paysanne.

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— Pauvre petite I... elle doit être désolée... perdre à la fois son père et son frère 1...

— Vous la plaignez ?

— Oui, je l'avoue. Je me propose même de la recommander au ministre. Il fera quelque chose pour elle.

— Mais... elle n'a besoin de rien. Ces Ghancelade, sans être riches, ont une certaine fortune. Et le gouvernement placerait mal ses bienfaits, s'il venait en aide à la fille. Elle a les mêmes opinions que le reste de sa famille.

— Raison de plus pour tâcher de la convertir. Mais nous voici en haut de la côte. Si vous laissiez un peu souffler le cheval ?

— Ce serait très bien, car dès qu'il sera reposé, il va nous mener jusqu'à Ghâlus,îd'un seul temps de trot.

— Alors, si vous voulez être gentil, vous allez descendre et vous irez me cueillir un bouquet de bruyères, sur ce rocher, là-bas, à droite de la route. Elles sont un peu flétries par l'hiver, mais je tiens à emporter un souvenir du Périgord... et de notre voyage.

A ce dernier mot, le surnuméraire, enflammé d'espérance, sauUt du cabriolet, après avoir attaché les rênes au garde-crotte, et prit sa course vers le rocher indiqué.

— Maintenant, je te tiens, mon bonhomme, dit tout bas Goralie.

Elle le laissa grimper, et, pendant ce temps-là, elle dénoua sournoisement les guides, les rassembla dans sa main gauche, de façon à faire sentir le mors au cheval, et cria au jeune Salviacois, qui moissonnait déjà des brins de bruyères desséchées :

— Pas celles-là I... plus haut I... les belles y sont... allons ! encore un coup de jarret I

Et quand elle le vit sur la crête de cet escarpement, dont la descente était encore plus dUficile que Tescalade, elle empoigna de la main droite le fouet que Mouleydier avait négligé d'emporter, fit clapper sa langue et cingla au bon endroit le cheval qui partit comme une flèche.

— Ça me connaît, murmura-t-elle. C'est dans le sang. Mon père était cocher.

— N'ayez pas peur, madame I... il s'arrêtera si vous rendez la main, criait Martial du haut de son rocher.

— Imbécile I pensait Goralie. Il croit que sa rosse s'est emballée I Tu vas voir si eUe s'arrêtera au bas de la côte I... et tu rentreras à Salviac sur tes pattes de derrière. Ça t'apprendrai... Fallait pas dénoncer Louis Ghancelade... et je t'çn ferai bien d'autres I...

Le cheval avait dans les veines un peu du sang de cette bonne race limousine, aujourd'hui disparue. Il descendit la côte à fond de train, sans faire une

faute. Il est vrai que Coralie avait le poignet solide, et qu'elle le tenait ferme.

Or, cette côte avait bien trois kilomètres , et il n'en fallait pas tant pour distancer l'infortuné Mouleydier, qui s'essoufflait à courir après le cabriolet jaune, son bouquet de bruyère à la main.

Après la descente, la route s'allongeait en terrain plat, et le cheval ne ralentit pas son allure. Il filait comme un boulet, sans que l'ex-cousine de madame Marteau eût besoin de le pousser.

Au bout de dix minutes de cette course effrénée, Coralie Bernache se retourna pour regarder en arrière, et elle eut le plaisir de constater que l'aimable surnuméraire n'apparaissait plus que comme un point noir, en haut, tout en haut de la côte.

Elle riait de tout son cœur, cette bonne Coralie, du tour qu'elle venait de jouer au dénonciateur de Louis Chancelade, et elle se félicitait d'avoir trouvé ce moyen ingénieux de quitter Salviac sans qu'on s'aperçût de son départ, peut-être même qu'on sût quelle direction elle avait prise, car il n'était pas certain que le beau Martial raconterait sa mésaventure à ses concitoyens.

Elle prenait plaisir à se l'imaginer rentrant piteusement à pied et obligé de payer au loueur le prix du cheval et du cabriolet disparus, ou tout au moins de déposer une somme en garantie, jusqu'à ce qu'on les retrouvât.

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Du reste, Goralie ne comptait ni les garder, ni les vendre, car elle en avait déjà assez de ce moyen de locomotion et elle était en fonds, le Russe, avant de partir, ayant bien fait les choses.

Goralie se disait :

— A Ghâlus, je consignerai la guimbarde et le carcan entre les mains du maître de Tauberge où je descendrai. Je lui donnerai deux louis et il se chargera de renvoyer l'équipage à Salviac, sous la conduite d'un de ses garçons d'écurie. Demain matin, il m'en fournira un autre pour aller à Limoges et une fois là, je ne serai plus embarrassée.

Elle ne se demandait point si, dans un bourg encore moins peuplé que Salviac, on ne s'étonnerait pas de voir débarquer une femme seule et si un gendarme ne viendrait pas la requérir de montrer son passeport.

Et elle n'envisageait pas non plus la possibilité de s'égarer en route. En vraie Parisienne qui n'a pas souvent passé la barrière, elle était convaincue que tout chemin mène à Rome, que le cheval n'avait qu'à aller toujours tout droit pour la mener à Gh&lus et qu'elle ne tarderait pas à voir pointer à l'horizon les tours du vieux château qu'elle avait remarqué en venant à Salviac.

Le pays qu'elle traversait avait changé d'aspect, mais il était encore plus désolé. Au lieu de collines plantées de châtaigniers, elle ne voyait des deux

côtés de la route que des landes dénudées et parsemées d'énormes blocs de granit qui semblaient avoir été semés là par la main d'un géant.

Il y en avait de superposés qu'on aurait pu prendre pour des monuments druidiques, et Coralie, qui n'avait jamais entendu parler des Druides, trouvait fort laids ces entassements de pierres.

Le ciel gris s'assombrissait de plus en plus. Il y avait de la neige dans l'air, et en attendant qu'elle tombât, le froid piquait ferme.

La voyageuse, pour conduire, avait dû retirer ses mains de son manchon et elle commençait à sentir l'onglée.

Combien de temps encore pour arriver à l'auberge oîi elle comptait se dégeler les pieds devant un bon feu ? Elle n'en avait pas la moindre idée. Il lui semblait que Mouleyiier avait parlé de quelques heures et il y en avait au moins deux qu'elle roulait sur ce maudit chemin. Mais à la fin de janvier, le soleil se couche tôt, et la perspective d'être surprise en route par la nuit n'avait rien de séduisant. Que faire cependant ? Il n'était plus temps de reculer, et d'ailleurs, pour rien au monde, Goralie ne se serait résignée à rentrer à Salviac. Elle était condamnée à aller jusqu'au bout de sa course aventureuse.

Du reste, le cœur ne lui manquait pas encore et ce qui la désolait le plus, c'était de sentir que son nez rougissait.

Elle s*étonnait aussi de ue rencontrer ni voitures ni piétons. On eût dit que ces plateaux incultes étaient inhabités. De fait, il n'y poussait même pas de quoi nourrir les bétes, et Teau y était aussi rare que rherbe.

Par surcroît de malheur, le cheval surmené commençait à donner des signes non équivoques de fa. tigue. Il avait considérablement ralenti son allure et Coralie avait dû le laisser se mettre au petit trot.

— Bahl se disait-elle pour se consoler, je suis sûre que cet imbécile ne pourra plus me rattraper et, môme au pas, je finirai bien par arriver ; à la prochaine côte, je marcherai un peu pour me réchauffer et quand nous serons en haut, je laisserai de nouveau souffler cette bique. Elle a bien encore trois ou quatre lieues dans le ventre, et si elle claque en arrivant, j'en serai quitte pour la payer cent écus... Elle ne les vaut pas.

Malheureusement, la côte désirée ne se présentait pas, et la route plate s'étendait à perte de vue. A droite et à gauche, toujours rien que des bruyères courtes et des rocs grisâtres, éparpillés sur la lande.

— Quel paysl maugréait Coralie. Je voudrais qu'on y laissât à perpétuité cet animal de Vignory, cette brute de Marteau, et même cette impertinente Aurélie qui s'est permis de me chanter pouilles, ce matin. Quant au jeune drôle que je viens de planter

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là, il y est né et il y finira ses Jours... Mais j'espère qu'on le destituera comme les autres.

Au moment où elle soulageait ainsi sa mauvaise humeur, Te cheval qu'elle laissait aller à sa guise s'arrêta tout à coup, et elle comprit pourquoi. La route bifurquait, et il ne savait laquelle prendre.

Goralie ne le savait pas davantage. Elle n'était pas forte en géographie , et elle ignorait complètement si Chftlus était situé à l'est ou à l'ouest.

Pas le moindre poteau indicateur et personne à qui s'adresser; elle ne découvrait pas môme une chaumière où elle aurait pu se rendre h pied, pour &e renseigner.

Elle ne savait plus à quel saint se vouer, lorsqu'elle vit poindre au-dessus d'un talus qui bordait le chemin, à sa gauche, la tète d'un enfant. Bientôt, le corps se montra, 'et elle reconnut qu'elle avait affaire à un petit paysan déguenillé , un pâtre probablement, quoiqu'elle n'aperçût pas le moindre troupeau.

Elle s'empressa de l'appeler, mais il ne bougea pas. L'impatience la prit; elle poussa son cheval jusqu'au bord du fossé, et elle descendit.

L'enfant ne s'enfuit pas, mais il n'avança pas non plus. Il resta perché sur le talus, et Goralie l'ayant interpellé de plus près, il répondit dans un patois complètement intelligible pour elle.

— Idiot 1 dit-elle entre ses dents.

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Et elle reprit, en criant plus fort :

— Laquelle des deux routes faut-il prendre pour aller à Ghftlus? Si tu me la montres, je vais te donner vingt sous.

Le gamin fit signe ;qu'il ne comprenait pas. II avait pourtant des yeux intelligents,

Alors, Goralie tira de son porte-monnaie quelques pièces blanches et les étala sur la paume de sa main gantée. Cette fois, il parut avoir compris; ses yeux brillèrent et il lui fit signe de venir à lui.

Elle enjamba le fossé, bien résolue à le prendre par Toreille, k le traîner au carrefour et à lui montrer les deux chemins en répétant le mot : Ghftlus.

Le cheval était trop fatigué pour s'en aller. Il broutait quelques brins d'herbe sèche et il n'y avait aucun inconvénient à le laisser libre.

L'enfant recula de deux pas, lorsqu'il la vit sauter. Il semblait décidé à ne pas se laisser mettre la main au collet, et il ne fallait pas songer à le rattraper, s'il se sauvait, car ses jambes nues étaient taillées pour la course. Mieux valait essayer de l'amadouer, et Goralie, qui avait absolument besoin de lui pour trouver son chemin, lui dit en faisant sauter les pièces :

—Tout ça est à toi, si tu veux m'indiquer la route .

Le petit paysan étendit le bras vers un amoncellement de rochers qui se dressaient sur la bruyère, à.

une centaine de pas du talus sur lequel Goralie était montée, et lui fit signe de le suivre.

Elle crut que, derrière ces pierres, il y avait peutêtre une troisième voie qui était la bonne, et elle marcha docilement dans cette direction , précédée par Tenfant qui gambadait de joie.

Le terrain s'abaissait à partir de la route, et l'inclinaison étant assez forte, Goralie perdit bientôt de vue le cabriolet jaune. Mais elle craignait pas qu'on les volât sur ce chemin où il ne passait personne.

Les rochers formaient plusieurs groupes irréguliers, et le premier qui se présentait était composé de deux gros blocs placés l'un sur l'autre.

L'enfant y courut tout droit et se mit à escalader avec une agilité sans pareille le bloc le plus élevé.

— Bon I se dit Goralie, on doit apercevoir de làhaut le clocher de Ghâlus, et il veut me le montrer. Ces sauvages ont des idées bizarres. Il se figure probablement que je vais aussi grimper là-haut.

Son étonnement se changea en stupéfaction quand elle le vit s'avancer jusqu'au bout du rocher dont la partie supérieure était à peu près plate, et danser dessus jusqu'à ce qu'il l'eût mis en mouvement : un mouvement de bascule très lent, mais très prononcé.

Goralie se demandait pourquoi il se livrait à ce singulier exercice, lorsqu'elle se souvint tout à coup des indications que Mouleydier lui avait si obli gea;mment fournies sur tes curiosités du pays.

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— La pierre branlante I murmura -t-elle. Ce petit mendiant a cru que Je voulais la voir remuer et que je lui offrais de l'argent pour me la montrer. II est moins bête que je ne pensais. Je vais le payer pour l'encourager, et après il saura bien me mettre sur le chemin de Ghftlus.

Et elle lui cria : -

— C'est bien, mon garçon, c'est très bien... c'est presque aussi joli que les balançoires de la foire de Saint-Gloud. Descends vite que je te donne ton argent.

Gomme elle joignait le geste à la parole, l'enfant dégringola rapidement et vint lui tendre la main. Elle y versa la monnaie, et à peine l'eut-il reçue qu'il s'enfuit à toutes jambes, sans lui laisser le temps de lui dire un seul mot.

Enjuponnée comme elle l'était, Goralie ne pouvait pas songer à courir après ce petit drôle. Elle l'appela, en criant à tue-tôte; elle éleva en l'air une pièce de cent sous prise dans son porte-monnaie. Rien n'y fit. L'enfant ne se retourna même pas, descendit la pente à fond de train, et ne tarda guère à disparaître.

— Faut-il que je sois bête de lui avoir donné de l'argent I s'écria l'amie de la belle geôlière. J'aurais dû prévoir qu'il me planterait Ik, dès que je l'aurais payé. Maintenant, je ne le reverrai plus, et ça n'est pas drôle, ce qui m'arrive, car je veux que le diable m'emporte si je vois comment je vais me tirer d'af-

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faire. Encore si je savais où je suis 1 Ce gandin salviacois m'avait promis de me montrer la pierre branlante, maïs il a négligé de me dire de quel côté il faut prendre, après l'avoir admirée. Il m'a parlé de cavernes situées dans les environs, mais de la route deChâlus, pas un mot... et je m'en moque, des cavernes... je ne tiens pas à visiter les curiosités de ce pays barbare.

Et Coralie conclut :

— Ma foi ! je vais me laisser mener par le cheval. Il me conduira peui-être où je veux aller et, après tout, s'il se trompe de chemin, j'arriverai toujours bien quelque part.

Elle allait se diriger vers l'endroit où elle avait laissé le cabriolet, lorsqu'elle se rappela un propos tenu par le jeune Mouleydier : il avait dit que Chancelade aurait peut-être l'idée de venir se cacher dans une des grottes creusées tout près de la pierre branlante, et l'envie prit à Coralie de les visiter avant de partir.

Elle adorait les aventures romanesques, et son imagination trottait déjà. Elle se voyait découvrant le fugitif dans les entrailles de la terre et le conduisant au cabriolet qui les emmènerait tous les deux loin de cette contrée qu'allaient sillonner les patrouilles de la gendarmerie.

Mais elle avait laissé son plaid sur le siège de la voiture, et elle résolut d'aller le chercher, avant

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â*explorer ce coteau exposé h tous les vents.

Elle revint donc à la route, et elle eut la douleur de ne pas retrouver le cabriolet.

Le cheval, suffisamment reposé, et ennuyé d'attendre, avait pris le sage parti de rentrer à son écurie« Elle l'aperçut trottant sur la route de Salviac et il avait déjà fait trop de chemin pour qu'elle eût le moindre espoir de le rejoindre à pied.

