‹ La belle madame ColetChapitre 107 sur 120 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

M""^ Colet avait pris le goût des voyages. Soit que son tempérament, plus agité avec les années, lui rendît malaisé de tenir en place, soit qu'une bronchite chronique lui conseillât d'aller chercher, en hiver, plus de soleil dans les pays du midi, elle fut, à la fm de sa vie, presque sans cesse en mouvement. Sa plume et son encrier étaient, il va sans dire, son plus précieux viatique ; et, tout en circulant, elle était plus que jamais femme de lettres.

Dans les intervalles de ces voyages, ou dans ces voyages même, elle ne cessait point non plus de se lier avec des gens notoires, ou d'avoir avec eux démêlés et disputes. Entre

deux excursions en Provence, en Italie, en Egypte, elle profitait d'un séjour à Parispour lancer, par la voie des journaux, des traits I à ses adversaires, ou pour riposter superbement à leurs attaques. C'est ainsi qu'avant de partir pour l'inauguration du Canal de Suez, en 1869, elle décocha quelques flèches à Alphonse Karr, qui, trente ans après la ridicule aventure du coup de couteau, continuait à la houspiller. Elle eût cru se manquer à ellemême en laissant tomber une attaque ou un quolibet : elle les relevait, les amplifiait, en occupait le monde, et surtout, avant tout, ne voulait à aucun prix de silence autour d'elle.

« M. Karr, riposte-t-elle à une plaisanterie de l'auteur des Guêpes, espérant réveiller l'attention insoumise de ses lecteurs, revêt après vingt-neuf ans ses vieilles défroques. Il balsa caisse avec la renommée si éclatante de Sainte-Beuve, avec celle d'un grand écrivain morti et avec la mienne, très humble, je le

sais, mais qui emprunte quelque valeur à la cause que je sers. Eh bien, soit ; j'entends sans peur son tam-tam ; le scalpeur d'autrefois ne fait plus frissonner ma chevelure robuste et entière ; ma tête est froide et résolue ; j'affronte ce bouquetier sénile ; les fleurs lucratives dont il a plein les mains ne me causent pas le vertige ; je ne les aperçois que fanées dans son style, exhalant un parfum de bas-fond ^ »

Après ces escarmouches, M""^ Colet faisait ses malles et se remettait en route. Par l'intermédiaire de M. Louis Alloury, rédacteur au Journal des Débals, elle fut invitée, avec d'autres journalistes et gens de lettres, à l'inauguration du Canal de Suez. Elle avouait qu'au moment du départ son cœur indécis « se cabra en arrière », navrée qu'elle était de quitter une fille dont tant de gens célèbres avaient jadis surveillé avec attendrissement les premiers bégaiements et les premiers pas :

1, Réponse aux « Guêpes » de M. Alphonse Karr (Hurtau, 1869)»

« Ainsi que Déranger et les deux Alfred (Vrigny et Musset), Antony Deschamps avait connu ma fille tout enfant. Comme eux, il avait appelé le bonheur sur ce petit être adorable. J'attache, comme autrefois les Grecs, une influence heureuse à ces parentés intellectuelles répandant leurs vœux sur une destinée qui commence. Les plus beaux génies du siècle ont souri à son berceau, et le plus grand de tous, Victor Hugo, l'a bénie à Guernesey ^ »

Pour M""'^ Colet, ce nouveau voyage, hélas ! ne devait pas aller sans déboires. Tous ses compagnons de route du journalisme et des lettres semblaient s'être donné le mot pour éviter la Muse autrefois si encensée par leurs aînés ; quelques-uns même, parmi les moins ■ jeunes, avaient pris rang jadis dans la troupe de ses admirateurs, mais ils préféraient, aujourd'hui, ne plus s'en souvenir. Théophile

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