LA MORT DE BARIGOUL
Hector Hervieux achevait de s'habiller quand Bangoul entra brusquement chez lui,
— Vous! s'écria le jeune homme avec surprise.
— Ouj, c'est bien moi, répondit Barigoul en se laissant tomb^w Tun siège.
Il avait l'air très-agité.
— Qu'avez- vous donc? lui demanda Hector, vous paraissez singulièrement ému.
— J'ai quelques raisons pour cela, réphqua Barigoul d'une voix sombre.
II ajouta en se levant tout à coup :
— Savez-vous ce que j e viens de découvrir ?
— Non.
— Eh bien, j'ai découvert que j'étais surveillé depuis quelques jours avec une solUcitude qu'on ne trouve plus guère aujourd'hui que chez les pensionnaires de, M. le prétet de police.
— Vous seriez reconnu?
— J'en ai plus de peur que d'envie; or, comme il n'y a pas de temps à perdre, je veux prendre mes précautions. C'est aujourd'hui la lecture du testament de l'oncle Yautreau, n'est-ce pas?
— Dans une heure, et je m'habille pour me rendre chez le notaire.
— Costume noir et mine funèbre, déguisement de circonstance, fort bien. Mais je poursuis : Pierre Dumoulin ayant tenu l'engagement qu'il avait pris d'endosser l'assassinat du bonhomme, il est évident que nous pouvons avoir la mi^Tie cou-
Li;8 DELASSEMENTS. 1LLUBTRE8.
fiance dans sa loyauté en ce qui concerne le testament.
— Nous n'avons aucun doute à concevoir â ce sujet, il est conçu dans les termes dictés par nous.
— La mort dé M. le baron de Blinière ne change rien au partage?
— Hien ; aux tenues de leur contrat de mariage sa femme le représeute.
— Tant pis; ce partage, en ce qui touche aux actions, bons au porteur et au très valeurs, sera fait immédiatement entre les trois héritiers, votre père, M. HarJouinetla baronne de Bhnit're?
11 y aura peut-être un délai de cinq ou six
jours.
— Vous n'avez pas oublié, je pense, (]ue vous avez à nous compter, àTaboureau et à moi, une somme de deux cent cinquante mille francs chacun pour avoir décidé l'oncle Vautreau à prendre liu parti ?
— Je n'ai rien oublié.
— Eh bien, vu le danger que je cours à me laisser talonner plus longtemps par la nunite qu'on a lâchée sur ma piste, c'est demain qu'il me faudrait ma part.
— Deux cent cinquante mille francs d'ici à demain ! impossible.
— Alors tant pis pour moi et pour vous.
— Qae voulez-vous dire'/
— Je veux dire que je ne peux pas quitter l^aris sans le sou, que si je ne file pas demain, il y a mille à parier que je 8erai arrêté après-demain, et que messieurs les juges d'instruction ont des manières si engageantes de vous demander le nom de vos complices, qu'il est bien diflicile de leur résister.
Hector frissonna.
— Toujours des menaces! dit-il.
— Oh! que voulez-vous? s'écria Barigoul, il y va de ma tète et ça ne se remplacepas. ' "^
— Eh bien, soyez chez vous dans deux heures, dit Hector, le testament sera lu d'ici là, et sur l'es deux millions qui nous seront légués pour notre part, nous trouverons bien deux cent cinquante mille francs.
— Je vous attends dans deux heures, et rappelez-vous qu'il y vn de quatre têteS;, la votre comprise.
Barigoul partit sur cette parole et Hector se rendit aussitôt chez maitre Duval. ■' ''
U trouva dans le cabinet du notaire son père d'abohnl, puis M. Hardouin et la jeune baronne de Vautreau-Blinière assis et rangés devant le bureau de maître Duval. ' "
Les traits de M. Hervieux dissimulaient soiis un air digne et froid l'angoisse profonde à laquelle il était en proie.
Madame Bardouin, presque entièrement i*uinée, fort peu tassurée sur les derniers débris de sa fortune, qu'elle s'étnit vue pour ainsi dire contrainte de confier à Taboureau, était elle-même trèsémue.
La baronne de Blinière seule attendait avec iudifférçncr la lecture du testament qui, selon toute
apparence, devait accroître sa fortune de deux millioi\s, et la tristesse que lui avaient causée à la l'ois la mort violente de son mari et les circonstaïues (le cette mort, se lisait seule sur son visage.
