AR OCTAVE 3?^ÉR.Ê
AU BORD DE l'aRMANÇON {sUÙé):
Mais ici éclata une des tempêtes que recelait en germe cette nature généreuse ;
Quelles eoniéquenoes tirtz-vous de celte resssemblance merveilleuse
— Ah ! s'écria-t-il, ne comprends-tu pas que cette existence me pèse, que cette inaction me fatigue, qu'il y a dans mon sang une ardeur qui s'indigne et se révolte contre cette claustration oîi Tourne réduit!.,. Quelquefois, dans mon besoin de me créer une famille, d'avoir des proches, comme le plus misérable des êtres, je me suis demandé si mon gouverneur n'était pas mon père ! ...
LES DÉLASSEMENTS ILLUSTRÉS
Mais l'intérôt qu'il me témoigne n'est pas celui qu'on a pour un fils.
Oh ! je l'ai observé souvent, vois-tu bien. Il semble lutter lui-même contre un devoir impérieux ; son affection est môlée d'une contrainte qui tient de l'effroi. Le malheur de ma destinée le touche sans doute, mais je suis pour lui comme un fardeau auquel il est rivé. Il m'aimerait bien davantage, s'il n'était pas forcé de m'aimer.
Le jeune homme, après ces mots lancés d'une seule haleine, retomba dans sa morne tristesse, et sa nourrice ainsi que sa sœur de lait, se conformant à sa pénible rêverie, reprirent silencieusement leur travail.
Un quart d'heure s'écoula dans ce silence. Ce fut Henri qui le fit cesser. Helevant soudain la tête, il tendit une de ses mains à Marion et l'autre à Chariotte, et de sa voix la plus persuasive ;
— Ma famille, ma patrie, mon bonheur, fit-il, sont ici, entre vous deux... Charlotte, Marion, vous dites vrai : demeurer avec vous toujours, ce serait la félicité...
— Henri!... cher Henri!... soupira la jeune fille en pressant avec attendrissement cette main bien-aimée.
Cet épanchement, qui peut-être allait décider de leur avenir, tut interrompu par des coups frappés avec précipitation à la porte.
Ils retentirent au cœur de ces trois personnes si bien liées de sympathie, comme autant d'appels sinistres. A peine Charlotte trouva- t-elle la présence d'esprit de se lever pour aller ouvrir.
Un homme s'avança vivement jusqu'au milieu de la salle. C'était le gouverneur; il était trop troublé lui-même pour remarquer l'émoi causé par sa présence.
— Monseigneur, balbutia-t»il, monseigneur, venez, venez, à l'instant.
— De grâce, demanda Henri, qui montrait surtout du sang-troid dans les occasions difficiles ou imprévues, mon cher maître, qu'y a-t-il donc?
— Eh quoi, monseigneur, n'avez-vous pas entendu le bruit d'un équipage, passant près de ce pavillon pour entrer dans la cour du château?
— ^ullement, en vérité ; mais quand cela serait, quelle affaire?...
— Cet équipage a amené une dame qui désire vous voir sur l'heure, et à laquelle vous et moi devons obéissance.
Ce mot était inutile. Dès le commencement, le jeune homme, encore sous l'impression de l'entretien de la soirée, avait senti tout son sang refluer vers son cœur. Ce lut dans une agitation peu commune qu'il quitta son siège et se mit à suivre son gouverneur.
EST-CE UNE MEREr
Sans répondre que par des monosyllabes dépourvus de sens aux questions de son élève, non
moinsému que iui, le gouvcrneurentraîna Henri, tout d'une haleine, du pavillon de la closerie jusqu'au salon du château.
Le jeune homme eut â peine le temps de remarquer, en traversant la cour d'honneur, une berline de voyage, modestement éclairée par des lanternes. Des valets s'empressaient autour de deux chevaux presque tourbus. Au reste, le harnachement était des plus simples, et tout dans l'équipage, dont les panneaux étaient sans écusson, semblait combiné pour ne pas attirer l'œil des curieux.
Un laquais se tenait dans l'antichambre, un flambeau à la main, un autre ouvrit les deux batballants du salon, mais le gouverneur ne voulut pas être annoncé ; il fit, comme il en avait l'habitude, passer son élève avant lui, et s'assura que la porte était bien refeimée sur eux.
