Les derniers abbés, p
Liszt séjournait alors à Rome; M"'^ Colet, précédemment, avait déjà publié un portrait désobligeant du grand musicien, à qui elle ne pardonnait pas sa conversion. Une « aimable baronne allemande », assure- t-elle, voulut à toutes forces les rapprocher, prétendant que le « chrétien généreux » qu'était Liszt désirait pardonner à son ennemie et terminer la guerre que celle-ci lui avait déclarée. M'"^ Colet consentit à cette entrevue, tout en prévenant la baronne qu'au moindre mot prononcé par le maestro contre ses doctrines, elle éclaterait.
Au jour dit, on se rencontra chez la dame allemande. La conversation s'engagea, courtoise du côté de Liszt, acerbe du côté de M™® Colet. Pour mettre fin à cette joute peu agréable aux assistants, quelqu'un pria le musicien de bien vouloir se faire entendre.
M'"'' Colet raconte tout au long cette petite scène dans son livre : Les derniers abbés :
« — Madame n'aime pas la musique, dit le maestro en me désignant.
« — J'ai des lettres de Meyerbeer et de Rossini, répliquai-je, qui attestent le contraire...
«... Je ne pus retenir un éclat de rire assez vif (comme on louait le musicien). Le dieu s'en aperçut et se fit bon prince ; il prit mes deux mains dans les siennes :
(( — En souvenir de notre rencontre d'aujourd'hui, me dit-il, disposez de moi comme d'un ami ; si je puis vous servir à Rome j'en serai très heureux.
(( — Je ne veux de Rome que son inimitié, répartis-je; vous savez bien que nous ne sommes pas dans le même camp...
(( Et j'allais ajouter, malgré l'étreinte de ses mains caressantes : « Et vous savez bien que j'ai écrit de vous un portrait que vous ne sauriez me pardonner. » Mais il m'interrompit en disant :
« — Qu'importe! Je suis chrétien !
« Puis il disparut sans me donner le temps de la réplique ^ »