SCÈNE III
AGASO. — GÉRONTIA
GERONTIA, calme. — Assois-toi.
Agaso. — Si tu t'assois aussi. (Elle s'assoit ; il en fait autant. Ils sont tout à côté l'un de l'autre, sur les planches, entre les tonneaux.)... Ainsi, tu savais?...
GÉRONTIA. — ... que depuis des quantités de fois, tu te rencontrais ici avec mon mari, en cachette? Hé oui, malin ! Je l'ai su du premier jour.
Agaso. — Pourquoi ne l'as-tu pas dit?
GÉRONTIA, — Du moment que Severus ne me le disait pas, c'est qu'il préférait que je n'en sache rien, ou que j'eusse l'air...
Agaso. — Et pourquoi alors, aujourd'hui, parles-tu?
GÉRONTIA. —^ Parce que j'ai à te parler.
Agaso. — Et si je n'avais pas été là?
GÉRONTIA. — Je t'aurais envoyé chercher.
Agaso. — C'est donc bien grave?
GÉRONTIA. — Et très pressé.
Agaso. — Va.
GÉRONTIA. — Sais-tu depuis combien de temps je suis... comme toi?
Agaso, qui joue l'ignorant et le détaché. — Ma foi non 1 Moi, voilà un si grand nombre d'années... — c'est bien comme ça que ça s'appelle? — que je suis... pareil à toi, que j'ai complètement perdu la notion du temps ! Je ne cherche même pas à me rendre compte. Ça ne m'intéresse plus.
GÉRONTIA. — Tu ne veux pas me le dire. Mais je le sais. Je suis... obscure, depuis vingt et un mois 1
Agaso. — Seulement? C'est bien peu.
GÉRONTIA. — C'est quelque chose.
Agaso, conciliant. — Évidemment. Pour commencer.
GÉRONTIA. — Puisque tu as eu occasion de causer souvent avec Severus, il a dû te dire, Agaso, tout ce que j'ai souffert? et par où j'ai passé?
Agaso. — Il me l'a dit. Il en était exténué.
GÉRONTIA- — J'ai d'abord crié, hurlé... mais hurlé comme quand on rêve, tant que je pouvais donner de la voix, à me rompre la veine du cœur... Ainsi qu'une bête qu'on martyrise !
Agaso. — On t'entendait de partout, à la ronde, à plusieurs « mille », Les gens bien portants en étaient malades.
GÉRONTIA. — Après, j'ai pleuré, j'ai sangloté, poussé des hoquets à en avoir des douleurs dans les côtes, à la gorge, à la mâchoire, et que les petits os des oreilles m'en craquaient 1
Agaso. — Et tout ça ne sert à rien 1
LA BELLE HISTOIRE DE GENEVIEVE Sg
GÉRONTLA. — Après, j'ai été farouche, inerte, abattue. Plus un mot, plus un cri, plus une larme. Enfoncée dans mon horreur, je m'appliquais à n'être qu'im cadavre, et durant je ne sais combien de repas, je n'ai voulu ni manger ni boire, ni desserrer les dents qu'on essayait de m'ouvrir, comme im coquillage, avec le couteau.
Agaso. — On en cassait la pointe. C'était tout.
GÉHONTIA. — Après, j'ai voulu me tuer.
Agaso. — Plusieurs fois.
GÉRONTIA, — Quatre. Je me suis pendue ici, dans le ceUier, au crochet d'une poutre.
Agaso. — La corde a cassé.
GÉRONTIA. — Du haut d'un roc, au milieu de la forêt, je me suis lancée dans le vide.
Agaso. — Une branche de chêne t'a retenue.
GÉRONTL\. — Je me suis jetée sous les roues d'un chariot attelé de deux bœufs et chargé de sacs de blé, qui passait près de moi.
Agaso. — Les bœufs, instantanément, se sont arrêtés.
GÉRONTLA, — Enfin, — je croyais pourtant, cette fois, être bien sûre de mon coup, — ime nuit, en plein hiver, je me suis enfuie, sans qu'on m'entende, j'ai gagné le fleuve et je suis entrée dans l'eau jusqu'à la bouche I jusqu'aux yeux !...