Ce vaste salon, aux grands lambris de chêne, avec ses panneaux encadrant chacun une figure de guerrier ou de châtelaine d'autrefois, n'avait jamais paru â Henri plus solennel ni plus triste. Son cœur se contracta dès les premiers pas.
Ce fut en tremblant qu'il osa porlerses regards sur une femme assise pi es de la table du milieu. Un candélabre à trois branches, où brûlaient des bougies d'une cire un peu jaune, ajoutait au caractère de celte scène par son reflet douteux.
Au bruit des pas, la dame inconnue se leva et fit un mouvement comme pour aller au-devant de ceux qui entraient. Mais elle se reprit, et demeura debout, dans une attitude qui permit au jeune homme de la bien distinguer, il se contint à son tour, et se laissa conduire.
Le vieux gentilhomme, balayant le tapis des plumes de son feutre, et sans porter les yeux jusqu'à cette visiteuse imposante, lui désigna son élève par cette brève présentation :
— Monseigneur Henri.
Le jeune homme salua à son tour, mais assez fièrement, et la dame répondit :
— C'est bien.
Ces deux mots, ou plutôt cet accent fit passer un frisson indéfinissable à travers les fibres du jeune homme.
La dame s'était rassise; le gouverneur demanda avec hésitation :
— Souhaitez-vous, madame, que je me relire?
— .Non pas! restez, monsieur!
A la vivacité de cet ordre, elle paraissait craindre de se trouver seule avec Henri ; sans duute elle s'imposait la présence d'un tiers pour se mettre en garde contre elle-même.
— Vous souvenez -vous de moi, monsieur? reprit-elle, sans préambule, en fixant sur le jeune h(mime ses prunelles bleues au reflet pers.
— Oui, madame, répondit-il ; il y a vingt ans, une femme vêtue de noir comme vous voici, ayant vos traits, votre voix, votre regard, s'arrêta dans ce domaine, comme vous venez de vous y arrêter, me fit venir devant elle, comme j'y suis en ce moment, me considéra... comme vous me considérez...m'embrassa el partit.
LES DELAtïSEMENTS ILLUSTRAS;
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Henri était pâle, mais son interlocutrice plus pâle encore. Elle répéta avec amertume :
— Vingt ans!... Puis elle ajouta: — Depuis lors, mes cheveux ont blanchi, mon front a pris des rides., je ne suis pas l'ombre de moi-même... A quoi me reconnaissez-vcais donc?
Il ne répondit rien, mais il porta par un geste éloquent et soudain la main sur sa poitrine.
L'Ile disait vrai, d'ailleurs, il fallait l'intuition secrète qui était en lui pour la reconnaître à cette distance de temps. Il l'avait vue dans la splendeur de son automne, aujourd'hui il la reironvait vieille. Les souffrances physiques, le germe d'une maladie qui ne pardonne pas à son sexe, se joignaient aux années pour détruire ce qui eût pu subsister de ses charmes.
— Etes-vous heureux?... lui demanda-t-elle après un silence.
— Je pourrais l'être, si je connaissais ma mère.-.
Le gouverneur bondit sur lui-même, épouvanté par la hardiesse de cette alhision. Mais la dame, loin de s'irriter, devint plus triste, et répondit avec un soupir :
— Votre mère !... Ne la blâmez, nela condamnez jamais, monsieur, car rien ne vous dit qu'elle n'ait pas soufFert plus que vous de cette séparation...
Il osa insister, sentant bien qu'il fjouait une partie décisive. Sans se laisser imposer par cette voix douloureuse, sans avoir égard aux gestes désespérés de son gouverneur, il reprit donc :
— 11 faut ni'excuser, madame, je n'ai pas été élevé comme les autres enfants; le luxe même qui m'environne est une énigme... J'ignore les usages, les exigences de ce monde, où vous occupez sans doute un rang trop élevé pour comprendre ces chosesintmies. Celle existence d'exception doit susciter en moi, je le sens, des aspirations exceptionnelles, ^ouvent, au sein des supei finîtes dont la bienveillance de monsieur mon gouverneur m'accable, je me suis pris à envier la condition des pauvres enfants campagnards, qui jouaient en haillons entre les bras d'une femme qu'ils appelaient : Ma nière!...
