AU CIEL
C'est une Galerie au dallage et aux arcades de lumière dont ni le commencetnent ni la fin ne se voient.
Ses innombrables haies, commandant la profondeur d'un indescriptible horizon d'or et d'argent, d'azur et de clartés déroulé en dehors de toutes les lois de la distance terrestre, plongent
sur des plaines, d'une douceur d'espérance et de blé, dont la sérénité morale enchante et fertilise le cœur,
sur des Saharas de délices, de brise et de parfums,
sur des déserts rafraîchissants,
sur des vallées abritant la béatitude et l'extase,
sur des montagnes sculptées de foi, taillées en escaliers de Moïse pour que Us yeux même et lu pensée puissent de partout, sans fatigue, gravir leur escarpement,
sur des coupoles dt la couleur des temples ei des ruches, du marbre et de l'ivoire, offrant la puissance fermée et l'aspect précieux des tabernacles éternels,
sur des hameaux lointains, loiniains... qui ont l'air de
s'éveiller sans cesse dans la confiance éperdue de l'aurore,
et sur de gigantesques cités, rousses, toutes petites, ramassées, à peine visibles, qui semblent fumer là-bas, là-bas, et s'assoupir dans la récompense du soir,
et sur des S ions à terrasses de nacre,
sur des Jérichos à remparts de cuivre,
sur des Jérusalems rebâties et radieuses,
sur des Chanaans dont les ombrages « bleu-de-Marie », en faisant des gestes de palme, se balancent pour appeler,
et aussi sur des successions, sur des processions de baptistères, de campaniles, de tours, de clochers vermeils et de dômes à reflets comme la gorge des ramiers,
et sur de grandes routes, toutes droites, coupées en croix, prenant et entraînant les pas torrentueux des pèlerins séculaires,
et sur de tendres collines, serrées du haut en bas par un chapelet de sentiers en spirale,
et sur de merveilleux vergers palissés de symboles,
sur des bois touffus de prodiges,
sur des jardins mystiques,
sur des champs de lis,
sur des aqueducs de cyprès,
sur des campagnes infinies qui se suivent, se suivent, se continuent, se perpétuent toujours, toujours, toujours...
Or là, dans cette galerie, seul, et aussi calme et aussi pur et aussi blanc que la colonne contre laquelle il ne fait pas d'ombre.
Un Ange se tient debout.
Il regarde l'immensité que son œil embrasse et possède.
Et il écoute.
Il écoute une musique, ineffable et qui le ravit, qui le transporte immobile, jusqu'aux pieds du Compositeur souverain, du Maître de la suprême harmonie, et son oreillereçoit ce pain mélodieux avec autant d'allégresse et de respect qu'une bouche l'hostie.
Mais tout à coup, les sons ei les accents suaves qui coulaient comme une onde et qui semblaient jaillir pour ne
jamais cesser, s'arrêtent brusquement sur un signe mystérieux, invisible et formel.
Et à la même seconde, les violons de la Tribune et les altos du Roi des Rois, les musettes de la Nativité, les buccins des pêclieurs de la Barque de Pierre, les citJiares, les tympanons, les luths, les harmonicas des Sept Ciels, les trompettes des Ascensions, les Orgues de Pâques, les hautbois des Belles Morts, et les neuf chœurs des Anges, le plmnchant des Elus, les Te Deum des Saints, les cantiques des Confesseurs, les hymnes des Décapités et les fanfares des Martyrs, et les concerts d'Actions de grâces, et les orchestres de Cana... tout obéit, tout se tait. Un grand souffle d'oriflammes traverse et remplit le silence.
Et descendu dans un fracas de soie.
Un Chérubin, vertigineux, ruisselant d'espace, éblouissant comme un glaive qu'on tire, accoste devant l'Ange, à la rive moirée.
Il a trois paires d'ailes, qui pointent, courbes et haut dressées ainsi que des lames de sabre, et ces ailes sont parsemées d'yeux, grands ouverts] aux cils battants...
Une escarbouclede rubis brûle à son front comme une braise.
