MIC
LKS DELASSI'JMENTS ILLUSTltKS.
lui viendrait par héritage, si jamais il lui en venait. Vous comprenez maintenant la petite modi- Jîcatiou lîlissée par Tabourean dans le testament; ce simple changement de rédaction lui procure nne lortune de trois millions.
— Oh ! le misérable.
— Mais tout n'est pas fini, je viens de lui envoyer mon cocher et ma voiture avec ordre de venir me trouver immédiatement, il n'osera s'y refuser et alors...
— I.a rue des Deux-Ecus est tout près d'ici, il ne saurait tarder.
— Il sera ici dans quelques minutes ; mais j'ai quelques lignes à écrire, vous permettez ?
— Je vous quitte et viendrai savoir tantôt le résultat de votre entrevue avec Tabourean.
Hector parti, Barigoul se mit à son secrétaire et écrivit deux lettres.
Il achevait à peine quand Tabourean entra, dissimulant difficilement son inquiétude sous un air enjoué.
— Maître Tabourean, lui dit -il, vous venez d'hériter de trois millions.
— Moi ! s'écria celui-ci atterré, mais je ne sais...
— Kt moi, je sais tout, dit Barigoul en le regardant en face.
IL reprit après un moment de silence:
— Je viens de voir Jacobus et je n'ai pas eu de peine à lui taire avouer tous vos tripotages. Mais je ne suis pas si facile à empaumer qu'un Jacobus, moi, et voici ce que j'ai à vous dire : Je sais où est l'enfant de Martial Didier; dans une heure je l'aurai volé et le tiendrai en mon pouvoir. Je ferai parvenir en même temps ces deu.\ lettres, l'une à maître Duval, pour lui dénoncer le fau.x dont il a été dupe et déclarer qu'il est de votre l'ait ; l'autre au procureur impérial pour lui taire savoir que vous êtes l'assassin d'Antoine Vautreau. Il me reste une troisième lettre à écrire, celle-là est pour Martial Didier, auquel j'annoncerai la mort de son enfant, en lui déclarant que vous avez été mon complice dans cet acte de vengeance, de sorte que si vous parveniez à vous tirer des mains de la justice, je jure bien que vous n'échapperiez ai à Martial, ni à Mardochée.
Taboureau était glacé d'épouvante.
— C'est la mort par le poison ou parl'échalaud, reprit Barigoul, je vous défie de l'éviter.
— Eh bien, oui, balbutia Taboureau, j'ai eu tort, que laut-il faire pour vous désarmer?
— Vous gagnez trois millions, il m'en faut un d'ici à huit jours.
— Un million?
— Celui que je possédais et qui m'a été enlevé par Mardochée.
— S'il était ici, Mardochée, vous ne lèveriez pas si haut la tête, maître Barigoul, et surtout vous n'oseriez pas même concevoir la pensée de toucher à l'enfant de sa fiOe.
— C'est possible, mais il est en Italie et je n'ai plus rien à redouter de lui, car si fort et si rusé qu'il soit, il n'a pas encore trouvé le secret de sur-
veiller les gens à une distance de quatre cents lieues.
— Allons, dit Taboureau, je vais m'occuper de vous satisfaire et je viendrai demain vous dire le résultat de mes démarches.
— bit moi, répliqua Barigoul, jevais me mettre immédiatement à l'œuvre.
— C'est-à-dire que vous allez enlever l'enfant de Martial?
— Justement, de sorte que si le million m'échappe, je suis sûr au moins de tenir une bonne vengeance contre vous et contre Mardochée, qui payera de toutes les larmes de snn cœur la torture qu'il m'a fait subir, torture si elTroyable, que mes cheveux se dressent sur ma tète rien que d'y songer. Mais j'ai hâte de faire connaissance avec cette innocente créature, je ne vous retiens pas.
Quelques instants après Barigoul quittait rhùtelMeurice, gagnait à pied le boulevard, prenait, une voiture de place et se faisait conduire à Boulogne.
