‹ La belle herboristeChapitre 82 sur 85 · L\ DERNIÈRE CONFESSION · texte numérisé non relu

L\ DERNIÈRE CONFESSION

L'année ICGG commença fort tristement à la cour de France. La roine mère, Anne d'Autriche, qui portait en elle, depuis un an, le germe d'une maladie mortelle, avait été portée de Saint-Germain an Louvre, par ordre de ses médecins, dans les dernières semaines de décembre. Malgré leurs soins, le mal en était venu à lairé des progrès rapides et effrayants.

Cette maladie paraissait le résultat des rigueurs religieuses auxquelles elle s'était astreinte à mesure qu'elle avançait en âge, répétant à ceux qui l'engageaient à se ménager davantage, que quand on avait passé une partie de son existence à pécher, il n'était que juste de consacrer le reste à le regretter.

Elle s'était de la sorte soumise, pendant le carême de I860, à de telles austérités, à de telles épreuves, qu'elles en ressentit un érésipèle qui lui couvrit la moilié du corps et lui laissa, en disparaissant, une petite glande au sein gauche. L'ignorance des médecins empira le mal ; bientôt il se transforma en un cancer, auquel se joignit un abcès au braSc

Elle finit l'année 1665 et commença le mois de janvier sous le coup d'une sentence désespérée de la Faculté, et sans se dissimuler la gravité de son état, l lie se voyait tomber littéralement en lambeaux et disait tristement :

— Les autres ne pourrissent qu'après leur mort, moi je suis condamnée à pourrir pendant ma vie.

Alors elle demandait, avec un redoublement de ferveur, du soulagement pour son corps et surtout i)our son esprit, aux pratiques religieuses.

Chose bizarre, mais qui a sa signification dans notre récit, elle ne cessait pas, au milieu de cette mort prématurée, alors que son corps n'était qu'une plaie, d'apporter un soin minutieux à sa toilette. On sait, du reste, les ralGnements de toute sa vie; on ne pouvait jamais trouver de batiste assez délicate pour elle. Mazarin lui lépétait souvent que, si elle allait en enter, son supplice serait de coucher dans des draps de toile de Hollande.

Là gangrène s'étant déclarée le 19 janvier, les médecins tlcclarent qu'elle n'avait pas deux jours à \'ivre. On instruisit en conséquence le roi et

son Irère, plus jeune que lui de deux ans, de cette situation. i

La malade reçut rextrême-onction et commu-j nia en pleine connaissance, devant toute la cour, c'est-à-dire entourée des principaux dignitaires,! les portes de ses appartements ouvertes, pour être aperçue de ceux qui n'avaient pu entrer dans sa chambre.

Son sang-froid, sa résignation, imprimèrent à cette scène un caractère d'une rare solennité.

La cérémonie terminée, elle demanda h rester seule avec son confesseur, en invitant ses fils à ne pas s'éloigner. Cc-mme elle vit que le prêtre était en proie à une vive émotion :

— Mon père, dit-elle, il ne s'agit pas de trembler, mais de m'aider h accomplir la dernière et la plus rude pénitence qui m'ait été imposée.

— Souhaitez-vous, demanda-t-il, que nous recommencions ensemble les prières des agonisants?

L'ombre d'un sourire effleura douloureusement ses lèvres déjà ternies par la mort.

— Ce serait peu, dit-elle, pour ce qui me reste à expien, bien que le mal ail été involontaire de ma part.

Le prêtre écoutait cet aveu inextremis avec une vague épouvante. Elle continua, en se reprenant à plusieurs fois :

—Mon père, vous allez jurer devant ce crucifix, là, entre deux cierges, de ne jamais révéler un mot de ce secret.

U é lendit la main vers l'image bénite et dit :

— Je le jure!

Alors elle lui fit signe d'approcher, pour être sûre d'être entendue par lui seul, et lui parla quelque minutes. On ne sut jamais ce qu'elle lui confia ainsi, mais il est certain qu'au sortir de ce lugubre tète-à-tète, il était pour le moins aussi pâle et aussi défait que sa royale pénitente.

— Croyez-vous que Dieu me pardonne? demanda-t-elle en frémissant.

— Sa miséricorde est infinie, répondit-il, et vous avez beaucoup souffert.

Elle lui ordonna alors de prendre une clef, déposée sous son chevet, d'ouvrir un grand coffre où elle serrait ses bijoux et ses papiers, et d'en retirer une cassette qui avait appartenu au feu roi Louis XllI, son époux.

Ses désirs remplis et la cassette posée sur son lit, à portée de sa main, elle remercia le prêtre en le priant de faire entrer ses deux fds, mais eux seulement.

