‹ La belle histoire de Geneviève, ornée de dessinsChapitre 40 sur 41 · LE PASSAGE · texte numérisé non relu

LE PASSAGE

Le 3 janvier 512. Geneviève va mourir. Elle achève sa quatre-vingt-onzième année. De sa cellule trop étroite, on l'a transportée sur son petit lit, dans la grande salle de la Communauté qu'elle a créée et oii elle n'a jamais cessé de résider depuis sa fondation (i) .

Au fond de cette salle et dans toute sa largeur, s'étend, à peu de hauteur du sol, une galerie de pierre à trois arcades donnant sur la salle où l'on descend, à droite et à gauche, par quatre marches.

C'est là, dans cette galerie, sous l'arche du milieu, que l'on a déposé, face à l'assistance, la bonne Mère.

A son chevet se tiennent d'un côté Rémi, évéque de Reims, accouru tout exprès, et de l'autre la reine Clotilde.

Lucère et Célinie, les deux doyennes de la Communauté, sont là de même; et sans mouvement, paraissant lui aussi

(i) L'emplacement de cette maison est actuellement englobé par l'Hôtel de ville.

toucher à sa fin, est étendu, squelettique et creux. Meus, le vieux chien fidèle de Geneviève.

Trois rideaux de toiles peintes, représentant le baptême de Clovis et de ses deux sœurs, Albofiède et Landechilde, sont tendus au début de la scène le long des arcades de la galerie, l'isolant de la vaste salle carrelée aux murailles nues.

De chaque côté, au premier plan, s'enfonce itne galerie donnant accès à la salle, à droite et à gauche, par une grille. Ces deux grilles sont fermées, et gardées chacune, intérieurement, par deux soldats. Derrière la grille de droite, il n'y a personne. Derrière, et tout contre la grille de gauche, s'écrase une foute épaisse à laquelle s'adresse à travers les barreaux, lui parlant sans élever la voix, un Sergent du Municipe.

Le Sergent. — Ne vous énervez pas. On va vous laisser entrer. (Rumeur de satisfaction étouffée dans la foule.)... C'est elle qui l'a demandé. (Long soupir de reconnaissance.)

Une Femme. — Alors... nous allons la voir?

Le Sergent. — Tout de suite.

Une autre Femme. — Comment est-elle? (Le sergent, par l' expression de son visage, indique qu'elle est bien mal.)

Un Homme. — Où est-elle?

Le Sergent. — Là. Derrière ces rideaux. (Frémissement parmi la foule.)

Voix du Peuple. — Là ! — Si près?

Le Sergent. — Mais oui. Ainsi... (Et des deux mains, il commande le silence.) Elle paraît inanimée, mais elle a sa pleine connaissance ; elle entend tout. Ne parlez donc pas. (Avec solen^iité.) Près d'elle vous allez voir Clotilde, notre reine, et Rémi, l'évêque de Reims.

(A ces mots, les têtes s'inclinent déjà, prises de respect.)

Une Femme. — La sauveront -Us? — Il faut qu'Os la

sauvent ! (Geste du sergent exprimant que c'est bien difficile. )

Un Vieillard, inquiet. — Mais les rideaux ne vont pas rester comme ça?

^ Le Sergent. — On va les tirer. (Un léger : « Ah! » de soulagement dans la foule.) ... Dès qu'ils le seront, vous aUez donc défiler,- les uns après les autres, par petits groupes, sans un mot, et surtout sans vous arrêter ! Ne traînez pas les pieds et passez vite. C'est compris?

(Les rideaux commencent à être tirés lentement, et de par derrière; et l'on aperçoit, comme il a été dit, Geneviève déposée sur son lit et assistée des Personnages qui l' entourent. Sur un signe du sergent, les deux grilles sont ouvertes en même temps par les soldats préposés à leur garde; celle de gauche par où, la foule va entrer, et celle de droite par oit elle va sortir.

Les premiers qui s'avancent restent d'abord muets, étranglés d'émotion... et puis aussitôt, les pleurs, les gémissements, les pieux appels, ne pouvant plus se contenir, éclatent çà et là : Geneviève ! — Notre mère ! — Jésus !... Maria!... Le sergent et les soldats s'élancent pour étouffer ce scandale. Mais le bras, le long bras blanc enveloppé de lin de la mourante, s'est à demi levé. Clotilde se penche et porte son oreille à la faible bouche. Elle écoute et se relève.}

Rémi, s' adressant alors à Clotilde. — Qu'a-t-elle dit?

Clotilde, montrant la foule. — « Je veux qu'on les laisse parler. » (Le peuple remercie dans un doux grondement.)

Rémi, approuvant. — Oui. Mais... pas longtemps.

Une Femme âgée, prenant soudain tout son courage. — A vingt ans, j 'étais couchée et nouée depuis ma naissance. Tu m'as dit : Lève-toi !... et je me suis habiUée toute seule. (On lui fait signe que ces} assez; et elle passe.)