Il trouva facilement la maison d'après les indications que lui avait données le Bison, qui avait suivi un jour Martial jnsque-là.
C'était un petit bâtiment carré, élevé d'un seul étage, isolé au milieu d'un immense jardin. Cette demeure était habitée par la nourrice de l'enfant et un vieillard qu'on disait presque centenaire., sans un domestique ni un chien de garde pour les protéger contre les malfaiteurs.
En poussant pins loin son interrogatoire, Barigoul apprit en outre que la grille restait quelquelois entr'ouverte et qu'on semblait prendre enfin tort peu de précautions contre les rôdeurs qui traversaient sans cesse le pays.
Quant au vieillard qui demeurait là avec la nourrice et l'enfant, le portrait qu'on lui en fit le convainquit que ce devait être le domestique cachochyme, blanchi, cassé, momifié qu'il avait vu un jour chez Mardochée et qui déjà n'avait plus qu'une vague apparence de vie.
Tous ces renseignements rassurèrent entièrement Barigoul sur le succès de son entreprise, et certain de s'emparer de l'enfant, soit par ruse, soit par violence, , il alla attendre la nuit dans un restaurant voisin, en recommandant à son cocher de se trouver à dix heures à l'entrée du bois.
A neuf neures et demie il rôdait autour de la maison et ne tardait pas à découvrir qu'une petite porte, ouvrant sur le jardin, n'était fermée qu'au loquet.
Après s'être assuré qu'il n'y avait personne aux environs, il ouvrit cette porte, entra, la referma derrière lui et se dirigea vers le corps de logis.
CONSTANT eUEROULT.
{La suite au prochain numéro.)
(Reproduction interdite.)
L'AMOUR EN PARTIE DOUBLE
RÉGINE ET GENOFSA
PAR
C D'AMEZEUIL
'voir a partir dd n° 138)
l'N CHAPITRE P\R CORRESPONDANCE [sîtÙe) .
Pourquoi ne t'ai-je pas connu plus tôt, mon Yann, car un seul dés regards de Famour eût accompli ce miracle, que ne pouvaient produire les bons conseils de l'ami.
Le jour oii pour la première fois tu m'apparus, je ressentis, mais plus violemment encore, ce que j'avais éprouvé en présence de Giuiio, puis l'essence même de ce sentiment était toute différente; la voix qui parlait à mon âme avait un timbre enchanteur presque divin, et je sentais tout mou être inondé d'une joie douce, et cependant immense, infinie. Ce premier mouvement fut suivi d'une indicible terreur, car en considérant tabelle et noble figure, je songeai à ce que j'étais... et j'eus peur!...
11 me fallut néanmois céder àl'impétuosité du torrent qui m'emportait, et mon cœur se laissa aller à t'aimer follement.
J'avais bien souvent aimé, moi, mais comme il nous est permis d'aimer, à nous autres femmes à la mode, qui devons payer si cher une aumône qu'on ne nous jette, le plus souvent, qu'à regret! J'avais prodigué mes sourires les plus doux, on se les disputait au poids de l'or, ne fallait-il pas entretenir le luxe qui m'entourait, luxe plus nécessaire peut-être à notre existence que le sommeil ; j'avais connu l'enivrement des sens ou plutôt je m'étais figuré le connaître ; j'avais épuisé la coupe des voluptés, et j'avais cru y trouver le bonheur; mais, sous mes pas, je n'avais rencontré qu'amertume et dégoût, et là où j'avais entrevu le ciel, je n'avais trouvé que l'enfer.
Et penser que de pauvres filles envient notre sort, et se vendent corps et âme pour acheter quelques bribes de ce luxe, derrière lequel s'abrite notre misère.
Ah ! les malheureuses, que ne leur est-il permis de connaître le revers de la médaille, elles resteraient honnêtes, je le jure !
Crois-le bien, mon Yann, mon cœur n'est pas tellement atrophié qu'il ne puisse encore être régénéré.
i. Voir les Amours de contrebande.