Cette fois, la situation se corsait d'une façon désastreuse. Le surnuméraire de l'enregistrement était vengé. Qu'allait-elle devenir dans ces solitudes, et comment en sortir sans guide et sans moyens de transport? Pour comble d'infortune, l'approche de la nuit refroidissait encore celte triste journée de janvier. Coucher en plein air, c'était s'exposer à une mort presque certaine. On l'aurait trouvée, le matin, gelée comme un soldat de la retraite de Moscou. Et elle ne se sentait plus la force de marcher au hasard^ jusqu'à ce qu'elle rencontrât une maison.

Alors, elle songea derechef à ces fameuses grottes, et elle se dit q'^e là, du moins, elle serait à Tabri. Mieux valait encore dormir sur la dure que sur la neige, et chacun sait que les caves, froides en été, sont chaudes en hiver. Mais il fallait d'abord s'assurer qu'elles existaient et que M. Mouleydier n*avait point exagéré leurs dimensions, car elle le soup- ^nnait d'être ce qu'on appelle un joli blagueur.

Elle revint donc à la pierre branlante qui avait

repris son immobilité, et, en partant de ce point central, elle se mit à explorer le terrain aux environs.

Elle ne vit d'abord que des masses granitiques, irrégulièrement placées, dont la base ne présentait aucune ouverture.

Ces alignements de pierres se prolongeaient sur un versant qui s'abaissait en pente douce jusqu'au bord d'un ruisseau couvert d'une croûte de glace et elle se mit à descendre le coteau assez péniblement, car elle glissait sur les bruyères gelées.

A mi-chemin du cours d'eau, elle trouva ce qu'elle cherchait : une large fissure à la base d'un énorme rocher, assez large et assez haute, pour qu'un homme de moyenne taille, y pût passer en se baissant un peu.

L'asile dont elle avait grand besoin était là. 11 s'agissait d'y entrer, et si hardie que fût mademoiselle Bernache, le cœur commençait à lui faillir.

Ce n'était pas qu'elle craignît de tomber dans un repaire de brigands, mais il lui semblait que ce trou noir devait être plein de crapauds et de chauvessouris et elle frissonnait à la seule pensée de se trouver en contact avec ces bêtes immondes.

L'obscurité aussi l'effrayait et elle aurait volontiers donné vingt-cinq louis pour tenir en ce moment une boîte d'allumettes et une des lanternes du <^abriolet jaune.

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II fallait pourtant se décider. Elle était gelée jusqu'à la moelle des os et elle n'aurait pas supporté dix minutes de plus la brise glaciale qui venait de se lever.

Goralie prit son courage à deux mains et se glissa dans l'ouverture béante; à peine l'eut-elle franchie qu'elle ne vit plus le jour. La grotte faisait un coude qui interceptait la lumière et aussi le vent, ce qui faisait compensation.

Impossible de s'orienter dans cette voie souterraine et de se diriger autrement qu'avec les mains en s'appuyant aux deux parois.

Ainsi fit Goralie, qui, la nuit précédente, avait déjà cheminé de cette façon quand elle cherchait la cellule de Louis Ghancelade.

Pour le moment, elle n'y pensait plus du tout, à ce beau prisonnier qui avait touché son cœur. Elle pensait uniquement à s'abriter et à se reposer.

En avançant, pas à pas, elle reconnut que cette espèce de couloir allait en montant et en s'élargissant, mais elle pouvait toujours toucher la vo&te en levant le bras au-dessus de sa tète.

Sous ses pieds, le sol était ferme et uni.

— Le lit ne sera pas moelleux, pensait-elle, mais j'aime mieux ça que de m'étendre sur la terre humide.

Elle avança encore et ne tarda pas à sentir une odeur étrange. G'étaît comme une fumée qai la pre-

LA BBLLE GBOLIERE 249

naît à la gorge, et cependant il n'y avait certes pas de feu dans la grotte, car l'imprudent qui se serait avisé d'en allumer eût été asphyxié.

Ce phénomène inexplicable l'inquiéta et elle allait probablement rebroussei* chemin, lorsqu'elle fut prise d'une violente quinte de toux que répercutèrent tous les échos du souterrain.

— Qui va là? demanda une voix mâle et sonore.

— Ami I répondit au hasard Goralie , tout éperdue.

La voix se tut, mais une main vigoureuse saisit le bras de la chercheuse d'aventures qui vit briller à deux doigts de son visage un point rouge. Le point rouge s'éclaira plus vivement. Il en sortit une bouffée qui faillit suffoquer Goralie. La pauvre fille ferma les yeux et entendit ces mots résonner à son oreille :

— Vous, madamel... Vous, icil

Cette fois, elle reconnut le timbre grave de Louis Chancelade et elle comprit qu'il venait de la voir à la lueur du fourneau de sa pipe, où il avait avivé la flamme, en aspirant fortement.

Elle reprit courage, et elle eut la présence d'esprit de répondre :

— C'est vous que j'y cherchais.

— Comment avez-vous pu savoir que j'y étais? répliqua brusquement le fugitif.

— Je vais vous dire comment Je l'ai deviné, mais

250 LA BBLLB GEOLIERS

degr&ce laissez-moi d'abord me reposer... je n'en puis plus.

Ghancelade la soutint en la prenant par la taille, la fit asseoir à quelquef^ pas de là, sur une saillie de rocher et resta debout, tout- près d'elle.

Elle était encore très émue, mais elle se remit vite, et elle entama immédiatement le récit de sod étrange odyssée, depuis sa sortie de la maison d'arrêt et sa rencontre avec Martial Mouleydier.

Ghancelade l'écoutait en silence, mais quand elle prononça ce nom, il ne put se tenir de l'interrompre.

— Quoil dit-il, vous vous êtes fiée à ce misérable!

— Je ne le connaissais pas, murmura Coralie; c'est lui-même qui m'a appris qui il était. 11 a osé se vanter à moi de vous avoir fait arrêter. J'aurais voulu l'étrangler. Je me suis vengée comme j'ai pu.

Elle raconta alors comment elle l'avait lâché sur la route et les suites fâcheuses pour elle de cette folie : le cabriolet parti, l'embarras où l'avait mis cette escapade du cheval de louage et la rencontre du petit paysan déguenillé qui s'était moqué d'elle.

— Est-ce lui qui vous a indiqué l'entrée de celte grotte? lui demanda Ghancelade.

— Non; ce Mouleydier m'en avait parié, en me disant que vous aviez peut-être eu l'idée de vous y réfugier, mais je n'espérais pas vous y trouver. Et je bénis le hasard qui m'y a amenée, car je vous aiderai à vous sauver. Si ce maudit rossard n'avait pas

LA' BELLE GEOUERE 25i

repris, avec la voiture qu'il traîne, le chemin de Salvlac, vous seriez monté avec inoi^ et nous serions arrivés ce soir à Ghàlus...

— Où j'aurais été infailliblement arrêté. J'y suis connu. Ce n'est pas de ce côté que je veux aller.

— Oserai-je vous demander ce que vous comptez faire?

— Je n'ai rien de caché pour vous, madame. Cette nuit, quand M. de Mussidan a ouvert la porte de ma cellule, je lui ai dit devant vous que je me ré^ fugierais dans le bois de Yalade, mais j'ai changé d'idée, et j'ai pris une direction tout opposée. Je suis arrivé ici avant l'aube et j'y suis resté pour attendre la nuit. Les gendarmes doivent me chercher, et en plein jour, je ne leur échapperais pas. J'avais donc décidé de me remettre en route, ce soir. A quelques lieues d'ici, j'ai un ami sûr, un métayer, qui m'aurait reçu à bras ouverts. Il m'aurait procuré d'autres habits que ceux que je porte, et il m'aurait conduit en voiture jusqu'à Angoulême, où j'aurais pris la diligence pour Paris.

— Rien ne vous empêche d'exécuter ce plan qui me paraît excellent.

^ Je ne puis pas vous abandonner ici.

— J'espère bien que vous allez m'emmener. Vous m'avez juré que vous viendriez me voir à Paris*. Nous y arriverons ensemble.

-— Non, madame. Je vous compromettrais. Mais si vous vous sentez la force de marcher trois heures à travers bois, je vous conduirai à la métairie de Puyrazeau.

— Et vous m'y laisserez! s'écria Coralie.

— Jusqu'au retour de mon ami seulement. La voiture gui me mènera cette nuit à Angoulème vous y transportera après-demain matin.

— 11 m'en coûtera de nae séparer de vous, dît Coralie, mais Je me 'soumets, car, avant tout, je tiens à votre salut.

Et je suis prête à partir. Depuis que je vous ai retrouvé, je ne sens plus la fatigue.

— Ce serait trop tôt, madame, répondit Chancelade. Il faut attendre la nuit, et, si vous désirez dormir, en attendant, je puis vous faire un lit de bruyères.

— Je n'ai pas du tout envie de dormir. J'aime bien mieux causer avec vous. Eteignez votre pipe, qui me fait tousser, et asseyez-vous près de moi.

Chancelade s'empressa de jeter le tabac qui incommodait sa libératrice, mais il resta debout.

Il se souvenait de la scène des adieux dans le cabinet contigu à la chambre de madame Marteau et il redoutait un peu le contact de Coralie.

• Elle comptait bien l'apprivoiser plus tard, maïs elle eut l'esprit de ne pas insister.

LA BELLE GEOLIEBE 253

— Savez-vous ce qui s'est passé à la prison, après votre départ? reprit-elle.

— J'allais vous le demander, répondit Ghancelade. Au moment où j'arrivais au bout de la ruelle qui sépare le tribunal et la maison d'arrêt, j'ai entendu un coup de fusil. J'ai cru d'abord qu'il m'était destiné et qu'il allait être suivi de plusieurs autres. C'est alors que l'idée m'est venue de changer de direction. Au lieu de prendre le chemin du bois de Yalade, j'ai tourné à droite, et j'ai rejoint la route de Bussière... c'est celle que vous avez suivie et qui mène aussi bien à Angoulême, par«Marthon, qu'à. Limoges par Ghàlus.

L'embranchement est tout près d'ici.

— C'est à cet embranchement que je me suis arrêtée, parce que je ne savais de quel côté prendre. A quelque chose malheur est bon, puisque c'est l'embarras où j'étais qui m'a fait trouver l'entrée de cette grotte.

Alors, il ne vous est rien arrivé en route?

— Absolument rien. On ne m'a pas poursuivi.

— Par une bonne raison. Ce n'est pas sur vous qu'on a tiré.

— Sur qui donc?

— Sur un homme qui avait escaladé le toit de la prison et qu'un des geôliers !a aperçu.

— Et... on l'a tué?

— Non, car il a disparu, mais il a dû être blessé.

fSA l^ B£LLfi G£ÛU£IiLB

On a trouvé des tâches de sang au {lied du mur. Qui était-ce? Us ne s'en dputent pas.

— Je le sais, moi. C'est mou meilleur camaca4e... le seul qui Bue soit resté Mêle dsms le iBalbeud*. Il risquait sa vie en essayant de me d^vrer... eajr U est sous le coup d'une accusation très grave, et s'ils l'avaient pris, le moins qui pût lui arriver, c'était la déportation à perpétuité.

-- Mais... en supposant qu'il leur ait éèhappé, <A

se cache-t-il?

— Dans le bois où je comptais me réfugier.

— Le malheureux L... S 'il est blessé, comme je le crains, il y mourra de froid et de faim.

— C'est vrai, e* vo^us me rappelez fort à propos^ madamie, que mon devoir est de ne pas l'abandonner. Je renonce à partir pour Paris.

— Que dites- vous là I Songez donc que vous ne le sauveriez pas et que vous, sexiez pris vous-même Le drôle qui vous a dénoncé me disait tout à l'heurti que les gendarmes vont fouiller ce bois de Valade...

—:11s ne trouveront pas Jacques. Le fourré oiiil s'est cantonné est inaccessible, et je suis le seul ^ui en connaisse le chemin. Jlrai le cherchei* cette nuit^.

-— Et moi, que de viendrai- je?

— Vous, madame, je vais vous conduire à la métairie de Puyrazeau. Le jour cesse h cinq heures. Nous partirons d'ici à cinq heures et demie . et nous seroi&s avant neuf heures chez mon ami. Vous y

LÀ BBLLB GEOLIERE 255

coucherez et il vous conduira demain & Attgoulème. Moi, je ne m'arrêterai que le temps nécessaire pour lui expliquer ce que j'attends de lui. Je reviendrai sur mes pas et, en prenant un chemin de traverse, j'éviterai de passer par Salviac... Je serai au bois de Yalade avant la fin de la nuit.

— Vous êtes donc infatigable, ouirmura CoraLk.

Son admiration pour les qualités morales et physiques du beau Chancelade allait grandissant, et sll avait pu la voir, il aurait lu dans ses yeux ce qu'elle attendait de lui. Mais l'obscurité privait Goralie d'une partie de ses moyens de séduction. Elle essaya de suppléer par le toucher à la magie du regatrd. EUe trouva sa main et elle la serra aucune énfirgie expressive, en disant d'une voix émue :

—Vous êtes le plus brave et le plus généreux des hommes. Je ferai tout ce que vous voudrez. Quoi qu'il m'en coûte, je rentrerai à Paris sans vous, et me résignerai à passer par de cruelles angoisses jusqu'au jour où je vous reverrai... ce serait moins dur, si vous pouviez me donner de vos nouvelles.

*- Malheureusement, au bois de Yalade, je n'aurai à ma disposition ni encre, ni plume, ni papier, ni bureau de poste. Mais j'espère n'y pas rester longtemps.

-^ Comment ferez-vous pour en sortir?

— Ce sera aussi facile que d'y entrer... h moins que ce brave Jacques ne soit hors d'état de marcher,

Dans ce cas seulement, Je resterais Jusqu'à ce qu'il fût guéri.

— Et s'il meurt?

— ' S'il meurt... je ne penserai plus qu'à le venger,

— Au péril de votre vie! Ce serait jouer votre tête et cette fois, vous ne la sauveriez pas. Si vous ne pensez plus à moi, pensez à votre sœur.

— Qui vous a dit que J'avais une sœur? demanda brusquement Chancelade, en dégageant sa main qu'il avait laissée dans la main de Goralie.

— Mon amie, madame Marteau, m'a beaucoup parlé d'elle, répondit la Parisienne, un peu vexée de ce geste qui coupait court à un timide essai de séduction. Elle m'a fait éloge de la beauté de mademoiselle Ghancelade... de sa vertu...

— Elle la loue au hasard... elle ne la connaît pas.

— Elle l'a vue hier dans la rue et elle lui a offert ses services.

— Ma sœur n'a besoin de personne... elle n'a surtout rien à attendre de la femme du geôlier de la prison de Salviac.

— C'est grâce à madame Marteau qu'elle a pu vous envoyer le linge et les vêtements que vous avez reçus hier. M. Marteau ne voulait pas les laisser entrer.

— Il aurait bien fait de les arrêter au passage, car j'ai trouvé dans la doublure de cette veste un billet où ma sœur m'avertissait que Jacques tenterait peut-être de me délivrer cette nuit, quoiqu'elle eût

tout fait pour l'en empêcher. C'est même cet avis qui m'a décidé à ne pas me déshabiller.

— Alors, convenez que c'est à mon amie que vous devez votre évasion. Si vous aviez dû prendre le temps de vous vêtir quand M. de Mussidan a ouvert la porte de votre cellule, nous aurions été surpris par le gardien-chef.

— M. de Mussidan! répéta Chancelade d'un ton amer. On ne le traite pas rigoureusement, ce beau seigneur, et pourtant c'est lui qui a entraîné mon père à prendre les armes.