— Ah ! de grâce !... fit l'inconnue en se voilant le visage de ses mains ; assez!...
11 s'élança jusqu'à elle, et fléchissant le genou :
— Madame, vous pleurez!... mes paroles ont trouvé en votre âme une corde compatissante... Eh bien, ne soyez pas^ miséricordieuse h demi. Que votre pitié ne reste pas stérile... madame... un seul mot : avez-vous connu ma mère?
tn proie à une lutte terrible, elle se leva pour la seconde fois, et s' approchant du gouverneur :
— Je me croyais plus forte... dit-elle à son oreille. Emmenez-moi, monsieur, emmenezmoi !...
11 redoutait évidemment trop lui-même un plus long entretien pour ne pas obéir aussitôt.
— Oui, madame, dit- il, venez... il est temps!... Mais le jeune homme se traîna jusqu'à elle,
dans son attitude suppliante, et saisissant un pan de sa mante de velours :
— Me quittez-vous ainsi, s'écria-t-il, sans un mot, sans un regard, qui console mon présent, qui rassérène mon avenir !...
— Il me navre !... murmura-t-elle, de façon â n'être entendue que du gouverneur.
Mais celui-ci entrevoyait sans doute un péril grave dans un nouvel épanchement ; il chercha à l'entraîner :
— Parler, c'est le perdre ! dit-il.
— C'est vrai ! . . . c'est vrai ! . . .
— Madame, implorait le jeune homme, rien qu'un mot! rien qu'un regard!...
Elle passa avec angoisse sa main sur son front inondé d'une sueur glacée, puis, la lui tendant et l'abandonnant à ses lèvres, qui s'y posèrent avec respect et ferveur :
— Plaignez votre mère, dit-elle, et sachez-lui gré du silence même que vous lui reprochez... Mais, par-dessus tout, priez Dieu qu'il vous la conserve, car après elle, lui seul sera entre vos ennemis et vous, lui seul pourra vous défendre.
— Je prierai pour vous! répondit-il.
Elle détacha une petite croix qui pendait sur son sein, par-dessous sa mante, et la lui passa au cou.
— Adieu!... dit-elle.
Et sans résister davantage, elle se laissa emmener par le gouverneur.
Elle traversa sans rien dire la longue enfilade des appartements; ce fut seulement en arrivant au perron, où la fraîcheur de l'air apaisa l'ardeur de son front, qu'elle ralentit le pas, et dit au gouverneur, qui probablement était à même de comprendre :
— Ce serait le portrait frappant del' atitre... si ce n'est qu'il est plus beau !..,
A quoi le gouverneur répondit :
— Pour lui-même, madame, vous l'avez dit, ilfaut l'oublier !
— Hélas !... soupira-t-elle.
Suivant les ordres qu'ils avaient reçus, les laquais avaient remplacé les chevaux fatigués par les meilleures bêles des écuries du château, et le cocher attendait déjà sur son siège, au bas du perrouo
La voyageuse ne pouvait se résoudre à descendre les degrés. Une attraction invincible l'attachait à ces lieux.
— Monsieur, dit-elle à son compagnon, après une grande violence sur ehe-mème,- jene me le dissimule pas, mes forces sont à bout. Un mal cruel me dévore... C'est notre dernière entrevue... Vous savez qu'il n'a pas tenu à moi de venir plus souvent... Cependant, j'éprouve des regrets... pis que cela, dit-elle avec une expression terrible, des remords!...' Vous seul pouvez les adoucir en vons engageant à accomplir jusqu'au bout votre tâche...
— JN'avez-vous pas mes serments, madame?...
— Allons, dit-elle, j'en deviendrai folle !... Jg
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LES DÉLASSEMENTS ILLUSTRÉS
connais le nn'K'e de voire dévouement... et je vous en remercie...
Au moment de gravir le marchepied, elle tourna sis regards vers les fenêtres de la grande salle ; une silliouetlo se détachait derrière le vitrage du milieu. Klle tres-saillit en l'apercevant et se jeta préciintamment au fond de la berline, qui s'éloigna aussi vile qu'elle était venue.