Agaso. — Et tu as encore été sauvée,
GÉRONTIA, — Par un chien qui m'a repêchée. Le tien.
Agaso. — Meus. Oui
GÉRONTIA. — J'aurais dû quand même périr de froid. Mais, prodige ! l'eau était tiède. Quand j'ai donc constaté que je ne pouvais pas mourir, du moins pour le moment, j'ai cherché pourquoi. Et je l'ai trouvé.
Agaso- — Quand on cherche on trouve.
GÉRONTIA, — Je compris que j'avais tort de prétendre échapper au malheur dont j'étais justement frappée. Dieu ne le voulait pas. Je devais expier, et subir ma peine. A ce prix seul, je mériterais peut-être, un jour, de guérir ou, ce qui vaut mieux, d'être pardonnée
Agaso. — A la bonne heure 1 A partir de cet instant, tu voyais déjà plus clair, j'en suis sûr?
GÉRONTIA. — Non. Mais tous mes vieux sentiments, d'autrefois et de la veille, étaient tombés. Je n'avais plus de désespoir, ni de révolte et de colère. J'ai donc accepté de vivre, et de vivre... aveugle.
Agaso. — Ah! que je suis heureux de t'entendre parler ainsi ! Que cela me fait plaisir ! Tu as pris le vrai mo^en.
GÉRONTIA. — Et pourtant, c'est dur.
Agaso. — De ne plus voir?
GÉRONTIA. — Oui. Et puis... c'est qu'on voit ! Quand même ! Si on ne voyait rien du tout, ça irait ! Mais on ne voit pas ce qu'on voudrait voir, et on voit ce que l'on voudrait n'avoir jamais vu ! On voit d'autres choses qui ne sont pas celles dont les yeux clairs ont l'habitude, des choses nouvelles, effrayantes, surnaturelles, qui ont l'air d'appartenir au domaine de l'obscurité, d'en être les manifestations, les spectacles, les habitants, les bêtes, les fantômes...
Agaso, intrigue. — Quoi, par exemple?
GÉRONTIA. — Des flammes.
Agaso. — Grandes?
GÉRONTIA. — Petites, bleues et vertes, comme celles qui dansent au crépuscule» sur les marais et les tombeaux. Et tous les genres de feu, de la lueur à l'éclair. Des ruissellements de soufre et des rougeoiements de braise. Des
éclatements de pourpre et des bouquets d'étincelles. Du feu animé, qui fait tout ce qu'il veut, qui prend miUe aspects... qui fait des dessins incompréhensibles, trace des signes étranges, écrit des mots inconnus qu'on ne sait pas lire; du feu qui jaillit en jets d'eau et retombe en pluie, qui s'épanouit en fleurs hideuses, qui se dévide en rubans, darde en fer de lance, roule comme un disque et passe comme une flèche !... du feu qui a une espèce de visage et des centaines d'expressions, du feu qui rit et du feu qui pleure, du feu qui fait des grimaces, qui grince des dents, qui crache, qui bave, qui crie, qui se tait... et toujours fou, désordonné, comme s'il soufErait... Du feu qu'on touimente. Et du feu de toutes les couleurs... Des coïdeurs inouïes, que je ne peux pas dire, dont personne n'a idée, que nulle autre que moi n'aura jamais vues ! Du feu blanc, mais d'un blanc qui n'a rien de commun avec notre blanc, d'un blanc de glace et de mort... affreux, terrible, insoutenable... et du feu noir.
Agaso. — Noir?
GÉRONTIA. — Noir.
Agaso. — Comment le voit-on?
GÉRONTL\. — Je ne sais pas. Mais on le voit et il vous voit. Si je n'avais pas peur d'avoir l'air de me moquer, je te dirais... qu'il aveugle ! Il est bien plus mauvais que le blanc. Il est bien plus noir que tous les noirs que tu peux imaginer, ou te rappeler puisque tu as vu autrefois.
Agaso. — Que le marbre noir de Sparte?
GÉRONTIA. — Ah !