— Je crois qu'on l'a soumis au même règlement que les autres prisonniers. Seulement... je puis bien vous dire cela, à vous... madame Marteau lui veut du bien.

— Alors, pourquoi ne l'a-t-elle pas fait évader à ma place?

— C'est lui qui n'a pas voulu,

— Parce qu'il est sûr d'être bientôt mis en liberté. On n'a d'indulgence que pour les gens de sa caste. Moi qui n'ai pas pris part à l'insurrection, on m'accuse d'un crime abominable...

— Que vous n'avez pas commis, j'en suis certaine.

— Non certes. Je haïssais l'homme qu'on a tué, mais son assassin me fait horreur.

— Je vous crois, monsieur, et je me demande comment les soupçons ont pu tomber sur vous.

— Ce serait trop long à vous expliquer, dit asseî

S5B LA BBLLE 0BOLIERB

sèchement GlLanceliMle, qui était devenu très netveux depuis que mademoiselle Bemacbe s*était avisée de lui parier de sa sœor. L'heure s'avaacei et Je vais voir dehors si la nuit est venue*

— Pas sans moi, je vous en supplie. Ne me laissez pas seule dans cette caverne. J'y mourrais de peur;

— Soit! ètes-vous prête à mareber, s'U en est tempe?

— Avec vous, jusqu'au bout du monde.

— Alors, vraee, madame. Doimez*inoi .la malo. Coralie ne demandait pas mieux. CEhanœlade passit

le preinier, et elle le suivit en se serraot contre lui.

Ils arrivèrent promptement à l'entrée de la grotte, et ils virent qu'il ne faisait pas tout à fait nuit, mais que le jour avait beaucoup baissé.

C'était le triste crépuscule d'hiver, encore assombri par une neige une qui commençait à loml>er. . A trente pas, oa ne distinguait plus que très vaguement les rochers, et les arbres plantés ùa l'auire «ôté du ruisseau m'apparaissaient plus que comme des masses confuses. .

— Il est inutile d'attendre davantage, dit Chancelade. Plus tôt xKMts partirons et plus tôt nous arriverons à Puyrazeau« Vous aurez tout le temps de vous y reposer et moi je me remettrai en route aussitôt aj^rès vous avoir remise entre les mains de mon ami Nassou*

Là belle GfiOUEAJfi 1259

— Allons! dit héroïquement Goralie, en rajasHisut son mantean fourré-

Chancelaâe s'avança d'abord, en lui Msant si^e de ne pas bouger, se glissa le long du rodier, explora d'un coup d'œilles abords de la route, et revînt chercber mademoiselle Bemache, après s'être assuré qu'il n'y avait personne à portée de les voir.

Il l'aida à descendre le coteau et à traverser le ruisseau gelé qui oonlait au bas, puis il s'engagea avec elle dans un senlier rocailleux qui côtoyait un taillis et serpentait au Hanc du versant opposé à celui qui portait le rocher creux où ils s'étaient abrités.

11 faisait un peu moins froid depuis que la neige tombait, mais le vent du nord tes fouettait au visage et les obligeait abaisser la tète.

Heureusement, la lune à son dernier quartier, n'était pas encore coucbée et le mince croissant qui en restait éclaircissait un peu le ciel.

Goralie avait déjà fait quelques faux pas, sans se plaindre. Chancelàde eut pitié d'elle et lui dit de s'appuyer sur son bras.

Elle ne se fit pas prier pour accepter, et Us avan* cèrent ainsi plus lentement, mais plus sûrement

Elle commençait à réfléchir à rengagement qu'elle avait pris de marcher trois heures dans de pareils chemins et à se demander si elle aurait la force de le tenir, mais son courage ne faiblissait pas, et elle

était toute flëre d'accompagner son beau brun qui lui faisait maintenant l'effet d'être un héros.

Elle voyait bien qu'il ne se montrait pas tendre et qu'elle aurait de la peine à amollir ce caractère de fer, mais il lui plaisait ainsi.

Les difficultés l'excitaient, cette coureuse d'aventures.

Goralie ne croyait pas se vanter quand elle avait dit qu'avec Louis Ghancelade, elle irait au bout du monde et elle était encore très résolue à marcher jusqu'à ce que ses jambes refusassent de la porter.

— Il me saura gré d'être courageuse, pensait-elle, et je veux lui montrer que je ne suis pas une de ces femmelettes de Paris qui ne pourraient pas faire un quart de lieue à pied. Quand il verra ce que je vaux, il ne se défiera plus de moi et il se laissera approcher. Une fois que nous serons chez son ami, je le supplierai de ne pas se mettre en route au milieu de la nuit et je finirai bien par le décider à prendre le chemin de Paris.

La question était d'y arriver à cette métairie Puyrazeau et l'accès n'en devait pas être commode, à en juger par les difficultés du commencement de ce voyage nocturne.

Le sentier qu'ils suivaient allait se rétrécissant et, bientôt, il devient impossible d'y marcher deux de front.

Il fallut lâcher le bras qui la soutenait et avancer en trébuchant à chaque pas sur les cailloux.

Louis Ghancelade tenait à la main un bâton qu'il avait pris à même un taillis, pour s'en faire une arme défensive. Cette trique était trop lourde pour que Goralie pût la porter, mais il en cueillit une autre sur la lisière du bois, et celle-là qui était moins longue et plus légère, il la remit à Goralie, en lui disant d'en user pour s'étayer.

Elle y fut d'abord un peu gauche, mais il lui apprit la manière de s'en servir, et tout alla bien.

— Il ne me manque qu'une gourde, un grand chapeau et une coquille Saint-Jacques sur la poitrine pour avoir l'air d'une pèlerine, dit-elle en riant. Mes amies de Paris riraient bien si elles me voyaient en ce moment.

— Mais elles n'auraient pas l'énergie de faire ce que vous faites, murmura Ghancelade.

— Je ne le ferais pas sans vous.

Ghancelade ne releva pas cette invite à une conversation plus tendre. Il la pria même de parler le moins possible, en lui faisant observer que la cau~ série essouffle et qu'il fallait ménager ses forces pour arriver au haut de cette côte escarpée.

Goralie sentit qu'il avait raison et se tut.

Us mirent une longue demi-heure à atteindre le plateau qui commençait après la montée.

— Reposez-vous, madame, dit le frère d'Edmée.

Le plus fort est fait. Maintenant, nous allons avancer en terrain plat.

— Le temps de reprendre haleine, seulemait, répliqua crânement GoraUe. Je ne me sens pas fatiguée.

Ils étaient arrivés au bord d'une plaine ondulée que fermait à Thorizon une espèce de muraille noire.

— C'est un bois de pins, reprit Ghuncelaâe, et quand nous Taurons passé, nous ne serons plus qu'à trois œnts mètres de la métairie.

— Ce n'est rien ! s'écria Corsdie. Je m'étonne que la nuit dernière, vous n'ayez pas poussé jusque-là, au lieu de vous arrêter dans ce creux de rocher où les gendarmes auraient pu vous bloquer et vous prendre.

— C'est plus loin que vous ne pensez, madame. SU faisait jour, vous vous rendriez mieux compte de la distance. Et puis, je serais arrivé chez mon ami Nassou à quatre ou cinq heures du matin et il ne m'aurait pas ouvert... tandis que ce soir, nous le trouverons au coin de son feu.

— Que dira-t-il en me voyant ?

— Rien. Nassou m'est si dévoué qu'il ne m'interrogera pas, Il ne songera qu'à me tirer d'affaire.

— Vous êtes heureux d'avoir un ami comme celui-là. Madame Marteau que je connais depuis dix ans, m'a mise à la porte. Et Dieu sait pourtant que

je lui ai rendu de fiers services, autrefois I Encore maintenant, je n'aurais eu çu'un mot à dire pour la perdre. •

Cette fois eiicore, Ghancelade refusa de mordre à rhameçon que lui tendait mftAeEaroisfelle Bernache. Au lieu de lui demander des renseignements sur le passé de la femme du gardien-^chef, il ae contenta de lui dire doucement :

— Madame, nous ferons bien de nous remettre en route. La neige a cessé de tomber. Profitons de cette éclairde. Le ciel a des clartés pâles qui présagent un ouragan d'hiver. Tâchons d'arriver avant qu'il n'éclate.

— Marchons I répondit bravement Coralie. Et ils marchèrent.

Tout alla bien pendant une heure, quoique la pauvre Bernache souffrît beaucoup du froid et d'autre chose encore. Elle n'était pas chaussée pour cheminer longtemps. La mode des hauts talons n'était pas encore très répandue, mais les demoiselles du demi-monde l'avaient adoptée dès le début, parce qu'elle avantage le pied, et les bottines de Coralie étaient faites uniquement po«T fouler l'as phalte du boulevard de la Madeleine e4 des Champs- Elysées. Sur le sol inégal de la laudie, elles tojiyfiaient à chaque instant, et, pour ne pas la laisser an arrière, Gbaneelade était obligé de ralentir son pais.

Du reste, dans certains endroits m la ^neige s'é-

tait accumulée, ils enfonçaient tous les deux jusqu'à mi-jambe et ils avaient quelque peine à se tirer de ces fondrières glacées.

Et le rideau de bois qu'ils avaient devant eux au bout de ces steppes semblait reculer à mesure qu'ils avançaient.

C'est un effet de mirage très connu des voyageurs égarés.

Coralie tenait bon par amour-propre, et elle prit un prétexte pour s'arrêter.

— II a un drôle de nom, votre ami, dit-elle en s'appuyant des deux mains sur son bâton qu'elle n'avait presque plus la force de porter. Nassou I On ne s'appelle pas Nassou I

— En patois limousin, c'est le synonyme et le diminutif de Jean, répondit Chancelade qui s'était arrêté aussi, par égard pour la faiblesse de sa com* pagne de voyage.

— Nous sommes donc en Limousin, ici ?

— Nous y entrons. La métairie de Puyrazeau est sur la limite des deux départements.

— Et quel homme est-ce que ce métayer?

— Un brave garçon qui vit sur son petit domaine avec sa femme. Ils vous recevront à merveille et vous serez en sûreté chez eux. Nous n'en sommes pas lom. Vous platt-il, madame, que nous nous remettions en route?

— Certainement, monsieur. Je ne me sens pas lasse.

Goralie mentait outrageusement, car elle n'en pouvait plus, mais elle fit un dernier effort et après une longue marche, bien longue et bien pénible, ils atteignirent enfin la lisière du bois.

— C'est Taffaire de vingt minutes pour le traverser dit Chancelade, et si vous m'en croyez, madame, nous ne stationnerons pas ici. Si vous laissiez reposer vos jambes, elles refuseraient le service et vous ne pourriez plus repartir. Et ne craignez rien pendant que nous serons sous les arbres.Ils nous garantiront de la neige qui recommence à tomber.

Chez Coralie, la volonté persistait, et son courage avait longtemps soutenu son corps- Mais Téquilibre était rompu. Il arrive un moment où l'énergie morale ne suffit plus à dominer l'anéantissement physique, et ce moment était venu.

Coralie put encore traverser le bois, soutenue par Chancelade, mais elle se traînait plutôt qu'elle ne marchait, et quand ils débouchèrent de l'autre côté, elle laissa aller sa tète sur l'épaule de son guide, en murmurant :

— J'ai sommeil. Je veux dormir.

Louis comprit que le froid l'avait saisie. Il avait, dans son enfance, entendu les anciens raconter qu'en Russie, pendant la campagne de 1812, les soldats qui s'endormaient ne se réveillaient plus , et il se

g^arda bien de laisser la Parisieiine oéder à Tengourdissement qui la gagnait.

il la Mccma, il lui parla; liesi n*yflt. Il ne réassit pas à la tirer de la torpeur où elle venait de tomber toutà^^oup.

L'abandonner, c'était la tu«r; et pour la sauver, il ne pouvait compter que sur lui-même, car il n'avait de secours à attendre de personne.

Il ne lui restait d'autre parti à prendre que d'enlever Goralie dans ses bras et de la porter }ar<pi'à la métairie dont il voyait briller les lumièi«s à trois cents pas devant lui.

Ainsi fit-il sans hésiter.

Elle ouvrit les yeux à demi, passa un bras autour du cou de Ghancelade, murmura quelques mots qu'il ne comprit pas et retomba dans ce sommieil qpï ressemblait à une léthargie;

Elle ne pesait guère, mais elle était assez lourde pour retarder la marclie d'un homme fatigué et il fallut du temps pour atteindre la maison.

Ghancelade y arriva enfin et en passant devant la fenêtre du re^de-cbaussée, il vit Nassou et sa femme assis devant l'&tre oîi brûlait un bon feu. La femme filait de la laine ; l'homme fumait sa pipe et fourbissait un vieux fusil de chasse. Ils étaient seuls et ils se levèrent vivement lorsque parut Ghancelade qui était entré sans frapper.

-^ Gomment,. c'«»t toi I s'écria le mari. It suis allé

LA BELLE OEOLIÈRE 267

hier à Salviac et j*y ai appris fue ta étais en prison.

— Je me suis échappé cette nuit... ayee Faidie de cette femme que je porte. Il s'agit de la coiicher et de la ranimer.

— Posez-la sur notre lit, monsieur Louis, dit madame Nassou. L'y Toilà ! Pauvre petite! le froid Taura saisie en route. Je vais faire chauffer du vin... ça lui remettra le coeur.

— Je Yous la confie, ma boune Catherine. Toi, mon \1eux I^^assou, tu me feras bien le plaisir de la conduire demain à Angoulôme dans ta carriole.

— Très volontiers. Tu seras du voyage?

— Non. Les gendarmes me cherchent, et s'ils me rencontraient, ils me ramèneraient en prison.

— Eh ! bien, reste ici. Nous les verrons venir de loin et je les défie de trouver la cave où je te logerai.

— Impossible. Il faut que je sois cette nuit au bois de Valade.

— A sept lieues d'ici ! tu n'y arriverais pas.

— Que sil il est à peine neuf heures... l'y serai avant le jour et sans me presser encore.

— Qu'y vas-tu faire ?

— Voir où en est ce brave Jacques.

— Le braconnier?... l'ancien garde du vieux Si goules?

— Justement. Il a essayé de me délivrer... on lui a tiré dessus et il doit être blessé. S'il est encore sur

ses pieds, je repasserai par ici avec lui, et je te jure qu'ils ne m'auront pas.

— Est-ce vrai que tu as tué le commissaire général?

— Sur la vie de mon père, ce n'est pas vrai, et j'espère qu'ils finiront par découvrir, le véritable assassin. Mais j'aimerais mieux me casser la tôte que de rentrer en prison. Quand jeté re verrai, je te dirai comment tout ça est arrivé. En attendant, tu annonceras à la dame, quand elle se réveillera, que je suis parti. Je l'ai prévenue que je la laisserais sous ta garde. Je n'ai pas le temps de t'expliquer d'où elle sort, et, d'ailleurs, je n'en sais trop rien, mais tu peux sans crainte la mener à Angouléme. Elle n'est pas compromise dansJes affaires politiques de Salviac. Du reste, elle te contera son histoire, si tu la lui demandes. Maintenant, je m'en vais. A bientôt! peut-être à demain I

Après ce discours concis, Chancelade sortit, laissant Nassou et sa femme plongés dans la stupéfaction la plus profonde.

Goralie dormait toujours.

Les samedis se suivent et ne se ressemblent pas.

A Salviac, c'est le jour du marché, et, une semaine après le meurtre du commissaire général, la petite ville avait repris son aspect habituel.

Le cercle était aussi peuplé que de coutume.