— Mon père, dit Hector à voix basse en s'assey.int j>rèsdeM. Hervieux, je viens de voir Barigoul, il a la police à ses trousses et menace de nous déuoncer tous s'il est arrêté.
— Pourquoi ne fuit-il pas?
— il ne veut partir qu'avec les deux cent^cinquaute mille francs qui lui ont été promis.
— Je ne pourrais même pas en trouver le quart
en ce moment : mon principal créancier m'a im- , posé un caissier et un comptable qui me lient les \ mains.
— Je sais cela ; mais après la lecture du testa- . ' ment qui va vous assurer plus de deux millions,
il vous sera facile de trouver cette somme.
— Oui, sans doute.
— Je l'ai promise à Barigoul dans deux heures. Midi sonna eli ce moment et maître Diival entra. .Après avoir salué les héritiers, il s'assit devant
son burra^ et montrant deux paquets cachetés :
*— !\L Antoine Vautreau, dit-il, a laissé deux foslaments, l'uu qui m'a été remis par lui-même, il y a six ails environ, l'autre qu'il a fait déposer à mon étude, il y a huit jours, c'est-à-dire la veille de sa mort. Jg vais lire le premier do ces deux actes, pour la forme seulement, et en vous prévenant c[Ué ses dispositions se trouvent frappées de nullité par le dernier testament, dans lequel se sont ex[>rimées les dernières voloîités du défunt.
Maître Duval rompit les cinq cachets qui scellaient l'enveloppe du premier testament et donna connaissance de cet acte, dont la lecture hit écoutée sans émotion, chacun sachant qu'il était désormais sans valeur.
-- iNous allons passer maintenant à la lecture du dernier testament, le seul dont nous ayons à nous préoccuper, dit maître Duval.
U arracha l'acte de son^^ftjtiJg^Qp^^Vil seprépirait à le Ure, quand on frappa à la porte, qui s'ouvrit aussitôt.
Un vieillard entra en saluant assez gauchement et s'assit derrière les quatre héritiers.
Pardon, monsieur, lui dit maître Duval, mais
je vais commencer la lecture d'un testament qui ne doit être connu que de la famille, et je me vois obligé...
— Ce testament, répliqua le vieillard, est celui d'Autoiûje Vanti-eau, n'est-ce pas? i • "-
— Oui, monsieur? . .
— Eli bien, je viens précisément pour en entendre la lecture, comme vous m'y avez fait inviter.
— Moi! s'écria le notaire, je vous ai fait inviter...
— Voici la lettre.
Le vieillard remit tout ouverte au notaire une lettre par laquelle il était invité à venir assister à midi, en l'étude de maître Duval, à la lecture du testament de M. Antoine Vautreau.
— Cfe n'est pas moi qui ai donné au pareil
LES ])ELASSEMENTS ILLUSTRÉt^
>iir,
ordre, dit maître Duval, et je me demande à quel titre vous avez pu recevoir une invitation qui ne saurait s'adresser qu'aux pareuts ,et, héritier? présomptifs du défunt. ' ' '
— Lisez la suscriptiôn de la' lettre, monsieur, répondit le vieillard.
Le notaire retourna la lettre' et lut au dos : « A M. Jacobus Vautreau, hôtel de la Paix, rue Tirechappe. « <
— Jacobus Vautreau ! s'écria M. Hervieux.
— Frère d'Antoine Vautreau^ répondit tranquillement Jacobus. ' ' , '
U vous croyait mort, reprit v:^vëmèiit le banquier, comment se fait -il ?.. 1 /"■,'■'.'■. '
— Que je me permette ' d'être encore 'de ce monde? répliqua Jacobus avec un vagué somire ; que voulez-vous?lamort m'oublie, et j'en profite. Quant à mon frère, j'ai toujours jugé inutile de me rappeler à son souvenir, quelle que fût ma misère, voilà pourquoi il m'a cru mort. Au reste, cette croyance est un gage de sécurité pour mes parents, qui n'ont pas à craindre que je leur enlève la moindre partie de l'héritage d'Antoine Vautreau. ' „
— Veuillez donc vous assèçir etJecoutèr,,.(Jit le notaire à Jacobus. " \' ' ''
— Je respire, dit Hector h'à^ à son 'père, m'âis il m'a fait une peur ! Songez donc, le résultat de cette partie, c'est pour nous non-seulement la misère ou la fortune, mais là y'i^|ûii la mort, \:ar Barigoul est terrible et...