Son visage admirable est d'une chair irradiée qui semble un émail translucide, et sa chevelure de feu, palpitante couronne, respire et remue sur sa tête.
Il a la taille d'un jeune Jiomme éclatant de force et de grâce, les vêtements ajustés d'un soldat paradisiaque, une souple cuirasse écaillée aux couleurs de l'Arc-en-Ciel et des cothurnes en plumes d'or.
L'Ange, à sa vue, s'est incliné, ramenant aussitôt devant lui ses robustes ailes d'une blancheur immaculée et rondes du haut comme les roues d'un char qui fend la neige.
A l'abri de ce bouclier il attend et il tremble en face du Chérubin debout.
Et coynme celui-ci ne dit rien, ^Ange effaré l'interroge, à travers la grille de ses ailes.
L'Ange. — Pourquoi viens-tu? Pourquoi descends-tu veis moi, Chérubin?
Le Chérubin. — N'aie pas peur. Je t'apporte une grande nouvelle. . Dès le commencement, Dieu... (l'Ange se prosterne...) t'avait distribué, parmi les purs esprits, le rôle d'honneur qu'il te destinait.
L'Ange, prosterné. — Je le sais.
Le Chérubin. — Celui d'ange gardien.
L'Ange, prosterné. — Je le sais ! Je le sais ! Voilà des éternités que j'aspire à ma nomination ! J'ai prié, supplié, soupiré, gémi, pleuré. Pendant des rosaires de siècles, tu m'en es témoin, j'ai demandé : « Seigneur ! Vierge Marie ! Quand sera-ce? Comme c'est long! » et toujours les archanges chargés de donner les réponses me disaient : « Pas encore ! Plus tard ! » Est-ce donc pour aujourd'hui? Les temps sont-ils venus? Vais-je avoir une âme? Une âme à moi? Rien qu'à moi? Une âme à soigner, à défendre, à guider! Une âme qui m'appartienne, et que j'aime, et qui m aime? Ah ! si c'est oui, dis-le, dis-le, ne me fais pas languir !
Le Chérubin. — Oui, tu vas l'avoir.
L Ange. — Enfin !
Le Chérubin. — C'est pourquoi je suis venu.
L'Ange. — Dieu soit béni !
Le Chérubin. — Un enfant va naître.
L'Ange. — Bientôt?
Le Chérubin. — Dans un instant.
L'Ange. — Dieu soit glorifié ! Quel enfant? Un homme? Une femme?
Le Chérubin. — Une femme.
L'Ange. — Dieu soit chanté ! En quel pays?
Le Chérubin. — A Nemetodurum, en un bourg de Gaule romaine. Son père s'appelle Sévère.
L'Ange. — Et sa mère?
Le Chérubin. — Gérontia, .
L'Ange. — Sont-ils païens?
Le Chérubin. — Chrétiens, et vivant tous les deux dans la crainte du Seigneur.
L'Ange. — Dieu soit honoré !
Le Chérubin. — C'est leur fille, leur fille unique à ki personne de qui — de la part de Dieu — je t'attache, je te prépose, et que tu dois garder.
L'Ange, prosterné. — Dieu soit servi ! Le nom de mon enfant?
Le Chérubin. — Genovefa, Geneviève.
L'Ange, prosterné. — Ah ! le doux nom ! Qui le lui a donné?
Le Chérubin. — Elle le tient de ses parents, mais c'est sainte Anne qui l'a choisi.
L'Ange, prosterné. — Sainte Anne... la Mère de Dieu ! Pourquoi, Chérubin?
Le Chérubin. — EUe s'intéresse à l'enfant.
