ATTILA. — GENEVIÈVE
Il y a un silence. Attila regarde la femme, il en fait plusieurs fois le tour, il s'en approche tout près, et puis se recule. Enfin, devant elle, à trois pas, il lui parle.
Attila. — Qui es-tu?
Geneviève. — Je ne suis rien, qu'une femme... une vierge gauloise.
Attila. — Ton nom?
Geneviève. — Genovefa.
Attila, intrigué. — C'est un nom tartare... un nom de chez nous...
Geneviève. — Je ne crois pas. Quel qu'il soit, c'est le mien. Je suis Genovefa, et toi Attila.
Attila, avec une vivacité subtile. — Attila n'est pas mon nom ! C'est mon nom de guerre !
Geneviève. — C'est donc ton vrai nom, puisque tu ne fais que la guerre.
Attila. — J'en ai un autre.
Geneviève, — Je le connais,
Attila. — C'est impossible.
Geneviève. — Veux-tu que je te le dise?
Attila, qui se réjouit, cruel. — Dis-le ! (Plein de ruse féroce.) Mais... avec ma généalogie?
Geneviève, calme. — Bien entendu.
Attila, — Ah ! si tu la dis,., il n'y a que moi qui la sache.
Geneviève. — Eh bien?... quoi?... si je la dis?
Attila, énigmatique. — Tu verras...
GENEViÈ\rE. — Ton autre nom, c'est Ethel... Est-ce cela?
Attila, féroce. — Oui... Mais... fils de qui? Allons?
Geneviè\'E. — Fils de Mound-Zouk...
Attila. — Qui lui-même était fils de...?
Geneviève. — De Bende-Kuez, fils de Turda, fils de Siémen, fils d'Ethé, fils d'Opos, fils de Cadicha, fils de Bérend, fils de Sulthan, fils de Bulchu, fils de Bolug, fils de Zambour, fils de Kamour, fils de Léel, fils de Lévente, fils de Kulche, fils d'Ompud, fils de Miske, fils de Mike, fils de Bezter, fils de Rudli, fils de Chanad, fils de Bukem, fils de Bondoford...
Attila, saisi, étranglé. — Assez ! Assez ! Je vois que tu les sais !
GENEViÈ\rE, continuant. — Tu les entendras tous... Fils de Tarkam, fils d'Othmar, fils de Radar, fils de Bêler, fils de Kear, fils de Kevé, fils de Kélad, fils de Dama, fils de Bor, fils de Nembroth, fils de Chus, fils de Cham !...
Attila, s' avançant sur elle. — Comment sais-tu cela?
Geneviève. — Je sais bien d'autres choses ! Tu ne sais rien de moi et je sais tout de toi.
Attila. — D'où viens-tu?
GENEViÈ\rE. — De Lutèce.
Attila. — Comment? Par où?
Geneviève. — Par les airs.
Attila. — Avec l'oiseau blanc qu'on a vu?
Geneviève. — Avec lui, sur ses ailes.
Attila. — Et pourquoi es-tu venue?
Geneviève. — Pour te parler.
Attila. — De la part de qui?
Geneviève. — De Dieu. C'est Lui qui m'envoie.
Attila. — Qui le prouve?
Geneviève. — Éprouve-moi.
Attila. — Oui. Mais d'abord, nous allons boire ensemble. Acceptes-tu?
Geneviève. — J'accepte.
Attila, appelant. — Zercon !
(Aussitôt Zercon sort de l'ombre avec un plateau sur lequel sont une écuelle de bois et une coupe d'or, — une bouteille de bois et une aiguière d'or.)
Tu vois si je suis bien servi?
Geneviève. — A croire que tu m'attendais. (Regardant le plateau.) Pour qui la tasse d'or?
Attila, la prsnant. — Pour moi. Ainsi que l'aiguière qui contient... l'eau d'or. (A ces mots, Zercon, déroute, ne peut s'empêcher de pâlir.)
Geneviève. — Et moi?
Attila. — Toi, tu boiras l'eau du bois dans la tasse de bois.
Geneviève. — Je le préfère.
