BOIT
Le 19 ventôse de l'an VIII, l'horizon se perdait dans un gris sale ; il pleuvait à l'est, à l'ouest, au nord, au sud ; une pluie glaciale, tine et serrée, que le vent faisait fouetter.
Les matelots, qui regagnaient leur cambuse, enfonçaient leur béret de laine sur leurs grandes oreilles rouges, mâchonnant avec leur chique :
— Queu chien de temps!...
C'est que la mer faisait un tapage d'enfer, les galets roulaient sur la grève et le vent chantait la grande chanson du désespoir.
Au plus loin où se portait le regard, tout était désert; sur la mer pas une voile; sur la grève pas un être.
Lo soldat républicain qui gardait la batterie, enveloppé d'une couverture de laine, était accroupi dans sa guérite.
Il faisait lugubre enfin, le 10 mars 1800!
L'horloge de l'éghse Saint-Jacques raai Je J, dans ce bruit, la demie de quati-e heures.
Une jeune fdle échevelée, nu-tête et nu-pieds, sortit en courant d'une rue du Polet, elle suivit les quais, et atteignit le bout de la jetée, insouciante des lames qui venaient s'écraser jusque sur elle; ses mains en auvent sur ses yeux, elle cherchait à percer l'opacité de la bruine.
Elle resta ainsi dix grandes minutes, portant son regard sur tous les points.
Puis de sa poitrine, comme un sanglot, sortit ce mot:
— Rien!
Elle se retourna alors et regagna lentement le quai ; sur son visage mouillé, (m voyait couler des larmes fumantes.
Elle tourna le bureau des douaniers, et suivit une petite rue étroite et boueuse qui conduisait au bord de la mer, à l'endroit où se trouve aujourd'hui le Casino.
Là, elle se blottit sous une roche, et accroupie, les coudes sur les genoux, l'œil fiévreux fixé sur la mer, elle attendit ; penchant parfois la tête, et tendant l'oreille, croyant percevoir un appel dans l'épouvantable fracas de la tempête ; et sanglotant plus fort lorsqu'elle reconnaissait qu'elle s'était trompée.
Ses vôtoments étaient trempés, ses chevoox ruisselaient, il faisait froid , et cependant elle no Uoïublait pas, tant la fièvre brûlait sa peau.
Ses lèvres seules s'agitaient, et c'était pour prier :
— Monseigneur Jésus, si vous me rendez mon Désiré, j'habillerai la sainte Vierge votre mère, avant la fin de l'an, je lui rendrai les beaux habits blancs que les sans-culottes ont déchirés... Si vous me rendez mon liumino chéri, sainte Vierge d'Arc, je vous donnerai trois cierges on cire pure.
Et le riot terrible répondait seul par ses hurlements en la couvrant d'écume...
La nuit descendait, l'horizon se rapprochait, elle se dressa encore pour voir, rien 1 rien ! •
Aloi-s, méprisant la lame qui pouvait la prendre, les goémons qui pouvaient l'envelopper et l'entraîner au large, elle courut sur la grève, déchirant ses pieds nus sur les galets , s'arrctant parfois pour faire un porte-voix de ses mains et mêler aux cris de la mer son cri déchirant :
— Hé! Désiré... mon homme, viens-tu?
Après une grande heure de cotte démence d'amour, le cœur brisé, les pieds saignants, l'âme épuisée, la malheureuse tomba à genoux à la place qu'elle occupait et pria...
11 fai.sait nuit noire... le canon avait tonné pour annoncer la fermeture du port... elle était toujours là, pleurant et priant!
Tout à coup, un bruit épouvantable, suivi d'un déchirement, la fit redresser.
A deux pas d'elle, une barque s'est effondrée.
Un pressentiment sinistre cloue la malheureuse à sa place, elle n'a pas conscience du danger qu'elle a couru. . .
Elle se traine plutôt qu'elle ne marche, vers les épaves du bateau.
Mais il faisait nuit, nuit noire, elle cherche vainement en tàtant les clairs du bateau à le reconnaître.
Le doute, la peur lui donnent une vigueur nouvelle, elle se redresse et court vers la ville en criant :
— Au secours! au secours !...
C'est un cri auquel on répond vite dans les ports.
— Venez vite, dit-elle, une barque vient d'échouer sans matelots...
Des torches furent allumées, et l'on courut à la grève.
Les bambins couraient pieds nus accrochés aux jupons de leurs mères, criant et pleurant, parce qu'ils les voyaient crier et pleurer.
Arrivée prés de la barque, la malheureuse n'osa ■ plus avancer.
Les autres se retiraient en disant :
— C'est pas lui ! C'est pas la sienne !
Enfin elle fit un effort et s'avança. Le matelot qui tenait la torche éclairait le nom peint à l'arrière du bateau :
La Marie-Reine.
Quand la mallieureuse" eut lu, elle jeta un cri et tomba à genoux...
LES DÉLASSEMENTS ILLUSTRÉS
Tout le monde se tut, les femmes s'écartèrent, les vieux du port se découvrirent....
Puis la pauvre fille se releva, le front pâle, les yeux secs, écartant ses cheveux pour regarder la mer, elle dit en lui montrant le poing :
— Mer de chien!... si tu m'as volé sa vie, rendsmoi'donc son corps...
Comme si la mer eût entendu ce cri haineux, elle obéit.
Une lame immense gronda et jeta aux pieds de la malheureuse le cadavre sanglant d'un homme de vingt-deux ans...
