‹ La belle madame ColetChapitre 15 sur 120 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Un talent qu'on ne peut refuser à Louise Colet, c'est celui d'avoir su se faire des relations. Elle le possédait à un degré rare. Visites, lettres, envois de vers, elle ne négligeait rien pour se pousser auprès de ceux qui pouvaient la servir.

Parmi ceux-là, elle eut vite fait de distinguer Victor Cousin, qui n'était pas encore ministre, mais pair de France, académicien et professeur à la mode. Il faut reconnaître d'ailleurs que Victor Cousin, à quarante-sept ans, était encore fort séduisant, et très expert, quoi qu'on en ait dit, dans l'art de plaire aux femmes.

« Il n'y a pas de femmes dans sa vie, — a dit de lui Jules Simon, — ou du moins il n'y a pas de femmes vivantes. Il reste cette grande lacune dans son cœur et dans son talent \ »

Cette lacune ne semble pas avoir été, à beaucoup près, aussi grande que le croyait Jules Simon. En 1826, Miss Mary Clarke écrit de lui:

« Je le voyais assis à mes côtés, les bras autour de moi, me regardant avec ses beaux yeux si vifs, si brillants qu'ils ont l'air presque surnaturels...

(( Cousin venait généralement cinq fois par semaine. J'ai trouvé avec lui, et avec lui seul, l'idéal de la causerie. Depuis que je le connais, j'ai mille manières de voir nouvelles. Une heure de sa conversation me donne des milliers d'idées nouvelles. C'est comme si on

1, Cf. Une élection en Bretagne en iS47 (Lettres de J. Simon à V. Cousin) dans VAmateur d'autographes du 15 novembre 1902, p. 207-214. Cité dans Annales romantiques, I, 1904.

soulevait un rideau, et qu'on me montre tout un pays caché derrière. »

Ailleurs elle parle du « charme inexprimable de sa présence ».

M. Félix Chambon \ a révélé également une liaison du philosophe qui resta ignorée de tous les contemporains. En 1853, Victor Cousin écrit à cette dame :

a J'ai été charmé de votre portrait ; et, à ne vous rien cacher, ce qui autrefois avait scandalisé ma pudeur et ma jalousie est aujourd'hui ce qui m'a plu davantage, et je ne regrette aucun fichu, fût-il de dentelle. J'étais fou. Mais quelle charmante folie, inspirée par l'amour jeune, sincère, honnête!

« Hélas ! quand reviendront de semblables moments ! « Ne sentirai-je plus le charme qui m'arrête ? « Ai -je passé le temps d'aimer ? »

1. Félix Chambon. Deux Passions d'un Philosophe, dans les Annales romantiques, I (1904), p. 144.

Une allusion à un « certain colombier de Passy » faite par Cousin dans une de ses lettres à M""® Colet, ouvre encore d'autres horizons sur la vie sentimentale du grand professeur. En voilà plus qu'il n'en faut, n'est-il pas vrai, pour établir que Victor Cousin ne fut point le farouche Hippolyte que d'aucuns voulurent voir en lui.

Louise Colet ne semble pas, dans tous les cas, avoir eu grand'peine à faire admirer de l'académicien qui avait voté pour elle^ autre chose encore que ses vers. L'éclectisme de Victor Cousin sut apprécier à leur valeur les mérites de cette substantielle beauté.

Pourtant cette banale aventure, qui devait finir dans les récriminations et les disputes, débuta par quelque marivaudage, comme il convient entre une Muse romantique et un professeur attitré d'idéalisme. On y mit, de part et d'autre, pas mal de poésie mièvre et de faux grands sentiments :

Dans les épanchements d'un intime entretien, J'ai compris votre cœur, vous avez vu le mien, Sans qu'un coupable mot, un mot dont Tâme pleure. Ait altéré pour moi le charme de cette heure. Oh 1 je n'oublierai pas ce jour plein de douceur, Où vous m'avez parlé comme un frère à sa sœur I *

On ne parlait pas encore d'amour, ou du moins on n'en parlait que d'une manière détournée, avec une aimable hypocrisie qui feignait de songer surtout à l'art, à l'Italie :

Michel-Ange et Milton, la forme et la parole. Ont de Penseroso consacré le symbole.

Un soir vous me contiez cette histoire de l'art, Et je vous écoutais de l'âme et du regard. Demeurant près de vous dans la molle attitude Où me berce la Muse aux jours de solitude. Je rêvais... Sur ma main ma tête se posa; Vous me dites alors : « Siete Penserosa, »

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