ICI-BAS
Au bourg de Nanterre, à trois lieues de Lufèce, à la fin de l'an 41g, en Gauh romaine.
Chez Severus.
Une habitation — propre et bien ordonnée — de petites gens, simples mais à leur aise.
Toute en rez-de-chaussée, bâtie de briques enduites d'un crépi couleur de mais, avec un toit à peine incliné, presque plat et couvert de tuiles rouges, la maison donne d'un côte sur un jardinet, de l'autre sur un potager.
Au centre du jardinet se dresse, sur un bout de colonne, une statue moyenne de Jupiter Capitolin, qui n'a plus de tête.
Le milieu du potager est occupé par un bassin étroit dont l'eau verte a gelé car on est en hiver. Aussi la vigne qui, en pergola rustique, fait le tour de la maison et le gros figuier poussé de travers près du seuil ont leur pied et leurs maîtresses branches protégés par des vêtements de paille.
Près de la porte et contre le tronc du figuier se trouve un
banc, composé d'une dalle soutenue par deux chapiteaux de marbre usé.
Le petit domaine est clos de murs bas qui n'arrêtent pas la vue et auxquels s'appliquent en espaliers des arbres à fruits taillés ingénieusement pour représenter des faisceaux de licteurs et des aigles romaines, des flambeaux et des quenouilles, des croix et des lettres latines.
Dans un angle de ces murs s'ouvre, au ras du sol, un puits profond que bouche, en guise de couvercle, une vieille roue de chariot en hois plein.
Au delà, s'étendent de grands espaces de terre, brune et givrée, et puis des fourrés qui annoncent et préparent des forêts.
La maison est très distante de la bourgade dont les toitures clairsemées et la petite église, basse et ronde comme un four, se distinguent à plusieurs portées de javelot, parmi les branchies dépouillées des arbres.
C'est le matin. Des fumées montent du village dans l'air tranquille.
A l'intérieur de la maison, se tiennent dans la chambre conjugale Severus et Gérontia.
Severus est debout près de l'âtre où brûle un feu de souches, ranimé de sarments qui crépitent.
Avec précautions, il enlace dans ses bras une enfant, née de la veille.
Gérontia, couchée dans un lit bas, sous une couverture teinte de pourpre et une peau de bête, la joue contre le poing, regarde devant elle, et songe.
Ayant passé de peu la quarantaine, maigre, sveUe et rasé, Severus a le type grec.
Gérontia, brune, robuste ei de carnation chaude, offre, dans la force et la vivacité de ses trente-cinq ans, l'aspect distmctif ei les traits de la Gallo-Romaine.
Severus, prenant son parti. — Gérontia? (Pas de réponse.) Rontia?
Grrontia. — Quoi?
Severus. — Desserre les dents... Depuis hier, tu ne dis pas un mot.
GÉRONTLA. — Ah! c'est que depuis hier...
Severus. — Tu es là, le sourcil froncé, le visage noir .. Parle un peu.
GÉRONTIA. — Que veux-tu que je te dise?
Severus. — Pas contente?
GÉRONTIA. — Non.
Severus. — A cause de l'enfant?
GÉRONTIA. — Oui
Severus. — Qu'est-ce qui t'ennuie?
GÉRONTIA. — Tu le sais. Alors, à quoi bon te le répéter?
Severus. — Je ne te compiends pas.
GÉRONTIA. — Tu ne me comprends jamais... C'est ton habitude !
Severus. — Voilà des années que, sans en avoir, nous désirions un enfant.
GÉRONTIA. — ...Nous désirions !... Toi, oui... Parce que moi...
Severus. — Oh !
GÉRONTIA. — Sans doute, je n'étais pas hostile.
Severus. — Ah ! Tu en conviens !
GÉRONTIA. — Mais, pour ce qui est de désirer, c'est toi, c'est toi seul.
Severus. — Entendu. Laissons cela. L'enfant est arrivée. Elle est magnifique. Tu te portes bien.
GÉRONTIA, ironique. — Je me porte toujours bien, moi I Heureusement que je suis soUde !
Se\^rus. — Alors, puisque tout est pour le mieux, tu devrais te réjouir? et remercier Dieu?
. GÉRONTiA. — Est-ce que je pleure?