C'était le cadavre de celui qu'elle aimait, de Désiré Coulard, le pêcheur.
La jeune fille se jeta sur le corps défiguré de son homme, prenant la tête entre ses bras, couvrant son front, ses yeux et ses lèvres de baisers... gémissant et ne contenant plus les sanglots qui lui déchiraient la poitrine, elle était lugubre à voir. C'était, au reste, un tableau terrible : La mer bruyante dans la nuit opaque, le groupe d'hommes, de femmes, d'enfants, autour d'un cadavre, qu'éclairait de lueurs fantastiques la flamme de la torche.
Les vieux marsouins de matelots faisaient semblant de se lisser les cheveux, de se gratter le front ou de s'essuyer le nez pour cacher leurs larmes, chiquant tout bas :
— Pauvre petite, va!
Elle, la malheureuse, elle refusait de croire que la vie s'était retirée du corps qu'elle pressait, il lui semblait qu'à sa voix les lèvres allaient remuer, que la voix mâle du matelot allait lui dire :
— Embrasse -moi , ma femme; quel chien de temps, ce soir...
Et les yeux restaient fermés et la bouche restait muette.
— C'est donc vrai qu'il est mort... mort! Mais, voyons! vous pourriez bien m'aider à le sauver, vous autres... Désiré, Désiré, mon homme... c'est moi qui t'appelle... moi, ta Marie. Ah! mais, tu n'es pas mort , voyons, on ne meurt pas à vingtdeux ans! Mon homme... mon homme... Ali! mon Dieu! mon Dieu!
Elle retomba presque couchée sur le corps, les lèvres collées sur les lèvres de celui qui n'était plus.
Les hommes n'osaient parler, ils firent signe aux femmes d'entraîner la malheureuse jeune fille... Celles-ci obéirent; quand elles voulurent l'enlever,' elle cria :
— Non ! non ! je ne veux pas le quitter... Un matelot lui dit :
— Tu ne le quitteras pas, ma Une, nous allons le porter chez toi...
Alors, deux femmes la soutinrent sous les bras; les hommes firent un brancard avec les planches de la barque brisée, y placèrent le cadavre, et le funèbre cortège regagna le Polet.
Les hommes étaient têtes nues malgré .a pluie;' quatre portaient le corps, les autres, portant des torches, marchaient devant , les femmes suivaient.
La lugubre procession remplissait d'effroi les
passants. Cependant, ils s'arrêtaient comme malgré eux, pour contempler la fille veuve qui, soutenue par deux femmes marchait immédiatement après le corps.
La douleur avait bouleversé ses traits, et cependant à la lueur des torches, elle était bien belle encore la pauvre enfant.
Elle se nommait Françoise-Marie-Reine-Chantal Lavandière, elle avait à peine vingt ans et ne paraissait pas son âge.
C'était une enfant de Dieppe, une fille de la Normandie salée.
Grande et bien faite, le nez droit et fin, le front un pou bas, la bouche petite et les yeux bleus... Ses yeux étaient singuliers , sous l'ombre des "longs cils noirs et sous l'arc des sourcils bruns... des cheveux châtains encadraient admirablement l'ovale do ce visage pâle.
En somme, xMarie-Reine (c'est ainsi qu'on la nommait à Dieppe) était fort belle.
Elle avait appris l'état de couturière; mais à peine sortie d'apprentissage, elle avait un jour rencontré Désiré Coulard, un fort gars, bâti comme le mât do son bateau... les regards s'étaient croisés- on s'était aimé : '
11 faisait bon vent, ce jour; ça soufflait d'estaprès une longue promenade sur le bord de la mer' les mans dans les mains, les yeux dans les yeux, le feu dans le cerveau, ils étaient repartis en courant vers la grève, ils avaient sauté dans le bateau de Désiré Coulard...
Marie- Reine toute rouge s'était blottie à l'arrière...
Le gars avait saisi ses drisses.
Sitôt en mer, le bateau avait sauté comme un bouchon. Désiré avait d'abord hissé sa brigantine et son foc, pour serrer la côte le long des falaises Une fois au large, ayant vent arrière, il avait laissé flotter le foc, avait hissé la fortune et aye donc! Les toiles goudronnées s'étaient étendues tout de grand et le petit cotre n'était plus devenu qu'un poini noir à l'hori^ùn...
La chapelle sacrée, où devant Dieu seul les deux enfants jurèrent de s'aimer pour la vie...
Il y avait quatre ans de cela, et elle s'en souvenait et elle en pleurait la pauvre Marie-Reine , lorsque' arrivée au Polet, les matelots étendirent sur le lit le cadavre de celui qu'elle aimait.
Les hommes se retirèrent , les femmes s'offrirent pour rester avec elle pendant la veillée de la mort.
Marie-Reine refusa; elle dit qu'eUe avait besoin d'être seule avec son homme.
On avait allumé un cierge, un gamin avait été chercher de l'eau bénite à Saint-Jacques ; avant de sortir, femmes et hommes jetèrent quelques gouttes d'eau bénite sur le corps du malheureux, et Marie- Reine resta seule.
S'agenouillant alors , et prenant dans ses mains
la main de celui qu'elle aimait , elle pria et pleura.
Elle était ainsi depuis quelques heures, lorsque
la porte s'ouvrit.
Un homme entra, qui , sans qu'elle l'entendît,
LES DÉLASSEMENTS ILLUSTRÉS
s'avança jusqu'à cUo, lui frappa sur l'épaule ot lui dit:
— Eh! Marie-Reine, écoute donc un peu.