Ils se tenaient plongés en une grande douleur, dans la salle voisine, ainsi quelle les en avait priés. Uu petit nombre de leurs intimes, en tête Louvois, ministre favori et confident du jeune monarque, se tenaient au fond, formant un groupe recueilli.

Les deux princes se rendirent à l'invitation du prêtre, et la porte se referma sur eux comme elle s'était refermée sur lui.

Les courtisans s'étant empressés pour obtenir des détails sur la moribonde, il leur répcmdit :

LES DELASSEMENTS ILLUSTRES.

— Messieurs, la reine va mourir ; priez pour elle.

Et, le voyant si défait, ils s'écartèrent sur son passage et se rapprochèrent de la porte da fond, pour être plus à portée de recevoir les augustes Irères à leur sortie.

Ceux-ci reparurent au bout d'un quart d'heure, et l'un des seigneurs présents dans la salle, et qui se trouvait le plus près de 1 entrée, atfirma avoir entendu la reine mère s'écrier d'une voix éclatante, sans doute dans un de ces élans suprêmes^ comme chez les moribonds :

— Ce que je vous dis, messieurs, faites-le; je vous le dis le saint sacrement sur les lèvres !...

Celte confidence devait être d'une nature terrible, car les deux frères, sortant presque aussitôt, portaient à leur tour, comme le confesseur, que'que chose de la pâleur livide de la mort sur leurs traits.

Le roi tenait un coffret qu'il étreignit contre lui par un mouvement nerveux et quasi cun-

VUlMf.

Les courtisans, rangés au plus près pour lui faire leurs compliments de condoléance, s'écartèrent avec anxiété en aperce\ant la conti'aclion de ses sourcils et le feu sombre de ses regards.

U s'attacha au bras de Louvois, et l'emmena, accompagné de son frère, jusqu'à son cabinet de travail.

Comme la portière de la chambre mortuaire était restée ouverte derrière lui, un des seigneurs se hasarda à y pénétrer; d'autres allaient le suivre; mais s'étant approché du ht, il lesarièta d'un mot, qui se répandit aussitôt par tout le palais :

— La reine mère est morte !

Pendant que la cour et la ville s'agitaient à cette nouvelle, le roi, sonlrôi e et Louvois tenaient conseil autour du coffiet mystérieux.

— Que faire, que faire?... répétait le jeune monarque, à demi fou d'anxiété et de terreur.

— Sire, dit le ministre, qui s'efforçait de conserver son sang-froid, ne vous alarme°z pas, nous saurons trouver moyen de vous délivrer de cj tourment... Votre droit est inattaquable... et la raison d'Ltat qui justifie la conduite de votre auguste père, serait là encore, s'il le fallait, pour justifier des mesures plus complètes...

— Mon fière, intervint le duc d'Orléans, rappelez-vous les dernières paroles de notre mère !.. .

Mais le jeune monarque répondit seulement :

— La raison d'Etat!... la raison d'Etat!... Et le duc d'Orléans n'osa rien objecter.

— Enfin, sire, reprit Louvois, Votre Majesté ne souhaite- 1- elle pas examiner ces papiers contenus dans celle boile ?

Pour réponse, le roi en souleva le couvercle et en tira deux feuilles de vélin, datées du 5 septembre 1838, revêtues de signatures authentiques, et scellées du petit sceau royal.

Ces actes, dont le lecteur connaît Torigine et le tut, achevèrent de porter le trouble dans l'âme des deux princes.

Mais leur confident les lut sans se troubler.

— Avant toutes choses, sire, dit-il avec fermeté, il faut détruire ces pièi;es, elles n'ont plus de raison d'être. Grâce au ciel, vous vivrez longtemps et ce sont vos fils qui vous succéderont.

Sans même attendre son consentement, il jeta le vélin dans le foyer, oili il se crispa, pétilla et finit par se consumer.

— Maintenant, reprit-il, plus de compétiteur, car il n'y a plus de preuves !

Mais le duc d'Orléans, ayant attiré à lui la cassette, poussa une exclamation de surprise ; il venait d'y trouver un troisième écrit ; celui-ci, recouvert d'un enveloppe et portant pour suscription : « Remis par monseigneur le cardinal de Richelieu. »

Il le tendit au roi, qui hésita à l'ouvrir. S'y étant décidé, il le lut avec rapidité, et d'ailleurs il contenait seulement deux lignes. U est vrai qu'elles lai rendirent tout son effroi.

