ARRESTATION
Dès qu'ils furent arrivés dans le cabinet du commissaire, celui-ci dit à Frelin :
— Maintenant que nous sommes seuls, je vous écoute.
Comme Frelin ne craignait pas la flamme du regard du commissaire, il retira ses lunettes, puis plaçant une chaise tout à côté de celle de M. Saussay, il s'assit.
— En deux mots, voici la chose, fit-il : la victime a été empoisonnée par son père et par sa concubine, Marie-Reine Chantai.
— Vous le croyez ?
— Je ne crois pas. La logique parle. Trumeau n'est point un méchant homme, c'est un imbécile de cette classe appelée les bons garçons. Faible, comme tous les hommes qui, à son âge, rencontrent une femme assez éhontée, étant jolie et jeune, pour accepter le ridicule amour de leurs cheveux blancs. Honnête, il est persuadé que, sitôt sa fille mariée, il épouserait Marie-Reine; toujours devant Rosalie il a voulu faire croire que cette fille n'était que sa bonne. Les privautés prises par cette fille ont choqué les enfants. Rosalie s'est déclarée carrément contre cet envahissement. Femme, elle luttait en femme, c'est-à-dire sourdement, sans jamais dire un mot à son père, et toujours en écrasant de sa supériorité d'honnête fille cette... rouée amenée par son père chez eux. Trumeau n'a nen vu ; alors que la guerre inerte était, il a cru à la paix, il s'est dit : « Allons, les enfants s'entendent. Dieu soit béni ! » La jeune fille, par son mariage prochain, complotait le renvoi de la fille... et celle-ci, qui sentait que,
l'heure des comptes venue, elle était perdue, n'a pas hésité...
— Vous la croyez coupable, alors?
— Ecoutez-moi... Chaque jour, elle a dit à Trumeau : « Tu es perdu, ta fille va te demander des comptes, l'argent dissipé tu ne peux le lui rendre... tues perdu, déshonoré...— Que faire, a dit Trumeau?... » Alors, avec le travail lent de la haine, elle a raconté chaque soir, chaque nuit, des plaintes, des reproches, des menaces de la fille coutre son père. . . Trumeau a cru, un jour il a dit : si je n'avais celte enfant, que je serais heureux 1 De ce jour... Rosalie a été condamnée...
— Vous concluez r...
— Je conclus que Marie-Reine a préparé le poison que Trumeau a donné à sa fille en feignant de ne rien savoir.
— Alors, les deux sont coupables?
— Je vais immédiatement les faire arrêter.
— Gardez-vous-en bien ; laissons-les ensemble quelques jours encore, ils vont bâtir leur système de défense.
— C'est justement pourra!
— Mais nous avons une entant de treize ans qui n'est plus chez eux... qui ne dira que la vérité et qiii nous guidera dans leur déclaration.
— Vous avez-vu cette enfant?
— Oui.
— One dit-elle?
— Elle accuse son père.
— Vraiment, mais il faut la laire venir et l'interroger.
— C'est fait.
— Et le résultat?
— C'est ce résultat qui me fait vous déclarer ce que je viens de dire. Trumeau nous cache beaucoup de choses, Marie-Reine nous mentait.
— Mais que savez-voas?
— L'eniantm'a dit qiie sa sœur redoutait et présageait la mort cruelle qui devait bientôt la frapper. Elle a dit à différentes personnes devant l'enfant qui l'a entendue :
« Si je ne préparais moi-même les aliments
qui me nourrissent, je craindrais d'être empoisonnée. »
— Elle a dit cela!...
Ce n'est pas tout, monsieur le commissaire. . .
— Continuez.
— Marie Trumeau assure que son père était beaucoup retroidipoursa sœur, parce que celle-ci, depuis la mort de sa mère, lui reprochait souvent sa conduite. Quelquefois, furieux, il la maltraitait.
— C'est l'enfant qui vnus a dit cela?
— Oui et très-naïvement, la pauvre petite.... Elle, comme sa sœur, ne pouvait sentir Marie- Reine^ celle-ci étant souvent comblée de présents, pendant que toutes deux manquaient des choses nécessaires.
— Elle hait Marie-Reine.
— Elle en a peur, surtout, car celle-ci, forte et yigourense, surtout sûre de l'appui de Trumeau,
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LES DELASSEMENTS ILLUSTRES.
e portait envers elle à des -vàolences autorisées, car le piire donnait toujours tort à sa fdle.
— Tout ceci est d'une i,n-avité énorme et jette un jour nouveau... Cet homme m'avait semblé le plus bonhomme du monde.
— Voici un t'ait : ces jours derniers, la fdle Marie-Reine Chantai poussa ses A'iolences jusqu'à traîner la petite fdle parles cheveux, parce qu elle avait voulu s'opposer aux fureurs qu'elle exerçait à tort sur Rosalie qu'elle menaça en lui disant:
« Tu passeras par mes mains. >>
— Vous avez écrit toutes ces déclarations?
— Oui... Ce n'est pas tout... Marie-Reine a dit à un commis que j'ai vu hier soir : « C'est 1 ruuieau qui a fait le coup sur sa jeune fdle... Je ne peux pas être soupçonnée, je ne savais pas même qu'il y avait de4'arsenic dans la boutique, où je n'allais presque jamais.
— Ces paroles sont-elles vraies?
— Elles m'ont été répétées par une lemme du voisinage. Marie-Reine ajouta que quatre jours avant la mort de Rosalie, Trumeau fit éclater contre elle une grande colère, parce qu'elle exigeait des comptes sur les biens de sa défunte mère, et parce qu'elle lui témoignait son mécontentement de ce qu'il avait pris des arrangements pour hypothéquer une maison qui faisait partie de son bien. 11 la traita de fdle dénaturée qui ne songeait qu'à elle ; il lui donna encore plusieurs noms injurieux. Depuis cette scène, il ne lui parla pas, sicen'estlaveillede sa mort, qu'ill'em brassa en s'allant coucher.
— Mais tout cela est très-important... et vous ne voidez pas qu'on s'en empare ?
• — Si, M. le commissaire, mais demain seulement ; je suis convaincu de la culpabilité de Trumeau, je le suis moins de celle de la fille Chantai.,., je veux aujourd'hui demander une place à la prison où elle sera enfermée pour la faire parler.
— Je vous comprends. Vous allez au ministère de la police porter les rapports.
— Oui, M. le commissaire.
Les rapports copiés et signés, Krelin partit. Marchant seul sur les cpiais, son hideux sourire sur les lèvres, il disait bas :
— Oh ! je la verrai cette fille.
Le lendemain, Henri-Augustin Trumeau était arrêté et incarcéré à la prison de la Force. Marie- Heine Chantai Lavandière était conduite et enfermée aux Madelonnettes.
DEUXIEME P.VRTIE