Agaso. — Que les cheveux d'une Romaine? le dos d'un esclave d'Afrique?
GÉRONTLA. — Ah ! là là !
Agaso. — Que le sommeil? la tempête? les entrailles de la terre? la prunelle de Judas?
GÉRONTiA. — N'essaye pas. C'est inutile. C'est un feu d'un noir... étourdissant, qui vous étouffe, et vous rend sourd. Laissons le feu. Je vois encore tant d'autres choses !
Agaso. — Est-ce possible? Et quoi?
GÉRONTIA. — Des monstres, des phénomènes, des animaux qui font frémir, des biseaux qui nagent, des poissons qui volent, des mouches qui ont le pouvoir de vous traverser de part en part, des étoffes qui flottent, des nuées qui tourbillonnent, des herbes qui poussent, des compositions insensées... des scènes de fièvre et de délire...
Agaso. — Pauvre Gérontia! Que je te plains I Moi, je ne vois rien. Pas une apparence physique. Pas une forme matérielle. Je ne vois que des idées, des pensées, des sentiments... Mais je les vois, sans qu'ils aient corps, avec autant de réalité que des êtres, des personnages.
GÉRONTIA. — Comme ce doit être doux !
Agaso. — En effet. Si je n'avais pas leur compagnie, je me demande ce que je deviendrais ! Mais ils sont là, et à la longue ils m'ont fait, d'une autre- façon, de la lumière. Ils ont métamorphosé mon obscmité. Patience, Gérontia, Us iront aussi te voir. Un de ces jours, ils descendront chez toi, et tu seras en paix.
GÉRONTIA. — Je ne crois pas.
Agaso. — Et pourquoi donc?
GÉRONTIA. — Parce que je ne suis pas encore un séjour pour eux. Comment veux-tu que nos deux nuits puissent se ressembler? Rien de plus naturel, au contraire, qu'elles soient différentes. Toi, tu es un saint homme, hmnble, vertueux ; Dieu t'a réservé des ténèbres à ton image, calmes et sans frayeur, et rassurées par son esprit. Ton malheur est une épreuve qui ne t'a été envoyée qu'en raison de ton mérite et pour achever ta sagesse. Il est une faveur, une récompense. Quoi de plus juste qu'il te soit léger ! Mais moi j'étais — et je le suis encore — une
femme méchante, égoïste, dure, emportée, superstitieuse et sotte. Mauvaise épouse, mauvaise mère. Mon malheur est un châtiment qui ne doit pas m'être agréable. Il faut que je sois maltraitée. C'est mon tour. Les ténèbres difficiles que l'on m'inflige sont celles qui me convenaient... Qu'elles soient bénies !
Agaso. — Tu t'accuses trop, Gérontia. Tu as été vive, irréfléchie, imprudente, mais ton cœur est bon.
GÉRONTIA. — Je tâche qu'il le devienne. Aussi ai-je vqjilu te dire que je réprouve mes paroles criminelles d'il y a deux ans. Tout ce que j'ai osé inventer et proférer d'horrible sur toi, sur les aveugles, je le retire, et j'en ai détestation. Il est faux que les aveugles soient corrompus, bavards et malfaisants. Ils sont inofîensifs, désolés et muets, les plus malheureux des êtres. Il est faux qu'ils jettent des sorts et qu'ils éloignent les gardiens du foyer, ils sont eux-mêmes — quand ils te ressemblent — des bons génies. J'ai été indigne envers toi.
Agaso. — Mais non !
GÉiflDNTiA. — Si. Non seulement je ne te défends plus d'approcher Geneviève, mais à partir d'aujourd'hui, je te permets... je te demande de redevenir son ami et de l'accompagner autant qu'il te plaira, dehors, dans les champs et les bois, ou bien ici dans la maison,
Agaso, transporté de joie. — Gérontia !
GÉRONTLA. — La porte est grande ouverte ; à toute heure désormais tu peux entrer, en te nommant, sans te cacher.
Agaso. — Gérontia 1
GÉRONTIA. — Pour toi toujours il y aura une galette de farine dans le trou du mur, et de quoi boire et manger .sur la table...