On jouait au bésigue à la place même où M. Santelli était tombé, et on parlait beaucoup moins des graves événements qui avaient bouleversé Tarrondissement.

Il faut dire que les choses étaient toujours au même point. La gendarmerie avait eu beau battre le pays dans tous les sens, elle n'avait pas pu remettre la main sur Louis Chancelade.

Sa sœur Edmée, surveillée d'assez près, s'était

1S70 lA BELLE SE0UEME

<;on&Dée dans sa maison, et sa conduite ne donnait prise à aucun soupçon de connivence avec le fugitif. Elle recevait quelquefois son voisin, M. Braconne, qui devait défendre son frère en cour d'assises, et M. Braconne n'était pas suspect.

Le père Chancelade attendait à Toulon qu'on l'embarquât pour la Guyane et les gens qui avaient attaqué l'escorte sur la route de Périgueux étaient restés inconnus.

Adhémar de Mussidan continuait à habiter la maison d'arrêt et y menait la même vie, sauf qu'il était privé des visites nocturnes d'Aurélie, le gardien-chef rayant, dès le lendemain de l'évasion de Louis, fait poser aux portes de toutes les cellules d'énormes «cadenas.

La fuite àe Goralie avait fait peu de bruit Les Salviaoois eonnaissaieoi à peine de vite <^Ue étrangère qui n'avait fait qiue paraître ei disparaître. Et le jeune Mouleydier ne .^s'était pas vanté de sa ridicule aventure. Il n'avait pas même eu à iadeiaiiiser le loueur, car le cheval était rentré à son écisriê, ramefiant le cabriolet vide, et son maître avait pronais le silence au trop galant surnuméraire.

Le nouveau gouvernement paraissait solidement •établi ; il comptait de nombreux partisans dans le pays. Ses adversaires désarmaient. Les passions politiques s'apaisaient et tout tendait à rentrer peu & peu dans l'ordre âccoutuniié.

hkWUJE GliX>LlÈR£ 271

II n*y ayait que les fonctionnaires gui ne se calmaient pas. Les militants, c'est-à-dire les geos da parquet, étaient plus furieux que jamais da la dispa- Titlen de Louis Chancelade et s'en presaîent à toui le monde. Le substitut surtout ne décolérait pas. Il parlait de diriger lui-même une battue dans les bois et de traiter comme des loups les réfugiés qu'on débusquerait. Son chef, plus rassis que lui, se bornait à rédiger des rapports contre le gardien-chef, contre le lieutenant de gendarmerie, et mèmie contre le sous-préffet qu'il n'aimait pas.

Il était, comme on dit, dans ses petits souliers, ce pauvre sous-préfet. Il n'osait presque plus sortir, tant il redoutait qu'on ne lui adressât des questions indiscrètes au sujet de la belle dame de Paris qui était arrivée en chaise de poste à la sous-préfecture. £t, chaque matin, à rheure du courrier, il ouvrait en tremblant ses lettres et ses journaux, car il s'attendait à y trouver la nouvelle ou Tavis de sa révocation.

Jusqu'à présent, le Moniteur, journal officiel, ne l'avait point annoncée et yigoœry n'avait reçu, à propos des derniers événements, qu'un billet laconique et moqueur de Goralie qui lui annonçait qu'elle venait de rentrer à Paris et qui lui recommandait la résignation, pour le cas où on lui nommerait un successeur. Elle s'était donné le malin plaisir d'ajouter qu'elle ne le plaindrait pas d'être

destitué, car Salvîac était un trou abominable où elle ne remettrait jamais les pieds.

Mais les angoisses de Charles Vignory n'étalent rien en comparaison des inquiétudes qui tourmentaient le couple Marteau. Le ménage était devenu un enfer. Les deux époux se reprochaient mutuellement révasion du prisonnier.

Le mari accusait sa femme d'y avoir contribué en le forçant, pour ainsi dire, à laisser passer des vêtements où Edmée Chancelade avait pu cacher un avis h son frère de se tenir prêt à profiter des facilités qu'on allait lui offrir.

Aurélie ripostait en lui reprochant sa négligence et en lui déclarant qu'un geôlier qui n'enferme pas à triple clé ses prisonniers est impardonnable et que s'il perdait sa place, il ne l'aurait pas volé.

Et Pierre Marteau commençait à se demander si ce n'était pas elle qui avait ouvert les portes à Louis Chancelade. Mais il n'avait aucune certitude et, jusqu'à preuve du contraire, il préférait croire que cette étrange évasion était l'œuvre de la prétendue cousine de Lyon dont la parenté avec sa femme lui semblait de plus en plus suspecte.

Aurélie la maudissait, cette fausse cousine, qui avait — sans le vouloir, il est vrai, — mis fin pour toujours aux amoureuses entrevues avec le baron, et elle se reprochait amèrement de l'avoir hébergée pour être agréable à Vignory qui ne pouvait plus lui

être bon à rien, puisqu'il allait être appelé à d'autres fonctions.

Le mari et la femme, chacun de son côté, avaient écrit au général marquis de Plancoët pour le supplier de parer le coup qui les menaçait, et ils n'avaient reçu de réponse ni l'un ni l'autre.

D'ailleurs, pour le moment, les autorités supérieures les laissaient tranquilles.

Le gardien-chef redoublait de zèle dans l'exercice de ses fonctions, et se vengeait de la fuite de Chancelade sur le prisonnier qui lui restait. 11 n'était sorte de vexations qu'il n'infligeât à M. de Mussidan- Il interceptait maintenant les envois du comte de Sigoulès et il avait confisqué le fameux accordéon qui charmait les loisirs d'Adhémar, lequel d'ailleurs ne tenait plus du tout à la possession de cet instrument, depuis que madame Marteau ne pouvait plus venir passer une heure ou deux dans sa cellule.

Il trouvait encore moyen dans la journée de communiquer par signes avec la belle geôlière ; elle lui avait annoncé, télégraphiquement, que Ghancelade n'était pas repris et c'était tout ce qu'il voulait.

Il attendait, en fumant le reste de sa provision de cigares, qu'à Paris on statuât sur son sort, et il demeurait convaincu qu'un de ces jours, on le mettrait dehors, faute d'oser le déporter sans jugement.

Et il avait quelque raison de compter sur ce dénouement heureux d'une situation pénible, car le

JJk. BELLK esOUEREr

ten^ des rigaeurs était passé» et, en haut lien, oq désirait effacer le souvenir des dernières ûi&urrectiotts.

Le cooEûle àa Sigoulès voyait ies. choses comme sou OQiisin, et après avoir beaacoup hésité, il s'était dé-* cidé à tenter une démarche qui lai coûtait.

U avaiti ècf it au général de PlancoêW en invoquant le souvenir d'une camaraderie très passagère et trë& peu récente, car elle datait de Tannée iSSO que IL de Planooêl, alors simple capitaine, avait passée âaas les grenadiers à cheval de la garde royale, pendant que M. de Sigoulès servait aux gardes du corps avec un grade correspondant à celui de lieutenantcûlon«L

Et le géûécal s'était empressé de lui répondre qu'il allait demander la mise en libearté du baron de Ma&sidan et qu'il espérait l'obtenir,, parce que le prince président tenait à ménaiger le& royalistes fourvoyés dans l'insurrection ; U espérait même se les rattacher plus tard, et Âdhémar de Mussidan, très réjpandu et très connu dans le monde parisien, semblait devoir ôlre de ceux qui ne tiendraient pas toi^oars r%ueur au pouvoir nouveau.

' Le vieux gentilhomme^ à peu près rassuré par cette lettre sur le sort de son cousin, avait résolu d'aller, comme de coutume, passer son samedi à Salviac, non pas tant pour y faire soû whist avec ses parinears habituels, que pour apprendre ce

lA BELLE GtM&UEEB 27&

ga'on disait eu ville des évéoemeais de la semaine.

Il se proposait aussi d'aller voir Ëdmée diai^elade et il taxait d'afotant plus à lui donner cette manque d*iQtérét qu'il se reprochait un peu d'avoir expjrimué, devant les ^ndarmes qui cherchaient le fugitif, rhorreur que lui inspirait l'assassin du aHomissaire.

A midi précis, un tilhury bien connu des habitants^ de Salvlac s'arrêta devant l'auberge fréquentée par les hobereaux des environs. Le comte descendit, fit mettre son cheval à l'écurie et s'achemina vers la maison des Chancelade qui était le véritable but de son voyage.

11 avait eu soin de déjeuner avant de partir et il sç proposait de rentrer chez lui avant La nuU. Il n'avait donc que tout juste le temps de faire sa visite et de monter ensuite au cefde pour y prendre langue. 11 était sûr d'y trouver nombteuse compagnie, et c'était là qu'aboutissaient et qu'on discutait toutes les nouvelles locales.

Les rues de la paille ville étant encombrées ce }0ur4à de charrettes et de bestiaux, les citadins res-* taient chez eux, de sorte que le ci-devant garde de corps ne fut pas arrêté en route par des Salviacois de sa connaissaoee.

En revanche, tous les paysans le aaluaieni et il leur rendait leur salut^ mais il ne s'attarda point h leur demander, cemme il le faisait souvent, si les bœufs se vendai^t

Il y avait fort longtemps qu'il n'était venu chez son métayer, mais il n'avait pas oublié le chemin de la vieille maison où sa mère le menait quelquefois, lorsqu'il était enfant, car, depuis plus de cent ans, les Ghancelade cultivaient les terres des Sigoulès. H se souvenait d'avoir joué dans le jardin suspendu avec le père de Louis et d'Ëdmée, le déporté, qui ti'était pas beaucoup plus jeune que lui. Et il se sentait on ne peut mieux disposé pour les enfants de ce brave homme qu'il n'avait pu protéger contre les rigueurs du gouvernement.

Il se promettait de confesser la jeune fille, qui sans doute ne refuserait pas de lui exposer franchement le oas de son frère et il comptait, une fois renseigné» offrir à Ëdmée d'incercéder pour le fugitif et de tâcher d'obtenir qu'on cessât de le rechercher, si elle parvenait à le justifier de l'accusation d'assassinat.

Le général de Plancoët avait le bras long, et la protection qu'il voulait bien accorder au baron de Mussidan pourrait tirer aussi d'affaire un pauvre diable d'instituteur, injustement arrêté.

M. de Sigoulës arrivait donc tout plein de bonnes intentions, et il s'annonça par un coup de marteau magistralement frappé.

On le fit attendre, et il commençait à croire que mademoiselle Ghancelade était sortie, lorsqu'elle entre-bâilla la porte avec précaution.

— Vous, ici, monsieur I dît-elle, sans achever d^ouvrir. Je ne pensais pas vous y voir jamais.

— Et pourquoi donc, ma chère enfant, ne comptiez-vous plus sur ma visite ? demanda affectueusement M. de Sigoulès.

— Parce que voufe avez dit que, si mon frère venait vous demandez asile, vous ne le recevriez padau château, répondit froidement Edmée. J*ai cru que vous preniez parti contre lui.

— Le lieutenant de gendarmerie a compris tout de travers. J*ai dit que je fermerais ma porte à l'assassin du commissaire. Ce n'est pas du tout la môme chose, car j'espère bien que votre frère n'a pas fait ce mauvais coup.

J'espère aussi que vous n'allez pas me fermer la vôtre, ajouta en souriant le vieux gentilhomme. J'ai beaucoup de choses à vous dire et on est fort mal ici pour causer.

— Entrez, monsieur 1 dit la jeune fille, en livrant le passage au comte, qui s'empressa de franchir le seuil de la maison des proscrits.

— Rien n'est changé ici depuis que j'y suis vaun pour la première fois, il y a une soixantaine d'années, reprit-il. Je suis sûr que je reconnaîtrais tous les meubles de la salle où votre grand-père trônait sur un vieux fauteuil en tapisserie de Flandre, que mon aïeul lui avait donné. Et j'aperçois, au bout du corridor, le petit jardin où je jouais au cheval

278 LA BBUA OBOUEBEl

fondu ayee Yolre pètel Quelle vue on avait de là !

— Elle esà toujours la même, et s'il vous plait d'en juger...

— Très volonlkES..* Amoins que vous.&e craignies de prendre froid.

— Jie ne exains plus rien, dit mélancoliquement Bdmée.

— Le fait est, ma pauvre enfant, que depuis dau& mois vous avez dû bien souffrir. Votre père déporté sans jugement, votre frère arrêté sans pareuvesl... Pour votre p^, je vous jure qu'il n'a pas dépendu de moi que son affaire ne tournât autrement J'ai fait tout ce que j'ai pu pour qu'on le gardât en prison à Salviac. Malheureusement les passions politiques étaient trop surexcitées, et puis j'étais moi-mèma suspect à cause de mes opinions et surtout à cause delà conduite de mon grand fou de cousin. Mais les espcii» se calment peu à peu, et j'espère obtenir que ce brave CUianoelade ne soit pas embarqué.

•— En attendant il est au bagne.

— Dans des cas comme le sien, le bagne ne déshonore pas, et je remuerai del et terre pour l'en tirer.

Ah l le voilà ce panorama que j'ai tant admiré jadis. En venté, c'est superbe, et je voudrais hien en voir un pareil des fenêtres de mon castel.

Ils étaient arrivés dans le jardin, et un beau soleil d'hiver éclairait le tableau, car le temps avait complè-

LA. BSLLE GBOLIÈRE 279

tement changé d'an samedi à Ta^itre. L air était flonx et on ne voyait plus trace de neige.

— Taperçoîs là-bas cette mandite maison du cercle, reprit M. de Sigoulès. Sav^-voos que j'y étals, quatïd on a tué ce policier corse? II est tombé tout près de moi... et du diable si je me sais douité alors qu'on allait accuser et arrêter le fils d'un de mes métayers. Quand j'ai appris, ; le lendemain, la nouTelle, j'ai protesté de toutes mes forces et je ae me suis pas privé de dire tout haut ce que je pensais de la conduite de ce petit faquin de sous-préffet. C'est lui qui a fait tout le mal, et j'espère qu'il aura sur l«es doigts, maintenant que son prisonnier a brâlé la politesse aia gardien-chef.

Ai-je besoin d'ajouter que j'ai été ravi d'apprendre l'évasion miraculeuse de votre frère? Mais je n'ai pas de détails. Gomment a-t il fait pour s'échapper, à la barbe de ce vilain geôlier, qui persécute mon cousin Adhémar.

— Je l'ignore, monsieur.

— Alors, vous ne l'avez pas revu, depuis qu'ilj'est sauvé?

— Non. 11 a pensé que notre maison serait visitée et, en effet, elle a été fouillée de fond en comble, quelques heures après sa disparition.

— Le matin où les gendarmes sont venus chez moi. Jl a dû se réfugier dans les bois et je m'étonne qu'on ne l'y ait pas pris. Mais évidemment quelqu'un

Ta aidé à sortir de ia maison d'arrêt et vous devez savoir qui.

Edmée ne répondit pas. Elle tenait ses yeux obstî* nément fixés sur le coteau couronné de bois, qui s'élève au delà de la Dronne, et elle semblait n'avoir pas entendu.

— A moins, continua le comte, que l'aide ne soit venue de l'intérieur de la prison. Le gardien chef a une femme moins rébarbative que lui ... j 'étais présent, samedi dernier, lorsqu'elle vous a abordée sur la place, et elle n'a pas craint d'exprimer la sympathie que lui inspirait Louis Ghancelade. Vous n'étiez plus là quand elle m'a promis de faire tout ce qui dépendrait d'elle, pour adoucir le sort de deux pensionnaires de son mari : votre frère et mon parent ; aurait-elle poussé la condescendance jusqu'à ouvrir la porte à Louis ?