(Zercon, de plus en plus frappé de terreur, a peine à se dominer.)
, Attila, à Zercon. — Verse, bouffon. (Il verse, mais mal, sa main tremble.) Lentement... jusqu'au bord... (Quand les deux coupes sont pleines, à Geneviève.) Et maintenant, bois, bois la première !
Geneviève, portant la tasse à ses lèvres. — In nomine...
Attila, l'arrêtant, -y- Et... tu n'as pas peur?
Geneviève. — Peur de quoi?
Attila. — De boire la mort. Si le vase qu'on t'a donné renfermait du poison?
Geneviève. — Je le boirais. Mais je sais que non.
Attila, effrayant de 'gaieté. — Tu le boirais ! Ah ! ta confiance m'émeut ! Tu as raison de l'avoir eue... Aussi, tiens, pour te prouver que tu as bien fait de ne pas suspecter un instant l'eau qui t'était versée... c'est moi qui vais la prendre et tu prendras la mienne... A moi l'eau simple! A toi l'eau d'or! (Grand soulagement de Zercon qui s'explique enfin le manège. En même temps, d'un geste vif, Attila changeant les coupes a saisi la tasse grossière et posé devant Geneviève la coupe d'or.) Bois dans ma coupe, à présent.
Geneviève, sans boire. — Oui. Mais ne dis pas que c'est ta coupe. Ta coupe, c'est celle de bois,
Attila, évdsif. — Enfin, bois dans la coupe d'or. Tu vois? Moi je commence. (Il porte à ses lèvres la tasse de bois.)
Geneviève, l'arrêtant. — Et... tu n'as pas peur?
Attila. — Peur de quoi?
Geneviève. — De boire la mort. Si le vase que tu m'as repris renfermait du poison?
Attila. — Je le boirais. Mais je sais que non.
Geneviève. — Et tu ne mens pas, puisqu'il est dans ma coupe, dans la coupe d'or. (Souriant.) Quelle peine inutile, ami, tu t'es donnée ! (Elle vide la coupe et la pose sur le plateau que tient Zercon haletant, et celle-ci aussitôt glisse et roule à terre. — A Attila.) Tu vois? Ce n'est pas moi... ce n'est que la coupe qui tombe ! (Zercon, ramassant la coupe, est chassé du geste par Attila.)
Attila, à Geneviève, en se tordant les mains. — Et tu vis I Tu vis !
Geneviève. — Ça n'est pas ma faute... et ton cheval se meurt ! Il ne sèche plus l'herbe. En ce moment, tes sol-
dats sont lassés, mécontents. . . (Il s'élève un fracas d'orage. ) Entends-tu ce bruit?
Attila, écoutant le bruit. — C'est le vent !
Geneviève, pressante. — Non. Ce sont leurs murmures. Espoir des corbeaux, soutien des chacals, protection des vers, torche, des forêts, désastre des villes... prends garde ! tu cours à l'abîme ! N'écoute plus rien ! N'écoute que moi !
Attila, fondant sur elle. — Eh bien, dis-moi... ce que j'ai rêvé, ...cette nuit?
Geneviève. — ...Que tu perdais tes dents, et que ton arc était brisé !
Attila, poussant un cri. — Ah ! Je te crois ! Tu viens de Dieu ! Parle. Que t'a-t-il dit?
Geneviève. — Il ne m'a pas parlé. C'est* son ange qui m'a parlé ! ' .
Attila. — Quel ange?
Geneviève. — Celui qui me garde et qui m'a portée jusqu'ici.
Attila, comprenant. — Ah! le grand oiseau blanc?.. L'ange et l'oiseau...
Geneviève. — ...Ne font qu'un seul.
Attila. — Enfin, que t'a dit l'ange? et qu'est-ce que Dieu me veut?
Geneviève. — Il veut que tu t'en aiUes.
Attila, bondissant. — M'en aUer? Se moque-t-il? M'en aller ! Moi? son feu? son fléau? sa justice et son bras?
Geneviève. — Tu ne les as jamais été.
Attila. — Ce sont mes titres ! Il me les a donnés !