Cet écrit était celui que le cardinal avait remis naguère à Louis Xlli, au sortir d'une entrevue avec les devins, et que le roi n'avait voulu communiiiuer à personne. Il portait cette sentence :

« Nés le même jour, les deux frères mourront le même jour. »

MONSIEUR DE SAl.M-MARS.

Louvois était un esprit vraiment distingué, mais essentiellement calculateur; rigide dans la voie de son ambition, et a' une sécheresse de cœur qui lui présentait comme des lacunes dans leur organisation la sensibilité et l'indulgence des autres. Il n'était pas homme à s'arrêter devant les superstitions vulgaires, et méprisait souverainement les sorciers et leurs oracles.

Mais il était trop bon courtisan pour heurter de front les laiblesses de son maiire ; il préférait les utiliser à son profit. Il se.sentait, en ce moment, possesseur du secret le plus important de la monarchie, et acquérait, aux côtés du souverain, une place que nul ne pourrait lui disputer désormais.

Le duc d'Orléans ayant échoué dans ses faibles observations, en faveur du souvenir lé2:ué par la reine mère à ses fils, déclara qu'il ne voulait plus, en quelque façon que ce pût être, se trouver mêlé à cette afTaire. — Elle regardait uniquement l'aîné de la famille, le possesseur du trône ; pour lui elle était, dès cette heure, comme non avenue.

hlle restait donc aux mains du roi et de son confident, — et certes ils ne demandaient pas autre chose. Mais le prince ne pouvait s'en occuper directement, et Louvois sembla lui rendre uu éminent service en consentant à en assumer la responsabilité et le soin.

LES DELASSEMENTS ILLUSTRES.

En quittant les princes, il traversai l k-ntemenl la cour du palais, songeant lui-niùmo aux moyens lie tenir cet engagement, lorsque son iront s'éclaiirità la vue d'un seigneur qui le saluait do la manière la plusobsL'quieuse.

Il lui rendit son salut avec un sourire qai fit rayonner ce courtisan en sous-ordre, et il lui dit enjoignant le geste à la parole :

— Approchez donc, monsieur de Saint-Mars, ce m'est grand plaisir de vous rencontrer.

L'extérieur de ce personnage justifiait peu une telle marque de bienveillance. C'était, dit un cluoniqueur, un garde du corps du roi, mince hobereau de Champagne, seigneur do Dinion et de Palteau. Il avait nom Bénigne d'Auvergne de Saint-Mars.

Qu'on se représente un homme grand, maigre, sec, au physique grêle et décrépit, à la face hâve et cadavéreuse, aux yeux petits, louches, gris et sillonnés de raies sanguinolentes. Sa bouche était large et difforme ; ses lèvres, minces et d'une teinte violacée, étaient affectées d'un tic nerveux presque incessant, qui imprimait à l'ensemble de cette physionomie une contraction effrayante. A la première vue, on semblait convaincu qu'aucun sentiment généreux ne pouvait se loger sous celte hideuse enveloppe ; et si, comme on dit, les traits du visige sont le miroir de l'âme, jamais miroir ne refléta plus de bassesse et de méchanceté.

L'historien qui nous fournit ces détails peu flattés ajoute que le personnage dont il est question avait, avant d entrer dansles gardes du corps, et comme moyen de fortune, épousé la sœur d'une madame Dufrenoy, maîtresse en titre de Lonvois.

Cette particularité éclaircit une partie essentielle de cette ténébreuse histoire; il fallait au confident royal un homme à sa merci, dont il iùt sûr, et cette parenté illégitime servit de bon entre eux.

Il coupa court aux compliments et lui dit :

— L'affaire où vous allez est-elle si pressante que vous ne puissiez m'accompagner jusqu'à mon cabinet ?

— Aucune affaire ne me tient, quand il s'agit du ser\ice de Votre Excellence !

— Voilà une bonne réponse... En ce cas, veuillez venir avec moi.

Comme tous les ministres en titre, Louvois possédait au Louvre une installation complète, à portée du monarque. U pressa le pas et s'enferma avec le garde du corps, qu'il fit asseoir en face et pi es de lui, de manière à ne rien perdre des jeux de sa physionomie.

— Monsieur de Saint-Mars, commença-t-il sans préambule, le roi a besoin de vous.

— bemoi!...

L'ambitieux bondit de surprise et d'émotion sur son tabouret,

— Vous allez partir dans une heure.

— A l'instant, Excellence!

— On mettr.: à vutre disposition les meilleurs chevaux des écuries royales ; mais vous n'em-

mènerez qu'un do vos gens, celui en qui vous avez le plus de confiance.