Severus. — Tu te plains, et tu n'es pas gaie.
GÉRONTIA. — C'est que je trouve qu'il n'y a pas de quoi l'être... Et, quant à Dieu, je le remercie.
Severus. — Avec cette tête et ces propos-là?
GÉRONTIA. — Oui, mais je ne le remercie qu'à moitié.
, Severus. — Seulement?
GÉRONTIA. — Il ne m'exauce qu'à demi.
Severus. — Tu comptes avec Dieu?
GÉRONTIA. — Non. Mais tout de même, s'L' m avait accordé tout ce que je lui demandais, je lui rendrais grâces pleinement, et il serait en droit de l'exiger de moi. Du moment qu'il ne m'a donné qu'en partie, il ne peut pas s'étonner, lui qui est la justice en personne, que je ne lui sois reconnaissante qu'en proportion !
Severus. — Oh ! Mais voyez-vous ça? Gérontia, la petite Gérontia de Nanterre qui pose des conditions au Créatem- ! C'est à mourir de rire.
GÉRONTIA. — r Eh bien ! meurs, mon ami. Ne te gêne pas.
Severus. — Maintenant que je suis père? Ah ! non 1 P;is de danger ! Je veux vivre, et longtemps, très vieux...
GÉRONTIA. — Oui ! Et moi? Tu n'y tiens pas à ce que je vive âgée?
Severus. — Beaucoup ! Plus encore ! Car étant, selon la loi naturelle, destiné à partir le premier...
GÉRONTIA. — As-tu assez envie de me quitter !
Severus. — ...Je compté que tu resteras, toi, pour me remplacer si je disparaissais.
GÉRONTIA. — Je te remplace déjà dfc ton vivant !
Severus. — Raison de plus pour que je prie Dieu que tu me survives.
GÉRONTLA.. — Je te survivrai ! Te voilà ravi?
Severus. — Rassuré. Mais quel est ton sujet de plainte
\'is-à-%'is du Ciel?
GÉRONTLA.. — J'avais demandé un fils. Dieu m'a manqué de parole.
Severus. — Te l'avait-il promis?
GÉRONTLA.. — ...Tellement fait espérer... que ça revient au même. Ah ! c'est une grosse déception.
Severus. — En vérité? Mais, moi aussi, je voulais un fils.
GÉRONTLA.. — Pas autant que moi.
Severus. — Bien davantage !
GÉRONTLA. — Mais non! Puisque tu es enchanté d'avoir une fille?
Severus. — Je suis enchanté parce que,, d'abord, je prends toujours mon parti de ce que je ne peux pas empêcher...
GÉRONTLA, moqueuse. — C'est vrai. Tu as bon caractère.
Severus. — Très bon. Il le faut... Et puis, parce que je me suis dit à la réflexion que ce n'était pas à nous de savoir s'U était préférable que nous eussions ime fille ou im gcurçon, et que Dieu nous envoyant la fille, c'est que cela valait mieux.
GÉRONTLA. — C'est facUe à dire !
Severus. — Encore plus à faire. Et puis... l'enfant a soif.
GÉRONTiA. — A quoi le vois-tu? Crie-t-elle?
Severus. — Non.
GÉRONTLA. — Alors?
i6 LA BELLE HISTOIRE DE GENEVIEVE
Severus. — C'est égal. Je vois qu'elle a soif, à son air.
GÉRONTIA. — Passe-la-moi.
Severus, la lui mettant dans ks bras. — C'est vrai, la pauvre petite mignonne, qu'elle ne crie pas ! Même quand elle est venue au monde, Mer, et depuis, elle n'a pas poussé une plainte, ni versé une larme... (L'enfant qui a pris le sein tète avec avidité.) Tu vois qu'elle avait soif 1
GÉRONTIA. — Si on la laissait faire, elle téterait toute la journée, elle m'épuiserait. Mauvais signe. Elle sera gourmande.
Severus. — J'espère bien! — (Au bébé-) Prends des forces, mon chéri, vas-y de tout ton cœur... (A sa femme.) Mais regarde-la, tu l'as à peine regardée...
GÉRONTIA. — Je la connais, je l'ai bien vue.
Severus, à sa femme. — Dis qu'elle est belle?
GÉRONTIA. — C'est beaucoup. Qu'est-ce que tu lui trouves de beau?
