‹ La belle herboristeChapitre 2 sur 85 · CONSOLATIONS DE LA FAMILLE · texte numérisé non relu

CONSOLATIONS DE LA FAMILLE

Marie-Reine releva la tète et à travers ses larmes elle reconnut Baptiste Coulard, le frère de celui qu'elle pleurait.

— Voyez , dit-cU© en sanglotant , le malheur qui vient d'arriver.

— On me l'a dit, ma pauvre fillo. Que voulez-vous? tout a une fin en ce monde.

— Mon pauvre Désiré, mon pauvre homme!

Et elle se jeta sur le corps du malheureux.

Le frère de Coulard était visiblement embarrassé... Assurément , il avait quelque chose à dire, et il n'osait parler. C'était, comme Désiré, un pêcheur du Polet.

Devant le cadavre de son frère, devant la douleur de la malheureuse lille-vcuve, il était plutôt embarrassé ciu'attristé ; ses yeux restaient secs, sa bouche muette.

Faisant un effort, il dit :

— J'étais chez le frère aîné à remailler nos filets lorsqu'on est venu nous apprendre ça.... Pauvre Désiré ! il s'était pas bien conduit sa vie durant, pas vrai?... mais c'était pas une raison pour que devant le mallieur on n'oublie pas tout

ça...

Marie-Reine n'entendait pas, elle pleurait.

— Mon homme, qu'est-ce que je vas faire maintenant sans toi.

Baptiste tournait et retournait son mouchoir dans ses mains... Balbutiant il continua :

— Chez le frère, quand on a su le malheur, nous vouhons tous venir, pas vrai, mais on s'est dit : Pourtant des femmes qui sont mariées, qu'ont des petits, peuvent pas se trouver avec une jeunes.sc qu'est là... la maîtresse de leur frère.

Baptiste s'arrêta une minute pour attendre une réponse de Marie-Reine.

Celle-ci pleurait, disant toutbas à l'oreille du mort, comme s'il pouvait l'entendre :

— J'étais bien la seule à t'aimer mon pauvre homme!...

Le frère, plus embarrassé, continua :

— Alors, comme on ne pouvait pas cependant laisser là un frère... quoiqu'on n'ait pas été bien avec lui pendant sa vie.... c'est pas moins un frère... on pouvait pas le laisser là tout seul, car vis-à-vis du monde... les femmes avec qui qu'on a des relations ça ne compte pas pour de la famille...

Baptiste attendit encore une réponse. Comme Marie-Reine se taisait, comme elle restait presque couchée sur le corps de Désiré, sanglotant, pleurant et couvrant son visage de baisers, il crut devoir élever la voix et il continua :

— Enfin, ma fille, voilà la chose. Il faut que les sœurs de notre frère puissent venir ici pour le veiller, pour lui dire un dernier adieu... et faudrait que vous ne soyez plus là...

Marie-Reine avait entendu cette fois. Elle se tourna, et sans répondre, son regard se riva sur celui du frère de son amant.

Celui-ci voulut soutenir le choc, mais vainement. D'abord il hocha la tête, se tourna, se retourna, regarda en dessous.... enfin il baissa les yeux et balbutia :

—Comprenez, Marie-Reine, vous aimiez le frère... nous le savons bien, mais il faut faire la part do la famille... pas vrai? La famille qui l'aimait bien, allez. . . quoi qu'on se voie pas à cause de vous. . .

Marie se leva et demanda :

— Monsieur Coulard, où voulez-vous en venir?

Cet interrogatoire, qui mettait Baptiste en demeure de s'expliquer, l'embarrassa à ce point qu'il ne put dire que :

— A rien. . . à rien. . . ma sœur.

A ce mot de ma sœur, il y eut sur les lèvres de la pauvre fille un singulier sourire.

— Monsieur Coulard, dit-elle en appuyant sur le mot, vous voulez que votre femme, votre sœur, vos enfants puissent venir ici sans y trouver la maitresse de votre frère ?

Baptiste Coulard acquiesça de la tête.

— Vous pouvez les amener, je me tiendrai à l'écart; je ne serai pour eux que la veilleuse du mort. . . Il y a là une autre chambre ; je m'y tiendrai jusqu'à leur départ.

Baptiste Coulard fit la grimace.

— N'est-ce pas cela que vous me demandez ? fit Marie-Reine étonnée.

Nous n'avons pas dit que Baptiste Coulard était laid. Il faut, cependant, qu'on le sache pour s'expliquer le hideux sourire qui s'étala sur sa face lorsqu'd continua :

— Je vas vous dire, c'est ça et c'est pas ça, ma...

sœur.

