‹ La belle madame ColetChapitre 1 sur 120 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Comme un jeune alcyon, le jour où je suis née. Mon regard embrassa la Méditerranée *...

Est-ce Sapho qu'un poète fait chanter de la sorte? Non, c'est M'"^ Louise Colet qui nous renseigne sur le lieu de sa naissance. Renseignement d'une exactitude approximative, car elle naquit à Aix-en-Provence, et chacun sait

1. Œuvres de M"» Louise Colet, née Révoil, p. 33 (Paris, Lacrampe, 1842).

que d'Aix on n'aperçoit pas la mer; mais en géographie aussi bien qu'en grammaire, quelque licence est permise au poète, et nous ne la chicanerons pas pour si peu. Aussi bien, nous n'aurons que trop d'occasions, au cours de cette étude, de lui faire d'autres querelles plus sérieuses et plus fondamentales.

Parler de M"''' Golet, c'est parler de tous les hommes célèbres ou simplement notoires qu'ont produits la France et l'Italie pendant trois quarts de siècle.

Ce serait pour le psychologue un exercice amusant que de rechercher par quel art ou par quels artifices cette femme trompe-l'œil sut donner le change à presque tous ses contemporains. Les plus intelligents prirent sa verbosité pour de l'éloquence, sa faconde pour de l'inspiration, ses vers pour de la poésie : c'est dire que cette « Phocéenne », -pour la désigner par un mot qu'elle affectionnait, porta jusqu'au génie un talent à tort ou à rai-

son considéré comme bien provençal, celui de jeter de la jDOudre aux yeux.

Elle-même, d'ailleurs, comme on peut croire, ne fut point la dernière à s'illusionner sur son compte. Jamais poète n'eut en sa vocation une foi plus robuste ni exprimée avec moins d'ambages. Ecoutons-la :

La Poésie m^a dit : « Tu seras reine I » Et dans ma frêle main j'ai pris son étendard, Et je poursuis la route étoilée et sereine Qu'un idéal altier me traçait au départ *.

Peut-être s'étonnera-t-on moins que cette femme qui se prit toujours furieusement au sérieux fût également prise au sérieux par d'autres, si l'on se souvient qu'elle était belle et qu'elle sut le rester longtemps. « Vénus de Milo en marbre chaud », disait d'elle Alfred de Musset qui la connut après la quarantaine,

1. Ce qu'on rêve en aimant, p. Il4 (Librairie Nouvelle, 1851).

et lui aussi subit son charme, mais avec quelque détachement, et sans y mettre, pourraiton dire, plus d'une demi-conviction.

Un portrait du temps nous la montre l'œil bleu très ouvert, la lèvre charnue, d'abondantes « anglaises » nimbant d'or le contour un peu trop vigoureux du front et des joues. Le •/':' buste est opulent, le port de tête dominateur; en regardant cette figure, ces épaules, on s'étonne moins du bruit que sut faire autour de soi une personnalité aussi manifestement créée pour la réclame et le tapage. /^^»^£/^*f^x

Dans les louanges que lui décernèrent sans compter les contemporains, il faut aussi faire la part d'une époque qui eut peu dégoût pour la mesure et la sobriété. M"'*" Louise Colet fut à la fois une incarnation et une victime de ce qu'on a appelé le mensonge romantique. Pas d'hyperbole (jui lui semblât outrepasser son mérite lorsqu'elle parlait d'elle ; pas d'exagération qui fît reculer ses illustres

amis quand il s'agit d'apprécier le très mince talent qu'ils haussent aux proportions d'un éclatant génie. « Planez, c'est votre devoir d'aigle », lui écrit Victor Hugo; et Chateaubriand : « Choisissez parmi les poètes qui ont de la gloire : ils tiendront à honneur de prédire le vôtre. »

Elle-même, avec une belle hardiesse, en appelle à la postérité :

J'entrevois sur ma tombe une foule soumise,

Un immortel vieillard me dit : « Tu m'es promise ! »

Et mon front couronné s'appuie au fond du Temps '.

Louise Révoil vint au monde le 15 septembre 1810.

On aimerait à savoir si cette femme, chez

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