Geneviève. — Non. Tu les usurpais... C'est toi qui les as pris.
Attila. — Pris ou donnés, je les ai, je les garde. Attila
ne s'en va pas!... x\ttila veut... que je reste! et que je poursuive ma route à travers le carnage en renversant le monde !
Geneviève. — ...Et Dieu veut que tu t'en ailles.
Attila. — Je ne m'en irai pas !
Geneviève. — Tu n'es pas le plus fort.
Attila, superbe. — Je n'en sais rien !
Geneviève. — Il a les deux !
Attila. — Qu'il y règne ! Moi, j'ai la terre !
Geneviève. — Ce n'est pas à toi. C'est lui qui t'a jeté dessus.
Attila. — Eh bien? puisqu'il est le plus fort, qu'il m'en fasse sortir!
Geneviève. — C'est ce qu'il fait en ce moment, quand il te dit par ma bouche : Va-t'en ! Disparais ! Meurs I
Attila. — Halte-là ! Non ! Tu vas trop loin ! A suj)poser que j'y consente... quitter d'ici n'est pas du moins quitter ce monde?... et ça n'est pas mourir?
Geneviève. — C'est commencer. Tu dois d'abord, avant de sortir de la vie, sortir de la Gaule. Chaque chose en son temps.
Attila. — Ni l'un, ni l'autre I Et d'ailleurs... où veuxtu que j'aille?
Geneviève. — Où tu voudras. Mais va-t'en.
Attila, montrant, de son bras tendu, la direction du Nord. — Eh bien? Je vais par là ! Nach Lutèce !
Geneviève, tendant le bras dans la direction opposée. — Non. Par là. Retourne sur tes pas. C'est ton seul chemin. Et pars le plus tôt, le plus vite. Sois l'ouragan.,, mais qui s'éloigne !
Attila. — Je ne sais l'être que pour avancer.
Geneviève. — Tu dois l'être, à présent, pour fuir 1 La
fuite ! voilà ton salut ! ta dernière chance... Tout te menace et t'investit. Les évêques qui sont les soldats de Dieu, Loup, Germain et Aignan, ont pris la conduite des peuples.
AxtiLA. — J'ai celle des armées ! J'ai la force ! et le nombre !
Geneviève. — Tu ne les as pas. Tu ne les as plus ! Enfin ! Aetius...
Attila, éclatant d'un rire sauvage. ■ — Ah ! il est loin I Toujours en retard ! en arrière !
Geneviève. — Il se précipite ! il fond sur toi !
Attila. — Qu'a-t-il? Une poignée d'hommes !
Geneviève. — Il a tout : les Légions !
Attila. — J'ai mes hordes.
Geneviève. — Il a les Aigles !
Attila. — J'ai mes vautours.
Geneviève. — ...La première cavalerie du monde!
Attila. — Après celle d'Attila.
Geneviève. — ...et commandée par Thorismond!
Attila. — C'est moi qui galope devant la mienne.
Geneviève. — ...et il a les nobles, les paysans, les esclaves... les Francs Ripuaires, les Armoricains!... et Mérovée!...
Attila. — Mérovée est loin !
Geneviève. — ...avec ses Francs Saliens, et Gondicaire...
Attila, grimace dédaigneuse. — Putt !
Geneviève. — ...avec le flot de ses Burgondes !
Attila, fanfaron. — Et puis? Qui encore !... Il n a que cela?
Geneviève. — ...Il a les Brennes des Alpes, et tous les colons barbares ramassés... tous les Le tes déferlant de toutes les extrémités de la province, les Lètes-Teutons, les Saxons, les Lètes-Bataves, les Sarmates, les Taïfales!... tous ont raUié en furie l'inmiense et formidable armée d'Aetius.
Attila, qui est devenu soucieux. — Mais il n'a pas les Visigoths? Sans les Visigoths...
Geneviève, d'une voix de clarté. — Il les a !
Attila, démonté. — Depuis quand?
Geneviève. — Dix jours.
Attila. — Ah ! Et je ne le sais pas !
Geneviève. — Tu ne sais rien I... et Théodoric, leur roi, est à leur tête.