Un Géant, — Je suis Marovethus — te rappelles-tu?

qui étais aveugle, sourd, muet et boiteux!... Tu m'as frotté dans l'huile sacrée quand j'avais six ans... Et depuis...

Le Sergent, à mi-vaix. — Passe.

Une Femme, vieille, se nommant. — Fratema, de Tours. Quand tu y es venue, tu as guéri ma fille Claude. Je n'avais qu'elle... (Un des soldats la pousse, doucement, et tous ainsi, traversant, sortent par l'autre grille, les yeux fixés avec amour jusqu'au bout, sur Geneviève marmoréenne, les paupières closes, paisible et belle.)

Un Cultivateur. — Tu as arrêté la pluie pendant que je fauchais, près de Meaux. Aussi, grâce à toi, ma maison...

Le Sergent. — Passe.

Un Serviteur. — A Orléans, tu m'as fait gracier par mon maître qui m'avait chassé.

Un Homme d'Église. — A Tours, où j'étais chantre, au beau miheu de la messe à laquelle tu assistais, ma voix s'éteignit par la malice de Satan...

Le Sergent. — C'est bon !... Va !

L'HOxMME d'Église, en s'en allant. — ...Tu fis un signe, et je la retrouvai.

Une Femme. — Pendant que tu priais, ayant voulu surprendre par le trou de la serrure le secret de ta sainteté, j'avais perdu la vue !... A mes cris, tu me l'as rendue.

Un Boulanger. — Pendant le siège de Mérovée, tu t'es brûlé les doigts en cuisant le pain pour nous !

Un Marinier. — J'étais de la flotte de Champagne, timonier d'un des onze bateaux avec lesquels tu as ramené le blé d'Arcis-sur-Aube !

Un autre Marinier. — Dans ma barque, à un mauvais moment, tu as empoigné le gouvernail. Sans toi, on chavirait.

Le Sergent. — Passez ! Passez I

28o LA BELLE HISTOIRE DE GENEVIÈVE

Un Enfant de cinq ans, tenant sa mère d'une main et désignant de l'autre le chien Meus couché au 'pied du Ut. — Maman... le toutou !

La Maman, um doigt sur les lèvres. — Ch...

L'Enfant. — Je voudrais le cares... (On l'emporte en hâte.)

Une Femme qui observe Geneviève. — On dirait qu'elle a souri?

Une Autre, qui l'accompagne, haussant les épaules. — C'est une idée.

Le Se^igent. — Passez.

Un Forgeron, montrant son bras nu, énorme et musclé. — J'avais ce bras-là tout sec. Voyez-le !

Fruminius. — Avocat, j'étais devenu sourd, ayant trop de plaisir à ra'écouter parler. Tu m'as touché les oreilles et j'ai entendu !

GLycERA. — Je suis la dernière survivante des douze possédées que tu as délivrées en même temps du démon !

Une Femme. — Dieu m'avait retiré la mémoire pour avoir travaillé le dimanche, et par toi je l'ai recouvrée !

(Geneviève allonge le bras. Clotilde se penche, tout près, et puis se relève. )

Rémi, à Clotilde. — Que dit-elle?

Clotilde, répétant. — Severus, Gérontia.

Rémi. — Ce sont ses parents.

Clotilde. — ...et puis deux autres noms... (Exprimant qu'elle n'a pas compris ce qu'ils signifient)... Agasol... Meus...

Une Femme, à son mari, dans la foule. — Le chien a remué !

Le Mari. — Mais non.

La Femme. — Je l'ai vu. Il a bougé.

LA BELLE HISTOIRE DE GENEVIÈVE aSi

Le Sergent. — Passez.

La Femme, en s'en allant, à son mari. — On dit qu'il est encore plus vieux qu'elle, qu'il a plus de cent ans !

Rémi, imposant soudain silence. — Écoutez donc ! (On entend alors, comme si c'était à peu de distance^ des bêlemetits et des sonnailles...) Mais oui ! On entend bêler... et ces clochettes... Prodige ! Dieu lui rappelle son troupeau..

(Geneviève allonge le bras. Clotilde se penche, tout près, et puis se relève.)

Rémi, à Clotilde. — Que dit-elle?

Clotilde, répétant. — ...Oh ! mes moutons !

Rémi, à la foule. — Vous voyez ! Elle les entend aussi !

Une Femme, en confidence, à une autre. — Ça n'a rien d'étonnant. Moi, avant d'entrer ici, j'ai remarqué une colombe qui tournait drôlement au-dessus du toit.

Le Sergent. — Allez, allez !

Un Vieillard. — Quand on m'a retiré, glacé, du puits où j'étais tombé en jouant, tu m'as serré sur ton cœur et j'avais chaud comme une caille!