— C'est dit, monseigneur, j'ai mon affaire.

— Sans indiscrétion, quel est cet homme?

— Comme il me parait s'agir d'une entreprise délicate et pouvant exiger de l'énergie, ce ne sera pas, s'il plaît à Votre Excellence, mon valet de chambre. J'ai mieux à mon service. C'est uu certain Uosarges, d'origine provençale, major dans les compagnies franches. Un particulier tout à moi.

— Ses défauts? demanda Louvois, en politique habitué à voir le fond des, choses.

— 11 n'en a qu'un... l'ivrognerie.

— llum !... qui dit ivrogne, dit bavard.

— Excusez-moi, Excellence, le proverbe a tort, au moins pou;- cette lois. Mou Provençal ne boit qu'à ses heures, et il a le vin taciturne. S'il faut tout vous dire même, c'est quand il a bu qu'on en peut obtenir le plus de services. Le vin ne l'affaiblit et ne l'étourdit pas comme les autres. Il lui occasionne au contraire des accès vertigineux, qui en font un instrument aveugle, et au besoin terrible, pour ceux qui savent le manœuvrer.

— Décidément, murmura Louvois, vous êtes l'homme qu'il me faut.

Saint-Mars s'inclina avec une orgueilleuse modestiv'. Son protecteur tira de son bureau un sac gonflé d'or, dont la seule vue fit pétiller ses yeux sournois et fauves.

— Voici, dit le ministre, pour vos premières dépenses ; Sa Majesté entend que l'on n'épargne rien pour son service. L'argent bien employé rapporte au centuple.

— S'il y a des laugues à délier, des consciences à rassurer, Votre Excellence peut être tranquille; grâce à ses largesses, j'y mettrai le prix.

— C'est bien, persévérez, vous tenez votre fortune en vos mains.

— Je tâcherai qu'elle ne m'échappe pas plus que vos bonnes grâces, monseigneur.

Le ministre se leva pour témoigner que l'audience était terminée.

— Je n'ai plus qu'à vous souhaiter bon voyage et prompt retour.

Saint-Mars se leva à son exemple, et prit la sacoche qu'il retint sous le pan de son habit.

— Pardon, monseigneur, dit-il humblement, il ne nie reste qu'à savoir où je dois aller.

Louvois aimait assez à être deviné, sans avoir à mettre les points sur les i," quand il donnait de ces missions. Cependant il comprit qu'il ne pouvait pas exiger une pénétration si comylèle en cette affàii e, où lui-même était à peine renseigné. Mais il ne s'en montra guère plus explicite.

— Vous prendrez, dit-il, la route de Dijon ; ^aiis vous arrêter dans cette ville, vous pousserez tout droit jusqu'au village de*", sur les bords de l'Armançôn. Vous y .--éjournerez le moins possible pouiVevenir m'appi eiidre ce que vousy aurez vu.

— !?aint-!\lars possédait uu fl dr trop délié pour en demander davantage; il savait que les intrigues les plus embromliées sont les plus profi-

LES DÉLASSEMENTS ILLUSTRES

tables. On ne pêche bien certains poissons qu'en eau trouble. L'affaire se présentait admirablement ; il répondit par un sourire diabolique, baisa la main de sou protecteur et s'éloigna.

IMalgré la difficulté des voyages à celte époque, malgré les mystères dont sa mission était hérissée, malgré son séjonr autorisé en Bourgogne, une semaine ne s'était pas écoulée, qu'il mettait pied à terre à l'hôtel privé du ministre.

Ses habits poudreux, sa perruque en désordre, son feutre dctormé attestaient une longue étape sans débotter. C'était d'ailleurs une mise en scène adroite. 11 n'eut pas besoin de se nommer aux huissiers ; on le reçut en homme qu'on attend, et le ministre fat immédiatement visible.

Mais ce qui acheva d'édifier sur son crédit les gens de l'antichambre, et de le rehausser luimême à ses propres yeux, c'est que son puissant patron dit à l'huissier :

— Avancez un siège à M. de Saint-Mars; — de quelque part qu'on se présente, je n'y suis pour personnel

A dire vrai, le siège n'était pas de trop, le confident de Son Excellence avait accompli plus que force. 11 s'y laissa choir plutôt qu'il ne s'y assit ; mais sa nature coriace et nerveuse, excitée par son ambition, ne tarda pas à lui venir en aide.

— Je vous écoute, dit le ministre.

— Je suis allé où vous m'avez dit, monseigneur, commençM le messager, trop habile pour ne pas lire dans le calme peu sincère de son illustre interlocuteur une impatience fébrile. Ce n'est pas le village qui est intéressant, c'est le château.