Attila, à part lui... machinalement. — Ah !.,. s'il a les Visigoths...
Geneviève. — ^ Tu ne peux plus lutter ! Tout est contre toi. Dieu, tes soldats et la nature entière. Aussi, retourne en Hunnie ! Fuis demain, ce soir, sur-le-champ. Ou tu es perdu !
(Un silence. Et le vent redouble de rage, et l'on entend les clameurs fiorribles de l'armée : « En Hunnie! — Demitour! — Au Danube! — A bas le Fléau! » Et les trois cent mille chevaux qui hennissent comme s'ils s'y mettaient, eux aussi.)
Attila, ayant refoulé sa haine. — C'est bien'. Je vais partir... Je ne m'obstine pas. Et puisque Dieu le veut (Souriant d'un sourire infâme.), je veux ce que Dieu veut. S'il m'abandonne, moi... je ne le lâche pas ! C'est ma règle : être avec Dieu. L'avoir dans son jeu... et l'invoquer, le prendre et l'arborer, quoi qu'il fasse et qu'on fasse ! J'ai toujours crié bien haut que je faisais sa volonté... pour qu'il eût l'air d'exécuter la mienne. Et cela m'a servi. Il a
26o LA BELLE HISTOIRE DE GENEVIÈVE
voulu que je vienne? Je suis venu ! Il veut que je parte? Je partirai. (S' adressant au ciel avec une enflure infernale.) Tu m'entends? mon vieux Dieu? Je pars. C'est ton désir aussi? Tant mieux ! Charmé de te faire plaisir. A bientôt ! Chez moi ! là-bas ! en Hunnie ! (Grand signe de salut du bras levé... du poing fermé )...
Geneviève, à voix basse, terrifiée. — Pars sans un mot, sans dire ces choses.
Attila. — C'est fini. Je pars. Tu peux l'annoncer aux gens de Lutèce... Ils vont respirer, pavoiser!... Ils ire me verront pas... du moins cette fois. Mais je reviendrai.
Geneviève, étonnée et tranquille. — Vraiment?
Attila. — Ma parole.
Geneviève, — Et quand donc?
Attila. — Dans dix ans !
Geneviève. — D'ici là, tu seras mort.
Attila. — C'est possible. Peu importe. Vivant ou mort, dans vingt ans, cent ans, mille, deux miUe ans... je reviendrai... et plusieurs fois... souvent... Je reviendrai toujours !
Geneviève. — Comment cela?
Attila. — Par ma postérité. Par les soixante mâles que j'ai mis au monde et qui forment ma race... Attila ne peut pas périr ! Il ne périra pas ! C'est par eux que je reviendrai ! Par Deyghizik, Uzindour, Gheism, Ermadzar, Ellâk, par ce moyen de ma descendance et de ma mis- . sion... je me transmettrai... tout pareil ! le même, à travers les siècles futurs ! et je reviendrai, ici, dans cette vieille Gaule, pour fondre sur Lutèce... agrandie... magnifique!... et toujours plus belle afin que j'aie plus à détruire! J'y reviendrai! j'en atteste le Dieu du sang, de mon glaive et de mon cheval !... J'y reviendrai !... fils des fils de mes fils ! fils des Otto !... fils des Friedrich !... fils des Wilhelm !... Et aloi-s...
Geneviève. — Tu me retrouveras.
Attila. — Mais toi aussi tu seras morte?
Geneviève. — Peut-être.
Attila, railleur, écumant. — Et morte sans descendance!... hélas! vierge éphémère!
Geneviève. — Si ce n'est pas moi, ce sera donc une autre Geneviève. Mais il y en aura toujours une à Lutèce.
La voix de Proxime. — Et ce sera toujours la même... toi ! -
Attila, terrifié. — Ah ! Quelle est cette voix?... (Se précipitant à l'entrée de sa tente, et criant dehors, à pleine poitrine: ) On lève le camp dans une heure !... Avertissez les rois !... tous les rois de ma suite I...
(Et tandis qu'il dit ces }nots, Geneviève disparaît.)