CHAPITRE V
Cependant la présentation à l'Abbaye-aux- Bois, faite par l'intermédiaire de M™^ Dupin, n'avait pas laissé que d'avoir de bons résultats pour M"'^ Colet. Dans ce salon oii défilait le tout-Paris intellectuel et mondain, elle n'eut pas de peine à faire de précieuses recrues. A l'Abbaye-aux-Bois, entre autres gens de marque, on voyait Ballanche, Ampère, Chateaubriand, Béranger. Des relations suivies devaient vite se nouer entre une femme jeune, jolie, adoratrice du succès, et le chansonnier dont le talent facile, un peu vulgaire, n'était pas sans parenté avec cette beauté sans distinction, mais non pas sans éclat.
Selon sa constante habitude — et cela lui réussissait, nous l'avons vu — M""® Colet entra en matière par l'envoi de ses œuvres. Une des premières lettres que Déranger lui adresse est pour la remercier du cadeau qu'elle lui fait de son volume de vers, dans une superbe édition dont l'histoire vaut d'être contée.
On conserve à la Bibliothèque Nationale les Poésies de M^^ Louise Colet publiées en un in-folio tiré à vingt-cinq exemplaires, imprimé sur vélin et relié en maroquin rouge *. Cette édition royale, parue en 1842, fut attribuée tout d'abord à Victor Cousin, bien qu'il ne fût guère coutumier de gestes aussi dispendieux. Mais n'est-ce pas un des jeux favoris de l'amour que d'apporter les perturbations les plus inattendues dans les caractères
1. Poésies de 3f™« Louise Colet, Paris, Lacrampe, 1842, in-fol. de 534 pages.
les mieux assis ? Et les commentaires d'aller leur train.
M""^ Colet cependant ignorait elle-même la provenance de cet hommage princier. Une lettre du donateur, imprimée en tête du volume, n'éclaircissait pas le mystère :
« Je voudrais être un grand physicien et un physicien philosophe, — disait le généreux éditeur, — je vous adresserais des dialogues sur la lumière ou des lettres sur la physique, comme Algarotti et comme Euler en adressèrent jadis à des princesses qui auraient envié vos couronnes. Si j'étais un littérateur célèbre,j'aurais Thonneur devons féliciter, comme l'a fait M. de Chateaubriand ; et si j'étais poète, je m'appliquerais à vous imiter. Puisque je ne suis qu'un vieillard étranger au monde, sans génie, sans grandeur, et doué seulement de la faculté d'admirer, souffrez, Madame, que je vous offre le livre d'un grand poète : c'est une édition comme celle que Ton faisait au Louvre pour les œuvres de Corneille
et de Racine, et qui aura aussi peu d'exemplaires que vous-même comptez d'émulés en Europe. C'est un livre pour vous seule, pour la famille et pour quelques amis, qui ne taisent leurs applaudissements en votre présence que pour se conformer à votre modestie. Il est encore quelques noms que l'on ne saurait oublier : ce livre, vous l'offrirez aussi au Roi, à son fils, à l'Académie Française, et au ministre éclairé qui a su la comprendre et se montrer digne d'elle ; à MM. de Chateaubriand Lamartine, Villemain, à Lamennais et à Silvio Pellico, le poète qui a tant souffert. Enfin, si vous en avez un, à votre ennemi, Madame.
« Jeune et prodigue de pensées comme vous l'êtes, cette œuvre, un jour, sera la moindre de vos richesses ; mais personne n'en perdra la mémoire, quelle que soit votre renommée, car cette lettre elle-même serait immortelle, Madame, si elle suivait la destinée de vos écrits \ »
1. OEuvres de M"» Louise Golet née Révoil. Dédicace (Paris, Lacrampe, 1840).
Victor Cousin, comme cela se vérifia plus tard, était fort innocent de cette généreuse folie. Son auteur, un simple pharmacien, le D'' Ouesneville, écrivait un peu après à Jules- Joseph Arnoux, le directeur de la Revue scientifique :
a Vous comprenez combien une odeur de rhubarbe et de séné dépoétiseraient la dédicace, et tout ce qu'il y a de profondément sensé à garder l'anonymat *. »
Et, dans une seconde lettre, le «. vieillard étranger au monde » s'excusait auprès de ^|me Qolet d'avoir oublié de mentionner Déranger dans la répartition des exemplaires qu'il désirait voir distribuer aux poètes. M'"*-' Colet, qui ne demandait pas mieux que de répandre ses œuvres, s'étant exécutée de bonne grâce, le chansonnier lui accusa réception de son envoi par la lettre suivante :