On est bien fort quand on aime, et... qu'on est aimé.
Je ne suis pas encore complètement tombée àRWA le gouffre, une main secourable peut m'empêcher de m'y perdre fout à fait.
Seras-tu ce libérateur vers lequel me portent toutes les aspirations de mon âme, auras-tu le courage de tendre la main à la pauvre fille, si bas qu'elle soit tombée ?
Réponds-moi, Yann, mon sort est entre tes mains, tu es mon juge, condamne-moi ou absous-
Tu n'auras pas le triste courage de me jeter la pierre, car ce serait me tuer, et je suis trop jeune encore pour mourir...
Pourrais-je vivre sans toi, sans ton amour... non, je ne m'en sens pas la force...
Répète-moi que tu m'aimes, tu ne me le diras jamais assez...
Et moi aussi je t'aime, et chaque jour je déplore ton absence.
Je t'envoie une petite fleur de Foryel-me-not; la grosse Louise prétend qu'en amour cela porte bonheur; puisse l'oracle cette fois n'être pas menteur.
Quelle longue lettre ! je suis folle, n'est-ce pas ! mais je t'aime tant!...
Ecris-moi bientôt, et dis-moi que je suis et serai toujours ta petite
Régine.
Cette interminable lettre, qu'il avait lue fout d'une haleine, jeta Yann dans d'étranges perplexités ; il se sentait ému, et des larmes lui montaient aux yeux.
Sou cœur battait violemment, et malgré lui, le souvenir de la belle pécheresse troublait tout son être.
En sondant les replis cachés de son cœur, il reconnut qu'il éprouvait pour elle une sorte d'amour, bâtard peut-être, mais fort capable de troubler une cervelle beaucoup mieux organisée que ^ la sienne.
— Serais-je donc bigame? se demanda-t-il avec terreur.
Cette recherche amena la découverte de cette terrible vérité que si d'un côté il aimait passionnément Genofsa, de l'autre il aimait beaucoup Régine, et que son cœur, véritable Janus, d'une nouvelle espèce, se présentait sous deux aspects : l'un blond, roucoulant nuit et jour une chanson divine ; l'autre brun, disant lui aussi sa rom.ance, mais dont les paroles différaient essentiellement de celles du voisin, et cependant, malgré cette divergence d'opinion, les deux compères vivaient en paix, et chaque jour croissaient et embellissaient à vue d'œil.
En reconnaissant l'état anormal de son cœur, Yann poussa quelques hélas ! ! ! puis il se fit cette sage réflexion :
— Genofsa est celle que je préfère, et je ne veux néanmoins pas abandonner complètement Ré-
vns
LES DELASSEMENTS ILLUSTHES.
,£rine ; or, cofnmo je ne sais commoul résoudre ce ditlicile problème, j'en remettrai la solution à un autre jour.
Et pour distraire sa pèïi'sN^e, il alla tuer quelques lapins.
CE QUI SE PASSA PENDANT UNE HEPRÉSENTATION DE RQBiHJ LE DU BLE.
Si le départ de M. de Kergàll'àvail pu attrister quelqu'un, ce n'était certes pas ce hou M. Potel de La Burgotièrc, et la raison en était des plus simples, Yann le gênait, et dans son amour pour Genofsa, et dans ses projets sur M. de Kernevelan.
Le baron habitait, nous l'avons dit, au n° 17 de la rue Louis-le-C.rand, et son appartement pissait, ajuste titre, pour une merveille de bon gnût.
Sou entrée en possession dudit appartement mérite d'ôire rapportée, car'ce fut le cotnmençement de sa fortune.
Un soir, le jeune de La Burgotiîjre qui,- ?i cette époque, s'appelait encore toiit bourgeoisement M. Cliquout, fl;\naitsur les boulevards, en se demandant pourquoi les beefsteaksne venaient pas tout cuits sur les arbres, quand il fit la rencontre de la petite Julie, que les lulies récentes du duc de C. . . venaient de mettre à la mode.