Severus. — Tout. C'est ton portrait.
GÉRONTIA. — A moi? Ah ! bien I Si tu crois que tu me flattes?
Severus. — Comment? Ta fille I Ça ne te fait pas plaisir qu'elle te ressemble?
GÉRONTIA. — Mais eUe ne me ressemble pas I C'est de toi qu'elle tient.
Severus. — Aucunement !
GÉRONTIA. — Si. Je le sais mieux que toi, n'est-ce pas?
Severus, avec douceur. — Ça dépend.
GÉRONTIA. — D'ailleurs, les filles ressemblent toujours au père... (Severus veut- placer un mot.) Toujours ! Ce sont les fils qui ressemblent à la mère... (Un soupir.) Les fils I Elle a ton nez, ton nez droit, ton nez d'homme.
Severus. — Il est tout petit, son nez !
GÉRONTIA. — Il grandira ! Attends. Il n'est pas au bout !
Severus. — Elle a tes yeux.
GÉRONTIA. — Ils ne sont pas encore ouverts.
Severus. — Je veux dire la forme. Elle a ta bouche.
GÉRONTIA. — Ton oreille.
Severus. — Ton menton, ta main...
GÉRONTIA. — C'est tout toi.
Severus. — Enfin, c'est nous, notre enfant. Elle ne tète plus.
GÉRONTIA. — Ça n'est pas dommage.
Severus. — Et eUe dort.
GÉRONTIA. — Elle est déjà lourde.
Severus, — Donne-la-moi.
GÉRONTIA. — Oui. Mais fais attention, hein?
Severus. — N'aie donc pas peur.
GÉRONTIA. — Quand je pense à tout ce que j'avais rêvé, si j'avais eu un fils.
Severus. — Oublie. Et puis, quoi? Un fils... Qu'est-ce que tu t'imaginais donc?
GÉRONTIA. — Qu'il eût atteint les plus hautes destinées. Je le voyais soldat, centurion, général, proconsul...
Severus. — Imperator, pendant que tu y es. Sois sérieuse.
GÉRONTL\. — En tout cas, c'eût été quelqu'un.
Severus. — Ça, c'est bien possible. '
GÉRONTIA. — C'est certain.
Severus. — Un grand orateur, peut-être?... ou un grand artiste?
GÉRONTIA, faisant la moue. — Même ça, oui, cela en
iS LA BELLE HISTOIRE DE GENEVIÈVE
valait encore la peine... Tandis qu'une fille... Qu'est-ce que vous voulez qu'on en fasse? Rien.
Severus. — Oh ! évidemment, elle ne sera pas général. GÉRONTIA. — Tant pis pour nous.
Severus. — Tant mieux pour elle. Qu'elle soit comme toi une bonne et belle créature, vaillante, sensée, gentille, douce, aimable...
GÉRONTIA. — Assez. Tu m'en donnes trop,
Severus. — Et qu'elle épouse un brave garçon d'id, honnête et courageux, avec des qualités...
GÉRONTIA, moqueuse. — Comme toi, allons?
Severus. — Meilleur encore! C'est tout ce que je demande, et au moins, elle est presque sûre d'être heureuse.
GÉRONTIA. — Nous n'en savons rien. Et puis mon désir n'avait pas seulement pour cause, comme tu le crois, une pensée d'orgueil maternel, c'était le sentiment profond d'une nécessité. Un fils est un fort. Il apporte un secours, une défense, un appui dans la famille et la maison.
Severus. — Je suis là, moi le père, et bon pour deux,
GÉRONTIA, — Tu vieilliras et tu n'y seras pas toujours. Or, dans les temps que nous vivons, la tête et le bras d'un homme en plus sont bien utiles.
Severus. — Les temps que nous vivons! Qu'est-ce qu'ils ont donc de si terrible, après tout?
GÉRONTIA, éclatant. — Mais, ils sont effrayants ! Tu le sais bien ! Jamais il n'y en a eu de pareils ! Nous l'avons vu. Rappelle-toi, en 407? l'année de notre mariage.
Severus. — Douze ans déjà !
GÉRONTIA, — Nos angoisses, nos épouvantes, du matin au soir...
Severus. — Pas à ce point-là ! On s'y faisait.
