‹ La belle madame ColetChapitre 33 sur 120 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Malgré les bons offices de ses amis, M""^ Colet n'en fut pas moins condamnée, et l'édition des lettres de Benjamin Constant tout entière, enfouie dans les sous-sols delamaisonDentu, dut attendre, pendant des années, le jour où la loi lui permettrait de remonter à la lumière.

On peut se représenter le bruit que mena M™^ Colet autour de cette mésaventure. Tous ceux qu'elle savait si bien occuper de sa personne durent s'employer à la consoler, et s'en acquittèrent de leur mieux.

Victor Cousin, en cette circonstance, fit preuve d'une patience vraiment méritoire. Il faut dire que M""^ Colet lui fournissait des oc-J casions nombreuses de s'exercera cette vertu,

car le caractère irascible, difficultueux, dont elle avait fait preuve dès sa jeunesse ne se modifiait point avec les années. Sa susceptibilité au contraire, son besoin d'encens, grandissaient à mesure que, sans cesse enquête de louanges, elle trouvait plus de gens tout prêts à lui en décerner. Jamais elle n'estimait qu'on fît assez pour elle ; et comme il est naturel, elle s'en prenait à ceux qui faisaient le plus, parce qu'elle les avait sous la main. Cousin subissait à tout propos des récriminations, des scènes dont plusieurs de ses lettres nous apportent l'écho :

« Je vous ai laissée hier Tâme en mauvais état. Vous ne me comprenez pas. J'ai assez de cœur pour sentir votre position, assez d'amitié pour y penser, même sans vous en parler, et pour chercher à vous être utile, même quand jamais vous ne m'en diriez un mot. Le peu que j'ai fait pour vous, je l'ai fait spontanément et par l'élan de mon cœur. Quand je

ne fais pas ce que vous désirez, peut-être pourriez-vous penser que je ne le puis, ou que de graves raisons m'empêchent de le faire. J'ai besoin d'inspirer une confiance sans bornes, même dans une complète inaction, et j'avais cru avoir acquis le droit de vous inspirer une pareille confiance. Au fond du cœur, vous l'avez, et votre tort est de vous laisser aller à la triste habitude de l'amertume dès que vous souffrez, oubliant, mon enfant, que l'amertume flétrit le cœur au lieu de le calmer. Naturellement vous n'êtes pas méchante. Vous seriez même bonne, si vous étiez heureuse. Mais la souffrance est au-dessus de vos forces : elle vous rend injuste envers moi. Songez donc que je suis très imparfait, et que moi aussi, il y a des épreuves auxquelles il ne faut pas m'exposer. Le doute et le soupçon, les reproches directs ou indirects me glacent et m'irritent. Un quart d'heure après, je songe à votre position, et j'oublie vos torts; mais je vous ai fait du mal et cela m'afflige.

« Je n'ai pas moins besoin que vous de parler à cœur ouvert de ce qui vous intéresse.

Dès que vous vous adressez à mon cœur, vous êtes bien sûre de le retrouver. A tantôt, si le Roi et le Président me laissent échapper *. »

Ou encore :

« Ah! vous avez tort, chère Muse. Si comme vous j'avais promis, et si un ami m'appelait, je congédierais poliment la compagnie, et j'irais à lui, souffrante ou bien portante, triste ou gaie ; et si cet ami-là avait été bien choisi, si c'était un homme aimable, il me dédommagerait de mon sacrifice et le changerait en bonheur. Ma belle amie, un peu de dévouement aux désirs de l'autre, c'est là l'épicuréisme de la femme de goût.

« Si je m'étais adressé à de charmantes, mais, hélas 1 bien amaigries colombes que recèle un certain colombier de Passy, l'une d'elles au moins serait accourue à tire-d'ailes. Mais,au lieu d'une colombe, j'aimeune lionne,

1. Lettre inédite. Cette lettre, et les autres lettres inédites citées au cours de cette étude, m'ont été très obligeamment communiquées par M. Félix Ghambon.

et je fais mes efforts pour l'apprivoiser...

(( A mardi, très chère, car lundi, vous le saviez^ j'ai du monde. Et vous choisissez ce jour-là pour être libre !

« Quoi ! jamais d'unisson ! 0 triste personnalité, ennemie d'elle-même, et qui fuit le bonheur pour ne pas savoir le donner!

« Mais je vous gêne de ce beau style de mes sermons, et je me borne, ô lionne rugissante, à baiser le bout de vos griffes '. »

Malgré ses griefs, néanmoins, Cousin continuait d'user de son crédit pour trouver preneur aux manuscrits de son amie, dont le seul mérite littéraire ne parvenait pas à forcer la porte des éditeurs. Aujourd'hui c'est à Sainte- Beuve à qui il a recours pour faire paraître un article, demain il s'adresse à quelque journaliste influent. Il écrit à l'un des rédacteurs du Consliliilionnel en lui envoyant une nouvelle qui, lui assure-t-il, fera grand honneur au journal :

Page 1