— Alors, exphquez-vous, monsieur Coulard.

Et elle regarda fixement le matelot, une vilaine chose, qu'on en juge:

Baptiste Coulard a un peu la tête du poisson : il a le nez en trompette, l'œil bleu-gris et à fieur de tête, la bouche grande à lèvres minces ; ses cheveux, d'une nuance sans nom, ne sont peignés que lorsqu'on les coupe ; ses oreilles, immenses et plates, font l'effet de voiles en ciseaux ; par les grands temps en mer, il rabat son. bonnet dessus pour ne pas donner prise au vent.

Il est petit, râblé, les épaules sont larges, les mains sont dignes des épaules et les pieds sont immenses. Baptiste n'est débarbouillé que par les pluies; son costume est des plus simples: un tricot, une vareuse, une cotte, un bonnet et pieds

nus. . , . 1

Marie-Reine regarda le monstre des pieds a la

tète et répéta sa question :

— Expliquez-vous, M. Coulard.

Devant ce regard, brillant de fièvre, de la mai-

LES DELASSEMENTS ILLUSTRES

trcsso do son frère, Baptiste ne trouva rien à dire.

Alors se redressant, et écrasante de mépris, la pauvre fillo lui dit :

— Je vais vous dire ce que vous voulez. Monsieur mon frère, comme je me suis mariée avec mon cœur, comme nous nous aimions tant, Désiré et mui, que nous n'avons pas cru avoir besoin de serment devant les hommes pour être sûrs de rester toujours fidèles l'un à l'autre -, comme enfin, étant des enfants et dos amoureux, nous n'avons pas cru qu'on pouvait mourir.. . que, sitôt mort, les faux parents qui ne nous avaient donné que du mépris viendraient réclamer leur part de ce qui no leur appartient pas . . Comme nous n'avons pas pensé à tout cela, que nous n'avons pas d'actes à vous montrer, vous venez, vous, les ennemis do mon homme, lui prendre sa dépouille, que j'ai gagnée avec lui . . . voilà ce que vous voulez , monsieur Baptiste Coulard. Eh bien ! monsieur mon frère, comme vous dites, sachez et allez dire à ceux qui vous envoient que tant que mon Désiré sera là, j'y serai, que rien ne m'en arrachei-a. . . Dites-leur que s'ils veulent venir, ils n'y viendront pas comme vous, tête couverte, pour discuter. Quels qu'ils soient, ceux qui entreront ici, — et que je ne veux pas connaître, — y viendront tête nue et à genoux pour prier.

Confus, abasourdi, ne sachant comment se tenir, Baptiste voulut parler, mais Marie- Reine montra la porte et lui cria :

— Sortez !

Le corps ployé en deux, les yeux hors des paupières, les joues rouges, heurtant les chaises, trébuchant aux marches, Baptiste Coulard obéit.

A peine fut-il sorti, Marie-Reine tomba à genoux et pria.

Au dehors, le vent grondait toujours, la pluie fouettait les vitres de la chambre mortuaire ; on entendait parfois le bruit du rabat et du marteau.

Les pêcheurs voisins du malheureux clouaient les planches du bateau pour faire la bière de Désiré Coulard.

Baptiste Coulard était un bon enfant, mais il était Normand.

Il aimait bien son frère, il ne lui aurait pas donné seulement un assignat ; il disait volontiers :

— L'affection qu'on a pour les gens, c'est pas dans les poches, ça c'est dans le cœur.

Dès qu'il fut sorti de la cambuse de Désiré, il oublia les larmes de celle qu'il avait appelée cauteleusement sa sœur ; et comme sa peau, tannée par tous les vents, était imperméable à la pluie, il se dirigea vers la ville, se disant :

— Elle aimait mon frère, c'est bel et bon, pas moins vrai qu'elle reste dans la cabine, et qu'elle peut y prendre ce qu'elle voudra... nous tous aussi nous l'aimions notre frère... et nous n'j^ avions pas d'intérêt; tandis qu'elle, qu'est-ce que c'est, elle n'a pas seulement un sou vaillant, elle n'est pas de la famille ; si encore elle avait eu des petits avec elle, elle pourrait oser rester... attends un peu, je vas arranger ça. . .

Le matelot avait fouillé dans sa poche, y avait pris une poignée de tabac et s'était glissé dans la bouche co qu'il appelait une pastille, c'est-à-dire une chique grosse comme un œuf.