L'agitation inlérieure de Louvois se trahissait par les titillations de ses doigts sur les bras de son fauteuil, et par le coup d'ceil étrange dirigé fréquemment sur un tapis qui recouvrait un objet déposé sur sa table.

— Cependant, continua Saint-Mars, ce château

est peu habité, peu fréquenté surtout A côté

s'éiève une métairie... pour rire.

— Ah! ah!...

— Oui, des fermières en bas de soie, logées dans un pavillon magnifique.

— Parlez-moi du château, interrompit Louvois, redoutant les questions incidentes et pressé d'arriver au but.

— Le châtelain est un fort digne homme, un peu misanthrope, qui a entouré sa résidence d'un blocus rigoureux.

— Dont vous avez triomphé?.,.

— Sans beaucoup de peine, fit Saint-Mars souriant. — Chose bizarre, pour un seigneur de sa condition, il s'est fait le précepteur d'un jeûna homme...

Louvois redoubla d'attention, mais Saint-Mars s'arrêta ; son regard s'était dirigé sur un portrait en pied de Louis XIV, placé en face de lui, sur le panneau principal du cabinet. Ce n'était pas cette fois de la comédie, ce portrait l'attirait; — il se leva, s'en rapprocha, l'examina sous tous ses aspects, et murmura :

■— C'est prodigieux t prodigieux !

Le ministre suivait ses mouvements avec une anxiété croissante, gagné par son émoi et^ne cherchant plus à le questionner. 11 revint s'as- ■ seoir, et fixant son œil sur celui de son interlocu- [: teur, ce dont il n'y avait presque pas d'exemple : 5

— Monseigneur, dit-il, si je n'avais été certain ! que Sa Majesté chassât toute cette huitaine à Fon- f tainebleau, j'aurais juré qu'elle se tenait incognito ^ dans ce manoir bourguignon.

La pâleur de Louvois devint livide.

— Quelles conséquences tirez-vous de cette ressemblance merveilleuse entre ce jeune homme, confiné dans un vieux château, et Sa Majesté le roi de France ?

— Mon Dieu, monseigneur, la confiance dont vous m'honorez m'impose une entière franchise. Je répondrai a votre question par l'exposé de ma conduite. Je me suis présenté au château comme chargé d'annoncer la mort de la reine mère.

— Pas mal ! fit à demi- voix le ministre.

— Le châtelain a reçu cette nouvelle ainsi qu'un coup de foudre.

— Et l'élève?

— L'élève avec indifférence.

— D'où vous concluez?...

— Que le précepteur est beaucoup plus instruit que l'écolier.

11 y avait un temps de silence entre chaque demande et chaque' réponse. 11 devenait évident que Saint-Mars, avec sa pénétration diabolique, en savait maintenant autant, sinon plus, que son patron.

— Ne tirez-vous point d'autre conséquence encore de cette situation de l'élève et du maître?

— Si fait, monseigneur, celle-ci: l'élève m'a paru, sous l'enveloppe d'une grande douceur, cacher le germe de passions et de volontés capables d'une extrême exaltation. Le maître, au contraire, est un homme usé, dont l'énergie primitive s'en va sous le coup des années et de l'existence anormale où on l'a réduit. Dans cette situation, il est à craindre que le jeune homme, déjà en éveil sur le mystère de sa naissance, n'arrive à lui arracher des éclaircissements dangereux.

— 11 faut empêcher cela!.,, exclama Louvois effrayé par cette perspective.

Puis, voulant avoir toute la pensée de son confident :

Qu'appréhendez-vous donc de celte ressemblance, dont vous avez été frappé?.,.

Octave Féré.

{La suite au prochain numéro.)

îieprodnotion inteiditet

hES DKLASSEMENTS ILLUSTRES.

ALEXIS BOUVIER

rilASSi: A LIIO.MMK {siiitc^.

Picot, le Bou(;hei' des Biens, le chef de tous les Chouans, était ]ihis à craindre, si Picot, ce qui devait être, savait qu'il était la cause duguet-apcns, l'aiï.iire était grave; mais comme les bleus vaincus étaient dispersés, que le village brûlé n oflrait plus de retraite, qu'acculé à la mer, l'icot devait être pris, il ne pouvait s'embarquer; que lui, Friqiiet, avait seul la possibilité de les sauver en les conduisant, avec le bateau qui l'attendait, à bord du navire anglais mouillé en face de l'île de Bazt ; il espéiait r.icheler sa vie en sauvant la leur; et il se rassurait.