Tous deux s'étaitnt connus et aimés jadis, et quand le hasard les plaçait vis-à-vis l'un de l'autre, ils daignaient encore se rappeler leurs beaux jours passés.
CUquout, en apercevant ce soir-là les cheveu.T blonds de son ancienne dame de cœur, crut voir le ciel s'ouvrir devant lui.
— Julie, dit-il, avec un accent tellement ému que celle-ci resta tout ébahie. Julie, i jpéta-t-il.
— Eh bien, de quoi? répondit la superbe créature à qui le velours et les dentelles n'avaient pu enlever l'accent légèrement poissard qui la faisait appeler dans le grand monde de la Bohème, la Belle Ecail/ère, eh bien , de quoi qu'il en retourne, mon vieux?
— Es-tu libre ce soir?
— Est-ce que lu m'invites à diner.
Au lieu de répondre, Louis Cliquout se gratta vivement loreille, Julie comprit ce geste dése.spéré, aussi reprit-elle en riant:
— Pas de radis, n'ést,-ce cas, vieux, et Testomac se trouve ousque les autres ont les talons, hein? ça y est-il, ajouta-t-elleen clignant de l'œil.
— Hélas ! fit piteusement Cliquout.
— Ah ça, mais, t'es donc toujours un feignant; allons viens, je suis bonne fdle et je me souviens que c'est toi qui me payas ma première robe de soie ; oîi avais-tu donc volé de l'argent, ce jour-là?
— Je vous ai déjà plusieurs fois répondu que je venais de toucher ma pension.
— fin y'ià une colle ! avoue que tu me la fais à
l'oseille et donne-moi ton bras ; je consens, pour cette fois encore, à te payer à souper.
Julio occu;(ait alors l'appartement du n° 17 de la rue Louis-Ie-Grand; elle y conduisit son ancien amant et lui offrit, un rhagnilique souper, aux frais du duc de C...
Puis, que se passa-t-il entre eux ? que se dirent-ils? je l'ignore, mais ce que je sais bien, c'est que Julie étant allée quelques jours après habiter un hôtel que le duc venait de lui acheter aux Champs-Elysées, M. Potel, métamorphosé en baron de La Burgolière, s'installa dans le petit entresol de sa maîtresse, et devint bientôt un homme tout à fait à la mode, qui, sans fortune connue, menait le train d'une personne qui a 40,000 livres de rentes.
11 était du reste fort économe, ce cher baron, et si le plus souvent possible il acceptait à dîner, par contre il se gardait bien d'inviter jamais qui que ce fûj, à partager le sien.
Heureux comme un cop en pâte, Louis Potel coulait des jours vraiment tissés d'or et de soie^ ., quand le hasard, plaça sur son chemin la belle Genofsa, dont le souvenir devint dès lors le tourment de son existence.
Yann était le seul obstacle réel qui le gênât, aussi n'est-il pas étonnant que son départ fut pour lui un véritable jour de fête.
Le lendemaip même de ce départ, il chercha à rentrer en grâpes auprès de Joannic, et il y réussit promptement : le jeune Breton étant trop franc et trop loyal pour en vouloir longtemps à quelqu'un, ce quelqu'un fi*it-il M. Potel Cliquout.
Un jour que Joannic s'ennuyait à périr en regardant la pluie fouetter les vitres de sa chambre, il vit entrer le jeune Potel qui lui proposa un dîner et une stalle à l'Opéra, pour entendre Robert le Diable.
Ce fut, bien entendu, avec le plus vif plaisir qu'il accepta.
A six heures précises les deux amis entraient au. Café Anglais, et se trouvaient quelques instants» après confortablement installés devant une table copieusement servie ; on dîna bien et lorsqu'eut sonné le quart d'heure de Rabelais, ce fut, par extraordinaire, M. le baron qui, jetant quelques louijs sur la table, dit superbement au garçon ;
— Réglez l'addition.
Joannic fut tellement émerveillé de cet acte prodigieux, qu'il faiUit se brûler en plaçant son cigare dans sa bouche par le lx)ut enflammé.