Vous ne répondez pas? reprit M. de Sigoulès, que le silence obstiné de la jeune fille commençait à impatienter. Que regardez- vous donc avec tant de persistance? Est-ce que vous attendez un signal?... Seraitce cette fumée qui monte là-bas au-dessus des arbres?

En efTet, depuis quelques instants, une épaisse colonne de fumée dépassait la cime des châtaigniers et s'élevait lentement vers le ciel. Il ne faisait pas de vent et elle montait en ligne droite.

— C'est un feu de bourrées, allumé par un berger, murmura le vieux gentilhomme.

— Non, répondit Edmée, dont les yeux brillaient, pas par un berger ; par un ami qui m'annonce que mon frère a quitté le pays et que maintenant il est en sûreté... loin dlci.

— Tant mieux I Et puisqu'il est sauvé, vous pouvez bien me dire où il se cachait.

— Pas très loin de votre château, monsieur le comte... dans le bois de Valade...

— 11 a eu de la chance d'échapper aux gendarmes, qui ont parcouru ce bois dans tous les sens. Maintenant, je n'ai plus besoin de vous demander le nom de l'homme aux signaux. C'est ce mauvais garnement de Jacques, mon ancien garde-chasse.

— Non.

— Mais c'est lui qui a délivré votre frère?

— Il a essayé, quoique je l'eusse prié de ne pas s'exposer en tentant l'impossible... il n'a pas réussi et il a été blessé au bras. On a tiré sur lui de la cour de la prison... il a eu la force de descendre du toit où il était monté, et de s'enfuir... pendant que Louis se sauvait, je ne sais comment.

— Je m'en doute, moi. Décidément c'est la belle geôlière qui lui a donné la clé des champs. Et il sera allé d'instinct rejoindre ce braconnier de Jacques. Mais comment avez- vous eu de leurs nouvelles ?

— Jacques a des amis parmi les paysannes qui fréquentent le marché de Salviac. Ce matin, il en est venu une pour me vendre des poulets. Elle m'a appris

qne Louis et Jacques, à peu près guéri de sa blesswe, avaient qxiitté le pays et que, si leur guide, un bra^ garçon de Lesguillac, parvenait à les conduire en lieu sûr, il reviendrait allum» un feu 14bas, sur la haoieur.

— C'est très bien, s'ils ne se font pas reprendre. Mais }e me demande où ils se sontréfagiés. On ne va pas loin sans argent.

— J'en ai en^«)yé à Louis. Ce n'est pas la première fois que cette brave femme de la campagne m'apporte l de ses nouvelles et lui rapporte des miennes.

— Alors, ils auront i>eut-ôtpe pu gagner Paris, C'est dangereux ; la police y est mieux faite qu'à Salvîac. Votre frère pourra encore s'y tirer d'affaire, sous un autre costume. Mais je ne vois pas bien ce sauvage de Jacques vêtu en monsieur. Et il est telle* ment recgnnaissable qu'il aura beaucoup de peine à se faire passer pour un bonnète homme.

— Il l'est pourtant, répliqua mademoiselle Chancelade avec une vivacité que remarqua le comie de 31goulès.

. — Autant que peutl'être un braconnier, dit-ildoncement. Ce n'est pas ma faute s'il vit dans les bois. J'ai tout fait pour le garder chez moi et je lui aurais ouvert une carrière honorable. Il y a en lui Tét^e d'un bon soldat. Mais je crains bien <|u'il ne lirèfèn vagabonder jusqu'à la fin de ses jours.

Ul belle GfiOMERE 28S

— Il m'a promis le contraire.

— Vous Tavee donc vu nècemment ?

— Le lendemain de Tarpestation de Louis, Et, .depuis, il m'a fait dire qu'ils allaient tous les deux s'embarquer pour l'Amérique. J'irai les y rejoiindre.

— Quoi ! ma chère Edmée, vous abandonneriez vos amis I...

— Je n'ai plus d'amis en France... et je ne veux plus vivre sous un gouvernement qui a traité mou père comme un malfaiteur.

— Une durera pas toujours, ce gouvernement... et ses rigueurs vont cesser... J'obtiendrai la grâce de votre père, et Je prouverai que votre frère est innocent. Vous pouvez m'y aider, mademoiselle, car vous devez savoir où il était au moment où on a tué le commissaire.

— Oui, et je puis vous le dire, maintenant qu'il est sauvé. Il était allé avec Jacques attendre, sur la route de Périgueux, la voiture où wi avait enfermé notre père. Ils ont attaqué l'escorte... mais ils n'étaient que deux... et ils n'ont pas réussi à le délivrer.

— Diable 1 voilà qui complique terriblement leur situation. Ils ont blessé un gendarme. Et, parle temps qui court, on ne plaisante pas sur les attaques à main armée contre la force publique. Je commence à croire qu'ils feront bien de passer en Amérique.

Mais vous, ma pauvre enfant, vous m'êtes pas fdi^?

cée de tous expatrier. Attendez donc ici de meilleurs jours. Tôt ou tard, il y aura une amnistie, et votre frère pourra rentrer, car d'ici là on découvrira le véritable assassin de ce commissaire. Vous allez me dire qu'unejeune fille ne peut pas vivre seule. Eh bien l je vous marierai.

— Je ne veux pas me marier...

— Et pourquoi ?. . . vous avez tout ce qu'il faut pour trouver un beau parti.

— Je suis engagée.

— Avec Jacques, peut-être ?

— Oui, avec Jacques.

— Permettez-moi de vous dire qu'une personne comme vous ne peut pas épouser un... maraudeur.

— Ce maraudeur a risqué deux fois sa vie pour sauver mon père et mon frère. Ce maraudeur m'aime. . . et je l'aime.

— Voilà bien les jeunes fille ! Je ne conteste pas les qualités de ce garçon... il est bien tourné, il est brave et je ne pense pas qu'il ait de mauvais sentiments. Il vous plaît parce qu'il ne ressemble pas aux jeunes bourgeois de Salviac, et vous croyez l'aimer. Mais si vous faisiez la sottise de l'épouser, vous vous en repentiriez toute votre vie. Croyez-en ma vieille expérience, ma chère Edmée ; les héros de romans font de détestables maris... et tenez I... mon cousin Mussidan plaît à toutes les femme, à peu près pour les mêmes raisons que Jacques... Eh bien, je plain-

(irais celle qui contracterait avec ce fou une union légitime.

— Je vous suis très obligée, monsieur le comte, des sages conseils que vous voulez bien me donner.

— Mais vous êtes résolue a ne pas les suivre. Eh bien, consultez votre frère.

— Mon frère m'approuvera, dit Edmée, d'un ton ferme.

— Vous me permettrez d'en douter, répliqua M. de Sigoulès. Il a beau être le camarade et l'obligé de Jacques, il est assez sensé pour comprendre que ce mariage est impossible. Et je vous réponds que votre père s'y opposerait. Or, vous ne pouvez pas vous marier sans son consentement, puisque vous êtes encore mineure.

— J'attendrai. Et d'ailleurs, ce n'est pas en France que j'épouserai Jacques ; c'est en Amérique, et il n'y est pas encore. Dieu sait si mon frère et lui parviendront à s'embarquer. Je ne quitterai Salviac qu'après avoir/eçu la nouvelle de leur arrivée à Paris.

— Il me semble, mademoiselle, que vous oubliez un peu trop votre père, dit sévèrement le vieux gentilhomme.

— Non, monsieur, je ne l'oublie pas. Maintenant je ne puis rien pour lui. On ne me permettrait pas de le voir, si j'allais à Toulon. Mais quand il sera à Cayenne, nous irons le délivrer, mon frère, Jacques et moi.

286 UL BELUB GBOl^ESiB

H. de Sigonlès haassa les ^atiles. Le projet hd paraissait absolument chimérique et cependant il admirait, mal^ lai, Tènergie persérvérante de cette lille de iriDgt ans qui parlait, comme de la diose la phis simple du monde, d'aller, à travers les marais empestés de la Guyane, enlever du ptoitenoier im déporté sexagénaire*

— Mademoiselle, dit-il d'un ton très radoucS, en attendant que tous ces rêves généreux se rtalisent, vous trouverez bon, je Tespère, que j'use, en ftiveur de votre frère, des relations que j'ai conservées à Paris. Si je parvenais h démontrer qu'il n'était pas i Salviac, le soir où on a tué le commissaire, je sois à peu près sûr qu'on le traiterait avec moins -de rigueur. M'autorisez-vous à dire oîi il était?

— Louis n'y gagnerait pas. On ne serait pas plus indulgent pour lui, si on sayait qull a tiré sur les -gendarmes.

— Je crois que vous vous trompez. On ne peut pas condanmer aussi sévèrement un homme qui n'a attaqué l'escorte que pour secourir son pèf»e. Et j'obtiendrais peut-être ^'on férmftt les yewt sur celte malheureuse affaire.

— Faites œ qu'il vous plaira, mcmsievir*.* pourvu que vous ne compromettiez pas Jacques, en ctisant qu'il était de l'expédition. Il n'aurait pas la même excuse à invoquer, lui, car il n'est pas ûe note sang ; c'est pour nous qu'il a risqué sa vie- Et

LA BELLE «EOLIÈRB 387

j,uâqu*à pcésent, personne ne songe à L'accuser.

— Je n'aurai garde de le mettre en cause. Mais je ne me disfiimute pas qu'il sera difficile de prouver que votre frère est innoceiut du meurtre, tant qu'on ne connaîtra pas le meurtrier. Et jusqu'à présent on n'a soupçonné personne. Tous ceux qui pouvaient souhaiter la mort de cet homme étaient en prison au moment où la crime a été commis.

— Non... pas tous, dit à demL-voix Edmée.

— Yous le détestiez, je le sais. Mais vous ne l'auriez pas assassiné.

— Je ne suis qu'uŒhe femme.

— Alors, vous pensez que le coup de fusil a été tiré par ua des insurgés qu'on n'a pas pris?

— Je ne crois rien du tout. Mais je sais par mon voisin, M« Bïraconne, et par le docteur Thiviers, que la balle qui a frappé le conmiissaire est trop grosse pcAir être sortie d'une arme de chasse.

— Vraiment? s'écria M. de Sigoulës. Mais c'est une preuve, cela. Votre frère n'a jamais, que je sache, possédé de fusil de munition. Il faut que leur procureur de la République soit bien partial pour n'avoirpasteskucompted'un fait de cette importance.

— Ce fait, M. Braconne se proposait d'en tirer parti devant la cour d'assises.

— Il avait donc accepté la défense de votre frère, ce cher bâtonnier?

— Il l'a sollicitée. Il est venu de lui-même m'of-

frîr d'ôlre son avocat, et il se faisait fort d'obtenir un acquittement.

— C'est bienl... c'est très bienl... et je tiens aie remercier dès aujourd'hui...

— Ai-je besoin de vous prier de ne pas lui parler de mon prochain départ?

— Je ne lui en dirai pas un mot, mais... vous êtes donc absolument décidée à quitter Salviac ?

— D'ici à très peu de jours.

— Pour aller à Paris?

— Oui... d'abord.

— Vous avez donc de l'argent ?

— J'ai dix mille francs en or que mon père m'avait remis la veille de Tinsurrectlon. Je crois avoir le droit d'en disposer.

— Oui, certes. Seulement, si vous préférez n'y pas toucher, je mettrai volontiers à votre disposition la somme qu'il vous faudra. Je désapprouve ce voyage, mais si vous le faîtes, je ne veux pas que vous vous trouviez dans l'embarras.

— La somme que je possède sufttra amplement à nous défrayer jusqu'en Amérique.

— Ainsi soit-ill Mais comment ferez- vous pour retrouver dans Paris votre frère et votre..* ami?

— La première lettre que Louis m'écrira me donnera les renseignements nécessaires.

— Oui, si elle n'est pas interceptée par la poste.

— Vous croyez qu'on oserait?...

— N'en doutez pas. A ces gens-là, tous les moyens sont bons- Si j'avais pu prévoir ce qui est arrivé je vous aurais dit de correspondre avec Ghancelade par mon intermédiaire.

Maintenant, où logerez- vous en arrivant à Paris ?

— Mais... à rhôtel, je pense... à moins que mon frère...

— Votre frère aura fort à faire pour dépister la police. Il commettrait une grosse imprudence s'il venait vous attendre à la gare... et, en vérité, plus j'y réfléchis et plus je trouve que l'idée de vous réunir à Paris n'a pas le sens commun. Vous feriez beaucoup mieux d'attendre, pour le revoir, que j'aie obtenu une ordonnance de non-lieu. Ce sera difficile, mais ce n'est pas impossible, et j'y vais travailler.

Dans tous les cas, vous ne pouvez pas descendre à l'auberge. Jeune et jolie comme vous l'êtes^ vous y seriez exposée à toutes sortes d'accidents... et d'ailleurs, dans les hôtels respectables, on ne reçoit pas les femmes seules.

Si vous persistez dans un dessein que je blâme, je puis vous recommander à une vieille dame que je connais depuis vingt ans. Elle habite au fond du faubourg Saint-Germain un grand appartement où elle pourrait, sans se gêner, vous loger pendant un certain temps.

Mais ce n'est pas encore le moment de régler tout cela. Promettez-moi seulement de ne pas partir sans

me prévenir. Vous aurez toujours bien le temps de m'envoyep un exprès au château et je serai ici, deux heures après avoir reçu votre lettre. Est-ce convenu?

— Oui, monsieur le comte^ répondit Edmée, qui revenait peu h peu de ses préventions contre M. de Sigoulès, et qui commençait à reconnaître^ que ses conseils étaient sages.

— Très bien. J*aî votre parole, et j'y compte. Maintenant il faut que je vous quitte. Je tiens, à voir ce brave M. Braconne et je suis certain de le trouver au cercle.

Ah! à propos... sait-il que votre frère a pris part à Tattaque de Fescorte, sur la route de Périgueux ?

— Il Ta deviné ; il m'a interrogée discrètement et

je n*ai pas nié.

— Alors, je puis lui en parler... je n'y manquerai pas... nous serons deux à défendre Tabsentet il faut que nous nous entendions sur ce qu'il convient de faire dans son intérêt.

Au revoir, ma chère Edmée, et bon couragel La jeune ÔUe reconduisit jusqu'à la porte de la rue M. de Sigoulès qui s'en alla très satis&il de son entrevue avec mademoiselle Ghancelade et très décidé à. faire de son mieux pour lui renda*e son fr^ee. Il se flattait même de l'avoir calmée ea lui parlant raison, et il ne répugnait pas à l'idée de se transporter & Paris, s'il le fallait, pour empêcher cette enfant de faire quelque grosse sotti^^.

LA BELLE GEOLIEBB 2^

Il s'achemina tout droit vers le cercle, en réfléchissant à la fin tragique du coaamàssaire général et en se demandant qui ra^aii tué, puisque Louis Chancelade n'était pas coupable.

Le soir du crime, M. de Sigoulès, qui n'avait aucune tendresse- pour la victime, ne s'était pas donné la peine de chercher comment l'assassin s'y était pris, ni comment il avait pu disparaître après le meurtre. Il avait laissé les fonctionnaires s'empresser autour du cadavre de M. Santelli et il avait tranquillement regagné son auberge, sans s'inquiéter des suites de l'événement.

Et le lendemain, il s'était peu intéressé au sort de Louis Ghancelade, quoiqu'il eût grand'pitié de sa sœur.

Maintenant qu'il avait pris à cœur de démontrer l'innocence de ce malheureux garçon, il tâchait de se rendre compte des Mts qui avaient été le point de départ d'une erreur judiciaire.

