Annales romanlùiues, I, p
« Voyez, Madame, quel avantage il y a pour un vieillard à être loué par une jeune et belle Muse. Sans les vers si flatteurs que votre bienveillance m'a adressés, votre éditeur inconnu m'oubliait dans la répartition de son chefd'œuvre typographique. Ma pauvre bibliothèque en est peu digne, il est vrai ; mais j'ai été du métier \ et j'admire ce magnifique volume. Pourtant, Madame, rien ne sied à une jolie femme comme le déshabillé, et rien ne vaut le petit format pour un poète qu'on aime, qu'on lit et relit, qu'on veut feuilleter sans cesse ; et vous êtes de ces poètes-là. Madame. J'aime ce qu'il y a de force, de chaleur, d'abandon, dans votre généreux esprit. Vous possédez ce courage de pensée qui a manqué trop souvent aux supériorités poétiques dont s'honore votre sexe.
« Mais, à propos de vers, si j'osais, je vous dirais que vous donnez parfois un démenti à ce mot prêté à Buffon : « Le génie n'est que
1. Béranger avait été, dans sa jeunesse, compositeur d'im ^ primerie.
l'aptitude à la patience. » Le vers français exige un travail lent, réfléchi, dont peu de femmes ont été capables, et, dois-je le dire ? il m'a semblé que dans quelques passages de vos œuvres, vous avez manqué un peu de cette patience qui, si elle n'est pas le génie, est du moins un de ses mille instruments \ »
Quelquesjours après, et pour atténuer peutêtre ce que ses critiques, si enveloppées cependant, pouvaient avoir d'offensant pour une femme peu habituée à en recevoir. Déranger lui écrit encore en lui envoyant le recueil de ses propres chansons :
« Je viens vous les offrir in-ociavo^ avec gravures. 11 est des gens qui ont besoin d'un peu de broderie pour être admis dans la bonne compagnie. Mes chansons ressemblent beaucoup à ces gens-là : elles seront bien fières, madame, si vous daignez leur faire un gracieux
1. Quarante-cinq lettres de Déranger, p. 40, 41, 42 (Paris, librairies nouvelles, 1857).
accueil, et surtout si vous les placez non loin des beaux vers qui vous donnent le droit d'être difficile pour ceux des autres K »
Avec beaucoup de bonhomie, Déranger donnait à la jeune femme d'autres conseils que des conseils littéraires ; il lui prêchait l'économie et la prévoyance, — sans grand succès, il est vrai ; mais le vieux chansonnier, avec l'irréductible indulgence que lui inspiraient les femmes, surtout quand elles étaient jolies, ne sciasse pas de prodiguer à sa belle correspondante sages avis et mêmes paternelles remontrances. De la Celle-Saint-Cloud, il écrit à la jeune femme, qu'il n'appelle déjà plus « Madame », mais « ma chère enfant » :
« Si j'étais poète descriptif, il y aurait de quoi peindre dans ce pays boisé et accidenté; malheureusement, je ne sais que jouir de ce beau paysage, qui, me disait-on hier, avait