L'Ange, prosterné. — Geneviève... Tendre et pieux, candide, aimable et caressant, à lui seul ce nom est une prière, un appel, un souffle, un Amen, vm Deo grattas, une mélodie... Il bruit comme la feuille et murmure comme l'eau. Geneviève... Parfum de la fleur et maturité du fruit. Il est léger, frais comme un voile et chaud comme une toison... Il a la tiédeur de la laine et la transparence du lin. Geneviève... Il embaume, il apsuse, il console; il fait du bien rien qu!à l'entendre et l'on est ravi de le prononcer. Geneviève... Il Se déroule en banderole, il flotte; il est ailé, comme moi. Ce serait un beau nom d'ange. Il monte, il plane, il évoque le bleu des yeux et l'argent de l'étoile... Et je lui trouve aussi la perspective d'un grand
titre de 1 avenir, d'un texte redoutable et plein de Providence... Ai-je tort? Suis-je égaré? Geneviève... Ce nom, qui tinte en gouttes d'or comme la clochette au cou des brebis, vibre aussi comme l'airain. Tu ne fais que de m'en instruire^ et voilà qu'il reste en moi, qu'il y frappe, et qu'il y retentit avec des accents singuliers ! Quel est ce prodige? Où me conduis-tu. Chérubin? Qu'est-ce que c'est que cette enfant qui déjà me tourmente et que Dieu m'attribue? Puis-je le savoir? Si son nom me trompait? Que sera-t-elle? Pauvre? Riche? Bonne? Méchante? Vertueuse? ou Pécheresse?
Le Chérubin. — Une Sainte.
L'Ange, prosterné, tout tremblant. ■ — Une Sainte ! Je suis l'Ange gardien d'une Sainte? Moi? Comme cela? Pour la première fois?
Le Chérubin. — Je te le dis.
L'Ange, prosterné. — J'en suis indigne.
Le Chérubin. * — Tu le demandais? Voilà des millions d'années...
L'Ange, prosterné. — Pas d'une Sainte !
Le Chérubin. — Dieu t'accorde plus que tu ne voulais. De quoi te plains-tu? Remercie Dieu.
L'Ange, prosterné. — Je le remercie. Je suis à ses pieds. Mais uneSainte 1... D'ailleurs, uneSainte, un Saint... n'ont pas besoin d'ange !
Le Chérubin. — Ils en ont besoin.
L'Ange, prosterné. — Leur Sainteté les protège
Le Chérubin. — Elle les expose.
L'Ange, prosterné. — Ils sont au-dessus des dangers.
Le Chérubin, — Ceux-ci sont plus grands.
L'Ange, prosterné. — On ne les tente pas !
Le Chérubin. — On a tenté Dieu.
L'Ange, prosterné. — Mais alors, c'est un Trône, un Chérubin, un Séraphin... c'est toi qui méritais...
Le Chérubin. — Dieu voulait un ange, un novice.
L'Ange, -prosterné. — Que Sa volonté soit faite !
Le Chérubin. — Et c'est toi qu'il a désigné.
L'Ange, prosterné. — J'obéirai. Je garderai la Sainte. Une Sainte ! Mon Dieu !...
(Il soupire.)
Le Chérubin. — Elle ne l'est pas encore. Il faut d'abord qu'elle le soit. Mais elle l'est parce qu'elle le sera, qu'elle doit l'être, et qu'elle l'a toujours été, de toute éternité, dans les desseins d'En-Haut.
L'Ange, prosterné. — Ah ! je m'explique à présent les musiques si belles qui m'enchcintaient tout à l'heure et pourquoi Cécile avait pris sa harpe aux clés d'émeraude !... Je me disais : « Qu'y a-t-il donc? »
Le Chérubin. — C'était pour Gene\'iève.
L'Ange, prosterné. — Oui... une Sainte qui naît... ! C'est un événement. Cela n'arrive pas tous les jours.
Le Chérubin. — Souvent. A côté des Saints fameux, il en est que le monde ignore et ignorera, et que seul Dieu sait.
L'Ange, prosterné. — Geneviève -sera-t-eUe de ce nombre?
Le Chérubin. — Non, célèbre à jamais dans la mémoire des hommes.
L'Ange, prosterné. — Que je suis troublé ! Pour bien entretenir ce trésor précieux,, comment vais-je faire? Aurai- je les moyens?
Le Chérubin. — Tu les as. N'es-tu pas l'ange? investi du pouvoir sacré?