Une Femme. — Je t'ai coupé, dans le temps, la frange de ton manteau. Pardonne-moi.

Un Cordonnier. — Tes sandales qui avaient disparu un jour... c'était moi qui te les avais volées ! PcLrdonnemoi.

Un Malfaiteur. — J'étais en prison. Une nuit je t'ai invoquée. Alors, la serrure de mon cachot est tombée et j'ai pu m'enfuir.

Un grand Homme, tout droit. — J'étais bossu...

Le Sergent. — Passez. Passez.

Un vieux Soldat amputé d'un bras. — A la déclaration de la grande guerre tu nous as passés en revue... Nous avions tous juré de nous laisser pousser la barbe jusqu'à la défaite d'Alaric...

Un Camarade, près de lui. — C'est de là qu'on nous a appelés les « pilosi ».

Le Sergent. — Plus vite ! allons !

(Geneviève étend le bras. Clotilde se penche tout près et puis se relève.)

■ Rémi, à Clotilde. — Que dit-eUe?

Clotilde, répétant. — « Aux armes, citoyens ! »

Rémi. — Ah ! oui ! Comme dans le temps !

Un Homme. — Quand tu nous appelais « enfants de la patrie »! Tu as été si courageuse ! Brave comme une épée !

Une Femme. — Et si bonne ! Tu soignais ! Tu savais !

Une Autre. — Tu guérissais !

Une Autre. — Tu arrangeais tout !

Lucère, près du lit. — Les cierges s'allumaient d'euxmêmes dans ta main.

Un Homme. — Comment faire, si tu t'en vas?

Un Autre. — Cinq semaines après le roi !

Une Femme. — Ne nous quitte pas !

(Geneviève étend le bras. Clotilde se penche tout près... et puis se relève.)

Une voix d'Homme partant de la foule, avant celle de Rémi. — Que dit-elle?

Clotilde, répétant, avec une grande dignité. — Elle dit qu'elle veut être enterrée dans la crypte de Saint-Pierre et Saint-Paul, à côté du roi Clovis, qui fut mon époux.

Rémi. — Il sera fait ainsi.

Des Voix, éclatant de partout. — Quoi ! Elle pense à cela ! — C'est donc vrai? Tu vas mourir? — Ne meurs pas ! Geneviève ! — Ah ! ne meurs pas ! — Reste encore !

Une vieille-vieille Femme, archi-courbée et tenant un bâton. — Oh! oui! (Sa voix chevrote.) Autrefois, je...

je... Et alors, toi... tu... (mais brisée par l'émotion tout lui manque, le souffle et la pensée, et elle s'affaisse sans pouvoir en dire davantage, tandis qu'on l'emporte avec respect, et que les gémissefnents, les sanglots gagnent le peuple entier qui, peu à peu massé, ne circule plus que très lentement.)

Le Sergent, pressant la foule compacte. — Passez ! Passez ! plus vite ! Allons ! ne stationnez pas !

(Geneviève étend la main et la pose sur celle de Rémi. — Celui-ci se penche tout près, et puis se relève, après avoir écouté un bon moment.)

Clotilde, à Rémi. — Que dit-elle?

Rémi, à Clotilde. — Qu'elle te lègue en souvenir la médaille que lui a donnée Germain quand elle était bergère, et que, depuis quatre-vingt-quatre ans elle porte à son cou, passée dans un cheveu,

Clotilde, à Geneviève. — Merci, ma sœur, je la prendrai.

Rémi. — Mais... regardez? Elle pâlit !... Je crois que l'heure avance !

Clotilde, empressée auprès d'elle. — Il semble qu'elle étouffe !

Rémi, au sergent et aux soldats. — Faites évacuer la salle.

Le Sergent, poussant le peuple. — Écartez-vous ! Sortez tous ! Vous tuez Geneviève ! Elle a besoin d'air.

(Geneviève étend la main. Rémi se penche, écoute ei.se relève. Puis il baisse la tête avec U7i sourire triste et d'une douceur infinie; et de tous Us côtés, la même question est lancée à mi-voix... mais avec quelle ardeur :) «Qiie dit-elle? — Qu'a-t-elle dit? »

Rémi, proclamant. — Elle dit : « Laissez-les ! Je veux mourir au milieu de mes enfants ! »

(A ces mots, le peuple consterné, chancelant d'amour.

s'incline et puis s'agenouille. — Il se fait ce grand silence qu'on appelle : « de mort », et Geneviève, tout à coup, se dresse, assise dans son lit, les bras en croix, la bouche ouverte...)

Clotilde, qui la soutient. — Elle meurt !

Rémi. — Recevez-la, mon Dieu !

Geneviève, expirant. — La France... Paris.

(Elle retombe inanimée. Clotilde la baise au front. Rémi lui ferme les yeux. La foule se prosterne et l'on entend monter, on ne sait d'où, des chants suaves...)

Page 1