Le fusil de munition le préoccupait. En marchant sur Salviac au commen<5ement de décembre, les insurgés n'étaient armés que de fusils de chasse, de pistolets et quelques-uns de faux et de bâtons. Adhémar de Mussidan qui les commandait portait un vieux sabre de cavalerie et une carabine.

D'où venait donc cette arme de guerre? Il n'y a jamais eu de garnison à Salviae et on n'y avait pas fait venir de troupes de ligne, la gendarmerie ayant

292 LA BELLE GEOUÈRB

suffi pour disperser les révoltés, après un engagement très court et très peu meurtrier.

Le fusil d'où était sortie une balle de calibre appartenait-il à un habitant de la ville? Gela semblait improbable. On pouvait même douter que Tassassin se fût servi d*un fusil plutôt que d'un pistolet.

Et puis, par où était-il entré sur la terrasse, par où s'était-il enfui et qu'avait-il fait de son arme, après avoir tiré ? S'il l'avait jetée, on l'aurait trouvée et on la cherchait inutilement depuis huit jours. Il fallait donc croire quil l'avait emportée, et Louis Chancelade, au moment où on l'avait arrêté, ne tenait à la main qu'un fusil de chasse à deux coups.

Ces pensées absorbaient M. de Sigoulès, à ce point qu'avant d'entrer au cercle, il voulut examiner les abords de la maison et surtout la terrasse où l'homme s'était placé pour faire feu.

Cette terrasse n'était séparée de la promenade publique, appelée l'Esplanade, que par un mur à hauteur d'appui, très facile à franchir.

Le comte prit de ce côté et se dit que l'assassin avait dû passer par là.

Il eut aussitôt l'idée de suivre jusqu'au bout le même chemin que lui. Il s'approcha du mur et il allait l'enjamber, lorsqu'il vit sur la terrasse un groupe de cinq ou six personnes qu'il connaissait fort bien et qui étaient rassemblées autour du jardinier du cercle.

Ce jardinier tenait à la main un objet qu'il montrait h ces messieurs et que le vieux gentilhomme ne distinguait pas très bien.

M. Braconne, le bâtonnier que cherchait M. de Sigoulës, faisait justement partie du groupe. Il aperçut le vieux gentilhomme et il lui cria :

— Ahl monsieur le comte, vous arrivez h propos. Venez donc voir la singulière découverte que le père Pilois vient de faire.

M. de Sigoulès s'empressa de franchir le mur et vint se mêler aux curieux.

Le président Bourdeille et le docteur Thiviers en étaient; de sorte que les gens bien disposés pour les Ghancelade se trouvaient en majorité.

— Qu'y a-t-il donc ? demanda le ci-devant garde du corps, et qu'est-ce que c'est que cet ustensile?

— C'est un fusil, parbleu ! répondit le docteur.

. — Je le vois bien... mais ce n'est pas un fusil ordinaire... Où l'a-t-on trouvé?

— Dans ce creux où Pilois serre ses outils de jardinage. L'arme était cachée derrière une pile d'arrosoirs.

— Passez-la-moi, que je l'examine... Ahl ah! elle est de fabrication anglaise... le nom de l'armurier est gravé sur le canon... Manton... c'est le plus célèbre qu'il y ait h Londres... et ses produits ne sont pas très répandus en France... j'en ai déjà vu pourtant... la dernière fois que je suis allé à Paris, un de

294 Ul belle GEOLIERE

mes amis du cerde de rUnion m'a montré une carabine toute pareille à celle-ci,., il l'avait aciietée en Angleterre pour chasser le lion en Algérie.

— Elle est de taille h chasser toutes les grosses bétes.

— Et elle se charge par la culasse... c'esi un nouveau système qui n'est pas encore très connu chez nous.«.

— - Totalement inconnu à Salviac. Je parierais bien que vous n'en trouveriez pas un autre échantillon dans tout Tarrondissement.

— C'est une belle pièce, dit M. de âigoulès., igrand amateur d'armes et grand connaisseur.

Tout en l'admirant, il fit jouer la bascnls.

— Tiens! s'écria- t-il, la cartouche y est encore... il est chargé.... à moins que... voyons donc... mais non... lacartoudie est^de... -c'est le culot qui est i*esté dans le canon.

— J'en étais sûr, répliqua le docteur. Le ûisil a fait feu... et je sais oîi est la balle* qui en -est sortie.

— Quoil dit vivement le président BourdeiMe, vous croyez que cette arme...

— A servi à tuer le commissaire génécral. Et je le prouverai quand on voudra. Le projectile que j'ai extrait du corps de M. SanteUi est exactement du môme calibre. 11 sufflra de comparer.

— Voilà, messieurs, une découverte qui démontre

pleinement Tinnoeence de .Louis Çhancelade, dit M. Braconne.

■— En effet, il est évident que ce fusil n'était pas à lui, appuya M. Bourdeille.

— Un Manton coûte mille francs à Londres, dit M. de Sigoulès. Çhancelade gui, d'ailleurs, n'est jamais allé en Angleterre, n'a pas économisé sur son traitement d'instituteur communal, cinquante louis pour s'acheter un« carabine de précision.

Et quand messieurs du parquet auront fait la vérification que demande le docteur, ils seront bien forcés de reconnaître que c'est cette carabine qui a tué le commissaire.

— Il ne restera plus qu'à découvrir à qui elle appartenait, reprit le président. J-e ne connais dans le pays personne d'assez riche pour posséder une arme de ce prix.

— Rien ne prouve que l'assassin soit du pays. Le commissaire avait des ennemis dans tous les départements où il a fait appliquer des mesures de rigueur. L'un de ceux qui lui en voulaient a pu le suivre à la piste et le tuer k Salvîac, dit le bâtonnier.

— Oui, mais celui-là aurait emporté son fusil au lieu de le laisser dans ce trou, répliqua M. Bourdeille-

— Le fait est, dit le comte, que je ne m'explique pas qu'on l'y ait trouvé. Elle ne crève pas les yeux, cette cachette, surtout la nuit. Il fallait donc que l'homme qui a tiré sût qu'elle existait.

20Ô LA BELLE GEOLIERE

— C'est très juste et j*en conclus que cet homme est de Salviac.

— S'il était de Salviac, il aurait au contraire caché son arme chez lui, au lieu de la laisser ici, objecta M. Braconne.

— Pourquoi donc? répondit le président. Il redoutait une visite domiciliaire et il a trouvé plus simple de se débarrasser immédiatement de cette pièce à conviction. Et puis, il ne pouvait pas emporter son arme. Vous étiez là quand le crime a été commis... moi aussi, et je devine maintenant ce qui s'est passé après le coup.

Au moment où le sous-préfet a ouvert la fenêtre, l'assassin a compris qu'on allait lui donner la chasse et au lieu de fuir vers la rivière, il s'est tapi contre la muraille qui forme le soubassement de la maison du cercle. Il a laissé M. Vignory et le jeune Mouleydier descendre la côte et il est rentré chez lui tout bonnement par la promenade. Seulement, comme il ne voulait pas traverser la ville, un fusil sous le bras, il a fourré dans ce creux l'arme dont il venait de se servir. .

— Votre explication me semble très plausible, mon cher président, dit M. de Sigoulès. Et ce qui me paraît certain, c'est que le fils de mon métayer n*est pas l'assassin.

— Il a eu grand tort de se sauver, conclut le bâtonnier ; s'il était resté à la maison d'arrêt, le juge

d'instruction, qui n*a pas de parti pris contre lui, aurait certainement rendu une ordonnance de nonlieu.

— Il la rendra quand même.

— J'en doute, monsieur le comte. Un accusé qui fuit est toujours présumé coupable. Louis sera jugé par coutumace et condamné au maximum de la peine, c'est-à-dire h mort. Gela se passe toujours ainsi en pareil cas. Et si je savais où il est, je lui écrirais qu'il n'a rien de mieux h faire que de revenir se constituer prisonnier. Il passerait aux assises, et je me chargerais d'enlever son acquittement haut la main.

— Je le crois, dit le président, mais comment l'informer de ce qui se passe k Salviac?

M. de Sigoulès eut bonne envie de répondre : sa sœur le lui apprendra ; mais il avait juré k Ëdmée de lui garder le secret et il se tut.

— Il n'en importe pas moins de faire constater judiciairement la trouvaille de ce brave Pilois, reprit M. Bourdeille, et c'est moi, magistrat, que cela regarde. Je vais me rendre au Palais de Justice. Aujourd'hui, jour de marché, le procureur de la République doit être en permanence dans son cabinet... il faudra bien qu'il m'écoute...

— Heul grommela l'ex-garde du corps, il n'est pire sourd que l'homme qui ne veut pas entendre, et ce robin est tellement acharné contre les ennemis

298 LA BfiLIiB 6£0IjI£1US

du gouvernement gui le paie, que nous ne devons pas trop compter sur son impartialité... Enfin L^ essayez, mon cher ami.

— J'en suis! s'écria M. Thiviems. Et j'ai voix au chapitre, puisque c'est moi qui ai été désigné pour pratiquer l'autopsie.

Et «'adressant au jardinier z

— Pilois, mon garçon,. tu vas nous accompagner. .« et tu conteras au procureur 'Comment tu as mis la main sur cette arme à &u. Il ne suspectera pas ton témoignage et il récuserait peut-ètxe le nôtre.

■— C'est sûr que ce n'est pas moi qui ai caché cet outil-là dans me resserre, murmurais vieux jardimear. -— Prends-le et viens avec nous.

— Messieurs, dit le comte, je vais jnonter au cercle et j*y attendrai votre xetosir av(ec impatience, car je suis très désireux de savcdr «ce ^gu'aura décidé ce magistrat qui ne m'inspire aucune confiance.

— Il ne décidera rien du tout, je is parlerais, répondit le docteur. Il se contentera d'en référer à son procureur général. Et nous ;au!roQS toujours contre nous le sous-préfet qui ^espère obtenir de 'l'avanQ&ment pour avoir arrêté Ghancelade. Mads^qulinpiiiÉe ! nous aurons fait notre devoir.

— Allons I dit le présideid, •qm pensait absolnment comme M. Thiviers.

Pilois mit la carabine ^nr son (é|iaiLle et ouvrit la marche.

LA BELLE GfiOLlÈRE '2SB9

M. Bourdeille et le âodbeur suivirent.

Ils traversèrent le rez-de-chaussée de la maifion et après monté quelques marches, ils en sortirent par la porte qui donnait sur la grande rue de Salviac.

Le comte, laissant là deux ou deux trois membres du cercle qui étaient accourus à l'appel du jardinier^ tira M. Braconne à part et lui dit, en le regardant fixement :

— Qu'est-ce que vous pensez de tout cela, mon cher?

— Je pense, répondit le bâtonnier, que Taffaire de l'assassinat de M. Santelli entre dans une pbase nouvelle. J'avais déjà la certitude absolue de Tinnocence de Ghancelade, mais maintenant, si ce garçon étaH ici, j'aurais la certitude absolue de le faire acquitter, car je ne doute pas qu'on ne trouve le propriétaire de cette arme de luxe.

— Je le souhaite plus que je ne l'espère. Vous avez va la sœur de Louis Ghancelade?

— Oni, monsieur le comte, et je regrette bien vivement qu'elle n'ait pas suivi certains conseils que je lui donnés. Maintenant, le mal est fait, et je crains qu'il ne soit irréparable... je crains môme qu'elle ne l'aggrave encore en allant r^oindre son frère ei «s mauvais sujet qui l'a aidé à s'évader.

— Jacques, mon ancien garde-chasse.

— Lui-môme. J'avais rêvé pour cette j^une fllle un autre sort

— Je suis heureux de savoir que vous yous intéressez à elle.

— Si Je vous disais, monsieur le comte, que J'étais tout disposé àTépouser?...

— Je n*en aurais que plus d*estime pour vous, mon cher. Edmée est parfaite... au physique et au moral.

— Malheureusement, Je suis un peu trop 'vieux pour elle et J*ai renoncé à lui plaire. Mais je resterai toujours le plus dévoué de ses serviteurs.

— Je vous en remercie, mon cher bâtonnier, car je Taime beaucoup et j*ai peur qu'elle ne fasse des sottises. Nous aurons d'autres occasions de parler d'elle... J'irai vous voir chez vous très prochainement.

En attendant, contez-moi un peu ce qu'il y a de nouveau h Salviac, depuis samedi dernier. Je viens d'arriver de mon manoir et je ne suis pas du tout au courant. Là-haut, dans le salon du bésigue, on doit savoir les cancans, mais je préfère m'adresser à vous.

Dites-moi donc, pour commencer, ce que c'est qu'une femme que j'ai vue samedi faire souentrée à Salviac en chaise de poste... et la chaise se dirigeait vers la sous-préfecture.

— Oh 1 c'est toute une histoire. La dame en question était, ou prétendait être, la proche parente de madame Marteau, la femme du gardien-chef. Elle a

LA BELLE GBOUERE 301

commencé par aller voir le sous-préfet, qui lui a offert son bras pour la conduire chez la belle geôlière. Les époux Marteau Font fort bien reçue et Font logée dans leur appartement.

— Et elle y est encore?

— Non pas. Et c'est ici que l'aventure se complique. Au bout de vingt-quatre heures, l'étrangère, qui sans doute ne se plaisait pas à la maison d'arrêt, s'en est allée subitement, comme elle était venue.

— Était-elle déjà partie lorsque Ghancelade s'est échappé? demanda vivement le vieux gentilhomme.

— Non, répondit le bâtonnier. Elle a disparu, précisément le lendemain de l'évasion de Ghancelade.

— Comment, disparu 1 s'écria M. de Sigoulès.

— C'est bien le mot, car personne à Salviac ne sait où elle est allée... et c'est tout au plus si on sait comment elle est partie. Des gens assurent l'avoir vue monter dans une voiture de louage, avec le jeune Martial Mouleydier.

— Ce petit employé qui a sauté par la fenêtre du cercle, avec le sous-préfet ?

•— Justement... et qui a dénoncé Chancelade, à ce même sous-préfet, dont il est l'âme damnée.

— Alors elle a enlevé ce polisson?... Il faut qu'elle ait bien mauvais goût I

— Oh I elle a eu bientôt assez de sa compagnie, car il rentré à Salviac, le soir, tandis que la belle

302 I^ BELLE .aSOUBftE

étraiigëx*6 n^esl pas revenoiie... et il ne parak pas qu'elle ait donné de ses nouvelles. Des malins ont questionné Moaleydier, mais il a tout nié. On stti>pose qu'il était d'aocord avec elle et qu'il a facilité sa fuite... car elle a fui bel et bien, œtte cousine de madamie Miarteau.

— Tout cela est inexplicable.

— A moins que ce ne soit une comédie montée par le sous-préfet et paT le gardien-chef, dans un but qui m'échappe. M. Vignory, paratt-il, b laissé entendre h quelques-uns de ses familiers que cette femme avait été envoyée à Salviac en mission politique.

— Pour espionner les prisonniers, alors, puisqu'elle logeait à la maison d'arrêt. Si mon cousin Adhémar l'a aperçue, il a dû lui envoyer des baisers, pour peu qu'elle soit jolie. Samedi dernier, elle a passé si vite que je n'ai pas eu le temps de la dévisager. J'ai remarqué seulement qu'elle était couverte de fourrures.

— Je ne l'ai pas vue non plus. Elle s'est à peine montrée dans les rues de Salviac, mais le docteur qui l'a rencontrée m'a dit qu'elle était très jolie et très élégante.