L'Ange, prosterné. — Est-ce assez? Je suis le Bon Ange, en effet, et j'ai foi dans ma qualité... Mais Vautre?... Voilà que j'y pense \
Le Chérubin. — Que veux-tu dire?
L'Ange, prosterné. — Tu le sais... Celui dont le nom même agite!... L'Esprit du Mal! Ah! celui-là! Sera-t-il en face de moi, de l'autre côté? Chaque homme, sur la terre, a-t-il aussi son Mauvais Ange? Et les Saintes? les Saints? En sont-ils libérés?
Le Chérubin. -^ Non. Tout homme a son démon, et Geneviève aiura le sien que tu devras combattre.
L'Ange, prosterné. — Ah ! Si j'étais armé ! Mais je n'ai que des ailes !
Le Chérubin. — Dieu t'a donné des bras... Des ailes et des bras, nous sommes les seuls qui ayons les deux, parmi tous les êtres créés. Les deux te serviront contre l'ange malin... Tes ailes, d'abord, que ne peut casser la tempête, ni même rebrousser le vent des pensées sataniques ! tes ailes seront une voûte, un rempart, des rideaux, un toit !... Tes bras feront mollir comme un sureau ou briseront comme bois mort tout ce que tes mains saisiront... A ton ordre le fer deviendra de l'osier. Ton regard sera flèche et ton souffle ouragan. Ta bouche enverra du feu et tes paroles renverseront ceux sur qui tu les lanceras. Et tes pieds si légers, suspendus et flottants, seront, quand tu voudras sur-le-champ les river, plus accrochés au sol que les anneaux retenant le navire au port. Tu vas désormais être frémissant de bataille et hanté de victoire... Et tes désirs, tes souhaits, tes vœux, tes mains jointes, tes poings serrés et tes ailes tendues, tes peurs, tes éveils, tes aguets, toutes les affres de ta vigilance et ton étemelle insomnie te vaudront h concours d'une armée séraphique... Lève-toi! (L'Ange se lève.) L'enfant va venir au monde. Il faut que tu sois là pour lui donner son âme I
L'Ange, debout. — Moi? Son âme?
Le Chérubin. — C'est elle qui brille à mon front... (Il détacJie l'escar boucle et la place au front de l'Ange où elle s'encliâsse aussitôt.) Prends-la donc et pars vite audevant de ce corps qui n'attend plus que toi.
L'Ange. — Oui... Depuis que tu me l'as remise, je sens, jusqu'à mon cœur, la force des rubis... et je brûle comme une lampe !
Le Chérubin. — Tu reconnaîtras l'endroit... La plus haute des fumées s'élève en volutes de la maison comme au sortir d'un encensoir. Une colombe rame au-dessus du jardin.
L'Ange. — Oui...
Le Chérubin. — Pars!
L'Ange. — Oui... Mais, encore un moment! Mon espérance est si fébrile ! Je suis envahi, assailli de doutes !... Tant dô questions à faire ! Ah ! Seigneur ! tous les conseils dont je voudrais te dépouiller ! Tu vois bien que je halète?
Le Chérubin, avec force. — Demande à Geneviève 1 Il n'y a plus qu'elle pour toi ! Ton métier d'ange gardien? C'est elle qui te l'apprendra ! Porte-lui son âme, allons ! Et, quand elle devra la rendre à Dieu, tu la rapporteras.
L'Ange. — Quelles commissions !
Le Chérubin. — Jusque-là, Dieu te la confie. Veille ! VeiUe!
L'Ange. — Je veillerai ! (Commençant à prendre son vol.) Au nom du Père !...
Le Chérubin, qui de son côté s'enlève. — Il est aux Cieux !
L'Ange, plongeant dans un nouveau coup d'aile. — Que je t'envie d'y remonter!... Moi, je m'engouffre sur la terre...
Le Chérubin, toujours plus haut. — ...Au nom du Fils ! Il y est descendu !
L'Ange, lointain, dans l'abîme bleu. — Amen !
Le Chérubin, qui n'est dé]à plus qu'une étincelle, in. excelsis. — Amen !