‹ La belle histoire de Geneviève, ornée de dessinsChapitre 41 sur 41 · L'AME RENDUE · texte numérisé non relu

L'AME RENDUE

Au Ciel.

C'est une galerie au dallage et aux arcades de lumière dont ni le commencefnent ni la fin ne se voient.

Ses innombrables baies, commandant la profondeur d'un indescriptible horizon d'or et d'argent, d'azur et de clartés déroulé en dehors de toutes les lois de la distance terrestre, plongent :

...sur des plaines d'une douceur d'espérance et de blé, dont la sérénité morale enchante et fertilise le cœur,

...sur des Saharas de délices, de brise et de parfums,

...sur des déserts rafraîchissants,

...sur des vallées abritant la béatitude et l'extase,

...sur des montagnes sculptées de foi, taillées en escaliers de Moïse pour que les yeux même et la pensée puissent de partout, sans fatigue; gravir leur escarpement,

...sur des coupoles de la couleur des temples, des ruches, du marbre et de l'ivoire, offrant la puissance fermée et l'aspect précieux des tabernacles éternels,

...sur des hameaux lointains, lointains... qui ont l'air de

s'éveiller sans cesse dans la confiance éperdue de l'aurore,

...et sur de gigantesques cités, rousses, toutes petites, ramassées, à peine visibles, qui semblent fumer là-bas et s'assoupir dans la récompense du soir,

...et sur des Sions à terrasses de nacre,

...sur des Jérichos à remparts de cuivre,

...sur des Jérusalems rebâties et radieuses,

...sur des Chanaans dont les ombrages *i bUu-de-Marie », e^i faisant des gestes de palme, se balancent pour appeler,

...et aussi sur des successions, sur des processions de baptistères, de campaniles, de tours, de clochers vermeils et de dôfnes à reflets comme la gorge des ramiers,

...et sur de grandes routes, toutes droites, coupées en croix, prenant et entraînant les pas torrentueux des pèlerins séculaires,

...et sur de tendres collines, serrées du haut en bas par un chapelet de sentiers en spirale,

...et sur de merveilleux vergers palissés de symboles,

...sur des bois touffus de prodiges,

...sur des jardins mystiques,

...sur des champs de lis,

...sur des aqueducs de cyprès,

...sur des campagnes infinies qui se suivent, se suivent, se continuent, se perpétuent, toujours, toujours, tou jours...

Or là, dans cette galerie, seul, et aussi calme, aussi pur, aussi blanc que la colonne contre laquelle il ne fait pas d'ombre,

l'Ange Proxime se tient, debout.

Il regarde l'immensité qu'il embrasse et possède, et tandis que des larmes sortent de ses yeux, sans effort, et coulent sur son visage, il songe impénétrable...

Mais, tout à coup, tombant des cimes dans un fracas de soie, un Chérubin vertigineux, ruisselant d'espace, éblouissant comme un glaive qu'on tire, accoste devant l'ange à la rive moirée.

Et c'est le même Chérubin qui vint autrefois, à cette même

place, amumcer à Proxime sa nomination d'ange gardien et lui apporter l'âme de Geneviève.

Ramenant aussitôt, de chaque côté devant lui, ses robustes ailes d'une blancheur immaculée et rondes du haut comme les roues d'un ciiar qui fend la neige, l'Ange incliné parle au Chérubin à travers la grille de ses ailes.

L'Ange. — Comment se fait -il que tu reviemies. Chérubin?... que tu redescendes vers moi?

Le Chérubin. — J'ai vu ta détresse et j'accours. Pourquoi pleures-tu?

L'Ange. — Parce que j'ai perdu l'âme de Geneviève. Depuis qu'elle m'a quitté, que j'ai dû la rendre, tout me manque. Elle était pour moi le ciel sur la terre. Je l'habitais. Quel beau séjour j'ai fait pendant près de cent ans, chez elle!... des ans qui m'ont paru des éternités de délices!... De nous deux ce n'était pas moi l'ange. C'était elle qui me gardait. A présent, je languis, je la cherche, partout, je ne suis plus que sohtude ! Ah!... quelle douceur, mais quels regrets de l'avoir connue, aimée, accompagnée !.,. à travers tant de merveilles !

Le Chérubin. — Tu savais bien que tu ne pourrais pas demeurer près d'elle à tout jamais? qu'il te faudrait, ayant reçu cette âme, la rapporter un jour?

L'Ange. — Sans doute, je le savais ! et j'avais préparé ma peine... mais je ne croyais pas qu'elle serait si grande 1 On n'aurait pas dû, vois-tu, me faire commencer par une sainte? Pour la première fois, c'était trop. Mcdntenant, j'ai beau ne plus la posséder, je reste toujours rempli de son passage et de son souvenir!... et je la garde encore après qu'elle est partie ! Du moins, j'essaie de me le figurer... car je sens bien, à chaque instant, que mes aUes sont vides.

Le Chérubin. — Mais elle n'est pas perdue pour toi? Tu connais sa gloire?

L'Ange. — Et je m'en réjouis ! Mon cœur la chante !

Le Chérubin. — Tu as assisté, comme nous tous, à sa réception... quand, précédée des Vertus et des Puissances portant chacune, selon son rang, un des « honneurs » : les clous, le marteau, la lance, l'éponge, le roseau, la couronne d'épines, les cordes, la croix, le suaire, et les rubis du Sang... elle s'est avancée jusqu'aux pieds du Trône étemel?... N'étais-tu pas là, chancelant, ébloui, terrassé de joie?

L'Ange. — J'y étais ! J'y étais ! les plumes hérissées !... et les cheveux tout droits comme des flammes !...

Le Chérubin. — Ne te suffit-il donc pas que Geneviève soit entrée dans la béatitude?

L'Ange. — Sans doute, j'en suis heureux. Je sais qu'elle voit Dieu...

Le Chérubin. — ...et que Dieu la regarde.

L'Ange. — Mais tout cela ne fait pourtant qu'augmenter ma tristesse. Plus Geneviève est sainte et plus je soufEre d'en être séparé ! C'est sa perfection qui me rend inconsolable. Et maintenant, je suis inquiet. Que va-t-il m'arriver ? Je voudrais garder d'autres âmes. Depuis que j'en ai pris l'habitude, je ne peux plus m'en passer. Mais quelle âme, à présent, saura m'attacher, me plaire? Après celle que j'avais! Faut-il que je m'en souvienne? Puis-je l'oublier? Ai-je fini de servir? N'avais-je pour mission que d'assister la vierge de Lutèce et personne autre ensuite?... Ou bien Dieu me réserve-t-il une seconde âme... une nouvelle? Ah! Chérubin! cette inconnue... dois-je la désirer? Je l'appelle et je la redoute. Je ne sais pas... J'attends, je prie, et je pleure...

Le Chérubin. — Ne pleure pas. Le Seigneur est content de toi. Et comme tu as bien gardé l'âme admirable qu'il t'avait choisie, il va t'en donner une autre, et d'égale beauté, qui sera sœiir de la première...

L'Ange. — Une femme également?

Le Chérubin. — Du même pays. Une vierge, ime bergère aussi, et libératrice... et victorieuse !

L'Ange. — Et sainte?

Le Chérubin. — Et martjTe !

L'Ange. — Ah ! Chérubin ! Quand la recevrai-je?

Le Chérubin. — Dans un instant, nulle et quelques années.

L'Ange. — Son nom?

Le Chérubin. — Jeanne. C'est toi que le Dieu Tout- Puissant qui protège la France a désigné pour garder Jeanne d'Arc.

L'Ange, radieux. — Hosannah !

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