Il était presque calme, lorsqù'après une demiheure de marche, arrivés sur la roche de Samte- Barbe, Picot dit :

— Nous y sommes !

Puis, faisant un signe à Bizot, il ajouta :

— Attar-hons-le.

Aussitôt, et par un mouvement rapide, Bizot culbuta l-'riiinet, et, rassemblant ses mains, il lui lia les poignets. Puis, aidé de Picot, il liescendit le misérable jusqu'au bord de la mer ; là, le couchant sur la roche, les deux hommes rejoignirent Cervenon.

— Qu'allons-nous faire? demanda Picot.

— Le juger^ dit Cervenon.

— Le condamner, fit Bizot.

— Allons !

Les trois hommes descendirent retrouver leur prisonnier. Picot et Bizot aidèrent Friquet à se redresser, car ses mains garrottées gênaient ses mouvements.

Friquet regarda autour de lui, ennuyé de ne pas voir quel était son troisième adversaire.

Cervenon était resté sur une roche plus haute el il regardait si les Bleus ne venaient pas du côté de la mer.

La roule était libre... on ne voyait au plus loin que la fumée du village deCœlon qui brûlait.

— Eh bien! demanda Picot, sommes-nous suivis ?

— Non, répondit Cervenon, les Bleus cuisent.

— Descendez, alors, que nous en finissions. Cervenon, obéissant, descendit les roches et fut

bientôt près de ses compagnons.

Friquet leva la tête.

Cervenon, les bras croisés, marcha droit à lui ;

Friquet, épouvanté, le visage décomposé, reculait comme devant la tête de Méduse. Cervenon lui dit enfin :

— Tu m'as reconnu, Jacques V

Troublé, tremblant, titubant, Friquet dit d'une voix rauque :

— Que me voulez-voùsV

— Jacques Friquet, nous voulons te juger ! nous \ oulous te demander compte de ta vie criminelle, nous voulons venger ceux qui sont devenus tes victimes.

— Vous êtes des lâches, hurla Friquet, cherchant à dégager ses mains des cordes qui le garrottaient, vous êtes trois contre un, contre un dont vous brisez les forces*... lâches.

— Traître ! fil Picot avec mépris, en tirant un couteau de sa ceinture.

Fn voyant l'acier luire au 'soleil du matin, Friquet se crut perdu, il allait tomber.

C'est Picot qyi le soutint et lui dit en haussant les épaules :

— Je ne veux pas te tuer. Je veux couper les cordes.

Les cordes coupées, il se plaça devant lui et lui dit:

— Il n'y a maintenant qu'un homme devant un homme, ré| èle donc que je suis un lâche!

En disant ces mets. Picot jetait son couteau. Friquet baissa la tète et ne répondit pas. l'icot se plaça devant lui et dit :

— Jacques Friquet, apr?»s avoir reçu depuis trois ans l'argent de nos princes, après avoir juré lidélilé au roi, vous avez été chargé de diriger vers nous, pour servir au mouvement, un convoi d'armes expédié d'Angleterre... Lorsque confiants en vous nos gars se préparaient, en s'échelonnant sur les roules, à vous protéger... vous^ comme un Judas, vous alliez nous vendre aux Bleus.

Friquet ne répondit pas, Picot continua :

— C'est par toi, lâche et traître, que cinquante de nos compagnons sont couchés dans les plaines de Gœlon... Jacques Friquet, as-tu quelque chose à dire pour ta défense?

— J'ai à te dire que je ne vous reconnais pas pour mes juges.

Picot haussa les épaules.

Bizot s'avança à son tour et lui dit :

— Tu me reconnais, moi, maître Friquet; je t'accuse d'avoir séduit et déshonoré Marie-Reine, je t'accuse de l'avoir entraînée au crime, je l'accuse d'avoir, de complicité avec elle, empoisonné ma fiancée Rosalie Trumeau... je t'accuse, lâche et infâme, d'avoir laissé arrêter, juger, condamner, exécuter le père de celte entant, comme coupable de cet horrible crime, pour ce lait je t'accuse et je demande justice ; pour l'autre fait de m'avoir fait emprisonner, je te pardonne...

— Jacques Friquet, reprit Picot, as-tu quelque chose à dire pour ta défense ?

— J'ai à dire, que si vous n'êtes pas des misérables sans foi et sans honneur, vous devez me

LES DELASSEMENTS ILLUSTRE;

laisser libre afin de confier à uq tribunal régulier le soin de me juger de vos ridicules accusations.

— Tu nies donc? demanda Bizot.

— Mais oui, je nie... Je n'étais pas à Paris lors de la mort de cette fille.