GÉRONTiA. — ...tous les jours, toutes les nuits... jusqu'en 410 !... à l'époque des grandes invasions ! Les Barbares, comme une mer, inondaient l'Empire.
Severus. — C'est vrai. Mais...
GÉRONTIA. — Au récit de leurs cruautés, les cheveux se mettaient tout droits pendant des heures sans que, même avec la main, on pût les rabattre. On vivait haletant. Dès que le vent se levait, on hurlait : « C'est eux ! les voilà! » Approchaient-ils? S'en allaient-ils? On ne savait rien. On montait dans les peuphers pour voir. On écoutait. L'aboiement des chiens vous glaçait le sang dans les veines. C'était si affreux, l'idée de ces hommes ! Des sauvages de tous les pays les plus lointains de la terre! avec des noms infernaux... (Severus sourit.) l^e ris pas! Je les ai retenus... (Crachant les noms.) Des Quades !... des Vandales ! des Suèves ! des Sarmates ! des Alains... Quoi encore?
Severus. — Ne cherche plus, va.
GÉRONTIA. — Gépides ! Saxons ! Hérules ! Burgondions ! qu'il y en avait ! Et les Anamans !
Severus, rectifiant. — Ala... Alamans.
GÉRONTIA. — Si tu veux !... Et les Pannoniens !
Severus. — Pallo...
GÉRONTIA. — Tu m'ennuies. Enfin des ruées de bêtes féroces. Et puis...
Severus. — Et puis quoi? Les avons-nous vus?
GÉRONTIA. — Ils auraient pu venir ! Il ne s'en est pas fallu de beaucoup !
Severus. — Ils ne sont pas venus, du moins de notre côté. Ça n'était pas des armées — je te l'ai déjà expliqué — mais des bandes, seulement, qui ne faisaient que traverser, vite, en torrent, avec leurs chariots...
GÉRONTIA. — En massacrant, pillant, brûlant...
Severus. — Sans doute, mais ils ne restaient pas. Une' trombe, voilà tout.
GÉRONTiA. — Mon Dieu oui ! tout bonnement.
Se'v ERUS. — L'important c'était de ne pas se trouver sur leur passage. Nous n'y avons pas été.
GÉRONTIA. — Un pur hasard !
Severus. — Non ! la Providence, Gérontia ! N'oublie jamais que c'est à la suite du vœu fait à ce moment-là, si nous étions sauvés, que nous sommes devenus chrétiens... Voilà pourquoi tu as tort de te lamenter sur le passé et de trembler pour l'avenir. Tu manques de confiance en Dieu qui visiblement nous protège. Ne pense donc plus, je t'en prie, à toutes ces vieilles histoires... d'Anamans et de Pannoniens...
Gérontia. — Moque-toi de moi, va ! Continue ! Envenime I
Severus. — Mais non, je plaisante, parce que je t'aime et que je suis heureux.
GÉRONTIA. — Oh ! ce n'est pas moi que tu aimes !
Severus. — Qui donc?
GÉRONTIA. — Ta fille. EUe a déjà pris tout ton cœur.
Severus. — Il est assez grand pour vous deux. Calmetoi. Et regarde, réfléchis. Les bandes barbares ont été dispersées, anéanties. Ce qui n'a pas été détruit s'est enfui en Espagne. Il n'en est rien resté chez nous. Depuis huit ans tu vois bien que nous sommes tranquilles?
GÉRONTIA. — Moi, je ne le suis pas. Les Barbares reviendront.
Severus, fier. — S'ils reviennent, les légionnaires de Stilicon les recevront sur leurs lances. Mais ils ne s'y frotteront pas. La Gaule est province d'empire. Honorius, " notre empereur, a la toute-puissance.
GÉRONTIA. — Tu m'as dit l'an dernier qu'il était faible et lâche.
Severus. — Il est pieux. Enfin, l'ordre règne et nous n'avons qu'à savourer la paix.
GÉRONTLA. — C'est bon. C'est bon... Savourons... Hier, tout allait mal. Je t'entends encore un soir sur le banc de marbre ; « Ma petite, je suis inquiet. L'avenir me préoccupe. Les personnes, les biens... plus de sécurité. On détrousse les marchands. Les œufs, le vin, l'huile et la viande, la toile et la laine coûtent le double. On vole le bétail. Le feu prend tout seul dans les bois... C'est très grave. »
Severus. — Moi, je t'ai dit ça?
