‹ La belle madame ColetChapitre 41 sur 120 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Malgré sa position étroite et précaire,

M™® Colet trouvait le moyen de recevoir beaucoup, mais presque exclusivement des hommes. L'élément féminin n'était guère représenté dans son salon que par des actrices et par quelques « princesses valaques », selon l'expression d'un contemporain. Elle habitait, rue de Sèvres, tout près de l'Abbaye-aux- Bois, un appartement au quatrième, dont le mobilier, quelconque, n'avait aucun cachet d'élégance ni de goût personnel ; mais on ne saurait sans injustice en faire un reproche à la Muse, car c'était l'époque malheureuse où

sévissaient les meubles recouverts de velours rouge, les bobèches de perles, les chiens en tapisserie et les pantoufles brodées.

Dans le salon, on remarquait une grande bibliothèque vitrée, voilée de rideaux verts et strictement fermée à clé. Renfermait-elle les œuvres, prose et poésie, de la maîtresse du lieu, ou les livres, avec envois signés, de ses illustres amis? Ni l'un ni l'autre. La mystérieuse bibliothèque hébergeait d'élégants chapeaux, cadeaux de fournisseurs à M™® Colet, qui faisait alors dans le Monde Illiislré le « Courrier de la mode ». La haute littérature étant d'un maigre rendement, il fallait bien se créer d'autres ressources.

Aux heures critiques — et ces heures, nous l'avons vu, sonnaient souvent dans le ménage de M'"^ Colet — la bibliothèque voilée de vert s'entr'ouvrait discrètement, et l'on en sortait quelques chapeaux que les amis obligeants étaient chargés de placer chez les dames de

leur connaissance. /^nofws *, le correspondant du Figaro^ raconte que, fréquentant comme jeune homme le salon de la rue de Sèvres, il fut un jour mis en demeure d'acquérir deux de ces couvre-chefs qu'il négocia ensuite sans trop de difficulté au quartier latin. M™® Colet se coiffait de ceux qu'elle ne vendait pas ; aussi passait-elle pour une des femmes les mieux « chapeautées » de Paris: réputation qui ne la consolait pas du tout d'être victime, quant à ses travaux littéraires, de ce qu'elle appelait l'odieuse conspiration du silence.

On est surpris qu'une femme qui avait dans le monde de la littérature des appuis si nombreux en fût réduite à de tels expédients. Son salon regorgeait de gens notoires. Sans parler de Cousin, on y voyait Mignet, Déranger, Villemain, Pongerville. M. Babinet, un des premiers vulgarisateurs du siècle scientifique,

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