— Partons maintenant, reprit le petit bonhomme, en empochant toute sa monnaie.
Ou fit un tour dans le passage de l'Opéra pour achever les cigares, puis l'on vint s'asseoir aux stalles d'orchestre. |
Le premier acte était commencé, on le laissa paisiblement s'achever ; mais à peine le rideau venait-il de s'abaisser, que les lorgnettes furent braquées dans toutes les directions. 1
Quoiqu'il fît chaud, la salle était, en raison ' p eut-être du mauvais temps, garnie de monde,|
'Ej:m Ili^i( 1
— Tiens, Héçine est dans sa loge, s'écria soudain La Burgotière ; mon Dieu comme elle est pâle.
— En effet, elle est bien pâle, reprit machinalement Joannic occupé à lorgner lady M..., la plus jolie anglaise du monde.
— Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse, déclama Potel.
— Quels superbes cheveux blonds, répondit Joannic.
— Hein ?
— Quoi? ■ ' ■ ;'''■'"-,':", : ■"' ;"
— Jeté parle d6 Régttiëî"ei;'tu rtie réponds cheveux blonds.
— •Pardon, cher; '''^■■>'^ '■'
— Allons don cla saluer, car depuis un instant je la vois nous faire des si,t,nes désespérés.
— Je te suis, cher.
Mais, ail lieu d'avancer, monsieur Louis Potel restait les yeux fixés sur une loge des secondes ; Joannic suivit la direction de ce regard, et ce ne fut qu'avec peine qu'il retint un cri, car il venait de reconnaître Genofsa eu conipagnie de madame Bybeybolles, d'Isidore, et des époux Griffardon, teinturiers dégraisseurs de leur état.
Régine , qai de son côté suivait les mouvements desdeux jeunes gens, reconnut, elle aussi, la jeune fille qu'elle avait aperçue dans la gare, et le même soupçon jaloux vint la mordre au cœur.
— 11 faut que je sache quelle est cette femme, se dit-elle.
Au même instant s'ouvrait la porte de sa loge, et Joannic faisait son entrée, remorquant à sa suite M. de La Burgotière, encore mal remis du coup qu'il venait de recevoir.
— Bonsoir, chers, leur dit-elle en leur tendant la main, et merci de vous être souvenus de moi.
— Commetit donc, belle dame, ne sommes-nous pas tout à votre discrétion?
— Et ne sommes-nous pas toujours prêts à... voulut continuer La Burgotière ; mais en apercevant en face de lui le visage de Genofsa il ne put achever sa phrase.
— Qu'avez-vous donc ? cher monsieur, reprit Régine en riant.
— Moi, rien, rien, un léger étourdissement.
— Voulez-vous mon flacon ?
-7 Mille grâces, cela va mieux? Je crois cependant, qu'un peu d'air, et, si vpus vouliez bien me le permettre...
— A votre aise, mon ami ; à propos, continuât-elle, au moment oii le petit homme allait sortir, soyez donc assez bon pour passer un de ces jours à mon hôtel, j'ai à vous parler sérieusement ; elle appuya sur ce mot.
— A vos ordres, madame.
— Je puis compter sur vous?
— Mais comment donc, je suis tôiït' prêt à vous obéir, et peut-ètra demain mêmemeprésenteraije chez vous.
— Merci, à demain donc.
Elle lai tendit sa blanche main, que M. Potel porta galamment à ses lèvres.
' — Eh bien, demanda-t-eUe vivement à Joannic dès qu'ils furent seuls, avez-vous des nouvelles?
— Aucune, en vérité. . '
— Je vais alors vous en donner, car ce tnatiTi j'ai reçu une lettre de lui.
— Et probablement, il vous répète qu'il vouç aime toujours. ' , .
— M'aime-t-il réellement? fit-elle avecttïstesse.
— Douterez-vous donc toujours?
— Sa lettre est bien froide.
• Et elle lui tendit la lettre de Yani).