— Et Marie-Reine ?

— Marie-Reine était peut-être coupable.

— Marie-Reine, assassinée par toi, croyant en mon costume de prêtre, s'est confessée à moi, quelques minutes avant de mourir.

— Ah ! c'était vous, ce prêtre, fit malgré lui Friquet.

— C'est toi qui, de complicité avec elle, as là- «hement empoisonné la malheureuse enfant; c'est toi qui avais tout préparé pour faire soupçonner et Trumeau et Marie-Reine... Qu'as-tu à dire ?

Friquet se tut.

Cervenon s'avança alors, et croisant les bras devant Friquet, il lui dit :

— Jacques, mon ancien ami, lorsque je partis, jeté confiai ma fille Marie Cervenon... Jacques Friquet, qu'as-tu fait de mon enfant ?

— Votre fille est morte... Je ne pouvais la détendre contre la mort.

— Misérable, aie donc au moins le cynique courage de tes crimes. Tu as voulu déshonorer ma Marie, et lorsque la digne enfant a résisté à tes desseins, lorsqu'elle a voulu tout dire à la famille dans laquelle on te recevait, tu n'as trouvé que la mort pour triompher d'elle, et tu l'as empoisonnée.

— C'est faux...

— J'atteste, moi, dit Bizot, que Marie Cervenon est morte empoisonnée par Friquet.

— Jacques Friquet, qu'avez-vous à dire pour vous défendre?

— Pour me défendre ! Puisque vous refusez de croire à mes paroles, il vous est facile de me condamner. Vous me jetez à la face tous les crimes qu'il vous plait de m'imputer. Vous êtes trois, je suis seul ; vous êtes armés, je suis sans armes.

— Les femmes que tu as tuées étaient aussi sans force et sans armes.

— Vous êtes des lâches.

— Ah 1 à la fin, cria Picot en avançant, s'il ne se tait, je vais l'étrangler.

LES DELASSEMENTS ILLUSTRES.

Le mouvement de Picot, le ton avec lequel il dit ces paroles, firent reculer le misérable, qui se lut.

Cervenon arrêta Picot et lui dit :

— Il ne taut pas qu'il meure assassiné, il iaut qu'il meure condaunié.

— C'est vrni, puisque cet homn^e n'a rien à dire pour se justifier, moi, Louis Picoi, je déclare que Jacques Friquet a trahi les Vendéens, je déclare qu'il a vendu ses compagnons, que par sa faute cinquante Chouans au moins sont morts en se diîfc:i liant. Sur mon âme et conscience, devant Dieu et les homme-^, Jacques Friquet a mérité la mort.

Jacques baissait la tète, une sueur froide mouillait son Iront; Biznt dit:

— Moi, Kustache Bizot, je jure que JacquwB Friquet a fait empoisonner ma fiancée Rosalie Trumeau ; je jure que Trumeau, pir lui, est mort innocent... je jure que Jacques Friquet, pour se sauver de toutes accusations nouvelles, a assassiné sa complice, Marie-Reine!... Sur mon àtne et conscience, devant Dieu qui m'eutend, Jacques Friquet est un assassin; il a -mérité la mort.

L'accusé, la tète penchée, écoutait, non ce que disait Bizot, mais les bruits loiutains, espérant toujours voir arriver les Bleus, et voir se transposer les rôles.

Cervenon se levant à son tour dit :

— Jacques Friquet a assassiné ma fille, Marie Cervenon... Sur mon àme et mon honneur, Jacques a mérité la mort.

Bizot allait saisir Friquet, lorsque celui-ci, sautant en avant, courut à l'e-xtrémité des rochers et se jeta à la mer.

il nageait vers le large... Picot dit à ses compagnons :

— Vite, suivez-moi.

Les trois hommes s'élancèrent à la poursuite de Friquet. Bizot s'était laissé gUsser le long des rochers; c'était un chemin périlleux, mais c'était aussi pour le brave garçon une occasion de plus de dépenser son courage et son énergie.

Dès qu'il fut en bas, il courut sur la giève. Un homme, assis sur la levée d'une barque, attendait maugréant.

— Vile, cria-t-il, à tes avirons.

— Qu'est-ce que c'est, fit l'homme, quoi qu'il y a?

— Un homme à la mer ! dit Bizot, vite !

11 avait sauté dans ce bateau, et il bousculait Baptiste Coulard, car c'était lui.

— Oué qu' ça me fait, dit celui-ci, j'attends quelqu'un.

— Veux-tu m' obéir?

