Œuvres de M™« Louise Colet. Préface
gré, la jeune femme essaya autre chose. Et ce sont des comédies, des historiettes pour les enfants, des articles, qui naissent les uns après les autres, avec une facilité qui donne parfois l'illusion du talent. Pour les placer, M™^ Colet court les bureaux de rédaction, les cabinets d'éditeurs. Souvent elle rentre bredouille. Parfois, au contraire, la chance lui est favorable, elle parvient à pousser sa copie dans quelque journal, à faire passer ici ou là un article de revue. Tous ceux qui savent les fatigues et les déboires de ce métier ne lui marchanderont pas leur compassion, encore que sa nature remuante dût le lui rendre moins pénible qu'à d'autres.
Elle se démenait de la sorte, quand, un beau jour, elle apprit que l'Académie française avait mis au concours, pour sujet de son prix de poésie, le Musée de Versailles. Ce fut Valea jacia est de sa vocation. L'historien Mignet, originaire comme elle de la ville
d'Aix, et qui, peu de temps auparavant, en 1837, venait d'être reçu à l'Académie, l'encouragea-t-il à tenter la chance ? Quoi qu'il en soit, elle se mit à l'œuvre, rima tant bien que mal un nombre suffisant de strophes, et l'emporta sur soixante concurrents. Pour le coup, elle ne douta plus d'être entrée dans la gloire.
Que devaient être les cinquante-neuf morceaux jugés inférieurs au sien ? C'est la question troublante qui vient à l'esprit en lisant le poème couronné. Heureusement, nous n'avons pas à l'élucider.
Royer-Collard avait voté pour M"' Colet. Elle jugea lui devoir une visite de remerciements. L'académicien la reçut avec courtoisie — les académiciens lui en témoignèrent toujours beaucoup — et lui dit, en causant du concours : « Un autre philosophe, M. Cousin, a voté comme moi. Frappés du souffle de votre poésie, nous l'avions attribuée à un homme...
Voyez Cousin, il mérite vos remerciements ^ » Telle fut l'origine des relations de M""" Colet avec Victor Cousin, relations qui devaient durer dix ans, et contribuèrent grandement à la renommée de celle que, dans un accès de sentimentalité, le philosophe avait surnommée Penserosa.
En même temps que « la gloire », — comme M"* Colet n'hésite pas à appeler son petit succès, — un peu d'aisance vint momentanément réjouir le ménage, car le prix, qui était de deux mille francs, fut porté à quatre mille par la bienveillance des académiciens. On savait la lauréate dans la gêne, on la voyait belle : en aucun temps, dans ce pays de France, il n'en a fallu davantage pour provoquer chez quarante juges un geste généreux.
1. Réponse aux « Guêpes > de M. A. Karr, p. 6-7, (Paris, Uurteau, 1869),
On ne saurait attendre beaucoup d'inspiration et d'envolée lyrique de vers dont le sujet est imposé au poète, et qui doivent, avant toute chose, hommage et respect aux puissances établies. Une pareille poésie ne peut être que de la poésie bourgeoise, s'il est permis de marier ce substantif à cet adjectif. M""' Colet comprit excellemment son devoir de dire ce qui pouvait plaire en haut lieu :
Mais on vit aux trois jours de gloire et de colère La France proclamer un prince populaire. Roi par nos mains,il sut, mieux que les autres rois * . . . Etc. Etc. Etc.
(( Ce succès académique, dit-elle, attira quelque éclat sur mon nom. Les ducs de Montpensier et d'Aumale assistèrent à la séance où mon poème fut lu par la voix discordante de M. Viennet, obstinément rebelle
1. M"»» Louise Colet. Le Musée de Versailles, dans le recueil intitulé Penserosa, p. 339.
aux vers romantiques. La duchesse d'Orléans, qui aimait les lettres, demanda à me connaître... ' »
M""^ Colet était lancée. Nous la verrons dès lors concourant infatigablement pour tous les prix de poésie, en remportant plusieurs, déclamant partout des vers, en émule de Corinne au Cap Misène et au Capitole, publiant prose ou alexandrins chez tous les éditeurs, faisant la chasse aux notoriétés, avide d'hommages, peu difficile sur leur qualité, prodigue de ses confidences, surtout amoureuse de bruit. Avec la trentaine, sa beauté s'était encore affirmée, elle avait pris plus d'ampleur. Bien qu'elle nous dise, dans un de ses vers de jeunesse :
Comme la sensitive, aux regards je me cache ^
1. Réponse hux < Guêpes > de M. A. Karr, p. 7 (Paris, Ilurleau, 1869).