GÉRONTiA. — Je le jure. Et puis... arrive l'enfant. Tu deviens père, alors, crac ! tout va à merveille... le beurre est pour rien, l'ordre règne en Gaule. Et te voilà fou !
Severus. — Eh bien? même si c'était cela, je ne serais pas fou ! Il suffit d'un petit enfant pour tout changer en nous, et hors de nous aussi. Au Heu de bouder contre ton cœur, goûte donc ta joie. (Montrant l'enfani qu'il tient dans ses bras.) Aimons-nous plus fort dans cet amour, dans notre Geneviève.
GÉRONTIA. — Oh ! Je ne t'en veux pas.
Severus. — Il ne manquerait plus que ça.
GÉRONTLA. — Et j'aime aussi notre enfant, autant que toi, quoique je n'aie pas l'air.
Severus. — Aie donc l'air! Aie l'air! Ne te retiens plus. (La regardant dormir.) Comme elle est jolie 1 et sage ! et sérieuse ! J'adore son nom.
GÉRONTIA, — Geneviève?
Severus. — Oui,
GÉRONTIA. — Il n'est pas laid. Mais j'en aurais préféré un autre... Claudienne, ou TulUa... ou...
Severus. — Rien ne vaut Geneviève.
GÉRONTIA. — Tu 1'^ voulu. Je t'ai obéi.
Severus. — Tu sais bien pourquoi je l'ai voulu?
GÉRONTIA, incrédule. — Ce songe?
Severus. — La nuit qui a précédé sa naissance, trois fois réveillé en sursaut, et trois fois rendormi, j'ai reçu l'ordre, pendant mon sommeil : « Il faut l'appeler Geneviève... » C'était Dieu qui commandait.
GÉRONTIA. — Tu vois Dieu partout.
Severus. — Il y est. Et je vais te dire encore autre chose que tu ne sais pas, que je ne dois pas te cacher.
GÉRONTIA, déjà réprobative. — Quoi encore? Qu'est-ce que c'est que ces mystères?
Severus. — Hier matin, une heure environ avant que l'enfant ne vînt au monde, et pendant que la matrone était à ton chevet, je me suis senti tout à coup si abattu de te voir souffrir que je suis sorti un instant. J'étouffais...
GÉRONTIA. — Et moi donc! Oui. Eh bien?
Severus. — Une fois là, dans le jardin, je levais naturellement les yeux au ciel et je l'implorais pour que tout danger fût écarté de nous. Alors, j'ai vu...
GÉRONTIA. — Oh ! ne t'arrête pas ! Qu'as-tu vu?
Severus. — J'ai vu la fumée de la cheminée qui, audessus du toit, traçait des cercles réguliers, bleus et fins, l'im après l'autre, comme ces grands anneaux couleur de lune entourant le front des mart)^:^...
GÉRONTIA. — Oh !
Severus. — ...Et chaque cercle était si rond, si parfait, si net qu'on l'aurait cru de métal précieux, d'argent diaphane !
GÉRONTIA. — Le vent produit cela.
Severus. — Il n'y avait pas de vent. Et ça n'est pas tout.
GÉRONTIA. — Autre chose?
Severus. — Une colombe, marquée d'une tache de sang au cou, n'a cessé de tourner en planant au-dessus du jardin. EUe tournait, tournait, grande ouverte, mais immobile, sans que rien de son corps bougeât, ni ses pattes, ni ses ailes, ni sa tête... rien I
GÉRONTiA, songeuse. — Elle tournait... Oui!... et tu penses, vraiment, que ce sont des signes?
Severus, avec force. — Des prodiges ! N'en doute pas !
GÉRONTIA, soudain convaincue. — Eh bien 1 Je le crois aussi. Car j'ai été remuée, de mon côté, par un phénomène étrange.
Severus, se rapprochant. — Ah? Lequel?
GÉRONTIA. — Je voulais te le cacher. Ce n'est plus la peine.
Severus. — Mais non. Maintenant...
GÉRONTIA. — A la minute où la petite est venue au monde, j'ai vu... Si tu savais!