C'est évidemment une Parisienjoe.

— ClonuBe la belle geôlière. Qui sait si éUes ne sesontipas entenduespaur faire évader <3iasicélaée?

Il est très beau garçon el il doit plaire à des femmes commecelles-là.

— Mais, dit en souriant le hâtonnier, voiire cousin Mussidan aussi est très bien de sa personne. Elles ne rauraient pas laissé en prison, si elles eussent été en mesure d-en ouvrir la porte aux pensionnaires du sieur Marteau. Moi, j'ai une au4;re idée.

— Laquelle ?

— Je croîs qu'on a tendu un piège à ce pauvre Louis, ils Tont laissé partir parce qu'ils se croyaient sûrs de le rattraper. Ils espéraient qu'il se réfugierait chez sa scBïir ou chez vous... ou .encore qu'il irait rejoindre les insurgés qu'on n'a pas encore pris. Ils ^Èiuraient voulu faire croire à l'existence d'un grand complot... vous compromettre, vous, Edméeetiien d'autres.

— Mon càer Braconne, je crois que vous allez trop loin. Ces gens-là sont capables de bien des choses, mais ils n'ont pas autant d'imagination que vous le supposez. Peu nous importe d'ailleurs de savoir comment Ghancelade s'est sauvé. L'essentiel, c'est de démontrer qu'il n'a pas tué le comnu^aire général et le seul moyen de démontrer cela, c'est de trouver le véritable assassin ; j'»espère qu'on y parviendra.

Ge brave présideuft et cet excellent dooteair ^ont pour nous, et la découveile de la carabitie anglaise est un coup de partie. Si mal disposés que «oient les

,304 LA BELLR GEOLIERE

gens du parquet, ils seront forcés d'en tenir compte. Maintenant, je voudrais bien voir Âdhémar. Il était là quand cette miraculeuse évasion s'est accomplie et il doit savoir des choses que nous ignorons.

— Malheureusement, on vous a déjà refusé la permission... et je doute qu'on vous l'accorde.

— J'essayerai tout de mèmQ de l'obtenir. Là situation a changé. J'ai à Paris un ancien camarade qui est bien en Cour et qui s'intéresse à Âdhémar. Il m'a promis de demander qu'on le mette en liberté. Et il se trouve que ce personnage est précisément le protecteur du sieur Marteau... ou plutôt de madame Marteau, ce qui revient au mème« Je vais lui écrire encore une fois pour le prier de faire lever l'interdiction.

En attendant sa réponse, voulez-vous que nous montions au cercle? C'est le foyer des cancans. Nous y saisirons peut-être au vol quelques renseignements utiles.

— Voilà une très bonne idée, monsieur le comte. La partie de bésigue est en pleine activité et tous les propriétaires de l'arrondissement sont là. Nous n'aurons qu'à écouter ce qu'ils disent, car Tévasion de Louis Ghancelade a fait assez de bruit pour qu'on en parle encore.

Ils montèrent et ils trouvèrent nombreuse réunion dans le salon où M. Santelli était tombé frappé à mort, le samedi précédent.

Un cercle de parieurs passionnés entourait les deux joueurs gui tenaient les cartes au centre de la salle et, dans les coins, d'autres groupes s'étaient formés où on causait avec animation.

Le substitut Bïzouin pérorait au milieu d'auditeurs complaisants, et les premiers mots qui arrivèrent aux oreilles du vieux gentilhomme lui apprirent qu'il était question du frère d'Edmée.

Ce magistrat débutant affirmait que le prisonnier serait bientôt repris et qu'il ne s'était échappé que grâce à la complicité de certaines personnes.

Ces personnes, il s'abstenait de les nommer, mais il laissait entendre que son chef les avait signalées au ministre et que leur destitution ne se ferait pas attendre.

Il s'agissait évidemment du gardien-chef et peutêtre du sous-préfet.

Rien ne pouvait être plus agréable à M. de Sigoules, qui ne les aimait ni les uns ni les autres et qui se réjouissait de n'avoir plus affaire à eux. Aussi se serait-il abstenu de se mêler de la conversation, si le jeune et imprudent Bizouin ne se fût avisé de déblatérer contre le baron de Mussidan qui, déclarait-il, devrait être déjà en route pour Gayenne. Il afflrmait que le procureur de la République venait d'adresser au ministre un rapport fulminant sur les désordres scandaleux dont la maison d'arrêt était le

théâtre et que ce hobereau allait être l'objet de mesures très sévères.

La qualificatioe de hobereau appliquée à son oousin mit hors des gands randen garde du ccn'ps du roi Charles X. Il alla droit au substitut, le prit par le bouton de sa redingote et lui dit, en le regardant entre les deux yeuK :

— Mon petit monsieur, je ne peux pas vous empêcher de faire votre métier d'accusateur publie, mais je vous défends de parler d'un de mes cousins dans 4es termes plus que légers. M. le baron de Mussidan est en prison ; faites-le condamner, si vous pouvez, mais ne vous permettez pas de vous moquer de sa noblesse, ou sinon... c'est à moi que vous aurez affaire.

— Monsieur, balbutia Bizouin qui était devenu blême, je n'ai pas d'ordres à recevoir de vous.

— C'est possible, mais, moi, je vous en doniie, et je vous déclare qu'il vous en «cuirait de ne pas les suivre.

Et maintenant, brisons là. Pas un mot de plus, si vous ne voulez pas que je vou-s corrige.

Ce fut dit d'un tel ton que l'infortuné substitut ne trouva rien de mieux que de tourner les talons, sous prétexte de ne pas compromettre sa dignité. Il ne se souciait pas de prêter le coUojl à •oe belliqueux gentilhomme et il se promettait de se venger &Ëtr Adhémar de iluss&dan qui n'en pouvait mais.

L'altercation avait fait du bruit, car M de Sigoulës avait le verbe haut, et elle interrompit la partie de bésigue. Le percepteur de Mareuil, qui allait annoncer cinq cents, resta la bouche béante et son adversaire, le juge de paix de Salviac, laissa tomber ses cartes.

M. Braconne entraîna le vieux comte en lui disant à demi-voix :

— Si c'est en les traitant de la sorte que vous espérez amadouer les persécuteurs de votre cousin I...

— Qu'ils aillent au diable I répliqua tout haut M. de Sigoulës. Je ne souffrirai pas qu'on insulte dans un lieu public tin dé mes proches parents. Si Adhémar était là, il parlerait comme je viens de le faire à cet apprenti robin.

Les assistants baissaient le nez et n'avaient aucune envie dese mêler à cette querelle entre deux représentants de l'ancien et du nouveau régime.

£n province, on aie respect de l'autorité. Mais on n'aimait pas Bizouin, et on n'était pas du tout fâché qu'il eût regu une verte leçon.

Le comte qui avait repris son sang-froid, commençait à s'étonner qu'il ne fût pas question de la découverte du fusil caché dans la resserre du jardinier, mais il ne tenait pas du tout à la mettre sur le tapis, Il pensa que le père Pilois, au lieu de monter pour l'annoncer à tous les joueurs et à tous les causeurs, s'était contenté de montrer l'arme aux quatre ou

308 LA BELLE GEOUERB

cinq membres du cercle gui se promenaient sur la terrasse, au moment où il Tavait trouvée.

La partie et les conversations restaient suspendues. On aurait, comme on dit, entendu voler une mouche dans le salon, lorsque la porte s'ouvrit bruyamment.

Le sous-préret apparut à ses administrés, gui s'étonnèrent de le voir, car il fréguentait peu le cercle philologigue et il n'y venait presgue jamais dans la journée.

Son entrée fit sensation, d'autant gu'il n'avait plus cet air important gue lui imposaient en public ses hautes fonctions et gui lui allait assez mal.

Il portait son chapeau incliné sur l'oreille, il tenait à la main un stick, il avait retroussé à la cavalière ses moustaches dont il avait failli faire le sacrifice en arrivant à Salviac et un sourire narguois pinçait ses lèvres.

Tous les yeux se fixèrent sur lui et le substitut, gui, pourtant, n'était pas de ses amis, manœuvra aussi pour l'aborder, peut-être même pour lui raconter l'incartade gue le vieux comte venait de se permettre.

Mais, au grand étonnement de l'assistance, Charles Yignory passa sans l'honorer d'un regard et s'en alla tout droit saluer M. de Sigoulès gui lui fit assez froide mine.

Cette affectation de politesse était si inattendue,

que plusieurs Salviacois présents se demandèrent si le gouvernement venait d'être renversé et remplacé par la royauté de Henri V.

Vignory ne les laissa pas longtemps dans Tincertitude.

— Monsieur le comte, dit-il à haute et intelligible voix, je suis très heureux de vous présenter publiquement mes respects. Mes fonctions m'en ont empêché jusqu'à présent, mais, depuis ce matin, je ne suis plus sous-préfet de Salviac.

Ce discours imprévu produisit sur les assistants un effet extraordinaire.

La déclaration de M. Vignory laissait place à deux suppositions contraires, et les Salviacois se demandèrent d'abord s'ils avaient à le féliciter ou à lui adresser des compliments de condoléance.

Le substitut comprima une grimace de satisfaction, car il ne doutait pas qu'il ne s'agît d'une disgrâce.

M. de Sigoulès, surpris et un peu choqué d'être abordé de la sorte, alla droit au fait.

— Je suis charmé, monsieur, d'apprendre que vous avez obtenu une meilleure résidence, dit-il froidement. Quelle qu'elle soit, vous ne regretterez pas Salviac, je suppose.

— - Je ne le regretterais dans aucun cas, monsieur le comte, répondit Vignory en regardant d'un air

impertinent les naturels du pays.. Biais je le regrette d^autant moins que je rentre à Paris.

— Seriez- vous nommé préfet de la 3eîne? demanda M. Braconne, d'un air moqueur.

— Non, monsieur le bâtonnier, je ne suis môme plus sous-préfet.

— Quoil on vous a destitué I

— J'en étais sûr, murmura laimable Bizouin. Nous voilà délivrés de lui. Quelle chance I

— Ce n'est pas tout à fait cela, reprit gaiement Vignory, mais ça revient au môme. J'ai donné ma démission.

— Ah! vraiment? demanda M. Braconne, très étonné.

— Mon Dieu, oui, et je ne doute pas qu'on ne l'accepte avec empressement.

— Pourquoi donc?

— Parce qu'on n'est pas satisfeît de mes services. On trouve que je manque de zèle et ceux qui en ont trop se sont chargés de me dénoncer. Le ministre désire se débarrasser de moi et je suis ravi d'être débarrassé de mes fonctions. Tout est donc pour le mieux dans le meillejir des mondes.

J'en avais assez de l'administration.

— Les raisins sont trop verts, dît entre ses dents le substitut.

Yignory entendit le mol rt répondit d*an ton dégagé :

LA BELLE GEOLIÈBB 311

— Je comprends qu'un petit magistrat sans le sou tienne à sa place, mais Dieu merci I je n*ai plus besoin de la mienne. Je viens d'hériter d'un oncle gui me laisse trente mille livres de rentes C'est Yatirea medioeritas.,. mais enfin on peut vivre avec cela et je ne serai plus forcé de sévir contre de pauvres diables que j'excuse parfaitement de s'être un peu insurgés. D'autres s'en chargeront.

— Est-ce à moi que ce discours s'adresse? demanda Bizouin, en tâchant de se donner un air crâne.

— Prenez-le comme vous voudrez.

Cette réplique coupa court auic velléités agressives du persécuteur de Louis Chancelade. Il se dit qu'au lieu de se quereller avec un homme qui n'avait plus de ménagements à garder, puisqu'il ne dépendait plus du gouvernement, il ferait beaucoup mieux d'aller avertir le procureur de la République du départ de ce sous-préfet contre lequel, depuis trois jours, le parquet rédigeait des rapports.

En conséquence de ce raisonnement, ce substitut bien avisé battit en retraite. Il gagna tout doucement la porte et il disparut, à la grande satisfaction delà majorité des assistants qui ne l'aiimaient guère, à cause de ses airs rogues.

Vignory n'était pas non plus très populaire à Salviac, mais il avait des fgtçons moins déplaisantes H en rabattant le caquet de M. Biz&uin, il venait de mettre les rieurs de son côté.

D*ailleurs, notre ennemi, c*est noire maître, dit un proverbe bien français ; depuis qu'il n'avait plus d'autorité, on commençait à le trouver bon enfant.

M. de Sigoulès n'était pas encore revenu de ses préventions contre Tex-représentant du pouvoir, mais il réfléchissait aux avantages qu'il pourrait tirer de ce changement, et il pensa qu'il aurait tort de repousser les avances de Vignory. Il lui savait gré, d'ailleurs, d'avoir protesté contre les rigueurs gouvernementales, et il Jugea convenable de l'en remercier publiquement.

— Monsieur, lui dit-il, nous ne servons pas sous le même drapeau...

— Je n'ai plus de drapeau, puisque je suis démissionnaire, interrompit en riant Vignory.

— Mais quand vous en aviez un, j'étais votre ennemi... Ce n'est pas une raison pour m'empècher de vous féliciter des sentiments que vous venez d'exprimer.

L'amant de Goralie rougit de plaisir. Depuis qu'il avait hérité, Vignory n'était plus le même homme. Il voyait tout en rose; il comprenait que l'influence d'un nom ancien et d'une belle situation de propriétaire foncier survit à tous les régimes, et il se sentait disposé à faire bien des choses pour mériter les bonnes grâces de M. le comte de Sigoulès.

— Ces sentiments ont toujours été les miens, ditil vivement; mes fonctions m'empêchaient de les

manifester, mais maintenant je puis dire ce que je pense et je vous prie de croire, monsieur le comte, que je serais heureux de les mettre en pratique.

Les Salviacois n'en revenaient pas de ces échanges de courtoisies entre deux adversaires de la veille.

— Tout le monde s'embrasse. C'est l'âge d'or, dit tout bas le percepteur de Mareuil, qui passait pour être un lettré.

M. Braconne pensait à mettre immédiatement h répreuve les louables intentions qu'affichait M. Vignory, mais il ne voulait pas lui demander devant tout ce monde une faveur qu'il ne désespérait pas d'obtenir et qui devait combler de joie le vieux gentilhomme.

Il le poussa doucement dans l'embrasure de la fenêtre à travers laquelle on avait tué le commissaire et il lui dit à l'oreille :

— Si vous tenez vraiment à être agréable à M. de Sigoulès, il y a un moyen...

— Indiquez-le-moi, répondit avec empressement Vignory.

— On lui a, je ne sais pourquoi, refusé la permission de voir son cousin, qui cependant n'est pas au secret. Pouvez-vous la lui accorder?

— Officiellement, non. Ça regarde le juge d'instruction. Mais je suis encore sous-préfet, jusqu'à ce qu'on m'ait remplacé et j'ai le droit d'entrer dans la

314 LA BBLLB QBOLIERE

prison avec qui bon me semble. Cette brute degardîen-^ef ne sait pas que j'&i donné ma démission et il fera ce que je voudrai, d'autant qu'il craint de perdre sa place à cause de l'évasion de Louis Giiancelade.

Si M. de Sigoulès veub bien m'aeeompagner à la maison d'arrdt, je me ehaitge de le mettre en présence de M. de Mussidan.

— Il ne demandera pas mieux.

— Seulement, il faudrait que ce fût tout de suite, parce que si le sieur Marteau apprenait que je ne suis plus sous-préfeiy il se montrerait récalcitrant.

— Qu'à cela ne tienne... et si rien ne vous retient au cercle...