— Silence ! dit M. Hervieux, le regard fixé sur le notaire, qui se préparait à lire.
Quoiqu'ils eussent rédigé eux-mêmes ce testament, Hector et son père en attendirent la lecture avec une inexprimable anxiété.
Maître Duval lut :
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« J'annule, par le présent acte, le testament déposé par moi entre les mains de maître Duval, il y a six ans, et je lègue tous mes biens, meubles, immeubles, actions , obligations et valeurs de toute nature, à mon frère Jacobus Vautreau.
« Paris, le 10 juin 186...
« Antoine Vautreau. »
11 serait impossible de rendre Teffet produit par ces quelques lignes, lues d'une voix trop nette et trop intelligible pour qu'il fût permis de croire à une erreur.
— C'est impossible ! il n'y a pas cela ! s'écria enfin Hectoç quand il fut revenu de l'espèce d'étourdissement qui l'avait tenu quelques instants comme paralysé.
Et s'élançant vers le notaire^ pâle de colère et de désespoir, il lui arracha le papier des mains pour le lire lui-même.
Stupéfait d'abord d'une pareille inconvenance, celui-ci voulut reprendre la pièce, mais Hector l'avait déjà lue et la laissait tomber sur son bureau.
™ Ah ! ça, monsieur, dit brutalement M. Her-
vieux à Jacobus, quelle .comédie avez-vous donc jouée tout à l'heure? ," ', . — Je n'ai joué aucune comédie, et vous me voyez plus surprix que vous encore, monsieur, répondit Jacobus, beaucoup plus calme qu'on eût pu le croire dans un pareil moment.
-Madame Hardouin était accablée.
— Il manquera donc de tout ! murmura-t-elle d'une voix éteinte. Oh ! mon Dieu, fahait-il ajouter ce remords à tous les autres !
— Louise, lui dit Eva, vous; êtes bien pâle et bien abattue, acceptez une place dans ma voiture et venez d'aboçd vous remettre chez moi de l'émotion que vous venez d'éprouver.
— Non, non, répoijdit Ma-danie Hardouin d'une voix à la fois sombre et résignée, j'ai une croix à porter, et si lourde qu'elle soit, je ne dois accepter l'aide ni les consolations de personne.
— Que voulez- vous dire? lui demanda la baronne avec surprise.
— Rien ; merci ma chère et excellente Eva, merci et adieu.
Pendant ce dialogue entre les deux bellessœurs, Hector Hervieux s'élançait dans une voiture et se faisait conduire à l'hôtel Meurice.
— Eh bien, mes deux cent cinquante mille francs? lui demanda Barigoul.
— Flambés avec nos deux millions, répondit Hector.
— Hein? Quoi? mais le testament ? ' '"
— Complètement changé, pasunsou pour nous,' et la fortune entière de l'oncle léguée à un frère qu'on croyait mort, un certain Jacobus dont personne...
— Jacobus! attendez donc, s'écria Barigoul, un vieux musicien, l'auteur de l'opéra de Josnél
— En effet, je me rappelle. . .
— Cet opéra était entre les mains de Taboureau, et c'est Taboureau qui s'est chargé de faire copier à Pierre Dumoulin le testament rédigé par nous; c'est encore lui qui l'a scellé et qui l'a fait remettre à l'étude de maître Duval. "
— Tout devient clair, s'écria Hector, TaboureaS' est intéressé dans l'héritage de l'oncle Vautreâffet c'est lui qui a gagné Pierre Dumoulin. "'*'
— C'est évident, mais je veux en avoir la' preuve et alors... Mais nous n'avons pas un moment à perdre ; oii demeure Jacobus?
— Rue Tirechappe, hôtel de la Paix, je viens d'entendre lire son adresse.
— J'y cours et je reviens; attendez-moi dix minutes seulement,- '■' ■! <•, ■
Un remise était toujours attelé dans la cour de l'hôtel, Barigoul le prit et se fit conduire rue Tirechappe.
Il était de retour au bout de dix joainutes, comme il l'avait proniiç- ,
— Vous avez vu iacobus? lui demanda Hector.
— Oui, et il m'a tout raconté. Taboureau lui a filouté une reconnaissance de trois cent mille francs le jour de la première représentation de Josiié, puis il lui a rendu sa partition contre la promesse écrite de part^g^i;:,av§c lui la fortune qyi