— Oh ! mais, faut pas me parler comme ça, à

Cervenon et Picot rejoigni^-ent Bizot. Sans dire un mot, ce dernier sauta dans la barque oii étaient déjà ses compagnons, et d'un coup de pied la poussa au large.

— Rame, ou je t'étrangle, fit-il.

Coulard n'avait pas besoin de cette menace, les deux nouveaux venus l'avaient décidé.

— Où allons-nous? demanda-t-il.

— Là -bas, au-dessous de Sainte-Barbe, à cet homme qui nage.

— Fallait donc le dire, l'humanité avant tout, pardi !

Cervenon avait pris la barre du gouvernail, Coulard tirait sur ses avirons, et Picot appuyait dessus pour l'aider.

Bizot, placé à l'avant, faisait un auvent de ses mains pour mieux voir le point vers lequel ils se dirigeaient.

Friquet s'était jeté à la mer; bon nageur, il gagnait le large, pour appuyer après sur l'île de B;izt. Lu cet eudroit-là, la mer forme comm(?uu goulet; s'il pouvait gagner l'île, il la traversait en courant et se jetait à l'eau de l'autre côté pour monter à bord du navire anglais.

— Mais il ne se noie pas, ce gars-là, fit Coulard, il flotte comme un poisson.

— Va toujours, cria Picot,

— 11 sera avant nous à l'île.

11 ne faut pas qu'il l'atteigne, hurla Bizot.

Ah ça, qu'est-ce que vous me faite faire,

alors? demanda le saltin en s'airèlant.

— Veux-tu ramer ? cria encore Picot.

— C'est bon... c'est bon, ne vous lâchez pas, nous allons le couper dans les courants... visez à

droite!

Cervenon, qui connaissait la manœuvre, obéit; la barque alla droit sur le nageur.

Dix minutes après elle était près de lui. ^ Celui-ci, au contraire, retournait sur Sainte- Barbe. Comme les trois hommes rageaint, Coulard dit : . , , . j X ,

— Espère, espère... virez a bâbord, et nous le tenons. Cervenon appuya sur la barre ; la barque vira d'un coup... Friquet était à deux brassées du bateau...

— Prenez 1a galfe, commanda Picot à Bizot qui était à l'avant, et brisez-lui le ciûne.

Bizot saisit la gaile, c'est-à-dire la longue perche au bout dp laquelle est un crochet de fer; il se leva ; mais, prêt à la laisser tomber sur le crâne du malheureux, il s'arrêta.

— Oue taites-vous? cria Cervenon, voyant que Friquet plongeant venait de disparaître.

Bizot se retourna tout pâle et dit :

— J'en ai pas le courage !

— Ah ça ! ètes-vous fou ? fit Picot.

Friquet venait de reparaître de l'autre côté du bateau. Le chef chouan n'aidait plus Coulard, qui disait tout étourdi :

— Mais qu'est-ce que vous vouiez donc y luire au dessalé ?

Picot avait pris un aviron. . . lorsque Friquet f u\ à sa portée, l'aviron s'abattit, le misérable sei. fonça... Les trois hommes, anxieux, atleiidirei. les yeux fixés sur le flot.

Friquet reparut, le front sanglant, les yeux presque sortis de la tète... il nageait vers la barque, et d'une voix becquetante, il criait :

— Au secours ! grâce !

LE? DELASSEMENTS ILLUSTRES.

Picot, debout, l'aviron levé, rattendait ; Cer- Tenon regardait.

Biziit se mit à genoux et supplia.

— iN'e le frappez pas... grâce pour lui! Picot haussa les épaules.

— Allons, viens, fit-il.

Friquet, par un eflort désespéré, se rapprocha de la barque.

Dès qu'il fut à portée de l'aviron, le long sequet de frêne tomba et lui défonça le crâne.

Le flot sous lequel il s'enfonça devint rouge. Puis rien ne reparut, la lame s'étendit longue et verte.

— Mon Dieu ! priait Bizot, m.on Dieu ! pardonnez-nous.

— Au large ! cria Picot à Coulard épouvanté, en lui rendant son aviron.

Celui-ci, muet et tremblant, obéit.

Quand ils eurent tourné l'île de Bazt, Picot dit:

— Cervenon, gouvernez sur le navire anglais, là bas.

Une demi-heure après, les trois hommes étaient à bord du bâtiment, et Coulard, glissant dans sa poche le louis qu'il venait de recevoir de Cervenon, disait :

— C'est des coquins, mais ça paie mieux que des honnêtes gens.

Alexis Bouvier.

(Reproduction interdite.)

UNE INSTRUCTION CRIMINELLE

JirLES BEAUJOIKT

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