Agaso, dont l'émotion augmente. — Oh !
GÉRONTIA. — Et Meus, qui m'a rattrapée dans le fleuve comme un bâton» aura toujours ici sa pâtée.
Agaso, tout tremblant. — Assez. N'ajoute rien.
GÉRONTIA. — Et maintenant, dis-moi que tu m'as pardonné?
Agaso. — Comment pourrais-je te pardonner? Je ne t'en ai jamais voulu.
GÉRONTIA. — Merci.
Agaso. — C'est moi qui t'admire et qui te rends grâces. Prends mon bras. Sortons. (Us se lèvent tous les deux.) A l'avenir, si tu y consens, nous irons ensemble dans la campagne?
GÉRONTIA. — Je ne demande pas mieux.
Agaso, qui lui tient le bras serré, et le secoue, affectueusement. — Tu me parleras. Je te répondrai, sans te fatiguer, (Malicieux.) car l'aveugle n'est pas bavard! Je t'apprendrai à fond le métier des « tâtonnants » : à tresser des paniers, nouer des filets, piquer le cuir, à jardiner même, à tailler l'arbre, à le greffer et à planter la graine. Tout cela rien qu'avec tes doigts. Je t'enseignerai aussi des choses utiles, comme de connaître à leur chant les oiseaux dont on n'a pas du tout besoin de voir le plumage et le vol. On vit très bien sans ça ! Tu as dit, il y a un instant, le mot bâton... Ah ! ah ! Un bâton ! Capital ! (Touchant le morceau de bois mal taiUé que tient Gérontia.) Celui dont tu te sers là est déplorable, ma commère. Je t'en arrangerai un, moi, bien droit, en coudrier, solide et léger, avec ime poignée qui se recourbe et qui soit lisse à la paume, qui ne l'échaufie pas ; et tu m'en diras des nouvelles ! Ainsi, nous ferons, je t'assure, de très jolies promenades, conduits par Meus, le vigilant.
GÉRONTIA. — Mais il est aveugle aussi ! Avec quoi nous guidera-t-il?
Agaso. — Avec son nez. Montons, Ne restons pas là, dans le renfermé. C'est malsain. (Ils commenunt à monter les marches.) Ah ! Gérontia ! Que tu es donc une, aimable et gentille ! Aussi je pensais : « Elle y viendra ! Tôt ou tard elle acceptera. Elle est trop intelligente — et trop bonne chrétienne — pour ne pas se faire une raison ! » Et voilà 1 Tu as compris. Tout d'un coup. Quel bonheur !
GÉRONTIA, hochant la tête. — Ça ne m'ôte pas mes souffrances.
Agaso. — Non. Mais ça les abrège. Severus doit nous guetter, en haut? Va-t-il être content !
GÉRONTIA. — Pauvre amil Je l'ai bien troublé, bien ennuyé !
Agaso. — La belle affaire ! Un mari ! Et Geneviève?
GÉRONTIA. — C'est mon remords. Elle dépérit de me voir dans cet état, et croit que c'est sa faute.
Agaso. — Nous la consolerons. Nous prierons.,. Et... qui sait?... peut-être, tu guériras? Le désires-tu?
GÉRONTIA. — Je voudrais l'espérer.
Agaso. — Espère-le.
GÉRONTIA. — Mais quand?
Agaso. — Ne t'en occupe pas. Le gros point c'est le fait. La date n'est rien.
GÉRONTIA. — J'aimerais bien, tout de même, que ce fût pendant ma vie !
Agaso. — Ce n'est pas impossible. Mais je ne peux pas te l'affirmer. Tandis que moi, je suis sûr de guérir.
GÉRONTIA, saisie. — Toi? Comment cela?
Agaso, avec force. =— Je reverrai ! Mais à ma mort. Pas sur terre. Moi, c'est en mourant, qu'au lieu de se fermer, mes yeux s'ouvriront.
GÉRONTIA, mélancolique. — Om... Mais, si tard î
Agaso. — Pour plus longtemps! (L'entraînant dans l'escalier.) Montons respirer... au grand jour,
(Ils disparaissent.)