— Je crois, ma chère Régine, ^^^lé' vouH Voué alarriiê'z à tort, répondit-il après l'avoir parcourue, celte lettre me paraît très- convenable.
— Elle ne vous paraît... que... convenable.
— Croyez bien...
— Je ne suis pas aussi confiante que vous dans l'amour de Yann, répondit-elle en secouant tristement la tète.
— Pourquoi donc douter sans cesse et empoisonner votre existence par de vaines chimères? Soyez raisonnable, ma chère Régine...
— Croyez-vous, par' hasard, qu'il ait jamais pour moi tout l'amour qu'il ressent pour cette fille? s'écria- t-elle brusquement en fixant Joannic, et en fnontrant du doigt la loge dix se trouvait Genofsa.
Vous vous troublez, M. de Kernevelan, continua-t-elle, mes pressentiments ne m'avaient donc pas trompée, et voilà la cause de l'étrange souffrance que me faisait éprouver la vue de cette femme ; oui, il l'aime ; ne le lui ai-je pas|moimême entendu dire... sotte que j'étais, pourquoi donc ai-je cru à ses paroles menteuses ! Ah ! vous ne savez point encore feindre, M. de Kernevelan, et votre embarras seul me prouve que j 'ai raison . . . Voyons, répondez-moi franchement... vous le voyez, je suis calme... je puis tout entendre... elle est sa maîtresse, n'est-ce pas?... mais répondez, répondez-donc ?...
— Régine, 4e grâce, calmez-vous.
— Je vous l'ai dit, je suis calme... parfaitement calme.
— Vous vous rendrez malade.
— Que m'importe?
— Këgitie," poursuivit Joannic, parvenu à surïnoûteE sou émotion, je vous jure que Yann né connaît pas cette femme !
— Mais pourquoi la regardiez-vous si attentivement?
— Je la trouvais belle...
— ht c'est probablement aussi la même cause qui vous a fait tressaillir quand vous vous êtes aperçu de l'attention que La Burgotière prêtait â cette créature ?
— Vous vous êtes trompée, Régine, Je, n'ai nullement tremblé.
— Me prenez-vous donc pour une enfant? J'ai vU, vous dis-je, et bien vu, et si tout à l'heure vous vous êtes ému de l'action bien simple, d'ail-
leurs, de La Biirgolière, c'est que chargé, par Yann, de veiller sur cette femme, vous avez craint de manquer à votre mandat... Ne riez pas, Joannic, n'essayez pas de me cacher la vérité, vous ne pourriez, du reste, me faire prendre le change, je suis bien intormée... croyez-le. Cette femme! oh! cette femme! que je la hais!... Voyons, votre bras, marquis, et éloignons- nous au plus vite... Oui, vous avez raison, je suis malade... Ma tête me semble prête à éclater... un feu brûlant dévore ma poitrine... Qne je souffre ! que je souffre! mon Dieu... mais je me vengerai... oui, je me vengerai...
La malheureuse s'affaissa sur son siège, et resta haletante quelques instants.
— Votre bras, et emmenez-moi bien vite d'ici, reprit-eUe soudain.
Joannic, que cette scène fatiguait, s'empressa d'obéir a cet ordre.
La voiture de Réifine n'étant pas encore arrivée, on fut obligé de prendre un fiacre.
— Fermez cette 'glace, dit-elle, j'ai froid. (Quoiqu'il tu très-chaud, la pauvre enfant tremblait de tous ses membres.
En arrivant rue de La Bruyère, Régine voulut le faire monter chez elle. Joannic s'y refusa obstinément, et au moment où il prenait congé d'elle, elle lui dit avec un pâle sourire :
. — Retournez veiller chez elle...
— Régine!... voulut dire Joannic.
Mais déjà la jeune femme avait disparu.
Une fois seule, Régine courut s'enfermer dans son boudoir, et pendant plus d'une heure elle resta sans faire le moindre mouvement.
— Je me serai trompée, murmura-t-elle, en relevant la tète, il ne connaît pas cette fiUe. Que je souffre, mon Dieu ! que je souffre!