Severus. — Ah ! ne t'arrête pas ! Qu'as-tu vu?
GÉRONTIA. — J'ai vu — ou plutôt non, je n'ai pas vu... Je me suis aperçue, j'ai compris, j'ai senti, j'ai été sûre enfin... que quelqu'un, en même temps, entrait !
Severus. — Chez nous?
GÉRONTIA. — Oui... entrait, et faisait irruption dans la chambre...
Severus. — Tu l'as rêvé !
GÉRONTIA. — Pas rêvé
Severus. — Nous n'étions que trois dans la chambre. La matrone, toi et moi.
GÉRONTIA. — Nous étions davantage.
Severus. — Oui... quatre avec l'enfant.
GÉRONTIA, — Cinq... je ne sais pas combien, avec l'autre...
Severus. — Qui?
GÉRONTLA. — Celui-là... l'étranger, l'inconnu que je ne peux pas dire.
Severus, — Mais explique-toi. Tu dis que tu l'as vu?
GÉRONTIA. — J'en ai eu la notion, la perception, 1 assurance certaine.
Severus. — Comment était ce personnage? Sa forme? Son aspect?
GÉRONTIA. — Il n'en avait pas. Et pourtant il était, il existait, quoique invisible. Je ne l'ai pas vu, lui, mais j'ai^ connu sa présence et sa réalité. Il arrivait avec l'enfant et pour l'enfant. Quand il est entré, 0 y a eu tout un tremblement d'air, un tumulte, une bourrasque ainsi que dans des voiles de navire, avec un énorme bniissement de feuilles et de plumes...
Severus. — Je n'ai rien entendu. C'était la cheminée. Le vent produit cela.
GÉRONTIA. — Il n'y avait pas de vent. Le visiteur est pour ainsi dire tombé du ciel, il a été jeté sur le carreau comme une branche arrachée et cependant, même lancé de cette façon, il avait la souplesse d'un oiseau et j'ai senti qu'il se posait — où il voulait — tout doucement.
Severus. — Et puis? Alors?
GÉRONTIA. — Il était là, près de moi, près de toi... quelque chose de vague et d etincelant. Et quand tu m'as tendu l'enfant pour que je la voie et l'embrasse, il m'a semblé qu'en même temps que toi il la prenait et la tenait.
Severus. — Et, tu n'avais pas peur?
GÉRONTIA. — Non, j'étais embrasée d'un feu reposant et suave.
Severus. — Et puis?
GÉRONTLA. — J'ai perdu connaissance... Et il est parti.
Severus, avec force. — Il n'est pas parti ! il est là. toujours ! Et je sais qui c'est !
GÉRONTiA. — Qui donc?
Severus. — L'ange ! L'ange gardien de Geneviève !
GÉRONTLA, comme illuminée. — Oui ! C'est lui ! tout s'éclaire... Mais pourquoi m'est-il apparu? Pourquoi la fumée? Pourquoi la colombe?
Severus. — Ah! pourquoi? Pourquoi la terre? Pourquoi nous?
GÉRONTIA. — Qu'est-ce que tout ça veut dire? et que va-t-il nous arriver?
Severus. — Du bonheur.
GÉRONTIA. — Du malheur ! (Poussant un cri) : La petite va mourir !
Severus. — Mais non ! Tu le vois bien? Le ciel en prend soin déjà !
GÉRONTLA. — Justement ! Ceux dont le ciel a tant de soin ne restent jamais sur la terre. Ah ! si pareille chose...
Severus. — Tais-toi!
GÉRONTIA, soulevée, dans une sorte d' égarement. — Je veux me lever, sortir...
Severus. — Aujourd'hui? Tout de suite?
GÉRONTIA, retombant, brisée. — En efîet... Je ne peux pas encore.
Severus, qui s'est rapproché. — Dans une semaine.
GÉRONTIA. — Une semaine? Demain. Au lever du soleil, demain, je serai debout.
Severus. — Oui... en attendant, prends la petite (Il la lui met dajis les bras) et dors avec eUe, comme elle.
Dormez toutes les deux. (Souriant.) L'ange est là, tu sais? Moi aussi : je ne bouge pas.
GÉRONTiA. — Et que vas-tu faire?
Severus. — Vous regarder.
(Il dit et Gérontia dort)