— Absolument rien. Je n'y suis venu que pour me donner le plaisir d'annoncer ma démission à tous ces imbéciles et de contempler leurs mines ahuries.

— Alors^ veuillez prendre les devants. Mieux vaut qu'ils ne nous voient pas sortir avec vous.

— Très bien. Je ftle et je vais vous attendre dans la rue.

Le bâtonnier s'en alla rejoindre le comte qui, i>endant ce bref colloque, était resté droit et immobile comme un. soldat sous les armes, et lui eTKpfiqua l'arrangement qu'il venait de prendre.

Vignory était déjà dehors et l;a partie de bésigue continuait paisiblement, comm» s'il ne s'était rien

passé. On aiiendait que le vieux gentilhomme fût parti pour commenter la grosse nouvelle de la démission du sous-préfet et l'algarade infligée au substitut.

M. de Sigoulès goûta beaucoup le projet arrêté entre messieurs Braoontte et Vignory, comprit qu'il fallait l'exécuter sur-le-champ et gagna la porte, appuyé sur le bras du bâtonnier.

Ils rencontrèrent Vignory qui se promenait devant la maison du cercle et qui entama l'entretien par des protestations de dévouement auxquelles le oi- devant garde du corps coupa court en disant:

— Monsieur, je suis d'ores et déjà votre obligé, et il ne m'en coûte pas de l'ôtre, puisque vous ne servez plus un gouvernement que je ne reconnaîtrai jamais. Pour vous prouver que la gratitude ne me pèse pas, je vous prie de me dire la vérité sur l'évasion de Louis Ghancelade.

— le vous la dirais bien volontiers, monsieur le comte, si je la connaissais... mais, Je ne la connais pas... je ne puisque faire d«s conjectures et, ceci entre nous, j'imagine que quelqu'un lui a (tout bon* nement ouvert la porte,

C'est pourquoi, si on ré¥oque le gardien-chef, il ne l'Aura pas volé.

— Alors, vous supposez que oe geôlier s'est Jaissé corrompre?

3iô LA. BELLE GEOLIERE

— Je croirais plutôt que la belle geôlière s*est laissé séduire.

— Elle.. .ou sa parente... cette personne qui logeait chez elle.

— Oh 1 sur celle-là, je puis vous renseigner. Elle n*a aucune espèce de parenté avec madame Marteau et elle ne se mêle pas de délivrer les prisonniers. C'est une bonne ÛUe que j'ai beaucoup connue à Paris, et qui a eu l'extravagante idée de tomber h la sous-préfecture sans crier gare. Vous voyez d*icî ma situation. A ce moment-là, je tenais encore à ma place, et je voulais à tout prix me débarrasser de Goralie... elle s'appelle Coralie... il s'est trouvé qu'elle avait été jadis l'amie de madame Marteau. Alors, j*ai imaginé de la faire passer pour sa cousine, et l'aimable épouse du gardien-chef s'y est prêtée de très bonne grâce. C'est vous dire qu'elle a un peu rôti le balai avant son mariage... et même depuis. Oh! je ne lui en veux pas.

— Ni moi non plus, dit en riant le vieux gentilhomme. Je m'en doutais, du reste, depuis que je lui ai parlé samedi dernier sur la place, et je reviens 4 croire qu'elle a mis Chancelade en liberté.

— C'est possible. Je ne sais rien de positif, si ce n'est qu'elle a dû se brouiller avec Coralie, car cette folle a brusquement filé sur Paris. Je l'y retrouverai dans quelques jours et je la confesserai. Elle a eu bien tort de partir. Maintenant que je puis me mo-

LA BBLLE GEOLIERE 317

quer du préfet et du ministre, je me serais amusé à la promener triomphalement pour faire enrager les bourgeois de Salviac et surtout les bourgeoises. Mais je me rattraperai à Paris où je compte mener joyeuse vie.

— C'est beau, la jeunesse, s'écria M. de Sigoulès, qui songeait à l'heureux temps où son [brillant uniforme de garde du corps lui valait tant de conquêtes.

— Oui, murmura le bâtonnier, mais elle fait faire beaucoup de sottises. Votre cousin et le fils de votre métayer n'en seraient pas où ils en sont, si Tftge leur avait mis du plomb dans la cervelle.

— Que voulez-vous, mon cherl c'est dans le sang! Et voici le président et le docteur qui vont nous donner des nouvelles de leur visite au procureur.

Ces messieurs, en effet, revenaient du Palais de Justice et ils ne paraissaient pas très satisfaits du résultat de leur démarche.

On s'aborda presque cérémonieusement. La présence du sous-préfet gênait M. Bourdeille et M. Thiviers qui s'étonnaient de voir le comte de Sigoulès en pareille compagnie.

Le vieux gentilhomme comprit et les mit à l'aise en leur disant :

— Vous pouvez parler, messieurs. M. Vignory vient de donner sa démission et il est tout prêt à se joindre à nous pour défendre les innocents.

818 hk BMÂX «fiOURKI

Le docteur et le jirésiâent échangèrent un coup d'œil et on vit bien qu'ils n'en '(sroyaient rka.

— Nous venons d'avoir affaii^ à un liomcne qui nie révidenoe, dit M. Thiviers.€e procureur prétend que la découverte de la carabine ne signifie rien du tout. Le juge d'instruction n'est pas decet avis, mais il ne peut pas rendre une ordonnance de non-lieu en faveur d'un accusé qui esit en fuite.

— Savent-ils que je ne suis plus sous-préfet? demanda vivement Charles Yignory.

— Je ne crois .pas, dit M. Bourdeilla.

— Alors dépêchons-nous, monsieur le comte, car ils ne taTderont guère h l'aj^prendre... «t l'aimable Marteau recevra immédiatement l'ordre de nous interdire l'entrée de la maison d'artiéU

— C'est juste, r^onditM. de Sigoulàs. Mon cher président, je vous xeverrai tantôi, mais Je ne puis m'arrèter ici. M. Braconne et jnoi nous «allons voir Adhémar.

£t il passa son chemio^ laissant les deux défenseurs de Louis Chanœlade convaincus f ue l'ancien garde du corps était devenu fou.

Vignory le précédait; Braconne le suivit et ils traverseront en bon ordre la place triangulaire, où les flâneurs s'ébahirent de voir passer ce trio mal assorti.

De là, ils montèrent & la prison et» en y.amvant, ils s'aperçurent tout de suite que, là comme ailleurs, il y avait du nouveau»

La porte était ouverte toute grande et personne ne la gardait. On pouvait entrer comme les ânes entrent au moulin.

— Est-ce qu'ils se sont tous envolés comme Ghanoelade? dit entre ses dents Vignory. Nous allons bien voir. Montons, messieurs. Je connais Tintérieur de l'établissement.

L'escalier les conduisit tout droit à l'appartement du gardien-chef et ils y trouvèrent madame Marteau, fort occupée à surveiller sa servante, gui bouclait des malles.

La belle geôlière, en les apercevant, se redressa vivement, sourit au comte de Sigoulès et foudroya d'un regard Vignory, qui lui dit, sans s'émouvoir :

— Mille pardon devons déranger, madame... c'est à M. Marteau que nous avons aifaire, et si j'avais su...

— Mon mari est allé chez vous, répliqua sèchement Aurélie. Je m'étonne iqnie vous ne l'ayez pas rencontré.

— Je ne viens pas de chez moi ; je viens du cercle. Puis-je savoir ce que me voulait M. Marteau?

— Tout simplement vous apprendre qu'il vient d'être révoqué par dépêche télégraphique... une dépêche apportée de Périgueux par un gendarme h cheval.

Je me fais un plaisir de vmis dire que ce même messager en avait une pour vous et qu'il a dû la remettre à la soms-préfecture.

320 LA BBLLE GEOLIERE

Je suppose et j'espère gu*elle vous annonce votre destitution.

— Elle se sera croisée avec ma démission. Vous faites vos paquets, chère madame ; les miens sont faits depuis hier. Et si, comme je n*en doute pas, vous vous repliez sur Paris, je serai très heureux de vous y rencontrer.

— Moil... je ne vous reverrai de ma vie. La carrière de mon mari est brisée et c'est vous qui en êtes cause. Si je n'avais pas eu la bonté d'accueillir et d'héberger uue femme qui m'a indignement trompée, rien ne serait arrivé.

— Vous êtes bien sévère pour cette pauvre Coralie.

— Quoi I devant ces messieurs, vous osez...

— Parfaitement. Je viens de leur raconter mon histoire avec elle, et ils ont bien ri. Je m'empresse d'ajouter que je revendique toute la responsabilité de cette plaisanterie. Si le ministre avait daigné m'interroger avant de révoquer M. Marteau, je lui aurais dit que ni vous, ni votre mari n'y étiez pour rien... et vous êtes témoin que je l'ai soutenu contre les gens du parquet, dès le lendemain de l'évasion de Ghancelade.

Si, depuis, vous aviez pris la peine de m'apprendre comment et pourquoi cette chère fille est partie...

— Comment?... Je l'ignore. Elle n'a même pas

jugé à propos de me prévenir qu'elle allait sortir et qu'elle ne rentrerait pas. Elle a senti qu'elle ne pouvait plus rester ici, après nous avoir grossièrement injuriés, mon mari et moi. Elle ^ bien fait de déguerpir, car je Tauraîs chassée.

Et s'adressantà M. de Sigoulès, madame Marteau reprit :

— Pardonnez-moi, monsieur le comte, de parler avec trop de vivacité d'une sotte aventure qui ne saurait vous intéresser. Vous n'êtes certainement pas venu, comme M. le sous-préfet, pour voir mon mari et si vous voulez bien m'expliquer le but de votre visite...

— Mon Dieu I madame, répondit le vieux gentilhomme avec un certain embarras, M. Vignory m'a fait espérer que votre mari m'autoriserait à voir mon jeune cousin, M. de Mussidan, mais puisque M. Marteau est absent...

— Non seulement il est absent, mais il n'est plus gardien-chef et a été révoqué si brutalement qu'il va partir sans attendre l'arrivée de son successeur. Il lui tarde d'exposer les faits à quelqu'un qui le protège et que vous connaissez bien. Je compte fermement qu'à Paris on lui rendra justice. En attendant, je suis ravie de vous être agréable. Je n'ai pas le pouvoir de vous mettre à même de vous entretenir seul à seul avec M. de Mussidan, mais il est en ce moment au préau... je suis ici chez moi et

322 LA BELLE GEOUÈ&E

rien ne m'empôcbe d'ouvrir cette ieuétre qui donne sur la cour où il se promèse.

Elle le fit comme «Ue le disait» et M. de Sigoulès put voir, à quelques mètres au-dessous de lui, Âdhémar qui leva la tàte au bruit.

— Tïens I c'est vous, mon oncle ! s'écria-t-il. Je suis très heureux de vous voir, mais que diable ! faites-vous ici? Est^ie qi»e vous m'apportez la liberté?

— Pas encore, mon cher garçon, mais j'espère que cela ne tardera pas, répondit le comte.

Et se tournant vers madame liarleau^ gui se tenait un peu en arrière :

— Il m'appelle son oncle parce que j!ai trente^inq ans de plus que loi... D'ailleurs, je suis :son oncle à la mode de Bretagne.

La belle geôlière s'avança; AdMmar la salua de la main et d'un sourire qui donna à rèflèciUir à Yignory.

La conversation allait devenir générale, quand un guichetier qui fumait sa pipe dans un coin de la cour arriva pour y mettre fin en réintégrant le prisonnier dans sa cellule.

Vignory avait brû;lé ses vaisseaux. U oe crai^^t pas d'intervenir, et il prit sa plus belle voix de oonh mandement pour crier au porte-olés l'ordre de laisser en repos M. de Mussidan.

Le subalterne n'osa pas désobéir au saufrprëGel, ei M. de Sigoulès reprit :

— Je m'occupe de toi, et on m*a promis, en haut lieu, qu'on ne te retiendrait pas longtemps ici.

— Je ne m'y ennuie pas trop, répondit Adhémar en lançant à la belle geôlière nue œillade signifl<5a-*

live.

Cette fois, le vieux gentilhamme comprit. Il devina presque la véritable explication de la fuite de Louis Ghancelade, et il eut un regard' bienveillant pour madame Marteau.

— Il y a déjà du nouveau, mon cher, dit-il. M. le gardien en chef est appelé à Paris.

— Ohl ohl voilà qui change ma situation du tout au tout, s'écria le cousin.

— Et comme son successeur te le ferait regretter, je vais travailler avec ardeur pour qu'on te mette dehors. En attendant, tu seras bien aised apprendre que je travaille aussi pour Louis Ghancelade...

■ — J'espère qu'on ne Ta pas repris?

— Non, et il est prouvé maintenant que ce n'est pas lui qui a tué le commissaire général. On vient de retrouver l'arme dont s'est servi lassassîn... une superbe carabine anglaise de Manton... comme Ghancelade n'en a jamais poss-édé.. tu connais ça, toi, Manton, le premier armurier de Londres...

— Parfaitement. Et qu'en a-t-on fait de cette cara bine?

— On Fa envoyée au juge (f instruction qui finira bien par découvrir à qui elle appartient.

324 LA BELLE ŒOLIERE

— Excellente idée. Alors, vous dites, mon cher oncle, que vos amis de Paris se font fort de me tirer d'affaire. A vous dire vrai, Je n'en serai pas fâché, puisque tout le monde s'en va d'ici. S'ils obtiennent qu'on me relâche, j'irai les remercier là-bas, et j'y retrouverai tout ce que je perds.

, — Boni pensa Vignory, je suis fixé; il a été l'armant de la belle geôlière et il lui donne rendez-vous

à Paris. Je n'y vois pas d'inconvénient. C'est bien

fait pour cette brute de Marteau.

— Envoyez-moi donc des cigares, reprit Adhémar. Je n'en ai plus. On me prive de tout, depuis que ce brave Ghancelade a décampé. Ce n'est pourtant pas ma faute.

— Tu en auras demain une caisse.

— Demain, mon mari n'y sera plus, dit madame Marteau, et quand nous serons partis, je ne réponds de rien.

— Alors, madame, répliqua le prisonnier, je penserai à vous pour me consoler de ne pas fumer.

M. Braconne, qui jusqu'alors avait joué le rôle de personnage muet, tira M. de Sigoulès par là manche, et lui dit à demi -voix :

— Je crains que nous n'abusions un peu de la complaisance de madame...

— Et si M. Marteau rentrait, appuya Vignory, nous aurions probablement avec lui une explication désagréable.

La belle geôlière ne dit pas non et le vieux comte sentit qu'il fallait lever la séance.

— Compte sur moi, mon garçon, cria-t-il à son cousin, et à bientôtl... la semaine ne se passera pas sans que je t'apporte une bonne nouvelle.

Sur cette promesse un peu hasardée, il ferma la fenêtre et prit congé de madame Marteau, après l'avoir remerciée en termes choisis.

Yignory se contenta de la saluer plus froidement que ne le fit M. Braconne, et ils sortirent ensemble.

Dans la rue, l'amant de Goralie comprit qu'il était de trop, et il eut l'esprit de tirer du côté de la sous-préfecture, après un échange de politesses banales.

— Mon cher bâtonnier, dit le comte, je commence à y voir un peu plus clair, et pour y voir clair tout à fait, je vais aller à Paris.

— Gomme le sous-préfet, comme la belle geôlière, comme la Goralie de M. Yignory, et peut-être comme Ghancelade... il est donc écrit que tout le monde ira à Paris, s'écria M. Braconne.

— Excepté vous, mon ami, qui resterez pour empêcher Edmée d'y aller.

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