Saisissant ensuite la lettre qu'elle avait montrée à Joannic, elle la relut en entier et chercha pour ainsi dire à se rendre compte de chaque parole.
— Je suis folle, mille fois folle... pourquoi donc ai-je connu l'amour ?
« L'amour, vaine utopie, mot creux, rêve insensé d'une imagination en délire !
« Je blasphème en ce moment; l'amour n'est-U pas la consolation la plus douce de l'âme en souffrance?
« Je t'aime, mon Yann !;.,,...
« M'aime-t-il, lui ?. . . Oh ! mon Dieu ! pitié, pitié! vous seul savez toute ma douleur.
« M'est-il donc permis d'aimer, à moi, la courtisane?... Non, je suis indigne de lui... et je ne dois pas...
«Oui, j'aurai le courage de rompre... car je veux, à défaut de son amour,^posséder du moins son estime...
« Yann, Yann, tu me fais bien souffrir !!!
« Pourrais-je me résigner jamais à ne plus l'aimer?... Tais-toi, mon pauvre cœur, tais-toi!...
« C'en est fait ! ... je ne veux plus revoir l'ingrat, et dus.sé-je endurer mille morts !...
«Car j'en mourrai... cet amour c'était toute ma vie... et peut-être un jour, en l'apprenant, donnera-t^il une larme de regret au souvenir de la pauvre Régine ! »
Tout en parlant ainsi, elle s'était approchée d'un petit meuble en bois de rose sur lequel gisaient pêle-mêle du papier, des plumes, un encrier, et elle commença cette longue lettre que Yann avait si avidement lue.
Elle écrivit une partie de la nuit, et lorsque le lendemain malin sa femme de chambre entra dans le boudoir, elle la trouva sommeillant dans .^on fauteuil.
Pauvre Régine, elle savait maintenant par expérience tous les tourments affreux qu'engendre la jalousie!
M. de la Burgotière s'était empressé de profiter de la permission que lui avait accordée Régine, et j'i peine se trouvait-il hors de la loge, qu'il commençait à dresser ses batteries.
Une chose le gênait, c'était la présence de Joannic.
— Je ne puis me brouiller avec lui, se disait-il, ce garçon peut ni'êire utile; d'un autre côté, m'estil raisonnablement permis de laisser échapper la superbe occasion qui se présente d'attaquer la place que je convoite. Toutes mes batteries sont parfaitement dressées, et si je ne réussis pas, c'est que je serai un bien grand nigaud... Ne pas réussir, et pourquoi?. N'est-elle pas femme! et quelle est celle qui ne sent pas un petit grain d'ambition germer dans son cerveau... Lançons-la d'abord, nous songerons ensuite à nos propres affaires... Régine, au besoin, m'y aidera... Je saurai l'y contraindre. Mais ce que j'ignore encore, c'est si celte fille est la maîtresse de Joannic ou celle de Yann... je le saurai... ce soir même... et quel que soit l'heureux mortel qui possède une perle aussi rare, je saurai bien la lui ravir.
En monologuant ainsi, M. de La Burgotière était monté à l'étage supérieur, et il s'amusait à examiner, parle carreau delà loge, tout ce qui se passait dans la salle.
Soudain, un sourire vint se jouer sur ses lèvres : il venait de voir Régine et Joannic s'éloigner ensemble; il descendit aussitôt pour s'assurer de leur départ, puis, sûr de jouir, au moins pendant quelques instants, de sa liberté, — car il ne doutait pas que M. de Kernevelan ne revînt bientôt, — il courut reprendre son poste d'observation.
Le second acte étant déjà fort avancé, il attendit pour agir que le rideau se fût de nouveau baissé.
C d'Amezkuil.
{La suite au prochain numéro.)
(Reproductioa interdite.)
U Ginmt : J. aOUÇUSTTB.
Pari». — Typ. Walder, rue de l'Abbiiy», 22.
Le Numéro : lU C£^