Il continua :

— La loi est la loi, nous sommes les héritiers légitimes do notre frère, et c'est pas parce qu'une jeunesse l'aura aidé à manger son pain qu'il faut que nous nous laissions prendre ce qui est à nous . Il a un filet à flotter de liégo double maille et du solide... c'est que, avec des femmes, on ne sait jamais à qui on a affaire... Elle était honnête parce qu'elle était avec lui... pas moins vrai qu'au jour d'aujourd'hui elle peut très-bien faire sa malle, mettre tout dedans et nous serions là... Les hommes d'affaires sont pas faits pour les requins, pas vrai, espère, espère, tu vas voir la petite.

Tout en monologuant seul, Baptiste, api-ès avoir suivi le quai National,— aujourd'hui quai Henri.IV, — entra dans la ruelle aux Vaches, au numéro quatre. Il s'arrêta et frappa.

Aucun bruit n'ayant répondu à son appel, il frappa une seconde fois, maugréant :

— Ah çà! ce gratte-papier, il va pas bientôt venir?... Avec ça qui tombe une pluie à ne pas mettra ^ un Anglais dehors... Aïe donc do la cambuse; et d'un vigoureux coup de poing il ébranla la porte.

L'écho gémit deux fois dans l'escalier humide et la voix glapissante d'une femme demanda :

— Seigneur Dieu ! qu'est-ce qu'il y a pour frapper ainsi à cette heure ?

— Je veux parler au citoyen Friquet pour affaire sérieuse.

— Attendez, alors.

Le matelot se blottit dans l'angle de la porte et attendit. Quelques minutes après, une vieille descendit, ouvrit d'abord un petit guichet et demanda :

— Qui est-ce qui est là ?

Baptiste avança la tête devant le petit grillage, la vieille femme, faisant un réflecteur de sa main chassa la flamme du suif sur le visage du matelot et, ne le reconnaissant pas, demanda :

— Qui êtes-vous ?

— Ah ça ! fit le matelot, est-ce qu'il faut un laisserpasser du comité pour voir le père Friquet ?

— Pour voir rnaitre Friquet, répondit sèchement la vieille, il faut dire son nom.

— Allez lui dire que c'est Jean-Baptiste Coulard, du Polet, qui vient pour affaire de succession -, mais avant ouvrez-moi: v'ià une heure que l'eau me débarbouille.

— Attendez, je vais voir maître Friquet. Et la vieille referma le guichet.

— Tripes de chien ! cria le matelot, elle veut donc me faire fondre, cette gueuse-là ? Vieille limande, va !

Le matelot pressa sa chique, convaincu que l'eau qui tombait lui traversait la joue, et l'augmentant d'un tiers il la changea de côté.

Deux: minutes après, la vieille redescendait. Un

LES DELASSEMENTS ILLUSTRÉS

bruit de vorroux se fit entendre et, enfin, le matelot entra.

— Montez ! dit la vieille,

— Baptiste obéit. Arrivé au premier, celle qui le conduisait lui dit avant d'ouvrir la porto :

— Secouez-vous au moins, vous allez tout mouiller dans l'étude.

— Espère ! espère ! dit le matelot, et il retira sa vareuse et son toquet, qu'il jeta à terre.

C'est seulement vêtu do sa cotte, d'un tricot de laine, nu tète et nu pieds qu'il entra dans l'étude, où M° Friquet l'attendait.

M' Friquet fit un signe à son client de s'asseoir. Celui-ci allait obéir ; mais celle qui l'avait conduit retirait les sièges chïwjue fois que le matelot se préparait à en prendre un.

La ménagère maugréait tout b£is :

— Il ne manquait plus que ça!... autant presser une éponge sur les coussins.

Baptiste n'était pas exigeant, il resta debout. M' Friquet releva la tète, et regardant par-dessus ses lunettes, il demanda :

— Monsieur, quel est le motif de votre visite. . . Le matelot fut très embarrassé pour répondre ; il

se grattait le front, le nez, étrillait son crâne de ses ongles, sans trouver un mot à dire.

— C'est, m'a-ton dit, reprit M* Friquet, pour affaire de succession.

— Oui, monsieur l'avocat, ditCoulard tout rouge.

— Expliquez- vous, mon ami.

— Monsieur. . . Voilà la chose : Nous avons un frère qui vient de mourir, il s'est néyé. . . Notre pauvre frère Désiré . . .

Bai)tiste crut devoir faire une affreuse grimace, et passer doux fois sa manche sur ses yeux. . . il avait pleuré !

— Votre frère était riche?... demanda M' Friquet.. .

— Pas trop ! . . . c'était un pêcheur. . .

— Les pêcheurs ont peu de chose.

— Oui, mais je vais vous dire. . . c'était un travailleur. . . A preuve que nous n'y avions jamais rien donné, et cependant, il s'était tout de même acheté une barque, des engins de pêche et il avait un ménage assez gentil.

— Il était jeune ?

— Vingt-deux ans.

— On l'avait aidé ?

— Non, je vas vous dire : c'est un garçon qu'avait de la tète, nous n'étions pas bien ensemble, mais je dois reconnaûtre que c'était un vrai gaillard ; or, voyant qu'on s'occupait pas de lui, il nous a fait la grimace. Et espère, espère, qu'il s'est dit; il a été prendre une fillette, une pas grand chose, et il s'est mis avec ; de là, il s'est fait son petit intérieur.

— Mais si la fillette qu'il a prise était une pas grand chose, loin de l'aider à gagner de l'argent, elle a dû plutôt lui faire dépenser ce qu'il gagnait.

— Ça, c'est vrai. . . mais il faut tout dire, je dis pa.s grand chose, mais moins vrai qu'elle était couturière et que, pendant qu'il travaillait, jour et nuit elle était à l'ouvrage.

Et puis, elle avait de l'ordre.

— Je comprends , travaillant tous les deux, se privant de tout pour se faire une position, ils commençaient à atteindre leur but.

— C'est ça !

— Eh bien! mais c'est très-méritant, de leur part, ces pauvres gens.

— Oui. Mais pas moins vrai que nous sommes les frères, nous.

— Je no comprends pas, fit maître Friquet en retirant ses lunettes pour mieux voir le matelot.

Le matelot s'avança et s^appuyant sur le bureau de M* Friquet, il dit :

— Voilà, monsieur, je viens vous demander ce qu'il y a à faire, la maîtresse de notre frère est dans la maison, elle est sous le coup do la douleur, elle no pense encore à rien, cette nuit, elle va, comme tout le monde penser à ses affaires . . .

— Comme tout le monde . . . parlez pour vous, interrompit M° Friquet.

— Oui, c'est ça, fit Baptiste qui n'avait pas compris.

La chique lui piquait la langue et déjà la main sur les lèvres, il cherchait pour expectorer. Mais la vieille femme se précipita et lui dit :

— Eh bien I où vous croyez-vous ? dans la rue, s'il vous plaît. ,

Le matelot fit la grimace et continua.

— Pour lors, je vous disais donc, monsieur l'avocat, que la Marie- Reine peut très-bien enlever cette nuit tout ce qui est dans la maison, et puis nous, demain, nous serons sur le sable.

— N'est-ce pas elle qui a gagné avec votre frère le peu qu'ils ont ?

— Certainement ; mais alors il ne nous resterait rien . . .

— En somme, vous venez, comme héritier de votre frère, me demander ce qu'il y a à faire.

— Vous y êtes.

— Mon ami, est-ce à l'homme que vous demandez un conseil ou est-ce à l'avoué ?

Le matelot crut comprendre que W Friquet lui disait : Si vous vous adressez à l'homme, il vous dira verbalement ce qu'il y a à faire, vous l'exécuterez sans frais, et cela ne vous coûtera rien ; au contraire, si c'est à l'ayoué, il va vous écrire tout ça et, dame ! ça se paye.

— C'est à l'homme, monsieur l'avocat. . . répondit Baptiste avec un sourire de remercîment.

— Eh bien ! mon ami, voici le conseil de l'homme. Votre frère a cru digne de lui la compagne qu'il a choisie. Son choix vous oblige à la considérer comme telle, ce qu'ils ont gagne ensemble est à elle, rien qu'à elle. Aîdez-la à rester honnête en lui laissant (maintenant qu'elle n'a plus de soutien) les moyens de vi^re en travaillant. Laissez tout ;'i cette fille veuve et n'entrez chez elle que pour la consoler. •

Le matelot regarda fixement M" Friquet pour s'assurer qu'il n'était pas fou ; puis, faisant la moue, se grattant la tête, il reprit :

— Vous m'avez pas compris, monsieur l'avooat ;

LES DÉLASSEMENTS ILLUSTRÉS

j'avais pas besoin d'être conseillé pour ce que vous dites là. . . Je suis pas seul, moi ; je viens au nom de la famille, et pas moins que la loi nous donne des droits !

Alexis BoirviER.

{La suite au prochain numéro.)

(Reproduction interdite.)

LES ABIIVIES r>E I*A.R.IS

P.iR

CONSTANT GUÉROULT

(voir a partir dd n» 1151

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